Aventures d’Arthur Gordon Pym/Cataclysme artificiel

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères (Collection Michel Lévy) (p. 230-236).


XXI


CATACLYSME ARTIFICIEL.


Aussitôt que je pus rappeler mes sens éperdus, je me sentis presque suffoqué, pataugeant dans une nuit complète parmi une masse de terre diffuse qui croulait lourdement sur moi de tous les côtés et menaçait de m’ensevelir entièrement. Horriblement alarmé par cette idée, je m’efforçai de reprendre pied, et à la fin j’y réussis. Je restai alors immobile pendant quelques instants, m’appliquant à comprendre ce qui m’était arrivé et où je pouvais être. Bientôt j’entendis un profond gémissement tout contre mon oreille et peu de temps après la voix étouffée de Peters qui me suppliait au nom de Dieu de venir à son aide. Je m’avançai péniblement d’un ou deux pas, et je tombai juste sur la tête et les épaules de mon camarade, que je trouvai enseveli jusqu’à mi-corps dans une masse de terre molle, et qui luttait avec désespoir pour se délivrer de cette oppression. J’arrachai la terre tout autour de lui avec toute l’énergie dont je pouvais disposer, et je réussis à la longue à le tirer d’affaire.

Aussitôt que nous fûmes suffisamment revenus de notre frayeur et de notre surprise et que nous pûmes causer raisonnablement, nous en vînmes tous deux à cette conclusion, que les murailles de la fissure dans laquelle nous nous étions aventurés s’étaient, par quelque convulsion de la nature ou probablement par leur propre poids, effondrées par le haut, et que, nous trouvant ainsi ensevelis tout vivants, nous étions perdus à jamais. Pendant longtemps, nous nous abandonnâmes lâchement à la douleur et au désespoir le plus affreux, tels que ceux qui ne se sont pas trouvés dans une situation semblable ne pourront jamais se les figurer. Je crois fermement qu’aucun des accidents dont peut être semée l’existence humaine n’est plus propre à créer le paroxysme de la douleur physique et morale qu’un cas semblable au nôtre : — Être enterrés vivants ! La noirceur des ténèbres qui enveloppent la victime, l’oppression terrible des poumons, les exhalaisons suffocantes de la terre humide se joignent à cette effrayante considération, — que nous sommes exilés au delà des confins les plus lointains de l’espérance et que nous sommes bien dans la condition spéciale des morts, — pour jeter dans le cœur humain un effroi, une horreur glaçante qui sont intolérables, — qu’il est impossible de concevoir !

À la longue, Peters fut d’avis que nous devions avant tout vérifier jusqu’où s’étendait notre malheur et tâtonner à travers notre prison ; car il n’était pas absolument impossible, ajouta-t-il, que nous pussions découvrir une ouverture pour nous échapper. Je m’accrochai vivement à cet espoir, et, rappelant mon énergie, je m’efforçai de me frayer une voie à travers cet amas de terre éparse. J’avais à peine avancé d’un pas qu’un filet de lumière arriva jusqu’à moi, imperceptible, il est vrai, mais suffisant pour me convaincre qu’en tout cas nous ne péririons pas immédiatement par manque d’air. Nous reprîmes alors un peu courage, et nous tâchâmes de nous persuader mutuellement que tout irait pour le mieux. Ayant grimpé par-dessus un banc de décombres qui obstruait notre passage dans la direction de la lumière, nous eûmes moins de peine à avancer, et nous éprouvâmes aussi quelque soulagement à l’excessive oppression qui torturait nos poumons. Il nous fut bientôt possible de distinguer les objets autour de nous, et nous découvrîmes que nous étions presque à l’extrémité de la partie de la fissure qui s’étendait en ligne droite, c’est-à-dire à l’endroit où elle faisait un coude sur la gauche. Encore quelques efforts, et nous atteignions le coude, où nous aperçûmes, avec une joie inexprimable, une longue cicatrice ou lézarde qui s’étendait à une vaste distance vers la région supérieure, faisant généralement un angle de quarante-cinq degrés environ, mais quelquefois beaucoup plus ardue. Notre œil ne pouvait pas parcourir toute l’étendue de cette ouverture ; mais la lumière y descendant en quantité suffisante, nous avions presque la certitude (si toutefois nous pouvions grimper jusqu’au sommet) de trouver en haut un passage débouchant en plein air.

Je me souvins alors que nous étions trois qui avions quitté la gorge principale pour entrer dans cette fissure, et que notre camarade Allen n’était pas encore retrouvé ; nous résolûmes donc de revenir sur nos pas et de le chercher. Après une longue perquisition, qui était d’ailleurs pleine de dangers à cause de la masse de terre supérieure qui s’effondrait sur nous, Peters me cria enfin qu’il venait d’empoigner l’un des pieds de notre camarade, et que tout son corps était si profondément enseveli sous les décombres qu’il était impossible de l’en retirer. Je découvris bientôt que ce que disait Peters n’était que trop vrai, et que la vie devait être éteinte depuis longtemps. Le cœur plein de tristesse, nous abandonnâmes donc le corps à sa destinée et nous nous acheminâmes de nouveau vers le coude du corridor.

La largeur de la déchirure était à peine suffisante pour notre corps, et, après une ou deux tentatives infructueuses pour remonter, nous recommençâmes à désespérer. J’ai déjà dit que la chaîne de hauteurs à travers lesquelles se faufilait la gorge principale était formée d’une espèce de roches ressemblant à la stéatite ou pierre de savon. Les parois de l’ouverture sur lesquelles nous nous efforcions alors de grimper étaient faites de la même substance, et si glissantes et si mouillées que nos pieds pouvaient à peine mordre sur les parties les moins ardues ; en quelques endroits, quand la montée devenait presque perpendiculaire, la difficulté se trouvait naturellement beaucoup plus grave, et pendant quelque temps nous crûmes positivement qu’elle serait insurmontable. Nous tirâmes toutefois le courage du désespoir et, ayant eu l’heureuse idée de tailler des degrés dans la roche tendre avec nos bowie-knives, nous nous suspendîmes, au risque de nous tuer, à de petites proéminences faites d’une espèce d’argile schisteuse un peu plus dure, qui saillaient çà et là de la masse générale, et nous arrivâmes enfin à une plate-forme naturelle d’où l’on pouvait apercevoir un lambeau de ciel bleu, à l’extrémité d’une ravine solidement boisée. Regardant alors derrière nous, et examinant un peu plus à loisir le passage à travers lequel nous avions émergé, nous vîmes clairement, à l’aspect de ses parois, qu’il était de formation récente, et nous en conclûmes que la secousse, de quelque nature qu’elle fût, qui nous avait si inopinément engloutis, nous avait en même temps ouvert cette voie de salut. Presque épuisés par nos efforts, et vraiment si faibles que nous pouvions à peine nous tenir sur nos pieds et prononcer une parole, Peters eut l’idée de donner l’alarme à nos compagnons en déchargeant nos pistolets qui étaient restés fixés à notre ceinture ; — car, pour les fusils et les coutelas, nous les avions perdus parmi les décombres de terre molle au fond de l’abîme. Les événements subséquents prouvèrent que, si nous avions fait feu, nous nous en serions amèrement repentis ; mais, par grand bonheur, un demi-soupçon de l’infâme tour dont nous étions victimes s’était pendant ce temps-là éveillé dans mon esprit, et nous prîmes bien garde de faire connaître aux sauvages en quel lieu nous nous trouvions.

Après nous être reposés pendant une heure environ, nous poussâmes lentement vers le haut de la ravine, et nous n’étions pas allés bien loin que nous entendîmes une série de hurlements effroyables. Nous atteignîmes enfin ce que nous pouvions décidément appeler la surface du sol ; car notre route jusque-là, depuis que nous avions quitté la plate-forme, avait serpenté sous une voûte de roches élevées et de feuillage, à une grande distance au-dessus de nos têtes. Avec la plus grande prudence, nous nous coulâmes vers une étroite ouverture d’où il nous fut facile d’embrasser du regard toute la contrée environnante, et enfin tout le terrible secret du tremblement de terre nous fut révélé en un moment et au premier coup d’œil.

Notre point de vue n’était pas loin du sommet du pic le plus élevé parmi cette chaîne de montagne de stéatite. La gorge dans laquelle s’était engagé notre détachement de trente-deux hommes courait à cinquante pieds à notre gauche. Mais, dans une étendue de cent yards au moins, le défilé, ou lit de cette gorge, était absolument comblé par les débris chaotiques de plus d’un million de tonnes de terre et de pierres, véritable avalanche artificielle qui y avait été adroitement précipitée. La méthode employée pour faire s’écrouler cette vaste masse était aussi simple qu’évidente, car il restait encore des traces positives de l’œuvre meurtrière. En quelques endroits, le long de la crête du côté est de la gorge (nous étions alors à l’ouest), nous pouvions apercevoir des poteaux de bois plantés dans la terre. En ces endroits-là, la terre n’avait pas fléchi ; mais tout le long de la paroi du précipice d’où la masse s’était détachée, il était évident, d’après certaines traces empreintes dans le sol et ressemblant, celles laissées par la sape, que des pieux semblables à ceux que nous voyions subsistant encore avaient été fixés, à une distance d’un yard au plus l’un de l’autre, dans une longueur peut-être de trois cents pieds, sur une ligne située à dix pieds environ du bord du précipice. De forts ligaments de vigne adhéraient encore aux poteaux subsistant sur la colline, et il était évident que des cordes de même nature avaient été attachées à chacun des autres poteaux. J’ai déjà parlé de la singulière stratification de ces collines de pierre de savon, et la description que j’ai faite tout à l’heure de l’étroite et profonde crevasse à travers laquelle nous avions échappé à notre terrible sépulture doit servir à en faire plus complètement comprendre la nature. Elle était telle que la première convulsion naturelle devait, à coup sûr, fendre le sol en couches perpendiculaires ou lignes de partage parallèles les unes aux autres, et qu’un effort très-modéré de l’art pouvait suffire pour obtenir le même résultat. C’était de cette stratification particulière que les sauvages s’étaient servis pour mener à bonne fin leur abominable traîtrise. Il est impossible de mettre en doute qu’une rupture partielle du sol n’ait été opérée, grâce à cette ligne continue de poteaux, à une profondeur d’un ou deux pieds peut-être, et qu’un sauvage placé à l’extrémité de chacune des cordes et tirant à lui (ces cordes étant attachées à la pointe des poteaux et s’étendant depuis la crête de la colline) n’ait obtenu une énorme puissance de levier capable de précipiter, à un signal donné, toute la paroi de la colline dans le fond du gouffre. La destinée de nos pauvres camarades ne pouvait plus être l’objet d’un doute. Seuls nous avions échappé à cet écrasant cataclysme artificiel. Nous étions les seuls hommes blancs restés vivants sur l’île.