100%.png

Au soir de la pensée/Chapitre 8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Edition Plon (Tome 1p. 333-424).

CHAPITRE VIII



COSMOGONIES.


I

révélation, chant, poésie, métaphysique

La mêlée des choses et les interprétations.

Le mot cosmogonie n’a pas de sens positif puisqu’il ne peut répondre à l’objectivité d’aucun moment. Que dire de l’engendrement, de la genèse d’un monde — planète ou Cosmos — dont nous avons reconnu qu’il ne pouvait avoir, en dépit de la narration biblique, ni commencement ni fin ?

Le théâtral fatras des émanations, des créations ne peut avoir qu’un intérêt de roman aux mesures des intelligences primitives. Je n’en aurais rien à dire si le malheur des destinées humaines ne voulait qu’à cette heure encore, sans tenir compte des progrès de la connaissance et de l’évolution intellectuelle qui s’en est suivie, ces fictions ne prétendaient s’imposer à tous comme l’arrêt suprême d’une intangible vérité de toujours.

C’est en ce point précis que se noue, dès les âges les plus lointains, la tragédie de l’homme et de son univers. Quels que soient les rêves de l’Asie primitive, l’intérêt de la haute aventure est moins des fantastiques extravagances dont on nous émerveille que des processus des formations intellectuelles à l’origine desquelles nous repérons les premières activités de la connaissance humaine.

Le dogme des théologies a cette commodité particulière que, nous apportant « la solution définitive » des problèmes cosmiques, il lui suffit de dire. « Possesseur de la vérité suprême », rien de ce qu’il a dit ne pourra jamais changer. La « Révélation » nous est donnée. Tout l’effort de notre intelligence ne peut être que de l’accepter bouche bée. L’homme « connaît » ainsi pleinement tout ce qu’il lui importera jamais de connaître. Les conséquences s’ensuivront jusqu’à la consommation de l’espace et du temps.

Chacun sait aujourd’hui qu’il en va fort différemment. L’homme primitif lui-même nous en apporte le témoignage, corroboré d’une ascendance de mentalités en perpétuel effort. Il ne saisit d’abord pas beaucoup plus de la mêlée des choses que l’aïeul anthropoïde aux prises avec les phénomènes dont il se voyait submergé. L’accoutumance apaise le plus vif de son étonnement. Et, cependant, l’évolution commande qu’il s’étonne toujours assez pour se poser, vaille que vaille, quelques sortes de questions, suivies de quelques sortes de réponses. Ce sont précisément ces réponses, d’une fortune organiquement déterminée, qui constituent ce qu’on appelle « la Révélation ». Révélation intuitive qui deviendra par le discours Révélation suggérée, ou, par la violence, Révélation imposée. Au fond, rien de plus naturel puisque question et réponse proviennent nécessairement du même organisme d’humaine mentalité à différents stages de ses déterminations.

Il fallut un long temps pour que ces « Révélations » innombrables (il y en eut, à vrai dire, autant que d’individus) en vinssent à s’amalgamer, à se condenser, à se fondre en des blocs de doctrines fragiles, dont la tradition, aidée d’une écriture tardive, est venue fragmentairement jusqu’à nous.

En ces temps, la question de l’erreur ou de la vérité n’avait même pas de sens. Comment l’inconnaissance aurait-elle fourni les éléments d’une critique ? Où aurait-elle trouvé quoi que ce soit en formes d’arguments ? Une affirmation sans débats possibles, voilà « la Révélation » !

Seulement, le jour va venir où les développements inégaux des mentalités demanderont des comptes, et où, dans les tumultes des pensées humaines, s’engagera la bataille sans fin des Oui et des Non. Pendant combien de siècles les « Révélations » seront-elles aux prises, avant de nous laisser l’informe déchet de ces grands combats pieusement recueillis par d’innocentes inintelligences qui prétendront nous les imposer comme le Saint des Saints de la connaissance !

De ce jour, cependant, la scène change. L’observation surgit, redoutable moins par des conclusions, qui seraient prématurées, que parce qu’elle apporte des incohérences de contradictions à résoudre. Qu’importe que la « Révélation », menacée, en vienne à se donner pour « infaillible » si l’impassible expérience s’y oppose irrésistiblement ? Quelles incalculables sommes de défaillances et de succès se seront trouvées requises pour débroussailler la jungle des premières confusions de sensibilités !

Longtemps nous a-t-on chanté la merveille théâtrale d’une « Révélation divine », en poétique contraste avec les incertitudes de connaissances, péniblement obtenues, de méconnaissances enchevêtrées. Aujourd’hui, cependant, beaucoup commencent à se demander si l’issue n’est pas plus belle d’une victoire longtemps balancée, et conquise à force d’héroïsme contre les résistances du Cosmos, que la facile attribution d’une connaissance « révélée » sans la mise en œuvre d’un effort d’humaine volonté. Que d’âges d’impuissance pour découvrir qu’il n’y a dans l’homme, de beauté supérieure, que par la continuité d’une évolution organique à laquelle sa fonction individuelle est de collaborer.

La « Révélation », qui nous est aujourd’hui donnée pour immuable et définitive, puisque de vérité absolue, se trouve, en fait, multiple et passagère au suprême degré. Car chaque groupement ethnique ou familial s’efforce de conserver la sienne, exclusive de toute autre, avec ce trait particulier qu’il ne peut être, à aucun moment, question d’une preuve décisive et que la force seule, en conséquence, peut arbitrer. Le poète, la famille, la tribu, ont leur « Révélation » particulière, dont beaucoup se sont fondues aux hasards des invasions, des guerres, où, avec le sort des hommes, le sort des Dieux s’est décidé. Si bien que la « Révélation » de chaque peuple, telle qu’elle est parvenue jusqu’à nous, ne forme plus qu’un hétéroclite mélange de Révélations antérieures, c’est-à-dire de traditions et de légendes déformées en des âges où nul fil d’observation positive ne pouvait être retenu.

Cosmogonies de rêves, inférences d’imagination. Cosmogonies positives, obtenues en remontant le cours des enchaînements d’activités reconnues, c’est-à-dire inférences d’évolutions vérifiées par toute expérience des mouvements cosmiques au travers desquels nous tenterons de devancer la connaissance par d’audacieuses hypothèses sans perdre le contact avec la réalité. Ainsi, il y aura « l’infini à parier contre un », comme disait Laplace, que nous arriverons, un jour, à couronner nos sensations des choses de généralisations correspondant aux phénomènes observés.

À quelles contradictions se heurterait le sens commun le plus vulgaire, s’il fallait, après observations dûment enregistrées, faire confiance aux lourdes méconnaissances des traditions dites sacrées ? Il apparaît assez que ces paroles d’en haut qui devaient faire, parmi les hommes, le consensus universel des connaissances, n’ont abouti qu’à de violents conflits d’opinions irréductibles, tandis qu’à la modeste constatation d’expérience est revenu l’avantage de réunir toutes les intelligences dans une commune acceptation de phénomènes déterminés.

Les romanciers de l’intuition allèguent, contre nous, les imperfections de notre savoir. Nous ne pouvons pas changer les conditions de l’esprit humain, auquel on ne saurait refuser l’avantage d’avoir ordonné des constructions de connaissances positives, dans le naufrage des « Révélations » de la Divinité. L’inconnu ne nous laisse de choix qu’entre l’acceptation de la nescience et les stages d’une connaissance fragmentaire dont les affirmations, toujours révisables, nous permettent, selon le temps, une doctrine du « connu ». Est-ce à dire que nous y devions préférer l’aventure des présomptueuses affirmations qui vont s’effritant, se dégradant chaque jour — loin de pouvoir jamais atteindre le degré de « certitude » où la somme hypothétique des déchets d’incertitudes peut être provisoirement négligée ? Tout ce qui est du monde et de nous a pour loi de se renouveler éternellement. Qui donc pourrait s’en plaindre ? Si Einstein a véritablement « corrigé » Newton, soyez sûrs que personne ne s’en réjouirait plus que Newton lui-même, bien loin de le déférer au Saint-Office, après Galilée. Et puis, le jour viendra, sans doute, d’une critique d’Einstein. Haute fortune de l’homme que son lot soit d’apprendre toujours plus !

Toujours l’imagination, toujours l’observation.

Il n’est point de domaine qui s’ouvre si largement aux envolées de l’imagination que les doctrines des cosmogonies. La « Révélation » ne s’embarrasse de rien. L’hypothèse scientifique, en revanche, doit non seulement s’appliquer à rendre compte des phénomènes, mais encore faut-il qu’elle s’accorde, de façon suffisante, avec les données générales de la connaissance acquise. C’est bien pourquoi nous fûmes contraints d’attendre si longtemps pour voir Kant et Laplace tenter de substituer leurs hypothèses d’une cosmogonie positive [1] aux affirmations intuitives des premiers âges. Quel que soit l’avenir de ces vues grandioses, dont nos recherches ultérieures tendent parfois à confirmer des parties, elles auront eu le grand mérite d’élargir, jusqu’au seuil des éléments eux-mêmes, les interprétations positives des phénomènes cosmiques qui s’imposent à notre observation.

Pour dire la magnificence des premières cosmogonies, il fallait d’abord des poètes toujours prêts à chanter, plutôt que des « savants » hors d’état, en ces âges, de connaître. Le rythme du poème, la cadence des sonorités paraissaient, alors, d’autorité plus décisive que l’analyse expérimentale dont la notion même ne pouvait encore être proposée. Devançant toute connaissance, poésie et métaphysique primitives [2] s’élançaient de compagnie vers les plus hauts sommets, donnant vie, sans arrêt, à des romans de suprêmes Divinités.

Que des cosmogonies différentes aient pu simultanément retenir l’attention du même peuple, rien de si conforme à la nature des choses, puisque tous mythes relevaient du même droit au tribunal de toute imagination. Il en devait être ainsi partout, jusqu’à l’institution d’un consensus fondé sur des mouvements d’émotivités compatibles avec des repères d’apparences dont il fallait se contenter. Qu’importe s’il arrivait aux thèmes de s’enchevêtrer ? Selon les chances des invasions, des migrations, et de tous mélanges de races, les mouvements de l’esprit humain décideront du sort des hommes et des Dieux.

Ainsi que je l’ai dit, les premiers aperçus d’une cosmogonie se sont présentés grossièrement à l’intelligence dès que l’homme s’est trouvé capable de coordonner des rudiments de pensées, en des formes d’interrogations si vagues que questions ni réponses ne pouvaient suggérer aucune des précisions d’aujourd’hui. Quelles durées furent nécessaires pour passer des idées particulières aux idées générales les plus obscurément formées dans une langue de sensations propre à devenir un merveilleux outil de progression, mais destinée à nous maintenir, pour de longs âges, dans la stupeur de nos premières visions d’apparences[3] ?

Autant de groupements humains, autant de champs ouverts aux incohérences du non-savoir en de grossiers essais d’éventuelles coordinations. Le temps ne se peut supputer jusqu’aux premiers « Révélateurs » qui supposent au moins les contours d’une question approximativement posée. Lointain encore est le jour où la prosaïque connaissance pourra s’orienter positivement des lambeaux de l’ancienne poésie, vers les problèmes de l’univers, sans trop de présomption.

Laissons ces jours d’obscurités ataviques au silence des âges, pour entrer dans l’Éden des primitives légendes où le poète faisait office de « savant ». À y rapporter la durée de périodes dont nous ne savons rien, sinon qu’elles demandèrent des accumulations de siècles, notre Genèse biblique est d’hier, et Moïse se découvre, avant tout, sous les traits d’un aïeul qui conte des histoires à ses petits-enfants. Pour juger de ce qu’il pouvait exprimer de nous-mêmes et du monde, ne faudrait-il pas chercher d’abord à comprendre comment les questions qu’il met à la portée de l’ignorance se posèrent dans son propre entendement ? À vrai dire, je ne serais pas surpris qu’il ne se fût pas interrogé lui-même très profondément. C’était un législateur, c’est-à-dire un homme d’infatuation naïve, dont la faiblesse se débat contre des forces d’inconscience auxquelles il cède en croyant les guider.

Tandis que nos ancêtres cherchaient péniblement leur voie dans les détours irréductibles des premières cosmogonies, où mythes et métaphysique se disputaient la précédence des méprises tenues pour actes de compréhension, nul ne pouvait échapper à l’emprise des naissantes observations d’apparences. L’un voyait la terre plate, entourée du fleuve Océan, l’autre la voûte bleue solide, percée de trous pour des passages de feux dont les mouvements s’interprétaient à toutes chances d’imaginations non encore assiégées d’observations positives. En creusant suffisamment la terre, l’Indien du grand poème y trouvait, sans s’étonner, les éléphants qui supportent le monde. Hypothèses et connaissances étaient d’un même mouvement. On pensait, on vivait en affirmations, au hasard des fondements.

Cela d’un consentement commun, puisque l’on n’avait pas de choix. Cependant, à travers toutes nos mésinterprétations, les premiers enchaînements d’observation positive en viendront-ils, présomptions et timidité mêlées, à s’ordonner pour de vagues jalonnements. Il se fera donc un bloc incohérent d’une commune soudure d’erreurs et de vérités, d’où, par l’évolution, nous dégagerons de leur gangue des fragments de connaissances approximatives, au contrôle expérimental desquelles la loi de notre vie sera de nous acharner. C’est ainsi que les Chaldéens, à qui revient la gloire d’avoir fondé l’astronomie, inventèrent tout aussi bien les non-sens de l’astrologie, et s’y attachèrent d’une telle vigueur qu’il a fallu des continuités de siècles pour distinguer des romans de Babylone et de Ninive d’avec nos laborieuses constructions d’objectivités.

Rien que de très naturel dans cet aspect de l’activité évolutive. D’emblée notre connaissance relative, dépourvue de critère, part de l’affirmation improvisée pour procéder, par éliminations de méconnaissances, vers des liaisons de positivités. De ce point de vue l’histoire des développements de chaque branche de nos connaissances a été successivement tentée, non sans succès[4], pour nous ouvrir les abords de la connaissance évolutive, plus tardive que le dogme, mais mieux stabilisée.

Ce qui peut déconcerter dans l’histoire de nos acquisitions intellectuelles, c’est que, si l’entendement humain est tenu de se rendre tôt ou tard à toute procédure d’observation positive, la synthèse choque si vivement les faciles émotivités de l’ignorance, soutenues des intérêts sociaux, qu’il a fallu guerres de dogmes, massacres et bûchers pour conquérir simplement à la terre la permission de tourner. Et cela semble n’étonner personne, et, par mille raisons, l’on tient même pour malséant d’en parler. Je regrette de ne pouvoir m’engager plus avant dans cette partie des annales de notre évolution intellectuelle, à la fois si glorieuse et si follement barbare, où nous verrions les plus grands noms de la science émerger des plus sauvages persécutions pour avoir voulu vivre dans le droit de l’homme à l’usage de sa pensée.

Les premiers consensus qui firent les commencements des sociétés humaines ne pouvaient s’établir que sur des notions générales d’imagination, vaguement étayées d’une métaphysique rudimentaire de l’ordre mondial, sous, la volonté vacillante des Dieux. Et plus le prophète se tenait à distance des réalités redoutables, plus ardente, plus intolérante la foule qui s’empressait d’émoi aux spectacles d’un monde où tout phénomène était « miracle », c’est-à-dire sans explication. En l’absence de toute discipline méthodique, une élite rêvante réclamait des romans à la mesure de ses rêves. Aventures de féeries plutôt qu’approximations de connaissances. Rêver d’abord, penser plus tard, quand on en aura les moyens.

Au temps des premières pensées, le fonds commun de sensations et d’interprétations imaginatives dut s’agréger de lui-même pour se répandre en des développements spontanés de créance qui s’élançaient au-devant de l’aède prochain. Les hommes rassemblés communiaient, et communient encore, plus volontiers en des données de fictions, toujours prêtes, qu’en de laborieux essais d’expérience malaisément interprétés.

D’ailleurs, il s’agit moins d’une conviction formée (au sens où nous l’entendons aujourd’hui) par des jointures d’expérience et de raisonnement, que d’une adhésion d’indifférence ou de mol abandon, alors que contredire, ou simplement douter, entraîne une diminution fâcheuse, à l’estime de la foule, – puissante par son bruit d’affirmations.

Bien mieux, l’adhésion, même de pure forme, est ici superflue. Quand on nous amuse en chantant : Il pleut, il pleut, bergère… exige-t-on de nous la croyance qu’il a vraiment plu sur la houlette et les moutons ? Chacun va répétant, et c’est tout ce qu’il faut. Les premières légendes furent probablement chantées avant de pouvoir descendre à la prose des observations, et le rythme et le ton constituèrent des puissances de conviction beaucoup plus décisives que le fond, chanceusement transmis de bouche en bouche, sans jamais lasser l’incompréhension. Le fait est qu’on ne se proposait rien au delà d’une émotivité de délectation. Chacun se présentait avec son poème, bien ou mal agencé, et celui qui le chantait au plus haut obtenait le plus de contentements. Tant de vestiges nous sont demeurés de cet ancien état d’esprit, encore si voisin du nôtre, qu’il n’est pas besoin d’autres témoignages des lentes évolutions de l’entendement humain.

Parce qu’aucun effet de « conviction », au sens moderne du mot, ne fut d’abord formellement requis, le flot des chants faisait pulluler sans relâche une surabondance de contes, de mythes rudimentaires, qui, loin de se faire concurrence, s’accommodaient entre eux, se pénétraient pour des renouveaux d’énergie. Alors, tout était bon, tout était « vrai », tout était, au moins, acceptable, en l’absence d’une démarcation de critique entre l’erreur et la vérité. La défaillance était de se taire, quand pour convaincre il suffisait de chanter [5].

Il est généralement admis que les plus beaux hymnes de l’écriture biblique sont des plus anciennes productions. Même remarque pour les hymnes védiques [6]. Rien de plus naturel, puisque les interprétations du monde, chez les plus anciens peuples de l’histoire, ont commencé par des chants, aux âges des plus vives émotions. Le Brahman védique, le Dieu universel, qu’on a traduit aussi par prière, a également le sens d’hymne, forme poétique d’invocation. Ce que les auteurs ont nettement fait voir, c’est que l’hymne lui-même est une procédure de magie primitivement destinée, selon la véritable doctrine du sacrifice, à forcer la volonté du Dieu.

Le chant veut un sujet de poésie, faute de quoi ce n’est que du solfège. L’hymne, forme d’activité religieuse, suppose le but qui est ici d’une nécessité pressante, puisqu’il ne s’agit de rien de moins que de réaliser l’effet en maîtrisant la personnalité divine par une incantation. Du même coup s’éclairent les premières relations de l’homme et de son Dieu. Après avoir tremblé devant lui, l’homme devait essayer de vaincre son fantôme, de dominer le Maître menaçant que la peur lui représentait redoutable, et que nous nous contentons aujourd’hui d’objurguer comme agent de suprême bonté.

Si nous avons présentement quelque peine à reconstituer par la pensée ces périodes lointaines de mentalité primitive, ou si nous n’arrivons à nous les figurer que dans l’imprécision d’une mêlée trop confuse, nous n’en obtiendrons rien que d’obscures notations d’une histoire à laquelle ni le temps ni l’étendue ne furent marchandés. Siècles et millénaires hors des mesures de nos journées.

Peut-on même dire qu’aux vagues interrogations des âges primitifs, des réponses caractéristiques aient pu être fournies par lesquelles il nous serait possible de déterminer des classements d’interprétations ? Les formules qui ont survécu sont le résultat accumulé d’âges qui se prêtent difficilement à quelque suite d’analyses coordonnées. Parler de la cosmogonie d’un peuple, c’est simplement résumer un effort prolongé de visions flottantes qui, au hasard des amalgames de poésies, se fixèrent en « croyances », comme nous disons aujourd’hui.

Chaque peuple, en effet, a successivement vécu d’imprécises légendes qui se sont superposées ou entre-croisées au cours des âges, prêtant et empruntant de toutes parts mythes et poésies, sans s’inquiéter d’arrangements disparates, ni même de brutales contradictions. D’accorder tout cela, personne n’avait cure. Car la partie d’empirisme des connaissances imaginatives est ce qui pénétra le moins profondément. Pour les fictions, n’ayez crainte : en tous lieux le souvenir en sera pieusement conservé. Même les improvisations de métaphysique élémentaire, fournissant aux mythes un corps de raisonnement, enflammeront les esprits avides d’affirmations invérifiables, et seront transmises, de siècle en siècle, comme le plus précieux trésor des générations à venir.

D’elles-mêmes ainsi les fables se trouveront « sacrées », sauf compte à rendre plus tard à la critique inévitable. Leurs personnages réalisés se disposeront au gré d’un rêve surhumain — réponse d’imaginative aux questions que l’intellectualité du temps, en voie de pressentir, ne permet pas encore d’aborder. Sur des thèmes flottants, l’inconsciente métaphysique du poème sera consolidée en une doctrine de connaissance intuitive par des constructeurs de systèmes qui ne soupçonneront pas ce que c’est que connaitre, ou même simplement regarder.

Si bien qu’à force de pousser dans toutes les directions où les abstractions réalisées nous entraînent, les lueurs de l’inquisitive ignorance des anciens âges aura pu devancer — ô prodige ! — les plus beaux élans de métaphysique présentement couronnés par nos académies. Dans l’Inde, le Védanta déiste (ou à peu près) et le Çamkya panthéiste ont séculairement dépassé les subtilités platoniciennes de l’école d’Alexandrie. Une assez piquante leçon dont l’élite métaphysiquante réussit, sans trop de peine, à ne pas profiter. Il ne peut y avoir une suite ordonnée de progrès mental en dehors de l’observation vérifiée.

Si l’on a la curiosité de consulter les ouvrages où se déroule la revue des cosmogonies de Babylone, du Védisme, du Bouddhisme, des Celtes, des Teutons, des Chinois, des Sémites, des Égyptiens, des Grecs, des Hébreux, de l’Iran, du Japon, de l’Amérique, des Chrétiens, de l’Islam, de la Polynésie, etc…, on ne pourra se tenir d’un effarement aux fourrés de cette épaisse broussaille de somptueuses puérilités où s’attardèrent si longtemps des peuples aujourd’hui candidats aux étiquettes de civilisation.

Les périodes de temps nous échappent, au cours interminable desquelles la lenteur des évolutions dut se traîner obscurément. Nos écritures « révélées » ne pouvaient que représenter des âges sans histoire, dont l’effet fut de conduire les mouvements désordonnés d’une recherche du monde à des formules de primesaut qui avaient besoin de siècles pour les tardives rigueurs de la vérification. Combien de millénaires pour amener la stupeur de l’éveil aux premiers bouillonnements d’interrogations grosses d’une splendeur d’émerveillements !

C’est dans la confusion de tout que se sont livrés les premiers combats de l’esprit humain aux prises avec cette nuit d’inconnu où se débattait Ajax, furieux d’égarer ses coups. Au moins, le héros d’Homère avait-il la sensation des violences perdues. Le malheur et la joie de nos lointains ancêtres fut d’arriver si tard à une distinction (encore présentement obscurcie) des apparences et de ce que nous pouvons aujourd’hui tenir pour la réalité. Comment connaître, quand l’élan de la question et la primitive réaction de la réponse procèdent d’une même spontanéité d’impuissance commandant une même insécurité de compréhension ? Pour les hautes évolutions mentales dont nous parlons avec un légitime orgueil, il fallait les lentes progressions d’un conditionnement organique dont les activités natives devaient être, pour un long temps, inopérantes, mal différenciées, confondues, dévoyées.

À l’affabulation fantastique des cosmogonies dont les égarements ne sont pas encore épuisés, se joint fatalement un concert de procédures mentales qui nous condamne aux fortunes des aberrations avant d’accéder aux cimes provisoires de notre « vérité ». Une procédure de « Révélation », une procédure mythique, une procédure métaphysique, toutes jaillies du fond de notre intellectualité commençante, longtemps avant la conscience d’une rencontre de positivité. La capitale méprise fut de croire que la puissance d’interroger emportait, du premier bond, une puissance de répondre. Les siècles seuls pouvaient nous apprendre à poser le problème du monde en des termes, conditionnant, pour l’avenir, des éventualités de solution.

Car l’évolution mentale poursuit irrésistiblement son cours, et le jour où nous avons pu nous hausser jusqu’à des formules du problème mondial, d’où devaient procéder des classements de rapports, est une date décisive de notre histoire. Que sont, de ce point de vue, les révélations cosmogoniques de Moïse, dont les sources babyloniennes sont depuis longtemps reconnues ? Elles ont, pour nos constructions positives, la même valeur historique que toutes les légendes antiques dont les racines plongent dans la nuit des primitivités. Honorons-les d’un pieux respect pour leurs naturelles insuffisances, et passons à l’observatoire.

La conscience progressive des problèmes.

D’où qu’il vienne, où qu’il aille, le monde nous tient et nous emporte à des développements dont la suite infinie échappe aux inductions de notre expérience. Tout le champ, sans mesure, du devenir est en lui. Nous, passagers d’un jour, nous avons sauvé de l’inconsciente domination des choses quelques possibilités de connaître et d’agir qui nous assurent l’avantage — d’une collaboration infime à l’œuvre planétaire où inconscience et conscience viennent provisoirement confluer. Cependant, le Cosmos demeure notre maître, même dans l’entr’acte d’une vie qui nous séduit d’une anticipation de revanche éphémère sur la victoire inévitable de l’infinité.

C’est l’éclair de cette explosion de personnalité dont nous faisons tant de tapage. L’excuse s’en découvre dans la haute fortune d’une conscience de nous-mêmes et des choses qui nous élève tremblants jusqu’aux sommets d’où nous pouvons, dans le tumulte des heures fugitives, interroger l’univers à des fins d’accommodation. Cet aspect de notre journée ne nous fait pas des conditions très propres aux méditations désintéressées de la philosophie. Il faut y arriver pourtant, car notre lot est de tenter des généralisations toujours plus hautes, si bien que la métaphysique hindoue, dans sa recherche des causes, n’a pas craint la tentation de dépasser son Dieu.

Le besoin d’anticiper sur la connaissance positive est ce qui nous a jetés, avant que nous n’ayons eu le temps d’observer, dans les redoutables futaies des énigmes de la cosmogonie en des temps où nous échappaient les premiers éléments du problème. Plus ou moins appuyées, les sensations du monde, correspondant aux premiers heurts du Moi, sont d’une spontanéité organique qui s’ébroue. De toutes parts, le Moi s’insère dans la cosmogonie. Bien ou mal, objectiver le monde à son profit, voilà toute l’affaire. Trop proche de l’animalité, l’homme de la Chapelle-aux-Saints ne pouvait pressentir l’évolution qui allait emporter sa descendance à de plus hautes destinées. À plus forte raison, le Pithécanthrope, échantillon de l’homme commencé. L’homme pensant attendait l’heure de son entrée en scène.

L’entendement dressé devant l’écran cosmique, où trouver le point d’appui pour réagir contre les apparences jusqu’au tuf de l’observation ? Le seul fait que la question ait surgi annonçait un élan de mentalité fort au delà de ce que le plus haut effort de la pensée animale s’était trouvée en état d’accomplir. Pour renforcer son privilège, l’homme a même voulu présomptueusement que les stages d’éveil intellectuel, sensation, conscience, rêve, pensée, fussent, du tout au tout, son apanage particulier. Le principe d’une interrogation positive du monde, fâcheusement circonscrite, a conduit Descartes au bord de la plus belle révolution mentale, sans qu’il osât directement s’y engager. De là l’incohérente conception des animaux machinés, sur quoi « le grand siècle » à perruques discuta gravement [7].

Il n’était que d’ouvrir les yeux pour constater que la sensation est le premier attribut des animations de la vie, que la conscience qui distingue le Moi du milieu, avec la manifestation naissante du rêve et de la pensée ne sont, à tous paliers de l’organisme, que des questions de degré. Nos présentes notions des activités de la substance nerveuse ne nous ont pas encore permis d’entrer dans les développements intimes des successions de sensibilités qui font la conscience continue. Si nous réussissons à établir un commencement positif de psychologie comparée, nous aurons déblayé les accès de l’évolution mentale en ses premiers mouvements. Nous verrons que de jeunes courages s’y sont essayés, non sans quelque succès [8]. Les premiers mouvements de l’homme au delà des mentalités animales furent, sans doute, d’une progression très lente jusqu’au jour où le rideau se déchira qui cachait aux yeux obscurcis les voies de la plus élémentaire analyse du monde extérieur. Alors, le phénomène humain apparut d’une recherche de causalité, c’est-à-dire d’une détermination du phénomène antécédent en route vers le phénomène conséquent. Chanceuse rencontre avant la recherche méthodique encore si lointaine.

Aussitôt que les liens des choses commencèrent d’être vaguement reconnus, un théâtre nouveau vint s’offrir aux tâtonnements de la pensée. L’idée simpliste d’un univers à l’usage de l’humanité, l’idée d’un Cosmos restreint à la terre et à ses astres, avec l’homme au point central, devait naturellement s’offrir pour justifier, d’un thème de vraisemblance imaginative, tout un déchaînement d’inconnu. Si bien que l’agrégation d’apparences, spontanément constituées en un corps de métaphysique « explicative », se trouva prête à fournir des bégaiements de réponses avant que les questions pussent être expérimentalement formulées.

Des réponses nécessairement faussées, puisque les questions, chaotiques, ne pouvaient comporter ni précisions ni coordinations de données positives. Réponses de même qualité que les demandes, bien qu’un incommensurable progrès fut dans l’interrogation des choses, impliquant les débuts d’un enchaînement d’idées. En résumé, l’homme, « centre du monde », entendait se

voir mettre en possession de sa planète, fabriquée, à son usage, par on ne sait quel ouvrier dont l’occupation principale devrait être de se débrouiller, par les moyens de l’intelligence humaine, dans l’embrouillement qu’il avait lui-même créé sans raison connue. Adam donne superbement des noms à tous les animaux dont il se fait propriétaire, mais il tremble, et se cache parce qu’il a entendu « une voix dans le jardin ». Le fort et le faible de l’enfant ?

Si ce fut un remarquable mouvement d’évolution mentale d’en venir à se demander quelle était l’origine, la cause du monde, et de l’homme par conséquent, il y avait dans les éléments du problème trop de pentes aux entraînements de l’imagination pour que la solution hâtive ne fût pas de pure méconnaissance, en attendant les essais d’analyse et de synthèse qui demanderont, pour s’affirmer, des âges d’attentive observation [9]. Aucune trace encore de donnée positive qui aurait pu refréner, contenir l’imagination. Pure désorbitation de l’entendement par le choc de deux conceptions de procédures opposées. L’une sans fondement d’expérience coordonnée, et même en criante contradiction avec tout ce que l’effort mental ultérieur nous a mis en état de connaître. L’autre, s’essayant à une construction générale de nos rapports dans les relativités de l’observation. Deux procédures d’intelligence, car on ne peut pas dire méthodes encore, dont il importe de reconnaître les divergences, sans renoncer à les voir se conjuguer empiriquement.

Les premières activités de notre intelligence s’installèrent trop profondément, par l’hérédité, dans notre cérébration de début, pour que nos réflexes, plus tard, aient pu se déprendre sans peine des mouvements qui les avaient conditionnés. Ce fut, ai-je dit, un progrès de pouvoir se tromper. Faux pas inévitable, puisque nos premières conceptions furent nécessairement d’interprétations sans contrôle, jusqu’à ce que nous ayons eu le temps d’apprendre à observer, à coordonner, à penser.

Ce qui surprend toujours, c’est que les progrès de l’expérience aient été de si peu d’effet sur les rêves des anciens âges. Mais songez à la puissance momentanée des agglomérations de faiblesses ataviques soutenues des irrésistibles organisations sociales d’intérêts apparents ou cachés. Une fondamentale méconnaissance des choses s’est ainsi ancrée au cœur des sociétés naissantes, par un ensemble de lieux communs accessibles aux rudiments d’intelligence héréditairement retenus dans nos réflexes, avec l’aide, plus ou moins discrète, des égoïsmes engagés. N’est-ce pas ce que nous montrent nos sociétés chrétiennes, où les résistances d’un verbalisme de charité universelle à la connaissance positive sont allées jusqu’au sang doctrinalement répandu ?

De la préhistoire à l’histoire de l’Asie.

Après l’énigme, indéchiffrée et peut-être indéchiffrable, de l’Extrême-Orient, après l’histoire mystérieuse du Pamir, inconnue et probablement inconnaissable, nous devons, jusqu’à nouvel ordre, tenir l’Égypte et la Mésopotamie pour le plus accessible des lointains foyers de notre présente civilisation. Ultimité très relative, puisque les premiers balbutiements chaldéens supposent déjà d’importantes données de culture merveilleusement conjuguées depuis le presque homme de Java. Du Trinil aux premières observations astronomiques de la Chaldée, un abîme d’inconnu, jalonné par l’irrécusable témoignage des crânes de la Chapelle-aux-Saints, de Néanderthal et de tous autres débris dûment caractérisés. Que saurons-nous jamais du vaste champ de cette évolution sans mesure ? Il faut nous contenter d’abord, comme je l’ai dit, de la somme de connaissances qui peut nous être impartie. L’acquisition de nouveaux moyens pourra l’accroître au delà de nos prévisions.

Quelques-uns, se fondant sur les analogies des espèces simiesques de la presqu’île malaise au continent africain, soutiennent que le continent où l’homme primitif se dégagea de l’anthropoïde est maintenant submergé. Ce pourrait être dans l’Océan indien. Que saurions-nous dire des premières formations d’attroupements humains et de leurs mouvements hasardeux ? Par les soins que réclamait la progéniture humaine, aussi bien que par les fixités passagères de l’attraction sexuelle, l’enfant fit la famille comme j’ai déjà dit, avant l’installation du foyer par le feu. Sur les évolutions du groupement familial, nous avons des fondements d’inductions historiques. On sait l’excellent usage qu’en a fait M. Fustel de Coulanges [10]. La durée des âges d’une famille purement animale dans l’humanité primitive échappe à tout calcul, même d’imagination. Quant aux complexités d’itinéraires hypothétiques au cours desquels se firent la tribu, la cité, des embryons d’états en systématisations de défensive ou d’offensive, nous en saisissons vaguement d’incertaines traditions. Les conflits de tous groupements, auxquels s’ajouta l’hostilité de races fortement établies dans leurs coutumes, déterminèrent des développements d’une autorité chargée de faire prévaloir un droit d’arbitraire, forme de violence coordonnée qui adoucit l’abus par des mots où des lueurs d’idéalisme paraissaient vaguement contenues.

Il nous appartient aujourd’hui de nous en tenir aux migrations de l’Oxus, ou d’ailleurs, à l’Inde, à l’Égypte, à la Mésopotamie, pour nous attacher à relier, s’il nous est possible, les observations que nous en pouvons recueillir. Il se pourrait fort bien que ces fameuses « migrations » ne fussent que des ruptures de cantonnements plus ou moins prolongés selon les circonstances.

Où commence l’histoire, c’est ce qu’il est fort difficile d’établir. L’Égypte nous fait remonter très loin jusqu’aux premières formations du Delta, avec les irruptions des tribus d’Afrique, ou d’Asie, qui en furent la conséquence. Cela nous fait-il remonter jusqu’à près de cinq mille ans avant notre ère ? Il est fort possible. Hérodote, Champollion, la commission des savants de l’expédition d’Égypte, Maspero, nous ont révélé quelques-uns des mystères d’une brillante civilisation originellement importée de régions inconnues dans les flux et reflux des marais du Delta [11].

Ce fut une incomparable impulsion d’inconnu que le mouvement irrépressible qui jeta des tribus — dont la religion solaire atteste un insigne développement d’imagination et d’observation confondues — dans les flux et reflux de marées du Nil où se succédaient tour à tour les joies de l’abondance et les misères du dessèchement. Ce qui eût repoussé les faibles devint la tentation des forts, et les chances d’une folle aventure firent les déterminations d’un prodigieux empire qui allait devenir, aux confluents helléniques aussi bien que sémitiques, de l’Europe et de l’Asie, l’un des plus insignes fondements de notre civilisation occidentale jusqu’à la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie.

Les admirables travaux de nos grands chercheurs nous ont restitué une Égypte vivante, dont les lignes maîtresses vont se précisant tous les jours. Étrangement, une question demeure ouverte : d’où provenait le peuple qui a si profondément marqué son passage dans l’histoire humaine ? La souveraine indifférence orientale, et, sans doute, l’effort continu de l’œuvre poursuivie, ont fait perdre le souvenir d’origines hasardeusement conservées par la légende avec ses fantaisies.

S’ils venaient d’Afrique ou d’Asie, les Égyptiens ne l’ont pu dire ; La question, cependant, n’est pas indifférente de savoir quel pays a pu produire les magnifiques énergies d’un si fécond afflux de civilisation. Pour découvrir dans l’Égypte une colonie éthiopienne, on a argué de l’analogie des écritures ainsi que d’une communauté de nombreux rites civils et religieux — preuve de mélanges ethniques plutôt que de descendance. Interrogés, « les documents hiéroglyphiques montrent, à n’en pas douter, que l’Éthiopie, loin d’avoir colonisé l’Égypte au début de l’histoire, a été colonisée par elle sous la douzième dynastie, et a fait, pendant des siècles, partie intégrante du territoire égyptien. Au lieu de descendre le cours du Nil, la civilisation l’a remonté [12]. »

On n’a pas oublié que la Bible tient les Égyptiens pour un peuple de provenance asiatique. Ne fût-ce qu’en raison des caractères anatomiques transmis par la statuaire [13], il nous serait permis d’affirmer que les sujets des Pharaons (sauf les Coptes, fort mélangés, qui sont plus près des races africaines) n’ont aucun des caractères du nègre. L’examen des momies suffirait à lever tous doutes à cet égard. La race égyptienne se rattache, aux peuples blancs de l’Asie antérieure par ses caractères ethnographiques, comme la langue égyptienne aux langues sémitiques par sa forme grammaticale [14]. « Les Égyptiens appartiendraient donc aux races protosémitiques. Venus d’Asie par l’isthme de Suez, ils trouvèrent établie, sur les bords du Nil, une autre race, probablement noire, qu’ils refoulèrent devant eux [15], » dont les Coptes seraient les débris. « La période de la formation conjuguée du sol et de la nation dura longtemps, des myriades d’années au dire des anciens eux-mêmes, entre trois et quatre mille ans d’après les calculs les plus modérés des savants contemporains. »

On trouvera dans le grand ouvrage de Maspero les principaux développements de la pensée égyptienne, tels qu’aucune indication sommaire ne saurait les résumer. Par les prodiges de ses monuments, par la rigueur de ses constructions religieuses et sociales, l’Égypte s’est imposée à l’admiration de l’histoire. C’est donc une grave question de savoir si cette floraison d’humanité nous vient des sources primitives de l’Afrique ou de l’Asie. Eh bien, le sort en est jeté. C’est aux groupements nationaux de l’Asie qu’il faut faire remonter la source vive des plus hautes évolutions mentales de l’antique humanité.

La Chaldée, l’Assyrie, l’Aram biblique, commandés par le Tigre et l’Euphrate, les Touraniens de l’Iran, les Araméens de la Mésopotamie, rivaux des conquérants aryens de l’Indus au Gange, ont déchaîné sur nous, par Athènes et par Rome, jusqu’à Alexandrie, le torrent impétueux d’une libération humaine qu’aucune digue d’absolutisme ne pourra désormais réprimer. Manou, Zoroastre, Çakya-Mouni, Jésus, Mahomet, ont prononcé des paroles irrévocables que d’infidèles interprétations ont pu faire dévier de leur impulsion primitive, mais dont le bon outil de la connaissance expérimentale saura redresser l’application.

Que cette irrépressible avalanche de pensée vienne ou non du Pamir par l’Oxus, les passes de Khyber ou toutes autres voies, ce sont des points d’histoire primitive où de laborieuses recherches s’exerceront peut-être utilement dans l’avenir. Pour le moment, nul ne paraît se demander ce que faisait cette féconde multitude dans ces hautes régions, comment elle y vivait, pourquoi personne n’en a retrouvé de traces et par quels chemins elle y était venue. La question des origines ne peut que reculer à mesure qu’on avance dans la nuit des temps. Je dis où nous en sommes de nos premières enquêtes d’histoire primitive, en essayant de ne point me départir des règles d’une rigoureuse investigation [16].

Les mouvements des alluvions du Tigre et de l’Euphrate aux régions de leurs embouchures, jadis séparées, ne sont pas très différentes des formations du delta égyptien. Mêmes alternatives de luxuriante fécondité et de stérile désolation, même ardeur au travail des colons chanceusement survenus. Les Touraniens vivant dans l’Altaï rencontrèrent des gisements de métaux, cuivre, or, fer, qu’avec le bronze ils exportèrent en Chaldée. Nous déterminons approximativement des points de repère entre lesquels les découvertes modernes, avec l’heureuse trouvaille des tablettes de Ninive, nous permettent des essais de coordinations. Je m’arrête au seuil de cette histoire. D’excellents ouvrages sont là pour la raconter.

À quel moment du paléolithique commencera ce que nous appelons la préhistoire, c’est-à-dire des coordinations de gestes permettant des généralisations, c’est le vaste domaine d’ambitieuses hypothèses. Nous ne savons rien ou presque rien de la préhistoire de l’Inde elle-même. Les musées conservent de précieux vestiges de primitivité, éclipsés par une surabondance des sculptures hellénistiques du Gandhâra, œuvres des colons bactriens d’Alexandre que l’heureux zèle de M. Foucher a subitement fait apparaître à la lumière. Comme toujours, le vrai musée, c’est le pays lui-même, que les passants ne s’arrêtent pas suffisamment a regarder.

L’Inde, avec ses temples, ses palais, ses tombeaux, ses villes, ses villages curieusement caractérisés, sa jungle souveraine, ses fleuves chargés de cataclysmes [17], Bénarès, Fathepour-Sikri, Sarnath, Sanchi, les forts de Dehli, de Gwalior, de Chitogar, le pilier de fer de Delhi, les piliers d’Açoka, le Ktub Minar, Ellora, Ajanta, Taxila, Anuradjapoura [18], ses sculptures, ses inscriptions, ses médailles, ses singes divinisés, ses vaches sacrées, toute cette vie exorbitée des peuples élus du Soleil jetée aux bouillonnements des grandes chaudières célestes, et reconnaissable encore à de prodigieux débris d’événements. Quels liens de ce chaos, à la prestigieuse flamme des Védas, avec la merveilleuse histoire du Bouddhisme prolongée jusqu’à nos jours dans la sentimentalité religieuse du plus grand nombre des humains.

Lorsque, dans le torrent des violences historiques, nous essayons de remonter jusqu’aux sources vives des plus hautes manifestations de la conscience humaine, avec les émotivités qui s’ensuivent, nous avons le droit de trouver le chemin long de la première pierre taillée aux Brahmanes des Védas, à Sankara, à Kapila, à Qakya-Mouni, à Aristote, à jésus de Nazareth, à Mahomet, à Spinoza. Les supputations de millénaires cèdent maintenant la place aux milliers de millénaires qui font figure d’un moment perdu dans des entr’actes de l’éternité.

J’ai beaucoup de respect pour l’effort de nos grands historiens, à qui nous sommes, sans doute, redevables des plus vives parties de notre évolution. Il n’en est pas moins vrai que, s’ils n’y avaient mis une importante partie d’eux-mêmes, leurs récits, trop souvent infidèles (de fatalité) ne nous conduiraient pas toujours aux suggestions que notre hâte de conclure nous incite à leur emprunter. C’est notre fortune, heureuse et malheureuse, de pouvoir tirer de prémisses fausses des inférences redressées, comme de prémisses d’observation des inférences d’imagination. Grâce à quoi, de nos conflits d’humanité, après de longs âges, des coordinations chanceuses de rapports peuvent approximativement s’établir par des complexités d’évolutions contrariées.

Pourquoi donc distinguer si rigoureusement entre les documents dits « historiques » (inscriptions, monnaies, papyrus, parchemins, etc…) et les matériaux, sans commentaires écrits, de la « préhistoire » ? Explicites entre tous, avec des ambitions moindres, les divers produits de l’art ou de l’industrie des temps passés ont le remarquable avantage de ne pouvoir errer, pour un temps, que par de fugitives interprétations. Sans commentaires trompeurs, ils continuent de dire ce qui a été. Le feu se rencontre, et des conditions imprévues de développement social se font jour tout aussitôt. L’explication scientifique du phénomène sera trouvée plus tard. Mais cendre et charbon dans une anfractuosité rocheuse demeurent une irréfutable démonstration.

Je ne voudrais pas pousser trop loin l’argument, car la valeur de l’écriture demeure incomparable. Cependant, il faut bien reconnaître que les documents muets de la préhistoire nous en ont plus appris sur nos origines, et nos évolutions successives de primitivité que les plus précieux manuscrits tenus pour « sacrés », dont les légendes dénaturent (de bonne foi, pour les avoir voulu trop tôt interpréter) des phénomènes inexplicables par les « lumières » des premiers âges. On ne peut pas méconnaître que les « haches » de Boucher de Perthes ont, du jour au lendemain, bouleversé l’ancienne « histoire » qui ne se remettra jamais de cet effondrement de ses œuvres vives. L’idéalisme mythologique avait, cependant, le plus beau jeu dans ce drame d’une mentalité supérieure, où toutes les obscurités s’accumulaient sur nos activités élémentaires, en des temps où toutes les apparences conspiraient à nous décevoir.

Quoi qu’il en soit, ce fut un pas difficile à franchir, quand, à défaut de la documentation consignée par l’écriture, il fallut se résoudre à interroger directement les traces, plus ou moins manifestes, de la plus lointaine existence. Cependant, les premiers silex une fois déterminés, avec la distinction du « paléolithique » et du « néolithique », les fouilles allaient précipiter l’événement. Knossos, Phaistos, nous donnaient le musée de Candie. Taxila dégageait ses larges avenues, ses temples, ses édifices publics ou privés, nous rendait une ville de l’Inde du temps d’Alexandre, livrait toute une documentation d’histoire jusqu’alors ignorée. Et voici maintenant que des villes préhistoriques de l’Inde se découvrent, qui nous font pénétrer d’un bond, au cœur de l’inconnu.

L’Égypte, la Mésopotamie, Babylone, Suze, Ninive nous avaient déjà livré des parties de leurs mystères. Mais ce n’était là, encore, que le substratum d’une histoire en partie consignée dans des annales de rares documents. L’Europe, avec ses cavernes, a d’éloquents décombres. Voici maintenant l’Inde préhistorique qui commence à parler. La question des origines du sanscrit se présente. Le cadre positif d’activités originelles où se préparèrent les humains qui conçurent et formulèrent les plus hautes pensées d’une généralisation élémentaire, nous en avons, d’expérience, des parties du tableau sous les yeux.

La tradition égyptienne nous conduit à peu près à cinq mille ans avant J.-C. Ni l’Inde, ni la Grèce ne peuvent fournir une telle course en arrière. Curieuse remarque, c’est au même moment de l’histoire, vers la fin du septième siècle avant J.-C. [19] que les filières historiques de la Grèce et de l’Inde viennent presque simultanément a nous faire défaut. Cela s’explique apparemment par des rencontres d’activités ou d’inerties ethniques, pressenties plutôt que reconnues, dont les légendes formeront des parties de connaissance et de méconnaissance mêlées. La maturité des pensées voudra la maturité de l’expression qui ne s’en peut disjoindre. Homère, les Védas, les grands poèmes de l’Inde, Les relations du monde hellénique au monde védique sont à peine entrevues. Il y a là deux évolutions parallèles qui n’ont divergé que pour se rejoindre et se fondre dans des développements de culture d’où notre monde moderne est issu.

Les fouilles nous ont montré que depuis les premiers jours de l’industrie humaine jusqu’aux heures les plus avancées de la préhistoire, les évolutions de l’homme se sont accomplies sur les mêmes emplacements, tant que certaines conditions de séjour s’imposèrent à nos besoins les plus urgents. Le chemin fourchu d’Œdipe, qui n’est qu’un torrent dans la montagne (avec une ouverture sur la Béotie), consacré peut-être à quelque culte inconnu [20] a fait apparaître le néolithique dès qu’on y a eu mis la pioche. À Knossos, j’ai vu retirer par seaux les haches de pierre polie. Mêmes rencontres aux fouilles de Mycènes. Il a fallu que de nouvelles conditions de stationnement, d’habitation, vinssent à se faire jour pour permettre, ou même imposer, des déplacements en vue d’une vie d’activités agrandies. Dès ces temps quasi fabuleux, l’âge des grands blocs de pierre érigés par toutes les régions de la planète avait déjà probablement perdu sa signification originelle dans le recul de temps qui échappaient à toute mesure. Ce passé sans limites, sans points de repère pour fixer des moments, c’est la brume d’un passé dont on ne peut rien dire, sinon que nous sommes en voie d’en éclairer quelques abords.

Sur les premiers groupements humains et leurs relations de tout ordre, nous n’en sommes qu’aux préliminaires. L’Asie, l’Égypte, méthodiquement interrogées, ont répondu à nos enquêtes. La Mésopotamie, Babylone, Ninive, Suse, nous ont livré leurs trésors avant Taxila, cependant que la Grèce, sous l’impulsion de Schliemann, nous ouvrait les portes de Mycènes, de Troie, de Tyrinthe, de Knossos, de Phaistos. Œuvre de rénovation qui entame à peine les chantiers sans fin de la préhistoire humaine. Voyez les musées du Louvre, de Boulak, de Candie.

La stèle du Louvre, où se trouve inscrit le code des lois d’Hammourabi, roi de Babylone, fut découverte par M. de Morgan, à Suze, où elle avait, sans doute, été transportée comme butin de guerre [21]. Elle nous fait remonter jusqu’à deux mille ans avant notre ère, avec de remarquables précisions sur l’état de vie civilisée auquel des peuples de l’histoire lointaine étaient parvenus. Un fonds commun de barbarie et de pitié sociale nous montre sur le vif des activités coordonnées d’évolution humaine qui nous permettent d’inférer historiquement des âges continant aux brumes de la préhistoire. Les tablettes de terre cuite de Ninive, à caractères cunéiformes, nous ont permis de rejoindre près de leur origine, les récits mythologiques de la Création, du déluge, etc… « toute cette ancienne épopée babylonienne, si étroitement apparentée avec les idées du peuple juif, que du premier coup on y a reconnu la source à laquelle avait puisé la Genèse [22] ».

Comme toutes les bibliothèques, celle du roi Assourbanipal contenait, à côté des inscriptions du temps, d’anciens textes des âges reculés, transcrits plus ou moins fidèlement : « les tablettes cunéiformes trouvées jusqu’en Égypte, à Tell-Amarna, nous prouvent que cette civilisation n’était pas limitée au bassin de la Mésopotamie. Quatorze cents ans avant notre ère, avant l’invasion de la Palestine par les Hébreux, l’écriture, avec elle, la littérature babylonienne, avaient pénétré jusqu’à la Méditerranée, régnant sur toute la côte de Syrie, depuis l’Arabie jusqu’à l’Asie-Mineure. Elles s’y étaient implantées auparavant déjà, à l’époque d’Hammourabi, vers l’an 2000, environ, que la tradition biblique assigne au patriarche Abraham [23]. »

Ici convient-il de placer les admirables travaux de M. Heuzey, déblayant l’ancienne ville royale chaldéenne de Sirpourla, et installant au Louvre les statues du palais royal de Telloh, dues aux découvertes de M. de Sarzec [24].

En dehors de l’Extrême-Orient, quel recueil de lois peut se comparer au code d’Hammourabi ? La loi des douze tables ne peut pas remonter au delà de l’an 303 de Rome, c’est-à-dire de cinq cents ans avant notre ère. On rapporte à l’an 884 les fameuses lois de Lycurgue, supposées originaires de Crète, d’Égypte, d’Asie. Les lois de Manou sont certainement d’une très ancienne inspiration, mais ne nous sont parvenues qu’avec d’innombrables remaniements. Le livre des morts de l’ancienne Égypte [25] est un énoncé de préceptes altruistes qui furent peut-être codifiés. C’est la loi de Moïse qui se rapproche le plus du code d’Hammourabi. Mais il est aujourd’hui reconnu que les livres de Moïse se composent d’écrits, de sources et de dates très diverses, qui ont été juxtaposés et soudés. Le texte de la Thora d’aujourd’hui est postérieur à la captivité de Babylone, soit quatre cents ans avant J.-C.

« Deux mille ans avant notre ère, Babylone avait un code de lois, différant, sans doute, de la loi mosaïque, mais dont certains articles concordent si bien avec cette loi, qu’il est impossible d’admettre que Moïse, ou quel que soit l’auteur de la loi qui porte son nom, ne se soit pas inspiré d’Hammourabi [26]. »

La peine du talion, sous quelque forme que ce soit, est la première conception d’une justice humaine aussi bien que divine [27]. Qu’elles se couvrent, ou non, du verbalisme religieux, des règles de conduite, à l’usage de tous, inaugurent dignement, par la conception implicite d’un droit plus ou moins égalitaire, l’entrée des sociétés de l’homme dans l’histoire d’une progression de pensées. Tout ce que nous pouvons découvrir de l’histoire et de la préhistoire n’est-il pas d’une suite d’évolutions ?

Les trouvailles des fouilles — du silex éclaté aux tablettes de Ninive — nous ont fourni, jusqu’à ce jour, le point de partage des deux versants de notre investigation, bien que la puissance suggestive du monument écrit, en comparaison du monument figuré, ne soit pas aussi décisive qu’on a pu croire. Dans ces régions incertaines, l’imagination a beau champ. Nous n’en avons pas moins de solides points de repère pour nous maintenir dans les limites d’une expérience contrôlée. Aux frontières de la vie civilisée de l’Orient, prompte à déborder sur l’Occident, le code d’Hammourabi marque le temps d’un phénomène social où se résument les développements de sensibilités ordonnées qui n’ont pu se produire antérieurement que par des enchaînements d’évolutions dont la forme et la durée nous demeurent inconnues.

Les précisions législatives du document babylonien ont ce remarquable avantage qu’elles éclairent d’un nouveau jour ce que nous avions pu connaître jusqu’ici des sources de notre civilisation, et qu’en fixant d’une manière authentique des stages d’aspirations de justice, de charité sociale, ils nous permettent d’en induire des stages précédents de réalisations dont les successions coordonnées nous livrent quelque chose des filières de nos inspirations.

Loin de nous étonner des suggestifs rapprochements de l’œuvre d’Hammourabi et du légendaire Moïse, par les processus de filiation qui les lient, nous n’y devons voir que la confirmation d’un état de mentalité générale qui s’est prolongé dans ses grandes lignes, au cours de siècles indéterminés, pour aboutir, par des développements connus, à notre présente qualité de civilisation. Histoire et préhistoire ne sont que des degrés de connaissance différemment contrôlés, avec des chances d’incertitude dont tiendront nécessairement compte tous ceux qui ont pris l’habitude de lire dans les journaux des récits contradictoires du même événement dont les témoins eux-mêmes offrent, au besoin, toutes différences de versions exorbitées.

« Vers 2300, le roi Sumu-Abi inaugura le règne de la première dynastie de Babylone, qui est généralement reconnue par les Assyriologues comme étant d’origine sémitique… » « Si la presque unanimité des savants reconnaît à cette dynastie une origine sémitique, ils se divisent sur la question de savoir si elle était sémite du Nord ou de l’Ouest (Cananéenne) ou sémite du Sud (Arabie) [28] »

« Hammourabi (2200), écrivait M. Oppert, est connu par beaucoup de textes : il bâtit des villes, creusa des canaux d’irrigation, et fit fleurir le commerce. » Il régna cinquante-cinq ans. La partie supérieure de la stèle représente le Dieu du soleil (Shamasch) dictant son code de lois à Hammourabi. Moïse, comme on sait, se contenta d’un simple « buisson ardent ». Le code babylonien, plus compréhensif que le mosaïque, n’a pas moins de deux cent quatre-vingt-deux articles. C’est une somme, une mise en ordre du droit coutumier et des pratiques juridiques qui avaient cours à Babylone, longtemps auparavant. On en retrouve la mention au temps même d’Assourbanipal, c’est-à-dire cinq ou six cents ans avant J.-C. Le droit oral des Hébreux, codifié dans le Livre de l’Alliance, du neuvième au huitième siècle, mentionne des usages, des principes juridiques bien antérieurs à cette date. Plus tard, d’autres législations ont été promulguées en Israël et insérées dans le Deutéronome et le 'Lévitique.

Bien que précédant d’un millier d’années le Livre de l’Alliance, le code d’Hammourabi suppose un état de civilisation très avancé. Le roi de Babylone est d’esprit très religieux. Son code, toutefois, est purement de droit civil, tandis que le code pénal mosaïque se présente comme une manifestation de la justice divine, et, par conséquent, avec un caractère d’intangible absolu.

je n’ai point à discuter ici des formes qu’a pu revêtir l’influence babylonienne sur la législation hébraïque. Le fait lui-même paraît acquis. Selon les Assyriologues, Israël serait dépendant de Babylone pour sa vie sociale, morale et religieuse. Les mythes babyloniens de l’origine du monde et de la chute, auraient été empruntés par les Israélites et transcrits dans les premiers chapitres de la Genèse. Le monothéisme hébreu serait de provenance babylonienne. De même, pour la législation, c’est la thèse de l’influence babylonienne antérieure à l’établissement des tribus en Canaan.

D’autres veulent que ce soit seulement après le séjour en Égypte, lors de l’établissement d’Israël dans « la terre promise », c’est-à-dire en Palestine, que Babylone aurait définitivement marqué Israël d’une empreinte ineffaçable. L’empire babylonien a, en effet, débordé sur la Syrie et la Palestine. Les lois d’Hammourabi ont régné jusqu’aux rives de la Méditerranée. Les mythes babyloniens sur la création, le péché, le déluge, l’origine du sabbat ont été transmis directement à la Palestine, et de là aux Hébreux.

Il y a de très fortes objections contre cette vue. L’hypothèse d’une origine commune se présente plus naturellement à l’esprit, avec cet avantage que la civilisation babylonienne, beaucoup plus développée que celle d’Israël, se serait trouvée plus tard dans des conditions singulièrement plus favorables pour des développements de pénétration.

Ici l’Arabie, qui plus tard devait nous donner le Coran, se présenterait tout à point pour être l’éventuelle source commune des deux législations apparentées. Rœrich allègue, à cet égard, de curieux points de repère, en ajoutant que le pays, d’une immense étendue, n’a pas encore été méthodiquement fouillé. Un document du British Museum nous fournit des informations sur le roi Sargon Ier (3800 ans av. J.-C.) qui se lança dans une série de conquêtes, ainsi que son successeur Naram-Sin (3750 ans av. J.-C.), à trouver les pays situés à l’ouest de la Babylonie. La stèle du roi chaldéen Goudéa nous fait connaître qu’il alla à l’ouest de l’Arabie chercher la pierre de ses statues. Our, ville de la Basse-Chaldée, sur la rive droite de l’Euphrate, était un des principaux entrepôts de l’industrie et du commerce.

« La théorie de l’origine sémite des Babyloniens, aussi bien que de la dynastie d’Hammourabi, a pour elle des probabilités fortes. C’est de l’Arabie que seraient sortis les deux grands groupes sémitiques ; Sémites du Nord : Araméens, Cananéens et Hébreux, Babyloniens et Assyriens, et Sémites du Sud : Arabes, Himyarites et Éthiopiens, C’est l’opinion de Winckler : l’Arabie serait le berceau des premières populations de la Babylonie. Elle serait le Völkerkammer de la race sémitique. Si, comme le suggère Nöldeke, le siège primitif des Sémites est en Afrique, c’est néanmoins l’Arabie qui fut le centre duquel ils se sont répandus en Asie [29]. »

Je n’entre pas dans la discussion des arguments linguistiques. C’est assez pour moi d’indiquer les questions qui se posent sans me risquer à la prétention de les résoudre. Le livre de l’Exode nous raconte que Moïse a fait un long séjour au pays de Madian (Arabie pétrée) auprès du prêtre de Madian, Jéthro, dont il épousa la fille. Revenu en Égypte, et ayant dirigé l’exode, il reçut la visite de Jéthro qui, d’après le texte biblique, lui donna des conseils de gouvernement. L’empreinte d’Arabie en ce point n’est donc pas contestable. « Alfred Jeremias relève des analogies frappantes entre les pratiques religieuses des Arabes et celles de Moïse, puis des Israélites. Les inscriptions minéennes et sabéennes font mention d’usages qui ont eu leur répercussion dans le rituel juif [30]. »

En attendant de prochains suppléments de lumières, les études des monuments bouddhiques (avec sculptures et images), comme des monuments védiques, appelaient de nouveaux efforts. Les stupas [31], comme les Viharas [32], nous montrent le bouddhisme à l’œuvre. Le Stupa, où les indications de pèlerins chinois du sixième siècle permirent à M. Foucher de retrouver les reliques de Çakya-Mouni, apporta la confirmation décisive de la plus romanesque aventure. Ce n’était encore qu’une brillante amorce de découvertes nouvelles.

Sous la direction de sir John Marshall, l’éminent directeur du service archéologique de l’Inde, des cohortes de travailleurs ont commencé d’ouvrir la tranchée devant les vestiges des villes préhistoriques de l’Inde. Les fouilles pratiquées à Mohenjo-Daro, sur l’Indus, près d’Hyderabad (le Sind) et à Harappa (le Punjab) au sud de Lahore, ont donné d’importants résultats.

Sur les mouvements préhistoriques des tribus conquérantes ou conquises, aryennes ou dravidiennes (Tamouls), qui se sont heurtées dans la péninsule indienne, les traditions orales, dans un pullulement de langues et de dialectes, se sont multipliées jusqu’à un état de confusion achevée, où l’invasion mongole, depuis Mahmoud et Baber, a mis provisoirement un ordre apparent pour des successions historiques qui fournissent des lignes de jalonnements. En cette matière, la littérature historique est d’autant plus fertile en précisions apparentes que les mouvements humains de l’histoire contemporaine sont moins positivement reconnus.

Les fouilles de Sir John Marshall achèvent de renverser nos méthodes de narrations hasardeuses, pour reprendre le problème à pied d’œuvre par l’interrogation directe des territoires, des pierres, de tous vestiges d’ humanité. Dans un pays où les fleuves débordaient à tous moments et changeaient de lits selon les caprices des neiges de l’Himalaya, c’est souvent dans l’ancien lit des innombrables rivières que se trouvent des vestiges d’ habitations.

Dans le numéro du Times du 2 février 1926, sir John Marshall — en bon savant qui ne craint pas d’associer le public à ses travaux — a publié un très intéressant exposé de ses découvertes rendues plus suggestives par des représentations figurées. Qu’il y eût des villes préhistoriques dans l’Inde, c’est ce dont, a priori, il n’était pas permis de douter. D’aller les reconnaître, pioche en main, c’était une autre affaire. Guidé par les premiers travaux de savants indigènes, sir John Marshall aura eu le mérite d’avoir abordé résolument le problème et de nous avoir livré les premiers secrets de la préhistoire de l’Inde. Il a, d’ailleurs, le soin de nous annoncer que 3 000 ou 4 000 milles de ces territoires d’habitation se trouvent dans les anciens lits des rivières. Nous avons du champ devant nous.

À l’heure où l’éminent archéologue écrivait, il dirigeait les travaux de huit cents ouvriers dans les chantiers de MohenjoDaro, dont l’aire est d’un mille carré d’une succession de plateaux (le plus élevé étant de quarante pieds environ) qui dominent la plaine. Ici même les premières tranchées ont découvert « les restes d’une cité, bien bâtie, de l’âge chalcolithique, trois mille ans avant ].-C. », « et sous cette cité même, les couches de constructions plus anciennes, superposées elles-mêmes aux mines antérieures. Les édifices supérieurs sont des temples ou des habitations privées. » Comme instruments du culte, peut-être, des pierres grossièrement taillées, dont on ne peut deviner l’usage et qui rappellent, à certains égards, l’art dit « sumérien » de la Mésopotamie. Une tablette de faïence bleue nous montre un personnage assis à la façon du Bouddha, flanqué de deux adorateurs, et accompagné d’un serpent qui évoque le souvenir de la légende biblique.

Les maisons d’habitation confortablement établies (puits, salles de bain, sol carrelé, drainage) montrent un peuple plus proche de nos installations modernes que nous n’aurions pu supposer. On rencontre, pour l’usage commun ou l’ornement, l’or, le cuivre, l’argent, le plomb. Des sceaux dignes de l’art mycénien nous révèlent des dessins aussi proches de la perfection que certaines figures de nos cavernes. Un certain « bœuf brahmane » est vraiment une pièce d’art achevé. Un sceau nous montre le figuier sacré (Pipal), avec des têtes d’antilopes, puis des tigres, des éléphants, des rhinocéros. Partout les outils de la vie néolithique qui, d’évidence, étaient encore d’un usage courant.

À Harappa, jusqu’à ce jour, le spectacle n’est pas très différent. Des parties de squelettes, ou même des squelettes entiers, d’inhumation plus récente, n’ont pas encore, que je sache, été soumis aux spécialistes de la paléontologie. On signale encore des découvertes du même ordre dans certains tombeaux du Béloutchistan.

La « grande civilisation » dont les vestiges reviennent à la lumière après plus de cinq mille années, demeure manifestement distinct du « Sumérien » de la Mésopotamie. « À mesure que nos fouilles avancent, écrit sir John Marshall, il est évident que nous avons devant nous les restes d’une grande civilisation de l’Indus et de ses affluents depuis d’innombrables générations. » Quel était ce peuple ? Un peuple « pré-Aryen », sans aucun doute. Ces hommes, que nous dénommons « Dravidiens », que les Védas désignent sous le nom de « Dasyus » ou « Asuras », dont la culture fut détruite de fond en comble, au cours du deuxième ou du troisième millénaire avant J.-C. par les envahisseurs Aryens venus du Nord — exactement comme l’antique culture égéenne de la Méditerranée, qui offre, à beaucoup d’égards, une ressemblance frappante avec cette culture indienne, fut, en grande partie, anéantie par les invasions des Achéens.

Quelle que fût l’origine de cette race, elle semble, d’après les témoignages que nous possédons, avoir eu aussi peu de ressemblance avec les occupants modernes du Sind que les Sumériens avec les habitants actuels du sud de la Mésopotamie. C’est ainsi que deux statues d’hommes barbus, qui viennent d’être exhumées des fouilles de Mohenjo-Daro, figurent un type très distinct de brachycéphalie avec un front remarquablement bas [33], un nez proéminent, des lèvres charnues, des yeux étroits et obliques [34]. Le même type se retrouve dans des figurines de terre cuite trouvées à Mohenjo-Daro et à Harappa. »

On voit quel champ de découvertes s’ouvre à nos explorateurs. Je n’ai donné, sur les mouvements parallèles et peut-être conjugués de l’Inde et de la Grèce, que de très brèves indications, et pour cause. Les rapprochements seraient plus aisés pour l’Égypte et la Mésopotamie. Il faut savoir se borner. Nous ne sommes pas prêts encore pour les généralisations préhistoriques qui nous permettront peut-être, un jour, de déterminer d’obscurs enchaînements dans les évolutions de l’espèce humaine.

Mouvements de peuples, mouvements de pensées.

J’ai dû me contenter de quelques brèves remarques, au passage, sur les cosmogonies les plus connues : celles de la Chaldée, de l’Égypte, de l’Inde, de l’Hellénisme, d’Israël. Des transmissions de ces premiers trésors d’interprétations rudimentaires nous ne connaissons rien. Les migrations, dont des traces incertaines nous sont parfois demeurées, y jouèrent, sans doute, un rôle déterminant. Les vents ont emporté jusqu’aux derniers vestiges de cette antique poussière d’humanité en efforts de penser.

Quelles voies s’ouvrirent des continents indéterminés d’où les premiers Aryens émergèrent jusqu’aux passages qui allaient leur livrer les accès des vallées et des plaines de l’Asie et de l’Europe, c’est ce que nous ne saurons probablement jamais. De la vie des attroupements de cette humanité primitive, aucune indication ne subsiste, sauf des outils de silex et des monuments mégalithiques qu’on rencontre partout et qui semblent dire l’état uniforme d’une humanité imprécise terrestrement répandue. Les traditions différentes n’apparaissent que postérieurement aux installations qui suivirent les mouvements des tribus indo-européennes à travers l’Iran, les vallées de l’Indus et du Gange, jusqu’aux montagnes de la Birmanie, pour se distribuer, d’autre part, en Europe, dans des conditions qui nous sont inconnues.

Pour l’aventure des migrations humaines, nous avons les savantes hypothèses de la philologie. En toutes matières, le génie peut errer (Descartes, Cuvier nous l’ont fait voir), aussi bien que nous éblouir. De très précieuses remarques nous sont fournies par l’étude comparée des développements du langage. Ici, je ne saurais les aborder.

Dans sa consciencieuse Histoire de l’Asie, M. René Grousset inaugure son étude par une note sur l’origine des Indo-Européens, où les migrations du Pamir sont traitées par prétérition pour mettre en relief « le berceau baltique (Lithuanie, Pologne) des peuples parlant des langues européennes ». Une autre hypothèse substitue à la région baltique, pour point de départ des Indo-Européens, les plaines de la Russie méridionale au nord de la mer Noire, sur les bords du Dnieper, entre le Danube et la Volga. De là, l’avant-garde orientale serait partie vers l’Asie en deux groupes : les Indo-Iraniens par le Don, la Basse-Volga et le Caucase, et les Hittites adorateurs — comme les Indo-Iraniens — de Mithra et de Varouna dont les noms figurent sur les inscriptions de Boghaz-Keui, par la Thrace et le Bosphore. Le reste des tribus indo-européennes se serait dirigé, par la plaine de Hongrie, vers l’Europe méridionale et occidentale : les Grecs vers les Balkans, les Italiotes vers les Apennins, les Celtes vers l’Allemagne et la Gaule [35]. Trop de précisions en de telles matières ne vont pas sans de graves chances d’errer.

Beaucoup acceptent, jusqu’à nouvel ordre, ce thème ingénieux, appuyé de quelques indications positives. Il paraît bien acquis que les migrations dites indo-européennes, au lieu de remonter à des temps quasi fabuleux, furent de date relativement récente, peut-être de 1500 à 2000 ans avant notre ère. Cela aurait-il pu suffire aux développements des formations de nos jours ? Quant aux migrations qui les précédèrent, qu’en pouvons-nous savoir ? Tous ces mouvements, dont les causes profondes nous sont inconnues, se relient, de nécessité, les uns aux autres en des formes indéterminées.

En résumé, il est possible que, postérieurement à la fin du moyen empire égyptien, une partie des races indo-européennes, de langue aryenne (race nordique blonde des anthropologistes), ait quitté la région baltique pour descendre dans les plaines de la mer Noire. Une communauté d’origine entre Indiens et Baltes paraît attestée par des affinités notables entre le Lithuanien moderne et le sanscrit. Le reste des groupements, venu on ne sait d’où, aurait continué sa marche, après des stations qui purent durer des siècles, tantôt peut-être dans la Russie méridionale, tantôt dans le Pendjab envahi par la vallée de Caboul, ou le peuple indien proprement dit se constitua avant de passer du bassin de l’Indus dans la vallée du Gange, marquant la succession des temps védiques, cependant que les Dravidiens reculaient peu à peu pour s’installer dans la résistance passive où ils se sont maintenus. C’est à peu près tout ce que nous pouvons dire présentement de ce fameux « Berceau des Aryens » dont parlent les légendes Achéménides. Espérons que des informations nouvelles se préciseront quelque jour. Nous aurons peut-être alors des lueurs sur ces Baltes, chargés d’une telle puissance d’avenir. Comment se trouvaient-ils en ce pays ? Quels événements les y avaient amenés ? Observation et imagination s’obstineront toujours de compagnie à vouloir remonter le cours des âges.

Entre les troupeaux de primitifs et les groupements ethniques à muer plus tard en agents de civilisation, des abîmes d’obscurité demeurent. Même le lien des filiations ultérieures nous échappe-t-il souvent depuis les principales formations dont le souvenir s’est chanceusement conservé. N’est-ce pas une notable surprise de découvrir les mêmes développements de légendes, de tableaux, dans les grands poèmes de l’hellénisme et de l’Inde ? Chacun peut lire le Ramayana, qui dit la guerre des Géants, des Titans, des monstres aux cent bras contre les Dieux émanés de Brahma, secourus des singes magiciens dont le chef, Hanuman, accomplit de tels exploits qu’il en est demeuré Dieu du panthéon hindou. Le poème suggérerait plutôt des rapprochements avec la théogonie d’Hésiode, si personnages et scènes du drame n’évoquaient directement, à maintes reprises, des souvenirs de l’Iliade. Les Grecs, pour maintenir l’originalité de leur gloire, disaient qu’on avait « traduit Homère dans l’Inde ». N’était-ce pas confirmer la ressemblance des fictions ?

Et l’hellénisme n’est pas seul à rencontrer dans l’Inde la source de ses révélations. Le christianisme, à son corps défendant, doit reconnaître que l’idée d’une « incarnation » de la Divinité lui est venue de l’Inde où elle est de littérature courante, aussi bien que la Trinité (Trimourti). Rama, incarnation de Vichnou, faisant acte de « rédempteur », nous montre encore de quelles antiques traditions le dogme chrétien s’est inspiré [36].

Il ne peut être ici question d’instituer un débat de philosophie entre des cosmogonies, étrangères à l’observation, qui sont, avant tout, des élans de poésie. Seuls, les Védas ont pu joindre, aux suprêmes beautés de la poésie créatrice, les spontanés jaillissements de la plus haute philosophie.

Jadis, comme je l’ai fait voir, des hommes se levaient, poètes avidement écoutés, offrant à la candeur des foules l’émerveillement des légendes ancestrales dont le roman était le meilleur titre à l’enthousiasme universel. L’accord s’établit sur ce thème que le monde a sa raison d’être dans l’homme, sous la domination de personnalités surhumaines qui n’étaient et ne pouvaient être que capricieuses figures d’un agrandissement d’humanité. En ce vaste domaine, toutes les fantaisies pouvaient se donner carrière. Elles n’y ont pas manqué.

Ces cosmogonies imaginaires — poèmes fondus au hasard d’un syncrétisme de rencontre [37] — ne pouvaient avoir que l’autorité d’une fiction qui s’imposait par le lyrisme plus que par le sens imprécis des termes d’inconnaissance et de méconnaissance mêlées. J’ai dit que le chant, c’est-à-dire la simple émission de voix, plus prompte que l’articulation, a dû précéder le langage comme expression d’émotions en chemin vers l’idée. L’interprétation purement musicale n’a-t-elle pas gardé le grand charme d’harmonies de nous-mêmes fort au-dessus des sèches formules du langage articulé ?

Avec tout son cortège de tons, de cadences, et de métaphores, dont l’éminent mérite est de se tenir a distance de toutes précisions, la poésie — rythme du verbe articulé — mêla plus tard aux sonorités du nombre les notes de la parole scandée. C’est le temps des aèdes, récitateurs et chanteurs, avec la liberté d’improvisations qui pouvaient se glisser dans le thème au gré des auditeurs, suivant l’occasion.

En revanche, souvent se perdaient des parties, défigurées par d’infidèles transmissions. Pour des attributions d’auteur, c’était déjà beaucoup de grouper des œuvres diverses sous le nom d’un même personnage, qui, parfois, obtenait cette rare fortune sans même avoir pris la peine d’exister. Nous n’en savons pas plus d’Homère que d’Orphée, même en acceptant la tradition d’Onomacrite qui colligea les œuvres dites homériques par ordre de Pisistrate, et nous transmit l’attribution hypothétique du petit poème où il est fait mention du « vieillard aveugle » de Chio [38]. Hésiode nous offre plus de réalité.

Alors l’humanité, contente de sentir, ne s’arrêtait guère aux conditions de la connaissance. Il n’y avait pas d’autre façon d’apprendre que d’écouter qui avait à dire. Et avait à dire quiconque était capable d’imaginer, de rêver, c’est-à-dire de créer, de son propre fond, des tableaux dont le monde, mal interrogé, ne pouvait lui fournir que les apparences. Cela n’empêche pas qu’il n’y ait d’importantes parties d’observation dans Homère [39].

L’orphisme, avec ses fragments, authentiques ou non, ne nous offre rien au delà de ce que feraient des répliques d’Homère. Hésiode, toutefois, a vivement saisi les aspects changeants du poème humain tel qu’il le pouvait concevoir.

La cosmogonie du poète d’Ascrée est, comme il l’a proclamé lui-même, une théogonie, c’est-à-dire une création ordonnée de Puissances divines qui s’engendrent les unes les autres dans des symétries d’humanité.

D’Hésiode et d’Homère, avec leurs invocations aux Muses, le Cosmos est de poésie, comme de métaphysique et d’autorité sociale chez Manou, comme de logique déductive pour Moïse. L’argument du drame disposera les scènes en des cadres diversement conçus. L’imagination fournira toujours la trame du poème, tandis que la personnification des mots se subtilisera aux labyrinthes des entités métaphysiques, ou se perdra dans les glaces d’une philosophie mathématique qui met la vie humaine en équations sous l’œil de Spinoza.

Hésiode et Homère sont des chantres, comme Lucrèce lui-même, précurseur du thème positif par le moyen d’observations postulées. Manou, Zoroastre, Moïse, des poètes dont l’imagination s’ankylose aux rigides formules du législateur. Avec les Travaux et les fours, Hésiode essaya de rattacher, plus ou moins vaguement, ses conseils d’empirisme (sans fondement dogmatique) à l’ordre des activités humaines dérivant de sa théogonie. Ce qu’il nous en dit montre parfois qu’il avait mieux vu que rêvé.

Pour le roman propre des cosmogonies, la puérilité en est si flagrante que nous en serions déconcertés sans la tradition qui plonge ses racines au plus profond de notre mentalité. Qu’on nous apportât aujourd’hui, comme une nouveauté, les fables toutes nues des livres saints de tous pays, ce ne serait partout que haussements d’épaules. Tandis que, ressassées, dès l’enfance, dans un fatras de remplissage approprié, l’âge mûr, lui-même, trop souvent n’y peut répondre que par des assentiments automatiques de réflexes, sans examen. Et quand l’homme, plus tard, pourrait être tenté de regarder au delà, déjà le trouvons-nous machiné par l’accoutumance au verbe « intangible » qui circule de toutes parts à titre de pensée.

J’ai gardé le très vif souvenir de la sorte de foi que j’attachais aux contes de mes premières années. J’en voyais les personnages vivre, et l’idée d’une distinction entre leur existence fictive et la réalité vivante ne me venait même pas à l’esprit. Peau d’Âne, ou Riche-en-Cautèle et Louis-Philippe me paraissaient sur le même plan d’existence. Pour les esprits puérils, les figures des épopées divines se réalisent encore aujourd’hui d’identique façon. Peut-être étonnerait-on maint habitué des cabinets de lecture en lui apprenant que les Trois Mousquetaires, devenus presque historiques, n’ont jamais existé.

Nous avons sous les yeux l’antre de Zeus, en Crète, l’abri rocheux de Délos (de fabrication humaine) [40] où Léto donna le jour à Artémis et à Apollon, le chemin, qui se divise en trois, où Œdipe tua son père, la Mycène d’Agamemnon, la Tyrinthe d’Héraklès, les palais de Knossos, de Phaistos, l’antre de la Sibylle de Cumes, les roches Hyampées de Delphes d’où Esope fut peut être précipité, le Sinaï de Moïse, le mont Ararat de Noë, la grotte de Bethléem et le Golgotha de jésus, le Roncevaux de Roland avec l’entaille de Durandal au rocher, autant de témoins subsistants de légendes réalisées qui invitent aux thèmes où la froide analyse de notre temps exercerait trop de ravages. La foule ne s’en embarrasse guère. Ces témoignages n’ont de valeur pour elle que par la puissance du rêve qui s’y trouve attaché.

Ce que nous avons d’Homère ne remonte pas à beaucoup plus de trois mille ans. Que dire des âges antérieurs dont il fut l’expression plus ou moins fidèle, sans parler des temps insondables qui avaient précédé ? Si l’homme de la Chapelle- aux-Saints a cinquante mille ans [41], comme le disent quelques-uns, combien de millénaires d’inconnu avant les premières traces d’une humanité accrochant aux rochers de vagues signes d’interprétation où subsistent des lueurs d’inexprimables pensées ?

Ce qui nous manque surtout pour saisir les véritables proportions des choses, c’est un ajustement de nos mètres humains aux proportions des phénomènes. Ne fut-il pas tout naturel de demander aux dimensions de notre propre corps l’étalon de nos mesures : pouce, pied, pas, coudée ? Innocemment, Moïse voulut une journée de genèse pour des formations ultra-millénaires que, d’ailleurs, la Toute-Puissance de Jahveh aurait pu aussi bien accomplir dans le temps d’un éclair. Dès que nous arrivons à déterminer les distances des astres et la durée de leurs révolutions, les chiffres nous confondent. Pour les simples sédiments planétaires, le géologue exige des mesures de temps où nos mètres sont vite perdus. De même pour l’histoire de l’homme, ou le cours des âges lointains nous déconcerte parce que nous rapportons toutes périodes à l’étalon de notre journée, tandis que l’immense étendue des temps sans histoire échappe au cadre de nos mensurations. De toutes parts nous débordent l’espace et la durée.

Comment, au seuil de ces abîmes, la jeune humanité, irrépressiblement émue du caractère « divin » des affabulations dont le chef de famille accepte et même revendique l’autorité, n’aurait-elle pas employé le meilleur d’elle-même à perpétuer la tradition suivie de père en fils sur la matière capitale de sa propre existence ? Chez tous les peuples de la terre, aucune hésitation. Aucune résistance même ne serait concevable si l’homme-enfant n’avait grandi, si l’esprit humain n’avait évolué. Le dogme nous veut une âme immuable, et l’homme qui, par elle, doit vivre, décidément se meut : c’est la clef du conflit.

La difficulté capitale est que l’évolution de l’esprit devance de trop loin l’élimination correspondante des émotivités de notre compréhension primitive. Après avoir contrarié le progrès de la connaissance, le Mos Majorum (la coutume du nombre) se cantonnera dans ce qui subsiste des forteresses de méconnaissances pour tenter d’accommoder à ses convenances les déchets de fictions trop évidemment menacés par les heurts d’une observation lente à se consolider. De là toutes ces contradictions de la vie qui mettent si cruellement aux prises ce que nous pensons, ce que nous disons, ce que nous faisons. Redoutable enchevêtrement des phalanges de rêves, d’idées, de volontés, ou toutes les confusions intellectuelles, tous les intérêts sociaux se rencontrent pour obscurcir les timides lueurs d’une brumeuse aurore de vérité.

Ainsi les complexités d’évolutions en viennent à s’accumuler, à progresser, à se réaliser dans leur puissance, renouvelant sans cesse l’homme du devenir, par une activité mentale où s’accroît la personnalité du penser (avec ses inévitables tendances à différer), cependant que les légendes cosmogoniques de premier jet ne se fixent peu à peu par leurs symboles que pour être progressivement dépassées. Nuit polaire d’âges incalculables, d’où le phénomène de la conscience est issu par des achèvements de sensations associées en état continu d’évolution.

Si l’on vient à s’aventurer dans les cosmogonies de nos présents sauvages (Indiens d’Amérique, Polynésiens, etc…), on découvre que les thèmes diffèrent moins que les affabulations. Les mêmes impuissances se heurtent aux mêmes difficultés de connaître, aux mêmes contours de rêveries, tandis que des mythes grossiers donnent cours à toutes broderies d’imagination venues du fond commun. Comment retrouvons-nous chez les Algonquins le corbeau de Noë ? En pareille matière, on doit s’attendre à tout.

Les Australiens, dit-on, n’auraient pas de cosmogonies. Irrémédiable aveu d’infériorité ! Les Indiens de l’Amérique du Sud n’en ont que des traces : marque indélébile d’une inertie mentale caractérisée. Toutes les cosmogonies ont ce trait commun de tendre à réduire l’univers au plus petit nombre d’éléments originels. Le simplisme de l’ignorance, comme la complexité de la connaissance, est en quête d’unité. Babylone nous offre deux cosmogonies opposées, dont l’une invoque l’eau, l’Océan, à titre d’élément primaire. L’Océan cosmique se retrouve dans l’Inde, en Égypte, en Grèce. Cependant, au long de la vallée du Nil, différentes cosmogonies se sont fait jour. À Éléphantine nous rencontrons l’œuf cosmique de l’Asie [42], sorti de la boue du Nil, tandis qu’à Memphis on nous représente la terre comme sculptée par l’ouvrier divin.

Il se comprend assez que le golfe Persique et les deux fleuves de la Mésopotamie soient demeurés la clef des rêves babyloniens. La Perse, avec son dualisme zoroastrien [43] d’Ormuzd et d’Ahriman au combat pour les victoires successives du bien et du mal, a, au moins, le mérite d’une recherche de généralisations. Deux Dieux suprêmes, non sans l’obligatoire accompagnement d’une multitude de sous-Divinités, c’est à quoi se résigne l’ambition théologique de l’unité Zoroastrienne qui ne peut être satisfaite chez nous que par l’installation d’une Trinité.

L’Égypte de culte solaire, comme l’Iran lui-même, se découvre féconde en mythes ingénieux exigeant des rites formellement réglés dans une pauvreté d’invention métaphysique qui atteste des insuffisances de besoins mentaux.

Nombreuses sont les cosmogonies de la Grèce. L’élément primordial est l’Océan pour Homère, la Terre pour Hésiode, l’Air pour Épiménide, l’Éther pour les Rhapsodes, etc., etc… Un ordre des éléments se cherche au gré des imaginations, attestant un besoin supérieur de coordonner. Les cosmogonies des poètes s’opposent à celles des métaphysiciens. Dans les fragments dits d’Orphée, dans Hésiode, dans Homère, dans Phérécyde [44], maître de Pythagore, avec sa métempsychose, nous ne pouvons que retrouver des éléments analogues à ceux de l’Inde, parmi des générations de Divinités en plein essor. Cependant une poésie de métaphysique, c’est-à-dire d’un jeu d’abstractions réalisées représentant des personnalisations de l’inconnu, devait s’offrir aux esprits sous l’aspect d’un achèvement supérieur. Pour de tels exercices, le rêve ouvrait un assez beau champ d’envolées. Aussi l’Hellène, engagé sur la pente des formations orientales, se trouva-t-il maintenu, par ses philosophies, dans la tradition hindoue de métaphysiquer l’univers, après l’avoir mythisé.

Préparée depuis longtemps, l’heure d’une philosophie expérimentale de l’univers s’annonçait. Des temps les plus lointains, l’Ionie, mère des pensées, avait, par Thalès de Milet, fait dériver les simplicités du culte hellénique vers les spéculations d’un panthéisme d’Asie. Empédocle, Démocrite, Épicure, Anaxagore, en des doctrines de réaction contre les mythes poétiques des aèdes, avaient, en somme, rédigé les épitaphes des Dieux de l’Olympe. Platon, et Aristote lui-même, en quête de la nature des choses, avec leurs futurs disciples, juifs ou chrétiens, devaient achever d’ensevelir les vieux poèmes « païens » sous les débordements d’une métaphysique explicative, qui acceptait de « raisonner » l'irraisonnable, dans la recherche des phénomènes du Cosmos.

Les poursuites contre Anaxagore et Aspasie, le procès de Socrate ou l’on s’abstint prudemment des revendications de doctrine, furent le désastre des Dieux que le terrible raisonneur avait mis en mauvaise posture. De ce même Socrate, de ce même Platon, poète et métaphysicien redoutable, allait surgir le renouveau d’un culte d’Asie devant lequel nos bons Olympiens, déjà sans défense contre le fer de Diomède, allaient s’effondrer.

Aussitôt que Socrate, par une incomparable dialectique, eut sapé les piliers de l’Olympe, l’exaltation hypermétaphysique se donna champ par un platonicisme de surenchère. Cosmogonies des stoïciens, des péripatéticiens, d’Épicure, ne pouvaient apporter que des affirmations, laissant Aristote, par anticipation, prisonnier des chrétiens. Philon d’Alexandrie émerge, pour associer l’idée de Dieu à celle du mouvement, annoncer l’unité de la substance indestructible, professer que la création continue et continuera toujours. Par Plotin, cependant, le mysticisme hindou retrouvera quelque chose de son antique essor jusque chez les Esséniens, les Gnostiques, et tant d’autres, pour le malheur du Moyen Age et le nôtre. Sans livres sacrés, sans dogmes, sans clergé, sans traditions mystiques, Grecs et Romains, embarrassés de leurs Dieux, s’étaient mis en déroute au travers des massacres du Cirque. Fidèle à la tradition des Césars, Rome chrétienne, un jour, prétendra retenir d’une main violente le gouvernement des intelligences en un absolutisme d’autocratie cultuelle pour la mise en œuvre de la conquête des Gentils par saint Paul.

On nous dit que ce fut un « progrès » de n’avoir plus qu’un Dieu. Est-ce donc bien certain ? Où trouver le « progrès » de l’oligarchie à l’autocratie divine ? N’est-ce pas l’absolutisme toujours, avec toutes les formes d’asservissement qui en sont le résultat ? Je vois, au compte des « païens », la condamnation d’Anaxagore et la mort de Socrate. Il est aujourd’hui reconnu que c’est surtout la résistance au culte de César [45], humaine dégénérescence de Zeus, qui a surtout fait couler le sang des martyrs. À la charge des mêmes chrétiens, hélas ! mêmes spectacles vont s’offrir. Comment et combien développés ! Des supplices, des in pace, des massacres d’hérétiques, des guerres de religion, des bûchers, une somme si formidable de tueries qu’elle échappe à toute évaluation. N’est-ce pas comme hérétique que Jeanne d’Arc fut brûlée par ceux-là même qui, aujourd’hui, ont l’audace de l’exploiter ? Œuvre d’un Dieu d’amour, le christianisme nous doit compte de Giordano Bruno, de Berquin, de Dolet, de Servet, de Vanini, de combien d’autres ! Et qu’est-ce que les « guerres de religion » elles-mêmes auprès des tortures de l’éternité ?

C’est que la liberté de conscience a été trop longtemps assaillie avec la dernière fureur par toutes les armes de l’homme et de sa Divinité. Rien de ce qui peut imposer silence aux libres activités de la connaissance, et seconder ainsi le règne de la fiction, ne fut épargné. Faveurs ou brutalités extrêmes des gouvernements, des églises, des salons, de l’école et de la rue. Le déchaînement de toutes les violences, quand la raison ne voulait pas céder. La prison perpétuelle pour Galilée après abjuration. Quel effroyable aveu d’impuissance, quand le « juge » dut se rétracter ! Admirons comme nos « élites » cultuelles en prennent aisément leur parti !

Pour en arriver où ? Au désarroi du dogme, incapable de forcer la conscience profonde, tandis que la connaissance expérimentale honnie, maudite, persécutée, et pourtant destinée à la victoire finale, nous montre ses fiers cortèges d’esprits audacieux, mais tranquilles, en route vers la libération de l’humanité. On prie encore aujourd’hui, dans l’affolement du danger, pour demander la fin d’une tempête, d’un tremblement de terre, c’est- à-dire un renversement cosmique de phénomènes naturels. Mais, déjà, on processionne beaucoup moins pour obtenir de la pluie dans la plaine, depuis qu’on a des moyens « scientifiques » d’irrigations.

L’hellénisme, à qui nous devons le meilleur de notre formation mentale, nous a légué, comme trésor, les conceptions philosophiques de l’Asie animées de mythes de tous ordres, laissant les préceptes de morale naturelle aux analyses des gymnases, hors des Divinités dont l’office paraissait être d’éperonner la vie plutôt que de la déterminer. Jamais la question d’un au-delà ne fut plus délibérément écartée. Que peut-on dire des vagues aspects d’une ténébreuse hallucination des enfers où Ulysse et sa mère ne purent trouver que des occasions de gémissements ?

Aux écoles philosophiques revinrent les constructions de toutes vues générales, dans l’ordre de l’individu et des groupements sociaux. L’Iliade, avec son bouclier d’Achille, nous a laissé l’admirable tableau des développements humains en leurs premiers essors, tandis que se déroulent, au cours du poème, les suggestifs spectacles des Dieux et des guerriers d’avant la philosophie [46]. Après les travaux de la guerre, l’Odyssée nous apporte les vues tumultueuses des agitations de la paix. Là encore, les aèdes se trouvent-ils les premiers annonciateurs d’une vie générale du monde. À travers tant d’aventures, pas un seul méditatif ne se rencontre sur le chemin d’Ulysse. Des rois, des guerriers, des chanteurs, des Déesses, des monstres, tous les prodiges, sauf celui d’humains occupés à philosopher.

Quelles règles d’activité ? La violence, la ruse et le mensonge dont Hésiode recommande innocemment d’appâter les auditeurs. Quand Ulysse demande l’hospitalité à quelque grand personnage, celui-ci veut savoir qui il est, d’où il vient. Le héros s’empresse d’attester les Dieux qu’il va dire toute la vérité, et se lance aussitôt dans un océan de fables. Veut-il vanter le père de Pénélope, il le montre « facile en serments », et cela lui suffit pour louange décisive. Lisez comment, en quittant Troie, il pilla et massacra les Ciconiens, quoique la guerre fût finie, et par la seule raison qu’ils se trouvaient sur son chemin. Les Dieux ne lui pardonnaient pas quand il s’attaquait à leur descendance, comme dans le cas de Polyphème, mais pour des Ciconiens, l’Olympe restait sans émoi.

« Connaissance » d’imagination et morale d’empirisme marchaient de compagnie. Oreste tue sa mère parce qu’elle a tué son père, et il obéit en cela même aux conseils d’Apollon. Mais, déjà, la loi du talion ne peut être le dernier mot de la justice humaine, car les Euménides s’élancent à la poursuite du meurtrier. Au jugement final, l’Aréopage lui-même tient l’issue en balance : il faudra l’intervention divine d’Athéna elle-même pour un acquittement de faveur.

J’ai pris acte de la puissante envolée de métaphysique platonicienne, aidée du naturalisme d’Aristote, quand il fut reconnu que les plus belle spéculations de la philosophie ionienne, à base d’éventuelle positivité, échappaient à toute vérification. La poussée générale de l’école d’Alexandrie conquit d’élan tout notre Moyen Age, et domine encore le christianisme d’aujourd’hui. Platon, poète de la métaphysique, et Aristote, en quête de la nature, demeureront au rang des grands esprits. L’un par l’audace de l’imagination la plus subtilement affinée, l’autre par une recherche raisonnée des positivités entrevues ne pouvaient que s’enliser dans les formules mystiques de l’abstraction réalisée. Affranchi d’un contrôle d’expérience dont le jour n’était pas venu, le rêve poético-philosophique pouvait ainsi se donner des ailes. De son propre effort Platon créa un monde métaphysique d’idées-entités, auquel Aristote, hors d’état de construire encore un Cosmos d’observation, ne put qu’essayer d’adapter ses coordinations d’expérience. Puissant contrefort de l’Église romaine, la métaphysique platonicienne nous est demeurée. Pour la surciseler, la parfaire, sous couleur de l’accommoder à l’expérience, nos modernes distillateurs de transcendances épuisent en ce moment leurs suprêmes efforts.

Je ne m’attarderai pas aux Romains qui furent une expression de force que l’arrogance verbale du « droit » tenta vainement de consolider. Ils eurent, toutefois, le grand mérite de se mettre à l’école de la Grèce pour en faire profiter, avec eux-mêmes, cet élan de civilisation occidentale dont Athènes avait été l’initiatrice sous l’impulsion de l’Asie. Leur religion hellénisée manque du souffle des originaux. Varron, Cicéron, Virgile sont bien supérieurs à leur philosophie, et Lucrèce, avec son rythme classique, se présente pour un raccourci de conjectures positivement orientées [47]. Œuvre vaine. Julien lui-même, avec son Roi-Soleil, se détournera de Lucrèce pour revenir au grand mythe d’Asie.

Tout ce monde, en somme, se rue, selon les mouvements des victoires militaires ou des décompositions de décadence, au drame suprême du conflit d’une religion — morte dans les esprits mais maîtresse encore du verbalisme social — avec le suprême essor du rêve asiatique qui, sous les espèces d’une hérésie juive, manifestait un « insupportable » mépris de l’État païen.

Parce que le christianisme ne fut, en effet, qu’une hérésie tardivement entée sur le vieux tronc biblique, il n’a point de cosmogonie propre — tenu de se contenter, comme l’Islam prochain, de la genèse de Moïse. Ce n’était pas là-dessus que le débat pouvait s’engager avec le Romain indifférent à des fictions entre lesquelles il n’avait souci de choisir. Les Dieux eux-mêmes ne l’intéressaient que par leurs suggestions d’utilité politique et sociale. Le refus d’un hommage cultuel à la Divinité impériale, voilà ce qui relevait des bêtes du cirque. Le chrétien mourait pour avoir refusé à César divinisé le grain d’encens qui était un outrage au Dieu des Évangiles, jusqu’au jour où, cartes retournées, les fidèles de la doctrine d’amour universel noyèrent dans le sang leurs propres hérésies, en des âges d’horreurs dont les cruautés de la Révolution française ne sont que le retentissement éducatif.

Cependant, tôt ou tard, l’heure vint où l’autorité des grands poètes charmeurs dut présenter ses comptes à une élite anxieuse d’un contrôle de vérification. Grave trouble d’une accoutumance intellectuelle qui mettait son orgueil à n’y pas regarder de trop près. Entre l’affirmation hasardeuse, mais impressionnante d’appareil, et le timide essai d’une incertaine observation des apparences, il y avait si loin que, pour la foule, l’abîme paraissait impossible à combler. Aujourd’hui même, pourrait-on dire que cet état d’esprit ait très profondément changé ?

Depuis les premiers vagissements du primitif, l’argument de notre drame intellectuel demeure en ses grandes lignes. L’Asie en a gardé le souvenir dans la légende de l’arbre de la connaissance dont les Dieux s’acharnent à défendre le fruit contre les assauts de l’investigation humaine, qui aboutirait, comme Jahveh lui-même en fait l’aveu naïf, à égaler l’homme aux Dieux. Quelle surprise de rencontrer jusqu’en Chine ce même sentiment d’anthropomorphique jalousie chez la Divinité. Innocence du Créateur, rival de sa créature qu’il craint d’avoir mis en voie d’un trop bel achèvement. Il a eu, depuis ces jours, le temps de se rassurer.

Même après le prodigieux effort exigé pour nos premières coordinations de connaissance, on ne peut qu’admirer l’audace ingénue des hommes qui, sans rien soupçonner encore des véritables données du problème, se sont précipités, tête basse, dans l’incohérence émotive des explications de l’inexplicable. Je ne m’étonne point qu’ils aient réussi à imposer leurs thèmes d’imagination à des imaginatifs. Ce qui pourrait surprendre, c’est que des hommes « éclairés » de notre temps en soient encore à tenter de maintenir des rêves périmés contre des connaissances d’observation toujours soumises à tous recoupements.

En somme, le monde à construire par des volontés de Puissances surhumaines, ce n’est pas une si grande affaire lorsqu’on ne redoute pas d’affirmer, après avoir paralysé la vérification. Puisqu’on ne s’embarrassait pas de dire ce qu’on était hors d’état de connaître, les énonciations intuitives devaient fatalement conduire aux mêmes constructions de théogonies, si riches de noms et si pauvres d’idées, pour choir dans les formules de la métaphysique — fausse monnaie d’idées par manque d’étalon.

La conception du contrôle expérimental a prévalu, ou plutôt est en train de prévaloir. Si puissante qu’elle se montre dans l’ordre de la connaissance, elle demeure non avenue, et même impertinente, dans le domaine de l’imagination. Les preuves d’expérience sont requises dans les formations de la pensée, mais exclues des figurations du rêve. Sur cette antinomie fonderons-nous deux vies de discordances conduisant au désarroi de l’intellectualité ? Ou l’unité du Moi triomphera de cette incohérence, ou le plus beau de nos forces vives ne pourra que s’y épuiser.

Les pensées de l’Inde.

Il serait vain de comparer les suprêmes luttes de l’hellénisme romain contre le christianisme de Judée avec l’effondrement des Brahmanes sous la poussée bouddhiste, suivie du retour offensif des Dieux védiques dont le flot, par contre-coup, submergea le sédiment bouddhique, déjà vieux d’un millier d’années.

Des siècles d’une autocratie religieuse, telle qu’il ne s’en est pas rencontré de plus méticuleusement despotique, avaient épuisé jusqu’à l’inertie des peuples de l’Inde plus enclins au rêve qu’à l’action. Vainqueurs de la caste nobiliaire des guerriers (Kshatwyas), les Brahmanes, après une répression qui fit couler le sang à flots, ne pouvaient qu’abuser d’une puissance sans contrôle jusqu’au jour où la révolution les aurait désarmés. Après maints signes précurseurs, la révolution bouddhique se fit jour, mais de philosophie naturelle plus que de réaction politique, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre en d’autres pays.

La métaphysique panthéiste de Kapila eut l’honneur de fournir le thème de cette rénovation. Sans âme, sans Dieu, sans prière, le bouddhisme cherchait sa voie au delà du Véda, codifiant les lois de la transmigration des êtres symbolisée par l’image de la Roue des Choses. Réaction de métaphysique naturaliste, le bouddhisme, après la brillante période de l’empereur Açoka, s’usa par la résistance permanente des vieux mythes sous-jacents, puis s’évanouit au renouveau du panthéon brahmanique soutenu des écritures sacrées si longtemps en sommeil [48].

Pour quelque raison que ce soit, le phénomène religieux de l’Inde ne s’est pas confiné dans l’immense plaine de la mer à l’Himalaya, et du Brahmapoutre à l’Indus. Entre l’Inde et l’Iran, les échanges de pensées remontent aux temps les plus lointains. L’origine iranienne de la plus ancienne écriture indienne paraît établie. À beaucoup d’égards, la Perse et l’Inde sont d’un même développement. Zoroastrisme, de temps plus reculé, jaïnisme, bouddhisme, sont de l’histoire préchrétienne, dont le christianisme, hérésie judaïque, fut le retentissement occidental. Le grand empereur indien, Açoka, à cent ans d’Alexandre, déclencha le mouvement de ses missions bouddhistes en Égypte, en Grèce, en Syrie, alors que le royaume bactrien, issu de la conquête alexandrine, sculptait les figures gréco-bouddhiques du Gandhâra et frappait des médailles avec des légendes en langue grecque ou indienne. On a reconnu dans les inscriptions des piliers d’Açoka l’inspiration des textes achéménides propre aux inscriptions de Darius. Ménandre, grec authentique, l’un des princes de la dynastie bactrienne [49], se convertit au bouddhisme. Une révolution s’annonçait dans les esprits. La pensée chrétienne était en chemin.

Nous assistons ainsi au développement de la grande et profonde poussée d’Asie, qui, par la propagande de saint Paul, s’annexant les livres sacrés du judaïsme, va envahir et déborder, d’une puissance nouvelle, le bassin de la Méditerranée. N’a-t-on pas reconnu, dans l’un des rois Mages qui vient adorer l’enfant-Dieu dans sa crèche, le roi Gondopharès dont le royaume s’étendait jusqu’à la rive orientale de l’Indus ? Ainsi nous pouvons suivre le cours d’un des plus grands phénomènes de notre évolution historique, le prodigieux élan d’une irrésistible lame de fond, en bouillonnements d’idéalisme asiatique, qui s’en va déferler aux rivages méditerranéens, pour submerger des houles du christianisme, et plus, tard de l’Islam, la merveilleuse floraison de la culture gréco-romaine [50]. Encore faut-il, pour tout achever, faire apparaître les puissantes réactions extrême-orientales qui jetèrent le bouddhisme indien jusqu’en Chine, jusqu’au Japon, jusqu’à la presqu’île malaise, pour boucler la boucle d’émotivité planétaire [51], et consommer un achèvement humain surpassé seulement par l’adhésion unanime que réclament, et obtiendront, les énoncés formels de la science positive.

Trop naturelle est la tendance de se reporter du brahmanisme originel à ses retentissements dans l’histoire, pour y découvrir des traits de survivance dans les cultes qui en sont dérivés. Le grand phénomène védique est à peine en voie de s’éclaircir, et c’est défigurer cet incomparable mouvement d’évolution mentale, aux suprêmes hauteurs de la pensée humaine, que d’y chercher les fondements d’un débat purement doctrinal, quand la doctrine n’y apparaît qu’à travers l’émotivité. Sans doute, l’uniformité organique des entendements divers commande des traits communs d’intellectualité. Mais là n’est pas la source originelle des mouvements d’humanité qui jettent l’homme, d’un cœur irréductible, aux bêtes du cirque, aux tortures des échafauds. On n’affronte pas communément le fer et le feu pour un problème de science pure. Le reniement de Galilée l’a fait voir. Un savant sacrifiera sa vie, heure par heure, à l’élaboration d’un énoncé d’expérience. En même temps, il vous fera trop souvent toutes les concessions de formules religieuses qui le mettront en paix avec la part de conventions sociales dont il a besoin pour la poursuite de son labeur. Cependant, des grands émotifs donneront tout pour une idée à faire vivre. Rien ne leur coûtera pour la promotion d’un état de volonté supérieure auquel ils ne revendiqueront même pas la gloire d’avoir collaboré.

Rien ne serait donc plus vain que de chercher, en dehors de quelques traits rituels, des enchaînements de pure spiritualité dans les grands mouvements religieux qui ne se sont succédé que pour s’opposer, s’excommunier. Une bonne histoire des hérésies chrétiennes et de leurs développements de croyances nous ferait apparaître pour quelles misères de verbalisme nos dogmatiques se sont entre-tués.

Cependant, toute féconde en miracles, l’Inde brahmanique, initiatrice, s’est révélée maîtresse des civilisations à venir par ses conceptions géniales de la roue cosmique et de la métempsychose dont la science moderne n’a eu qu’à modifier légèrement les postulats pour formuler sa loi d’universelle évolution. Ici la métaphysique de l’Inde fut tout près de rejoindre la positivité. Quand on la voit s’achever du doute védique, d’où dérive l’universelle pratique d’une philosophique tolérance, il faut bien reconnaître qu’aucun pays n’a occupé une si éminente place dans l’histoire de la pensée, Que nous importe-t-il que la métaphysique hindoue ne veuille rencontrer dans le monde qu’illusion et mensonge, tandis qu’elle découvre l’absolu dans l’être en soi ? Interversion des rapports du cadre cosmique et de l’homme qui y est inclus. Méconnaissance originelle des activités élémentaires, qui fut, pour des raisons que j’ai dites, le premier fondement des plus anciennes « philosophies ». En revanche, lorsqu’il nous est annoncé que « l’acte est la résultante morale d’une série incommensurable d’actes antérieurs, et le point de départ d’une série incommensurable d’actes qui en seront les effets indéfiniment transformés » [52], nous sommes au cœur de la doctrine de l’enchaînement universel.

La métempsychose prétend-elle en conclure que le système d’activités qui constitue la personnalité temporaire doit se transformer en un autre système qui le continue en constituant, dans la succession des êtres, une nouvelle personnalité temporaire pour les rétributions de toutes responsabilités, cette vue déformée du Cosmos (brahmanisme et bouddhisme) a au moins l’avantage de placer l’homme dans un cadre cosmique de positivité, tandis que la métaphysique ne peut vivre qu’au cœur de l’irréalité. Le Karma (Eros), dont s’exclament les simples, se réduit à l’enchaînement des puissances de l’acte déterminé, qui développe immédiatement ses conséquences. C’est la fatalité de l’énergie cosmique sur laquelle nous n’avons de prise que par les actions méritoires qui nous permettront d’échapper aux misères des renaissances par l’heureux secours de la mort, — récompense suprême d’un achèvement de vertu supérieure. Vous avez là, sous le nom de Karma, notre déterminisme le plus caractérisé. Le christianisme, arrachant l’homme de son cadre cosmique, n’a point de ces lueurs. Il n’explique, en effet, le monde que par un coup de volonté surnaturelle, en laissant à la science le schéma des processus sur lesquels elle se réserve, une fois les découvertes accomplies, de prononcer. C’est ce qui l’a conduite au procès de Galilée.

Bien différentes de la haute inspiration des Védas, les féeries de la cosmogonie de Moïse. Le législateur hébreu n’a eu besoin que d’une fable de nourrice pour nouer les rapports de son « Éternel » avec les humains, en vue de qui il avait créé l’univers. L’Indien ne se pouvait satisfaire à si bon compte. Il lui fallait une métaphysique de l’univers aussi bien que de Brahma qui « existe par lui-même », mais demeure, cependant, un produit temporaire de l’Être universel (Brahman), au même titre que tous les Dieux émanés de sa propre substance.

Les deux principales cosmogonies qui nous restent de l’Inde (Védas et Lois de Manou) sont du même fond de pensée [53], donnant naissance aux mythes dévergondés. Nous sommes loin de l’aride simplicité de la Bible qui satisfait l’esprit occidental à si bon compte, dans le parti pris des yeux fermés ! Au-dessus de tous les Dieux personnels j’ai dit Brahman, puissance universelle résistant plus que les autres Divinités à la personnification cultuelle ou elle finit, cependant, par sombrer, pour reparaître tout aussitôt sous le nom d’Atman (souffle, esprit), source suprême des énergies.

Pour l’Hindou des Védas, le monde s’enflamme par la méditation intérieure qui produit l’activité du Karma, le désir [54], selon le Rig-Véda. Des hymnes attribuent la création du monde à d’autres Divinités, tandis que les Brahmanes nous présentent l’œuf cosmique (tout comme l’Égypte, la Chine et la Polynésie) d’où sort Brahma lui-même, « de qui émanent les Dieux et le monde ». Laissons les imaginations se perdre en cette impénétrable forêt d’abstractions effrénées.

Par ses hymnes védiques et ses grands poèmes ou nous trouvons d’inattendues ressemblances avec la Grèce, l’Inde s’est montrée de débordements émotifs miraculeusement subtilisés dans les détours de la métaphysique la plus ténue. Le trait génial en est de ne repousser formellement aucune affirmation pour aiguiser d’une pointe de doute la croyance proclamée. Les cosmogonies de l’Inde ne se peuvent compter. Toutes contradictions s’accumulent sans jamais lasser la confiance toujours prête à tout assimiler. Que peut-on demander de plus compréhensif ? Autant se jeter en pleine mer pour conquérir une bulle d’écume que de vouloir entrer dans cette mythologie en vue d’une leçon d’expérience à fixer.

Une simple citation seulement de l’hymne fameux du Rig-Véda où s’entr’ouvre l’abîme de la pensée hindoue :

« Il n’y avait ni existence, ni non-existence, ni air, ni ciel au delà.

« Qu’est-ce qui couvrait tout ? Où reposait tout ? Dans l’eau du golfe profond.

« Il n’y avait alors ni mort, ni immortalité, ni changement du jour et de la nuit.

« L’Un respirait dans le calme, ne dépendant que de lui-même. Rien d’autre au delà.

« L’obscurité, ensevelie dans l’obscurité, était d’abord une mer qui défiait la vue.

« Cet Un, le vide enveloppé de chaos, s’accrut d’une ardeur intime, d’où s’élança d’abord le désir, germe primitif de l’esprit que rien n’attache à l’existence, comme l’ont découvert les sages chercheurs.

« Le jet de flamme qui jaillit à travers le sombre et effroyable abîme était-il en dessous, en haut, au-dessus ? Quel aède peut répondre à cela ? Là se trouvaient les puissances de fécondation, et d’incommensurables forces étaient en effort. Une masse autonome était en dessous et l’énergie au-dessus. Qui sait, qui a jamais dit d’où cette vaste création est issue ? Aucun des Dieux n’était encore, qui pût découvrir la vérité. D’où est jailli ce monde ? Et s’il fut, ou non, charpenté par une main divine, son Seigneur dans le ciel peut seul le dire, et même peut-être ne le sait-il pas. »

Plus ample encore et peut être plus puissante la version de ce morceau capital donnée par Max Muller dans ses Essais sur l’histoire des religions ! je n’hésite pas à la mettre en regard du texte qui nous fut primitivement offert pour permettre au lecteur toutes comparaisons de nuances :

« Ce que je te demanderai, dis-le-moi, vraiment, ô Dieu vivant, comment est apparue la meilleure vie présente. Par quels moyens les choses présentes doivent-elles être soutenues…

« Ce que je te demanderai, dis-le-moi vraiment, ô Dieu vivant, qui as été dans le commencement le Père et le Créateur de la Vérité ? Qui a fait le soleil et les étoiles ? Quel autre que toi fait croître et décroître la lune ? Tout cela, je désire l’apprendre, excepté ce que je sais déjà.

« Ce que je te demanderai, dis-le-moi vraiment, ô Dieu vivant qui soutiens la terre et les cieux au-dessus d’elle ? Qui a créé les eaux et les arbres de la campagne ? Qui est dans les vents et dans les tempêtes pour que leur course soit si rapide ? Qui est le créateur de ceux qui sont bons et droits, ô Dieu sage ? [55] ».

« Rien n’existait alors, ni l’être, ni le non-être. Le ciel brillant n’était pas encore, ni la large toile du firmament étendue au-dessus. Par Quoi tout était-il enveloppé, protégé et caché ? Était-ce par les profondeurs insondables des eaux ?

« Il n’y avait pas de mort ni d’immortalité, pas de distinction entre le jour et la nuit. L’Être unique respirait seul, ne poussant aucun souffle, et depuis, il n’y a eu rien autre que lui.

« Il y avait les ténèbres, et tout était plongé, à l’origine, dans l’obscurité profonde, océan sans lumière.

« La semence qui reposait encore cachée dans son enveloppe germa tout à coup par la plus vive chaleur. Puis vint s’y joindre, pour la première fois, l’amour, source nouvelle de l’esprit.

« Oui, les poètes méditant dans leur cœur ont découvert ce lien entre les choses créées et ce qui est incréé. Cette étincelle qui jaillit partout, qui pénètre tout, vient-elle de la terre ou du ciel ?

« Alors furent semées les semences de la vie, et les grandes forces apparurent, la nature au-dessous, la puissance et la volonté au-dessus.

« Qui connaît le secret ? Qui nous a dit ici d’où est sortie cette création si variée ? Les Dieux eux-mêmes sont arrivés plus tard à l’existence. Qui sait d’où a été tiré ce vaste monde ? Celui qui a été l’auteur de toute cette grande création, soit que sa volonté l’ait ordonnée, soit que sa volonté ait été muette, le Très-Haut « Voyant » qui réside au plus haut des cieux, c’est lui qui le sait — ou peut-être lui-même ne le sait-il pas ? »

Quoi de plus émouvant que le terrible aiguillon du doute qui ne cesse de hanter l’imagination de l’aède à l’heure même de ses plus vifs hommages aux Puissances de l’inconnu : « Qui a vu le premier né, lorsque celui qui n’a pas d’os (c’est-à-dire de forme) soutenait celui qui avait des os ? Où étaient la vie, le sang, l’Atman du monde ? Qui est allé demander ceci à quelqu’un qui le sût ? »

Ce qu’il y a peut être de plus remarquable dans cette explosion des premiers tourments de l’intelligence humaine, c’est le jaillissement irrépressible des questions posées plutôt que résolues, à l’inverse de ce qui se rencontre dans les manifestations de la pensée ultérieure aux prises avec l’insondable Cosmos, où la spontanéité de l’art se plaît aux questions résolues avant que posées [56].

Il est bon de noter que dans les hymnes les plus anciens de l’Avesta, on retrouve cette même forme d’interrogation, mais atténuée, ce qui n’est pas pour surprendre, puisque la formation de pensée zoroastrienne fut primitivement importée de l’Inde dans l’Iran.

Avais-je tort d’alléguer qu’en comparaison de ceci, la Genèse mosaïque n’est pas beaucoup plus qu’un conte d’enfant ? Des livres Sacrés de l’Inde, on pourrait extraire maints passages d’une même inspiration. J’ai cité ce morceau parce que s’y trouvent curieusement rassemblés une haute poésie du monde et l’ultime élan d’affirmation dubitatrice où l’esprit humain puisse s’exercer. C’est le plus haut effort de l’Inde, avec son Brahman [57] (l’Être Universel, le Verbe évangélique), avec son Atman (le souffle, l’âme universelle, le soi, l’essence du Moi et du Non-Moi [58], pour atteindre l’ineffable sommet de la puissance universelle dans le cycle de laquelle Brahma lui-même évolue [59]. Nous en retrouverons l’idée dans la loi qui soumet le Zeus d’Eschyle au Destin. Quant à « l’Être universel » et à « l’âme universelle » qui en viennent à se confondre dans le « Moi » et le « Non-Moi », l’Inde s’est plu à proclamer qu’on ne pouvait les définir que par des dénégations d’attributs, c’est-à-dire par l’absence de toute réaction directe de notre sensibilité. Ainsi y eut-il place dans l’esprit hindou pour l’échappée d’un doute infiniment subtil qui lui permit de fondre en ses entités mythiques toutes conceptions contradictoires, et le sauva de l’intolérance.

C’est que poésie et métaphysique, ces deux altières manifestations de l’homme sont, avec la musique, d’une même valeur d’inspiration aux frontières de la pensée où le flot du rêve vient battre les plages inexplorées de l’inconnu. Si, au lieu de se laisser tristement confiner dans leur prose vulgaire, nos métaphysiciens s’étaient imposé la règle du rythme et de la mélopée, comme aux anciens jours, il n’y aurait plus de méprise possible sur l’objectivité de leurs thèmes, et de vains débats nous seraient épargnés. Voyez plutôt à qui s’adresse l’auteur de l’hymne védique pour 'résoudre ses problèmes d’hypermétaphysique. À un « aède », à un chantre, à un poète. Cela n’est-il pas assez clair ? Où rencontrer le « savant », en cet âge où le védisme nous offrait des poèmes, des chants de cosmogonies dont la Grèce, à son tour, elle-même allait retentir ? Galilée, Copernic, Newton, Laplace devaient travailler sur un autre plan de pensée. Nos poètes de la métaphysique n’ont fait que reprendre, à nouveaux frais, l’œuvre lointaine des aïeux ; sans pouvoir la conduire au delà des confins où l’avait poussée l’Aryen du Véda. Ce qu’il y a de plus clair en ces bourdonnements d’ailes, c’est un déplacement d’interprétation : musique, au lieu de connaissance positive. Si Platon m’était chanté…

La cosmogonie détaillée du loquace Manou, dans laquelle il nous montre « Celui que l’esprit peut seul percevoir » produisant un germe, devenu « œuf brillant », où il renaît lui-même Brahma (l’énergie créatrice de Brahma), le grand ancêtre de tous les mondes. Il n’eut besoin pour cela que d’une année de Brahma, soit 3 110 400 000 000 d’années humaines. L’œuf s’était ouvert pour faire le ciel de la moitié supérieure et l’océan de l’autre moitié. Tout le reste s’ensuit avec un luxe de fantasmagories inconnues de l’Hébreu.

À noter que la création du monde n’est pas ici l’effet d’un caprice divin, car elle eut besoin, pour se produire, que « la durée de la dissolution fût accomplie ». Il y a donc une loi préexistante, qui doit reprendre le Brahma né de l’œuf, avec le monde lui-même, quand le cycle de notre univers sera révolu. De cet univers « en dissolution » était née d’abord la conscience, ou le « Soi », puis le monde extérieur encadrant l’homme — issu des différentes parties du corps de Brahma, selon le rang de sa caste — puis Manou, « créateur de notre univers », c’est-à-dire « de toutes les qualités de vies depuis les saints personnages jusqu’aux génies malfaisants eux-mêmes. »

On peut dire que la cosmogonie morale et sociale emplit tout le livre des Lois de Manou, commençant par ces mots que redira l’Évangile : « L’amour de soi-même n’est pas louable ! », avec cette addition, ignorée du christianisme, qu’il faut remplir les devoirs d’altruisme prescrits, « sans avoir pour mobile l’attente de la récompense », — supériorité notable sur notre chrétien dont le principal objet est d’une rémunération éternelle pour un moment de bonne volonté. Car Manou, dans ses paroles surhumaines, met « les pratiques morales » au-dessus des récompenses — offrant, pour idéal suprême, la satisfaction intérieure. Réfléchissez là-dessus, s’il est en votre pouvoir, ô chrétiens excellents dont le zèle naïf ne se propose l’accomplissement des « bonnes œuvres » que pour gagner les mornes félicités d’un inexprimable « paradis ».

On voit que la cosmogonie du Rig-Véda est d’un affinement supérieur à celle de Manou, bien que celui-ci ne cesse de se réclamer du livre sacré. C’est que l’ordre des transmissions doctrinales n’est pas nécessairement l’ordre où sont apparues les cosmogonies successives. Il n’est pas certain que Manou ait exclusivement puisé aux sources du Véda. Nous ignorons les origines, écrites ou mnémotechniques, de son information. Pour commencer, « le monde imperceptible, dépourvu de tout attribut distinct, ne pouvait ni être découvert par le raisonnement, ni révélé : il semblait être entièrement livré au sommeil ». Tout était donc à construire. Il construit tout.

Une autre forme de cosmogonie védique est celle de l’Aitereya A’ran’yaka, portant que l’univers n’était qu’âme, dépourvu d’activité comme de non-activité, lorsque Lui eut l’idée de la création. Alors, tout un jeu d’abstractions réalisées, comme la faim et la soif (le karma, le besoin), entrent en scène pour réclamer un rang de Déités qu’elles obtiennent tout aussitôt. Puis, Lui, l’âme universelle, voyant l’homme accomplir toutes les fonctions de la vie physique et intellectuelle en dehors d’une continuité de l’intervention divine, se demande comment ce corps humain pensant peut exister sans lui, principe actif de l’univers, et se pose ce grave problème : « Que suis-je ? » Pour arriver à cette réponse que toute vie est l’œil de l’intelligence, l’intelligence étant Brahma, le grand un.

D’interminables commentaires au cours des livres sacrés sur le Brahman, l’Existence universelle, et l’Atman, le Soi, l’Ame qui finit par rejoindre le Brahman pour se confondre avec lui. L’Atman est l’Infini d’Anaximandre, l’essence, l’entiié de Parménide et de Platon, le νοὺς aristotélique, la substance (distinguée des modes) de Spinoza, la chose en soi de Kant, dont on ne peut rien exprimer, sinon ce que ce principe n’est pas. Comment s’étonner de telles distillations de sens, quand on cherche la détermination du monde dans la « personnalité » qui n’en peut être qu’une forme d’expression ?

Le Véda s’en tenait à l’Atman dont il ne put jamais nous dire que ce qu’il n’était pas. Nous avons vu ainsi entrer en scène l’Esprit, le Verbe, dont nous ne saurions rien exprimer, puis l’Inconscient universel à qui les Dieux, amers, reprochent d’inviter les faibles au fatalisme du laisser-faire. Tout cela pour aboutir, dans notre détresse, avec Çakya-Mouni et le Christ, à un homme-Dieu, c’est-à-dire à un prophète, divinisé en dépit de lui-même pour « réaliser » l’immuable absolu.

Cependant les mots sont demeurés, et l’homme y tient d’autant plus qu’il les sent profondément siens, même lancés par lui au delà des réalités. Pour tout dire, les mots ont, à nos yeux, une si puissante apparence de vie réalisée que leur transformation évolutive nous échappe, et que — pour les mouvements d’émotivité qu’ils suggèrent — la foule refuse obstinément de s’en détacher.

Nous n’en avons pas moins vu le redoutable Jahveh lui-même s’effriter, s’user, à l’épreuve décisive de ses imprévisions, de ses erreurs, des fautes de connaissance et des pauvretés de sentiments où il devait inévitablement se répandre. Il s’est fondu, dissous, dans l’ensemble des choses, et tout ce qu’a perdu l’arbitraire changeant du Dieu personnifié, c’est l’autre, l’Atman, le Dieu impersonnel, qui, sous l’espèce d’une inconsciente domination cosmique, demeure l’ultimité. Ainsi, les directions d’idéalisme qui faisaient la Puissance divine ont pu se maintenir intactes, tout au fond de nous-mêmes, par l’intime vertu du mot fixant la somme irréductible des aspirations humaines, allégées des contradictions qu’entraîne l’antinomie de l’absolu et de la personnalité. C’est l’idéal dépersonnalisé, et par là même démesurément agrandi, qui nous demeure pour pressentiment d’un point de mire invisible — tel le pôle au regard de l’aiguille aimantée.

On ne s’étonnera pas si Atman et Brahman sont souvent confondus dans les Upanishads pour exprimer l’essence du Moi aussi bien que du Soi (de Sankara) représentant le monde extérieur. En une matière aussi subtile, il faut s’attendre à tout. D’abord parce que tout se tient d’une rigueur d’analyse verbale, et puis parce que le langage n’a pas pu se former, par la coutume générale, sans exposer les mots à chevaucher les uns sur les autres, et souvent même à s’agglomérer.

Ce serait donc une erreur de croire qu’à travers trente siècles d’inspiration religieuse venue de Brahman, ce nom a toujours eu la même signification. Il évolue manifestement, comme l’Atman lui-même, dans les livres sacrés. Il n’est, d’ailleurs, pas bien sûr qu’il ait exprimé une conception correspondant d’une façon suffisante à celles que nous essayons de fixer aujourd’hui. C’est l’histoire de tous les mots, parce qu’ils représentent des mouvements continus de pensées. Quant à Brahma, de qui émane le monde, il n’est que le Dieu spéculatif d’une doctrine ésotérique étrangère aux cultes populaires. J’ai dit qu’il n’avait plus qu’un temple dans l’Inde. On doute qu’il en ait jamais eu beaucoup. Il n’en occupe pas moins, dans le Panthéon hindou, la place d’honneur. Cela suffit pour le peuple de l’Inde qui, à aucun moment de l’histoire, ne l’a jamais unanimement reconnu pour suprême Divinité.

L’inattendu, pour nous, c’est que l’esprit hindou ait conclu en jetant aux balances du doute le poids d’une affirmation trop catégorique de la personnalité divine, dans la crainte, pourrait-on croire, de n’avoir pas encore suffisamment épuisé toutes les hypothèses d’un débat ou la prudence commandait, en effet, un hommage particulier à l’inaccessible inconnu. C’était, du premier bond, atteindre aux suprêmes envolées de l’intelligence, consciente d’une lumière à peine entrevue. Cependant, Brahma, de qui émane le monde, était installé dans l’évolution, par son cycle, tandis que Brahman, l’être universel, et Atman, l’âme universelle, paraissent y échapper.

Chez les Juifs, Jahveh, fort préoccupé de faire « bon », crée l’homme et le monde ex nihilo [60] et, ayant pris soin de créer l’homme faillible pour le livrer tout aussitôt à la tentation de faillir, lui fait cruellement expier à jamais sa propre crainte des responsabilités. Après quoi, l’histoire humaine continue par le crime de Caïn de qui Jahveh s’était détourné avant même qu’il n’eût commis aucun péché. Tardivement, Moïse recevra, au Sinaï, les commandements divins (incluant le « Tu ne tueras pas ») mal accueillis du « peuple élu » dansant autour du veau d’or égyptien.

Il faut arriver jusqu’à Jésus de Nazareth, qui ne connut d’autre Puissance divine que celle du « Père céleste », pour un renouveau des recommandations de fraternel amour. L’infortuné prédicateur paya de sa vie cette parole subversive, et, pour l’avoir entendue, la chrétienté demeura condamnée à battre sa coulpe par le massacre organisé de ses frères en christianisme au nom de celui-là même qui leur avait enjoint de s’entr’aimer.

En matière de justice et de douceur, la Bible ne connaît rien au delà de la peine sauvage du talion. Sur quoi ces mêmes chrétiens, dont le Dieu souffrit la mort pour avoir voulu la pitié, cherchent encore aujourd’hui des jauges imaginatives pour des responsabilités, dites humaines, qui sont trop clairement au compte de la Divinité. Les Védas avaient épuisé leurs distinctions dans la même recherche d’une justice terrestre, avec la fâcheuse préoccupation de pénalités variables selon les castes qui avaient pu être offensées.

Dans le védisme, toutes les manifestations de la vie sont étroitement enchaînées selon le mouvement continu des successions infinies, symbolisées par cette « Roue » dont l’éternelle révolution nous représente l’activité synthétique des éléments. N’est-ce donc pas tout justement la vue profonde de notre science moderne qui prolonge le rayon de la roue jusqu’aux inexplorables profondeurs des phénomènes ? Science et religion, ici même, se rejoignent, à cette différence près que notre connaissance présente est d’expérience toujours contrôlée, tandis que l’hypothèse hindoue de la transmigration des âmes se heurte à des contradictions dont le bouddhisme — pour qui la doctrine est fondamentale — ne put jamais se dégager [61].

Les cosmogonies de l’homme primitif ne s’embarrassent point de tant d’affaires. Quelle distance de leurs fables saugrenues aux interprétations hardies du Véda qui ne font encore que préparer une mise en route de l’esprit humain vers un ensemble cohérent de connaissances positives dont l’office sera de déterminer notre vie selon les rapports des éléments ! C’est bien, aussi, la prétention du bouddhisme, quoique sur la cosmogonie proprement dite le Maître ne se soit jamais expliqué [62]. Le Bouddha n’a pas écrit. Un texte, peut-être authentique, de quatre conférences fondamentales nous est parvenu. Tout le reste est de ces commentaires diffus où aime à s’égarer l’imprécision philosophique de l’hindou.

La situation de Çakya-Mouni à l’égard des Védas est à peu près la même que celle de Jésus à l’égard de la Bible. S’il accepte implicitement les livres sacrés, il n’a garde de s’y arrêter. Il vient pour accomplir la « Loi », dénommée par Manou : « la souveraine décision de la rétribution destinée à tout ce qui est doué de la faculté d’agir ». Cependant, si les Védas, si la Bible avaient suffi, il n’y aurait pas eu besoin du Bouddha, pas plus que de Jésus.

L’athéisme (Nâtikya) est expressément condamné par Manou. Il s’était donc manifesté. Mais moins par la négation directe des Dieux védiques — irrésistible élan de poésie — que par le refus d’admettre le monde verbal des abstractions entitaires où la métaphysique de l’Inde se rue. Le bouddhisme se garde des Dieux classiques qui ne sont eux-mêmes que des émanations de Brahman, l’Être universel.

« L’Ame [63], dit Manou, est l’assemblage des Dieux ». « L’univers repose dans l’âme suprême. C’est l’Âme qui produit la série des actes accomplis par les êtres animés… Le Brahmane, par le secours de la méditation, se représente le grand Être comme le souverain maître de l’univers, comme plus subtil qu’un atome, comme aussi brillant que l’or le plus pur et comme ne pouvant être conçu par l’esprit que dans le sommeil de la contemplation la plus abstraite. Les uns l’adorent dans le feu élémentaire, d’autres dans Manou, Seigneur des créatures, d’autres dans Indra, d’autres dans l’air pur, d’autres dans l’éternel Brahman. C’est ce Dieu qui enveloppant tous les êtres d’un corps formédes cinq éléments, les fait passer successivement à la dissolution par un mouvement semblable à celui d’une roue. » Ne sommes-nous pas là tout près de l’évolution ?

On vient de voir que Manou connaît l’atome. De son âme universelle, à notre présente doctrine de l’énergie, il n’y a pas beaucoup plus qu’une distinction verbale. Ceci, précédé d’un exposé de la transmigration des âmes [64] où il nous est dit que « le signe distinctif de la bonté est le savoir ». N’ai-je pas remarqué, malgré certaines apparences, que connaissance et morale ont une tendance générale à marcher de compagnie ? Si les hommes s’y trompent, c’est qu’il y a différents degrés d’assimilation de la connaissance, tandis que le verbalisme étant de monnaie courante, la sentimentalité y impliquée est d’une réalisation plus tardive, car il faut surtout sentir au plus profond de soi-même pour agir, c’est-à-dire vouloir irrévocablement des réalisations d’activité heureuse dans l’ordre universel. Je dis vouloir d’une volonté désintéressée — notion morale à laquelle n’atteignit pas le bouddhisme, pas plus que notre christianisme d’hier et de ce jour.

Le sort du bouddhisme fut nécessairement celui que commandait l’état des émotivités plutôt que des intelligences. Ce sont deux actes fort différents d’instituer une métaphysique religieuse ou de la faire vivre dans l’obscure, mais décisive, « compréhension » des peuples qui prétendent la pratiquer. J’ai brièvement rappelé les maîtresses données de la grande réforme de Çakya-Mouni. Ni Dieux, ni âme, ni prière. Aujourd’hui, le culte, ou si vous aimez mieux, la vénération des images et des reliques [65] manifestée par l’offrande d’une fleur et d’une libation. La méditation, poussée jusqu’à l’extrême de la puissance intérieure. Une vie d’ascétisme et de mendicité pour la conquête du « mérite » que la transmigration des êtres doit conduire jusqu’à la récompense suprême de l’anéantissement [66].

Un petit groupe d’exaltés faisant cortège au Maître eût pu maintenir et même consolider la doctrine, pour un temps, dans la félicité de vivre au plus haut de leurs émotions. Mais les émotivités, les pensées, et surtout les volontés profondes, ne suivent pas nécessairement le sort des mots, plus durables, qui ont eu la prétention de les représenter. Le Bouddha mort, les disciples devaient commencer par faire bloc autour des paroles du Maître comme ceux du Christ, tardivement, après le Golgotha. Seulement, parce qu’elles sont de l’homme, les émotions, les pensées n’ont qu’une puissance de vie correspondant aux conditions de l’activité qui les exprime, et le maintien des mots s’accommode trop aisément d’interprétations modifiées. Les écoles se dressèrent en constante rumeur de divergences que l’esprit indien refusa de pousser jusqu’à nos haines d’hérésies. La guerre des reliques pour la possession des restes du Maître, allait trop tôt marquer que le legs spirituel de Çakya-Mouni devrait céder le pas au culte des matérialisations méprisées par le grand ascète, tandis que la survie de la pensée originelle ne demandait pas moins qu’une perpétuelle renaissance de Bouddhas. Ainsi du christianisme, qui, pour se préserver dans la pureté de la prédication nazaréenne, aurait voulu que l’inspiration de surhumanité demeurât. Voyez la fureur de nos persécutions religieuses pour des dogmes de métaphysique jamais pour l’insuffisant accomplissement des pratiques morales dogmatiquement prêchées.

Les grandes formules d’idéalisme universel nous sont venues d’Asie, et l’Asie elle-même n’a pu les vivre que dans un rêve qui ne finit pas. Nous, de l’Occident, nous avons verbalement transposé l’idéalisme asiatique — aussi éloigné des réalisations que le nôtre — en des rites qui nous tiennent lieu des accomplissements recommandés. Nos chrétiens vont à la messe, mais ils ne donnent pas leur fortune aux pauvres comme ils y furent, pourtant, invités.

La fortune du bouddhisme s’est maintenue au Thibet, en Birmanie, au Siam, en Chine, au Japon, à Ceylan, ou l’on ne peut pas dire que la vertu de l’enseignement primitif se soit complètement dissipée.

Dans l’Inde, la fleur est la suprême offrande aux Dieux. L’œil en est merveilleusement réjoui à l’entrée de tous les temples. La Birmanie s’y complaît avec surabondance. On ne peut pas décrire la pagode de Rangoon. En des échelles d’étalages fleuris où de petits enfants puisent à pleines mains des cascades de lotus à l’usage du fidèle comme du visiteur païen, j’arrive à un immense plateau où se répand une vie grouillante d’hommes et de Dieux confondus. Tous les Bouddhas concevables frémissant d’une gravité joyeuse dans la pierre ou le bois, au hasard des hommages. Des statues, des chapelles, des sanctuaires, qu’on ne peut pas compter. De hautes cathédrales de bois doré, dans tous les raffinements de la ciselure asiatique.

Parmi leurs soies chatoyantes plaquées sur d’innocentes nudités, les jeunes Birmanes au doux sourire, sous leur diadème des cheveux noirs, viennent présenter au Dieu leurs petites poupées vivantes. On se prosterne, on touche la terre du front, on dépose une fleur et le Dieu est content. Le nôtre ne se tient pas pour satisfait à si bon compte. Suffit-il donc de cet hommage au premier Bouddha de rencontre, ou doit-on l’offrir à des successions d’images, cela dépend des vœux qu’on a pu faire. Chacun agit à sa guise. Dans la foule compacte, aimablement souriante, chacun se répand en respectueux émois d’une douce bonhomie. Tout atteste le parfait contentement d’esprits simplistes en pleine possession de l’ultimité des choses.

De petites échoppes, partout installées, pourvoient aux besoins de la coquetterie. Sous les yeux d’un public indifférent, de jeunes femmes donnent la dernière main à leurs draperies et même d’un léger pinceau avivent l’éclat du visage, pour paraître devant le Dieu, au dernier point de leur beauté. Des installations volantes de marchands arrêtent les curieux. Assis sur le sol, quelques-uns déjeunent. La piété publique n’interdit pas les soins du corps. Parmi la foule, des volées de pigeons familiers, à qui vous pouvez jeter la poignée de grains constituant à votre profit un « mérite », par le moyen duquel vous serez infailliblement sauvé de quelque mauvais stage de la métempsychose pour avoir aidé votre « prochain ». Ce dernier mot, ici, est d’une autre envergure que chez nous.

Enfin, comme il ne suffit pas toujours de rappeler Dieu à l’homme, on s’est avisé de rappeler l’homme à la Divinité, qui, quelquefois, en effet, paraît l’oublier. Donc, de pieux personnages font retentir sous leur marteau des plaques de métal sonore, dont l’effet est de rappeler au dispensateur universel qu’il y a des hommes sous le ciel et qu’il est bon de s’occuper d’eux. Des vieilles femmes, pour confirmer l’appel, s’approchant timidement d’une caisse de verre où elles ont la satisfaction de voir leur modeste denier rejoindre celui d’autrui, pour de bonnes œuvres, profitables au donateur.

Une profusion de lumière électrique assure la continuation de la pieuse kermesse de jour et de nuit. Je ne vois qu’un accident qui pourrait l’interrompre, c’est que la poudrière que les Anglais ont installée au flanc de la pagode, se décidât à faire explosion. La présence du Bouddha est peut-être une assurance. Je le souhaite vivement. Naguère un tigre survint, non invité. Folle de terreur, la bête se réfugia au sommet de l’édifice, ou de bons fusils bouddhistes lui assurèrent un changement d’état dans sa métempsychose. On nous montre encore son image pour perpétuer le souvenir de l’aventure dont on a dédaigné de faire un miracle.

Dans la campagne birmane, de colossales statues du Bouddha surveillent forêts et rizières. D’innombrables vestiges de pagodes pieusement abandonnées aux envahissements des végétations [67], disent le Maître toujours présent. Le Maître ? Ou le Dieu ? Il n’est pas bien sûr que personne se le demande. Pour avoir tenté d’être hommes au sens le plus élevé du mot, Çakya-Mouni, Jésus de Nazareth sont devenus Dieux en dépit d’eux-mêmes. Il m’a semblé que le Bouddha birman demeurait plus près de l’humanité [68].

Dans les raffinements d’un art de primitivité cultuelle, villes et campagnes témoignent, en tous lieux, d’une recherche des floraisons — l’arbre ayant conservé la primauté d’un culte intangible. Ceylan et java, en perpétuent le souvenir par des spectacles sylvestres, Péradénia, Buiten Zorg, où l’entassement des plus belles végétations n’arrive pas à nous rendre les charmes de l’imagination dans les fourrés de l’inconnu. Sur les « jardins français », sur les « jardins anglais », l’Europe se divise. Mais, partout le jardin nous appelle. Et l’un des derniers intérêts de ma vie est d’un jardin sans contours, sans corbeilles, sans allées, sans parterres, sans alignements de couleurs, ou se rejoignent fleurs et feuillages de civilisation et de sauvagerie en bordure de l’océan jaloux. Raffinements d’un retour aux originelles surprises aujourd’hui dissipées.

Avec les symphonies de l’arbre et de la fleur, enracinés au sol, mais jetés, comme nous, dans l’aventure de la vie, un débordement d’activités vivantes envahit l’étendue du domaine planétaire pour un surcroît de luttes cruelles. À nos animaux familiers toutes les rétributions de l’esclavage, avec l’achèvement du couteau. La charité d’autrui n’est pas de premier mouvement. De fidèles serviteurs rétribués de coups, de malheureuses victimes que nous voulons ignorer, d’innocents oiseaux cloués, on ne sait pourquoi, à la porte des granges, des tortures infligées en manière d’amusements. Proches parentés, cependant ! Encore les spectacles du jour sont-ils un notable progrès, sur l’esclavage et l’anthropophagie. Viennent Lamarck et Darwin pour débrouiller les lignages ! Regardez avant de « philosopher », ô vous qui vous mettez en garde contre les tentations de ce connaître dont l’imprévu vous épouvante. Voyez tomber les sottes cloisons de vanité ou l’infatuation de l’homme prétend s’enclore. Acceptez le drame terrestre tel que l’expérience le fait apparaître, et admirez de vous trouver capables d’y mettre le plus haut couronnement de vos plus nobles émotivités.

Dans le cadre prestigieux de Kandy — capitale de Ceylan — on nous montre le Dieu si complètement humain qu’il s’encombre, au temple de la Dent, d’une exubérante accumulation de bijouteries. De grands bols de mendicité en or massif, voilà ce qu’on nous donne pour la représentation de la sébile de bois du Maître, son unique propriété. L’enfantine joie de ces pieuses gens à manier diamants, perles, émeraudes, en tas, pour le charme des témoignages d’amour qu’ils y voient impliqués, désarme la critique. Chacun est religieux comme il peut. Actes d’enfants pour des pensées d’enfants.

À quelques pas de là, sous le ciel flamboyant de la nuit cinghalaise, les battements précipités d’une cloche argentine venaient souvent troubler le calme de mon repos. C’étaient les bons prêtres du temple qui, selon l’ingénieuse coutume, croyaient devoir rappeler la terre à l’attention de la Divinité. Ils n’avaient que trop de raisons. Seront-ils quelque jour entendus ?

Œuvre d’évolution humaine, le destin du bouddhisme fut d’évoluer aux chances des réactions de l’homme évoluant. Ce n’est pas la doctrine, toute nue, qui suffit à susciter les émotivités profondes de l’idéalisme cultuel. Il y faut l’entrée en scène des légendes par lesquelles se réalise l’inspiration supérieure de l’idéal vivant. Les mythes, en ce sens, sont des guides plus sûrs que le dogme lui-même. Nous en pouvons juger par l’élaboration dogmatique péniblement tirée des rares paroles doctrinales du Nazaréen, tandis que ses paraboles couraient de bouche en bouche dans les églises nouvelles, comme elles font encore parmi nous. Le jaïnisme (réforme du brahmanisme antérieure au bouddhisme) a fourni au Bouddha l’armature de sa doctrine du monde, sans commencement ni fin, avec la théorie des renaissances successives. Sans Divinité suprême [69], il a seulement gardé une cohorte de Dieux secondaires par la grâce desquels peut-être il lui fut permis d’échapper au désastre de la philosophie bouddhique. À Calcutta, le curateur qui me guida dans l’enceinte du grand temple jaïniste, me confia que sa doctrine avait notablement réduit le nombre des Dieux. Il n’y en a plus que quarante-quatre, me dit-il joyeusement. J’en fus soulagé. Au merveilleux temple du Mont-Abu, un autre éminent jaïniste m’assura qu’il n’en restait plus, en somme, que vingt-trois. Cela me parut suffisant. Le jardin du temple bengalais me fit voir des moulages de Dieux grecs avec des personnages fantaisistes de la céramique parisienne, indice d’un grand libéralisme. Faute d’avoir consenti à enlever mes chaussures (dont le cuir attestait le meurtre d’un être vivant), je ne fus pas admis à voir le principe innommable de toutes choses. Mes amis, plus dociles, purent contempler un objet indescriptible, ressemblant, me dirent-ils, à un morceau de verre bleu. Point de spéculation sur les origines. Il reste heureusement la structure du monde pour métaphysiquer. Par sa métempsychose, le Védisme a sauvé Jaïnisme et Bouddhisme d’une métaphysique de la vie.

Son jour venu, l’hellénisme nous éblouira d’une floraison de mythes qui n’est dépassée que par l’Inde. Nous sommes encore tout pénétrés de cette luxuriante poésie que le Romain devait anémier jusqu’à l’arrêt de mort venu du christianisme, tandis que Lucrèce essayait tardivement de cadencer ses formules épicuriennes d’observation et de poésie dont la victoire prochaine du mysticisme chrétien ne devait guère s’embarrasser.

Les légendes du Bouddha se comptent par centaines. On en a fait un recueil : les Jatakas. C’est là que vous trouverez l’histoire du Bouddha donnant son corps à la tigresse parce que « ses petits ont faim ». Tout le bouddhisme est dans ces simples récits où s’affirme la solidarité de toutes les existences terrestres, tandis que Jésus s’en tenait seulement à l’amour de l’humanité. Vous y rencontrerez encore la légende de la Madeleine sous les traits d’une riche courtisane qui vient inviter Çakya-Mouni et ses disciples, au repas qu’elle veut donner en son honneur. Le Maître a déjà refusé d’autres invitations. Au grand scandale de ses disciples il accepte celle-ci. Il s’y rend, et au moment de quitter la table, l’hôtesse annonce qu’elle se convertit à la parole du Maître, qu’elle renonce à tous ses biens, laissant son parc à la communauté pour y construire un couvent à ses propres frais. Ainsi se glorifie la noble condescendance du Bouddha envers les faiblesses humaines pour relever toutes créatures de leurs péchés.

Plus haute encore peut-être est la signification morale de la légende du pieux moine qui vient apporter la bonne parole au village, et s’assied sous un arbre pour attendre les auditeurs. Anxieux de la bonne nouvelle, hommes de toutes conditions, femmes, enfants entourent le saint homme qui va les édifier. Cependant, survient un oiseau qui se perche à la cime des branches et se met à chanter. Il chante, il chante sans arrêt et le bon peuple admire, s’extasie. Puis, quand l’oiseau s’envole, le prédicateur se lève et prononce : « Le sermon est prêché ». Alors, chacun de sentir, en effet, qu’il n’est pas d’édification supérieure, puisque au-dessus de l’humain interprète de la nature, il lui fut donné d’entendre la nature elle-même s’exprimant en des douceurs de modulations infinies. Toutes les nuances de l’enchantement des choses à travers tous les développements de la vie. Quoi de plus bienfaisant que l’inexprimable harmonie ou l’être s’abreuve à longs traits des émanations de beauté pour lesquelles il n’est point de mots ? Toute la fête de toutes les espérances sans formules déterminées, l’éclair d’une vie au-dessus de la vie, un rêve d’enchantement réalisé. La sèche précision des paroles, parfois menteuses, a trop souvent déçu l’humanité dolente. Heureux retentissement de l’émotion chantée !

Je ne sais pas par quel excès d’audace j’essaye de résumer en quelques lignes des aspects et des développements de la pensée hindoue. Mon sujet me tient et me mène [70]. Il éclate de toutes parts que l’obscurité des témoignages et la profusion des commentaires rendent presque impossible un sévère enchaînement de vues coordonnées. C’est déjà beaucoup que des linéaments d’hypothèses soient susceptibles de se rejoindre. Par la constitution progressive d’un panthéisme universel qui est demeuré la plus haute conception de nos métaphysiques en direction de positivité, il y aurait à montrer comment s’ordonnèrent, se superposèrent et se fondirent, dans l’âme hindoue, les innombrables postulats de la Divinité. Un tel sujet aurait tôt fait de m’égarer.

On comprend aisément que cette métaphysique supérieure ne peut suffire aux masses populaires dont les besoins simplistes sont de se familiariser avec les mouvements du monde qu’elles sont encore incapables de déterminer, puisqu’elles ne cherchent rien tant que des rites d’intercession cultuelle qui les mettent au plan d’interlocuteurs des Puissances de l’univers. De là, l’inéluctable formation des organisations sacerdotales (dont la Grèce sut si bien se passer) pour des formules de l’inexprimable détermination de l’indéterminé. Le panthéisme védique faiblit, sans jamais s’effacer, aux environs du huitième siècle avant notre ère, devant le brahmanisme plus tard recouvert du bouddhisme — réaction panthéiste, qu’un dernier retour offensif des brahmanes devait finalement emporter.

Merveilleusement brillante fut la période d’Açoka qui, cependant, crut nécessaire d’adresser de temps à autre, aux religieux des deux sexes, des rappels à la bonne règle dont il lui parut que le besoin se faisait sentir. Incroyablement tolérante, l’Inde n’en avait pas moins vu les bouddhistes se lancer à l’assaut des brahmanes en leurs monastères, en attendant le jour où les viharas bouddhistes allaient être à leur tour, vidés de leurs moines par la violence brahmanique. Au nom d’une paix des âmes, comme toujours, le sang fut abondamment versé.

Comme les Brahmanes, le Bouddha apportait la délivrance de la vie, mais au lieu d’en chercher le bienfait suprême dans l’absorption au sein de l’Être universel, il proposait de le conquérir par le désintéressement absolu des conditions de l’existence par l’entrée dans le Nirvana. L’élite intellectuelle allait à lui, tandis que le populaire, attaché à ses Dieux traditionnels, lui reprochait de conclure à « l’extinction des familles » par la disparition des enfants. Critique probablement fondée. Quand on vint annoncer à Çakya-Mouni, qui venait de commencer son grand pélerinage, qu’il lui était né un fils, comme on lui demandait quel nom il fallait lui donner, il répondit : « Nommez-le empêchement ».

En regard de sentiments qui sont si loin des nôtres, mettez ce beau cri d’universelle pitié : « Il a été versé plus de larmes qu’il n’y a d’eau dans le grand océan ». Jésus de Nazareth ne connut point de ces révoltes qui lui eussent paru criminelles à l’égard du Père miséricordieux. Çakya-Mouni, même, étendait sa charité insigne jusqu’aux plus humbles animaux. « Dans la forêt j’étais un jeune lièvre. Je me nourrissais d’herbes, de plantes, de feuilles et de fruits. Un singe, un chacal, une jeune loutre et moi, nous habitions ensemble et je ne faisais du mal à aucun être. » Nulle apparition de la nature aux lèvres du Galiléen [71].

Açoka, qui recommandait de se montrer doux envers les êtres vivants, donne l’exemple de la plus remarquable tolérance. Il supprima les honneurs presque divins qu’on rendait aux Brahmanes, mais leur continua ses aumônes et, au besoin, sa protection — multipliant les fondations d’hôpitaux et de maisons de secours.

Après la colonisation bactrienne des successeurs d’Alexandre, le gréco-indien Ménandre continua l’œuvre d’Açoka et de ses missions en Égypte, en Syrie, en Grèce, dont l’activité se consolida par les soins du fameux prince bouddhiste Kanishka. Cependant, épuisé de tant de victoires, le bouddhisme voyait les brahmanes reprendre l’avantage. Le nom de Bouddha s’inscrivait aux monnaies, — honneur inattendu du mendiant divin. Les conciles se suivaient pour fixer la doctrine qui n’avait pas été sans souffrir du ravage des temps. Comparez les paroles de Jésus, à l’origine du christianisme historique, avec ce qu’en ont fait les chrétiens de nos jours.

D’une identique évolution d’émotivités voici que s’opposent deux confessions bouddhiques : le grand véhicule (Mahayana) du Nord, dont le concile de Peshawer fixe l’orthodoxie, après avoir révisé les anciens canons, et le petit véhicule (Hinayana) où se cantonne le Sud avec Mathura pour capitale religieuse.

Dès lors, la Chine, limitrophe de l’Inde, commença de s’ouvrir aux prédications du Bouddha. Mais l’extension de la doctrine ne correspondait déjà plus aux puretés d’idéalisme dont s’était inspiré le grand prédicateur. Ce fut déjà le besoin d’un bouddhisme épuré qui amena les pèlerins chinois Fa-Hsien et Hiouen-Thsang dans l’Inde, aux quatrième et sixième siècles de notre ère, à la recherche des sources vives.

On sait que l’art hellénistique du Gandhâra a été le fondement de l’iconographie bouddhique [72]. Aux fresques d’Ajanta (sixième siècle de notre ère), l’un des plus curieux monuments de l’histoire, l’influence hellénique n’est pas moins manifestement présente. Qu’eût pensé le grave Çakya-Mouni de ces éblouissantes manifestations d’art, qui lui étaient à ce point étrangères que longtemps après sa mort il était encore interdit de le représenter par l’image.

Après tout, l’iconographie religieuse, comme le remarque M. Grousset, n’est que le symbole de l’évolution intérieure et c’est l’évolution intérieure qui, de l’austère philosophie du Bouddha, allait faire un culte organisé avec des dogmes de métaphysique, une mystique raffinée, des miracles, un paradis, un enfer, toute une hiérarchie de saints et de Divinités. Ce fut l’école du Grand véhicule, dominante, d’abord, au Gandhâra et au Cachemire.

Le Petit véhicule, dont Ceylan garde le dépôt, cherchait à conserver au bouddhisme le caractère venu du fondateur. Il en était déjà bien loin, toutefois, puisque le malheureux Çakya-Mouni s’était vu transformer de simple moine en Divinité. Ainsi les religions s’instituent, se composent et se décomposent au travers du flux et du reflux des méconnaissances enchaînées.

Dès le quatrième siècle, le bouddhisme avait cessé de progresser dans l’Inde. Au cinquième siècle, sous les yeux du Chinois Fa-Hsien, les Brahmanes expulsaient sans ménagements les moines des monastères bouddhistes. Le sang était religieusement répandu. Depuis longtemps, des missions bouddhiques avaient marché à la conquête de la Chine. Des caravanes de moines, fuyant devant les Huns, étaient allés chercher en Extrême-Orient un abri, aussi bien qu’un champ de prédications — emportant avec eux l’art gréco-bouddhique, comme en témoignent les fresques du Turkestan oriental, rappelant celles d’Ajanta, et des sculptures partout rencontrées.

Dans les réactions de retour, les pérégrinations de Hiouen-Thsang à travers le continent indien sont, pour le moine bouddhiste, une succession d’enchantements. Mais, déjà, la fin d’un grand rêve était proche, tout au moins dans le domaine du continent indien. L’immense tumulte de pitié s’achevait dans une stérile apothéose de divinisation. Triomphes et défaites de l’homme sont rythmiquement enchaînés. L’Islam apparaîtra pour réconcilier vainqueurs et vaincus dans la commune défaite. Le bouddhisme aura eu son grand jour dans l’histoire de la pensée. Pieusement enseveli à Ceylan, il garde toute sa jeune beauté en Birmanie, et le nom, sinon la pensée, de Çakya-Mouni conserve toujours en Chine et au Japon l’indéfinissable prestige d’une évocation de surhumanité.

La splendeur de l’éblouissant Bourouboudour atteste encore l’antique épanouissement du bouddhisme, à Java. Entre tous pèlerinages, c’est, avec la visite à la pagode de Rangoon, celui que je recommande le plus volontiers. Bourouboudour est le monument auprès duquel pâlissent les plus beaux édifices de l’Inde. Ce n’est pas un temple, au sens où nous entendons ce mot, puisqu’il n’y avait pas de culte bouddhiste à proprement parler. Des superpositions de terrasses ou les processions se déroulaient en des avenues de bas-reliefs figurant toutes les légendes de la vie du Bouddha. Des Boddisatvas veillent à tous les étages, en attendant le jour de devenir eux-mêmes Bouddhas. Tout en haut un Bouddha, inachevé parce qu’il était parfait et que l’homme qui tente de le modeler ne peut atteindre la perfection.

L’aspect général du monument serait plutôt d’une tumultueuse envolée de pierres en fête vers les hauteurs. Et comme, à l’horizon, la colline boisée nous donne, de toutes ses pointes de branchages, l’impression d’une courbe continue, ainsi la mêlée infinie de toutes les arêtes, artistement fouillées, nous laisse comme la sensation d’une grande mamelle [73] de la Terre-Mère qui s’offrirait aux lèvres avides de notre humanité. Le gothique s’est manifestement trompé en cherchant la hauteur pour se rapprocher de la Toute-Puissance [74]. C’est l’idée où se perdirent les enfantines intentions de la Tour de Babel, d’où l’homme pouvait se voir loin de la terre sans être, pour cela, plus près de l’infini. La mosquée, avec la grande bulle d’air dont elle nous enveloppe, m’a toujours inspiré, plus que nos cathédrales, le sentiment de mon infimité. Bourouboudour nous représenterait plutôt un soulèvement volcanique des puissances terrestres vers l’infini. Le temple de l’effort [75], tandis que le brusque arrêt des massives tours gothiques nous dit surtout une impuissance de procéder.

Mais il faut achever le cycle des spéculations de l’Inde.

On ne peut me demander d’exposer ici la doctrine ou les doctrines du Védanta, qui n’est rien de moins que la connaissance des Védas par l’interprétation traditionnelle des Upanishads et des Védanta-Soutras. Révélation ou tradition, on a beaucoup épilogué sur ces mots qui sont bien près de se rejoindre quand on remonte à l’origine des deux idées.

Sous ce titre : Introduction à la philosophie Védanta, nous avons un excellent exposé de la matière en trois conférences de Max Muller. Tout le monde peut s’y reporter avec fruit. Le seul danger en est que l’éminent philologue est décidé à trouver son Dieu personnel dans les livres de l’Inde, dont la Divinité paraît très proche de celle de Spinoza, éminent Asiatique qui revécut d’instinct la pensée de l’Asie, comme la légende veut que Pascal ait fait pour Euclide automatiquement.

Il est entendu d’avance que le Védanta de Sankara est plus déiste que le Çamkya de Kapila qui ne l’est pas du tout. Mais pour l’esprit hindou, quel prisme insaisissable de nuances de l’une à l’autre conception !

D’ailleurs, les pensées se traduisent par des vocables dont le sens, d’une langue à l’autre, ne peut pas toujours se superposer. Ce sens même a varié avec les âges, sans qu’on puisse toujours connaître la signification précise d’hier et d’aujourd’hui. Les nuances de la pensée hindoue sont trop souvent fuyantes — l’excès de précision paraissant plutôt tenu pour une chance supplémentaire d’erreur [76]. Avec ses précieux commentaires, Sankara est un guide de haute qualité. Mais, quelles que soient ses sources, il est du huitième siècle après jésus-Christ, c’est-à-dire loin des origines, et nous le prenons en faute quelquefois. La discussion n’est pas près d’être épuisée.

Avec le Védanta de Sankara et le Çamkya de Kapila, l’Inde a gardé le privilège de la plus haute métaphysique, qui s’offrira quelque jour peut-être pour les conclusions anticipées de l’assentiment universel à la connaissance d’observation.

On a dit le Çamkya athée. Quelques-uns le voient plutôt panthéiste comme le Védanta lui-même. Aucun auteur ne m’a paru mieux résumer la philosophie du Çamkya, selon Kapila, premier inspirateur du bouddhisme, que Bunsen [77] dans les lignes suivantes :

« La nature est sans conscience, sans connaissance, elle n’a pas de but personnel, elle ne fait que servir à l’esprit sans savoir à quoi elle sert. Cependant toute la création repose sur cette combinaison, sur cette coopération. La fin de la vie et de toute activité de la création, c’est le perfectionnement de l’esprit, c’est la délivrance de la nature par l’esprit. L’esprit assiste, comme témoin, à toute la vie de la nature. Son action n’est qu’apparente, son instinct est de jouir de la nature, puis d’en reconnaître le néant. Ce sentiment est le seul vrai : il mène a la délivrance. Grâce à lui, les facultés raisonnables arrivent à l’empire. Dès que le néant de la nature est reconnu, le but de la vie est atteint. »

Bunsen veut que le Nirvana, l’extinction, signifie simplement la paix de l’âme. Il fabrique ainsi un bouddhisme déiste à la mesure de sa propre doctrine : ce qui le met en contradiction directe avec Burnouf, sur qui, je dois le reconnaître, il n’a pas l’avantage. Je n’emprunterai au grand commentateur du bouddhisme et de ses origines, que sa conclusion qui est formelle :

« Les doctrines athées du Çamkya étaient, en ontologie, l’absence d’un Dieu, la multiplicité et l’éternité des âmes humaines, et, en physique, l’existence d’une nature éternelle, douée de qualités, se transformant d’elle-même, et possédant les éléments des formes que revêt l’âme humaine dans son voyage à travers le monde. Çakya-Mouni prit à cette doctrine l’idée qu’il n’y a pas de Dieu, ainsi que la théorie de la multiplicité des âmes humaines, celle de la transmigration, celle du Nirvana ou de la délivrance, qui appartenait en général à toutes les écoles brahmaniques. Seulement, il n’est pas facile de concevoir aujourd’hui ce qu’il entendait par le Nirvana, car il ne le définit nulle part. Mais comme il ne parle jamais de Dieu, le Nirvana, pour lui, ne peut être l’absorption de l’âme individuelle dans le sein d’un Dieu universel, ainsi que le croyaient les Brahmanes orthodoxes… Le mot de vide, qui paraît déjà dans les monuments que tout nous prouve être les plus anciens, m’induit à penser que Çakya-Mouni vit le bien suprême dans l’anéantissement complet du principe pensant. Il se le représente, ainsi que le fait supposer une comparaison répétée souvent, comme l’épuisement de la lumière d’une lampe qui s’éteint. » [78]

Burnouf a principalement travaillé, comme on sait, sur les écrits népalais et thibétains. Si l’on a la curiosité de vouloir aborder les quatre grandes écoles de métaphysique bouddhiste au Népal, on consultera leurs écrits sans doute utilement, mais au prix d’un effort soutenu, car la matière épuise tous les raffinements de l’extrême subtilité de l’Asie. Ce que je retiens des remarquables extraits cités par Burnouf, c’est le tour socratique de l’argumentation dialoguée, aussi bien que la fragile ténuité de concepts ignorés du Bouddha. Platon qui, je ne sais comment, a recueilli des parties de cet héritage, s’y fût délecté. Là encore, une étrange rencontre de pensée.

Comme un promeneur fourrageant dans les hautes végétations, je m’attache à cueillir des sommités fleuries. La gerbe où je m’essaye n’a pas besoin de coordinations didactiques. Il suffit de rapprochements dans l’ordre historique de l’évolution des états de mentalité. Par le védisme et ses métaphysiques, comme par le bouddhisme et sa conception cosmique, l’Inde nous fait remonter aux sources de nos rêves, et, par là, des pensées qui suivirent. Je ne puis que m’en tenir ici à de brèves notations. Si de la Chaldée, et peut-être aussi de l’Égypte, nous sont vraiment venues les primitives lueurs d’observations et de généralisations sur le monde et sur nous-mêmes, c’est l’Inde, incontestablement, qui a su lier les premiers faisceaux lumineux de l’enquête en de rayonnantes fusées de rêves — amorces de généralisations, sous l’empire desquelles nous sommes demeurés. En dépit de tous nos gymnases d’ontologie, les merveilleux assouplissements de l’esprit indien ne seront pas dépassés.

L’Extrême-Orient.

Toutes les cosmogonies, ai-je dit, dérivent d’un culte solaire, réalisé, dans la Bible et les livres sacrés de l’Inde, par l’abstraction divinisée de la puissance universelle, personnifiée sous des vocables différents. Même phénomène de toutes parts, en des formes variables selon le degré d’évolution mentale ou la rédaction des Écritures a pu surprendre les esprits.

Sur la Chine, d’une structure intellectuelle si particulière, un rapide regard ne sera pas indifférent. S’il y avait des desseins dans le monde, au lieu des évolutions d’énergie qui se commandent d’un universel enchaînement, on pourrait croire que la formation de la Chine pensante nous fut présentée tout exprès, comme la contre-épreuve de nos procédures d’entendement. Bornons-nous à essayer de comprendre des états d’esprit si différents des nôtres.

Le premier fait que nous rencontrons est le culte subsistant, au moins dans les mots, de l’astre lumineux, et de son cortège. L’empereur de Chine était hier encore le Fils du Ciel, comme le Mikado est toujours le descendant direct de la Déesse du Soleil. L’inférence d’une cosmogonie solaire ne peut être sérieusement contestée. Il faut donc bien admettre que le peuple chinois s’est abandonné, dès ses origines, aux interprétations primitives qui, d’abord, ont prévalu de toutes parts.

Des temps les plus lointains, la distinction profonde du caractère mental de l’Extrême-Asie se manifeste surtout par les successions d’émotivités qui suivirent les premiers tressaillements des divinisations. Tandis que nous avons vu, des grands aux petits peuples de notre histoire, l’émotion des matins de la pensée se maintenir dans les profondeurs de l’accoutumance héréditaire, pour dominer les activités individuelles et sociales, l’esprit chinois, toujours en quête du parfait équilibre, et passionnément épris des plus délicates subtilités de la poésie, ne s’est pas laissé éblouir par le ciel des « miracles », ses astres et la rencontre de l’infini. Il a regardé droit en face la fontaine de lumière et l’a divinisée de la meilleure grâce, sans trop s’embarrasser des conséquences. Il est vraisemblable qu’aucun de nos rêves ne lui fut étranger. La différence en est que, profondément enchâssé dans l’écorce des premières formations de la connaissance, le peuple « élu du Ciel » demeura flottant dans les ondulations mentales de l’Asie, profondément épris d’une réglementation d’empirisme où il trouve l’armature rituelle de sa vie.

De se laisser prendre, plus tard, aux inextricables aventures des mythes, la tentation ne paraît pas s’être présentée aux premiers besoins de son analyse. En toute simplicité, un bouddhisme élargi se vit superposer aux premières idolâtries verbalement maintenues. Ce fut comme l’embaumement du panthéon chinois. Même affaire au Japon, ou Dieux et Déesses, quoi qu’ils en eussent, furent aimablement bouddhisés dans un concours populaire d’hommages cultuels. Les rites s’épuisèrent à leur égard en grâces de haute courtoisie. Le Ciel (Shang-Ti) vaut bien une salutation. Mais dès qu’un rationalisme élémentaire commença de se faire jour, nul ne s’avisa de laisser l’immense voûte bleue aux contradictions des connaissances positives et des interprétations théologiques métaphysiquement conjuguées. Encore moins pouvait-il être question de persécuter quiconque. Chez nos chrétiens, Lao-Tseu, Confucius, eussent été brûlés en forme. Ils furent et demeurèrent divinisés. Peut-être les deux procédures d’admiration craintive ne sont-elles pas si loin l’une de l’autre qu’on a pu supposer.

Il y a eu nécessairement des cosmogonies chinoises. Les premières grandes formules, celles que nous avons communément rencontrées, bien loin de s’y attacher, la Chine les a perdues. Il n’en est point parlé. La tradition, si forte en ce pays, se trouve, sur ce point, rompue. Et quand la question se présenta des éléments du monde, ce fut — avant la formelle consignation des traditions orales aux idéogrammes classiques — pour se voir traduire, par le moyen de lignes diversement disposées [79], en de symboliques représentations. Cela, nous dit-on, remontant à près de 3000 ans avant Jésus-Christ.

La première conception chinoise de l’univers fut nécessairement théologique. Mais 600 ans avant jésus-Christ, Confucius, Mencius, les véritables chefs de la pensée chinoise, sont des rationalistes — des rationalistes écartant de parti pris les contradictions du point de vue théologique, et, même, refusant d’en tenir compte. C’est encore le cas de Chucius. La philosophie du Tao [80] se borne à mentionner le Grand Extrême (le Ciel de la tradition) dont Chucius n’admet pas l’intervention dans les affaires humaines. Lao-Tseu, qui en est le prophète, serait, chez nous, classé mystique. Nous le voyons dans les voies de Çakya-Mouni, à qui on l’a souvent comparé — plus propre aux consécrations par ses allures de sainteté, par son dédain du monde, son mépris de la voix publique et son silencieux détachement de tout.

À l’exemple de son grand contemporain de l’Inde, Lao-Tseu ne put échapper aux légendes — prophète, comme le Bouddha, d’une doctrine de l’univers sans Dieu, sans culte déterminé. « J’ai vu Lao-Tseu, disait Confucius, et je le connais aussi peu que le Dragon ». Comment les deux hommes se seraient-ils compris ? L’un, recherchant la solitude pour consacrer sa vie à la méditation par la méthode intuitive ; l’autre, s’appliquant à réunir autour de lui le public d’élite qui doit, par l’enseignement et la pratique des bonnes règles, nous procurer une vie de justice et de bonheur.

Sur les rapports de Lao-Tseu avec la pensée juive, l’orphisme, la Grèce et l’Inde, nous avons de vagues traditions dont quelques-unes peuvent n’être pas sans fondements. La vérité est que le philosophe chinois se rapproche plus du mysticisme et de la métaphysique de l’Inde qu’aucun penseur d’Extrême-Orient. N’a-t-on pas même voulu le mettre en parallèle avec Socrate — métaphysicien raisonneur, dédaigneux de l’Olympe — qui allait naître quand le Chinois mourut ?

Par son « Un » — confondu avec l’univers — en qui l’émanation homme doit finalement se résoudre, la philosophie d’Extrême-Asie est si proche, comme le panthéisme indien, d’une compréhension dubitative qu’il ne reste au vulgaire d’autre issue que l’empirisme rationalisé de Confucius. Lao-Tseu le sent si bien qu’il cherche désespérément le jalon indicateur de « la Raison suprême » sans pouvoir trouver autre chose qu’un mot vide de sens. C’est ainsi que, sans plus de Dieu que le Bouddha lui-même, l’homme de la méditation extrême-orientale se trouva finalement sur le chemin d’un rationalisme tout sec où l’avait devancé son rival. Vivre « solitaire » pour se surhumaniser, c’est-à-dire pour vivre des pensées humaines à l’écart des heurts d’expérience et de raisonnement dont se fait l’humanité vivante, est d’une contradiction, originaire de l’Inde, où se sont vainement évertués nos ermites chrétiens.

La cosmogonie de Chucius, sans aucun élan de poésie, sans trace même d’un mythe élémentaire, est d’idéologie naturaliste. Son point de départ se rencontre dans la constatation d’une « loi naturelle des choses » (Li) et d’une « essence vitale » (Ki). Il se refuse à discuter l’hypothèse d’un « créateur ». Le Li et le Ki (nous dirions aujourd’hui la substance et l’énergie) lui paraissent capables de suffire à tout. Je n’entends pas que les expressions s’adaptent absolument aux nôtres. Elles n’en expriment pas moins une même vue de l’esprit, résultat final de notre plus haut effort d’analyse. N’en soyons pas surpris, puisque les Chinois, à l’inverse des autres peuples, ne possèdent que des cosmogonies tardives, — d’ailleurs fort vagues, — leurs anciens s’étant sagement contentés de raisonner de l’univers comme d’un fait acquis [81].

Si le Ki et le Li procèdent du Grand Extrême (l’Être universel, l’Atman de l’Inde, de qui Brahma lui-même est issu), tout ce qui en découle est l’effet d’une révolution perpétuelle qui nous ramène au mouvement de la roue chinoisement exprimée par le symbole d’un cercle où s’inscrivent en deux moitiés contournées les figures, bien connues, du Yang et du Yin, embryons mâle et femelle en évolution. Qu’on les rencontre plus tard chez le populaire toujours curieux de contes sur l’origine du premier homme, cela n’a pas de valeur historique. Le syncrétisme du Ciel (Shang-Ti) — réalisation de l’Être universel — l’agnosticisme de l’école du Tao chercheront à se rejoindre dans les détours des premières généralisations.

Par le jeu du Li et du Ki, Chucius n’hésite pas à concevoir le monde, avec l’homme lui-même, comme nos panthéistes actuels. En fait, l’origine et le devenir de l’homme sont généralement traités, ici, par l’indifférence. Les notions de commencement et de fin rencontrent, là comme ailleurs, la muraille sans fenêtres où se heurte l’esprit du Chinois qui, ne connaissant pas, n’a pas la prétention de connaître. Autant qu’on peut comprendre, la mort ne semble impliquer autre chose, selon Confucius, Lao-Tseu et Chucius, que ce grand retour qui, dans l’Inde, alla jusqu’à faire rentrer Brahma lui-même dans le cycle éternel des éléments où il avait pris naissance.

Que le Tao ne tente pas de remonter à l’origine du monde, est-ce impuissance ou sagesse ? Vous pouvez choisir. Si nos pères étaient arrivés à comprendre que leurs affirmations d’imaginative n’étaient que provisoirement à la mesure de leurs moyens destinés à grandir, notre espèce se fût allégée de bien cruels malentendus. Mais comment sacrifier les chances d’un rêve divin à l’espérance incertaine d’un développement inconnu ? Si le Chinois a vraiment eu, comme l’Indien, des tentations de doute, je croirais qu’il s’est bientôt détourné de hardiesses de pensées jugées par lui indifférentes.

Avec son Ciel, « Grand Extrême », qui ressemble beaucoup à notre Infini, la Chine a payé un tribut, jugé par elle suffisant, aux suggestions des grandes envolées. Mais loin d’y river son âme, elle a poétiquement gardé ses anciens Dieux familiers, pour des traditions d’hommages sous la loi philosophique du Bouddha. Ainsi, ne se trouva-t-elle capable que d’une résistance passive aux Dieux de l’étranger [82], aussi bien qu’aux coordinations de connaissances positives qui, tôt ou tard, à son tour, devaient venir l’assiéger.

Le peuple chinois se caractérise surtout par un respect immodéré de la tradition. Ancêtre le plus lointain de toutes civilisations, nécessairement superstitieux faute de savoir, attaché par-dessus tout aux formes qui lui paraissent emporter le fond [83], craintif jusqu’à s’arrêter court dans la voie des connaissances positives qu’il avait si brillamment inaugurées [84], fier de son Empire du Milieu, nombril de l’univers, et par là tout proche d’une cristallisation dans l’émerveillement de lui-même, on l’a vu, toutefois, pousser l’abnégation de sa pensée jusqu’à l’importation du bouddhisme indien, par l’unique raison que la doctrine lui paraissait plus belle, c’est-à-dire plus satisfaisante pour ses émotivités [85].

Je voudrais pouvoir dire les grands pèlerinages indiens, aux quatrième et sixième siècles de notre ère, des fameux bouddhistes chinois Fa-Hsien et Hiouen-Thsang « à la recherche du Canon du Bouddha ». La belle propagande de saint Paul chez les Gentils n’est, en comparaison, que simple amusement. Au rebours du mobile de l’apôtre chrétien, la mission des deux pèlerins chinois fut, non de répandre leurs propres croyances, mais de les justifier, de les purifier à leur source, en allant recueillir sur place tous témoignages des actes et des paroles authentiques du Bouddha Çakya-Mouni.

Le propos est déjà d’une telle élévation que rien, je crois, ne s’y peut comparer dans l’histoire des manifestations religieuses où l’on ne rencontre pas communément le désir de corriger des textes sacrés avant de se vouer à la prédication. Encore fallut-il que ce sentiment fût poussé jusqu’aux extrêmes élans d’une indomptable énergie pour vaincre, quinze années durant, d’incroyables fatigues, venir à bout des plus périlleuses rencontres, et soutenir, sans un instant de défaillance, un ensemble d’épreuves matérielles et morales comme l’histoire n’en a peut-être point rassemblé de telles sur une créature humaine jusqu’à ce jour.

Les plus fameux conquérants, qui encombrent nos places publiques des romans de leurs guerres, se sont surtout proposé d’accaparer des étendues de terre à coups de tueries, sans se demander ce qu’ils en pourraient faire, et sans se trouver capables, le plus souvent, d’en rien tirer. Affolés de sauvages ardeurs; on a vu les peuples se ruer à des joies de pillages, de meurtres, de destructions en dehors d’un but déterminé. Tel le coup de folie qui emporta Alexandre dans l’Inde jusqu’à la révolte de ses soldats fatigués d’avancer toujours sans jamais rien rencontrer qui justifiât une apparence de dessein. Tout ce que le Macédonien put faire, fut de mettre sur pied on ne sait quel informe monument pour marquer le terme d’une entreprise sans cause ni prétexte, sans but, sans issue. Les pierres en ont disparu, ne laissant qu’un vain retentissement d’histoire, tandis que des scribes de toutes catégories s’acharnaient à des écritures pour perpétuer raisonnablement le souvenir de l’acte de déraison le plus caractérisé.

Des siècles ont passé, depuis Çakya-Mouni, et le pieux « intellectuel » Fa-Hsien et l’humble moine mendiant Hiouen-Thsang, mus, tous deux, par l’irrésistible désir de s’achever eux-mêmes dans les voies d’un idéal de vérité, ont forcé les portes de l’histoire par l’abnégation la plus parfaite, sans y avoir songé. je veux les saluer au passage, trop heureux si je pouvais induire quelques-uns à comprendre la beauté de la leçon.

Voici donc le pèlerin Fa-Hsien qui se met en route aux premiers jours du quatrième siècle de l’ère chrétienne, suivi, un siècle plus tard, du moine Hiouen-Thsang, confiant en la vertu de ce bol de mendicité que nous retrouverons — ô dérision amère — en or massif, au temple de la dent du Bouddha à Kandy. Ils vont chercher la vérité sur eux-mêmes, sur leur foi, ses fondements, ses effets de solidarité humaine, et loin de vouloir massacrer l’hérétique, vous les verrez innocemment réclamer et obtenir son aide au service du Bouddha, pour l’honneur de toutes parties.

Il y avait quelques siècles, le bouddhisme, par le seul élan de sa propagande, était venu de l’Inde jusqu’en Chine, et s’y était établi en pacifique dominateur sur de vagues débris de Divinités épuisées. Dans sa conquête morale des païens, le christianisme de saint Paul, de pacifique enseignement, devint très vite militant par la recherche de la puissance politique, effondrée en même temps que le polythéisme hellénique de l’empire romain. Toute différente la pensée du Chinois, dont les Dieux sont surtout de figurations des Puissances cosmiques. Il en était de même pour l’Inde, et les deux esprits asiatiques vont s’aborder dans les dispositions d’une générale tolérance inconnue de nos contractures d’émotivités.

Le bouddhisme a débordé sur la Chine de sa propre puissance. Malgré l’obstacle de la distance [86], un échange continu s’était établi de sentiments et de pensées. Chemins de fer, ou télégraphes avec ou sans fil, sont de merveilleux agents de communication, j’en conviens. Combien supérieur encore, pour l’idéaliste, l’irrésistible besoin de propager le meilleur de lui-même et d’en recevoir la digne contre-partie dans les plus hautes réalisations d’un idéal auquel il se consacre tout entier. C’est bien ce qu’on découvre dans le débordement spontané du bouddhisme populaire (trop tôt dégénéré, après la gloire d’Açoka) dans l’étendue de l’immense territoire où les grands maîtres Lao-Tseu, Confucius, ne s’étaient point montrés agents de dogmatisme religieux, et dont les Divinités nationales n’exigeaient guère au delà d’un geste de courtoisie.

Les suprêmes revanches du brahmanisme sur le bouddhisme indien expirant et les violences qui s’ensuivirent, sans parler des invasions des Huns, amenèrent des émigrations en masse de religieux pourchassés, tandis que déjà, peut-être, les émotivités naturelles de la Chine acheminaient individuellement d’audacieux esprits vers ce mystérieux Pendjab où le soleil bouddhiste s’était levé. Car il y a des chances pour que Fa-Hsien et Hiouen-Thsang, dans toute leur innocence, n’aient pu s’engager dans cette formidable passe d’inconnu sans l’aide d’indications préalables, pour des relais d’études, au cours de la plus vaste enquête religieuse que le monde ait jamais tentée.

De cette enquête elle-même, je ne puis même donner la plus légère esquisse. Que le lecteur se reporte aux textes originaux. Il verra que le bon Fa-Hsien, à la recherche des livres du Canon bouddhiste (grand et petit véhicule — moyen même, il paraît), va chercher en même temps que de vénérables écritures, « les images [87] des Divinités bouddhistes ». Eh oui, le malheureux Bouddha, qui n’avait point de Dieu, était devenu (comme le Galiléen plus tard) Divinité lui-même, pour s’accompagner, aussi bien en Chine que dans l’Inde, d’un cortège de ces Dieux conquis, en tête desquels s’inscrivait Brahma. Le bouddhisme, en dégénérescence déjà, se trouvait même pourvu d’une Trinité verbale : « le corps spirituel » du Bouddha, « le bonheur de ce corps » en récompense de ses vertus, enfin « la chair » même dans laquelle le Bouddha était apparu [88].

Instinctivement choqué de tant de déviations, l’esprit chinois veut éclaircir ses doutes, mais dans un esprit d’universelle tolérance et de suprême conciliation. Ne voyons-nous pas Fa-Hsien en péril de perdition, à deux reprises dans son voyage maritime de retour, jeter allègrement son pauvre bagage par-dessus bord (une cruche et un bol), mais refuser de renoncer à ses livres, à ses images qu’il n’acceptait de voir périr qu’avec lui-même ? Et s’il faut un dernier trait pour achever l’ébauche d’un état d’âme si différent du nôtre, considérez cet homme sans peur qui trouve tout simple, au plus fort de la tempête, de demander aux passagers sectateurs des Divinités chinoises et même du Dieu chrétien, de mettre ses écritures bouddhistes sous la protection expresse de « leur terrible puissance ». Et, bien loin de s’y refuser (nous n’en étions pas encore à l’Inquisition), tous ces hommes excellents de s’unir dans le commun respect de leurs doctrines contradictoires, pour concilier leurs Dieux divers dans les épreuves d’un danger commun.

Le pèlerinage de Fa-Hsien se résume d’un mot. Au cours de quinze années, l’intrépide voyageur s’est acheminé de la Chine centrale, à travers le désert de Gobi, jusqu’aux plus hautes passes de l’Hindou-Koush, si difficilement franchissables encore aujourd’hui, et de là jusqu’aux bouches du Gange, pour revenir par mer (après une visite à Ceylan) à travers les détroits de la Malaisie, et remonter les côtes du Siam et de la Chine jusqu’à son point de départ. Avec les organisations de Cook, pour le simple plaisir de parcourir des pays sans s’arrêter à les comprendre, quels touristes de nos jours ne seraient fiers d’un tel accomplissement ?

Passer sans regarder est encore une importante occupation de nos contemporains [89], tandis que Fa-Hsien, pour l’amour de la vérité, va déployer un prodigieux effort de recherches sans fin, accompagnées des études linguistiques les plus ardues en vue de laborieuses traductions. Au début de ses Mémoires, le pieux pèlerin résume en trois mots l’origine de son aventure. « Désolé de l’imperfection des doctrines bouddhistes », il fait partie avec quatre de ses amis d’aller dans l’Inde chercher la Loi'. Une nuit, donc, il quitte pour jamais sa femme qui dort, la main posée sur la tête de leur enfant, et se met en route à cheval, suivi d’un palefrenier. Il est pauvre. Sans autre ressource que d’espérer, à travers tout, il s’élance dans le monde infini, à la conquête du trésor des trésors : l’idéal de la connaissance. L’entreprise lui paraissait simple, tandis que nous la voyons aux confins de l’impossibilité. Pas une parole pour s’en faire accroire. Sa foi souriante s’offre spontanément à tous les dangers de l’homme et des éléments, dans l’inaltérable douceur d’une âme sûre d’elle-même, et, par là, toujours en disposition de faire confiance aux événements.

L’humanité de ces âges se présentait sous d’autres aspects que de nos jours. Le prix de la vie ne s’estimait pas aux mêmes balances, bien que violence et générosité fussent souvent bien proches l’une de l’autre. Le spectacle de l’homme profond n’était peut-être pas aussi différent d’aujourd’hui qu’il peut sembler. Mêmes vertus, mêmes vices dans un cadre d’autres dispositions. Le péril en permanence voulait la contre-partie d’un refuge au foyer. Le plus beau de ces âges était et est encore, jusque dans les contrées les plus mal dégrossies, un large déploiement d’hospitalité. Tous ceux qui ont visité l’Orient rendent hommage à l’accueil que rencontre, en tous lieux, l’étranger. Avec ou sans son bol d’aumône, le pèlerin sera deux fois le bienvenu, car l’acte de foi dont il est le vivant témoignage parle très haut à ces hommes, tout simples, chez qui la croyance se manifeste en des qualités d’âme dont la fleur paraît s’être perdue. Gares, guichets, règlements de tous ordres, telle est aujourd’hui notre affaire, avec l’hôtel si nous pouvons le payer. Alors, on se présentait au foyer, et le payement était de paroles amies. Quelle que fût leur doctrine, le mendiant, le pèlerin étaient saints. Aujourd’hui, la porte est fermée, et nos inévitables devoirs d’altruisme s’exercent administrativement. Mérites individuels remplacés par l’organisation d’un commerce de vertus dont l’artifice est d’une lettre de change tirée sur la Divinité. Culture d’égoïsme au travers de feintes de charité universellement répandues.

Au dehors, la violence était maîtresse du monde, avec moins de déguisements qu’aujourd’hui. Des miracles partout. D’innocents personnages en laissaient couler de leurs lèvres à toutes rencontres. Nos pèlerins vivaient dans des prodiges d’eux-mêmes et d’autrui. Des monstres, des dragons, des démons les assiégeaient à chaque instant, sans qu’il fût besoin de s’en émouvoir outre mesure. Un sourire, une parole de foi et tout s’arrangeait aussitôt. Il n’était pas jusqu’aux tentations démoniaques qui ne vinssent s’offrir pour détourner le triomphe de la parole sainte. Une humanité qui n’est plus.

Au siècle suivant, Hiouen-Thsang, humble moine bouddhiste, toujours muni de son bol de mendicité, vécut seize ans les mêmes prodiges du même pèlerinage, aux fins d’une édification plus parfaite encore. Celui-ci, en comparaison de Fa-Hsien, impassible, est un véritable personnage de roman. Je résiste à l’envie de redire ses aventures merveilleuses où Max Muller s’est arrêté pour un hommage d’admiration. Une excellente publication des hauts faits de Hiouen-Tshang, avec une surabondance de notes précieuses, vient de paraître à Londres. Le texte dé M. Watters, embarrassé d’érudition, nous dit, sans doute, tout ce que nous pourrons jamais connaître des hauts faits de cette prodigieuse histoire.

Tenté comme Fa-Hsien d’un pèlerinage d’études à la terre sacrée, et mieux préparé que son prédécesseur par les recherches où sa vie monastique s’était répandue, Hiouen-Thsang se voit refuser par l’empereur le congé d’une pérégrination aux lieux saints. D’héroïque audace, il passe outre, échappe, en une suite d’incroyables aventures, aux poursuites des agents civils et militaires qui ont l’ordre de l’assassiner. Le grand Chinois s’installe enfin au cœur des terres bouddhistes où les innombrables légendes de Çakya-Mouni ont laissé partout des traces d’une variable authenticité. Il s’abandonne, sans frein, à sa dévorante ardeur d’approcher la pensée du Maître, et couronne son entreprise d’un succès au delà de toute espérance. Il revient chargé de précieux butin [90], de livres à traduire et de tous témoignages d’informations appropriées. Le souvenir de l’accueil triomphal offert au glorieux mendiant par l’empereur Tai-Toung, également chargé de vertus et de crimes, et par l’unanimité de ses compatriotes émerveillés de tels accomplissements, vit encore aujourd’hui dans les mémoires chinoises.

Fa-Hsien ne nous a pas dit s’il avait, à son retour, trouvé trace de sa femme et de son enfant. Je crains fort que la question ne lui parût pas d’importance. Nous le voyons simplement se donner à la rédaction de ses commentaires. Hiouen-Thsang, d’autre part, tant fêté, voit l’empereur lui pardonner sa désobéissance, lui offrir successivement le poste de général en chef, puis de premier ministre, qu’il refuse d’un geste de modestie, pour n’accepter qu’une modeste cabane de village où il va se livrer, dans la solitude, aux labeurs de ses traductions. Plus expansif que Fa-Hsien, il faut, cependant, que le doux pèlerin nous dise d’abord sa joie d’avoir retrouvé l’amitié du vieux pin à l’ombre duquel s’écoula son enfance, toujours orienté vers l’Occident tandis que son camarade humain accomplissait le pieux pèlerinage, puis retourné vers l’Orient quand l’heure de la rentrée fut venue. En ce temps-là, les arbres eux-mêmes bouddhisaient d’accord avec les humains.

Aujourd’hui, dans certains monastères de la Chine, vous trouverez l’image de Hiouen-Thsang tendant son bol de mendicité en signe d’enseignement. Je crois bien que notre Galiléen, de même, vécut surtout d’aumônes. Pourquoi faut-il que, sur tant d’autres points, les manifestations de telles émotivités religieuses, si proches l’une de l’autre, se soient si différemment développées.

Plus heureux que Jésus, les deux héroïques apôtres du bouddhisme chinois, après avoir éprouvé plus longuement que lui la résistance des hommes et des choses à l’expression d’un idéalisme commun, firent succéder à une vie de travaux surhumains la fin d’une paix silencieuse, dans la haute compagnie de celui qui les avait inspirés. Joignons tous les idéalistes sincères dans un même respect de si beaux exemples, sans nous arrêter aux différences de mots qui n’expriment pas toujours des différences de pensées. À force de battre l’obstinée muraille de l’inconnu, le bon marteau peut et doit rencontrer, pour une heureuse pénétration, la juste tête du juste clou.

    « psychologie » ne pouvait être que de métaphysique. Quand la doctrine de l’évolution s’est fait jour, l’enchaînement des réactions de sensibilité a fait apparaître de tels mouvements organiques de rapports que la nécessité d’une discipline nouvelle s’impose désormais aux naissantes ambitions de l’esprit de positivité. C’est ce que j’essaye d’indiquer quand je parle d’une « psychologie comparée » qui, faisant appel à l’observation des activités organiques dans les évolutions de la descendance, nous délivre des tautologies de la métaphysique pour installer l’étude du dynamisme mental dans l’ordre général de la biologie.

    Comme on le verra plus loin, l’école de Jacques Lœb a magnifiquement ouvert la voie dans cette direction. L’Allemagne, l’Amérique, la France se sont signalées par d’importants travaux. Je dois mettre à son rang une remarquable publication de M. Georges Dumas, qui s’est adjoint jusqu’à vingt-cinq collaborateurs des plus qualifiés pour un Traité de psychologie, en vue d’instituer, dans l’ordre dispersif, sans perdre les liens de la cohérence, des alignements d’observation à utiliser dans les constructions laborieuses de la science en formation.

  1. On doit entendre ici le terme de cosmogonie positive dans le sens, non pas d’une Genèse, mais de l’origine des formations cosmiques de notre monde solaire, avec tout ce qui s’en est suivi.
  2. À vrai dire, la métaphysique est une poésie dont le seul tort est de réclamer une créance de positivité.
  3. Il faut bien prendre garde que l’apparence varie avec l’évolution de l’intelligence. L’apparence, pour un Fuégien de nos jours, est autrement conditionnée que chez le plus modeste de nos écoliers.
  4. Le lecteur, curieux de ces matières, pourra se reporter à l’ouvrage consciencieux de M. Sageret, intitulé : le Système des mondes.
  5. Chacun sait que l’étymologie identifie les idées de poésie et de création. Rien n’est plus légitime. La prose veut un thème précis, ouvert à tous débats. Le poète n’a besoin, pour son chant, que d’un état d’émotivité prêt à réaliser un appareil de fantaisies dont il est vraiment l’inventeur, le Créateur.
  6. Exprimant un état de civilisation de l’an 2000, ou 3000, av. J.-C. — avec un point d’interrogation.
  7. La Bruyère fut « machiniste » doctrinal, et combien d’autres !
  8. J’emploie volontiers ce terme de psychologie comparée, parce qu’il indique à la fois la méthode et le but dans l’étude du dynamisme de nos réactions de sensibilité. D’origine métaphysique, comme le mot de biologie lui-même, le mot de psychologie paraît impliquer une économie entitaire d’activités organiques isolées de l’ensemble par l’apparente rigueur de nos classements subjectifs. Jusqu’à l’installation de la méthode expérimentale, notre
  9. L’idée métaphysique d’une cause fictivement détachée de l’enchaînement universel, fut le premier effort d’une spontanéité de méconnaissance. Le malheur est qu’une sorte de contracture mentale empêche encore tant d’esprits de le dépasser.
  10. La Cité antique.
  11. L’Égypte est un don du Nil, Hérodote.
  12. Histoire ancienne, Maspero.
  13. On sait l’aventure de la statue dite du Cheik el Beled, qui fut ainsi dénommée en raison de sa ressemblance extraordinaire avec le magistrat d’un village voisin du lieu des fouilles.
  14. Maspero.
  15. Id.
  16. On est allé jusqu’à alléguer que des déplacements de l’écliptique avaient pu motiver d’importantes migrations par de subites variations de climats. C’est une hypothèse qui n’a plus besoin que d’être vérifiée.
  17. Le Gange a des différences de niveau de dix mètres.
  18. Le Taj-el-Mahal et le temple, si fameux, du Mont Abu ne sont que des extravagances de pierre ciselée.
  19. La conspiration de Cylon est approximativement fixée à l’an 632 avant J.-C. L’archontat de Solon à l’an 593. Rien que l’incertitude au delà. Pour l’Inde, c’est le chaos.
  20. Dans les contreforts du talus qui monte à Delphes par Arachova, quelques coups de pic, donnés à ma sollicitation, ont rencontré un important bloc mycénien dont la présence, en ces lieux, pourrait s’expliquer par la ruine, en des temps inconnus, de quelque monument ignoré.
  21. C’est à ce titre qu’on a trouvé à Suze encore, un ex-voto en bronze, de deux Grecs de Milet, avec dédicace en écriture boustrophédon. Hérodote raconte précisément qu’en 494 Milet fut pillé par Darius et son trésor transporté à Suze.
  22. Philippe Berger, le Code d’Hammourabi.
  23. Philippe Berger, le Code d’Hammourabi.
  24. On ne peut oublier les fouilles de Suze par M. Dieulafoy, qui nous ont rendu le palais de Darius et de Xerxès.
  25. C’est là que se trouve originellement la fameuse définition du Créateur, dont s’est inspiré l’auteur biblique : « je suis qui je suis. » Avouons que cela ne nous éclaire pas d’une grande lumière.
  26. Philippe Berger.
  27. Ne la voit-on pas s’exercer à l’égard des animaux eux-mêmes, comme dans le cas du bœuf qui sera lapidé et sa chair ne sera point mangée, s’il est le meurtrier d’une victime humaine.
  28. Le code d’Hammourabi et la législation de l’Hoxateuque, Édouard Rœhrich. Genève, 1906.
  29. Rœhrich, loc. cit.
  30. Ibidem.
  31. Monuments en hémisphère, destinés à la conservation des reliques.
  32. Monastères.
  33. La très curieuse image en est reproduite par le Times.
  34. On peut y ajouter le trait d’une mâchoire remarquablement lourde.
  35. Cf. Albert Comoy. Les Indo-Européens, Bruxelles, 1921.
  36. Il va sans dire que cette source « païenne » du dogme chrétien n’est pas acceptée par les autorités de notre Église. Comme il est impossible de renverser l’ordre des temps, on se borne à nous dire sommairement que les analogies de la Trinité hindoue et de la Trinité chrétienne viennent de « pressentiments » dont la Divinité a favorisé (on ignore pourquoi) les adorateurs de « faux Dieux », destinés au feu éternel, avec ou sans cette demi-révélation. Pourquoi la Divinité aurait-elle procédé par voie de confidences insuffisantes sans résultats possibles, on néglige de nous le dire, et pour cause. Trinité, incarnation, rédemption, dogmes authentiques, ne nous furent « révélés » qu’au rebours de la marche des âges - le phénomène postérieur devenant la source du phénomène antérieur, contrairement aux lois de causalité. Pour vous édifier lisez l’Histoire des religions, par M. l’abbé de Broglie.
  37. On le voit assez bien dans la Genèse biblique où le Dieu de Moïse s’y reprend à deux fois pour créer l’homme et la femme tels qu’ils sont aujourd’hui. L’encouragement que Jahveh se donnait à lui-même, en proclamant que son œuvre était « bonne », ne l’empêcha pas de la changer bientôt après, pour essayer, sans y réussir, de la faire meilleure. Deux légendes mal soudées. Et quelle preuve plus forte d’anthropomorphisme que « la fatigue » nécessitant ce repos du Dieu que nous célébrons, pour notre propre satisfaction, tous les dimanches, bien que contradictoire à l’idée même des inlassables énergies de la Divinité.
  38. La critique moderne n’admet pas que l’Illade, l’Odyssée et les petits poèmes dits homériques, dont quelques-uns sont de purs chefs-d’œuvre, puissent être mis au compte d’un même aède. La remarque s’étend même jusqu’aux chants des deux grands poèmes.
  39. Rappelez-vous ces captives d’Achille qui ont reçu l’ordre de pleurer Patrocle, et qui pleurent, en effet, mais « sur leurs propres malheurs ».

    Puisque le nom d’Homère se rencontre si souvent sous ma plume, je voudrais qu’une anecdote me fût permise, qui montre l’incroyable justesse de l’observation en ces temps reculés. Je suis obligé pour cela de me mettre en scène :

    Un manoir vendéen du seizième siècle s’offrit aux joies de ma jeunesse, avec une cour d’honneur encadrée d’un reste de chapelle et d’une fauconnerie remontant aux âges d’un donjon ruiné. Porte de « la chapelle » et porte de « la volière », de lourd chêne massif, grinçaient en conscience sur des restes de gonds rouillés, chacune avec sa plainte particulière qui permettait de dire, à la nuit tombée, d’où venait l’intrus. Nous avions tous ainsi fort avant dans la tête les deux chants de ferrailles qui s’achevaient en une mélopée de bâillement aigu.

    Au soir d’une journée de chasse avec mon frère, en Normandie, nous fûmes soudainement surpris d’un formidable bruissement métallique, comme d’une énorme trompe faussée, au loin, derrière nous. Et vivement saisis de la similitude des sonorités : « La porte de la volière », nous écriâmes-nous tous deux en même temps. Nous retournant aussitôt, nous vîmes une vache au piquet qui appelait l’étable dont le représentant s’était attardé.

    Alors je me rappelai que lorsque Pénélope va chercher l’arc d’Ulysse pour l’essai des prétendants, les battants de la porte, qui n’avait pas été ouverte depuis dix ans, firent entendre, nous dit l’aède, une plainte semblable à celle d’un taureau puissant dans la prairie. Et j’admirai.

  40. La dalle, striée d’une rigole pour l’écoulement du sang, montre assez que la bienveillance d’Apollon s’achetait par des sacrifices d’êtres vivants. Ce fut précisément le cas de sa sœur Artémis à Aulis avec Iphigénie.
  41. Et ce n’est guère pour de telles transformations.
  42. Ne retrouvons-nous pas l’œuf cosmique jusque dans Aristophane ?
  43. L’Avesta, livre sacré des Perses, est écrit en langue Zend. Zoroastre est de Bactres. Il ne vient donc ni de l’Indus, ni du Gange.
  44. Phérécyde n’admettait pas les sacrifices aux Dieux. C’était, vers le même temps, la doctrine du Bouddha.
  45. Une inscription de Magnésie de Méandre donne à Claude ce titre : « le plus grand des Dieux ».
  46. Les coupes de Vaphio nous offrent des scènes de chasse au bœuf sauvage. Bonne anatomie de la bête, en contraste choquant avec la structure grossièrement schématique du chasseur. Un très remarquable vase du musée de Candie nous montre une procession de moissonneurs chantant, sous la conduite d’un chef aux longs cheveux, vêtu d’une cotte écaillée.
  47. Dont quelques-unes, comme l’hypothèse de l’atome, rencontrée jusque dans Manou et dans Sankara, maître de la métaphysique Védanta, se sont trouvées des prophéties.
  48. Un jour, à Singapour, je demandai à un célèbre Chinois, docteur d’Oxford, pourquoi, lorsque la Chine adopta le bouddhisme, l’ancienne religion et la nouvelle se trouvèrent comme fondues.

    — C’est, me dit-il, que la doctrine cède trop souvent aux accoutumances héréditaires de l’imagination. En bouddhisant nos anciens Dieux, nous avons sauvé la pensée philosophique du Bouddha. Pour n’avoir pas agi de même dans l’Inde, les bouddhistes signèrent l’arrêt de leur défaite inévitable.

  49. Bactres, bien qu’Iranienne, et lieu supposé de la naissance de Zoroastre, était devenue la capitale d’un royaume grec indépendant.
  50. Dans son excellent opuscule, l’Inde et le monde, M. Sylvain Lévi présente une sommaire esquisse du tableau.
  51. Védisme et bouddhisme ont été chassés de l’Iran et de la presqu’île malaise par l’Islam. Java est supposée Mahométane bien que je n’y aie point vu de mosquée, et que les femmes ne portent point le voile. L’Île de Bali à la pointe orientale de Java m’a fait voir une cérémonie brahmanique, avec des danses de monstres semblables à ceux de Tanjore. Non seulement, les femmes n’y sont pas voilées, mais elles ne sont vêtues qu’à partir de la ceinture.
  52. Sylvain Lévi.
  53. Il y a une cosmogonie de l’Upanishad. « Le soleil est Brahma. Au commencement, le Tout n’existait pas. Lui existait. Il se métamorphose et devint un œuf. Au bout d’un an, l’œuf se fendit en deux. Une moitié de la coquille était d’or, l’autre d’argent. L’argent, c’est la terre ; l’or c’est le ciel. »
  54. C’est ce que notre naturalisme appelle le besoin, source profonde de toute activité. D’où la formule : « Le besoin fait l’organe. »
  55. Et ailleurs : « Qui est le Dieu à qui nous offrons notre sacrifice ? » « Qui est le plus grand des Dieux ? Qui doit être célébré le premier dans nos chants ? » etc… etc.
  56. On ne peut se défendre d’une surprise quand on trouve cette même forme du doute védique transportée dans les Proverbes de Salomon, jusqu’au trait suprême du « si » final : « Qui est monté aux Cieux, ou Qui en est descendu ? Qui a assemblé le vent dans ses poings ? Qui a serré les eaux dans sa robe ? Qui a dressé toutes les bornes de la terre ? Quel est son nom et quel est le nom de son fils, si tu le connais ? » Proverbes de Salomon. XXXL.
  57. Un simple déplacement d’accentuation donne Brahman, neutre, l’objectivité, et Brahman, masculin, l’Être universel qui en est la représentation.
  58. Voyez Atman, Brahman, Encyclopoedia of Religion and Ethics.
  59. En dehors de l’observation de la nature qui nous montre le Moi inclus dans le Non-Moi, le besoin de connaissance qui nous contraint à nous objectiver nous-mêmes est le plus clair aveu d’une fusion du sujet et de l’objet.
  60. Des philologues autorisés soutiennent que la création ex nihilo n’est que des traducteurs, le verbe bara signifiant façonner, modeler et non pas créer de toutes pièces. L’Inde, comme on a vu, se contente d’une émanation.
  61. Quand on nie l’âme expressément, sa transmigration paraît pleine de difficultés. On dit que le Bouddha se mettait en colère quand on lui parlait de l’âme. C’était à ses yeux, en effet, une faute capitale de doctrine. Malheureusement, le grand prophète jugea, sans doute, qu’il y aurait déchéance à s’expliquer trop clairement. Sur la phénoménologie de la transmigration, fondement de sa doctrine, Çakya-Mouni demeure muet.
  62. Il aurait eu, cependant, une cosmologie. Interrogé par Ananda sur la cause des tremblements de terre, Çakya-Mouni répond : « La grande terre, ô Ànanda, repose sur les eaux, les eaux repose sur le vent, le vent sur l’éther. Quand il arrive, ô Ananda, qu’au-dessus de l’éther soufflent les vents opposés, ils agitent les eaux, les eaux agitées font mouvoir la terre. » (Burnouf.)
  63. Entendez l’âme universelle.
  64. Le premier résultat de la doctrine de la transmigration des âmes fut de conduire à l’interdiction de tuer les animaux. Dans l’Inde, le principe demeure toujours maintenu pour la bonne règle. Non seulement le Brahmane est supposé s’abstenir de toute alimentation carnée, mais vous verrez des gens suivre, sur les routes, les parties les plus raboteuses pour épargner les insectes enclins aux pistes aplanies. Cependant, le Bouddha est mort d’une indigestion de porc, et la sophistique ordinaire se contente d’interpréter le verbe, en alléguant qu’on peut se nourrir de la chair d’un animal, si on ne l’a pas tué. Il n’est pas toujours besoin de jésuites authentiques pour jésuitiser. On sait que la Déesse Kali veut du sang. Elle obtient généralement celui d’un chevreau. La vache sacrée, triomphante, a réussi à se tirer d’affaire. De la tuer il ne peut être question. Je l’ai vue recevoir, cependant, de bonnes tapes quand elle devient trop entreprenante. À son passage, les marchandes couvrent d’un mouchoir les fruits de leur panier. C’est leur suprême défense. Mais que la vache sacrée s’étale au milieu de la rue, personne ne voudra la déranger. L’hymne sacré compare les nuages aux vaches célestes dont les flèches d’Indra, Dieu solaire, percent le pis pour arroser la terre du liquide divin qui doit la féconder. Roman de poésie ! Des Résidents anglais m’ont dit avoir renoncé à laisser paraître la viande de bœuf sur leur table pour ne pas scandaliser leurs serviteurs. Sauf l’ânesse de Balaam, le corbeau et la colombe de Noé, l’ânesse de Jésus et la baleine de Jonas, notre judéo-christianisme ignore les animaux. Il a fallu des laïques pour des recommandations de bonté à leur égard.
  65. Voir Bournouf, Introduction à l’histoire du Bouddhisme indien.
  66. Je juge plus simple d’appeler les choses par leur nom. Cf. Burnouf, Le Nirvâna n’est rien s’il n’est pas la fin de la sensibilité.
  67. À Pagan, sur l’Irraouaddy, il n’y avait pas moins de 12 000 pagodes. L’irruption des Tamouls en a laissé 1 200 dont quelques-unes fort belles.
  68. Rien de plus touchant que la rencontre, de familles birmanes en pélerinage aux mines fameuses d’Anuradjapoura (Ceylan). Le grand Bouddha endormi reçoit aimablement des pèlerins en habits de fête, l’hommage d’une fleur avec la libation venue de la source prochaine. Partout l’illumination du mystique sourire. À Sarnath, où le Bouddha prêcha son premier sermon, j’ai vu des pèlerins birmans apporter des feuilles d’or pour contribuer à en recouvrir le grand stupa. C’est le geste classique de la piété birmane.
  69. Une très importante école du brahmanisme le plus pur écarte également l’idée d’une personnification de la Divinité. La Ramayana nous parle des Brahmanes athées.
  70. Je signale au lecteur la vaste étude de M. René Grousset, Histoire de l’Asie.
  71. Mahavira, le fondateur du jaïnisme, était à peu près contemporain de Çakya-Mouni. Beaucoup de points de ressemblance entre les deux doctrines : notamment le respect de la vie animale. Le jaïnisme est resté indien. Le bouddhisme a prétendu conquérir le genre humain, et l’a effectivement conquis puisqu’il y tient encore rang de majorité.
  72. Voyez les beaux travaux de M. Alfred Foucher.
  73. Plus de cent mètres de côté.
  74. Le problème était fort différent, puisqu’il s’agissait d’abriter la foule dans l’édifice qui n’avait été primitivement « que la Maison du Dieu » — le sacrifice s’accomplissant au dehors. Cela commandait l’élargissement de l’enceinte plutôt que l’élévation du monument. Pour se rapprocher de leur Dieu, nos pères, innocents, montaient sacrifier sur les hauteurs, comme il est dit dans nos livres sacrés. On peut voir encore un de ces autels en plein air à Athènes où Zeus céda sa place aux orateurs de la Pnyx.
  75. Le gouvernement hollandais a publié une très belle monographie illustrée de Bourouboudour.
  76. Les Pundits, avec qui j’ai essayé d’engager la conversation à, la cour des Rajahs, m’ont paru d’insupportables bavards — parleurs plutôt que savants. D’ailleurs, ils terminaient généralement leurs discours par ces mots : « Vous avez chez vous M. Sénard qui en sait beaucoup plus long que nous. »
  77. Dieu dans l’histoire.
  78. BURNOUF, Introduction à l’histoire du Bouddhisme.
  79. Des assemblages de trois lignes, diversement brisées ou continues, représentent les Trois Puissances : le ciel, la terre et l’homme, pour des consignations de doctrine. On les voit souvent figurées sur les porcelaines de nos magasins. C’est ce qu’on appelle Les Kouâ.
  80. Le Tao est la voie, la direction, conception philosophique du mouvement universel plus profonde que toutes les abstractions personnifiées de nos cultes. La même idée de « chemin », impliquant l’évolution, se retrouve dans le Shinto japonais, incluant, comme le Tao chinois, le culte du foyer.
  81. On a vu au chapitre Symboles la description du Taï Ki (Grand Extrême) qui est pour les Chinois la suprême formule de l’univers.
  82. Sauf des accès de violences populaires, qui ne sont pas comparables aux férocités systématiques de notre propre histoire.
  83. De courtoise amitié est l’accueil fait aux étrangers dans les temples chinois. En nos églises où les fidèles viennent plus souvent demander l’allégement de leurs peines qu’apporter des remerciements, l’impression est plutôt d’une tristesse résignée. Un silence tombe des hauteurs. Chacun glisse discrètement jusqu’à sa chaise, yeux mi-clos et tête baissée. Un sacristain passe, d’importance. Un vieux prêtre se rend à ses devoirs de l’air d’un homme qui a lié partie avec l’Éternité. Dans les temples chinois, je n’ai vu que bonhomie souriante, simplicité d’enfant. La préoccupation d’une bienveillante courtoisie envers qui se présente pour rendre visite aux personnages divins. Figés dans leur grimace, on sent que les monstres eux-mêmes sont de bons enfants, Avec ses décors, ses images, le temple est un salon, et, dans un salon, l’usage veut que les visages soient de grâce appropriée. Un salon public, cependant, ne va pas sans quelques libertés. Un jour, n’ai-je pas vu deux belles dames aux chatoyantes soieries, avec des bijoux d’or, aux prises avec un petit enfant qui cherchait des raisons de se fâcher. Revenu à la sagesse, la dalle nous fit voir qu’il s’était oublié. Les regardants souriaient et le bon Bouddha lui-même paraissait s’amuser. Aux jardins du temple, des tortues sacrées, Divinités d’avant-Bouddha, font flotter à la surface d’un petit lac des yeux interrogateurs. Une poignée de riz est recommandée. À Penang, en Birmanie, un temple chinois abrite d’innombrables serpents en liberté, qui s’enroulent autour des vases chargés de fleurs, ou des ornements sacrés. Il y en a partout. Quelques-uns, figés d’indifférence, se perdent dans le décor. D’autres se lovent, ou se coulent parmi les choses, sans s’étonner de notre étonnement. Ils sont venus de Chine, paraît-il, on ne sait comment. Nul souci de la clef des champs. De beaux œufs frais (car le Chinois, seul, préfère l’œuf avancé) dans l’eau d’un vase de bronze, font les délices de leurs repas. Quand ils l’ont vidé à travers la coquille, celle-ci remonte à la surface, et le gardien s’empresse de la remplacer. Une vie de Dieux, vivant de l’offrande, avec une heureuse correspondance d’inactivités. (2)
  84. N’a-t-on pas vu le même peuple qui trouva la boussole se mettre à l’œuvre doctrinalement, un beau matin, pour détruire les chemins de fer ?
  85. Si les efforts de notre christianisme sont restés impuissants devant le rationnalisme chinois, avec ou sans Bouddha, comme devant l’Islam, c’est que notre propagande s’offre vraiment à son désavantage. L’habitude que nous avons de nos dogmes nous rend insensibles à des traits, qui choquent vivement les esprits éloignés de notre accoutumance. L’enfantement virginal et la théophagie sont des obstacles décisifs pour beaucoup. Dans l’Inde où la mythologie réalise d’autres tours de force, nos missionnaires ont fait quelques conquêtes parmi les peuples imaginatifs du Sud, mais un entretien de cinq minutes vous aura bientôt renseigné sur la qualité de ces « conversions ».
  86. Rappelons, toutefois, qu’il avait été un temps où la Chine n’était séparée de l’Inde que par l’Oxus.
  87. Les temps étaient déjà passés où les fidèles n’auraient pu accepter « l’abomination » d’une image du Bouddha.
  88. Pour formuler un tel partage, il faut vraiment avoir envie de diviser quelque chose en trois.
  89. « Je vais à Rome, disait un jeune Anglais à miss Martineau, mais pas pour m’y arrêter, simplement pour dire que j’y suis allé. » — « Pourquoi ne le dites-vous pas tout de suite ? » fut la simple réponse.
  90. On nous parle de 657 livres sacrés, de resplendissantes images et statues du Bouddha et de saints, ainsi que de 150 reliques authentiques du Bouddha lui-même — charge de vingt chevaux défilant parmi musiques et bannières aux acclamations de l’empereur et de ses sujets.

    Le bouddhisme, dès la mort du Maître, s’est attaché à la vénération des reliques. À Mandalay, l’ancienne capitale de la Birmanie, j’ai eu entre les mains des restes authentiques de Çakya-Mouni, retrouvés dans un stupa du Pendjab, par notre éminent compatriote, M. Alfred Foucher, sur les indications des pèlerins. Un petit flacon de cristal avec couvercle d’or, contenant de minces fragments d’os dans une poussière blanche. Le Bouddha, heureusement, a laissé de plus importantes traces de son passage.