Aventures d’Arthur Gordon Pym/Hommes nouveaux

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères (Collection Michel Lévy) (p. 201-211).
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XVIII


HOMMES NOUVEAUX.


18 janvier. — Ce matin-là[1] nous reprîmes notre route vers le sud, avec un temps aussi beau que les jours précédents. La mer était complètement unie, le vent du nord-est, suffisamment chaud, la température de l’eau à 53. Nous recommençâmes notre opération de sondage, et, avec une ligne de 150 brasses, nous trouvâmes le courant portant au pôle avec une vitesse d’un mille par heure. Cette tendance constante du vent et du courant vers le sud suggérèrent passablement de réflexions et même quelque alarme parmi le monde de la goëlette, et je vis positivement qu’elle avait produit une forte impression sur l’esprit du capitaine Guy. Mais par bonheur il était excessivement sensible au ridicule, et je réussis finalement à le faire lui-même se divertir de ses appréhensions. La variation était maintenant presque insignifiante. Dans le cours de la journée, nous vîmes quelques baleines de l’espèce franche, et d’innombrables volées d’albatros passèrent au-dessus du navire. Nous péchâmes aussi une espèce de buisson chargé de baies rouges comme celles de l’aubépine, et le corps d’un animal, évidemment terrestre, de l’aspect le plus singulier. Il avait 3 pieds de long sur 6 pouces de hauteur seulement, avec quatre jambes très-courtes, les pieds armés de longues griffes d’un écarlate brillant et ressemblant fort à du corail. Le corps était revêtu d’un poil soyeux et uni, parfaitement blanc. La queue était effilée comme une queue de rat, et longue à peu près d’un pied et demi. La tête rappelait celle du chat, à l’exception des oreilles, rabattues et pendantes comme des oreilles de chien. Les dents étaient du même rouge vif que les griffes.

19 janvier. — Ce jour-là, nous trouvant par 83° 20′ de latitude et 43° 5′ de longitude ouest (la mer étant d’un foncé extraordinaire), la vigie signala la terre de nouveau, et, à un examen attentif, nous découvrîmes que c’était une île appartenant à un groupe de plusieurs îles très-vastes. La côte était à pic et l’intérieur semblait bien boisé, circonstance qui nous causa une grande joie. Quatre heures environ après avoir découvert la terre, nous jetions l’ancre sur dix brasses de profondeur, avec un fond de sable, à une lieue de la côte ; car un fort ressac, avec des remous courant çà et là, en rendaient l’abord d’une commodité douteuse. Nous reçûmes l’ordre d’amener les deux plus grandes embarcations, et un détachement bien armé (dont Peters et moi nous faisions partie) se mit en devoir de trouver une ouverture dans le récif qui faisait à l’île une espèce de ceinture. Après avoir cherché pendant quelque temps, nous découvrîmes une passe où nous entrions déjà, quand nous aperçûmes quatre grands canots qui se détachaient du rivage, chargés d’hommes qui semblaient bien armés. Nous les laissâmes arriver, et, comme ils manœuvraient avec une grande célérité, ils furent bientôt à portée de la voix. Le capitaine Guy hissa alors un mouchoir blanc à la pointe d’un aviron : mais les sauvages s’arrêtèrent tout net et se mirent soudainement à jacasser et à baragouiner très-haut, poussant de temps en temps de grands cris, parmi lesquels nous pouvions distinguer les mots : Anamoo-moo ! et Lama-Lama ! Ils continuèrent leur vacarme pendant une bonne demi-heure, durant laquelle nous pûmes examiner leur physionomie tout à loisir.

Dans les quatre canots, qui pouvaient bien avoir cinquante pieds de long et cinq de large, il y avait en tout cent dix sauvages. Ils avaient, à peu de chose près, la stature ordinaire des Européens, mais avec une charpente plus musculeuse et plus charnue. Leur teint était d’un noir de jais, et leurs cheveux, longs, épais et laineux. Ils étaient vêtus de la peau d’un animal noir inconnu, à poils longs et soyeux, et ajustée assez convenablement au corps, la fourrure tournée en dedans, excepté autour du cou, des poignets et des chevilles. Leurs armes consistaient principalement en bâtons d’un bois noir et en apparence très-lourd. Cependant, nous aperçûmes aussi quelques lances à pointe de silex, et quelques frondes. Le fond des canots était chargé de pierres noires de la grosseur d’un gros œuf.

Quand ils eurent terminé leur harangue (car c’était évidemment une harangue que cet affreux baragouinage), l’un d’eux, qui semblait être le chef, se leva à la proue de son canot et nous fit signe, à différentes reprises, d’amener nos embarcations au long de son bord. Nous fîmes semblant de ne pas comprendre son idée, pensant que le parti le plus sage était de maintenir, autant que possible, un espace suffisant entre lui et nous ; car ils étaient plus de quatre fois plus nombreux que nous. Devinant notre pensée, le chef commanda aux trois autres canots de se tenir en arrière, pendant qu’il s’avançait vers nous avec le sien. Aussitôt qu’il nous eut atteints, il sauta à bord du plus grand de nos canots, et il s’assit à côté du capitaine Guy, montrant en même temps du doigt la goëlette, et répétant les mots : Anamoo-moo ! Lama-Lama ! Nous retournâmes vers le navire, les quatre canots nous suivant à quelque distance.

En arrivant au long du bord, le chef donna les signes d’une surprise et d’un plaisir extrêmes, claquant des mains, se frappant les cuisses et la poitrine et poussant des éclats de rire étourdissants. Toute sa suite, qui nageait derrière nous, unit bientôt sa gaieté à la sienne, et en quelques minutes ce fut un tapage à nous rendre absolument sourds. Heureux d’être ramené à son bord, le capitaine Guy commanda de hisser les embarcations, comme précaution nécessaire, et donna à entendre au chef (qui s’appelait Too-wit, comme nous le découvrîmes bientôt) qu’il ne pouvait pas recevoir sur le pont plus de vingt de ses hommes à la fois. Celui-ci parut s’accommoder parfaitement de cet arrangement, et transmit quelques ordres aux canots, dont l’un s’approcha, les autres restant à peu près à cinquante yards au large. Vingt des sauvages montèrent à bord et se mirent à fureter dans toutes les parties du pont, à grimper çà et là dans le gréement, faisant comme s’ils étaient chez eux, et examinant chaque objet avec une excessive curiosité.

Il était positivement évident qu’ils n’avaient jamais vu aucun individu de race blanche, — et d’ailleurs notre couleur semblait leur inspirer une singulière répugnance. Ils croyaient que la Jane était une créature vivante, et l’on eût dit qu’ils craignaient de la frapper avec la pointe de leurs lances, qu’ils retournaient soigneusement. Il y eut un moment où tout notre équipage s’amusa beaucoup de la conduite de Too-wit. Le coq était en train de fendre du bois près de la cuisine, et, par accident, il enfonça sa hache dans le pont, où il fit une entaille d’une profondeur considérable. Le chef accourut immédiatement, et, bousculant le coq assez rudement, il poussa un petit gémissement, presque un cri, qui montrait énergiquement combien il sympathisait avec les douleurs de la goëlette ; et puis il se mit à tapoter et à patiner la blessure avec sa main et à la laver avec un seau d’eau de mer qui se trouvait à côté. Il y avait là un degré d’ignorance auquel nous n’étions nullement préparés, et, pour mon compte, je ne pus m’empêcher de croire à un peu d’affectation.

Quand nos visiteurs eurent satisfait de leur mieux leur curiosité relativement au gréement et au pont, ils furent conduits en bas, où leur étonnement dépassa toutes les bornes. Leur stupéfaction semblait trop forte pour s’exprimer par des paroles, car ils rôdaient partout en silence, ne poussant de temps à autre que de sourdes exclamations. Les armes leur fournissaient une grosse matière à réflexions, et on leur permit de les manier à loisir. Je crois qu’ils n’en soupçonnaient pas le moins du monde l’usage, mais qu’ils les prenaient plutôt pour des idoles, voyant quel soin nous en prenions et l’attention avec laquelle nous guettions tous leurs mouvements pendant qu’ils les maniaient. Les canons redoublèrent leur étonnement. Ils s’en approchèrent en donnant toutes les marques de la vénération et de la terreur la plus grande, mais ne voulurent pas les examiner minutieusement. Il y avait dans la cabine deux grandes glaces, et ce fut là l’apogée de leur émerveillement. Too-wit fut le premier qui s’en approcha, et il était déjà parvenu au milieu de la chambre, faisant face à l’une des glaces et tournant le dos à l’autre, avant de les avoir positivement aperçues. Quand le sauvage leva les yeux et qu’il se vit réfléchi dans le miroir, je crus qu’il allait devenir fou ; mais, comme il se tournait brusquement pour battre en retraite, il se revit encore faisant face à lui-même dans la direction opposée ; pour le coup je crus qu’il allait rendre l’âme. Rien ne put le contraindre à jeter sur l’objet un second coup d’œil ; tout moyen de persuasion fut inutile ; il se jeta sur le parquet, cacha sa tête dans ses mains et resta immobile, si bien qu’enfin nous nous décidâmes à le transporter sur le pont.

Tous les sauvages furent ainsi reçus à bord successivement, vingt par vingt ; quant à Too-wit, il lui fut accordé de rester tout le temps. Nous ne découvrîmes chez eux aucun penchant au vol, et nous ne constatâmes après leur départ la disparition d’aucun objet. Pendant toute la durée de leur visite, ils montrèrent les manières les plus amicales. Il y avait cependant certains traits de leur conduite dont il nous fut impossible de nous rendre compte ; par exemple, nous ne pûmes jamais les faire s’approcher de quelques objets inoffensifs, — tels que les voiles de la goëlette, un œuf, un livre ouvert ou une écuelle de farine. Nous essayâmes de découvrir s’ils possédaient quelques articles qui pussent devenir objets de trafic et d’échange, mais nous eûmes la plus grande peine à nous faire comprendre. Toutefois, nous apprîmes avec le plus grand étonnement que les îles abondaient en grosses tortues de l’espèce des Galapagos, et nous en vîmes une dans le canot de Too-wit. Nous vîmes aussi de la biche de mer entre les mains d’un des sauvages, qui la dévorait à l’état de nature avec une grande avidité.

Ces anomalies, ou du moins ce que nous considérions comme anomalies relativement à la latitude, poussèrent le capitaine Guy à tenter une exploration complète du pays, dans l’espérance de tirer de sa découverte quelque spéculation profitable. Pour ma part, désireux comme je l’étais de pousser plus loin la découverte, je n’avais qu’une visée et qu’un but, je ne pensais qu’à poursuivre sans délai notre voyage vers le sud. Nous avions alors un beau temps, mais rien ne nous disait combien il durerait ; et, nous trouvant déjà au quatre-vingt-quatrième parallèle, avec une mer complètement libre devant nous, un courant qui portait vigoureusement au sud et un bon vent, je ne pouvais prêter patiemment l’oreille à toute proposition de nous arrêter dans ces parages plus longtemps qu’il n’était absolument nécessaire pour refaire la santé de l’équipage, pour nous ravitailler et embarquer une provision suffisante de combustible. Je représentai au capitaine qu’il nous serait facile de relâcher à ce groupe d’îles lors de notre retour, et même d’y passer l’hiver dans le cas où les glaces nous barreraient le passage. À la longue, il se rangea à mon avis (car j’avais, par quelque moyen inconnu à moi-même, acquis un grand empire sur lui), et finalement il fut décidé que, même dans le cas où nous trouverions la biche de mer en abondance, nous ne resterions pas là plus d’une semaine pour nous refaire, et que nous pousserions vers le sud pendant que cela nous était possible.

Nous fîmes conséquemment tous les préparatifs nécessaires, et ayant conduit heureusement, d’après les indications de Too-wit, la goëlette à travers les récifs, nous jetâmes l’ancre à un mille environ du rivage, dans une baie excellente, fermée de tous côtés par la terre, sur la côte sud-est de l’île principale, et par dix brasses d’eau, avec un fond de sable noir. À l’extrémité de cette baie coulaient (nous dit-on) trois jolis ruisseaux d’une eau excellente, et nous vîmes que les environs étaient abondamment boisés. Les quatre canots nous suivaient, mais observant toujours une distance respectueuse. Quant à Too-wit, il resta à bord, et, quand nous eûmes jeté l’ancre, il nous invita à l’accompagner à terre et à visiter son village dans l’intérieur. Le capitaine Guy y consentit, et, dix des sauvages ayant été laissés à bord comme otages, un détachement de douze hommes d’entre nous se prépara à suivre le chef. Nous prîmes soin de nous bien armer, mais sans laisser voir la moindre méfiance. La goëlette avait mis ses canons aux sabords, hissé ses filets de bastingage, et l’on avait pris toutes les précautions convenables pour se garder d’une surprise. Il fut particulièrement recommandé au second de ne recevoir personne à bord pendant notre absence, et, dans le cas où nous n’aurions pas reparu au bout de douze heures, d’envoyer la chaloupe armée d’un pierrier, à notre recherche autour de l’île.

À chaque pas que nous faisions dans le pays, nous acquérions forcément la conviction que nous étions sur une terre qui différait essentiellement de toutes celles visitées jusqu’alors par les hommes civilisés. Rien de ce que nous apercevions ne nous était familier. Les arbres ne ressemblaient à aucun des produits des zones torrides, des zones tempérées, ou des zones froides du Nord, et différaient essentiellement de ceux des latitudes inférieures méridionales que nous venions de traverser. Les roches elles-mêmes étaient nouvelles par leur masse, leur couleur et leur stratification ; et les cours d’eau, quelque prodigieux que cela puisse paraître, avaient si peu de rapport avec ceux des autres climats, que nous hésitions à y goûter, et que nous avions même de la peine à nous persuader que leurs qualités étaient purement naturelles. À un petit ruisseau qui coupait notre chemin (le premier que nous rencontrâmes), Too-wit et sa suite firent halte pour boire. En raison du caractère singulier de cette eau, nous refusâmes d’y goûter, supposant qu’elle était corrompue ; et ce ne fut qu’un peu plus tard que nous parvînmes à comprendre que telle était la physionomie de tous les cours d’eau dans tout cet archipel. Je ne sais vraiment comment m’y prendre pour donner une idée nette de la nature de ce liquide, et je ne puis le faire sans employer beaucoup de mots. Bien que cette eau coulât avec rapidité sur toutes les pentes, comme aurait fait toute eau ordinaire, cependant elle n’avait jamais, excepté dans le cas de chute et de cascade, l’apparence habituelle de la limpidité. Néanmoins je dois dire qu’elle était aussi limpide qu’aucune eau calcaire existante, et la différence n’existait que dans l’apparence. À première vue, et particulièrement dans les cas où la déclivité était peu sensible, elle ressemblait un peu, quant à la consistance, à une épaisse dissolution de gomme arabique dans l’eau commune. Mais cela n’était que la moins remarquable de ses extraordinaires qualités. Elle n’était pas incolore ; elle n’était pas non plus d’une couleur uniforme quelconque, et tout en coulant elle offrait à l’œil toutes les variétés possibles de la pourpre, comme des chatoiements et des reflets de soie changeante. Pour dire la vérité, cette variation dans la nuance s’effectuait d’une manière qui produisit dans nos esprits un étonnement aussi profond que les miroirs avaient fait sur l’esprit de Too-wit. En puisant de cette eau plein un bassin quelconque, et en la laissant se rasseoir et prendre son niveau, nous remarquions que toute la masse de liquide était faite d’un certain nombre de veines distinctes, chacune d’une couleur particulière ; que ces veines ne se mêlaient pas ; et que leur cohésion était parfaite relativement aux molécules dont elles étaient formées, et imparfaite relativement aux veines voisines. En faisant passer la pointe d’un couteau à travers les tranches, l’eau se refermait subitement derrière la pointe, et quand on la retirait, toutes les traces du passage de la lame étaient immédiatement oblitérées. Mais, si la lame intersectait soigneusement deux veines, une séparation parfaite s’opérait, que la puissance de cohésion ne rectifiait pas immédiatement. Les phénomènes de cette eau formèrent le premier anneau défini de cette vaste chaîne de miracles apparents dont je devais être à la longue entouré.


  1. Les termes matin et soir, dont j’ai fait usage pour éviter, autant que possible, la confusion dans mon récit, ne doivent pas, comme on le comprend d’ailleurs, être pris dans le sens ordinaire. Depuis longtemps déjà nous ne connaissions plus la nuit, et nous étions sans cesse éclairés par la lumière du jour. Toutes les dates sont établies conformément au temps nautique, et les notes relevées par quantités de durée abstraite. C’est aussi le lieu de remarquer que je ne prétends pas, dans le commencement de cette partie de mon récit, à une exactitude minutieuse à l’égard des dates, des latitudes et des longitudes ; je n’ai commencé à tenir un journal régulier qu’après la période dont traite cette première partie. Dans beaucoup de cas, je me suis fié uniquement à ma mémoire. – E. A. P.