Au service de la France/T10/07

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Plon-Nourrit et Cie (10p. 251-290).


CHAPITRE VII


Préparation de la fête franco-américaine du 4 juillet. — Difficultés provenant de l’homme providentiel (Wilson). — Clemenceau et les présidents des Chambres. — Le protocole est satisfait. — Silence aux ministres. — Inauguration de l’hôpital canadien. — Cérémonie de l’Independence Day. — Revue du 14 Juillet. — Nouveaux bombardements sur Paris. — Kerensky à l’Élysée. — Nouvelle bataille de la Marne. — Un projet de loi malencontreux. — M. Nitti à l’Élysée. — Nouvelles de Roumanie. — Nous reprenons Château-Thierry. — Assassinat de l’empereur de Russie. — Visite aux armées. — Les Canadiens à l’Élysée. — Les échanges de prisonniers. — Clemenceau et Lloyd George. — Italiens et Américains. — L’évêque de Westminster et le cardinal Amette.


Lundi 1er juillet.

Vers dix heures du matin, Clemenceau vient avec Pams et me dit : « Je viens m’entretenir avec vous et avec Pams de questions de protocole qui relèvent, du reste, de votre autorité, je suis le premier à le reconnaître. Nous préparons la cérémonie américaine du 4 juillet, mais nous avons sursis à toute décision pour le choix des orateurs.

— Il ne s’agit pas, dis-je, de protocole, mais Dubost m’a lu un discours qui ne répond pas à votre sentiment, car il tombe précisément dans l’écueil que vous voulez éviter. Il exalte Wilson, il le traite d’homme providentiel et il exprime le regret que l’Amérique ait eu seule un tel prodige.

— Non, vraiment, il a écrit cela ?

— Parfaitement. Je me réserve de lui conseiller de mettre en bémol ce qu’il a mis en dièse.

— Il va mécontenter nos meilleurs amis d’Amérique et nos alliés. Wilson nous crée assez de difficultés. Sans lui, l’Amérique aurait marché beaucoup plus vite.

— Vous parlez comme Franklin-Bouillon.

— Ah ! par exemple !

— Oui, vous êtes d’accord avec lui sur ce point.

— Alors, pour une fois. En tout cas, je ne songe pas à diminuer Wilson, mais je crois, comme vous, qu’il y a une mesure à garder. Et puis, si la fête prend un caractère national et que je la préside et que vous soyez là, je trouve que ce n’est guère aux présidents des Chambres à traiter publiquement devant nous des questions de politique extérieure.

— Vous avez raison.

— Et puis, surtout, il faut que la cérémonie soit courte. Sans quoi, nous fatiguerions les soldats qui attendent pour défiler. Allons-nous impatienter le public et l’exposer à des insolations ? Et si le bombardement recommence ?

— Vous avez tout à fait raison. Faites venir les présidents des Chambres et réglez la question avec eux. »

Je fais prévenir par téléphone Dubost et Deschanel. Dubost répond qu’il va venir. Deschanel dit qu’il est malade avec une extinction de voix. Je lui téléphone alors : « Je voulais vous voir pour l’organisation de la cérémonie du 4 juillet, fête de l’Indépendance Day. Elle doit avoir surtout un caractère militaire et il y a intérêt à ce que le défilé des troupes ne soit pas retardé. Si vous voulez parler, ne pourriez-vous pas prononcer votre discours au banquet de la Chambre de commerce américaine ? — Je ferai très volontiers ce que vous préférez. — Bien, lui dis-je, nous arrangerons les choses. »

Dubost arrive, l’air un peu troublé. « Deschanel vient, me dit-il, de me téléphoner. Il est très ulcéré. On veut, paraît-il, nous empêcher de parler, lui et moi.

— Mais, répliquai-je, Deschanel m’a, au contraire, déclaré qu’il s’en rapportait à moi. A-t-il donc deux langages ?

— Non, mais il aura réfléchi. On nous a demandé à tous deux de parler et nous avons accepté. J’ai été invité par le Parlement.

— Comment ? le Parlement ? Mais Franklin-Bouillon se plaignait hier à moi que la Chambre n’eût pris aucune initiative. Le projet émanait de quelques personnes seulement et, du moment où il y a fête publique officielle, nationale, c’est au gouvernement de l’organiser.

— Oh ! le gouvernement, mon opinion est faite, c’est un gouvernement de brouillons. C’est Clemenceau qui ne veut pas que je parle.

— Pas du tout. Vous vous trompez. C’est, au contraire, moi qui lui ai fait connaître mon opinion.

— Cela n’empêche pas que ce soit lui qui veuille m’empêcher de parler. Ces jours-ci, il me faisait attaquer dans la Petite République, en me reprochant de n’avoir pas sévi contre M. Bonet-Maury ; or, le Sénat a été unanime à repousser toute mesure disciplinaire et sans moi, il n’y aurait même pas eu de réprimande. J’en ai assez, je ne puis laisser diminuer le Parlement ; j’ai un mandat, je l’accomplirai, ou bien je dirai qu’on a voulu étouffer le Parlement.

— Mais, dis-je, on veut si peu l’étouffer que vous pouvez parler à la Chambre de commerce américaine.

— À la Chambre de commerce ! Ce n’est pas un endroit digne d’un président du Sénat !

— Mais, dis-je, c’est une cérémonie militaire, présidée par le président de la République, en présence des ambassadeurs. Il n’est donc pas d’usage que les présidents des Chambres parlent.

— Si, si, ils doivent parler, du moment où d’autres discours sont autorisés : un du Conseil municipal et un du ministre des Affaires étrangères.

— Dans tous les cas, où que vous prononciez votre discours, laissez-moi vous communiquer une observation qui m’est venue à l’esprit, en lisant votre projet. Peut-être vaudrait-il mieux, pour ne pas mécontenter les républicains d’Amérique, ne pas représenter Wilson, démocrate, comme un homme providentiel.

— Oh ! je le reconnais : le mot peut être mal interprété par les gens qui ne veulent pas réfléchir, mais, en tout cas, Wilson restera immortel.

— Sans doute, mais nous avons en Amérique des amis d’avant la lettre qu’il ne faut pas froisser. Pour en revenir au programme du 4, voulez-vous que je fasse venir Pams ?

— Oui, parfaitement.

Je fais téléphoner à Pams, qui arrive.

Tout en disant qu’il n’est qu’un exécutant, il expose en termes très clairs à Dubost les raisons qu’il y a de supprimer les discours en plein air le 4. Mais Dubost s’en tient à cette réponse : « Vous ne supprimez pas le discours du Conseil municipal, ni celui du ministre des Affaires étrangères. » Il invoque d’un ton solennel les droits et la dignité du Parlement.

Je réponds que personne ne songe à les méconnaître ni à y porter atteinte. Dubost réplique que Mascuraud, pour le Sénat, et Doumer, pour la Chambre, avaient pris l’initiative d’une cérémonie avec discours des présidents des Chambres, devant la statue de Washington, et qu’on ne peut écarter ce projet sans blesser les Chambres. Bref, Dubost tient tant à son discours que ni Pams, ni moi, nous ne croyons plus pouvoir nous opposer à une transaction. Nous proposons que les discours soient limités à cinq : président du Conseil municipal, ceux des présidents des Chambres, Pichon et le président de la République. Tous réduits à cinq ou six minutes de durée. Dubost accepte cette combinaison.

Ah ! protocole ! Ah ! vanités humaines ! Dubost m’a remis au cours de sa conversation deux nouvelles notes de Micheler.

Rault, préfet du Rhône, nommé conseiller d’État, mais non installé et laissé à Lyon jusqu’à la fin de la guerre, vient me remercier et me montrer des journaux lyonnais de toutes nuances qui félicitent le gouvernement de la décision.

Pams téléphone à Sainsère que tout est arrangé pour le 4, c’est à-dire que les présidents des Chambres parleront brièvement.


Mardi 2 juillet.

Conseil des ministres.

Clemenceau rapporte avec quelque imprudence un propos que le général Anthoine aurait tenu au général de Laguiche : « On aurait dû faire la paix l’an dernier, maintenant nous serons battus ».

Pour atténuer l’effet de ce propos pessimiste sur des esprits indécis, je dis qu’il a été tenu, si vraiment il l’a été, avant qu’on eût pu se rendre compte de l’importance du concours américain. Clemenceau, s’apercevant après coup de sa légèreté, recommande le silence à tous les ministres. Mais pierre lancée ne revient pas en arrière.

Clemenceau dit qu’Anthoine sera placé en congé de repos. « Pétain, ajoute-t-il, m’a demandé de prendre moi-même la responsabilité de cette mesure ; je la prends volontiers. Maintenant l’enquête de l’Aisne se poursuit. Jeanneney s’en occupe ; il sera en mesure de vous en parler au prochain Conseil, n’est-ce pas, Jeanneney ? — Oui, certainement. » Puis, avec un nouveau mouvement d’imprudence, Clemenceau donne des renseignements secrets que Pétain nous a fait tenir à lui et à moi, par les officiers de liaison, de la façon la plus confidentielle. On s’attend à trois attaques allemandes, l’une secondaire vers la Suisse et Reims, une autre vers Compiègne, une autre, la principale, dans la direction d’Abbeville.

Ensuite, affaires courantes. Pichon rend compte de la remise du drapeau à l’armée tchèque. Il apprend ensuite au Conseil et à moi que Clemenceau et lui ont reçu ensemble la visite de Kerensky. Celui-ci leur a déclaré qu’il était d’accord avec notre consul général à Moscou pour demander aux Alliés un appui financier destiné à organiser un mouvement contre les Bolcheviks et en faveur de l’intervention alliée. Clemenceau et Pichon lui ont fait remarquer que le consul ne leur avait rien télégraphié à ce sujet. Il semble, d’ailleurs, que Kerensky soit suspect. Clemenceau qui, autrefois, faisait hyperboliquement son éloge dans un article intitulé De Kerensky à Poincaré, a tout à fait changé de sentiment et parle maintenant de lUi avec ironie. Pichon a télégraphié à Moscou pour tâcher de savoir la vérité.

Le général Pillot, nommé commandant de la place de Paris, me parle des fautes commises au Chemin des Dames et des dangers de la défensive passive.

Métin, chargé de mission en Australie, doit prochainement partir avec le général Pau. Il se plaint du peu d’empressement qu’il trouve chez les industriels et les commerçants. Même mobilisés, ils répugnent à l’accompagner. Métin voudrait que Pau n’emmenât avec lui qu’un officier.

Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 10, 1933 p264.jpg
la tribune officielle pour la fête de l’independence day (4 juillet 1918)
De gauche à droite : MM les Présidents Antonin Debost, Raymond Poincaré, Paul Deschanel, Georges Clemenceau.




Mercredi 3 juillet.

Avec Mourier, en auto à Joinville-le-Pont. Inauguration de l’hôpital canadien. La population de Joinville, groupée sur notre passage, nous acclame et nous jette des fleurs. Dans les rues de Paris aussi, notamment près de la gare de Vincennes, beaucoup d’empressement. Quel admirable moral après quatre ans de guerre !

Et Clemenceau songe toujours à abandonner Paris en cas d’avance allemande ! Il fait louer des châteaux en Touraine pour le gouvernement et pour moi ! On aura beau faire. Je ne me séparerai jamais de tous ces braves gens que pour aller au front.


Jeudi 4 juillet.

Ce matin, place d’Iéna, célébration de l’Independence Day. Foule très ardente à notre arrivée (Mme Poincaré et moi). Nous venons en auto, par l’avenue des Champs-Elysées et l’avenue du Trocadéro. Partout, foule intense, qui attend le défilé des troupes et nous fait un chaleureux accueil. Ce qui me touche le plus, ce sont les mutilés, massés avenue du Trocadéro et plus chaleureux que tous autres.

Place d’Iéna, ont été dressées deux tribunes découvertes. Dans la mienne, sont groupés les présidents des Chambres, les ministres, le corps diplomatique, Joffre, Lloyd George, Orlando, Sonnino, sir Robert Borden et autres ministres des Dominions. Tous les pays alliés sont donc représentés, grâce à la réunion concomitante du Comité de Versailles.

Les discours se déroulent. Dubost a eu le bon goût de supprimer la phrase de l’homme providentiel.

Deschanel, quoique encore enroué, a très bien parlé. Puis Sharp, puis Pichon. Clemenceau a félicité Deschanel, Sharp et Pichon, mais il n’a rien dit à Dubost.

Défilé d’un régiment américain et d’un régiment français, au milieu d’acclamations enthousiastes.


Lundi 8 juillet.

Clemenceau, qui vient de passer deux jours aux armées, m’arrive rempli d’exaltation. Jamais, dit-il, il n’a vu tant d’entrain et tant de confiance. Il a des larmes aux yeux en me racontant que des soldats sont venus, en le saluant, lui apporter des fleurs. — « Oui, lui dis-je, j’ai remarqué que lorsque le soldat se bat bien, son moral est bon.

— Oui, vous avez raison. Autrefois, je ne comprenais pas le soldat, je le plaisantais. Maintenant, je comprends mieux tout ce qu’il signifie. Partout, j’ai trouvé le même désir d’être attaqué, la même foi dans la résistance. Jamais on n’a été plus prêt. »

Il est malheureusement certain que si Clemenceau n’a pas, comme le prétend Dubost, abdiqué toute faculté critique, son émotivité, peut-être un peu sénile, lui enlève en ce moment quelque faculté d’observation.

« Ah ! ces Anglais, me dit-il, ils m’en donnent, du fil à retordre ! Par rapport aux propositions qu’ils nous avaient faites, nous sommes arrivés au texte d’un accord inoffensif. Au fond, ce que Lloyd George désire, c’est que le comité de guerre établisse des plans pour la Palestine, c’est sa préoccupation constante ; mais il va sans dire que Foch seul préparera les plans pour le front français. Il a stipulé qu’il ne les ferait connaître à personne. Puisque nous aurons des troupes anglaises à Paris pour le 14, j’ai réfléchi — vous allez être content — qu’il faut avoir quelques Belges. Mais je ferai venir aussi des Serbes parce que, après tout, c’est la Serbie qui a été la première victime. La revue aura lieu avenue du Bois. Nous irons l’après-midi à l’Hôtel de Ville. C’est Pichon qui parlera. George V aura sa rue, comme Wilson et les autres chefs des États alliés aussi. À propos, Wilson vous a-t-il répondu ?

— Non, pas encore.

— Vraiment ? C’est inouï. Je n’admets pas cela. Quand il ne me répond pas, à moi, passe encore, mais à vous, après une pareille fête, c’est inouï ! Enfin, tout cela n’est rien. L’armée fait tout oublier. Elle est magnifique. Dans un mois, nous serons hors d’affaire. Je pourrai tomber alors sans inconvénient.

— Non, dis-je. Il faut que vous restiez jusqu’à la fin de la guerre.

— Oui, il faut que je finisse la guerre et les affaires judiciaires. Il y a, d’ailleurs, pour Caillaux, matière à un grand procès politique. Je ne suis pas assez sûr des conseils de guerre. On pourrait l’y condamner avec sursis. Ce serait d’un bel effet !

— Oui, mais Monis démissionnera et je ne sais qui sera nommé président par la commission sénatoriale.

— Oh ! Mandel arrangera cela. Mandel est étonnant. Avec son nez de juif, il fait des gens ce qu’il veut. Il les connaît tous. C’est un vrai dictionnaire. On ne peut avoir un collaborateur plus précieux. »

Clemenceau m’explique ensuite que Foch et Pétain se seraient mis d’accord avec Pershing pour renoncer à l’amalgame par régiment et pour engager les divisions américaines en tant que divisions. Pershing aurait dit : « Vos hommes sont fatigués. Je suis prêt à les relever, mais laissez mes unités intactes ! » Et il a immédiatement offert deux cent mille hommes de plus.

Une délégation du Conseil municipal vient m’inviter pour dimanche à l’Hôtel de Ville. On donnera les noms de George V, de Victor-Emmanuel, d’Albert ier à des avenues. Je conseille d’ajouter Pierre ier, ce qui est accepté.

Sauerwein, du Matin, me dit que Bunau-Varilla craint que Clemenceau n’ait pas une confiance absolue en son dévouement ; qu’il n’est pas vrai que l’influence de Briand s’exerce d’une manière excessive sur le Matin.

Les officiers de liaison m’apprennent qu’on s’attend au G.Q.G. à ce que l’attaque allemande se déclenche dans vingt-quatre ou quarante-huit heures par une opération sur Reims ou sur la Meuse.


Mardi 9 juillet.

Départ à sept heures et demie du soir par la gare de l’Est. Dîner dans le train. Seuls Duparge et Herbillon m’accompagnent. À neuf heures, arrivée à Mormant, où je suis attendu par le général Foch. Je monte en auto et j’arrive à la nuit tombante à son quartier général. Il est installé dans un magnifique château au sud de Mormant, à l’est de Melun, loin du front et des armées. C’est un vaste château Louis XIII, en briques, au milieu d’un parc splendide. Nous entrons de plain-pied dans un immense salon dont le général a fait son cabinet. J’ai avec lui, seul à seul, une conversation d’une heure.

Il commence par me dire, sur question de moi, que la résolution votée par le Comité de Versailles ne l’inquiète pas, le texte définitif ayant tenu compte des observations qu’il avait présentées. Mais la première rédaction de Lloyd George lui avait paru inacceptable. Il aurait préféré se retirer que de la subir. Avec le texte voté, il restera maître de ses plans et le Comité de Versailles se confinera dans l’étude des questions d’Orient, auxquelles le gouvernement britannique attache une importance croissante. Il craint même que sous peu Lloyd George ne tourne ses principaux efforts vers l’Asie Mineure pour y prendre des gages.

« Lloyd George, ajoute Foch, est arrivé à Versailles assez monté contre Clemenceau et répétant tout haut : « Nous n’entendons pas qu’il devienne le dictateur de la coalition. » Clemenceau, de son côté, a peut-être eu tort de s’irriter successivement contre les Belges et les Anglais. Il n’a pas, comme nous, vécu depuis quatre ans avec les Alliés et il ne les ménage pas toujours assez. Il leur porte ombrage, lorsqu’il va visiter leurs troupes comme si elles dépendaient du gouvernement français. Je tâcherai, continue Foch, de le lui faire comprendre. Ses visites aux armées lui font grand plaisir. Il y est bien reçu, il y éprouve des sensations agréables. Mais s’il veut, comme il est désirable, rester jusqu’à la fin de la guerre, il ne faut pas qu’il s’use par des démarches imprudentes. »

En ce qui concerne l’Italie, Foch est tout à fait opposé à une offensive italienne par le Piave et la plaine. Il l’a êciit fin juin au général Diaz. Il croit qu’il serait imprudent d’avancer par la Vénétie, qui est un couloir, alors que les Autrichiens tiennent les montagnes. Il recommande, au contraire, une action sur le Trentin.

Vers dix heures, je viens reprendre mon train à Mormant.


Jeudi 11 juillet.

Léon Bourgeois, qui revient de la 5e armée, m’apprend que Gouraud s’attend à une attaque ; il est très confiant, ainsi que Berthelot.

L’abbé Wetterlé et Wilmoth viennent tous deux me parler de la désorganisation des services d’Alsace-Lorraine au ministère de la Guerre ; ils me remettent une note à ce sujet. Ils n’ont pas osé déranger Clemenceau, à qui ils ont envoyé René Besnard. Mais Clemenceau n’a pu recevoir celui-ci et l’a envoyé à Jeanneney. Comment le président du Conseil s’occuperait-il de son ministère ? Il est toujours en tournée sur le front.

Métin voudrait emporter un message de moi en Australie. Mais je dois d’abord le communiquer à Clemenceau ou à Pichon.


Dimanche 14 juillet.

Matinée pluvieuse. À huit heures, dans le salon des Ambassadeurs, le sous-secrétaire d’État de la propagande en Italie me remet un coffret contenant des adresses du peuple romain à la France. Je suis entouré de tous les ministres, avec Clemenceau à ma droite. Échange de discours. La pluie tombe, fine et persistante.

Je monte dans la Daumont, avec Clemenceau, Duparge et Mordacq. Malgré le mauvais temps, la foule est déjà dense dans les Champs-Ëlysées et dans l’avenue du Bois. Beaucoup de cris : « Vive Poincaré ». Nous passons la revue dans la Daumont, le long des allées qui conduisent au lac et reviennent aux fortifications : Français, Américains, Anglais, Écossais, Belges, Serbes, Portugais, Italiens, Polonais, Tchécoslovaques, c’est la revue des Nations.

Comme nous revenons au point d’où nous devons assister au défilé, la pluie cesse.

Magnifique défilé des Alliés, très émouvant. Clemenceau enthousiaste.

Au retour, ovations plus chaudes encore qu’à l’aller.

L’après-midi, à une heure et demie, avec Mme Poincaré, à une cérémonie qui a lieu au Trocadéro en l’honneur des pupilles de la Nation ; et à quatre heures et demie, je me rends à l’Hôtel de Ville pour la réception des ambassadeurs et des ministres alliés.


Lundi 15 juillet.

Hier, dans la soirée, Clemenceau m’a communiqué une lettre de Lloyd George et une d’Orlando, qui, je l’ai deviné sans peine, l’ont irrité. Il me confie ce matin son mécontentement et ajoute : « Je compte bien tenir ferme des deux côtés. »

Comité de guerre. — Claveille donne des explications intéressantes sur l’engorgement des ports et des chemins de fer par suite des arrivages américains.

À deux heures, je me trouvais aujourd’hui avec ma femme, lorsque nous entendons une explosion assez rapprochée. Je me renseigne. Un obus de canon à longue portée est tombé rue Dupleix. Il y a des victimes.

Je me rends au point de chute avec le général Duparge. Un pauvre hôtel meublé est entièrement écrasé. La propriétaire sort des décombres. Le mari a été tué devant l’immeuble au moment où il allait monter en auto. La fille est blessée. Un locataire est tué ; son cadavre, que je vais voir à l’hôpital Necker, est tout déchiqueté et affreux. Près de la maison détruite, deux cinémas sont remplis d’Américains comme si rien ne s’était passé.

Pendant ce temps, l’offensive a été déclenchée sur un front de soixante-dix kilomètres, à l’est de Château-Thierry. Les premières nouvelles ne sont pas très satisfaisantes. Nous avons cédé beaucoup de terrain. Mais à cinq heures, le commandant Challe arrive rayonnant. « Pétain, me dit-il, est très satisfait. Il ne compte pas, cette fois, jeter de la poussière de forces pour arrêter l’ennemi ; il préfère le laisser avancer un peu pour l’endiguer ensuite et manœuvrer. »

Le bombardement, interrompu pendant trois heures, reprend à cinq heures et continue de vingt en vingt minutes environ. Je me rends encore sur le quai de Grenelle, où il y a trois blessés, et près du Panthéon.

Jeanneney m’apporte enfin le dossier de la bataille de l’Aisne. Il conclut à la nomination d’une commission d’enquête officieuse, composée de généraux et de civils, membres ou présidents des commissions parlementaires de l’armée, et destinée à éclairer le président du Conseil. Je lui déclare que je ne suis pas favorable à cette procédure anormale, qui déplace les responsabilités, risque de mêler la politique aux questions militaires et mécontentera sans doute l’armée.


Mardi 16 juillet.

Conseil des ministres. « Affaires courantes ». Clemenceau ne traite aucune question. Pichon lit quelques télégrammes. Boret fait signer un décret supprimant, à partir du 20, le système des trois jours de viande, le ravitaillement étant devenu meilleur. Sembat vient, à son tour, me prier de recevoir Kerensky. Il trouve que Clemenceau et Pichon l’ont accueilli trop fraîchement et l’ont froissé en parlant avec insistance de la Russie neutre. Il voudrait, comme Albert Thomas, que l’on reconnût un Comité national russe. Je lui indique les difficultés rencontrées jusqu’ici pour mettre d’accord les Russes qui se disent prêts à rentrer en guerre.

Le général Pau, qui accompagne Métin en Australie, vient me faire ses adieux.

Me Magnan, avocat, me demande la grâce de Duval. Je lui réponds qu’elle est impossible.

Les nouvelles du front paraissent moins bonnes. Du reste, dès hier, les Allemands ont fait 13 000 prisonniers et nous cédons, dans l’ensemble, beaucoup de terrain. Encore des heures de tristesse et d’angoisse.

Nouvelles victimes du canon à longue portée, œuvre de Krupp, et désormais appelé Bertha, comme la fille du constructeur. À la fin de la journée, avec ma femme, visite aux morts et aux blessés hôpital Boucicaut et hôpital Buffon.

M. Verlot, député, m’invite à visiter l’École des mutilés de Grignon.


Mercredi 17 juillet.

Sembat m’amène Kerensky et me dit que Thomas n’est pas venu pour me laisser seul avec l’ancien président russe. Lui-même se retire après m’avoir présenté son compagnon. Je trouve celui-ci moins maigre, moins frêle, moins maladif qu’on ne le représente généralement. Mais il a l’air d’un bourgeois très effacé. Il a la figure entièrement rasée, assez pâle. Les yeux ont des reflets noirs et bleus mélangés et ne donnent pas l’impression d’une grande franchise. La voix est pleine, sonore et bien timbrée, avec des accents qui rappellent celle de Briand. Il parle mal le français, cherche ses mots et souvent ne les trouve pas. Il paraît émotif et assez peu maître de lui. Il commence par me dire qu’il y a en Russie, dans l’opinion, une grande majorité favorable à la reprise de la guerre contre l’Allemagne et il m’affirme qu’avant de quitter le pays, il s’est assuré du concours de tous les partis de gauche, de manière à atteindre ce résultat. Il se plaint que notre gouvernement traite aujourd’hui la Russie de puissance neutre, alors que les hommes comme lui ne reconnaissent pas le traité de Brest-Litowsk. Je réponds que chef d’État constitutionnel, je ne puis que laisser au gouvernement le soin de lui expliquer son attitude, mais que je crois exprimer la pensée du président du Conseil et du ministre des Affaires étrangères en disant qu’ils seraient très heureux de voir un réveil se produire en Russie, qu’il est difficile de prendre parti pour certaines organisations et non pour d’autres, qu’il serait désirable qu’un accord s’établît en Russie et qu’alors les Alliés pourraient sans doute essayer de favoriser le mouvement.

Il me répond confusément et me laisse parfaitement deviner qu’il compte sur notre appui préalable pour encourager les organisations francophiles à se créer.

Sembat revient à l’Élysée et m’amène Branting. Cheveux et barbe d’un blond grisonnant, figure mâle et douce, Branting est toujours convaincu du succès des Alliés. Avant de me quitter, Sembat me demande devant lui mon impression sur Kerensky. « Je crains, lui dis-je, qu’il ne se fasse des illusions sur ses forces. — Il s’en fait certainement », déclare Branting avec netteté. Nous parlons de la guerre dont il impute toute la responsabilité à l’Allemagne. Je lui donne quelques précisions sur notre attitude pacifique. Il me dit que si la Finlande subit actuellement le joug allemand, elle ne s’y résignera jamais.

Diamandy, ancien ministre de Roumanie à Pétrograd, m’apporte le texte complet du traité germano-roumain. Il me montre les clauses qui permettent à l’Allemagne et à l’Autriche d’intervenir dans les affaires intérieures de Roumanie, notamment dans le choix des livres de classe.

Le prince Albert de Monaco me rend visite à propos du traité entre la France et la principauté. Il m’avait écrit. Le prince me parle des dommages causés à son château de Marchais par les Allemands. Il me raconte qu’il y a quelques années, le roi d’Italie allant en Suède avec la reine, l’empereur, l’impératrice, le kronprinz et lui, se sont trouvés à Kiel au moment du passage de Victor-Emmanuel. Du train au bateau, on a parcouru quelques centaines de mètres en cortège. Lorsque l’empereur a passé devant la foule massée, silence. Pour la reine, quelques vivats discrets. Pour le kronprinz, un enthousiasme indescriptible.


Jeudi 18 juillet.

De nouveaux renseignements m’arrivent sur la bataille de Champagne. Une offensive était préparée depuis longtemps par Ludendorf. Il avait amené la nuit des chars d’assaut et des divisions de choix. Il avait, en outre, renforcé son artillerie. Il avait préparé un important matériel pour passer la Marne. De son côté, Foch avait pris ses précautions. Il avait préparé en secret une attaque par surprise, où il allait utiliser ses chars d’assaut et de la cavalerie, et il disposait, d’ailleurs, d’une puissante artillerie.

Fayolle, Dégoutté et Mangin ont contribué à la réussite de la manœuvre française, qui s’est développée dans la région où s’était livrée la bataille de la Marne, avec cette différence qu’en juillet 1918 Châlons est à nous. Mangin et Dégoutte ont attaqué simultanément ce matin de l’ouest à l’est et paraissent avoir très heureusement progressé. Aussi, lorsque Clemenceau m’arrive, accompagné de Jeanneney et d’Ignace, il est rayonnant et me demande : « Eh ! bien, êtes-vous content ? »

Mais, pour fixer définitivement les responsabilités dans l’affaire de l’Aisne, le président et les ministres restent d’avis de nommer par arrêté une commission officieuse composée d’un général, du président de la Commission de l’armée du Sénat et de celui de la Chambre. Jeanneney aurait voulu deux membres désignés par les commissions parlementaires ; mais sur l’observation que je lui ai présentée l’autre jour, il a abandonné cette idée et s’est rallié à une combinaison nouvelle, qui n’est pas elle-même, à mes yeux, sans inconvénient.

Je représente à Clemenceau qu’il se dessaisit d’un pouvoir qui lui appartient. Mais hélas ! il me répond : « Je désarme l’opposition. » Quant au projet de loi auquel songe le président du Conseil, il est destiné à réprimer et à punir de rétrogradation et de peines de droit commun les fautes professionnelles commises par les officiers généraux, et à instituer une juridiction spéciale chargée de les juger. J’objecte que ces fautes sont très délicates à apprécier et comme les conseils prévus comprennent une majorité de civils, — le premier président de la Cour de cassation, les présidents des Commissions parlementaires, — je fais remarquer à Clemenceau qu’on donne ainsi la décision à l’incompétence. À quoi Clemenceau répond sans rire : « C’est le régime ; la Chambre, elle aussi, est composée d’incompétences, et c’est elle qui gouverne. »

Je réplique que peut-être conviendrait-il de ne pas aggraver les inconvénients du régime, mais plutôt de les corriger. En vain.

Millerand, qui vient me voir, a appris par Abel Ferry que celui-ci devait conclure aujourd’hui devant la Commission de l’armée à un projet de ce genre et Millerand trouve cette idée folle et anarchique. Mais les journaux du soir annoncent déjà qu’elle est celle de Clemenceau, et qu’un Conseil des ministres est exceptionnellement convoqué pour l’examiner demain.

Millerand croit que ce projet va faire le plus grand tort au ministère Clemenceau.


Vendredi 19 juillet.

On téléphone du G. Q. G. que l’offensive a repris ce matin de notre part à la 10 et à la 5e armées, mais aucun détail, et déjà les télégrammes de cette nuit que j’ai lus entre minuit et une heure, pendant une alerte, étaient moins favorables : les contre-attaques allemandes semblaient avoir enrayé notre marche et même rejeté nos éléments avancés.

Ce matin, Conseil des ministres exceptionnel, à propos du projet relatif à l’affaire de l’Aisne. Plusieurs ministres, dont Henri Simon, demandent des renseignements sur les opérations, au lieu d’en donner sur leurs départements respectifs. Clemenceau annonce imprudemment ce que m’avaient dit en grand secret les officiers de liaison, que le général de Mitry doit attaquer du sud au nord les divisions allemandes qui ont traversé la Marne et tâcher de les y rejeter. Je fais remarquer au Conseil que cette attaque n’ayant pas commencé ce matin, il serait dangereux d’y faire la moindre allusion et que ce qui a permis à celle d’hier de réussir, c’est que la surprise a été complète. Clemenceau me prie ensuite de donner successivement la parole à Jeanneney et à Ignace.

Jeanneney lit une note qu’il m’a communiquée et qui conclut à la nomination d’une commission d’enquête consultative au sujet de l’affaire de l’Aisne. D’après cette note, ce seraient les commissions parlementaires qui choisiraient les deux délégués. Clemenceau indique que sur ce point il y a un changement, c’est que les commissions ne voteront pas sur le choix de leurs délégués et que les présidents de ces commissions seront désignés par le ministre de la Guerre comme membres civils de la commission d’enquête, avec Guillaumat comme troisième membre.

Ignace lit ensuite le projet de loi transformant la faute professionnelle des généraux en délit et instituant une juridiction spéciale. La plupart des membres du Conseil paraissent ahuris. Loucheur notamment fronce ses sourcils et Lebrun prend un air sombre. Seul Leygues demande la parole. Il s’explique sur le projet de commission d’enquête et insiste sur le démantèlement de l’exécutif, sur la confusion des pouvoirs et il met en lumière tous les inconvénients de la mesure proposée.

Il renouvelle même mes arguments d’hier avec tant de force que Clemenceau doit supposer qu’il y a eu entente entre Leygues et moi. Mais, en fait, nous ne nous sommes pas dit un mot de la question et nous nous sommes simplement rencontrés dans une même pensée.

Quelques-unes des raisons de Leygues s’appliquent, du reste, par avance, au projet de loi que je n’ai pas encore combattu devant Clemenceau et que j’ai réservé pour un second débat. Clemenceau répond à Leygues en embrouillant les deux questions. Il est extrêmement confus, cherche ses mots, se trompe, se reprend. Il est tout à fait au-dessous de lui-même. « Je ne suis pas, dit-il, un révolutionnaire. Je passe plutôt pour être hostile à une révolution et pour être très énergique dans la défense des droits des gouvernements. Mais je suis, comme vous tous, un idéaliste et un démocrate. Eh bien ! Il faut s’attendre à de grands changements dans la vie des peuples. En fait, je ne puis demander à des officiers de juger des officiers ; ils obéissent tous à la camaraderie. Il faut des civils pour les juger avec impartialité. Quels civils ? Des conseillers d’État ? Je les connais. Nous venons d’en nommer ces jours-ci ! Autant vaudrait prendre des notaires ou des marchands de denrées. Tandis que les commissions parlementaires sont devenues, depuis le début de la guerre, des corps de contrôleurs militaires. Leurs membres vont au front, connaissent tout, voient tout. C’est la logique du régime ; il ne faut pas s’en plaindre. La démocratie le veut ainsi. La Chambre est souveraine. Tous les jours, elle peut forcer M. le président de la République à signer des lois qu’il réprouve. Du reste, nous n’éviterons pas une enquête parlementaire sur l’affaire de l’Aisne. Elle est commencée. Elle se poursuit. Alors, le plus simple n’est-il pas de la canaliser, de la faire avec des commissions elles-mêmes ou, du moins, avec leurs présidents ? Soyez sûrs qu’ils se mettront d’accord avec le général Guillaumat et que c’est en définitive l’avis de celui-ci qui prévaudra. » Devant ce débordement, Leygues déclare qu’il n’insiste pas en ce qui concerne l’enquête, mais il demande la parole sur le projet de loi. Alors, je déclare que j’avais fait au président du Conseil les mêmes objections que Leygues et que si je n’insiste pas de nouveau, c’est parce qu’il s’agit d’un projet exceptionnel, provoqué par des événements regrettables, et par bonheur exceptionnels. Puis, je donne la parole à Leygues sur le projet de loi.

Avant même que Leygues ait dit un mot, Clemenceau bat en retraite. Il comprend, dit-il, que les ministres demandent à réfléchir et à étudier les choses de plus près. Il propose que la discussion soit renvoyée à la prochaine séance. Il en est ainsi décidé. Après le Conseil, Clemenceau parti, Loucheur, Klotz, Lebrun, Leygues, Pams entreprennent Ignace et lui démontrent les dangers du projet de loi. Comme Loucheur dit : « Moi, je juge tout cela du dehors, en philosophe, » j’interromps : « Non, non, aucun de nous n’a le droit d’être ici un philosophe. Il ne faut pas adopter le projet, s’il vous paraît, comme à moi, mauvais. — Soyez tranquille, je ne le laisserai pas passer. »

Au milieu de cette discussion, Jeanneney, qui était sorti, revient. Il cherche à soutenir Ignace, qui déjà faiblissait. Il expose le rôle grandissant des commissions. À quoi je réponds que plus grandit leur rôle parlementaire, moins elles peuvent fournir des juges. Loucheur et Lebrun déclarent qu’en effet, une pareille atteinte à la séparation des pouvoirs serait infiniment périlleuse. Rien, du reste, ne convainc Jeanneney ni Clemenceau.


Vendredi 19 juillet.

Nitti, ministre des Finances d’Italie, gros et florissant, me soutient avec art qu’il est le seul successeur possible d’Orlando, qu’il est considéré comme le chef de l’opposition dans le cabinet, mais qu’il n’use de son autorité que pour l’union. Il essaie de me démontrer que l’Italie a mobilisé plus de classes que nous, qu’elle est encore très menacée par l’Autriche et qu’elle supporte les plus grands sacrifices de la guerre.

Le docteur Cantacuzène, professeur à la Faculté de médecine de Bucarest, venu en France avec une équipe de la Croix-Rouge roumaine, a été chargé par cette association et par la reine de nous dire que les Roumains n’avaient pas changé, qu’ils restaient attachés à leurs Alliés des années dernières, mais qu’ils étaient prisonniers des Allemands et même d’un gouvernement choisi et appuyé par l’ennemi. Il me donne des détails navrants sur la servitude imposée à la Roumanie par l’Allemagne : chemins de fer tenus par l’Allemagne, paysans mobilisés au profit de l’Allemagne, importations réservées à l’Allemagne, vivres envoyés en Allemagne, mainmise sur les Universités et les écoles, sur la vie individuelle et économique du pays, indemnités de guerre déguisées, montant à cinq milliards, suppression des grandes écoles pour forcer les Roumains à envoyer leur jeunesse en Allemagne, etc. Le docteur

Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 10, 1933 p281.jpg
le président, accompagné du sous-préfet, visite les quartiers
bombardés de château-thierry (25 juillet 1918).



Cantacuzène souhaiterait que la France créât une légion transylvaine et s’offrît à former à cet effet un comité roumain.

Notre offensive des 6e et 10e armées progresse aujourd’hui très lentement. Les contre-attaques allemandes l’enrayent. Le général de Mitry a commencé une attaque un peu au nord de la Marne, dans la direction du sud-nord, mais à cheval sur la Marne, de l’ouest à l’est, pour assurer d’abord son aile droite, et les officiers de liaison croient que l’attaque sud-nord n’aura lieu que demain. De ce côté aussi les Allemands résistent énergiquement.

Il y a eu hier et ce matin dans les Chambres et par suite dans la ville, un emballement de joie excessive, auquel la mobilité de Clemenceau ne paraît pas avoir été étrangère.


Samedi 20 juillet.

Clemenceau me communique une lettre du général Ragueneau, chef de la mission française militaire auprès de l’armée américaine, lettre rapportant une conversation récente de Pershing. « Il ne faut pas, disait celui-ci, que les Alliés se laissent prendre aux avances possibles des Allemands, en vue d’obtenir, après l’insuccès de leurs attaques, une paix de compromis. Si les Allemands veulent la paix, ce n’est pas le moment de la leur accorder. L’homme qui a commis un crime doit subir son châtiment. Il doit en être de même des nations qui ont commis des crimes. Aucun pourparler ne doit être engagé avant que les Allemands aient subi leur châtiment, qui doit leur être infligé sous la forme militaire. C’est donc en ce sens que j’agis auprès de mon gouvernement. Je suis assuré, d’ailleurs, que le président Wilson est du même avis. J’espère que dès l’automne de cette année, les Américains seront assez nombreux et suffisamment organisés pour une action offensive puissante, destinée à faire sentir leur force aux Allemands et à commencer ce châtiment. »

Albert Thomas vient me parler encore de Kerensky, que, dit-il, on risque de mécontenter à force de le tenir à l’écart. Kerensky se loue de l’amabilité avec laquelle je l’ai reçu. Mais il trouve que politiquement, j’ai été très réservé vis-à-vis de lui. Thomas lui a expliqué que je ne pouvais pas me séparer du gouvernement. Mais il voudrait que Pichon le reçût de nouveau et l’écoutât. Thomas est très mécontent des obstacles que met Wilson à une action énergique en Sibérie.


Dimanche 21 juillet.

Journée passée dans l’attente des opérations. Nous progressons, mais lentement. Nous semblons avoir laissé les Allemands repasser la Marne sans les serrer de très près. Dégoutté cependant réoccupe Château-Thierry.

Avec de Mitry, il rejette les Allemands à sept kilomètres de ce poste avancé de la Champagne.


Lundi 22 juillet.

Dans la matinée, longue conversation avec Clemenceau. Il est allé à Château-Thierry et il me fait avec grande émotion le récit de son voyage. Je lui dis, au cours de l’entretien, que le moment serait peut-être venu de nommer Foch maréchal de France et de donner la croix de guerre à Pétain. « Oui, me répond-il, je ne voulais pas encore vous en parler, mais c’est mon avis. Je crois bien, à vrai dire, que c’est une illégalité que de nommer des maréchaux, mais… — Mais, dis-je, si c’est une illégalité, la seconde sanctionnera la première. — À la bonne heure ! Voilà du bon langage politique ! »

Dans l’après-midi, Métin et le général Pau me présentent leur mission complète pour l’Australie. J’avais envoyé à Métin un message pour le peuple australien.

André Siegfried est attaché à la mission.

Quinonès de Léon vient me voir pour me recommander la grâce d’un Espagnol condamné à mort (intelligence avec l’ennemi). Quinonès s’attend à un refus. Je ne le déçois pas.

Il me dit que la reine mère est très inquiète de la situation de l’Autriche.

Cette fois la nouvelle qui nous arrive de Russie paraît vraie. Le pauvre empereur Nicolas II a été assassiné. Malheureuse victime d’un pouvoir trop lourd pour lui, d’un entourage néfaste et de la fatalité.


Mardi 23 juillet.

Conseil des ministres. Pichon lit des télégrammes qui contiennent des renseignements sur la mauvaise situation intérieure de l’Autriche et de l’Allemagne. Il lit un projet de réponse à Pékin au sujet de la suppression de notre protectorat catholique en Chine. Le Conseil lui fait modifier quelques passages. Il paraît prendre trop aisément son parti de ces modifications. Clemenceau répond par des calembredaines et fait bon marché du protectorat. Pams propose, à la suite d’une délibération du Conseil municipal de Paris, une nouvelle indemnité de vie chère pour les employés de la ville. Klotz et Claveille font des objections à cause des autres ouvriers, et notamment des cheminots. Il est convenu que Pams tâchera d’obtenir un rabais.

Affaires courantes, et projet de loi sur les fautes militaires. Clemenceau ne dit pas un mot de la question. Depuis la dernière séance, il est évidemment buté et il a, dans l’intervalle, travaillé son conseil, car ni Klotz, ni Loucheur, ni Lebrun, ni même Leygues ne renouvellent les objections de l’autre jour. Sur le fond, Ignace fait remarquer qu’il a supprimé les mots imprudence et inattention, et il n’a laissé que négligence et inobservation des règlements. Leygues m’explique que c’est lui qui, dans une conversation avec Ignace, a obtenu cette suppression. Ignace indique qu’on avait songé, pour la composition du Conseil, au bâtonnier des avocats ou à des magistrats, mais qu’après réflexion, le président du Conseil et lui ont maintenu la constitution prévue.

Jeanneney expose, d’un ton froid et péremptoire, que la séparation des pouvoirs n’est pas un principe, mais un expédient pour empêcher l’usurpation des pouvoirs les uns sur les autres, qu’en fait, il n’y aura pas usurpation, que la Commission de l’armée est exactement renseignée sur toutes les opérations et que les présidents sont les hommes les plus compétents. Je fais remarquer au Conseil que les Commissions chargées du contrôle du gouvernement ne peuvent fournir des juges, que les deux rôles sont incompatibles. Mais Clemenceau répond : « Et la Haute Cour ? » J’objecte encore que le cabinet aura du mal à résister à une demande d’effet rétroactif et à l’amendement déjà déposé, qui tend à autoriser les généraux limogés à réclamer eux-mêmes la juridiction nouvelle. Clemenceau répond que le gouvernement combattra les amendements et l’emportera sans peine. Bref, son siège est fait. Aucun ministre ne me soutient. Je ne puis, constitutionnellement, que m’incliner. En maintenant mes réserves personnelles, je suis donc forcé de signer ce détestable projet.

Dans l’après-midi, Clemenceau m’envoie le général Boucabeille notre attaché militaire à La Haye. Celui-ci m’explique, avec une remarquable clarté, qu’il a créé en Hollande, avec le concours de déserteurs allemands, un journal appelé le Kempf qui est, en réalité, une agence de désertion et de propagande révolutionnaire. Lorsque la police russe a été dissoute, elle a passé ses services à nos agents. On n’y a rien trouvé d’utile, sinon l’indication du nom d’un individu qui aurait contribué à fomenter des troubles dans la marine allemande. La femme du directeur du Kempf est allée à Berlin pour rechercher cet agent. Elle y a acquis la certitude qu’il n’existait pas et que les Russes avaient été joués. En revanche, elle est entrée en rapport avec des organisations révolutionnaires qui paraissent sérieuses. Ces organisations auraient peu de correspondants dans le bassin d’Essen, trop surveillé par la police, mais elles auraient beaucoup de correspondants à Berlin et autant en Silésie.

Le comte Gyldenstolpe, ministre de Suède, mis à la retraite, vient me remettre ses lettres de rappel.

Le général Herr me remercie de la plaque de grand officier que je lui ai remise le 14. Il revient de l’armée Mangin et me dit que la lutte paraît y devenir plus dure.


Mercredi 24 juillet.

Clemenceau va encore de plus en plus aux armées. Il intervient dans la question militaire auprès des chefs.

Un détail sans gravité, mais caractéristique : je dois aller demain remettre le grand cordon au général Fayolle. Celui-ci avait exprimé le désir que la cérémonie eût lieu à Château-Thierry, l’armée Dégoutte faisant partie de son groupe et la libération de la ville étant en grande partie son œuvre. Dans la matinée, Clemenceau a envoyé Mordacq à Sainsère pour m’informer qu’il craignait qu’il y eût inconvénient à éloigner Fayolle de son poste de commandement. Sainsère m’ayant prévenu, j’ai reçu moi-même Mordacq, qui m’a expliqué ses objections et celles de Clemenceau. J’ai répondu que c’était Fayolle qui, d’accord avec Pétain, avait fixé le jour et le lieu de la cérémonie et que je ne pouvais prendre sur moi de donner contre-ordre. À quoi Mordacq a répliqué que le ministère se chargerait volontiers d’enjoindre à Fayolle de rester chez lui. J’ai donc dû modifier mon itinéraire pour demain et m’arranger pour revenir par le quartier général de Fayolle. Celui-ci, me dit Herbillon, est navré de ne pouvoir venir à Château-Thierry.

Déjeuner d’adieux au ministre Gyldenstolpe.


Jeudi 25 juillet.

À sept heures du matin, par le train, avec le général Duparge, jusqu’à Nogent-l’Artaud, où m’attend le général Dégoutté. De là, avec celui-ci en auto découverte jusqu’à Château-Thierry. Dans les communes que nous traversons, notamment à Essomes-sur-Marne, les ruines commencent. Château-Thierry est très endommagé surtout par nos propres canons. La ville est remplie de soldats qui déblaient les décombres. Il n’est resté pendant l’occupation que cent quatre-vingts habitants dont la plupart sont des vieillards et d’autres, en petit nombre, des enfants. Sur la place du Palais de Justice, près de la Marne, autour d’un drapeau, une compagnie que me présente le général de Mondésir et qu’on a ramenée du combat pour servir de garde d’honneur au drapeau et permettre la remise de quelques décorations. Les hommes sont couverts de boue. Il y a également une section américaine que me présente un grand et gros général. Dans ce cadre de ruines et de dévastation, je passe en revue ces troupes et je distribue des décorations dont une est notamment conférée à un neveu de Clemenceau. Puis le sous-préfet me conduit, à travers la ville dévastée, aux restes du grand pont que nous avons détruit (beaucoup de cadavres français et allemands ont été trouvés dans la Marne), à l’hôtel de ville, à l’église où les Allemands avaient entreposé le mobilier qu’ils avaient pillé et commencé à évacuer. Il y a là des amas de chaises, de lits, de matelas, d’objets de cuivre, qu’ils n’ont pas eu le temps d’emporter. Je vais voir les habitants restés dans la ville et les réfugiés des villages voisins. Pauvres faces résignées de vieilles et de vieux. Malheureuses gens qui demandent tous s’ils peuvent retourner bientôt dans leurs villages. Je repars ensuite en auto avec le général Dégoutte pour Torcy, Courchamp, Priez et Neuilly-Saint-Pierre, libérés le 18 et le 19 juillet derniers.

Le champ de bataille est criblé de trous de « marmites », couvert d’arbres renversés, de cadavres qu’on enterre. Les villages sont tous en ruines. C’est un spectacle lamentable. Mais des champs de blé, d’orge et d’avoine sont intacts. Le général Dégoutte trouve que ses troupes sont maintenant trop en avant et trop engagées dans la lutte pour faire la moisson et la récolte. Il voudrait qu’on fît venir des habitants, car tous ont été évacués.

Au retour, j’écris à Lebrun pour l’en prévenir. Le général Dégoutte est toujours très satisfait des Américains. Deux réserves seulement : ils ne prennent pas assez de précautions et ils se font trop tuer. Ils sont très ardents, mais se fatiguent plus vite que nos troupes. Nos soldats font preuve d’une résistance extraordinaire. Mais ils sont engagés depuis le 15 juillet et finissent eux-mêmes par être fatigués. Dégoutte n’a malheureusement aucune réserve pour les relever.

« J’ai cru hier, me dit-il, que j’allais pouvoir faire passer ma cavalerie. Cela craquait. Nous étions allés jusqu’à Bruyères. Je me suis attendu à un grand succès. Mais dans la nuit, j’ai été rejeté de Bruyères par une contre-attaque. Ah ! si j’avais eu seulement une ou deux divisions fraîches ! »

Degoutte, petit, résolu, simple, modeste, fait très bonne impression.

Nous revenons déjeuner dans mon train à Mareuil-sur-Ourcq, Degoutte et moi. Après déjeuner, je prends congé de Degoutte et monte dans une auto de la 10e armée, envoyée par le général Mangin. Je me rends d’abord au château de Maucreux, à l’est de Faverolles. Il est à demi démoli et a été systématiquement pillé par les Allemands. J’y suis reçu par le général Prax, commandant le 11e corps d’armée. Il m’annonce que les troupes viennent d’entrer à Oulchy-la-Ville et même, croit-il, à Oulchy-le-Château. (Ce dernier renseignement, successivement démenti et confirmé, s’est trouvé prématuré.) (Dans la cour du château, prisonniers allemands) ; puis je vais à Villers-Hélon, Louatre. À la ferme de Beaurepaire, le général Prioux commandant la 158 D., qui a pris Villemontoire ce matin, m’explique que dans la vallée voisine, remplie de « creutes », les Allemands tiennent encore, avec des mitrailleuses. On essaiera de les déloger cette nuit.

Dans la cour de la ferme voisine, des prisonniers allemands, capturés à Villemontoire. Les Français les forcent à se lever pour me saluer. Leur chef, un capitaine faisant fonction de chef de bataillon, est neveu du prince de Bülow. Il a été stupéfait, paraît-il, en apprenant qu’il y a en France plus de 50 000 Américains.

Dommiers, Cœuvres, ruines, ruines !

Au nord de la forêt de Villers-Cotterets, à Montgobert, visite au Q. G. du général Berdoulat qui commande maintenant le 20e corps. Puis, par la forêt, dont les routes enfoncées sont encombrées de camions français et américains, à Villers-Cotterets.

Là, au quartier général de la 48e D. I. (général Schulert), je remets quelques croix. La 48e est une des divisions qui se sont le mieux comportées dans la 10e armée. Elle a fait plusieurs milliers de prisonniers, capturé un grand nombre de 77 et de 105 qui sont sur la place de Villers-Cotterets. Je vais les voir et là m’attend le général Mangin, que j’embrasse en le félicitant. Mais peu après, il me prend à part, pour se plaindre du général Pétain qui, me dit-il, lui écrit comme aucun chef ne l’a jamais fait, qui le brime, etc. Il assure qu’on ne lui donne pas les troupes dont il a besoin, qu’on ne comprend rien à la guerre et qu’on ne veut jamais l’écouter. J’essaie de le calmer, lorsque Pétain lui-même arrive, ce qui coupe court à la conversation.

De lui-même, Mangin m’explique qu’il n’a pas assez de forces pour en donner de nouvelles, soit à Degoutte, soit à Pétain, et que la pénurie se fera encore sentir jusqu’à la fin de septembre. Il considère, malgré tout, la situation comme très améliorée et il ajoute que, maintenant, il faut pousser la guerre jusqu’au bout et ne se contenter, sous aucun prétexte, d’une paix de transaction.

Je laisse Pétain avec Mangin et je reprends mon train à Villers-Cotterets pour Chantilly. Là m’attend Fayolle, qui me conduit à son poste de commandement, où nous rejoint Pétain. Je remets à Fayolle, devant son état-major, le grand cordon de la Légion d’honneur. Je lui adresse quelques mots de félicitations et je lui exprime le regret de ne lui avoir pas donné cette décoration à Château-Thierry, de peur de le déranger. Puis nous revenons à mon train garé et nous y dînons en gare.

Fayolle et Pétain sont tous deux mécontents du projet de loi sur les fautes des généraux. Ils disent que c’est une loi d’exception inadmissible, qui paralysera le commandement, tuera toute initiative. Ignace a laissé espérer à Pétain que le projet irait dormir au Sénat. Tous deux, Fayolle et Pétain, me déclarent que ce projet fait le plus grand tort à Clemenceau dans l’esprit de l’armée. Je m’abstiens, bien entendu, de toute appréciation personnelle et je ne laisse pas supposer que j’ai combattu le projet en Conseil des ministres.


Vendredi 26 juillet.

Ignace vient dans la matinée m’apporter un rapport officieux de Bouchardon dans l’affaire Caillaux. Ce rapport conclut à des charges suffisantes, non seulement en vertu des articles 77 et 79 du code pénal, mais en raison « d’intelligences avec l’ennemi ». Ignace croit le moment venu de prendre le décret pour envoyer Caillaux devant la Haute Cour. Je lui dis que Dubost m’a déclaré que si le décret était pris pendant les débats de l’affaire Malvy, le Sénat prononcerait sans doute le renvoi de celle-ci et la jonction des deux procès. J’engage Ignace à voir Dubost.

Je profite de l’occasion pour confier à Ignace l’opinion de Fayolle et de Pétain sur le projet de loi. Je lui signale également des articles bien faits du colonel Rousset, du colonel Fabry et de Joseph Reinach. Je lui répète qu’à mon avis la loi sera mauvaise et fera du tort à Clemenceau. Il me répond que le projet sera probablement enterré au Sénat, mais qu’il était impossible d’en éviter le dépôt étant donné les dispositions de la commission de l’armée.

Trente journalistes canadiens me sont présentés par lord Derby et par M. Roy, commissaire général du Canada.

M. Cretziano, nouveau ministre de Roumanie, ne m’apporte pas ses lettres de créance qui ne lui sont pas parvenues. Il me dit que le gouvernement roumain actuel a, malgré tout, sauvé la dynastie, mais il parle avec une indignation contenue des conditions imposées par l’Allemagne à son pays.


Samedi 27 juillet.

Dans la matinée, en auto, à Clermont (Oise) avec le général Duparge. Le général Humbert m’attend avec les officiers de son état-major, dont Pénelon, dans le parc de la maison où il habite. Je lui remets, avec quelques mots de félicitation, la plaque de grand officier de la Légion d’honneur. Je remets la croix de guerre à Pénelon et des décorations à quelques autres officiers. Humbert est très confiant. Il espère bien qu’on ne consentira pas à une paix boiteuse.

Dans l’après-midi, Deschanel vient me voir. Il est, maintenant, plein d’optimisme et lui aussi déclare qu’il ne peut être question d’une paix de conciliation.


Dimanche 28 juillet.

Visite de Take Ionesco. Il me répète ce que m’a dit Cantacuzène, que le roi reste fidèle à l’entente. Il me parle de Marghiloman, qu’il tient pour un homme léger et ambitieux. Il voudrait qu’on s’entendît avec l’Amérique pour ravitailler la Roumanie. Mais Clemenceau, auquel il en a parlé, objecte le tonnage. La récolte est nulle en Roumanie et en Ukraine, mais elle est bonne en Hongrie.

Aucune nouvelle de Clemenceau, que je n’ai pas vu depuis mardi.


Lundi 29 juillet.

Pierre Boutroux, utilisé par le ministère de la Guerre pour rétablissement de statistiques militaires, me dit que le colonel envoyé avec lui en Angleterre pour la question des effectifs y a parlé sur un ton d’autorité qui a indisposé Lloyd George, lord Milner et le général Wilson.

Pierre Boutroux est convaincu que le la avait été donné à ce colonel, comme à d’autres, non seulement par Clemenceau, mais par le général Mordacq, qui répétait à tous : « Il faut parler en maîtres aux Anglais. » Il a remarqué en Angleterre beaucoup de mécontentement par suite de ces manières tranchantes et maladroites.

Clemenceau, qui revient encore des armées, arrive le matin dans mon cabinet. « J’ai parcouru, me dit-il, Dormans et le sud de la Marne. J’ai parcouru des villages dévastés. — Mais les champs de blé ? — Nous nous en occupons. J’ai rencontré Lebrun chez Degoutte. On va faire le nécessaire. On emploiera au besoin des prisonniers, quoique ce ne soit pas à 30 kilomètres du front. Mais nous n’avons pas à nous gêner avec eux. Du reste, à propos des prisonniers, vous savez que les échanges ne marchent pas ; ils nous envoient des malades, des hommes épuisés, qu’ils prennent dans leurs hôpitaux, tandis que nous, nous leur envoyons des hommes bien portants.

— C’était à prévoir. Ils n’ont pas cherché autre chose. Sans être prophète, je vous l’avais annoncé.

— Oui. Maintenant, j’ai de bonnes raisons pour arrêter les échanges ; c’est le parti que je vais prendre. Voyons, qu’avais-je encore à vous dire ? Ah ! Mangin ! Il est insupportable, il se plaint tout le temps ! Il m’a parlé de Pétain dans des termes inadmissibles ; il m’a dit que j’avais tort de le garder. Je lui ai répondu que cela ne le regardait pas et que, du reste, Pétain ne serait pas facile à remplacer. Ce n’est évidemment pas son avis ; mais il se trompe s’il croit qu’il pourrait être général en chef. C’est impossible. J’ai essayé de le calmer.

— Moi aussi, l’autre soir.

— Pétain a, d’ailleurs, été très bien. Il lui avait écrit pour lui redemander une division et il avait recommandé qu’elle ne fût pas engagée. Mangin l’a engagée et elle a pris Oulchy-le-Château. Au lieu de persister dans son ordre et de blâmer Mangin, Pétain lui a laissé la division. Voyons, j’ai encore autre chose à vous dire. Ah ! les Anglais. Eux aussi, sont insupportables. J’ai vu lord Derby et je lui ai dit : « Écoutez ; je ne peux admettre que Lloyd George me parle comme il l’a fait à Versailles. » Derby m’a répondu : « Balfour est de votre avis et il m’a même déclaré qu’il vous avait trouvé très modéré. » J’ai également annoncé à lord Derby que j’allais répondre à Lloyd George au sujet des effectifs. J’ai vu le travail du colonel Roure. Je ne l’envoie pas à Lloyd George officiellement, mais je le communique officieusement à Derby et je m’en inspire pour répondre à Lloyd George.

— Vous savez, dis-je, que les Anglais se plaignent un peu du ton sur lequel nous avons traité ces questions à Londres, et notamment des appréciations du colonel Roure. Mettez un peu d’huile.

— Ils ont tort de se plaindre. Ils cherchent un prétexte pour ne pas faire d’efforts. Ils voudraient réduire le nombre de leurs divisions, nous amener à en faire autant et laisser aux Américains le soin de continuer la guerre. C’est un peu aussi la tendance de la Chambre, qui nous demande, dans le rapport de Paté, le renvoi des vieilles classes, au moment où vous réclamez le recensement de la classe 20.

— Il serait très dangereux de nous affaiblir ainsi au moment des efforts suprêmes.

— Soyez tranquille. Je ne céderai pas plus à la Chambre qu’aux Anglais. Mais je vous assure qu’à ceux-ci il faut parler net. C’est ainsi que j’ai demandé à Derby de rappeler les deux officiers anglais qui étaient délégués au ministère de la Guerre et qui y jouaient un rôle d’espion. Il a commencé par faire des objections, puis il a cédé en devenant plus aimable que jamais. Il a ajouté : « Eh bien, pourquoi n’allez-vous plus aux armées anglaises ? » J’ai répondu : « Parce que j’ai appris que cela déplaisait à Lloyd George. » Je n’ai pas la prétention de les diriger, pas plus que je ne dirige les armées françaises. Mais les troupes britanniques sont en France ; je trouvais naturel de les visiter pour leur souhaiter la bienvenue et leur demander si elles étaient satisfaites de l’accueil qu’elles reçoivent. Voilà tout. Derby a repris qu’il trouvait très naturel que je fisse ces visites et que certainement je recevrais ce matin une nouvelle invitation de Haig. En effet, il m’est arrivé une invitation très pressante de Haig. Vous voyez que mon procédé n’est pas si mauvais.

— Il n’importe. Il faut ménager l’amour-propre de l’Angleterre et l’amour-propre des Anglais personnellement.

— Oui, oui. Voyons, avais-je autre chose ? Non, je ne vois plus rien.

— Et les propositions de Boucabeille ? où en est-ce ?

— Ah ! j’en ai parlé à Klotz. Il est de votre avis. Il croit qu’on pourrait trouver cinquante millions de marks sur les marchés neutres. Nous faisons venir Allizé pour avoir des renseignements plus précis avant de nous engager. »

Les officiers de liaison m’apprennent que Foch et Pétain étudient une offensive prochaine sur un autre point du front qu’ils ne peuvent encore préciser. On préférerait chercher quelque part un effet de surprise plutôt que d’alimenter en forces fraîches notre poursuite au nord de la Marne. On examine les ressources, malheureusement faibles, dont on pourrait disposer.


Mardi 30 juillet.

Avant le Conseil, Clemenceau me dit avec vivacité : « Vous avez vu ce qu’ils font encore ?

— Qui ?

— Les Italiens et les Anglais.

— Non.

— On ne vous a pas montré les déchiffrements qui prouvent qu’il y a eu à Londres un Conseil de guerre, avec Nitti, pour obtenir qu’à Versailles on décide, contre l’avis de Foch, l’envoi de divisions américaines en Italie ?

— Je n’ai pas encore eu ces déchiffrements.

— Comment ? Pichon ! Pichon !

Pichon arrive tout penaud. Clemenceau poursuit : « Comment ! Vous n’avez pas encore communiqué les déchiffrements au président ? Ils sont cependant assez graves. Voilà bien votre ministère !» Pichon se fait tout petit et disparaît.

En Conseil, Nail me fait signer un décret nommant le général Florentin grand chancelier honoraire. Pichon lit quelques télégrammes, dont celui qui relate une conversation de Wilson avec Jusserand au sujet des propositions éventuelles de paix. Au moment où Wilson tient un ferme langage, les minorités socialistes, dont le nombre grossit, invoquent la paix de Wilson.

Pichon communique au Conseil un projet de convention avec l’Angleterre au sujet du Hedjaz et de l’Arabie. Nous reconnaîtrions les intérêts politiques de l’Angleterre en Arabie et nous renoncerions à Mascate, à la condition que l’Angleterre considère comme nuls l’acte d’Algésiras et le traité de novembre 1911. Mais le Conseil trouve le moment peu favorable pour signer des accords secrets et toute décision est ajournée. Pams fait connaître que ; pour le 4 août, les évêques invitent les représentants de l’État à un service religieux, à la fois pour la victoire et pour le repos des morts. Le cardinal Amette m’a envoyé une invitation, ainsi qu’aux ministres. Clemenceau se prononce vivement contre toute représentation. Nail et Leygues disent que, du moment où il s’agit également des morts… Clemenceau les interrompt et maintient son refus péremptoire. Vainement je fais remarquer au président du Conseil que le service pour les morts suffit à justifier une représentation.

Après le Conseil, Clemenceau me prie de retenir les membres du comité de guerre. Il indique alors à mots couverts la prétention de l’Italie dans la question des troupes américaines et il demande à Klotz de ne signer pour le moment aucun accord financier avec Nitti.

Sharp m’amène dix députés américains aux allures modestes.

Abel Ferry, qui ne quitte pas les armées, vient me parler des tanks qui ont fait merveille et qu’il conviendrait, me dit-il, de multiplier.


Mercredi 31 juillet.

Dans la matinée, Clemenceau me téléphone : « Par une procédure bizarre, le secrétaire de Lloyd George a écrit à Mandel une lettre qui vient d’être apportée par un officier anglais et qui me demande de prévenir l’archevêque de Paris que cet officier lui apporte un message de l’archevêque de Westminster. Ce dernier demande, paraît-il, au cardinal Amette d’adresser un appel aux catholiques d’Irlande pour qu’ils envoient des hommes en France. Je crois qu’il vaudrait mieux que ce fût vous qui annonciez au cardinal Amette la visite qu’il va recevoir. Mais le mieux est de ne

Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 10, 1933 p298.jpg
à château-thierry, le président félicite les boulangers qui ont assuré le ravitaillement de la population pendant le bombardement.



pas lui parler du fond des choses, car je n’ai pas encore d’opinion. »

Je réponds que je vais faire prévenir le cardinal et je donne l’ordre de téléphoner à l’archevêché.

L’archevêché n’a pas le téléphone. Dès lors, j’envoie un officier. Clemenceau m’avait dit : « Je tâcherai de vous voir et de vous porter les lettres. » Mais il se contente de m’envoyer Mandel. Celui-ci me montre la lettre qu’il a reçue du secrétaire de Lloyd George. L’intervention demandée au cardinal Amette aurait été désirée par le comité de guerre anglais et, d’après une note laissée par l’officier britannique, le gouvernement de Londres voudrait surtout faire envoyer en France 100 000 travailleurs mobilisés sous les ordres de l’armée française pour les éloigner d’Irlande et y éteindre l’effervescence. C’est donc un service qu’on attendrait de nous. Et pour être plus sûr que l’appel des catholiques français serait entendu, on a préparé le texte de cet appel dans des termes tout à fait inadmissibles ; car la France y est représentée comme étant à court d’hommes et ayant besoin des Irlandais.

Mandel, maigre, sec, la figure glabre, osseuse, en lame de couteau, la bouche large, le ton un peu pédant et précieux, me dit qu’on s’est demandé s’il n’y avait pas là une mystification. Clemenceau a fait venir lord Derby pour le mettre au courant et le prier de se renseigner.

Groussau, Delahaye, l’amiral Bienaimé, et une douzaine de députés, viennent me demander d’assister dimanche prochain aux prières publiques. Ils voudraient qu’on donnât, à cette occasion, une interprétation libérale des lois. Je leur réponds que le gouvernement a délibéré et que comme il ne s’agit pas seulement d’un service pour les morts, il a cru impossible la représentation des pouvoirs publics. Comme ils discutent cette décision, je les renvoie courtoisement à Clemenceau en leur expliquant que je suis lié par l’avis du gouvernement.

L’amiral Fournier et M. Hovelacque viennent me présenter M. Shearson, vice-président de l’Œuvre de la fraternité américaine (adoption d’orphelins français).