Autour de la maison/Chapitre XXXVII

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Édition du Devoir (p. 132-135).

XXXVII


Toute la semaine qui précédait le poisson d’avril, nous y avions pensé, et le matin même, avant la classe, en déjeûnant de chaudes crêpes, si Julie nous demandait : « Avez-vous vu la morue que votre père a apportée pour le dîner ? Je vous assure qu’elle nage dans le quart aux dégouttières ! » — elle n’avait pas fini sa phrase que, bêtement, nous bousculant, nous courions vers la cour. Sous la dale de la cuisine, il y avait un énorme baril noirci par le temps, les pluies et les neiges, qui recevait l’eau du ciel. Comme il était plus haut que nous, pour voir à l’intérieur, il nous fallait monter sur une vieille chaise sans dossier, qui restait là à cœur d’année. Avec quelle précipitation nous sautions sur ce banc, nous poussant des coudes pour avoir la plus large place ! et nous nous penchions sur l’eau dormante du quart où nos figures seules se reflétaient dans des morceaux du ciel qui s’y miraient. Julie, de la fenêtre, nous regardait en riant aux éclats, et elle nous criait : « Poisson d’avril ! »

Naturellement, nous retournions furieux à notre déjeûner, et nous méditions un tour pour lui remettre sa malice. Le malheur, c’est que les grandes personnes sont moins naïves et bien difficiles à attraper. Comment allions-nous nous y prendre ?

En classe, nous avions la permission de nous amuser un peu, ce jour-là. Nous dessinions au crayon, sur les pages de nos cahiers, de beaux grands poissons aux écailles bien carreautêes, sans oublier les nageoires et la queue qui ne manquaient pas d’être d’une forme nouvelle et fantaisiste, et nous les découpions ensuite. C’était des harengs, des morues, des flétans, des sardines, selon leurs différentes formes. Ensuite, on se les accrochait furtivement dans le dos, aux blouses, aux rubans des tresses blondes ou brunes, aux ceinturons.

Et c’était amusant de voir les petites filles — en se levant pour aller à la tribune de mère ou au panier aiguiser leurs crayons — secouer leurs robes et se passer le nez par-dessus l’épaule, en louchant vers leur dos, afin de savoir si elles étaient reçues du poisson ! Et mère S.-Anastasie subissait les chuchotements et les ricanements dissimulés !

Marie et moi, nous arrivions à la maison avec tout un paquet de dessins de harengs, morues, flétans, sardines ! et les devants de nos robes couverts d’épingles. Nous suivions Julie pas à pas, en lui racontant des histoires. Elle faisait mine de ne pas comprendre notre manège et se laissait tapisser le dos et la jupe de poissons en papier. Nous avions la prétention de croire qu’elle ne s’en apercevait pas, et il fallait entendre nos rires étouffés quand elle allait ou venait avec ses plats, au cours du dîner ! Elle nous interrogeait pour connaître la cause de notre gaieté, et nous rappelait plusieurs fois l’incident du matin, en nous narguant : « Eh bien ! on ne la mange pas la morue… allez donc la voir nager ! » — et enfin, elle se retournait sur elle-même et criait de surprise jouée en découvrant ses décorations ! Nous avions un plaisir délirant, nous éclations de rire en nous tenant les côtes, et nous étions parfois forcées de sortir de table, parce qu’une miette de pain ou de biscuit prenait le « canal du dimanche ! » Julie venait nous taper dans le dos pour nous faire reprendre notre respiration !

Entre enfants, on courait beaucoup d’autres poissons d’avril. On s’envoyait voir si la glace était partie, on se disait soudainement : « Regarde donc l’oiseau ! » ou bien : « Tu perds quelque chose », et si on regardait, c’était « poisson d’avril ». Mais, tout ça, pour les amateurs, ça ne comptait pas, et il était essentiel de parler de poisson pour que ce fût sérieux. Si l’un de nous réussissait à en faire courir un vrai, un ingénieux, il en avait pour jusqu’à l’année suivante à s’en vanter et à nous dire : « T’en rappelles-tu ? »

C’est comme cela : les « te rappelles-tu » sont une des plus grandes douceurs de la vie. Est-ce que vous ne riez pas au souvenir de ces épisodes qui ressemblent à ceux de votre enfance ? Je me plais, moi, à vous les raconter, simples comme ils me viennent, pendant que j’y songe, en admirant le ciel bleu du nouveau printemps qui s’annonce.