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Astronomie populaire (Arago)/Introduction 1841

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GIDE et J. BAUDRY (Tome 1p. vii-x).

PAROLES D’INTRODUCTION

prononcées le 15 mai 1841, à l’ouverture du cours d’astronomie professé à l’observatoire de paris


Messieurs, je ne m’abandonnerai pas au mouvement de satisfaction et de confiance qu’un si nombreux, qu’un si bienveillant auditoire devrait naturellement exciter dans mon esprit. Je saurai faire la part de la curiosité publique, certainement stimulée à l’ouverture d’un nouveau cours, quel qu’il soit. Je n’oublierai pas surtout qu’aujourd’hui beaucoup de personnes ont dû prendre le chemin de l’Observatoire afin de voir de leurs propres yeux comment un habile architecte est parvenu à résoudre le problème le plus difficile : le problème d’établir un amphithéâtre spacieux, élégant et commode, sur un terrain resserré et très ingrat ; dans une enceinte dont la forme extérieure, fort bizarre, était commandée par la nécessité de donner à l’ouest un pendant aux cabinets d’observation qui sont situés du côté opposé du grand édifice. J’espère que sous ce rapport, du moins, personne ne regrettera de s’être déplacé.

Je ne chercherai pas à cacher l’émotion que j’éprouve à l’ouverture de ce cours. Cette émotion, on aurait tort de la considérer comme l’effet d’une fausse modestie : elle est au contraire la conséquence inévitable des circonstances dans lesquelles je me trouve placé.

Le cours que je vais commencer est une des obligations imposées au Bureau des Longitudes par ses règlements. En me confiant l’honneur de les représenter, mes confrères ont bien voulu s’en rapporter entièrement à moi sur la manière d’envisager la science et sur le nombre de leçons que je consacrerai à développer devant vous ses principales théories. J’aurais donc le droit de faire un cours d’astronomie technique destiné à des astronomes de profession ; un cours d’astronomie nautique à l’usage des officiers de marine ; un cours sur les rapports de l’astronomie et de l’art de l’horloger. Ces divers cours ne pourraient intéresser qu’un fort petit nombre de personnes : j’ai donc adopté un cadre plus étendu, je me suis décidé pour des leçons que tout le monde puisse comprendre. Le cours cependant, je vous en avertis, ne sera élémentaire que par la forme. Toutes les branches de la science, même les plus délicates, passeront successivement devant vous.

Ici commencent mes appréhensions ; ici s’offre une difficulté presque insurmontable. Cette difficulté, vous l’avez déjà devinée : sur quel degré de connaissances mathématiques dois-je compter ? quelle détermination prendre à ce sujet qui puisse convenir à tout le monde ? Celui-ci me concéderait la trigonométrie ; celui-ci ne voudrait pas aller plus loin que la géométrie élémentaire ; un troisième désirerait me voir recourir aux méthodes rapides, fécondes, du calcul différentiel. Dans l’impossibilité de concilier ces désirs des plus habiles, j’ai pensé, moi, au plus grand nombre, et je me suis décidé pour le parti le plus radical. Je ferai donc le cours sans supposer à mes auditeurs aucune connaissance mathématique quelconque. Les quatre ou cinq propositions élémentaires de géométrie qui nous seront indispensables je vous les démontrerai, ou du moins j’en fixerai le sens avec précision.

Je ne m’engage pas dans cette voie à la légère. Je sais que des savants illustres déclarent mon projet inexécutable. Cette décision ne me décourage point. Loin que je doute du succès, je déclare de nouveau que j’entends aborder toutes les questions. Le cours sera complet quant au fond, et élémentaire seulement par la forme, par la nature des méthodes adoptées. Ce n’est pas moi qui aurais consenti à dégrader ou même à rétrécir à vos yeux une science dont on a dit avec toute raison qu’elle donne la véritable mesure des forces de l’esprit humain.

Ce point capital une fois arrêté, je me demandais encore tout à l’heure quel serait le sujet de cette première leçon. Quoique peu routinier de mon naturel, j’ai pensé un moment à suivre la route ordinaire, à faire un discours d’ouverture. J’y ai renoncé dès que j’ai reconnu que de tels discours sont inévitablement des lieux communs plus ou moins rajeunis pour la forme. Dans un discours d’ouverture, le professeur pense beaucoup plus à lui-même qu’à son auditoire : cette seule considération eût suffi pour me décider. Mon unique ambition ici doit être de vous initier aux vérités astronomiques, fruit de trois mille ans d’études, de recherches, de travaux persévérants. Pour arriver à ce but, rien ne me coûtera ; je me répéterai à satiété si cela me paraît nécessaire. Je me soumets d’avance à toutes les critiques ; je consens à vous paraître prolixe, sans élégance, etc., pourvu que vous me trouviez clair et exact dans les démonstrations.

Dans la dispute à laquelle les érudits s’abandonnèrent afin de décider si un traité grec sur le monde était ou n’était pas d’Aristote, Daniel Heinsius se prononça pour la négative. Voici son principal argument : « Le traité en question n’offre nulle part cette majestueuse obscurité qui, dans les autres ouvrages d’Aristote, repousse les ignorants. »

À mon sens, l’obscurité ne peut être jamais un sujet légitime d’éloges : aussi, malgré l’autorité d’Heinsius, j’aime mieux, en cette circonstance, me rappeler cette parole expressive d’un autre philosophe : « La clarté est la politesse de ceux qui parlent en public. » Je ferai tous mes efforts pour que vous ne me trouviez pas impoli.