Avec le Maréchal Joffre en Extrême-Orient/02

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II[1]

AU JAPON




I

LE PREMIER SALUT

Tokyo, 20 janvier-5 février 1922.

Le croiseur cuirassé Montcalm, ayant à bord le maréchal Joffre, entrait le matin du 20 janvier 1922 dans la baie de Yokohama. C’était un beau matin d’hiver frileux : la mer lisse comme un miroir avait la couleur du ciel, en sorte qu’on la confondait avec lui ; vers l’Ouest, les calmes et nobles lignes du Fujiyama vêtu de neige : sa base élargie s’effaçait dans une brume opaline qui le faisait paraître suspendu dans le ciel ; tout semblait dissous dans une lumière laiteuse ; le seul mouvement perceptible était la palpitation des mouettes autour du vaisseau.

C’est dans ce paysage immatériel, devant le symbolique volcan, que s’échangèrent, ce malin-là, les premiers saluts entre l’Empire du Soleil Levant et le croiseur qui portait l’envoyé de la France.

Le drapeau tricolore monta dans le ciel : il y parut énorme, et cette ascension fut comme un signal : d’abord, l’explosion ardente de la Marseillaise ; puis le Kimigayo, l’hymne japonais, si religieux qu’il semblait une prière du matin ; ensuite, de toutes parts, le canon : le croiseur français, pour saluer la terre ; la terre lointaine, pour lui répondre ; enfin le Kongo, le croiseur japonais venu comme escorte.

Puis le Kongo en tête et le Montcalm à sa suite, tous deux presque pareils, mirent le cap sur Yokohama : leur marche était si lente qu’ils laissaient après eux, sur l’eau, à peine quelques rides ; à la poupe du vaisseau japonais, le pavillon de guerre ressemblait à un chrysanthème échevelé.


L’ACCUEIL DE TOKYO

Lorsque la mission du Maréchal quitta la gare centrale de Tokyo, dans les autos rouges de la Cour, elle cherchait en vain à découvrir la ville : elle n’avait devant elle, au loin, qu’une sorte d’immense baraquement gris, sous un ciel étrangement sillonné de fils aériens : pas de drapeaux, pas d’arcs de triomphe : aucun des aspects auxquels elle était accoutumée.

Mais tout de suite elle fut attirée par un spectacle nouveau et plus émouvant ; à droite, à gauche, à perte de vue, alignés comme une double muraille, étages par taille, dans un ordre quasi militaire, serrés, tous les enfants de Tokyo criant à pleine voix le joyeux salut japonais : « Banzai ! Banzai ! » ce qui veut dire « Longue vie. »

Oh ! la touchante idée ! Pour saluer le grand Français, Tokyo s’était paré de toute son enfance rieuse. Ils formaient ainsi sur le passage des dizaines de milliers de drapeaux vivants : car ils agitaient tous de petits drapeaux de papier aux couleurs japonaises et françaises : les tout petits habillés comme de petites femmes, dans des kimonos ouatés, rouges, bleus, verts ; les filles inclinées au passage du cortège, ou sortant leurs jolis bras nus hors des manches frileuses pour applaudir, les garçons en kimonos gris et casquettes à visière, tous juchés sur leurs socques de bois… « Banzai ! Banzai ! »

Longtemps le cortège traversa l’énorme ville monotone, accompagné de ces saluts joyeux, entre ces deux haies vivantes : et il semblait qu’en proposant ainsi aux premiers regards des Français le nombre incalculable de ses enfants, le Japon voulût leur faire comprendre, dès l’abord, ses préoccupations d’avenir.

Ils arrivèrent enfin dans le lointain quartier de Shinagawa où la Cour, dont le Maréchal sera l’hôte durant cinq jours, mettait à sa disposition la somptueuse villa Iwasaki, qui regarde la mer par-dessus un tendre paysage, sous la neige.


LE DÉFILÉ AUX LANTERNES
20 janvier.

Ce soir, la nuit venue, tous les alentours de la villa furent envahis par une rumeur d’une foule invisible ; et soudain, balancées et dansantes comme une armée de feux follets, des lanternes rondes, rouges et blanches remplirent la nuit : il y en avait plusieurs milliers apparues partout et subitement.

C’était l’Union des Jeunesses de Tokyo, une puissante société où se confondent toutes les classes sociales et tous les âges jusqu’à vingt ans, attachée seulement à des buts patriotiques, qui venait saluer aux lanternes le Maréchal dès sa première soirée dans la capitale.

Lorsqu’il parut dans la lumière du porche, une profonde et juvénile acclamation vint le cingler ; elle dura longtemps, pareille au murmure de la mer.

Enfin la clameur se tut pour permettre à quelqu’un d’entre eux, sur un mode enflammé, de prononcer quelques paroles ; puis, docile, la foule immense se canalisa d’elle-même et défila devant les Français, pour disparaître comme une ronde nocturne dans le profond jardin : elle chantait :

I

La France,
elle aime la vérité, elle aime la beauté,
elle propage la justice et la liberté,
elle constitue un pays d’idéal et de civilisation.
Quand résonne son nom éclatant de gloire,
le cœur de la jeunesse palpite.

II

Maréchal Joffre,
la nuit de Tokyo est brillante
de la lumière des lanternes
que porte la jeunesse de la ville
pour vous accueillir comme le héros adoré de la France.
Souhaitons longue vie au Maréchal
et vive la France !


L’AUDIENCE DU PRINCE RÉGENT ET DE L’IMPÉRATRICE
21 janvier.

Son Altesse Impériale le Prince Régent et Sa Majesté l’Impératrice ont reçu ce matin le Maréchal en audience particulière.

Le temps était splendide, égayé d’un soleil froid qui blanchissait la neige ; sur le ciel pur, les arbres avaient l’air d’être dessinés à l’encre de Chine.

À neuf heures, le Maréchal en grande tenue, montait dans un carrosse de la Cour. C’était un magnifique carrosse, tout rouge, doublé de soie ronge, suspendu sur de hautes roues grêles, avec des lanternes dorées aux quatre angles, un cocher en livrée, des valets de pied à tricorne, debout en arrière ; autour de la voiture, un peloton de lanciers d’escorte en dolman noir à brandebourgs rouges, képi à plumet, la lance à oriflamme au poing.

Dans cet équipage qui faisait oublier le Japon, il a lentement traversé Tokyo : des rues interminables, toutes pareilles, bordées de maisons de planches sans étage. Mais la foule rencontrée contraste avec celle d’hier : celle-là était bruyante et joyeuse, celle-ci est silencieuse. Sur le passage, toutes les têtes se découvrent, les plus humbles comme les autres, le charretier comme l’étudiant, le passant, le badaud ou le boutiquier, ceux qui sont vêtus de kimono ou ceux qui portent le costume européen. Toutes les femmes, les amusantes poupées, le teint animé par le froid, les bras rentrés dans leurs manches, de sorte qu’elles paraissent manchettes, celles qui portent, comme une bosse sur le dos, dans leur kimono leurs gros poupons joufflus, toutes s’inclinent de cette inclination japonaise où il y a encore plus de grâce que de respect. Et cette foule où tout le monde fait la même chose, au premier comme au dernier rang, donne un immense sentiment d’unanimité qui surprend et enchante.

Ainsi salué, le cortège arrive au Kiujyo, qui est le Palais Impérial, enfermé dans de larges fossés pleins d’eau et de noirs parapets de pierre : le grand-maître des cérémonies reçoit le Maréchal sur le seuil.

On suit une série de couloirs : une charpente de bois clair encadre les murs tendus de soies ou de parchemins semés de poussières et de nuages d’or : le jour arrive au travers de verres dépolis ; parfois, au bout d’un corridor, un arbre nain dans un vase précieux donne l’illusion d’un lointain paysage entrevu : tout est étonnamment simple, clair et délicat.

L’ambassadeur de France à Tokyo, M. Paul Claudel, attendait le Maréchal dans un grand salon moderne ; et bientôt le grand-maître des cérémonies vient les chercher tous les deux pour les introduire dans la petite salle où le prince Hirohito reçoit debout l’envoyé de la France : une toute petite salle japonaise qui regarde par une large verrière sur un adorable jardin minuscule.

On n’a pas oublié en France la sympathique silhouette de notre hôte impérial de l’année dernière : les yeux à demi fermés derrière l’abri des lunettes donnent au jeune et timide visage un air de réflexion précoce. Le Prince porte l’uniforme d’officier de la garde avec le rouge cordon de la Légion d’honneur ; autour de lui le vicomte Makino, ministre de la Maison Impériale, le comte Chinda, chef de la Maison du Régent, et l’interprète du prince, le capitaine de vaisseau Yamamoto.

Le Maréchal s’avance seul, s’incline devant le jeune Prince qui lui tend la main, et dit :

« Monseigneur,

« Le Gouvernement de la République m’a chargé du grand honneur de rendre à Votre Altesse Impériale la visite qu’Elle a bien voulu récemment faire à la France. Je viens donc au nom de mon pays remercier Voire Altesse Impériale et Lui témoigner des sentiments de respectueuse sympathie que son séjour a fait naître parmi tous les Français qui ont eu l’honneur de La voir.

« Au cours de la Grande Guerre, les Alliés combattant côte à côte ont pu se connaître et s’apprécier davantage. L’amitié qui s’est ainsi développée entre eux est un des plus sûrs garants de la paix universelle. Tout l’effort des représentants des Nations Alliées doit tendre à rendre plus forte et plus intime celle amitié féconde et je m’estimerais heureux de penser que ma visite au Japon, auquel j’apporte le salut fraternel de la France, ait pu avoir sa part dans cette œuvre de concorde et de paix.

« Tout l’idéal de la France réside dans la paix, dans une paix honorable et juste. C’est pour la paix qu’elle a souffert, c’est pour elle qu’elle a vaincu. La France n’a jamais poursuivi aucun dessein impérialiste : elle ne veut que poursuivre son œuvre millénaire de civilisation avec l’aide de ses Alliés et Amis.

« Je sais que, dans cette tâche, elle peut compter sur les sympathies de Votre Altesse Impériale. Elle me permettra de Lui en exprimer ma reconnaissance et ma joie. »

À son tour, le Prince répond. La langue japonaise est naturellement sonore, mais il semble que la jeune voix fasse chanter davantage ce doux langage.

« Rien ne pouvait m’être plus agréable que d’accueillir en la personne de Votre Excellence le Représentant du Gouvernement de la République. Le Japon tout entier est fier de recevoir le grand capitaine qui, par son talent et sa ténacité, a contribué si puissamment à l’établissement d’une paix juste.

« J’ai vu la France, Monsieur le Maréchal, et dans ses provinces dévastées j’ai trouvé les marques de son héroïque effort, le souvenir des exploits de sa glorieuse armée. Nos deux pays ont lutté côte à côte : entre les Nations qui ont ensemble assuré le triomphe du droit, se sont noués des liens solides d’estime, de sympathie et de confiance, qui sont bien la plus sûre garantie d’un régime de concorde internationale.

« La collaboration entre les Japonais et les Français ne peut être que facile et fructueuse, puisqu’ils travaillent les uns et les autres dans le même esprit, à la réalisation du même idéal : le maintien de la paix et le développement de ces œuvres de civilisation auxquelles nos deux pays ont toujours aimé consacrer leur labeur.

« C’est donc dans une pleine communauté de sentiments avec Votre Excellence que je la remercie d’avoir apporté au Japon le salut de la France et que je vous souhaite la bienvenue dans mon pays. »

Puis, l’un après l’autre, les officiers français sont introduits dans la pièce et présentés au Prince : il leur adresse à chacun un mot aimable.

Quelques minutes plus tard, le Maréchal est introduit auprès de l’Impératrice. Elle habite ordinairement sa villa d’Hayama et elle est venue spécialement à Tokyo pour recevoir l’envoyé de la France.

L’audience a lieu dans une autre petite pièce japonaise fleurie de bouquets blancs : l’Impératrice apparaît, jeune, vêtue d’une robe européenne de soie blanche, longue et stricte.

Devant la frêle Majesté, le Maréchal et l’ambassadeur s’inclinent profondément et une courte conversation s’engage où, de part et d’autre, on échange des souhaits.

C’est fini.

Le même jour, au même palais, dans la grande salle à manger moderne, le Prince régent et l’Impératrice offraient un déjeuner en l’honneur du Maréchal.


VISITE AU TEMPLE DE YASAKUNI

En venant visiter le Japon moderne, le premier geste du Maréchal a été pour honorer la mémoire des héros obscurs qui l’ont formé.

Au centre de Tokyo, au bout d’une longue allée bordée de lanternes de pierre et jalonnée de portiques gigantesques ouverts sur le ciel comme des π grecs, le temple shintoïste de Yasakuni Djinja est consacré depuis cinquante ans au culte des soldats morts pour la patrie : tout au fond, dans la demi-ténèbre d’une grande salle nue, luit d’un éclat mat un grand miroir ovale : il est le religieux symbole de toutes ces âmes anonymes ; et peut-être qu’aucun autre n’aurait autant de puissance et de signification : il est l’unique clarté qui anime cette ombre ; son tain terni ne reflète rien, nul objet, nulle forme ; il a seulement la couleur immatérielle du ciel insondable.

Purifié selon les rites, accompagné du chef des prêtres, le Maréchal est allé s’incliner devant sa mystique transparence et déposer devant lui un rameau vert.


LES RÉCEPTIONS OFFICIELLES

A-t-on jamais recherché les causes qui conduisent les hommes de tous pays, lorsqu’ils veulent honorer quelqu’un à s’assembler autour d’une table abondamment servie ? En tout cas, les Japonais qui sont le peuple le plus poli du monde n’auraient su manquer à cette tradition et le programme de réceptions officielles se résume en une longue liste d’invitations à dîner. Il y a là le vicomte Takahashi, président du Conseil ; le comte Uchida, ministre des Affaires étrangères, M. Matsui, le plus parisien des Japonais, etc.

Les Japonais savent égayer la monotonie de ces fêtes par des grâces qui sont bien à eux : leurs femmes et les fleurs ; leurs femmes qui ont eu l’esprit de conserver leurs adorables kimonos, leurs ceintures magnifiques, les jolies chaussettes blanches à orteil et leurs épaisses sandales, ne faisant qu’une concession à nos modes occidentales, la suppression des coiffures compliquées de leurs grand’mères ; les fleurs aussi qui décorent la table ; quiconque n’a pas vu les bouquets japonais ignore tout ce qu’ils peuvent renfermer de charme vivant.

En outre, pour réchauffer l’atmosphère, la musique française se fait entendre partout : l’Arlésienne, la Princesse Jaune ; Thaïs et toujours l’héroïque Madelon. Quelle joie de l’entendre si loin de la France ! Elle aussi a conquis le monde et la voilà maintenant presque devenue notre second hymne national.

Dans ces dîners, et à l’heure brève du cigare, on recueille des impressions, on parle politique : il est certain que le voyage du Maréchal a lieu dans un moment favorable : le non-renouvellement de l’alliance anglo-japonaise, les événements de Washington ont grandement augmenté les sympathies du Japon pour la France ; certains vont même plus loin, comme ce rédacteur de journal qui vous démontre que, dans la quadruple entente établie à Washington, la position française aura peu d’efficacité sans la participation de l’Empire et conclut à la nécessité d’une Entente cordiale entre nos deux pays.

Dans un coin, le Président du Conseil, parlant au Maréchal, rappelle qu’il est venu autrefois en France pour y négocier un emprunt avec M. Rouvier, alors ministre des Finances : « Ce furent, ajoute le Premier japonais, une grande étape dans les bonnes relations franco-japonaises qui doivent se continuer. »

À tous ces repas officiels, des toasts ont été échangés, tous empreints des sentiments les plus sympathiques et les plus chaleureux pour la France ; ils avaient tous pour thème la nécessité de resserrer dans tous les domaines les relations franco-japonaises. Cependant, il en est un qui mérite d’être cité à cause de la netteté de ses déclarations et de la personnalité de son auteur. C’est celui du général Yamanashi, ministre de la Guerre, qui a fait toutes ses études militaires en Allemagne :

« Tout le monde sait bien que l’armée française est puissamment venue en aide à l’année japonaise ; mais je tiens à examiner brièvement aujourd’hui les circonstances les plus importantes dans lesquelles cette aide s’est manifestée.

« Quand avant et après la Révolution de Meiji l’armée japonaise chercha à se réorganiser à l’européenne, c’est d’abord la France qu’elle prit pour modèle, et c’est à celle-ci qu’elle demanda quelques-uns de ses excellents officiers comme instructeurs : en outre, nous avons reçu de la France des armes, des chevaux et bien d’autres choses encore qui étaient nécessaires à l’organisation de notre armée. Dans le même temps, nombreux étaient nos officiers et élèves-officiers qui étaient envoyés en France pour s’instruire dans l’art militaire. C’est sur cette base solide qu’est établie notre armée actuelle. « Pendant la dernière guerre, la France et le Japon furent unis pour la paix du monde et au cours de cette guerre notre armée a beaucoup appris par l’exemple de l’armée française dont les leçons nous ont été précieuses. « Après la guerre, le Gouvernement français nous a envoyé spécialement un grand nombre d’officiers et de techniciens riches des expériences vécues pendant la campagne. L’aviation japonaise et d’autres spécialités ont réalisé sous leur direction de sérieux progrès et en réalisent encore chaque jour. L’armée japonaise ne peut qu’en éprouver une gratitude profonde pour l’armée française, couverte de gloire. »

Et il termina en buvant à « la prospérité croissante de l’armée française. »

À ce toast chaleureux le Maréchal a répondu :

« Vous avez bien voulu adresser un hommage à l’œuvre de collaboration de l’armée française avec l’armée japonaise. Nos officiers sont fiers d’avoir été appelés à remplir cette tâche et je puis vous donner l’assurance qu’ils continueront, dans l’avenir, à apporter le même dévouement à l’accomplissement des millions que vous voudrez bien leur donner.

« À l’heure actuelle, de nombreux officiers japonais se trouvent dans nos écoles et dans nos régiments, des officiers français sont venus dans les rangs de l’armée japonaise. Enfin, j’ai eu le plaisir d’apprendre que vous vous prépariez à faire le meilleur accueil à quelques-uns de nos officiers qui viennent chez vous pour étudier votre langue et vos institutions militaires. Grâce à celle pénétration réciproque, nos armées apprendront à mieux se connaître, et ainsi se trouveront renouées les traditions de l’ère glorieuse de Meiji.

« Au nom de l’armée française, je vous adresse mes chaleureux remerciements pour l’accueil que nos officiers ont toujours trouvé, tant auprès des hautes autorités militaires que de leurs camarades japonais. »

Un soir, cependant, il n’y eut pas de toast ; c’était au Cercle naval : les maréchaux, les amiraux et les généraux y recevaient le maréchal Joffre, et ce fut d’une cordialité charmante. Ils étaient là six maréchaux ou grands amiraux, au total à peine une vingtaine de convives ; au salon, le groupe principal était celui formé par l’amiral Togo, le maréchal Uehara et le maréchal Joffre qui sont devenus de véritables amis ; le maréchal Uehara parle fort bien le français et met même une certaine coquetterie à parler argot ; il sert d’interprète. En outre, il rappelle que, pendant la guerre, il fut avec le vicomte Motono un partisan convaincu d’une intervention en Europe ; mais les milieux universitaires et même militaires y étaient peu favorables ; d’ailleurs, à part la France, les Alliés ne la désiraient pas.


RÉCEPTION À L’AMBASSADE DE FRANCE

L’ambassade de France à Tokyo est une modeste demeure : les bâtiments, le mobilier, les tableaux, le matériel, tout y est vieux ; et c’est un véritable soulagement de savoir qu’une expertise récente n’accorde au bâtiment principal que trois courtes années d’existence avant de s’effondrer.

C’est pourtant cette maison inélégante qui a eu l’honneur de recevoir la première visite qu’un Prince Impérial du Japon ait jamais faite à une ambassade : il faut se souvenir de l’isolement, presque sacré, où vivait jusqu’à présent la famille impériale, pour comprendre l’importance de cette nouveauté et l’honneur que le prince Hirohito a voulu faire à la France : celle manifestation est conforme, d’ailleurs, à l’attitude que le Prince avait déjà adoptée, lors de son voyage en Europe, en marquant sa volonté de se mêler à la vie.

Dans la salle à manger de l’ambassade, d’illustres hôtes étaient donc rassemblés, le 23 janvier dernier : on y voyait des amiraux et des généraux aux bouts de la table.

Au champagne, M. Paul Claudel a lu l’allocution suivante :

« Je remercie Votre Altesse Impériale d’avoir consenti à honorer ce dîner de Sa présence.

« Pour m’aider à l’accueillir, la France a délégué près de moi son plus glorieux soldat, la personnification de toutes les vertus de notre race, le vainqueur de la Marne, le maréchal Joffre.

« Elle ne pouvait avoir de meilleur représentant pour dire à un brave et fidèle allié notre reconnaissance pour l’aide précieuse qu’il nous a prêtée pendant la guerre, pour saluer un jeune Prince qui, chez nous, a su conquérir tous les cœurs et dont le Gouvernement va, je l’espère, ouvrir entre nos deux pays, unis par les liens de la sympathie, des intérêts et de la victoire, une ère d’amitié étroite. »

Le Prince répond en japonais :

« À mon tour, je vous remercie, monsieur l’Ambassadeur, de votre si aimable accueil à l’occasion de l’arrivée de M. le maréchal Joffre, vainqueur de la Marne, Envoyé extraordinaire de la France au Japon,

« Je suis particulièrement heureux de pouvoir passer une soirée avec vous, monsieur l’Ambassadeur, avec vous, monsieur le Maréchal et tant d’autres Français qui me font revivre, pour ainsi dire, mon doux séjour en France.

« Jusqu’ici, nos deux pays ont marché ensemble pour aider au progrès des œuvres civilisatrices dans le monde ; et c’est mon espoir et ma conviction intime que ces relations continueront de plus en plus cordiales.

« De tout mon cœur, je lève mon verre et je bois à la santé de Monsieur le Président de la République et à celle de son Ambassadeur. »

Après le dîner, dans le salon trop petit, des groupes se forment : au centre, le Prince fait appeler l’un après l’autre tous les Français, cause longuement avec chacun d’eux, s’enquiert de l’état de la France dévastée, dit l’impression profonde que lui a laissée Verdun, rappelle ses souvenirs de voyage.

De son côté, S. A. I. le prince Kan-In engage la conversation avec les officiers français. C’est le chef de l’une des quatre premières familles princières et il a accompagné l’année dernière le Prince en Europe.

Il rappelle les souvenirs de ses deux années de Saint-Cyrien, de Saumurois et du stage qu’il a fait à un régiment de cavalerie de Tours : il parle avec une sympathie profonde de l’armée française.

Enfin, dans un coin, le maréchal Joffre s’entretient avec le maréchal Uehara, chef d’état-major général de l’armée japonaise et l’une des personnalités actuellement les plus en vue : sortis tous les deux de l’arme du Génie, ils se rappellent des souvenirs communs : le maréchal Uehara a été élève de notre École d’application où le maréchal Joffre a été professeur : il fut ensuite pendant trois ans lieutenant au 4e régiment du Génie : « Nos carrières sont semblables, dit Uehara, sauf que je n’ai pas gagné la Marne. » Ce sont deux grands amis. Mais voici que s’approche l’amiral Togo, vainqueur de Tsushima : c’est un petit homme vigoureux, malgré ses quatre-vingts ans passés ; silencieux, il forme contraste avec le joyeux maréchal japonais. Le maréchal Joffre rappelle qu’il y a trente-cinq ans, alors qu’il était capitaine à Formose, sous les ordres de l’amiral Courbet, il avait été chargé de faire visiter nos positions à un groupe d’officiers de marine japonais : il précise la date et l’Amiral lui répond : « Eh bien ! l’un de ces officiers, c’était moi » Encore deux amis !

Il était déjà tard lorsque le Prince Régent donna le signal du départ.

Le 25, M. Claudel a offert un autre grand dîner en l’honneur du Maréchal : il y avait convié tous les représentants des pays alliés et associés y compris la Grèce. Tous étaient présents, sauf un seul, et non des moindres, qui avait préféré dîner, parait-il, avec le docteur Solf.

Dans ces réunions, il est profondément émouvant de rencontrer tant et de si sincères amis de la France : Polonais, Belges, Tchèques, Roumains, ne perdent jamais une occasion de témoigner leur amitié pour notre pays.


LE PRINCE YAMAGATA

Au moment même où le Maréchal sortait du Parlement, le 1er février, à 13 heures 40 exactement, dans une petite villa d’Odawara, à deux heures de Tokyo, mourait après une maladie qui, depuis plusieurs jours, ne laissait plus d’espoir, le plus célèbre et le plus puissant des hommes politiques du Japon, le Maréchal et prince Aritomo Yamagata.

L’histoire de ce personnage illustre est l’histoire même de l’Empire depuis la Révolution.

Né en 1838, il était Samurai du clan Choshu : sa carrière militaire s’est surtout confinée dans une participation active aux luttes intérieures qui ont fait le Japon moderne. Il fut ministre un grand nombre de fois et forma deux ministères ; en 1900 il se retira de l’action officielle et ouverte, mais son influence n’en devint que plus efficace : il était en effet président du Conseil privé depuis 1893 et le premier des Genro ; à ce titre, il dirigeait en réalité la politique de l’Empire ; il était effectivement l’homme le plus puissant du Japon après l’Empereur : un candidat à la présidence du Conseil non agréé par lui avait peu de chances de succès ; tout chef de mission revenant de l’étranger devait lui rendre compte ; M. Ilara lui-même qui avait remplacé le ministère « militaire » Teraushi ne faisait rien sans son avis. En outre, le clan Choshu dont il faisait partie était devenu grâce à lui l’un des deux grands groupes féodaux de l’Empire et ses membres, qui lui étaient tout dévoués, étaient répandus dans toute l’armée et à tous les degrés de l’administration. Son esprit de discipline en avait fait le leader des conservateurs, et il fut le serviteur toujours désintéressé et consciencieux de l’Empereur et de la Nation.

Il était poète ; on raconte qu’en 1912, lorsque le Cabinet Katsura, soutenu par lui, tomba, l’opinion populaire se retourna contre le prince : les attaques furent si violentes qu’on craignit pour sa vie. Alors un journal, le « Kokumin, » publia chaque jour un poème du vieux genro : on prétend que cette publication, révélatrice d’un talent inconnu, contribua beaucoup à calmer les passions. Heureux pays !

Dans la nuit du 1er au 2 février, on a transporté le corps du prince de la villa où il est mort à son domicile de Tokyo. Le Maréchal est allé le saluer.

C’est une maison européenne assez simple. Le Maréchal est reçu par le fils adoptif de Yamagata. Au sommet de l’escalier, brusquement, la chambre mortuaire : elle est toute claire et le soleil y entre largement.

Le lit est au milieu de la pièce, bas, avec des draps de soie blanche enveloppant le corps maigre : le visage est recouvert d’un voile blanc : sur une table, de la nourriture, des fruits, des offrandes pour le mort et un peu d’encens qui brûle : dans un coin de la pièce, un bonze immobile.

Respectueusement, le fils soulève le voile et le visage parait, maigre, long, volontaire ; au-dessus de la tête, un petit poignard pour chasser les mauvais esprits.

Le Maréchal se penche un moment sur la tête de vieil ivoire, puis jette quelques grains d’encens sur la braise. En sortant, il croise une femme inclinée, effacée dans l’ombre ; c’est Sadako, l’humble et fidèle compagne du Grand Prince.


À LA CHAMBRE DES PAIRS ET À LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS

Le Maréchal s’est rendu le 1er février à la Chambre des Pairs. Il a été reçu par le Président de la Chambre, le prince Tokugawa : c’est un homme de soixante ans, de petite taille, de manières cordiales. Arrivé de Washington il y a deux jours, il parle avec sympathie de MM. Briand, Viviani et Sarraut qu’il a beaucoup vus là-bas.

Avec une présentation des chefs de groupe, le Maréchal est introduit dans la salle des séances ; c’est une grande pièce cubique fort simple, au plafond vitré : en face, une sorte de loge basse et peu profonde sur le bord de laquelle se tiennent les membres du Gouvernement ; le prince Tokugawa a repris sa place : derrière lui, le trôné impérial.

Les Pairs sont 380 : il y a peu de vides dans les fauteuils ; les galeries sont pleines.

Au milieu d’un silence impressionnant, le prince Konoyo, l’un des Pairs les plus jeunes et les plus brillants, monte à la tribune : il est en kimono. Il rappelle ce que le Japon doit à la France dans l’ordre militaire, intellectuel, politique et diplomatique : puis, faisant allusion au rôle du Maréchal pendant la guerre, il propose à ses collègues de voter une résolution dont il donne lecture. Le vote est acquis à l’unanimité.

Voici cette résolution :

« La Chambre des Pairs,

« Considérant que la visite au Japon de Son Excellence M. le maréchal Joffre, chargé de la plus haute des missions, a pour résultat de rendre encore plus intimes les bonnes relations qui existaient déjà entre le Japon et la France, et se félicitant de ce fait, Lui exprime ses sentiments les plus sincères de bienvenue. »

Tout cela s’est passé promptement, sans bruit, conformément à la règle qui interdit à cette Chambre toute manifestation et tout applaudissement.

Le Maréchal s’est ensuite rendu à la Chambre des Députés attenante à celle des Pairs. Il y est reçu par le président, M. Oku. Salle, protocole, ordre de la séance, sont une réplique de ce que nous venons de voir à la Chambre des Pairs. Après un discours de M. Ooka, l’un des leaders du parti Seiyukai, les députés votent une résolution de bienvenue analogue à celle qui vient d’être votée par les Pairs.

Mais l’atmosphère est ici toute différente : dès que le Maréchal paraît dans sa loge centrale, toute la Chambre se lève et l’acclame ; le discours de M. Ooka est littéralement haché d’applaudissements ; et lorsque le vote unanime est acquis, une nouvelle acclamation le salue encore.


LES ŒUVRES FRANÇAISES À TOKYO

Après avoir visité l’Université Impériale, sorte de grand village dispersé dans un immense parc où 7 000 étudiants l’avaient acclamé, le Maréchal a consacré les journées du 31 janvier et du 1er février à parcourir les œuvres françaises de Tokyo.

Tout d’abord l’École de l’Étoile du matin.

Fondée en 1888 par les Marianistes, ceux-là même qui dirigèrent longtemps à Paris, on sait avec quel succès, le Collège Stanislas, elle comprend actuellement 1 200 élèves, dont plus de la moitié reçoivent l’enseignement secondaire. Ses anciens élèves occupent les plus hautes situations dans les professions libérales ; la plupart des Japonais qui parlent français sortent de cette école : son succès est en partie dû à son libéralisme : à peine une dizaine des élèves en effet sont catholiques.

Le directeur, M. Heck, chevalier de la Légion d’honneur ; le provincial, M. Heinrich, ainsi que la plupart des professeurs religieux sont Alsaciens : c’est dire dans quel amour de la France sont élevés les jeunes Japonais qu’on leur confie et avec quel enthousiasme le Maréchal a été reçu.

Ensuite, les sœurs de Saint-Paul de Chartres et celles de Saint-Maur.

Dans leurs magnifiques couvents, sont élevées les petites mousmés des meilleures familles de Tokyo et l’émotion est grande de les entendre chanter à pleine voix la Marseillaise.

Puis l’Athénée français. C’est une sorte d’Université libre, fondée et dirigée par M. Joseph Cotte : on y enseigne la littérature française, le grec et le latin. Il est fréquenté par des hommes et des femmes ayant déjà une situation. À sa fondation en 1913, l’Athénée n’avait que huit élèves ; à l’heure actuelle, il en a 600 ; et nous y avons vu en français la scène des portraits d’Hernani jouée par les élèves.

L’École de droit Hosaï où l’on enseigne le droit français a été fondée par Gustave Boissonnade : c’est d’ailleurs grâce aux efforts de ce jurisconsulte que furent établis les Codes civil, pénal et de procédure japonais.

Enfin, le Maréchal s’est rendu à l’École des Langues étrangères où, depuis la guerre, on constate une grande augmentation du nombre des élèves des classes de français au détriment des classes d’allemand : à l’heure qu’il est, le français vient tout de suite après l’anglais avec 80 élèves contre 100.

Ce phénomène heureux n’est pas isolé : de toutes parts on signale les progrès de notre culture dans les milieux intellectuels japonais, tandis que la culture germanique est nettement en régression. C’est un mouvement à encourager sans retard : il est certes le fruit de la victoire, mais aussi le résultat de la mission qu’ont accomplie au Japon, il y a trois ans, M. Joubin, recteur de l’Académie de Lyon, et M. Courant, professeur à l’Université de cette ville : ils étaient venus proposer au Gouvernement une sorte d’union intellectuelle : la France promettait d’envoyer au Japon des savants ou des penseurs illustres ; le nom de M. Bergson, dont la réputation ici est immense, avait même été prononcé ; en même temps, de jeunes universitaires auraient été détachés en mission pour étudier les diverses institutions du Japon. On imagine difficilement en France l’effet produit par ces propositions. Un début de réalisation de ces projets semble dès maintenant acquis, puisque le Gouvernement français a décidé l’attribution d’une somme importante à la construction d’une Maison de France à Tokyo.


UNE RÉCEPTION CHEZ UN DAÏMIO
4 février.

L’art de recevoir est une des traditions les plus chères aux Japonais qui savent y déployer une ingéniosité et un tact incomparables. Le Maréchal en a eu aujourd’hui une preuve nouvelle chez le comte Hisamatsu, chef d’une illustre famille de daïmios, qui l’avait invité à venir prendre le thé chez lui. Le comte est un ancien attaché militaire en France et nous l’avions rencontré plusieurs fois en uniforme ces jours derniers. Mais aujourd’hui il reçoit en kimono, ainsi que toute sa famille et ses conseillers groupés autour de lui. Ceux-ci sont des membres de son clan ; et quelques-uns, le général Akayama, par exemple, ses supérieurs dans la vie publique ; mais, ici, chez lui, il les tutoie selon l’antique usage alors qu’ils lui parlent avec respect.

Le rez-de-chaussée de la maison est européen ; le premier étage japonais : par les fenêtres on aperçoit un exquis jardin, formant le premier plan d’un large horizon prolongé jusqu’à la mer.

Et voici les invités dans une pièce japonaise : à leurs yeux européens, elle paraît basse, nue et démeublée ; des murs de papier, de grands panneaux à glissière servant de portes, un demi-jour seulement. Aucun luxe extérieur, mais un raffinement extrême dans toutes choses, dans la soie des coussins, dans la finesse des nattes, dans la perfection des boiseries sans moulures, une impression de fini et de netteté dans un cadre très simple.

Tout le monde s’est agenouillé autour des braseros : une belle fille, vêtue d’une robe à grands ramages bleus et rouges, entre lentement pour venir s’accroupir devant une grosse bouillotte où chante l’eau du thé.

On s’est tu. Alors, avec des gestes de prêtre à l’autel, elle prend d’abord la longue cuiller d’ivoire, ébouillante un bol de grès, y verse un peu d’eau chaude, un peu de poudre de thé vert et bat vivement le mélange. Et quand cette aimable cuisine est faite, une femme auprès d’elle prend le bol et le porte comme une offrande au plus illustre des hôtes ; elle s’agenouille et s’incline, le front jusqu’à terre.

Ainsi huit fois, elles recommencent les mêmes gestes à l’adresse de chacun ; et on ne sait pas bien ce qui était le plus touchant, de tant de grâce puérile ou du génie de cette race qui sait transformer de si humbles détails en une cérémonie presque auguste.

Dans une pièce attenante, deux peintres « écrivent » maintenant pour le Maréchal, par terre, des Fuji, des bêtes et des plantes ; à côté d’eux, dans des vases de toutes formes, deux artistes font des « arrangements de fleurs, » une branche verticale qui représenté le ciel, une autre horizontale qui est la terre et la troisième inclinée qui est l’homme ; ils tordent les branches, les allègent des feuilles inutiles, referment une fleur trop épanouie ; quel autre peuple s’amuse ainsi avec les fleurs ?

Enfin pour la joie de ses hôtes, le maître a sorti de leurs cachettes où elles dorment, quelques-unes des merveilles qu’il possède : des brocards, de vieilles peintures, deux signées du grand Korin, des grès précieux, des laques, des porcelaines, tout le nécessaire d’une toilette féminine. Et puis c’est le retour dans le salon du rez-de-chaussée ; des fauteuils si profonds que la vue seule est un repos ; des meubles, des peintures d’Occident ; on passe des sandwiches, des boissons d’Europe ; seulement, il y a dans une alcôve à demi-obscure, dressée sur un chevalet, l’armure des Hisamatsu ; et le casque qui la surmonte est si effrayant dans l’ombre, qu’on croit voir l’apparition soudaine d’un ancêtre mécontent, fronçant le sourcil à ce luxe moderne.


LE BALLET TRICOLORE

Un soir, au Théâtre Impérial, la municipalité de Tokyo a offert une soirée de gala en l’honneur du Maréchal : c’était une sorte de ballet composé en son honneur.

La scène représente d’abord l’aspect qu’avait, il y a 40 ans, la campagne de Mousashino : au bleu clair de lune, des faucheuses en robe bleue dansent et chantent :

« Notre maison touche à une futaie de pins et est proche de la mer : le mont Fuji se montre tout près et pas une hutte ne la cache à nos yeux. Dans cette campagne, on entend seulement le cri des oies sauvages qui passent dans le ciel et les chants amoureux des insectes. »

Au 2e tableau, la neige tombe sur le château de Yédo, construit à l’époque des Tokugawa, dans la plaine de Mousashino. Et de blanches mousmés chantent encore :

« Yédo devient prospère ; les daïmios rendent hommage au Shogun ; les flocons de neige tombent : les serviteurs marchent en secouant la blanche neige de leurs piques ; les hommes et les chevaux vont en cortège, blancs comme les cigognes. »

Enfin c’est la ville actuelle de Tokyo, l’ancien Yédo, et c’est le jour des cerisiers rouges et les rouges mousmés chantent et dansent encore.

« Les champs d’autrefois, disparus comme les rêves, sont devenus Tokyo, la belle ville des cerisiers : nous nous félicitons ensemble maintenant de tout notre cœur d’avoir la grande joie de recevoir l’honorable hôte dans cette ville de Tokyo. »

Alors, les bleues, les blanches, les rouges, toutes réapparues, forment sur la scène un énorme et vivant drapeau, pendant que toute la salle, debout et tournée vers l’avant-scène du Maréchal, l’acclame au son de la Marseillaise.


Le 25 janvier, le Maréchal a cessé d’être l’hôte de la Cour pour devenir celui du Gouvernement.

La veille il est allé prendre congé du Prince Régent et le remercier des nombreuses attentions qu’il a eues pour lui. Le Prince a reçu le Maréchal dans cette même salle du Phénix où il l’avait accueilli à son arrivée : il fait allusion aux heureux effets que ne manquera pas d’avoir cette visite, et lui adresse ses meilleurs souhaits de voyage.


MOMOYAMA
Kyoto, 6-14 février.

L’empereur Meiji, le fondateur du Japon moderne, a son tombeau près de Kyoto, en un lieu appelé Momoyama, ce qui veut dire « la montagne des Pêchers. »

Le Maréchal a voulu aller s’incliner devant la tombe du Grand Empereur, dès le premier jour de son séjour ici.

Il fait un temps de Toussaint, gris et pluvieux. Nous arrivons dans un parc admirable, tout en pente : malgré la saison, les arbres sont verts autour de nous ; nous voici maintenant près d’une cuve de pierre où court une eau limpide : c’est l’eau lustrale dont il faut, pour continuer notre pèlerinage, purifier nos mains.

Une balustrade de granit très simple enferme une vaste cour, et au delà, adossé à la colline, au milieu de l’escalade des arbres, dominant comme une forteresse tous ces chemins, toutes ces places, et la ville embrumée qui apparaît dans la trouée des arbres, un noir tumulus énorme, formé de gros galets ronds ; c’est sous ce tas fabuleux de pierres que dort Mutsu Hito, divinisé sous le nom de Meiji.

Dans la cour, il y a deux nattes étendues par terre : la plus proche du tombeau pour le Maréchal, ceux qui l’accompagnent ne doivent pas dépasser la seconde. Une longue minute il reste découvert devant l’austère sarcophage de l’Empereur-Dieu.

Dans le même parc, en un site voisin et semblable, sous un pareil amoncellement de galets, l’Impératrice est ensevelie.


VISITE DE KYOTO

Après Kyoto, la monotone ville moderne, c’est une joie de trouver le vieux Japon. L’alignement de toutes les petites maisons de bois, de boutiques pittoresques le long des rues étroites, fait songer à quelque foire immense et joyeuse. Certes, cette ville-là pourrait, comme toutes les villes japonaises, disparaître sans laisser d’autres ruines qu’un tas de cendres : pas une maison de pierres, rien de durable, et cependant, depuis des siècles, sans rien changer des dispositions et des proportions, les Japonais reconstruisent les mêmes demeures fragiles qui ne durent en moyenne qu’une vingtaine d’années. Peut-être cette immutabilité d’aspect et ce sentiment d’éphémère durée donnent-ils à Kyoto ainsi qu’à toutes les villes du Japon épargnées par la contagion de l’Occident leur charme si prenant.

Ainsi le Maréchal a vu le monastère du Nishi Honganji, ses salles aux panneaux d’or patiné, entr’aperçues dans la demi-lumière d’un jour finissant, ses sanctuaires d’ombre et d’or, où les colonnes d’or et de laque éclairent seules le mystère où se cachent des richesses et les dieux étranges ; le Nijo somptueux, sorte de rêve de beauté dorée, l’ancien palais de l’orgueilleux Shogun Tokugawa ; et non loin, symbole de l’humble place que tenait l’Empereur dans son empire, le modeste Gosho, l’ancien palais impérial, pauvre à côté de tant d’éclat.

Et il a vu au pied du Mont Hiei, le Shugakuin, le merveilleux jardin impérial du xviie siècle ; la vue s’y prolonge sur la plaine de Kyoto, sur les montagnes qui l’environnent et vers la droite jusqu’à des hauteurs couvertes de neige.

Pour que personne ne puisse modifier les perspectives en déboisant ou en plantant d’autres essences, la Cour a acheté toutes les collines qui composent cet horizon. Rien n’est abandonné au hasard : les pelouses ne sont pas d’herbe, mais de mousses rousses et vertes, choisies et cultivées ; les arbres sont émondés feuille à feuille, aiguille par aiguille pour alléger leur feuillage : pas d’arbres sculptés comme nos hêtres et nos chênes, mais des branches légères, plates, disposées par étages, superposées comme des toits de pagode, l’air et la lumière circulant entre elles ; la couleur des sables est variable et voulue ; les pierres choisies pour leur forme et leurs teintes, les couleurs d’arbres ou de plantes juxtaposées avec un art de peinture : à côté du vert profond des camélias, ces grosses touffes égales d’azalées, semblables, dans ce jour de printemps, à de gros rochers polis recouverts de varech jaune ; ici, une lanterne de pierre ou de bois verte ou rouge ; là, une petite demeure japonaise grise, un pont courbé : on a l’impression d’un paysage pensé, ou plutôt d’un tableau composé d’un pinceau savant ; et cependant tout est si librement traité et avec tant d’amour qu’on ne connaît pas un instant l’agacement de voir martyriser la nature.

Et puis ce furent les divins cimetières épars dans la forêt et quelques-uns des 3 000 temples de Kyoto : le Saujusangendo, le temple des mille Kwannons, pareilles avec leurs bras innombrables à une armée de crabes ou d’insectes d’or ; le Chioin écrasé sous son toit dessiné sur la soie du ciel comme un incompréhensible caractère chinois, le Kitano, le Kinkakuji, chacun recouvert de ces toits splendides, pesants et épais, formés de millions de petits morceaux d’écorce de cèdre, de façon que des mousses vert de gris ou dorées puissent les décorer ; mais surtout un soir de lune pleine, le Kiomizu Dera, le temple échafaudé au-dessus d’un abîme vert et de la ville invisible, près d’une source miraculeuse et bruyante, pendant qu’on entendait seulement le claquement des socques de bois des pèlerins et le son d’une cloche qu’ils agitaient pour appeler les esprits inattentifs dans l’ombre du temple.


LE SEUL FRANÇAIS DE KYOTO

Il n’y a qu’un Français à Kyoto : il connaît sa ville et l’aime avec une étrange passion. C’est le curé de la cathédrale, le Père Aurientis, des Missions étrangères.

Il est arrivé au Japon en 1878, le jour de Noël ; il a aujourd’hui soixante-sept ans ; quand on lui demande s’il est jamais retourné à Montauban, sa ville natale, il répond : « Comment pourrais-je quitter ce pays-ci ? il est si prenant ? »

Au physique, grand, fort, de larges épaules, une grande barbe blanche étalée sur la redingote, chauve, des yeux droits et bons derrière les lunettes d’or ; au moral, l’homme le plus cultivé, au courant de tout le mouvement intellectuel français, jugeant les choses, les hommes et leurs œuvres avec une étonnante indépendance. Il vit heureux et aimé au milieu de ses six cents catholiques, tous aisés, dit-il.

Mais ce qui augmente davantage encore notre respect pour cet homme de bien, c’est qu’il est ici le champion de l’influence française ; c’est grâce à lui qu’à Kyoto, le titre de Français donne droit au meilleur accueil, que la France est connue et aimée : il est professeur de français et de littérature française au collège et à l’Université Impériale de cette ville ; depuis vingt ans, chaque jour, il fait ses cours : il a parfois jusqu’à six heures de leçons dans la même journée : plusieurs milliers de Japonais ont appris notre langue sous sa direction. Tous nos compatriotes passant ici viennent le consulter, l’interroger sur ce Japon qu’il connaît si bien et aime tant : il connaît MM. Painlevé, Hovelacque, Migeon, Ulrich Odin ; il a été le documentateur et l’inspirateur de tous ceux qui ont écrit ou travaillé au Japon ; il fut le guide de tous les officiers venus ici pour y apprendre la langue : les généraux Le Rond, Corvisart, Duval sont ses élèves.

Qu’il pardonne à l’auteur de ces lignes de parler ici de lui : mais comme tous ceux qui le connaissent, il regrette qu’on ait l’air d’ignorer tant de services accumulés et voudrait voir sa boutonnière fleurie du rouge ruban qui signale les bons serviteurs du pays.


DÎNER JAPONAIS

Le maire de Kyoto, M. Taitaro Mabuchi, a eu l’heureuse idée, pour rompre la monotonie des réceptions officielles, d’offrir au Maréchal un dîner japonais.

C’est dans une de ces délicieuses maisons de papier qui s’étagent au pied des hauteurs boisées et regardent comme des visages aux grands yeux ouverts la montagne, sa forêt et les toits des pagodes.

L’intérieur est semblable à tous les autres : même nudité, même netteté méticuleuse, même raffinement dans de simples choses. En entrant, il nous faut nous déchausser pour ne pas souiller les nattes ; il n’y a d’exception que pour le Maréchal. Tous les convives s’accroupissent autour de la pièce sur les coussins, les Japonais et les Japonaises sur leurs talons et nous à la turque. Pour le Maréchal, à la place d’honneur, devant le toconoma, qui est une sorte d’alcôve où pend un kakimono rare, un fauteuil et une table. Il a, à sa droite, par terre, le général Shiki, le commandant de la division de Kyoto, en kimono.

Alors le maître de la maison entre et se prosterne trois fois : « Nous avons humblement fait ce que nous pouvions pour vous honorer ; maintenant vous êtes chez vous et c’est nous qui sommes chez vous. »

Et voici comme des oiseaux des îles, ou peut-être des fées ou des fleurs, une douzaine de petites filles, des geishas, qui entrent apportant devant chaque hôte la petite tablette basse pour la dînette japonaise ; toutes petites, toutes peintes, une tache écarlate sur la seule lèvre inférieure, une coiffure compliquée et laquée : elles ont des robes à grandes fleurs éclatantes avec d’invraisemblables ceintures derrière le dos ; elles glissent, les pointes des pieds fermées ; à chaque pas, on voit au bas de la robe dépasser la chaussette blanche à orteil détaché.

Et elles apportent à chacun d’étonnantes choses dans de petites tasses de laque ou de porcelaine : des brins d’herbe, un peu de soupe de tortue, des tranches roses de poissons crus, grosses comme des dominos, des huîtres extraites de leurs coquilles et lavées à l’eau douce, un tout petit peu de sauce brune, des confiseries en farine de haricot, d’autres choses inconnues, et pour manger tout cela, une paire de baguettes : et l’on pique à droite, à gauche, par curiosité. Maintenant que tous les plats sont là, elles s’accroupissent devant les invités, et elles rient, elles rient ; elles leur apprennent à tenir leurs baguettes, à tremper ceci dans cela : et elles parlent, elles parlent par signes ou à l’aide d’amis japonais qui savent le français : ainsi on apprend qu’elles s’appellent Pomme, Fleur de Prunier, Jade ou Plaisir de Vivre, qu’elles ont douze, quatorze ou quinze ans, que les Français ont les ongles longs et que c’est bien étonnant, qu’à Paris il y a de jolies femmes élégantes mais qu’elles ne savent pas où est la ville merveilleuse, qu’elles voudraient avoir plus tard trois ou quatre enfants, mais surtout des fils…

Et tout à coup, elles disparaissent en silence : deux joueuses de shamisen se sont accroupies dans le fond de la pièce et quatre de nos petites amies de tout à l’heure réapparaissent pour danser « le départ pour la promenade autour de la montagne ; » elles ont laissé pendre leurs kimonos au-dessous de la ceinture, en sorte que, serrés d’abord autour des jambes, ils s’étalent ensuite sur les nattes blondes, formant autour d’elles comme une base par laquelle elles semblent mieux reposer sur le sol : elles se détachent sur un paravent d’or mat.

Il fait sans doute encore froid autour de la montagne, car elles couvrent avec mille grâces leurs têtes de voiles légers ; puis les voilà parties à petits pas rythmés en promenade autour de la pièce, au long refrain antique des chanteuses : lô, iô, iôo… ; elles se rencontrent, se saluent, se sourient, se baissent avec le geste de cueillir une fleur et maintenant voici que le soleil doit avoir vaincu la première fraîcheur, elles ont ouvert leurs éventails et s’en éventent ; et quand c’est fini, elles se prosternent profondément et reviennent, dociles, verser le saké dans les coupes de poupées et apporter les bols de riz qui sont le signal de la fin du repas.

Alors, selon l’étiquette, le maître de maison vient s’asseoir devant chaque hôte : il remplit une coupe de la légère eau-de-vie japonaise et l’offre : l’invité la porte des deux mains à son front, la boit, la trempe dans un bol d’eau chaude et la tend, remplie, au maître de la maison qui la boit à son tour.

C’est tout ; maintenant, les petites geishas se précipitent pour aider à remettre les vêtements, les chaussures ; et longtemps, à la porte de la maison heureuse, elles s’inclinent avec des rires joyeux et sains en criant : « Sayonara, » l’« au revoir » japonais, jusqu’à ce que les autos aient disparu.


II

OSAKA ET KOBÉ

15-19 février.

Le Maréchal avait quitté Kyoto dans la matinée du 15 février : de l’hôtel à la gare, c’est-à-dire sur trois kilomètres environ, plus de 40 000 enfants agitaient encore joyeusement de petits drapeaux tricolores et japonais : de proche en proche, au fur et à mesure que les autos arrivaient à leur hauteur, il semblait qu’un souffle les fît frémir : on eût dit d’un parterre de fleurs blanches, rouges et bleues.

Après un court voyage en chemin de fer, le maréchal arrivait à Osaka. Au milieu de la foule enthousiaste, il atteint le château et monte à son sommet : c’est une forteresse pyramidale, faite d’un amoncellement cyclopéen de rochers énormes. De là-haut la vue s’étend sur Osaka. Ici, nouvel aspect inconnu : alors que les toits de Kyoto vus des hauteurs apparaissent égaux, gris, plats, sans cheminées, ici, partout alentour, des gratte-ciels, des usines, des grands ponts métalliques, des maisons de béton, des grues géantes, des cheminées innombrables perdues dans la brume lointaine : un lourd nuage de fumée noire traîne sur la ville : ce n’est plus le Japon d’hier.

À la mairie, même impression : un immense monument américain, aux larges escaliers, aux parois de stuc, plusieurs ascenseurs ; le déjeuner a lieu dans un hall immense ; dans l’immense assistance de plus de 400 personnes, pas un kimono ; rien que des hommes d’affaires.

Et cependant un tout petit détail rappelle l’aimable pays où se déploie toute cette jeune activité : il donne à cette journée passée dans ce milieu moderne une saveur spéciale : alors qu’au commun des mortels on offrait quelque volaille, à la table d’honneur on servait de la cigogne : c’est l’oiseau symbole de la longévité, il apporte bonheur et longue vie à ceux qui en mangent. Que les bons Français soient satisfaits, le Maréchal en a mangé !

Le soir, d’assez bonne heure, le Maréchal arrivait à Kobé, le grand port d’Osaka. Une foule énorme l’attendait ; et quand il parut, sur tout son passage, ce fut une acclamation sans fin, un véritable triomphe : les barrages étaient rompus, les enfants, les éternels enfants japonais, au premier rang, la foule ouvrière qui les entourait, se précipitaient vers son auto ; avec la plus grande peine, à toute petite allure, à coups de corne et de claxon, il arriva enfin à sa demeure, couvert de fleurs et de drapeaux tricolores et français. De sa fenêtre qui donnait sur le port, il put alors contempler, au premier plan, la foule pressée des jonques et plus loin, dans la baie, sur une mer grise et sous la pluie monotone, la légion des grands vapeurs.


MIYAJIMA

Le Maréchal arrivait le 16 février au soir à Miyajima, l’île sacrée : il y a passé deux jours de promenade et de repos.

Nul lieu en effet ne convient mieux pour une halte tranquille au cours du long voyage : par ces jours de soleil, avec la ceinture d’une mer émeraude, les temples enfouis dans la montagne sous l’ombre légère et diffuse des pins, avec le fond violet et proche des montagnes de Nippon, elle est bien l’oasis rafraîchissante où tous les pèlerins de la vie trouvent l’apaisement et la joie : elle est bien « l’île de la douceur » Les animaux eux-mêmes n’y connaissent pas la peur : les biches, les pigeons, sur le sable rouge des grèves, viennent manger dans la main des promeneurs ; on a voulu même en chasser la douleur humaine puisqu’il y a cinquante ans, on ne pouvait ni y mourir ni y naître.

Le Maréchal a visité le temple lacustre ; et devant le grand tori rouge qui est comme la porte ouverte de l’île sur la mer, au milieu des prêtres shintoïstes, il a vu danser pour lui en d’étranges et somptueux costumes l’antique danse sacrée de la Victoire.

De Miyajima, il est allé à Edajima, une île voisine, visiter l’École Navale japonaise. Il faisait, ce matin-là, délicieusement froid ; le soleil mêlait sa joie à celle des choses, des îles fortunées, de la mer bleue. Il s’y est rendu sur l’un des derniers croiseurs construits par le Japon, le « Kiku, » accompagné de l’« Aoi. »

Il passa la revue des huit cent cinquante élèves, visita l’École, salua la photographie des équipages qui se sont fait couler à Port-Arthur pour embouteiller le port et assista à un jeu terrible et brutal : le Botaoshi ; et, pour le saluer au départ, ces hommes essoufflés, sanglants, meurtris, alignés sur quatre rangs entonnèrent à pleine voix la Marseillaise que l’écho de la montagne répétait longuement, et l’hymne, en passant par leur bouche semblait l’expression du courage et de la vaillance enfermés dans leurs cœurs.

Pour rentrer à Miyajima, le Maréchal est monté à bord du Nagato, battant pavillon de l’amiral Totchinai, commandant la 1re flotte japonaise : c’est un cuirassé géant, qui fait partie du fameux programme naval japonais, dit programme 8-8 : il a été construit tout entier au Japon.

… Pendant le déjeuner, dans la salle à manger de l’amiral, les yeux des Français ne pouvaient quitter, sous une vitrine, une sorte de relique en argent : c’était le modèle des anciens bateaux de guerre japonais, à rames. Ils songeaient sans doute à l’effort de volonté qu’il a fallu à ce peuple, pour être capable en si peu d’années de construire de tels monstres, mais surtout à l’avenir…


DANS LE DÉTROIT DE TSUSHIMA
19 février.

Le Maréchal s’est embarqué ce soir, à Shimonoseki, à destination de la Corée.

La route de Miyajima à Shimonoseki, qui longe les grèves, s’est embellie d’un dernier tableau.

En longeant la baie de Yu, de la fenêtre de son wagon, il a passé une revue navale : trois cuirassés : le Nagato, son frère le Mitsu et l’Ise ; trois croiseurs de bataille : le Kongo, l’Hiei, le Kirishima ; enfin, trois croiseurs légers : le Kuma, le Tama et l’Oi, rangés en bataille pour le saluer une dernière fois.

C’est sur ce spectacle de puissance, magnifié par tout l’or et la pourpre d’un long crépuscule, que s’est terminé le séjour du Maréchal dans le vieux Japon.


André d’Arçais.

  1. Voyez la Revue du 1er avril.