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Au bagne/Six évadés dans la brousse

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Au bagne (1924)
Albin Michel (p. 212-220).



SIX ÉVADÉS DANS LA BROUSSE


— Le kokobé ! le kokobé !

Remontant le Maroni, notre canot passait devant l’îlet Saint-Louis, le petit Bosch à cornes (cheveux crépus que séparent des bigoudis), debout à l’arrière de sa jonque, qui ici s’appelle canot, donna un coup de takari (godille).

Le kokobé, en créole bosch, c’est la lèpre.

Siretta, chercheur d’or et balatiste, montait dans les bois. Il m’avait pris sous son pomakari (toit du canot), en lapin. Il ne partait pas pour la grande tournée. Les placers en travail sont à vingt-deux jours d’ici, et le lapin, à l’arrivée, n’eût plus été très frais. Siretta n’allait qu’à trente-six heures de Saint-Laurent.

— Et trente-six pour revenir, bien entendu. Ça va ?

— Ça va.

Siretta partait saigner des « bali. ».

Bientôt, les immenses forêts de Guyane verront périr leurs derniers arbres balata. C’était la fortune de la colonie (le balata est bien meilleur que la gutta). Il y en avait de quoi servir le monde entier pour l’éternité. Deux mesures auraient suffi pour conserver cette fortune : quelques postes dans les bois et un règlement pour la saignée. Elles furent prises… mais par les Hollandais. Alors, chez nous, pays de liberté, tous les nègres anglais des petites Antilles s’abattirent, de la Barbade, de Tobago, de Sainte-Lucie, de Grenade, de Saint-Martin, de la Trinité. Il n’y avait qu’à venir, à tout saccager et à repartir (en territoire anglais) fortune faite.

On ne saignait pas les arbres, on les coupait.

Si l’on coupait également, à défaut d’autre chose, la carrière d’administrateurs aussi brillants, ce serait un juste retour des choses.

Donc, Bourillon et Siretta, jeunes français d’audace, prévoyant l’heure prochaine du tout dernier balata, se disent : « Si l’on essayait du bali ? »

Le bali est presque le balata, mais son lait est impur. Si, par l’intervention d’un procédé chimique, on pouvait extraire les impuretés de ce lait, le bali vaudrait le balata. Et c’est pourquoi, ce matin, Siretta m’emmenait avec lui, non que je sois chimiste, mais il montait dans les bois.


AU FIL DE L’EAU


Arrivé au premier degrad (village au bord du fleuve), les trois Boschs du canot voulurent aborder.

— Marchez ! tas de polygames !

Les Boschs ont une femme dans chaque degrad, jusqu’en haut, jusqu’aux placers. Si l’on écoutait leur cœur, le grand voyage ne durerait pas vingt-deux jours, mais quarante-quatre…

— Suis malade !

— Je te soignerai.

Ils continuèrent.

Les sirènes ne sont des monstres fabuleux que pour Homère qui, en définitive, n’était pas un reporter très sérieux. C’est tout simplement des lamentins. Il en est autant que vous voulez par ici. Cela ressemble à des phoques qui auraient une figure de femme diabolique. De longs cheveux épais comme des algues, retombent sur leurs épaules. On les voit souvent dressés, la moitié du corps hors de l’eau. Quelques-uns portent leur petit dans l’avant-nageoire et ils rient ! On en débite aux marchés de Cayenne, c’est très bon, ça ressemble à du veau !

Nous croisâmes un canot de Saramacas (tribu noire qui, de Mana, s’installa à Surinam). Ils descendaient des lingots d’or de chez Painpain, le fameux Painpain du placer Hav-Oua.

— Savez-vous le plus sûr moyen de faire de l’or ?

— En le cherchant.

— Ouais ! En montant un magasin. Quand un nouveau placer donne, qu’il y a rush de nègres, on élève une boutique à côté. On vend du tafia, des conserves, des bougies et du champagne. Ainsi l’or que trouvent les chercheurs, ils vous l’apportent contre vos bouteilles.

Là-dessus, Siretta allongea ses pieds et prit un livre. Que lisait cet aventurier ? Un livre de vers de Tristan Derème. En chambre, on lit des livres d’aventures ; sur la grand-route, des livres de chambre…

Tatou (tous les Boschs s’appellent Tatou) un vieux de soixante ans, amena le canot sur le bord de la rivière.

— Qu’est-ce que tu fais, Tatou ?

— Pour les feuilles.

— Tu es malade ?

— Oui.

Tatou connaît sa rivière. Il sait où se trouvent les arbres qui guérissent et quand il passe devant, il cueille son médicament.

— Brave Tatou ! vieux compagnon ! Il était avec moi, l’autre saison, à Palofini. Savez-vous ce que veut dire Palofini ? C’est tout là-haut, près d’Inini. C’est l’endroit où, naturellement, quand on l’atteint, chacun se tait. Palofini : la parole est finie.



On passa là nuit dans un degrad.

L’hospitalité, en brousse, est acte naturel. Le Bosch, sans plus d’étonnement, voit arriver, à la nuit, les étoiles du ciel et les passants dans son carbet. Mais comme la nuit était sans électricité, sans pétrole, sans chandelle, je ne vis rien d’autre que l’hospitalité.

Au matin, à six heures, nous reprîmes la montée du Maroni.

— Maintenant, il faudra les écouter, dit Siretta. S’ils vous disent de ne pas poser le pied à un endroit, n’insistez pas. C’est qu’ils auront vu la raie d’eau douce. Oui, elle est immobile. On la confond avec le sable, mais elle a un piquant au bout de la queue. Et, quand le piquant vous pique, adieu l’homme !

— Moi ai remède, dit Tatou cadet.

— Ocre bleue et tafia. Il paraît que c’est bon. En tout cas, c’est ce qu’ils emploient.

Bien avant Pasteur et Calmette, ils trouvèrent le vaccin. Quand ils sont atteints par un serpent, ils lui broient la tête, s’entaillent et se vaccinent avec la bouillie. C’est radical.

— Si vous entendez des cris de putois, ne vous effrayez pas, ce sera un Bosch en train de devenir père. Oui, quand leurs femmes accouchent, les maris hurlent de douleur tout le temps de l’opération. Ce sont eux qui souffrent !

Sur l’autre rive, un poste de douane hollandais. Nous étions arrivés. Les Boschs amarrèrent le canot. Et, par un tracé, nous nous enfonçâmes dans la brousse !

Ce n’est pas la jungle, c’est la brousse. Ce n’est pas mieux, c’est différent, c’est moins touffu et plus marécageux. Les Tatous nous précédaient pour dépister le serpent grage.

— S’ils trouvent une tortue, vous rirez : ils frapperont trois fois sur la carapace avec leur baguette. Quand on ne frappe pas trois fois sur la carapace d’une tortue qu’on rencontre, on perd son chemin.

— Est-ce que vous le connaissez au moins, vous, le chemin ?

— Faites plutôt attention aux herbes « jambes de chien » !

— Qu’est-ce que c’est ?

— Des herbes qui coupent la figure comme un rasoir. Tenez votre bâton devant vous droit comme un cierge.

Siretta est aussi chasseur.

— On va bien dégotter un maïpouri (tapir).

— C’est bon à manger ?

— Goinfre !

Les Tatous nous montrent une fumée à droite.

— C’est un établissement de maraudeurs d’or et de balata.

On s’approcha.

— Blancs ! crie un Tatou.

— Alors ce sont des évadés.


LES SIX


Ces têtes ! Ils étaient six, six crevards autour d’un feu de bois. Il n’y eut pas de présentation.

— Donnez-nous à manger, dirent-ils, d’un souffle.

Et aussitôt :

— Des Français ! C’est des Français !

— Vous supposiez être au Venezuela, je parie ?

— Où est-on ?

— Pour un marcheur comme Lagadou, à dix heures de Saint-Laurent.

Dire Lagadou dans le bois de Guyane, c’est clair pour tous. Lagadou est un nègre anglais des Barbades. Il fait quarante kilomètres par jour, dans ce labyrinthe sylvestre, sans se perdre jamais.

— Voilà onze jours qu’on marche. Oh ! donnez-nous à manger !

Siretta leur donna une boule de pain.

Malgré leur estomac furieux, ils partagèrent en frères.

— Onze jours ! Dix kilomètres !

— D’où veniez-vous ?

— De Godebert.

— Mais vous serez donc toujours tous aussi gourdes ! fit Siretta.

— On avait de la nourriture pour cinq jours, c’était suffisant. Mais le radeau a coulé.

— Vous aviez fait votre radeau en pineau, pardi !

— Alors, quand sera-t-on au Venezuela ?

Siretta haussa les épaules.

— Vous connaissez le Maroni. Vous avez au moins six fleuves comme lui avant le Venezuela. Rentrez au camp, cela vaudra mieux.

C’étaient des jeunes, de vingt-deux à vingt-cinq ans. Ils étaient encore avec la camisole matriculée. Barbes de quinze jours, pieds déchiquetés, pâles comme la mort — la mort dans le bois.

— Alors par où qu’on rentre à Godebert ?

— Ne tourniquez pas ! puisque vous n’y connaissez rien. Suivez le fleuve. Vous serez demain à Saint-Laurent.

— Et le malade ? fit l’un.

Il paraît que l’un d’eux était plus malade que les autres. Cela ne se voyait pas.

— Soutenez-le.

— Dire qu’on ne voit pas de maïpouri, fit Siretta.

Il se rattrapa sur un singe rouge.

La bête dégringola de l’arbre.

— Je vous la donne.

Les six spectres sautèrent dessus comme tout à l’heure sur la boule de pain.

Pour Siretta ce n’était rien : il voit cette scène tous les jours.

— Adieu, fîmes-nous.