Aux sources de l’histoire manitobaine/08

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Imprimerie de la Compagnie de l’Événement (p. 91-103).

VIII. — fidélité dans la persécution


L’enfance a des droits inaliénables auxquels correspondent autant de devoirs pour l’éducateur. Comme une impression reçue à l’école ne s’efface que difficilement, il est de la plus élémentaire prudence, pour ne pas dire honnêteté, de ne servir à l’intelligence de l’élève que ce qui ne blesse en aucune manière les droits de la vérité et ne peut faire l’objet d’aucun doute. Les sujets de controverse et les questions débattues pourront plus tard attirer l’attention de la jeunesse ; quand l’esprit est encore en tutelle, il est plus que convenable de respecter sa faiblesse et de ne lui présenter que ce qui est incontestable.

Aussi, n’est-ce pas sans quelque surprise que j’ai trouvé récemment le passage suivant qui a trait aux événements de 1869-70, dans un manuel anglais « autorisé pour les provinces de Manitoba, Ontario et Colombie Britannique » :

Le centre de la tempête était le parti des métis français mené par Louis Riel. Riel était le fils d’un blanc et d’une métisse, et avait été élevé à Montréal pour la prêtrise. Sa facilité d’élocution et le magnétisme de ses manières lui donnèrent vite un grand ascendant sur ses compatriotes ; une ambition sans frein et une vanité extraordinaire l’aveuglèrent au point qu’il ne put voir la folie de résister à l’autorité du Dominion. Il n’y avait personne dans la colonie pour le retenir dans sa folie rageuse (his madness). Sans le courage et le tact de Donald-A. Smith, l’agent du gouvernement fédéral, les affaires auraient pu prendre une pire tournure. L’archevêque Taché… ne revint qu’après que le délire de la rébellion se fut éteint dans le meurtre…

Il y avait toute probabilité que la difficulté allait s’arranger sans effusion de sang, quand un accès soudain de folie de la part de Riel se termina par une tragédie. Parmi les prisonniers que ce dernier avait jetés dans le fort Garry comme ennemis du « Gouvernement Provisoire » était un jeune immigrant de l’Ontario nommé Thomas Scott. Cet infortuné jeune homme fut choisi par Riel pour devenir l’instrument de son terrorisme sur ses contradicteurs. Passé en cour martiale et condamné pour cause de trahison, Scott fut conduit en dehors des murs du fort Garry et fusillé. La nouvelle de cet assassinat brutal souleva une tempête d’indignation dans l’est du Canada. Une force de sept cents soldats et volontaires fut choisie pour se rendre immédiatement sur la scène de la rébellion… À l’approche des troupes, toute ardeur militaire et ivresse du pouvoir s’éteignirent dans la poitrine de Riel. Il disparut vite de la scène de sa gloire éphémère pour trouver un refuge aux États-Unis[1].


Comptons les inexactitudes et les calomnies dans ce passage d’un livre destiné à l’enfance.

1o La mère de Riel était une blanche et non une métisse, et son père n’était point un blanc mais un métis. Ce point, qui n’a rien à faire avec les susceptibilités nationales et les préjugés de sectaire, donne à lui seul la mesure du soin avec lequel on écrit pour les écoles publiques de l’ouest canadien.

2o L’ambition de Riel, sans être absolument un mythe, avait pourtant des bornes, puisqu’un auteur qui ne tarit pas de sarcasme à son endroit admet qu’il l’entendit déclarer qu’il « voulait garder le pouvoir seulement jusqu’à ce qu’il pût le remettre entre les mains d’un gouvernement régulier »[2].

3o Il y avait de sa part si peu de folie à résister à l’autorité du Dominion que cette résistance lui valut à peu près tout ce qu’il en désirait.

4o Alors même que Riel eut eu besoin de contrainte — et un homme de vingt-cinq ans doit toujours se trouver bien des conseils de plus âgé que lui — il n’est pas juste de dire qu’il n’y avait alors personne pour le retenir, puisque l’abbé Ritchot, le P. Lestanc et d’autres en qui il avait confiance se trouvaient à sa portée, et de fait l’aidèrent considérablement, surtout dans les premiers temps, par la modération de leurs conseils.

5o Donald Smith agit certainement pour le mieux et son intervention dans les affaires de la Rivière-Rouge ne fut pas sans résultats. Pourtant le rôle qu’il y joua a été diversement apprécié, et l’abbé G. Dugas, qui se trouvait alors sur les lieux, n’en semble pas enthousiaste[3].

6o Nous avons vu qu’il n’y eut jamais de rébellion à la Rivière-Rouge, et par conséquent,

7o L’exécution de Scott n’était pas un meurtre.

8o L’accès soudain de folie ne fut point du côté de Riel, mais, au dire de l’Anglais Begg lui-même, du côté des gens du Portage, qui s’insurgèrent contre l’autorité reconnue par toute la colonie, après que leurs propres représentants à la Convention l’avaient ratifiée et avaient élu à l’unanimité (moins la voix d’un absent) Riel président[4].

9o La nouvelle de l’exécution de Scott souleva réellement « une tempête d’indignation » dans l’Ontario, mais non pas dans la province de Québec, qui se trouve pourtant au moins autant à l’est que la première.

10o C’est une pure invention et une fausseté historique que de donner à entendre, comme le fait l’auteur du manuel incriminé, que l’expédition militaire envoyée à la Rivière-Rouge fut organisée dans le but de venger la mort de Scott. Un trop grand nombre de ceux qui y prirent part étaient animés par un sentiment analogue ; mais l’expédition elle-même avait été ordonnée avant qu’on eût eu aucune nouvelle de cette mort au Canada, à plus forte raison en Angleterre, d’où dépendaient exclusivement les soldats réguliers qui en firent partie[5].

11o C’est pure calomnie d’écrire qu’à « l’approche des troupes toute ardeur militaire… s’éteignit dans la poitrine de Riel », puisque celui-ci n’avait jamais été animé de pareils sentiments. Son grand ennemi, le général Butler, lui ayant fait remarquer qu’on « le représentait comme faisant de grands préparatifs pour résister à l’expédition qui approchait », Riel répondit aussitôt que

« rien ne pouvait être plus faux que ces assertions »[6]. L’ouvrage intitulé The Great Lone Land qui contient cette rectification est pourtant un livre bien connu, et la rencontre de son auteur avec le président du gouvernement provisoire a tout particulièrement été plusieurs fois reproduite ou citée. Alors n’est-il pas déshonnête d’inculquer pareilles faussetés aux enfants de race anglaise et autre ? Si plusieurs des onze inexactitudes que je viens de relever sont le fait de l’ignorance et des préjugés de race, il en est que la malice paraît seule avoir suggérées.



L’esprit qui a présidé à la compilation de pareilles erreurs n’est, du reste, qu’un bien faible écho de celui qui fut responsable des déplorables excès qui suivirent l’occupation du pays par les troupes de Wolseley. Même après que nous aurons fait la part du ressentiment provoqué par l’exécution de Scott, ces excès peuvent être considérés comme un indice des véritables dispositions des Ontariens vis-à-vis des principaux représentants de notre race. Ils suffiraient à eux seuls pour justifier le soulèvement de 1869, et nous devons en prendre occasion pour savoir gré aux chefs métis de leur protestation, puisque la réussite de leur mouvement avait mis les droits catholiques et français sous l’égide d’une constitution contre laquelle la fureur orangiste ne pouvait rien. Si, plus tard, des politiciens sans conscience crurent pouvoir défier l’autorité qui avait consacré ces droits dans un document qu’aucune législation provinciale ne peut détruire (eux qui sont si fervents adeptes de l’autorité supérieure quand elle favorise leurs propres vues), nous ne devons voir dans ces menées liberticides qu’autant de manifestations du même esprit qui, dès le commencement, animait les Schultz et les Dennis. Les libertés abolies par une législature subalterne n’en restent pas moins admises par l’Acte impérial, et leur disparition de la vie politique et sociale ne peut être qu’une éclipse qui sera, espérons-le, de courte durée.

Il n’entre pas dans mon plan de faire assister le lecteur à la série complète des persécutions que les métis, et surtout leurs chefs, eurent à essuyer de la part des nouveaux venus après la prise de possession de leur pays par le Canada. Il n’est pourtant que juste d’en dire un mot, ne serait-ce que pour mettre le lecteur en état d’apprécier à leur juste valeur les services qu’ils rendirent alors à la cause de la domination anglaise.

Comme l’admet Alex. Begg, qui désapprouve expressément l’exécution de Scott et l’appelle un meurtre[7], les volontaires canadiens n’avaient qu’un but en s’engageant dans l’expédition de Wolseley : venger la mort d’un frère en orangisme. Aussi « en plusieurs occasions des métis français innocents [de toute participation à cette mort] furent-ils guettés sur le chemin et battus par des partis de volontaires qui les supposaient coupables, et un homme, Goulet…, fut-il poursuivi par la populace et poussé dans la rivière Rouge, où il se noya en essayant d’échapper à sa fureur[8]. »

Cet auteur aurait pu ajouter que des officiers étaient à la tête de cette tourbe, et que personne ne fut jamais inquiété pour la part qu’il avait prise à ce meurtre.

Les individus qui agissaient d’une manière si légale (!) avaient constamment à la bouche des paroles d’horreur pour l’exécution du rebelle Scott. Il va sans dire que c’étaient ses frères en fanatisme, c’est-à-dire des orangistes. De fait, la première loge de cette société secrète fut érigée au Manitoba moins d’un mois après l’arrivée de Wolseley. Elle était composée d’officiers et de soldats volontaires venus de l’est. Comme il n’y avait point alors dans le village de Winnipeg de local pour les initiations, on se réunit dans un petit voilier à l’ancre dans l’Assiniboine, et, détail significatif, on voulut s’y servir de la table même sur laquelle Riel avait fait ses écritures au fort Garry. « En moins de deux ans, » dit l’historien R. Hill, « cette loge augmenta au point qu’au commencement de 1872 elle comprit plus de 200 membres, et fut regardée comme la plus nombreuse du Dominion[9]. »

Quoi d’étonnant alors si l’hostilité contre l’élément catholique et français eut bientôt pris des proportions qui menacèrent d’allumer une guerre civile au pays ? L’autorité fédérale s’était à peine consolidée à Winnipeg, qu’un mandat d’amener était lancé contre Riel par un juge de paix qui « commanda » formellement « de lui apporter le corps » de ce dernier, mort ou vivant (31 décembre 1870). Le nom de ce digne magistrat mérite de passer à la postérité. Il s’appelait John-J. Sutter. Soit dit à l’honneur des autorités manitobaines de ce temps-là, ce mandat fut annulé, et Sutter dut rentrer dans la vie privée.



Un autre Ontarien dont le nom mériterait de l’accompagner au pilori de l’histoire prit, trois ans plus tard, une part active au fameux procès d’Ambroise-D. Lépine, l’ex-adjudant de Riel. Chassé de son pays natal pour une cause inavouable, cet étranger, qui était un homme de loi, arriva au Manitoba vers la fin de 1871.

Un soir de cet hiver-là, vers huit ou neuf heures, un certain personnage non affilié à la secte était pour contourner un coude que faisait la voie publique en entrant dans Winnipeg, lorsqu’il entendit soudain le nom de Riel prononcé par un groupe d’hommes stationnés derrière une clôture en pierre à moitié renversée.

« Je vous dis que Riel est en ce moment chez lui, déclarait l’avocat. C’est le temps de le prendre.

— Qui garantit que l’argent nous sera payé après que nous aurons fait ce qu’on demande de nous ? fit quelqu’un.

— Moi, dit l’homme de loi. Il y a $2,000 à partager entre vous quatre.

— Oui, dit un autre, et vous en gardez trois mille pour vous. Nous courons tous les risques, et à nous quatre nous recevons moins que vous qui ne faites rien.

— Peu importe ce que je garde pour moi, répliqua le premier qui avait parlé. Il n’y a aucun danger. Après tout Riel est un s… rebelle, et personne ne sera poursuivi. Est-ce entendu ?

— Eh bien ! nous allons nous mettre à l’œuvre immédiatement. Mais rappelez-vous que si, dans la suite, nous nous trouvons dans l’embarras, vous devrez nous en tirer.

— Soyez sans inquiétude, et n’oubliez pas ceci : je n’ai pas besoin de son corps ; sa tête suffit. Vous avez votre sac et vos masques ; vous êtes bien armés. Allez donc, maintenant. Je vous attendrai toute la nuit à mon bureau. »

Ce dialogue n’a guère besoin d’explications. Il suffit de rappeler que le gouvernement d’Ontario avait mis la tête de Riel à prix et l’avait estimée à $5,000. Le digne groupe dont l’inconnu avait surpris le complot voulait probablement gagner cette prime alléchante.

Mais celui-ci partit aussitôt en traîneau, en compagnie d’un ami dévoué, qui devait peu après périr lui-même de mort violente, et, s’étant rendu à Saint-Vital, il persuada à Riel et à sa famille de quitter momentanément leur demeure. En sorte que les assassins la trouvèrent déserte, et voulurent un instant s’en venger en y mettant le feu, ce qui eût immédiatement décidé de leur propre sort, vu que les deux amis, qui les guettaient à leur insu, s’étaient donné le mot d’ordre, et allaient leur loger une balle dans la tête à la première allumette qu’ils verraient flamber entre leurs mains.



Tels étaient les agissements de ceux qui se montraient les plus fervents dans leur horreur pour le meurtre et l’illégalité. Excusera maintenant qui voudra l’acte inconsidéré d’une législature, sans juridiction aucune au Manitoba, agissant sous l’impulsion du moment et cédant au fanatisme d’un trop grand nombre de ses membres. Comment Riel et les métis français s’en vengèrent-ils ? En sauvant pour la Couronne britannique le Manitoba et, implicitement, tout le Nord-Ouest canadien ! Comme cette assertion peut paraître voisine du paradoxe, il me faut entrer dans quelques détails à ce sujet.

Les États-Unis s’étaient acquis en 1867 les vastes possessions russes maintenant connues sous le nom d’Alaska. Leurs autorités étaient parfaitement au courant des mécontentements occasionnés à la Rivière-Rouge par les menées des Ontariens et autres, et il n’y aurait probablement pas de jugement téméraire à supposer qu’elles y avaient des représentants chargés de surveiller la situation et au besoin de la faire tourner à leur avantage. Les manœuvres qui aboutirent à l’accaparement de l’Orégon et du bassin de la Colombie au milieu du siècle dernier ne pouvaient-elles pas réussir aussi bien sur les bords de la rivière Rouge ?

Alors qu’on en calcule les conséquences. Au lieu d’un territoire perdu à douze cents milles des États-Unis, le cabinet de Washington eût eu sous sa domination la plus grande partie de l’Amérique anglaise, formant un tout compact et, partant, de désintégration difficile. Cette immense contrée, composée de ce qui est aujourd’hui le Manitoba, la Saskatchewan, l’Alberta, le Yukon et le Mackenzie, n’eût fait qu’un avec l’Alaska au point de vue politique, et la Colombie anglaise, qui n’était alors peuplée que de quelques centaines de blancs, eût dû bon gré mal gré se jeter dans les bras de l’Oncle Sam. Après cet arrangement, le Canada eût été limité aux anciennes provinces, c’est-à-dire au quart à peu près de ce qu’il est aujourd’hui.

Et pour qu’on ne suppose pas que mon imagination enfante des chimères, je renverrai le lecteur à un document, aussi peu connu que remarquable, de la législature de l’État américain contigu à l’Assiniboia. En date du 8 mars 1868, c’est-à-dire moins d’un an après l’acquisition de l’Alaska, la Chambre du Minnesota passait la résolution suivante :

Nous regrettons d’apprendre qu’il est question de transférer le territoire compris entre le Minnesota et l’Alaska au Dominion du Canada par un ordre du Conseil de Londres, sans un vote des colons de Selkirk et de ceux qui se trouvent aux sources de la Saskatchewan, lesquels sont en grande partie des émigrés des États-Unis, et nous prions respectueusement, quoique avec instance, le Président et le Congrès des États-Unis de représenter au gouvernement de la Grande-Bretagne que pareille action sera une intervention indue, contraire au principe de gouvernement local (self-government), qui ne peut être regardée avec indifférence par le peuple des États-Unis[10].

Est-ce assez clair ?

Cette résolution fut envoyée à Washington, et le journal américain qui la rappelait, le 21 novembre 1869, rendait son but encore plus évident en déclarant que

la législature du Minnesota apprendrait avec joie que la cession du Nord-Ouest de l’Amérique britannique aux États-Unis, accompagnée de la construction d’un chemin de fer nord-pacifique, est regardée par la Grande-Bretagne et le Canada comme les termes satisfaisants d’un traité qui éliminera tout sujet de controverse entre les deux contrées[11].

Du reste ces projets étaient si peu fantaisistes que, le 30 novembre 1869, lord Granville rappelait officiellement au gouverneur-général du Canada que son Conseil exécutif avait, le 22 juin 1866,

exprimé l’opinion que les parties les plus tentantes du Territoire [de l’Assiniboia] seraient bientôt peuplées d’individus que la Compagnie [de la Baie d’Hudson] était impuissante à maîtriser, qui établiraient un gouvernement et des tribunaux à eux et proclameraient leur indépendance politique ; — qu’une telle agglomération couperait en deux l’Amérique anglaise[12].

Rien d’étonnant alors si, lorsqu’il fut question d’envoyer des troupes à la Rivière-Rouge, le nord ouest des États-Unis fut unanime à demander qu’on leur défendît de passer sur le territoire américain. En outre, les menées auprès de Riel des agitateurs venus du sud ne sont un secret pour personne. Les féniens, aidés alors par O’Donoghue, étaient aux aguets pour saisir le moindre signe d’intelligence, la moindre marque de consentement de la part du gouvernement provisoire pour se lever en masse et s’unir aux métis dans le but de réclamer la protection du drapeau étoilé.

Il y a plus. Dans une lettre adressée au gouverneur-général du Canada, en date du 23 juillet 1870, Mgr Taché alla jusqu’à affirmer (et il le déclara plus tard sous la foi du serment), que

en dehors de l’association fénienne, le gouvernement provisoire de la Rivière-Rouge a repoussé des offres qui auraient pu le séduire, si le sentiment de l’allégeance ne l’avait pas dominé. Des sommes au montant de plus de quatre millions de piastres ($4,000,000), des hommes et des armes ont été offerts, et le tout a été refusé par ces rebelles[13].



Les bons conseils du clergé[14] et les propres sentiments de Riel empêchèrent ces tentatives d’aboutir ; mais les féniens et autres Américains ne se découragèrent point. O’Donoghue était allé les trouver après l’arrivée des troupes. Celles-ci une fois reparties pour l’est, les meneurs étrangers crurent voir dans les vexations et persécutions qui suivirent le meilleur des appoints à leur cause. Méprisés par les nouveaux venus, dépossédés de leurs terres aux Îlets de Bois et ailleurs, traqués comme des bêtes fauves par des échappés de bagne, attaqués jusque dans le sanctuaire de leurs familles et foulés sous le talon des envahisseurs de leurs libertés immémoriales, les métis français n’étaient-ils point enfin mûrs pour la révolte ? Les féniens le crurent, et ils firent leurs plans en conséquence.

Ils savaient, et ne se faisaient pas faute de publier, que ces fiers enfants de la prairie étaient « d’excellents cavaliers, habitués au maniement des armes et à l’obéissance aux chefs qu’ils se donnaient quand ils faisaient la chasse au bison »[15]. Par conséquent, il était plus que probable qu’ils feraient honneur à leur race sous le drapeau des États-Unis. Ils pouvaient sans trop de difficulté, lever un corps d’élite de 700 à 800 hommes, et, aidés d’un nombre égal d’Américains qui, au premier succès, se triplerait facilement, ils seraient parfaitement invincibles, d’autant plus que leurs frères d’origine mi-anglaise (et mi-indienne comme eux), avec lesquels ils avaient toujours vécu dans la plus cordiale harmonie, ne seraient nullement pressés de les attaquer. Les mille voix de l’opinion publique et les cris de la presse américaine (qui seraient censés faire écho à ceux de la population indigène) forceraient (?) alors la main aux autorités de Washington, et le but secrètement caressé serait vite atteint.

Mais la coopération des métis français était une condition sine qua non de succès. Les féniens qui, après tout, n’étaient dans cette question que l’avant-garde du peuple américain, voulurent s’en assurer.

À cet effet, ils dépêchèrent un courrier à l’un de ceux qui s’étaient montrés les plus actifs dans les derniers troubles et qui avait tout particulièrement à se plaindre des troupes, ce même André Nault dont nous avons déjà parlé[16]. C’était vers la fin de septembre 1871. Ce courrier était porteur d’une lettre de convocation à une entrevue sur le territoire américain. Fort perplexe, Nault alla trouver Louis Riel et lui demanda conseil. Celui-ci lui dit d’accepter l’invitation, afin de s’assurer des plans réels des étrangers.

Nault partit de suite, et rencontra à Pembina O’Donoghue qui le conduisit avec trois autres individus à une place située à 7 milles de là. Ils furent alors rejoints par trois officiers féniens « superbement harnachés », dit M. Nault, qui firent route avec eux jusqu’au rendez-vous, chez un nommé Charles Grant, à 18 milles de l’embouchure de la rivière Pembina.

Le lendemain, un grand conseil fut tenu, et les féniens dévoilèrent leurs plans qui étaient de « massacrer ceux qui étaient hostiles aux métis, moyennant le concours de ceux-ci ». Nault trouva la proposition un peu raide. Il ne put non plus s’empêcher de soupçonner quelque exagération dans le chiffre de 3,500 qu’on lui donna comme étant celui des hommes qui s’étaient déjà enrôlés pour la campagne qu’on se proposait d’entreprendre « moyennant le concours » des métis français du Manitoba. Pourtant il promit de rendre compte des détails de l’entrevue à Riel et aux autres chefs métis, et il retourna chez lui par une voie détournée pour éviter la rencontre des soldats canadiens qui étaient à sa recherche[17].

Mais l’alarme était donnée au Manitoba, et les autorités locales n’étaient pas demeurées inactives. Elles savaient que, indépendamment des féniens proprement dits, il y avait alors des milliers d’ouvriers, dont beaucoup étaient d’anciens soldats, travail­lant à deux lignes de chemin de fer en construction au Minne­sota. À la fin de la saison, ces individus allaient se trouver désœuvrés et partant enchantés de se jeter sur le fort Garry, qui n’avait alors que 80 hommes pour le garder « et assurer la paix de la moitié d’un continent », comme l’écrivait le gouverneur Archibald[18].

Ce monsieur admit aussi dans un document public que « l’en­vahisseur basait toute espérance de succès sur le fait que nos divisions intestines lui jetteraient entre les bras une partie de la population[19]. » Quelle belle occasion pour l’élément français de se venger des insultes des Ontariens ! N’allaient-ils pas en profiter ? Pour conjurer le danger, dont les orangistes du Manitoba n’étaient pas ceux qui se préoccupaient le moins, Archibald eut, le 4 octobre, une entrevue avec M. Ritchot, curé de Saint-Norbert. Il voulut être certain des dispositions des persécutés d’hier qui avaient maintenant les destinées du pays entre leurs mains. Fort heureusement, Mgr Taché, à la veille d’une absence dans l’est, avait rencontré Riel et obtenu de lui au moins une promesse de neutralité.

Soyez certain, avait-il dit, que ni moi ni aucun de mes amis ne nous join­drons aux féniens. Nous les détestons, car ils sont condamnés par l’Église[20].

M. Ritchot put donc assurer le gouverneur de la loyauté des métis.

Mais Archibald voulait davantage. Il demanda formellement par écrit leur coopération contre les envahisseurs, afin que ceux-ci sussent que non seulement ils ne pourraient compter sur leur concours, mais qu’ils auraient encore à se défendre contre leur opposition active. Riel la lui promit dans une lettre du 7 octobre, au cours de laquelle il annonçait que « plusieurs compagnies sont déjà organisées, et d’autres se forment[21] ». Le lendemain, le gouverneur se hâtait de remercier les signataires de cette communication, MM. L. Riel, A.-D. Lépine et P. Parenteau. Bien plus, ce jour-là même il traversait la rivière pour passer en revue une troupe de 4 à 500 métis[22] dont un tiers étaient à cheval et qui presque tous portaient des armes.

Dès lors le danger s’évanouissait, et le Manitoba, avec tout le Nord-Ouest canadien, était sauvé. Devant cette fidélité des métis sur laquelle ils n’avaient point compté, les féniens et les Américains annexionnistes devinrent impuissants. Quelques têtes folles avaient seules été assez imprudentes pour agir comme si elles avaient été sûres de leur concours et prendre part à une échauffourée qui, dans les circonstances, n’avait absolument aucune chance de succès.



  1. The Story of the Canadian Peuple, pp. 350-51. Toronto, 1905.
  2. Gén. Butler, The Great Lone Land. p. 134.
  3. La mission accomplie par le troisième commissaire canadien, M. Smith, va tellement mettre le trouble dans toute la colonie en montant les esprits et en jetant des germes de division, même dans le parti de Riel, qu’on peut la regarder comme la première cause du triste événement qui a amené la mort de Scott. — (Hist. véridique, pp. 138-39).
  4. « Ainsi finit cette folle expédition (this mad-like expedition) du Portage, dont les résultats immédiats furent la perte de deux vies et la prise de quarante-huit prisonniers par les Français ». (The Creation of Manitoba, p. 290).
  5. Th. Scott fut exécuté le 4 mars 1870. Or, le 1erfévrier de cette même année, un télégramme de l’agence Reuter consigné dans les dépêches officielles du temps (Livre bleu, p. 223) se lit ainsi : « On dit que les fusiliers royaux d’Ottawa ne seront point licenciés. Au contraire, six compagnies de ce corps, avec une batterie d’artillerie, seront envoyées à la Rivière-Rouge par la voie du fort William le printemps prochain ». En outre, vingt-cinq jours après la mort de Scott, le gouvernement fédéral lui-même n’en était pas encore sûr, puisque le 31 mars le gouverneur-général télégraphiait à lord Granville : « Nous ne savons pas encore si une rumeur dont plusieurs journaux se sont faits les échos, à l’effet que Riel aurait fait fusiller un individu du nom de Scott, est vraie ou fausse ». Ce ne fut que le 5 avril que cette nouvelle se confirma (V. Livre bleu, p. 115). Mais le 29 mars le même personnage avait télégraphié au comte Granville que les « troupes doivent partir pour la Rivière-Rouge vers le 20 ou le 25 avril ». La même dépêche ajoutait que, sept jours avant qu’on fût sûr de la mort de Scott, et deux avant qu’il en eût même été rumeur, « la préparation de cent barges et de voitures de transport était [déjà] avancée, et des provisions avaient été commandées pour un millier d’hommes ». Dans ces conditions, comment les troupes pouvaient-elles avoir été levées dans le but de venger la mort de Scott ?

    Ce qui précède avait été écrit depuis quelques jours quand il m’est arrivé un ouvrage écrit en{{lié|1900}, Greater Canada, qui est encore plus clair et non moins injuste sur ce point et celui de l’exécution de Scott, dont « le meurtre brutal — un acte pour lequel il est impossible de trouver un motif raisonnable — enflamma l’Ontario et fut la cause de l’expédition de la Rivière-Rouge », dit cet impartial auteur (p. 51). C’est ainsi qu’on écrit l’histoire quand on se laisse guider par ses préjugés ! Le même véridique auteur, un Anglais du nom d’Osborn, nous assure dans le même paragraphe que les métis français de ce temps-là ne savaient « ni lire ni écrire. » Nous avons déjà vu un Allemand, qui n’avait rien à perdre ni à gagner en se montrant indûment favorable à leur cause, certifier tout le contraire après une longue résidence au milieu d’eux.

  6. The Great Lone Land, p. 134.
  7. Cet auteur se fait généralement remarquer par son impartialité ; mais il écrivait alors au lendemain des événements qu’il racontait, et l’impression produite par cette malencontreuse exécution était encore trop vivace pour qu’il pût en parler avec la froideur et le désintéressement que réclame le rôle de l’historien sérieux.
  8. Begg, History of the North West (un ouvrage différent de celui auquel il a été fait allusion dans la note précédente), vol. II, pp. 133-34.
  9. Manitoba, p. 588.
  10. Du journal The Pioneer, de St-Paul. Reproduit dans Le Livre bleu de 1870.
  11. Livre bleu, p. 28.
  12. Ibid., p. 170.
  13. La Vérité sur la Question métisse, p. 254.
  14. « Relativement au désir de l’annexion, le gouverneur dit qu’il ne pensait pas qu’il existât à un degré appréciable. Stuttman désirait vivement la voir se réaliser, et il pensait que le général Riel avait les mêmes tendances ; mais les prêtres, qui ont en réalité plus de pouvoir que l’un et l’autre, s’y opposaient », The Saint Paul Despatch, citée au Livre bleu). Nous avons déjà vu que le « général » Riel n’avait aucunement les sentiments que les Américains lui prêtaient.
  15. Livre bleu, p. 29.
  16. Lequel était Canadien, et non métis comme je l’ai dit précédemment d’après tous les auteurs qui l’ont mentionné.
  17. Ces détails, ainsi que beaucoup d’autres dans les pages qui précèdent, sont absolument inédits.
  18. Mémorandum sur l’Invasion fénienne du Manitoba, dans les témoignages devant le « Comité du N.-O. »
  19. Proclamation de l’hon. M. Archibald, 18 oct. 1871.
  20. Témoignage de M. Taché devant le « Comité du N.-O. »
  21. Témoignage de M. Archibald, devant le Comité, p. 147.
  22. Ces chiffres sont fournis par un témoin oculaire, mais varient selon les auteurs.