Au service de la Tradition française/La femme et l’enseignement supérieur

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Bibliothèque de l’Action française (p. 171-182).

La femme et l’enseignement
supérieur[1]



Mesdemoiselles,


Mesdames,


Messieurs,


Je commencerais volontiers ces quelques mots par ceux-là mêmes que prononçait, il y a peu d’années, du haut de la chaire de Notre-Dame, un prédicateur de renom : « Je regarde — et je m’épouvante ». Je pourrais plutôt dire : « Je regarde, j’admire et je m’épouvante ».

Je regarde cette École d’Enseignement supérieur dont je reçus le premier annuaire il y a trois ans, à l’étranger. Je me rappelle l’avoir lu et relu, avec une pointe de curiosité, beaucoup d’intérêt et encore plus de sympathie : peut-être parce qu’il m’apportait, au début d’une absence que je savais devoir être longue, quelque chose de chez nous ; sûrement parce qu’une institution d’un caractère aussi élevé me paraissait répondre pleinement à des besoins nouveaux et promettre les plus sérieux résultats.

J’admire — comment cette œuvre a vite grandi, grâce au travail averti, intelligent, trop modeste, presque silencieux mais persévérant toujours de celles qui ont pour très haute mission de conserver au milieu de nous les traditions, faites de sacrifices mais aussi de consolations divines et parfois humaines, de Marguerite Bourgeoys. Et pour emprunter à un autre l’autorité qui me manque, je vous répéterai, au risque de froisser leur sentiment, la parole que leur adressait en nous quittant un prélat qui a laissé au Canada un souvenir profond et délicieux, Mgr Touchet : « Je le dis sans compliment, les Dames de la Congrégation doivent être des éducatrices de tout premier ordre ».

Enfin je m’épouvante d’une tâche que peut-être j’ai acceptée trop précipitamment. Je me console en pensant qu’il reste à celui que la parole peut trahir le souci de s’exprimer avec toute sa sincérité.

Vous vous rappelez ce mot qui est bien d’Emile Faguet : « Les femmes ont déjà obtenu la moitié de ce qu elles demandent et le monde continue à se demander si on doit leur accorder quelque chose ».

Certes, la chose ne s’est pas faite d’elle-même et la querelle est ancienne.

L’Antiquité s’est montrée plutôt dure pour la femme. Vous eussiez, mesdemoiselles, facilement pardonné à Socrate quelque parole acerbe, à cause de sa légendaire épouse — il est peut-être des femmes qui sont des arguments — mais pourquoi Aristote, Platon, Pythagore, Eschyle ? Et pourquoi Epictète, dont c’était pourtant la fière devise que de s’abstenir, a-t-il manqué une aussi jolie occasion de se taire ?

C’est que la pensée antique consacrait un état de choses malheureusement accepté par tous, et qui subsiste encore chez les peuples restés fermés, jusqu’ici, au christianisme : l’infériorité sociale de la femme. Et cela est si vrai que, là où la loi de justice et d’amour a faibli, l’inégalité ancienne a reparu. C’est au XVIIe siècle que Fénélon a pu écrire son immortel Traité de l’Éducation des Filles, si vivement remis en lumière par Jules Lemaître, il y a quelques mois, en plein Paris. En retour, si les philosophes rationalistes d’une autre époque ont pu un instant se complaire à écouter des femmes inégalement célèbres et qui avaient beaucoup de cœur, infiniment d’esprit et parfois moins de tête, encore est-il qu’ils n’ont pas su porter sur la femme un jugement qui fut juste et qu’ils l’ont traitée, dans leurs œuvres, en inférieure.

Au surplus, la querelle demeure même de notre temps. Sauf Stuart Mill, les deux Legouvé et quelques autres noms illustres, le XIXe siècle n’a pas toujours été courtois. Les philosophes — et je ne parle pas que des Allemands — ont manifesté de l’humeur. Le théâtre fut souvent sévère et même méchant avant que d’être trop libre, la critique et le roman eurent leurs mots. Je ne suivrai pas cette éternelle discussion jusque-là où elle s’est parfois fourvoyée : je n’en aurais pas le loisir d’abord, et puis certains arguments sont tellement bizarres, tellement enfantins que, si on les citait, j’imagine que ce serait pour prouver tout autre chose que ce pour quoi ils ont été formulés.

Mais il est une revendication féminine qui semble avoir rallié les opinions et qui revient à la charge, depuis quelque temps, avec la persistance que met un droit à s’affirmer : le droit au savoir.

On admet généralement que la femme doit apprendre et connaître ; non pas pour qu’elle devienne, suivant une expression plaisante échappée au grave Ruskin, un dictionnaire ou une encyclopédie — deux choses du reste qui ne se lisent plus guère — mais pour quelle puisse se cultiver, nourrir le besoin de se dévouer qui la possède, garder intactes ses convictions et, vous m’en voudriez de ne pas le dire, servir mieux son pays.

Tous, nous sommes revenus sur l’instruction première que nous avons reçue de maîtres pourtant si dévoués et tous, en une heure de franchise, nous avons pu nous rendre compte de l’inutilité d’une partie des efforts passés. Le grec nous fait sourire à vingt ans, et nous lui avons donné nos meilleures années, nos premières pâleurs. Je le conçois et je ne blâme pas. On ne parle plus le grec : c’est peut-être une raison pour qu’on l’oublie sans trop l’avoir jamais su. Nous citons volontiers les bribes qui nous en restent et il m’est arrivé souvent d’entendre des camarades se faire une joie de redire des mots de l’Anthologie qui demeurent, au fond de la mémoire, un peu comme des fossiles de l’âge primaire. Du grec, du latin, de l’histoire, de la littérature, de la philosophie que nous reste-t-il une fois que les années ont passé ? Et pourtant que d’ouvrages nous avons ouverts et crayonnés. Quelle émotion vaut celle que l’on éprouve à découvrir, sous la poussière, en cherchant autre chose, un livre de jeunesse dont les marges disent nos insouciances d’alors, irrespectueuses des choses graves du texte. Quel sourire un peu attristé à découvrir, auprès du verbe des anciens, nos premiers et naïfs essais de dessin linéaire. Cela comporte une suprême leçon : une part de notre vie nous échappe qu’à vingt ans nous avons déjà perdue.

Vous n’avez pas voulu qu’il en fût ainsi. Vous avez eu la dure curiosité de la science. Sans doute vous n’étiez pas faites pour rêver d’autre chose et de plus frivole, mais vous avez su volontairement renoncer à d’autres attraits. Vous avez voulu affermir les premiers principes, le « savoir en germe » que vous apportiez du couvent. Tous ceux qui sont venus, nombreux et remplis de sympathie, assister à cette première séance de vos cours, sont venus, n’en doutez pas, vous en féliciter.

Ces études vous prépareront mieux à la vie. Elle vous seront une arme et un guide. Plus vous apprendrez, plus vous vous rendrez compte que la science n’est pas tout et que, suivant l’expression de M. Poincaré, « elle est la première à connaître et à confesser l’immensité de ses ignorances ». Vous n’aurez pourtant pas peur des mots, les scrutant jusqu’au fond, jusqu’à l’idée. Vous croirez que la vérité est quelque part ; et si vous ne l’acceptez pas quand elle vous vient des autres, si vous la voulez chercher par vous-mêmes, que cela soit sans préjugés, sans parti pris, je dirai presque — à la condition de bien entendre ce mot — sans volonté. Ne soyez jamais des convaincus qui croient chercher à se convaincre. Appliquez toujours à la vérité cette règle élémentaire de droit : avant de la juger laissez-la se faire entendre, et si vous pouvez « arracher à l’erreur une part de vérité », ce sera autant de pris sur elle !

Pour y arriver, mesdemoiselles, vous étudierez beaucoup de choses ; laissez-moi pourtant, l’espace d’un moment, jeter un coup d’œil intéressé du côté d’une toute petite section de votre beau programme : les sciences sociales.

Vous toutes qui devrez demain disputer de nos problèmes nationaux ou politiques, qui étudierez les lettres et les arts pour en discourir quelque jour, connaissez les sciences sociales : elles vous apporteront des idées et vous permettront de soutenir vos opinions avec plus d’ampleur et de sûreté. — J’ai dit les lettres et les arts. Avez-vous pris garde que, pour bien juger la littérature contemporaine, l’apprécier pleinement et parfois se prémunir contre elle, il est nécessaire de connaître un tout petit peu d’économie politique ? La littérature devient de plus en plus sociale. Certes, elle le fut il y a longtemps, et Pierre Loti s’amusait autrefois à relever dans le « Temple de la pensée abstraite » cette affirmation de Confucius : « La littérature de l’avenir sera la littérature de la pitié » ; elle le fut au temps des classiques, et un critique célèbre a merveilleusement établi comment et pourquoi ; mais elle l’est plus particulièrement à notre époque, s’exerçant à scruter les questions qui nous troublent, à dévoiler les maux dont nous sommes atteints, et, trop rarement, à nous faire espérer des retours possibles. Partout, à la scène et dans le roman, la question sociale est agitée. C’est une mode ; aussi avez-vous pu remarquer que la plupart des grands critiques littéraires contemporains sont devenus, par métier, des sociologues !

On pourrait en dire autant de l’art. Il existe, en Allemagne et en France, une peinture et une sculpture « sociales », et, — quoique je ne veuille pas m’aventurer sur ce terrain — n’a-t-on pas cherché à démontrer que Wagner avait voulu mettre dans sa musique toute la pitié romantique d’un Tolstoï ?

Et que dire de l’action sociale ? Depuis longtemps la femme a voulu prêter son précieux concours au relèvement de la misère humaine. Vous avez tous présent à la mémoire le livre que Max Turmann a consacré à ce qu’il appelle « les Initiatives féminines ». En des pages qu’il sait trop brèves, l’auteur nous fait connaître tout ce qu’a pu réaliser de bien et de grand l’énergie étonnamment tenace de quelques femmes si noblement courageuses. Encore qu’il consacre quelques lignes à ses cousines du Canada, Max Turmann n’a pas pu raconter toutes les initiatives de chez nous. Je sais qu’il en est beaucoup et de fécondes, comme celle qui fut si longtemps tenue cachée et que des circonstances, plus fortes que la volonté de son fondateur, ont révélée soudain au public étonné et ravi, œuvre sociale par excellence à laquelle plusieurs d’entre vous participent et que je nommerais avec vous, si la reconnaissance seule me guidait plutôt que le respect dû à la modestie.

C’est ici, mesdemoiselles, que les sciences sociales vous seront d’un puissant secours. Vous saurez, si vous choisissez d’accomplir quelque mission de charité, que l’ordre économique ne repose pas que sur le sentiment, si élevé soit-il, et que des lois existent qu’il faut respecter. Non pas qu elles soient d’airain ni qu’il faille désespérer de mettre de la justice dans nos préoccupations matérielles, mais parce que, si certains principes économiques étaient oubliés à dessein, l’utopie régnerait, maîtresse, que d’autres ont voulu réaliser sans y parvenir jamais.

Il est enfin une dernière œuvre sociale qui est vôtre ; l’éducation. C’est à vos soins que sera confié l’enfant. Tous les sociologues ne cessent pas de vous redire la grandeur de ce rôle. Lier entre elles les générations d’un peuple, transmettre à ceux qui naissent l’héritage moral recueilli de ceux qui meurent, garder intacte la famille en la personnifiant, élever, dans tous les sens de ce mot, l’enfant, et lui mettre assez de bien dans l’âme pour qu’il puisse, à travers la vie, conserver un reste de recueillement, de sensibilité et d’espérance.

Vous trouverez sans doute en vous-mêmes les ressources insoupçonnées qui vous permettront d’accomplir une partie de cette tâche ; mais vous devrez savoir, et savoir beaucoup, quand il vous faudra non plus protéger seulement, mais diriger et soutenir ceux qui seront vôtres. Avant qu’ils soient bien vieux, peut-être connaîtront-ils la désillusion mauvaise. Ils comprendront comme à leur insu, sous l’aiguillon d’une douleur plus pénétrante que les autres, que la vie est un recommencement d’enthousiasmes et d’échecs. Vous ferez en sorte que l’expérience ne leur soit pas une raison de se décourager, mais qu’elle trempe au contraire leur personnalité en lui donnant ce que Barbey d’Aurévilly appelle si joliment « la vertu de l’acier ». Ils verront qu’il est parfois des joies qui consolent et toujours une conscience qui soutient.

— Et vous leur direz aussi, n’est-ce pas, vous qui aurez appris, qu’ils doivent apprendre à leur tour, qu’ils doivent travailler pour eux-mêmes sans doute, pour les autres aussi et, — j’y reviens d’un mot seulement, — pour leur pays.

Dans le très beau discours que prononçait ici même, il y a trois ans, M. le chanoine Gauthier, un passage entre autres m’a plus particulièrement frappé : « Nous avons peut-être, disait-il, dans la nouvelle Ecole supérieure des jeunes filles, le moyen de créer dans ce pays, à côté de l’élite financière dont il a le droit d’être fier, l’élite intellectuelle dont il a maintenant besoin. »

Le sens pratique a pu créer des peuples comme l’idéal jadis en a formé ; mais les nations qui ont connu d’abord la vie économique éprouvent, une fois grandies, le secret désir, le besoin de chercher dans la culture intellectuelle un élément nouveau qui les complète, fussent-elles nées dans une époque d’égoïsme et eussent-elles fondé sur les affaires un empire dont la grandeur bientôt ne leur suffit plus ; et ce sera le mérite de l’industrialisme contemporain que d’avoir permis à l’homme de vivre chaque jour un peu plus la vie de l’esprit et du cœur en s’assurant un peu mieux chaque jour la vie du corps.

Je n’ai pas à vous retracer notre évolution économique. À côté du sillon, nos usines ont grandi. Nous avons fait de merveilleux progrès. Nous sommes devenus une nation productrice qui compte et qui prend place au sein des préoccupations politiques et économiques du monde contemporain. L’heure de l’idée est donc venue pour nous. De notre existence matérielle assurée doit naître une vie intellectuelle plus intense. On disait autrefois : « Emparons-nous du sol » ; on a écrit hier : « Emparons-nous de l’industrie » ; disons à notre tour : « Emparons-nous de la science et de l’art ». Illuminons de ce rayon dernier notre histoire, où, suivant la très belle expression du regretté M. Hector Fabre : « pas un recul ne se trouve. »

Qui ne voudrait voir, mesdemoiselles, dans cette École le gage certain d’un avenir meilleur ?

Reconnaissantes du dévouement que vous inspirez, vous aurez l’orgueil de réussir. Continuant le travail sérieux dont toujours vous avez fait preuve, vous contribuerez à détruire la légende ou l’erreur qui parfois s’attaquent à nous ; vous détruirez la vérité même, si vraiment nous avons manqué jusqu’ici, — ayant eu autre chose et de plus précieux peut-être à faire — du savoir dont s’enorgueillissent à juste titre les nations plus âgées qui n’ont eu qu’à puiser dans le patrimoine accumulé par les générations mortes.

  1. Discours prononcé à l’ouverture des cours de l’École d’Enseignement supérieur pour les jeunes filles, le 5 octobre 1910.