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Au Pays de Rennes/Le Mail

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Hyacinthe Caillière (p. 97-102).


LE MAIL


Lieux chéris de mon cœur ! beau Mail, entouré d’eaux,
Dont se perdent au loin les trois jolis arceaux,
Mon beau Mail, où souvent l’hiver, quand de ta glace
Les légers patineurs effleuraient la surface,
Elle venait sourire à leurs jeux gracieux,
Et m’échauffait le cœur d’un rayon de ses yeux !

Boulay-Paty.


Depuis l’époque où le poète breton a chanté le Mail, bien des changements ont été faits. Les deux canaux qui baignaient l’avenue dans toute sa longueur ont été comblés. La promenade, pendant un certain temps, est passée à l’état de route et, aujourd’hui ses beaux tilleuls, trop vieux hélas ! semblent vouloir mourir les uns après les autres.

Mais le Mail a son histoire tout comme un monument. La voici :

En 1663, les douves qui existaient entre la porte Mordelaise et la rivière de Vilaine étaient bordées, en dehors des murailles, par des terrains vagues très accidentés. On nivela ces terrains pour les rendre propres à l’établissement d’un marché, et les déblais provenant des travaux furent employés à exhausser un marais appelé le Pré Raoul.

Cet emplacement fut choisi pour servir de promenade, et on y planta des arbres. On l’appela le Bosquet, la promenade du Pré Raoul et aussi les Champs-Elysées.

Plus tard, en 1675, le duc de Chaulnes, alors gouverneur de Bretagne, voulut compléter cette promenade par un Cours ou Mail qu’il fit faire par corvées. On le planta de quatre rangs d’ormeaux ainsi qu’un avant-cours qui fut exécuté en 1677.

Ces deux promenades étaient séparées l’une de l’autre par un petit canal qui réunissait les deux branches latérales du cours d’eau qui longeait le Mail et formait une île. Un pont-levis existait sur ce canal.

En 1783, M. l’Ingénieur Chocat de Grandmaison dressa un projet de restauration générale de la promenade du Mail. Des rigoles pratiquées, tant dans les prairies des Polieu que dans la ruelle du même nom, amenèrent l’eau de la rivière d’Ille dans le canal nord et les ormeaux furent remplacés par des tilleuls dans toute la longueur du cours.

Le Mail resta dans cet état jusqu’en 1840, époque à laquelle l’administration des ponts-et-chaussées, de concert avec le conseil municipal, décida que cette promenade serait traversée par la route no 12 de Paris à Brest, qui passait alors par le faubourg de Brest.

Ce fut un véritable chagrin pour beaucoup de Rennais lorsque la nouvelle route de Brest par le Mail fut inaugurée le 29 Octobre 1844.

En 1845, la ville abandonna le Mail à l’État à la condition qu’il respecterait les arbres, et qu’il en planterait d’autres sur la nouvelle route jusqu’à sa jonction avec l’ancienne.

L’élégante grille en fer, forgée à Paimpont, fut détruite, ainsi que la jolie porte d’entrée construite en 1802 sur les dessins et sous la direction de l’architecte Binet.

Le fossé qui joignait les deux canaux latéraux disparut.

Un pont construit à l’entrée du Mail a changé l’embouchure de la rivière d’Ille qui, jadis, se jetait dans la Vilaine à l’extrémité ouest de la promenade.

De 1857 à 1861, les canaux latéraux furent comblés avec les déblais provenant des travaux de fondation de la nouvelle maison centrale située derrière le Champ-de-Mars.

Enfin sur la demande de M. Martin, Maire de Rennes de 1871 à 1880, la ville a repris possession de son ancienne promenade et la route de Rennes à Brest emprunte seulement l’allée latérale sud du Mail.

Une foire, qui dure un mois, a été créée sur cette promenade au printemps de 1890. Cette année (1891), au moment où nous écrivons ces lignes, elle bat son plein et a un véritable succès. Tous les habitants de Rennes vont à cette fête voir les marchands, les jeux, les cirques, les montagnes russes et les barraques de saltimbanques qui couvrent le Mail dans toute sa longueur.

À droite du Mail, en allant vers Brest, se trouve ainsi que nous l’avons dit plus haut la ruelle des Polieu. De nombreuses maisons et des jardins occupent aussi la place de l’ancienne prairie du même nom.

Un évènement véritablement étrange s’est accompli en ces lieux :

Beaucoup de vieillards se souviennent avoir connu, à Rennes, dans leur jeunesse, le père La Paillette, qui vécut quarante ans après avoir été enterré.

Cette histoire, qui semble être une plaisanterie, est cependant véridique.

Au commencement de notre siècle, un ouvrier de la rue Nantaise tomba malade et fut admis à l’hôpital Saint-Yves.

Un matin, la religieuse de service passant après du lit de l’ouvrier, crut s’apercevoir qu’il était mort. En effet, il ne donnait plus signe de vie et son corps avait la rigidité du cadavre.

Après vingt-quatre heures, son état n’ayant pas changé, on le transporta dans la chapelle de l’hospice, où quelques prières furent récitées à son intention, puis la charrette à ouau-ouau emporta le corps pour aller le jeter dans la fosse commune du cimetière de la Paillette.

On appelait charrette à ouau-ouau le misérable petit corbillard qui servait à conduire les pauvres à leur dernière demeure. Nous nous rappelons parfaitement l’avoir vu.

L’appellation de ouau-ouau venait sans doute de ce que le véhicule était tout au plus propre au transport des cadavres de chiens.

Le cimetière de la Paillette était situé près du Mail, à l’endroit occupé aujourd’hui par la ruelle de Polieu, que l’on s’obstine à tort à orthographier Paux-lieux.

Dans ce cimetière, une fosse commune avait été creusée pour recevoir les corps des indigents et principalement les morts de Saint-Yves.

Ce fut donc là que l’ouvrier de la rue Nantaise fut amené. On le fit glisser sur une planche au fond de la fosse, on jeta de la chaux dessus, et les quelques personnes qui l’avaient suivi s’en allèrent.

Le malheureux n’était pas mort et était seulement en léthargie. Le froid de la nuit suivante le fit revenir à la vie. Il se réveilla couché sur des cadavres.

C’était un homme jeune, d’une vigoureuse constitution, marié depuis peu de temps. Comme la lune éclairait la fosse, il reconnut au bout d’un instant l’endroit où il se trouvait.

La planche qui avait servi à le faire glisser dans le trou était encore là fort heureusement et lui permit de sortir de ce lieu sinistre.

La rue Nantaise était proche ; il put se traîner jusqu’à la porte de la chambre de sa femme.

Qu’on juge de l’effroi de celle-ci, qui, le matin, avait assisté à l’enterrement de son homme, et qui reconnaissait sa voix et l’entendait frapper à la porte !

Elle jeta des cris perçants qui attirèrent les voisins.

Force leur fut il tous de reconnaître que le pauvre diable était vivant. On le mit dans son lit et on le soigna comme on put.

Sa maladie dura encore quelques semaines, puis la nature aidant, il entra en convalescence et recommença bientôt à travailler.

Il vécut plus de quarante ans après cet événement, et comme il racontait volontiers son histoire à qui voulait l’entendre, on l’avait surnommé le père La Paillette, en souvenir du cimetière où il avait été enterré.

L’une de ses filles a tenu longtemps le bureau de tabac situé près de l’église Saint-Étienne.