Au bagne/Au Cinéma

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Au bagne (1924)
Albin Michel (p. 192-196).



AU CINÉMA


— Ce soir, au cinéma, film à grand spectacle, à multiples épisodes. Sensationnel ! Admirable ! Production française et brevetée ! Foule de personnages ! Dramatique ! Captivant ! Ensorcelant ! Féerique et en couleurs !

Habitants de Saint-Laurent-du-Maroni, enfants, parents et domestiques, honorables messieurs et honorées dames, chefs, sous-chefs, bas-chefs, et cœtera, et cœtera, à huit heures et demie, tous en chœur et au guichet !

C’est un libéré qui aboie ainsi aux coins des rues. Il aura toujours gagné vingt sous pour aller lui-même, tout à l’heure, au cinéma.

L’affiche annonce : L’Âme de bronze. Un héros fort en muscles cavalcade au milieu de canons et de munitions. Cette lithographie ne plaît pas à Honorat Boucon, ex-forçat, directeur de l’Aide Sociale, rédacteur en chef de l’Effort Guyanais (iiie fascicule), lauréat de l’Académie française, et autrement nommé : la Muse du Bagne.

La Muse du Bagne pue le tafia.

— Est-ce un film à produire ici (son langage est châtié). Que viennent faire chez nous ces instruments militaristes ? Je proteste !

— Ça va, mon vieux ! ça va ! lui crie un colonial, de l’intérieur de la baraque.

— Et ce citoyen venu de Paris voir le bagne, croyez-vous que cela soit sérieux aussi ? Moins que rien, voilà ce qu’il est. J’ai l’habitude de juger les hommes et sais ce que je dis.

J’étais dans la boutique. Les comptoirs ont peu de jour, à cause du lourd soleil. Et l’on est bien, assis à l’ombre, sur des rouleaux de balata.

— Un journaliste ! Mais non ! Un prévoyant. Il est venu retenir sa place. Ah ! les poires, qui croient à son miracle ! Vous ne l’avez donc pas regardé ; quelle belle fleur… de fumier ! Et dire qu’on le tolère parmi nous !

Honorat Boucon, dans le monde bagnard, est le seul ennemi que j’ai en Guyane.

Un matin, vers sept heures, alors que j’étais encore sous ma moustiquaire, je vis entrer dans ma chambre un petit homme, à la figure ravagée.

— Ah ! vous êtes encore couché, me dit-il. Bien. Ne vous dérangez pas. Je suis Honorat Boucon. Vous avez entendu parler de moi, n’est-ce pas. ?

— Vaguement, mon vieux, vaguement. Laisse-moi dormir.

Il s’en alla.

À neuf heures, le petit homme rappliqua.

— Bonjour, dit-il. Donnez-moi une cigarette. Et maintenant causons. Je vais vous faire vos articles. Vous pensez si je connais le sujet, je suis là depuis vingt ans. Vous n’aurez pas à bouger ; je vous apporte le travail tout mastiqué, sept ou huit colonnes. Vous m’en direz des nouvelles. Je suis lauréat de l’Académie française.

Je partis prendre une douche. Tandis que l’eau tombait d’une vieille lessiveuse perchée sur une échelle, le lauréat Boucon me criait :

— Alors, c’est entendu, n’est-ce pas ? Je fais votre travail ?

— La barbe ! mon vieux. La barbe !

Le lendemain, Honorat Boucon fit sa troisième entrée dans mes vastes appartements. Il était porteur d’une imposante serviette en peau de puma.

— Dites, mon vieux, vous vous lavez la bouche avec du tafia, le matin ?

— Quoi ! fit-il, sentirais-je le rhum ?

— Comme une distillerie.

Et, posant sa serviette :

— J’apporte le plan ! D’abord…

— Assez blagué !

— Seriez-vous prévenu contre moi ?

— Mais non !

— Alors, monsieur opère lui-même ?

— Allez-vous-en.

Le surlendemain, Honorat Boucon, pour la quatrième fois…

Alors j’appelai Ginioux, mon garçon de famille.

— Ginioux ! fiche-moi le lauréat de l’Académie française à la porte !

Mon ennemi était né.



Mais voici huit heures trente. Les libérés, un billet de vingt sous à la main, gagnent le cinéma. C’est tout ce qu’ils peuvent s’offrir de l’autre vie !

Pas de brouhaha. Aucune gaîté. Le châtiment les a bien matés.

La salle est une baraque. L’écran est plutôt gris que blanc. Mais il en est parmi ces spectateurs qui n’ont jamais vu d’autre écran. Il y a des forçats plus vieux que le cinéma.

Les places de galeries sont réservées au peuple libre, mais le peuple libre ne vient jamais. Forçats et noirs, voilà la clientèle.

Ils sont tassés sur des bancs.

L’orchestre est celui du bas Casséco : une clarinette, un violon, une boîte à clous : Hing ! zinc ! hing ! L’Âme de bronze déroule ses épisodes. Le film ne déchaîne pas un enthousiasme délirant. On voit passer entre les rangs des bouteilles de tafia. Ils boivent au goulot, dans l’obscurité. Hing ! zinc ! hing !

L’Âme de bronze est finie.

— Ah ! Ah !

C’est l’annonce d’un film d’aventures.

Un amoureux se fait bandit pour gagner le cœur de sa belle.

L’attention devient aiguë.

Quand le héros s’apprête à escalader la fenêtre, de la salle une voix le prévient.

— Regarde en arrière ! Tu vas t’faire poisser !

Le faux bandit est dans la place. On l’aperçoit à travers les vitres d’une véranda, une femme passe.

— Attention ! crient instinctivement les spectateurs.

On croirait entendre les enfants prévenir Guignol de l’arrivée du gendarme.

Le héros du drame entre dans l’appartement et saute sur la femme, qu’il terrasse.

— Bâillonne-la, mais ne la tue pas !

Celui-ci doit savoir ce qu’il en coûte !

Le cambrioleur mondain continue sa ronde. Il a l’air de faire sauter les serrures d’un coup de pouce. Il ne sait pas le public de connaisseurs devant qui il joue, le malheureux !

La salle ne le prend plus au sérieux. Elle ricane. Et l’un des libérés traduit le sentiment unanime :

— Du chiqué ! Ce n’est pas possible !