Au feu !

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Chapman & Hall, limited (p. 230-237).




AU FEU !



LE premier cri partit du troisième étage. C’était un cri sourd et voilé, comme si l’homme qui le poussait eût été à moitié étranglé.

Tous les locataires de la maison devaient l’avoir entendu ; cependant, personne ne bougea : on eut dit que les gens attendaient un autre avertissement. Il vint, un peu plus clair, au bout d’un assez long moment, et il fut suivi, presque tout de suite, d’un troisième, plein de force.

Aussitôt toute la maison fut comme secouée ; les fenêtres et les portes se mirent à battre. On entendit des cris de femmes et des jurons d’hommes, et bientôt l’escalier trembla sous une dégringolade précipitée et continue.

La voix qui avait poussé le premier cri était maintenant éclatante comme un instrument de cuivre ; elle entrait par les portes, sortait par les fenêtres, et s’en allait dans la nuit porter, à travers les vitres des maisons voisines, son cri d’alarme : “ Au feu ! Au feu ! ”

Les cinq locataires du sixième étage furent les derniers à ouvrir leur porte. Ils n’eurent pas besoin de s’interroger : la fenêtre du palier leur montra tout de suite que c’était la scierie du fond de la cour qui brûlait. D’énormes piles de planches s’allumaient de tous côtés, et le vent poussait les flammes et les faisait buter contre la maison. Il fallait descendre au plus vite, car les fenêtres de l’escalier laissaient déjà entrer une grande chaleur et beaucoup de fumée.

L’artiste peintre n’en finissait pas de mettre la deuxième manche de sa veste ; son bras glissait sans cesse le long de la doublure sans rencontrer l’ouverture. Il se tourna vers sa voisine, l’employée des postes, et il dit d’un ton de connaisseur : “ ça flambe admirablement ! ” L’employée des postes ne l’écoutait pas ; elle rentrait et sortait, pieds nus, en chemise de nuit, et elle répétait “ Je ne peux pourtant pas descendre sans être habillée correctement. ”

À l’autre bout du couloir, Francette, l’entretenue, courait après sa chatte qu’elle ne voulait pas abandonner ; elle dérangeait les chaises avec bruit en appelant d’une petite voix : “ Minet ! Minet ! Minet ! ” Elle sortit enfin avec sa chatte dans ses bras, ses jambes nues dans des bottines jaunes, qu’elle n’avait pas pris le temps de boutonner, et sur ses épaules une couverture blanche qui traînait derrière elle comme un manteau de reine. Elle passa devant la couturière en train de fermer sa porte à double tour comme pour empêcher le feu d’y entrer.

Il n’y avait plus que la petite tuberculeuse qui tournait sans bruit dans sa chambre. Elle n’avait sur elle qu’un petit jupon noir et un collet qui ne joignait pas devant. La couturière la pressait de descendre, mais elle s’entêtait et résistait : “ Je veux ma lettre ! ” disait-elle. “ J’ai une lettre et je ne veux pas m’en aller sans elle ! ” Elle la trouva sur une chaise, près du lit, malgré l’obscurité que la fumée commençait à faire dans la chambre, puis elle descendit aussi vite que cela lui fut possible en se cachant la bouche avec sa lettre. La couturière la suivait en retenant sa respiration et fermant à demi les yeux que la fumée piquait et brûlait.

En bas, elles retrouvèrent Francette, l’entretenue, l’artiste peintre et l’employée des postes, qui eurent la même respiration bruyante en les apercevant.

La foule s’amassait avec rapidité, on ne savait pas d’où elle pouvait venir à cette heure de nuit. Les gens avaient l’air d’avoir été simplement dérangés dans leur promenade d’après-dîner, et l’on voyait, comme en plein jour, des couples de jeunes gens, des vieux messieurs tout seuls et des femmes avec leur enfant sur le bras. La voix qui avait tant crié au feu sortit tout à coup du couloir pour demander si on avait appelé les pompiers. Personne ne répondit. Alors il se fit un grand mouvement dans la foule, comme si les gens s’écartaient pour laisser passer quelqu’un de très pressé et, peu de temps après, on entendit la chanson des pompes à incendie. Deux notes seulement, mais si rapprochées et répétées avec tant d’insistance, que cela faisait penser à un air très varié dont la foule connaissait les paroles. On entendait de tous côtés :

“ Les voilà déjà ! ”

“ Ils ont l’échelle de sauvetage ! ”

“ Voyez comme leurs casques sont brillants ! ”

Cependant de gros tuyaux souples se déroulaient et s’allongeaient vers les prises d’eau, pendant que l’échelle glissait de son chariot pour venir s’appuyer contre le balcon du deuxième étage. Le couloir de la maison apparaissait noir comme l’entrée d’une caverne. Les pompiers y pénétraient graves et attentifs, avec une torche allumée au poing, et à les voir ainsi on pensait à des hommes dévoués et résolus, s’en allant attaquer un monstre pour sauver leurs frères.

Comme si le feu les eut reconnus, il redoubla de violence à ce moment : des morceaux de bois tout en feu sautaient en l’air et venaient retomber sur les petits balcons du sixième étage : les étincelles montaient en tourbillonnant avec insolence et s’éparpillaient sur les maisons voisines en pénétrant jusque dans les cheminées.

Pendant le silence angoissé qui suivit, on vit tout à coup apparaître les pompiers sur le toit de la maison. Ils s’espacèrent un peu et se campèrent solidement, les jambes écartées, puis ils saisirent leur lance à pleines mains et l’abaissèrent d’un geste sûr contre le feu. Il diminua aussitôt ses flammes et quelqu’un cria : “ Ils le tiennent ! ”

Toutes les voix se réunirent en une seule pour porter aux pompiers l’admiration de chacun, puis les mains se mirent à claquer avec une si grande violence que les rugissements du feu en furent étouffés, et peu après la foule commença de circuler comme dans les entr’actes de théâtre.

Francette, l’entretenue, fut bientôt entourée, comme la plus à plaindre : sa couverture glissait à chaque instant de ses épaules et les mouvements maladroits qu’elle faisait pour la retenir laissaient voir à tous qu’elle n’était vêtue que de sa chemise. Elle disparut dans un groupe du côté d’un grand café.

L’employée des postes relevait constamment son chignon qui glissait sur son cou. L’artiste peintre lui offrait son bras pour marcher un peu ; tous deux tournèrent le coin d’une rue sombre.

Peu à peu la scierie cessa de brûler, le silence se fit sur le boulevard et les locataires rentrèrent chez eux les uns après les autres.

Les cinq locataires du sixième étage se retrouvèrent ensemble sur le palier : l’artiste peintre, dont le lit était brûlé, entra chez l’employée des postes pour s’assurer que le feu n’avait rien abîmé. Francette, l’entretenue, avoua qu’elle avait trop peur pour finir la nuit chez elle, et qu’elle aimait mieux aller coucher chez une amie. Il ne resta plus sur le palier que la couturière et la petite tuberculeuse, dont les chambres n’avaient plus de fenêtres. Toutes deux s’assirent sur l’escalier ; la petite tuberculeuse promenait sa lettre sur sa poitrine en l’appuyant du plat de sa main, comme si elle lui tenait chaud aux endroits où elle la laissait un moment, et on n’entendit plus que les pompiers qui allaient et venaient dans la maison qu’ils emplissaient de bruit et d’eau.