Au service de la Tradition française/Joseph Baril

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Bibliothèque de l’Action française (p. 145-160).

Joseph Baril



En octobre 1910, l’École des Hautes Études commerciales, à peine achevée, ouvrait ses portes aux quelques jeunes gens que l’aventure d’une carrière nouvelle, trop peu recherchée jusque-là, avait attirés, et qui désiraient s’instruire des choses de la finance.

Joseph Baril était de ceux-là.

Alors qu’il faisait ses humanités au Collège des Jésuites, il avait pris part à un débat académique ardemment mené autour de cette brûlante interrogation : La Domination anglaise a-t-elle été favorable aux Canadiens français ? On lui avait confié de soutenir l’affirmative ; et il s’y appliquait consciencieusement quoique, de ci de là, il se permit de laisser soupçonner quelques réticences. Le régime anglais, affirmait-il, aurait suscité chez les nôtres l’esprit d’entreprise. Il y a du vrai. L’exemple a stimulé nos énergies. Le persistant désir d’assurer notre survivance dirigea notre volonté vers de nouvelles réalisations. « Les Anglais nous ont longtemps reproché notre apathie pour les affaires, s’écriait Joseph Baril, l’époque n’est pas éloignée peut-être où, à notre tour, nous leur mangerons l’huître dans l’écaille ». C’est un peu dire, malheureusement. L’estomac est bon ; mais il y a l’huître. Quoique nous ayons accompli, et de très méritoire assurément, nous avons encore à faire pour justifier un pareil espoir, exprimé avec une jeune véhémence et le plaisir secret de placer une allusion littéraire. Ainsi tourné cependant, et projeté dans un programme de politique constructive, comme il élargit l’horizon vers les supériorités auxquelles nous pouvons légitimement prétendre !

De fait, ces idées conduisirent Joseph Baril au seuil de l’École des Hautes Études commerciales où, sur un bloc de pierre, le ciseau finissait à peine de graver ces trois mots impératifs : commerce, industrie, finance. Sa foi dans le passé consolidait ses ambitions d’avenir. Il serait de la génération neuve, résolument adonnée aux affaires, prête à prouver — ce dont personne ne devrait douter — que, sur ce terrain, nous ne sommes pas plus dépourvus que d’autres, alors que nous avons autant d’intelligence et, souvent, de l’esprit en plus. Heureuse prétention, que chacun partage au fond de son cœur, mais dont trop peu ont voulu faire un principe déterminant d’action persévérante et décisive. Joseph Baril s’engagea résolument dans cette large voie ; mais les lettres, pour lesquelles il avait gardé ses plus intimes préférences, le guettaient au détour. Il y revint par le premier chemin buissonnier. Il était pincé. La chimie même lui suggérait une scène à faire ! C’est le signe de l’impénitence. Et alors qu’il savait parfaitement que le désespoir le plus sombre menace celui qui a des velléités de se faire écrivain dans un monde où personne ne lit que ce qui vient d’ailleurs, il fit bagage de ses illusions et partit vers l’inutile conquête, emportant de l’École une formation scientifique dont il sut, par la suite, tirer spirituellement parti.

Le Barreau mène à tout, à condition qu’on y entre. Il s’inscrivit à la Faculté de droit. Il s’y sentit plus à l’aise, mieux adapté. Il se pencha sur la solennité brève des articles du Code, avec une curiosité narquoise et intéressée ; et les leçons vivantes, égayées de mots, du juge Mathieu lui fournirent le thème d’un article gouailleur à passer aux journaux : Un Cour de Droit. Second signe de son impérieuse vocation. Dans son esprit, les formules mathématiques, les sévérités de la physique, les sentences de la loi revêtaient le moule de l’expression littéraire. Il s’abandonnait à son penchant. Il ferait du droit juste ce qu’il en faut pour écrire des livres. Il se vouait à la pensée dont il acceptait d’avance l’austère discipline et le généreux tourment. Peut-être même irait-il plus tard en Europe recueillir la leçon d’une civilisation ancienne et nuancée, et demander aux maîtres les secrets et les fécondités de la langue française qu’il aimait d’un profond respect et qu’il brûlait de défendre comme elle le mérite : en lui obéissant. C’était une lueur dont il vivait intensément ; mais il ne lui fut pas accordé de connaître l’au-delà de l’espérance, et la mort vint ajouter à son rêve la dramatique beauté de l’inachevé. Frappé en plein bonheur, il se résigna aux suprêmes séparations que sa jeunesse heureuse aurait pu redouter. Il revit dans l’amitié fidèle de tous ceux qui, l’ayant approché, expriment aujourd’hui leur souvenir comme un hommage ému et fraternel.

Il était peu connu du grand public dont il n’avait pas, d’ailleurs, recherché la faveur. Son œuvre n’est pas considérable : quelques articles publiés pour la plupart dans l’Action, où il tenait bénévolement les fonctions de chroniqueur. Il signait d’un pseudonyme — Hugo de Saint-Victor, Paul Loti ou Pierre Bourget de l’Académie du docteur Choquette, Corinne Sarcey des Annales politiques et littéraires de Bécancour — des billets portant des titres variés où se réflétait l’actualité comique ramassée en quelques lignes autour d’une perle : Ah ! la Musique ! Un bien beau Nom, Nos Débutantes, Dans toute leur Beauté, Séances du Parlement-modèle, la Légende du Pont du Diable, le Duc reçoit, etc. Les pages qu’il a laissées portent la marque d’un talent très personnel et révèlent de bonnes et saines qualités françaises : la clarté, l’esprit, le sens critique. Il était bien nôtre, par la recherche de ses sujets, par ses coquetteries de couleur locale, par la tournure de ses railleries fines et drues. Il prisait la pointe et le mot, le mot pour vrai, ramassé dans la rue, monté d’une cour ou germé dans la serre chaude des salons. Il avait le sourire, comme on dit au Quartier. Et ce n’est pas une humeur tellement répandue parmi nous qu’il ne vaille pas la peine de s’y arrêter. Il s’amusait de nos habitudes nouvelles où il avait cru distinguer une teinte de snobisme, et il accentuait volontiers le contraste entre notre laisser-aller yankee et nos prétentions au génie latin.

Il remonte, chaque soir, des rues troublées par les affaires vers l’intimité reposante du foyer, évitant ainsi l’encombrement des tramways, l’heure du win-the-car, et il note le long de sa flânerie :

« Je montais à petits pas la rue Saint-Hubert, goûtant avec un plaisir extrême la pureté de l’air et la poésie de la nuit tombante. Cette promenade quotidienne, après le bureau, à l’heure où, dans les salons, les lampadaires s’allument projetant jusque dans la rue, à travers les persiennes mi-closes, leur lumière chatoyante, a pour moi un attrait toujours nouveau. Je marchais en songeant… Mon Dieu je ne sais plus à quoi, à toutes sortes de choses,… lorsque bientôt une musique douce, presque suave, parvint à mes oreilles. On jouait le grand air bien connu dans tous nos cercles fashionables :


Come, Joséphine,
In my flying machine,
And up we go
Up we go ! »


Ce contraste, où s’exprime légèrement et en surface une philosophie de notre civilisation hésitante et instable, fait le charme et l’irrésistible drôlerie des tableaux qu’il a brossés, d’un trait bref et sans doute encore mal assuré, où s’affirme néanmoins, dans un style d’une belle fluidité, une remarquable sûreté d’observation. Cette série d’après nature est intitulée : Sur le Vif. On y trouve quelques-uns de nos travers, piqués comme sur des fiches, depuis l’américanisme étalé dans des boudoirs à la turque jusqu’au cosmopolitisme inconscient des blanc-becs nouveau jeu :

« Leur occupation la plus grave, dans la journée, c’est la leçon de danse ; l’événement le plus sensationnel, la réception d’un bristol sur lequel le nom ne serait pas gravé. Pensez-donc, a-t-on jamais vu, en plein vingtième siècle, pareil sans-gène : de l’imprimé sur une carte de visite !

« Leurs lectures : du Guy de Maupassant traduit en anglais, ou du Dickens traduit en français. Dans les milieux français, ils parlent le parisian french — Oh ! how chic ! — et dans les cercles anglais, le slang

« Ni grand, ni petit ; ni gros, ni mince ; ni joli, ni laid, ce jeune homme, qui passe inaperçu dans la rue, c’est le blanc-bec. Il n’a pas l’air bébête du dadais ; il n’a pas, non plus, l’air effronté du commis de bar. Sa toilette correcte, de bon goût, n’a rien de l’exagération du pédant ou du libertin, rien de l’insouciance, si légère soit-elle, de l’intellectuel.

« Pas de cachet, pas de caractère ; mais de l’effacement, voilà le blanc-bec.

« Autant nos débutantes sont intéressantes par leur caractère, leurs manières, leurs attitudes, autant ces messieurs sont incolores, inodores et sans saveur, comme on dit de certains corps, en chimie.

« Ils sont extravagants d’insignifiance. Chez eux, pas de qualités à louer, pas de défauts à critiquer, pas de saillies à niveler, pas de vides à combler. Ils constituent, dans notre société, les points-morts entre les quantités positives et les quantités négatives — les zéros. »

Cela rappelle les jolis vers d’un poète de notre Quartier latin, l’Halluciné, membre de la Tribu des Casoars, qui s’attendrit sur les « adonis » :

On le connaît par pas grand chose.
Il a sur lui tous ses tiroirs,
Et il parfume à l’eau de rose
Ses gants couleur d’œufs au miroir…

Il fréquente les grands théâtres,
Il est toqué de l’Orphéum
Où son plastron blanc comme plâtre
Brille plus que son décorum…

Et ces pauvres petits bonshommes
Aux lèvres peintes de carmin,
Nourris de scopes et de gomme,
Ce sont les hommes de demain


Le jeune étudiant de l’École des Hautes Études commerciales se souvient fort à propos des barres et des ronds et du vocabulaire expressif de la chimie. Joseph Baril n’était pas passé par l’Université sans observer la vie de ses compagnons. Les étudiants comme chacun sait, ont, dans leurs manifestations, plusieurs chansons à leur gaieté, et il leur arrive de faire entendre le « cri universitaire. » Coutume américaine, très inoffensive, et qui ne manque pas de saveur ; amusement d’étudiant que les grincheux seulement voudront leur reprocher, car il n’est pas une institution sur ce continent, fût-elle du Nord ou du Midi, qui n’a pas, en des notes sonores et gutturales, un moyen de signaler son approche aux badauds. C’est rigolo, et ça ne gêne guère, si ce n’est peut-être le repos de ceux qui ne veulent plus comprendre qu’on puisse être jeune à n’en savoir que faire. Aussi Joseph Baril se joignait-il de bon gré au chœur des camarades. Mais, peu de temps après son inscription à la Faculté, il avait lu cette phrase dans un journal « Claironner formidablement, partout, le grand cri de Laval, telle est la mission de l’étudiant… À nos chères amies, il modulera doucement l’insaisissable sérénade de nos vingt ans. » Il n’en fallait pas plus pour piquer son ironie. Du choc de ces mots : « l’insaisissable sérénade de nos vingt ans » et du cri formidable et unanime jaillit aussitôt cette fantaisie cocasse :

« Ce grand cri de Laval, cette insaisissable sérénade de leurs vingt ans, nous les avons maintes fois entendus, dans les manifestations universitaires : les voici, — admirons-en l’ardeur juvénile :

Boum !
Boum, à la Ka Boum
À la Ka Wô Wô Wô !
Ching, à la Ka Ching
À la Ka Châ Châ Châ !
Boum à la Ka Boum
À la Kazis Boum Ba !
Laval ! Laval ! Laval !
Rah ! Rah ! Rah !
Laval !


« Gee whiz, dirait Jules Lemaître, ça c’est de la poésie !

« Quel souffle lyrique, quelle joliesse d’expression, et quel charme se dégage de cette strophe ! Comme on y sent bien vibrer notre âme française… Je ne puis me rassasier de répéter ces mots sonores qui évoquent tout un passé de luttes glorieuses contre la barbarie et l’oppression ; il me semble entendre nos aïeux, au milieu des bois francs, frapper de la crosse de leurs fusils les têtes incultes des Peaux Rouges !


Boum !
Boum, à la Ka Boum
À la Ka Wô Wô Wô !
Ching, à la Ka Ching
À la Ka Châ Châ Châ !


… « En vacances, dans les Laurentides.

« Minuit. Tout dort, et les hommes, et le lac, et les monts. Sur la terrasse de l’hôtel, accotées à la balustrade, deux ombres immobiles regardent avec ravissement les flots bleus où se réfléchit la lune ! Au firmament, les étoiles scintillent… Les ombres sont silencieuses : elles s’aiment. Émues, elles écoutent chanter, en leur âme, le poème divin de leur amour.

« Dans l’air pur, aromatisé par les hauts sapins, on entend parfois des bruissements d’ailes… Les ombres tressaillent d’ardeur, et dans une étreinte folle, d’une voix passionnée, l’une d’elles — tel Roméo dans les bras de Juliette — module doulcement :


Boum à la Ka Boum
À la Kazis Boum Ba !
Laval ! Laval ! Laval !
Rah ! Rah ! Rah !
Laval !


Que de choses on pourrait citer où la verve de Joseph Baril se donnait ainsi joyeux cours, depuis ses courriers sur les séances homériques du Parlement-modèle traversées par la voix traînarde du petit vendeur de chocolats, peanuts, caramels, et terminées sur la version grecque péniblement élaborée dans un coin par un tout jeune député-modèle qui préparait l’avenir de son pays en même temps que son baccalauréat ; jusqu’à ces impayables Histoires de Chasse et de Pêche dont il savait tirer de véritables morceaux, où l’intérêt était ménagé, et qui étaient remplies de traits, un peu gras parfois, mais d’une humeur gaillarde, sans méchanceté : liberté d’un jeune auteur qui s’attarde à faire un à-propos politique d’une galéjade recueillie n’importe où !

Mais il s’intéressait également aux choses de la littérature, et sa curiosité intellectuelle se nourrissait des œuvres modernes. Il aimait particulièrement le théâtre. De fait, il s’y sentait porté. Il en possédait le style, tournant le dialogue avec facilité. Il a laissé, dans ses manuscrits, une pièce à peine ébauchée : Le Gaz hilarant, sorte de comédie bouffe bâtie sur les mille singularités d’un savant maniaque. Il donnait à l’Action, chaque semaine, des chroniques dramatiques où il s’essayait à la critique des idées et des mœurs. Il analysait la pièce avec aisance et non sans mérite, s’égayant des mots de l’auditoire ; car il savait regarder la salle en écoutant l’autre drame, ce qui conduit parfois aux plus curieuses constatations, aux réflexes les plus inattendus. Il affirmait ses préférences pour le théâtre bien fait. Alexandre Dumas. André Picard, Romain Coolus, Marcel Prévost, en y ajoutant les Deux Orphelines, la Grande Marnière et le Chevalier Satan, ne lui plaisaient guère. Il réclamait du théâtre « moins bon enfant que celui de Dennery et moins idiot que celui de Georges Ohnet, » trouvant, dans la réflexion d’une brave femme, l’indice d’une révolution nécessaire et déjà assurée « Moi, tant qu’à aller au théâtre pour pleurer, j’aime autant rester chez nous ! » Ce n’était pas « pour pleurer » qu’on allait entendre le théâtre de De Flers et Caillavet, « d’une bonhomie délicieuse, franchement optimiste, et pourtant légèrement sceptique et irrévérencieux… s’offrant au spectateur comme le pétillement, non pas d’un vin de champagne parce qu’il n’en a pas la griserie perfide, mais d’une eau pure, gazeuse, qui jaillit en étincelles, pique agréablement et rafraîchit. Loin de subir, comme celui de Marcel Prévost et de tant d’autres auteurs du jour, la fatigue et le raffinement d’une civilisation décadente, il donne surtout l’impression très réconfortante d’une œuvre jeune, pleine de sève féconde et saine. »

En restant ainsi fidèle au goût français, Joseph Baril prêchait d’exemple. Il n’était pas pour cela un déraciné. Il avait su garder toutes ses attaches au sol natal qu’il aimait pour sa rude simplicité, pour sa beauté sans artifices. Dans la critique remarquée qu’il fit des Fleurs de Givre du poète Chapman, il évoquait en passant « la blancheur diaphane de notre neige, puis, dans la translucidité de ses cristaux, par-delà les saisons, les fleurs écloses au printemps, notre bonne eau d’érable coulant à flots d’or, les blés mûris couchés dans la plaine, les grands vergers qui laissent tomber leurs fruits et leurs pauvres feuilles desséchées »… Dans ses cartons, j’ai retrouvé cette rêverie écrite peu de temps avant sa mort : « Il est minuit. De la véranda où je suis seul, dans une presque obscurité, le regard porte vers Montréal qui repose… Le ciel d’un bleu tout à fait pur laisse les étoiles se détacher en un scintillement très doux. Tout au fond, là-bas, le Mont Royal, perceptible un peu sous les rayons lunaires, semble un ruban de velours grisâtre. En deçà, et jusqu’à mes pieds, le fleuve, que des îles divisent en deux nappes, est une glace d’argent coupée de nervures de bronze vert. J’aime jusqu’à la griserie contempler ce spectacle qui ranime en moi le souvenir de tant de jours heureux ici même écoulés, jours de mélancolie, jours de souffrance, — de souffrance et de bonheur infinis. »

Sa vie est dans ces deux mots, repris volontairement, unis comme pour en peser toute l’humaine compensation. Le mal qu’il endurait ne terrassa jamais sa volonté, ni son intelligence active, ni sa foi. Il vécut heureux, épris de l’affection familiale où se calmait sa douleur. D’un cœur très noble, il appréciait les douceurs de l’amitié où il voulait mettre la plus charmante discrétion. « Une amitié qui s’affiche, a-t-il écrit à quelqu’un qu’il aimait, est-ce une amitié sincère ? Croyez-vous réelles les affections imprimées et mises en volumes à cinquante sous l’exemplaire ? » Il causait volontiers, livrant aux autres ses rêves, ses hésitations, ses œuvres. Il était très au courant de l’actualité. Il suivait les manifestations de la vie canadienne avec tout l’éveil de sa pensée. Sa seule peine fut de ne plus pouvoir lire, et, pour obéir au médecin, de se reposer encore vivant.

Mais ce contraste, que nous avons déjà signalé, entre nos mœurs américanisées et notre innéité française, qui fait le fond de sa philosophie et qu’il voulut sans cesse mettre en lumière pour le montrer comme un écueil dangereux, ne lui laissait-il pas de doutes sur notre avenir ? Nous avions écrit, à propos d’une conférence de M. Anatole LeBraz « Nous sommes une province de France, la plus éloignée, la moins connue, la plus oubliée, mais une province de France quand même. » — Pensez-vous vraiment ? demandait-il dans un article qu’il signait de son nom et où il paraît avoir formulé toute sa théorie, sous ce titre : Une Âme qui se meurt. Pensez-vous vraiment que nos qualités de race se soient à ce point conservées ? N’avons-nous pas subi toutes les conséquences de la rupture et, dans l’éloignement forcé où nous jeta une défaite, ne sommes-nous pas des exilés ? Physiquement, nous survivons ; mais notre âme qui fait notre vie ne s’est-elle pas épuisée dans la lutte où les circonstances l’ont jetée ? S’est-elle affinée au contact de l’individualisme nouveau ? A-t-elle su créer autre chose qu’une longue résistance, miraculeuse évidemment, mais incomplète tant qu’elle ne se transforme pas en une affirmation durable, organisée, constructive ?

Seul le désir ardent de voir notre race conquérir la supériorité poussait Joseph Baril à prononcer ce doute. Il pensait secouer nos énergies et nous porter vers l’action raisonnée, dans la sphère même où nos origines ont placé nos activités. Il savait reconnaître tout le merveilleux de notre histoire et retrouver, ça et là, — ses lettres en témoignent — chez les nôtres, les signes certains d’une tradition ininterrompue. Sur ce fonds solide il voyait un édifice auquel la discipline française eût donné toute sa grâce. Il y travaillait. Prédicant convaincu, il se formait d’abord suivant sa doctrine. Il fut de ceux qui, dans cette civilisation fiévreusement intéressée, ont négligé l’appel d’une fortune rapide pour rechercher, dans l’isolement de la pensée, le lien qui renoue la chaîne du véritable progrès. À cause de cela, il a réalisé ces vers du poète qu’il avait transcrits de sa main, comme pour s’en pénétrer davantage et défendre sa mémoire contre toute défaillance, et qu’il avait glissés parmi ses notes d’étude :


Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent ; ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front,
Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime,
Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime,
Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
Ceux-là vivent, Seigneur ! Les autres, je les plains…


Octobre 1917.