Aventures d’Arthur Gordon Pym/La Lettre de sang

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères (Collection Michel Lévy) (p. 64-75).


V


LA LETTRE DE SANG.


Après que le coq eut quitté le gaillard d’avant, Auguste s’abandonna pendant quelques minutes au désespoir, ne croyant pas sortir jamais vivant de son cadre. Il prit alors le parti d’informer de ma situation le premier homme qui descendrait, pensant qu’il valait mieux me laisser courir la chance de me tirer d’affaire avec les révoltés que de mourir de soif dans la cale ; — car il y avait dix jours maintenant que j’y étais emprisonné, et ma cruche d’eau ne représentait pas une provision bien abondante, même pour quatre jours. Comme il réfléchissait à cela, l’idée lui vint tout à coup qu’il pourrait peut-être bien communiquer avec moi par la grande cale. Dans toute autre circonstance, la difficulté et les hasards de l’entreprise l’auraient empêché de la tenter ; mais actuellement il n’avait, en somme, que peu d’espérance de vivre et conséquemment peu de chose à perdre ; — il appliqua donc tout son esprit à cette nouvelle tentative.

Ses menottes étaient la première question à résoudre. D’abord il ne découvrit aucun moyen de s’en débarrasser et craignit de se trouver ainsi arrêté dès le début ; mais, à un examen plus attentif, il découvrit qu’il pouvait simplement, en comprimant ses mains, les faire glisser à son gré hors des fers, sans trop d’effort ni d’inconvénient, — cette espèce de menottes étant tout à fait insuffisante pour garrotter les membres d’un tout jeune homme, dont les os plus menus cèdent facilement à la pression. Il délia alors ses pieds, et, laissant la corde de telle façon qu’il pût la rajuster aisément, au cas où un homme descendrait, il se mit à examiner la cloison dans l’endroit où elle confinait au cadre. La séparation était formée d’une planche de sapin tendre, et il vit qu’il n’aurait pas grand mal à se frayer un chemin au travers. Une voix se fit alors entendre en haut de l’échelle du gaillard d’avant ; il n’eut que tout juste le temps de fourrer sa main droite dans sa menotte (la gauche n’était pas encore débarrassée de la sienne), et de serrer la corde en un nœud coulant autour de sa cheville ; c’était Dirk Peters qui descendait, suivi de Tigre, qui sauta immédiatement dans le cadre et s’y coucha. Le chien avait été mené à bord par Auguste, qui connaissait mon attachement pour l’animal, et qui avait pensé qu’il me serait agréable de l’avoir auprès de moi tout le temps du voyage. Il était venu le chercher à la maison de mon père immédiatement après m’avoir conduit dans la cale, mais il n’avait pas pensé à me faire part de cette circonstance en m’apportant la montre.

Depuis la révolte, Auguste le voyait pour la première fois, faisant son apparition avec Dirk Peters, et il croyait l’animal perdu, supposant qu’il avait été jeté par-dessus bord par un des méchants drôles qui faisaient partie de la bande du second. Il se trouva qu’il s’était traîné dans un trou sous une baleinière, d’où il ne pouvait plus se dégager, n’ayant pas suffisamment de place pour se retourner. Enfin Peters le délivra, et, avec une espèce de bon sentiment que mon ami sut apprécier, il le lui amenait dans le gaillard d’avant pour lui tenir compagnie, lui laissant en même temps une petite réserve de viande salée et des pommes de terre, avec un pot d’eau ; puis il remonta sur le pont, promettant de descendre encore le lendemain, avec quelque chose à manger.

Quand il fut parti, Auguste délivra ses deux mains de ses menottes et délia ses pieds ; puis il rabattit le haut du matelas sur lequel il était couché, et, avec son canif (car les brigands avaient jugé superflu de le fouiller), il commença à entamer vigoureusement l’une des planches de la cloison, aussi près que possible du plancher qui faisait le fond du cadre. Ce fut l’endroit qu’il choisit, parce que, s’il se trouvait soudainement interrompu, il pouvait cacher la besogne commencée en laissant simplement retomber le haut du matelas à sa place ordinaire. Mais pendant tout le reste du jour, il ne fut pas dérangé, et, à la nuit, il avait complètement coupé la planche. Il faut remarquer qu’aucun des hommes de l’équipage ne se servait du gaillard d’avant comme de lieu de repos, et que, depuis la révolte, ils vivaient complètement dans la chambre de l’arrière, buvant les vins, festoyant avec les provisions du capitaine Barnard, et ne donnant à la manœuvre du bâtiment que l’attention strictement nécessaire.

Ces circonstances tournèrent à l’avantage d’Auguste et au mien ; car autrement il lui eût été impossible d’arriver jusqu’à moi. Dans cette conjoncture, il poursuivit son projet avec confiance. Cependant, le point du jour arriva qu’il n’avait pas encore achevé la seconde partie de son travail, c’est-à-dire la fente à un pied environ au-dessus de la première ; car il s’agissait de faire une ouverture suffisante pour lui livrer un passage facile vers le faux pont. Une fois arrivé là, il parvint sans trop de peine à la grande écoutille inférieure, bien que dans cette opération il lui fallût grimper par-dessus des rangées de barriques d’huile empilées presque jusqu’au second pont, et lui laissant à peine un passage libre pour son corps. Quand il eut atteint l’écoutille, il s’aperçut que Tigre l’avait suivi en se faufilant entre deux rangées de barriques. Mais il était alors trop tard pour espérer d’arriver jusqu’à moi avant le jour, la principale difficulté consistant à passer à travers tout l’arrimage dans la seconde cale.

Il résolut donc de remonter et d’attendre jusqu’à la nuit. Dans ce but, il commença à lever l’écoutille ; c’était autant de temps économisé pour le moment où il devait revenir. Mais à peine l’eut-il levé que Tigre bondit sur l’entre-bâillement, flaira avec impatience pendant un instant, et puis poussa un long gémissement, tout en grattant avec ses pattes, comme s’il voulait arracher la trappe. Il était évident, d’après sa conduite, qu’il avait conscience de ma présence dans la cale, et Auguste pensa que la bête pourrait bien venir jusqu’à moi, s’il la laissait descendre. Il s’avisa alors de l’expédient du billet ; car il était avant tout à désirer que je ne fisse aucune tentative pour sortir de ma cachette, au moins dans les circonstances présentes, et, en somme, il n’avait aucune certitude de pouvoir me venir trouver le matin suivant, comme il en avait l’intention. Les événements qui suivirent prouvèrent combien était heureuse l’idée qui lui vint alors ; car si je n’avais pas reçu le billet, je me serais indubitablement arrêté à quelque plan désespéré pour donner l’alarme à l’équipage, et la conséquence très-probable eût été l’immolation de nos deux existences.

Ayant donc résolu d’écrire, la difficulté maintenant était de se procurer les moyens de le faire. Un vieux cure-dents fut bientôt transformé en plume ; encore fit-il l’opération au juger, par sentiment ; car l’entrepont était aussi noir que de la poix. Le feuillet extérieur d’une lettre lui fournit suffisamment de papier ; — c’était un double de la fausse lettre fabriquée pour M. Ross. C’en était la première ébauche ; mais Auguste, ne trouvant pas l’écriture convenablement imitée, en avait écrit une autre, et, par grand bonheur, avait fourré la première dans la poche de son habit, où il venait de la retrouver très à propos. Il ne manquait plus que de l’encre, et il en trouva immédiatement l’équivalent dans une légère incision qu’il se fit avec son canif au bout du doigt, juste au-dessus de l’ongle ; — il en jaillit un jet de sang très-suffisant, comme de toutes les blessures faites en cet endroit. Il écrivit alors le billet aussi lisiblement qu’il le pouvait dans les ténèbres et dans une pareille circonstance. Cette note m’expliquait brièvement qu’une révolte avait eu lieu ; que le capitaine Barnard avait été abandonné au large, que je pouvais compter sur un secours immédiat quant aux provisions, mais que je ne devais pas me hasarder à donner signe de vie. La missive concluait par ces mots : Je griffonne ceci avec du sang ; — restez caché ; — votre vie en dépend.

La bande de papier une fois attachée au chien, celui-ci avait été lâché à travers l’écoutille, et Auguste était retourné comme il avait pu vers le gaillard d’avant, où il n’avait trouvé aucun indice que quelqu’un de l’équipage fût venu pendant son absence. Pour cacher le trou dans la cloison, il planta son couteau juste au-dessus et y suspendit une grosse vareuse qu’il avait trouvée dans le cadre. Il remit alors ses menottes et rajusta la corde autour de ses chevilles.

Ces dispositions étaient à peine terminées, que Dirk Peters descendit, très-ivre, mais de très-bonne humeur, et apportant à mon ami sa pitance pour la journée. Elle consistait en une douzaine de grosses pommes de terre d’Irlande grillées et une cruche d’eau. Il s’assit pendant quelque temps sur une malle, à côté du cadre, et se mit à parler librement du second et à jaser sur toutes les affaires du bord. Ses manières étaient extrêmement capricieuses et même grotesques. À un certain moment, Auguste se sentit très-alarmé par sa conduite bizarre. À la fin, toutefois, il remonta sur le pont en marmottant quelque chose comme une promesse d’apporter le lendemain un bon dîner à son prisonnier.

Pendant la journée, deux hommes de l’équipage, — des harponneurs, — descendirent accompagnés du coq, tous les trois à peu près dans le dernier état d’ivresse. Comme Peters, ils ne se firent aucun scrupule de parler de leurs projets, sans aucune réticence. Il paraît qu’ils étaient tous très-divisés d’avis relativement au but final du voyage, et qu’ils ne s’accordaient en aucun point, excepté sur l’attaque projetée contre le navire qui arrivait des îles du Cap Vert et qu’ils s’attendaient à rencontrer d’un moment à l’autre. Autant qu’il en put juger, la révolte n’avait pas été amenée uniquement par l’amour du butin ; une pique particulière du second contre le capitaine Barnard en avait été l’origine principale. Il paraissait qu’il y avait maintenant à bord deux partis bien tranchés, — l’un présidé par le second, l’autre mené par le coq. Le premier parti voulait s’emparer du premier navire passable dont on ferait rencontre et l’équiper dans quelqu’une des Antilles pour faire une croisière de pirates. La deuxième faction, qui était la plus forte et comprenait Dirk Peters parmi ses partisans, inclinait à suivre la route primitivement assignée au brick vers l’océan Pacifique du Sud, et là, soit à pêcher la baleine, soit à agir autrement, suivant que les circonstances le commanderaient.

Les représentations de Peters, qui avait fréquemment visité ces parages, avaient apparemment une grande valeur auprès de ces mutins, oscillant et hésitant entre plusieurs idées mal conçues de profit et de plaisir. Il insistait sur tout un mode de nouveauté et d’amusement qu’on devait trouver dans les innombrables îles du Pacifique, sur la parfaite sécurité et l’absolue liberté dont on jouirait là-bas, mais plus particulièrement encore sur les délices du climat, sur les ressources abondantes pour bien vivre et sur la voluptueuse beauté des femmes. Jusqu’alors, rien n’avait encore été absolument décidé ; mais les peintures du maître-cordier métis mordaient fortement sur les imaginations ardentes des matelots, et toutes les probabilités étaient pour la mise à exécution de son plan.

Les trois hommes s’en allèrent au bout d’une heure à peu près, et personne n’entra dans le gaillard d’avant de toute la journée. Auguste se tint coi jusqu’aux approches de la nuit. Alors il se débarrassa de ses fers et de sa corde, et se prépara à sa nouvelle tentative. Il trouva une bouteille dans l’un des cadres et la remplit avec l’eau de la cruche laissée par Peters, puis il fourra dans ses poches des pommes de terre froides. À sa grande joie, il fit aussi la découverte d’une lanterne, où se trouvait un petit bout de chandelle. Il pouvait l’allumer quand bon lui semblerait, ayant en sa possession une boîte d’allumettes phosphoriques.

Quand la nuit fut tout à fait venue, il se glissa par le trou de la cloison, ayant pris la précaution d’arranger les couvertures de manière à simuler un homme couché. Quand il eut passé, il suspendit de nouveau la vareuse à son couteau pour cacher l’ouverture, — manœuvre qu’il exécuta facilement, n’ayant rajusté le morceau de planche qu’après. Il se trouva alors dans le faux pont et continua sa route, comme il avait déjà fait, entre le second pont et les barriques d’huile, jusqu’à la grande écoutille. Une fois arrivé là, il alluma son bout de chandelle et descendit à tâtons et avec la plus grande difficulté, à travers l’arrimage compact de la cale. Au bout de quelques instants, il fut très-alarmé de l’épaisseur de l’atmosphère et de son intolérable puanteur. Il ne croyait pas possible que j’eusse survécu à un si long emprisonnement, contraint de respirer un air aussi étouffant. Il m’appela par mon nom à différentes reprises ; mais je ne fis aucune réponse, et ses appréhensions lui semblèrent ainsi confirmées. Le brick roulait furieusement, et il y avait conséquemment un tel vacarme, qu’il était bien inutile de prêter l’oreille à un bruit aussi faible que celui de ma respiration ou de mon ronflement. Il ouvrit la lanterne, et la tint aussi haut que possible à chaque fois qu’il trouva la place suffisante, dans le but de m’envoyer un peu de lumière et de me faire comprendre, si toutefois je vivais encore, que le secours approchait. Cependant aucun bruit ne lui venait de moi, et la supposition de ma mort commençait à prendre le caractère d’une certitude. Il résolut cependant de se frayer, s’il était possible, un passage jusqu’à ma caisse, pour au moins vérifier d’une manière complète ses terribles craintes. Il poussa quelque temps en avant dans un déplorable état d’anxiété, lorsque enfin il trouva le chemin complètement barricadé, et il n’y eut plus moyen pour lui de faire un pas dans la route où il s’était engagé. Vaincu alors par ses sensations, il se jeta de désespoir sur un amas confus d’objets et se mit à pleurer comme un enfant. Ce fut dans cet instant qu’il entendit le fracas de la bouteille que j’avais jetée à mes pieds. Mille fois heureux, en vérité, fut cet incident, — car c’est à cet incident, si trivial qu’il paraisse, qu’était attaché le fil de ma destinée. Plusieurs années se sont écoulées, cependant, avant que j’aie eu connaissance du fait. Une honte naturelle et un remords de sa faiblesse et de son indécision empêchèrent Auguste de m’avouer tout de suite ce qu’une intimité plus profonde et sans réserve lui permit plus tard de me révéler. En trouvant sa route à travers la cale empêchée par des obstacles dont il ne pouvait pas triompher, il avait pris le parti de renoncer à son entreprise et de remonter décidément sur le gaillard d’avant. Avant de le condamner entièrement sur ce chapitre, les circonstances accablantes qui l’entouraient doivent être prises en considération. La nuit avançait rapidement, et son absence du gaillard d’avant pouvait être découverte ; et cela devait nécessairement arriver s’il manquait à retourner à son cadre avant le point du jour. Sa chandelle allait bientôt mourir dans l’emboîture, et il aurait eu la plus grande peine dans les ténèbres à retrouver son chemin vers l’écoutille. On accordera aussi qu’il avait toutes les raisons possibles de me croire mort, auquel cas il n’y avait aucun profit pour moi à ce qu’il atteignît ma caisse, et il y avait pour lui une foule de dangers à affronter très-inutilement. Il m’avait appelé à plusieurs reprises, et je n’avais fait aucune réponse. J’étais resté onze jours et onze nuits sans autre eau que celle contenue dans la cruche qu’il m’avait laissée, — provision que très-probablement je n’avais pas dû beaucoup ménager au commencement de ma réclusion, quand j’avais tout lieu d’espérer un prompt élargissement. L’atmosphère de la cale devait lui paraître aussi, à lui sortant de l’air comparativement pur du gaillard d’avant, d’une nature absolument empoisonnée, et bien autrement intolérable qu’elle ne m’avait semblé à moi-même lorsque j’avais pris pour la première fois possession de ma caisse, — les écoutilles étant restées constamment ouvertes depuis plusieurs mois. Ajoutez à ces considérations cette scène d’horreur, cette effusion de sang, dont mon camarade avait été tout récemment témoin ; sa réclusion, ses privations, cette mort toujours suspendue, qu’il avait souvent vue de si près ; sa vie qu’il ne devait qu’à une espèce de pacte aussi fragile qu’équivoque, circonstances toutes si bien faites pour abattre toute énergie morale, — et vous serez facilement amené, comme je le fus moi-même, à considérer son apparente défaillance dans l’amitié et la fidélité avec un sentiment plutôt de tristesse que d’indignation.

Le bris de la bouteille avait été entendu par Auguste, mais il n’était pas sûr que ce bruit provînt de la cale. Le doute cependant était un encouragement suffisant pour persévérer. Il grimpa presque jusqu’au faux pont au moyen de l’arrimage, et alors, profitant d’un temps d’arrêt dans le roulis furieux du navire, il m’appela de toute la force de sa voix, sans se soucier pour l’instant du danger d’être entendu de l’équipage. On se rappelle qu’en ce moment sa voix était arrivée jusqu’à moi, mais que j’étais dominé par une si violente agitation que je me sentis incapable de répondre. Persuadé alors que sa terrible crainte n’était que trop fondée, il descendit dans le but de retourner au gaillard d’avant sans perdre de temps. Dans sa précipitation, il culbuta avec lui quelques petites caisses, dont le bruit, on se le rappelle, parvint à mon oreille. Il avait déjà fait passablement de chemin pour s’en retourner, quand la chute de mon couteau le fit hésiter de nouveau. Il revint immédiatement sur ses pas, et, grimpant une seconde fois par-dessus l’arrimage, il cria mon nom aussi haut qu’il avait déjà fait, en profitant d’une accalmie. Cette fois-ci, la voix m’était enfin revenue. Transporté de joie de voir que j’étais encore vivant, il résolut de braver toutes les difficultés et tous les dangers pour m’atteindre. Se dégageant aussi vite que possible de l’affreux labyrinthe dont il était enveloppé, il tomba enfin sur une espèce de débouché qui promettait mieux, et finalement, après des efforts multipliés, il était arrivé à ma caisse dans un état de complet épuisement.