Astronomie populaire (Arago)/XVII/35

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GIDE et J. BAUDRY (Tome 2p. 457-465).

CHAPITRE XXXV

la terre peut-elle passer dans la queue d’une comète ? quelles seraient, sur notre globe, les conséquences d’un pareil événement ?


Newton pensait que les matières, que les exhalaisons dont les queues des comètes se composent, peuvent tomber, par leur gravité, dans les atmosphères des planètes en général et dans l’atmosphère de la Terre en particulier, s’y condenser et donner naissance à toutes sortes de réactions chimiques, à mille combinaisons nouvelles.

Peu de mots suffiront pour prouver, je ne dis pas seulement que la matière cométaire diffuse peut en effet tomber dans notre atmosphère, mais encore que ce phénomène est de nature à se reproduire assez fréquemment.

Les comètes paraissent être, en général, de simples amas de vapeurs. Or, puisque c’est un principe avéré que l’attraction est proportionnelle aux masses, chaque molécule de la queue d’une comète doit être très-faiblement attirée par le corps de l’astre.

L’attraction diminue quand la distance s’accroît, non pas dans le rapport de la simple distance, mais proportionnellement à son carré. Ainsi, aux distances 2, 3, 4…, 10, l’attraction exercée par un corps déterminé est 4, 9, 16…, 100 fois plus petite qu’à la distance 1.

Ainsi une comète, par l’effet de son manque de masse, n’exerce, même de près, qu’une attraction très-faible. Quand la distance de la particule attirée à la tête de la comète est un peu grande, il ne doit donc plus rester qu’une action à peine sensible. Or, n’a-t-on pas vu des comètes accompagnées de très-longues queues ? Dans la comète de 1680 (n°49 du catalogue), les dernières molécules visibles n’étaient-elles pas, en ligne droite, à près de 41 millions de lieues du noyau (chap. xiv) ?

On comprendra maintenant qu’une planète, que la Terre, par exemple, dont la masse est le plus souvent si supérieure à celle des comètes, doit pouvoir attirer à elle, aspirer pour ainsi dire et s’approprier entièrement les parties extrêmes des queues cométaires, lors même que dans sa course annuelle elle en resterait toujours très éloignée.

L’introduction dans l’atmosphère terrestre de quelque nouvel élément gazeux, pourrait, suivant qu’il serait plus ou moins abondant, occasionner la mort de tous les animaux, ou engendrer de simples épidémies : telle a été, en effet, suivant divers auteurs, l’origine, la véritable source de la plupart de ces fléaux dont l’histoire nous a conservé le souvenir.

Dans un ouvrage d’astronomie très-estimé, publié à Oxford en 1702, Gregory, après avoir dit que chez tous les peuples et à toutes les époques, on a observé que les apparitions de comètes ont été suivies de grands maux, ajoute : « Il ne convient pas à des philosophes de prendre trop légèrement ces choses pour des fables. »

Ce qui n’est pas une fable, je viens de le montrer, c’est que la Terre puisse assez fréquemment s’approprier la matière de la queue d’une comète ; mais Gregory n’est pas resté dans les strictes bornes de la vérité, quand il présente comme des observations dignes de confiance, les remarques plus ou moins équivoques des historiens, concernant les apparitions de ces astres et leur prétendue liaison avec les événements contemporains.

Un médecin anglais, dont le nom n’est pas inconnu des physiciens, M. T. Forster, a traité cette même question en détail[1]. Suivant lui, « il est certain que (depuis l’ère chrétienne) les périodes les plus insalubres sont précisément celles durant lesquelles il s’est montré quelque grande comète ; que les apparitions de ces astres ont été accompagnées de tremblements de terre, d’éruptions de volcans et de commotions atmosphériques, tandis qu’on n’a point observé de comète durant les périodes salubres. »

Ceux qui examineront avec quelque esprit de critique le long catalogue de M. Forster, n’y découvriront point, j’ose l’assurer, les conséquences qu’il a cru pouvoir en déduire.

Le nombre total de comètes proprement dites dont il soit fait mention dans les historiens, à partir de la première année de l’ère chrétienne, est d’environ 600 (ch. iv). Maintenant qu’on observe le ciel avec attention, dans l’intérêt des sciences, et que les comètes télescopiques ne se dérobent plus aux regards des astronomes, le nombre moyen de ces astres par année est de près de deux (chap. xix). Accordez, avec M. Forster, qu’une comète agissait avant son apparition, que son influence se continue un peu après, et jamais évidemment un de ces astres ne vous manquera, quel que soit le phénomène, le malheur ou l’épidémie que vous vouliez leur imputer. Cette remarque ne s’applique pas moins directement aux Mémoires du célèbre Sydenham, qui, aussi, était partisan des influences cométaires ; aux dissertations de Lubinietski, etc., etc. M. Forster a d’ailleurs, je dois le dire, tellement étendu dans son savant catalogue, le cercle des prétendues actions cométaires, qu’il n’y aurait presque plus de phénomènes qui ne fût de leur ressort.

Les saisons froides ou chaudes, les tempêtes, les ouragans, les tremblements, de terre, les éruptions volcaniques, les grosses grêles, les abondantes neiges, les fortes pluies, les débordements de rivières, les sécheresses, les famines, les épais nuages de mouches ou de sauterelles, la peste, la dyssenterie, les épizooties, etc., tout est enregistré, par M. Forster, en regard de l’apparition de chaque comète, quel que soit le continent, le royaume, la ville ou le village que la famine, la peste, le météore, etc., aient ravagé. En faisant ainsi, pour chaque année, un inventaire complet des misères de ce bas monde, qui n’aurait deviné d’avance que jamais aucune comète n’avait dû s’approcher de notre Terre sans y trouver les hommes aux prises avec quelque fléau ; qui ne se fût empressé d’accorder à Lubinietski, même sans lire une seule ligne de son colossal ouvrage, qu’il n’y a pas eu de désastres sans comètes, ni de comètes sans désastres ?

Par une circonstance bizarre et bien digne de remarque, l’année 1680, l’année de l’apparition d’une des plus brillantes comètes des temps modernes (n° 49 du catalogue), l’année de son passage très-près de la Terre, est celle, peut-être, qui a fourni à M. Forster le moins de phénomènes à signaler. Que trouvons-nous, en effet, à cette date ? hiver froid suivi d’un été sec et chaud ; météores en Germanie. Pour des maladies, il n’en est pas question. Comment, en présence d’un tel fait, pourrait-on attacher quelque importance au synchronisme accidentel que les autres parties de la table signalent ? Que dire surtout de cette si célèbre comète de 1680, qui, soufflant successivement le froid et le chaud, aurait tantôt ajouté aux glaces de l’hiver, et tantôt aux feux de l’été !

En 1665, la ville de Londres fut ravagée par une effroyable peste. Si l’on veut voir là, avec M. Forster, l’effet de la comète assez remarquable qui se montra dans le mois d’avril (n° 44 du catalogue), qu’on nous explique donc comment ce même astre n’engendra de maladie ni à Paris, ni en Hollande, ni même dans un grand nombre de villes de l’Angleterre, très-voisines de la capitale. L’objection est directe, et tant qu’elle n’aura pas été détruite, on s’exposerait, je crois, à la risée de tous les gens raisonnables, en transformant les comètes en messagers d’épidémies. Qu’on examine quels sont, parmi ces astres, ceux dont les queues ont pu envahir l’atmosphère terrestre ; qu’on fouille dans les historiens, dans les chroniqueurs, pour découvrir ensuite si aux mêmes époques, il ne s’est pas manifesté sur tous les points de la Terre à la fois des phénomènes insolites, la science pourra avouer ces recherches, quoiqu’à vrai dire l’extrême rareté de la matière dont les queues sont formées, ne doive guère faire espérer que des résultats négatifs. Mais quand un auteur accole à la date de l’observation d’une comète (celle de 1668, n° 45 du catalogue, par exemple) la remarque qu’en Westphalie tous les chats furent malades ; à la date d’une seconde (celle de 1746, n° 71), la circonstance, il faut en convenir, bien peu analogue à la précédente, qu’un tremblement de terre détruisit au Pérou les villes de Lima et de Callao ; quand il ajoute que pendant l’observation d’une troisième comète, un aérolithe pénétra en Écosse dans une tour élevée et y brisa le mécanisme d’une horloge, ou bien qu’en hiver les pigeons sauvages se montrèrent en Amérique par nombreuses volées, ou bien encore que l’Etna et le Vésuve vomirent des torrents de laves, Cet auteur fait, en pure perte, un grand étalage d’érudition. Si en enregistrant ainsi des événements contemporains, il prétendait avoir établi de nouveaux rapports, il ne se tromperait pas moins que cette femme dont parle Bayle, qui, n’ayant jamais mis la tête à la fenêtre sans avoir vu des carrosses dans la rue Saint-Honoré, s’imagina qu’elle était la cause unique de leur passage.

J’aurais vivement désiré, pour l’honneur des sciences et de la philosophie modernes, pouvoir me dispenser de prendre au sérieux les idées bizarres dont je viens de faire justice ; mais j’ai acquis personnellement la certitude que cette réfutation ne sera pas inutile, que Grégory, Sydenham, Lubinietski, etc., ont parmi nous bon nombre d’adeptes. Le célèbre voyageur Rûppel écrivait du Caire, le 8 octobre 1825 : « Les Égyptiens pensent que la comète actuellement visible (n° 145 du catalogue), est la cause des fortes secousses de tremblement de terre que nous avons ressenties ici le 21 août, et que c’est elle aussi qui exerce sa maligne influence sur les chevaux et les ânes qui crèvent. La vérité est qu’ils meurent de faim, le fourrage manquant à cause de l’inondation incomplète du Nil. » Si des indiscrétions ne m’étaient pas interdites ici, je convaincrais aisément le lecteur, qu’en fait de comètes, tous les Égyptiens ne sont pas sur les bords du Nil.

Je dirai donc seulement : Écoutez, quand vous assisterez à l’une de ces brillantes réunions où affluent ceux qu’il est d’usage d’appeler les notabilités Sociales, écoutez un seul instant les longs discours dont la future comète fournit le texte, et décidez ensuite si l’on peut se glorifier de cette prétendue diffusion des lumières que tant d’optimistes se complaisent à signaler comme le trait caractéristique de notre siècle. Quant à moi, je suis depuis longtemps revenu de ces illusions. Sous le vernis brillant et superficiel dont les études purement littéraires de nos colléges revêtent à peu près uniformément toutes les classes de la société, on trouve presque toujours, tranchons le mot, une ignorance complète de ces beaux phénomènes, de ces grandes lois de la nature qui sont notre meilleure sauvegarde contre les préjugés.

Lorsque se montra en 1456 l’éclatante comète dont Halley a montré la périodicité, qui est revenue en 1531, 1607, 1682, 1759 et 1835, et qui reviendra en 1911, le pape Calixte, ainsi que nous l’avons déjà rapporté, en fut si effrayé qu’il ordonna des prières publiques dans lesquelles on conjurait à la fois la comète et les Turcs.

Afin que personne n’oubliât de réciter cette espèce d’Angelus, le pape ordonna que les cloches de toutes les églises seraient sonnées à midi. Ainsi nous sommes redevables de cet usage, qui s’est conservé, à la comète de 1456. Une autre comète, celle de 590, aurait été, au dire de quelques auteurs, l’occasion d’une coutume bizarre qui n’est pas moins répandue chez tous les peuples de la chrétienté. L’année de cette comète, et par son influence, une effroyable peste se développa. Pendant le fort de la maladie, un éternument était souvent suivi de la mort : de là le Dieu vous bénisse ! dont, depuis cette époque, tout éternueur est salué.

L’empereur Charles-Quint vit dans la comète de 1456 un signe céleste qui venait l’avertir de se préparer à la mort. Une pareille observation peut trouver son excuse dans l’imperfection où étaient les connaissances astronomiques au milieu du XVIe siècle ; dans les préjugés dont tous les hommes étaient alors imbus ; dans le peu d’attention que, durant une vie agitée, le souverain de tant de royaumes put accorder à des questions de science ; mais on éprouve un véritable étonnement lorsqu’on lit dans Bacon que «les comètes ont quelque action et quelque effet sur l’ensemble général des choses. »

Nous n’en sommes plus là, je le reconnais ; et, sauf quelques rares exceptions, au nombre desquelles je pourrais placer le grand homme qui n’a pas moins étonné le monde par son indomptable caractère que par son génie, nul, depuis un demi-siècle, n’oserait avouer publiquement que les comètes peuvent être regardées comme les signes, comme les précurseurs de révolutions morales ou d’événements individuels.

  1. Illustrations of the atmospherical origin of épidémic diseases, Chelmsford, 1829 ; p. 139 et suivantes.