Aventures d’Arthur Gordon Pym/Lueur d’espoir

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères (Collection Michel Lévy) (p. 75-88).


VI


LUEUR D’ESPOIR.


Tant que nous restâmes auprès de la caisse, Auguste ne me communiqua que les principales circonstances de ce récit. Ce ne fut que plus tard qu’il entra pleinement dans tous les détails. Il tremblait qu’on ne se fût aperçu de son absence, et j’éprouvais une ardente impatience de quitter mon infâme prison. Nous résolûmes de nous diriger tout de suite vers le trou de la cloison, près duquel je devais rester pour le présent, pendant qu’il irait en reconnaissance. Abandonner Tigre dans la caisse était une pensée que nous ne pouvions supporter ni l’un ni l’autre. Cependant, pouvions-nous agir autrement ? Là était la question. Celui-ci semblait maintenant parfaitement calme, et, en appliquant notre oreille tout contre la caisse, nous ne pouvions même pas distinguer le bruit de sa respiration. J’étais convaincu qu’il était mort, et je me décidai à ouvrir la porte. Nous le trouvâmes couché tout de son long, comme plongé dans une profonde torpeur, mais vivant encore. Nous n’avions certainement pas de temps à perdre, et cependant je ne pouvais pas me résigner à abandonner, sans faire un effort pour le sauver, un animal qui avait été deux fois l’instrument de mon salut. Avec une fatigue et une peine inouïes, nous le traînâmes donc avec nous ; Auguste étant contraint, la plupart du temps, de grimper par-dessus les obstacles qui obstruaient notre voie avec l’énorme chien dans ses bras, — trait de force et d’adresse dont mon affreux épuisement m’aurait rendu complètement incapable. Nous réussîmes enfin à atteindre le trou, à travers lequel Auguste passa le premier ; puis Tigre fut poussé dans le gaillard d’avant. Tout était pour le mieux, nous étions sains et saufs, et nous ne manquâmes pas d’adresser à Dieu des grâces sincères pour nous avoir si merveilleusement tirés d’un imminent danger. Pour le présent il fut décidé que je resterais près de l’ouverture, à travers laquelle mon camarade pourrait aisément me faire passer une partie de sa provision journalière, et où j’aurais l’avantage de respirer une atmosphère plus pure, je veux dire relativement pure.

Pour l’éclaircissement de quelques parties de ce récit, où j’ai tant parlé de l’arrimage du brick, et qui peuvent paraître obscures à quelques-uns de mes lecteurs qui ont peut-être vu un arrimage régulier et bien fait, je dois établir ici que la manière dont cette très-importante besogne avait été faite à bord du Grampus était un honteux exemple de négligence de la part du capitaine Barnard, qui n’était pas un marin aussi soigneux et aussi expérimenté que l’exigeait impérieusement la nature hasardeuse du service dont il était chargé. Un véritable arrimage doit être fait avec la méthode la plus soignée, et les plus désastreux accidents, à ma propre connaissance, sont souvent venus de l’incurie ou de l’ignorance dans cette partie du métier. Les bâtiments côtiers, dans la confusion et le mouvement qui accompagnent le chargement ou le déchargement d’une cargaison, sont les plus exposés à mal par manque d’attention dans l’arrimage. Le grand point est de ne pas laisser au lest ou à la cargaison la possibilité de bouger, même dans les plus violents coups de roulis. À cette fin, on doit faire la plus grande attention non-seulement au chargement en lui-même, mais aussi à la nature du chargement, et si c’est une cargaison complète ou seulement partielle.

Pour la plupart des frets, l’arrimage se prépare au moyen d’un cric à main. Ainsi, s’il s’agit d’une charge de tabac ou de farine, le tout est pressuré si étroitement dans la cale du navire que les barils ou les pièces, quand on les décharge, se trouvent complètement aplatis et sont quelque temps sans reprendre leur forme première. On a recours à cette méthode principalement pour obtenir plus de place dans la cale ; car avec une charge complète de marchandises telles que le tabac et la farine, il ne peut pas y avoir de jeu ; il n’y a aucun danger que les pièces bougent, ou du moins il n’en peut résulter aucun inconvénient grave. Il y a eu, à la vérité, des cas où ce procédé de pressurage au cric a amené les plus déplorables conséquences, résultant d’une cause tout à fait distincte du danger des déplacements dans la cargaison. Il est connu, par exemple, qu’une charge de coton, serrée et pressurée dans certaines conditions, peut, par l’expansion de son volume, opérer des fissures dans un navire et occasionner des voies d’eau. Indubitablement, le même résultat aurait lieu dans le cas du tabac lorsqu’il subit sa fermentation ordinaire, sans les interstices qui se forment naturellement sur la partie arrondie des pièces.

C’est quand on embarque une portion de cargaison que le danger du mouvement est particulièrement à craindre, et qu’il faut prendre toutes les précautions pour se garder d’un tel malheur. Ceux-là seulement qui ont essuyé un violent coup de vent, ou, mieux encore, ceux qui ont subi le roulis d’un navire, quand un calme soudain succède à la tempête, peuvent se faire une idée de la force effroyable des secousses. C’est alors que la nécessité d’un arrimage soigné, dans une cargaison partielle, devient manifeste. Quand un navire est à la cape (surtout avec une petite voile d’avant), si son avant n’est pas parfaitement construit, il est fréquemment jeté sur le côté ; ceci peut arriver toutes les quinze ou vingt minutes, en moyenne, sans qu’il en résulte des conséquences bien sérieuses, pourvu que l’arrimage soit convenablement fait. Mais, si on n’y a pas apporté un soin particulier, à la première de ces énormes embardées, toute la cargaison croule du côté du navire qui est appuyé sur l’eau, et, ne pouvant retrouver son équilibre, comme il ferait nécessairement sans cet accident, il est sûr de faire eau en quelques secondes et de sombrer. On peut, sans exagération, affirmer que la moitié des cas où les navires ont coulé bas par de gros temps peut être attribuée à un dérangement dans la cargaison ou dans le lest.

Quand on charge à bord une portion de cargaison de n’importe quelle espèce, le tout, après avoir été arrimé d’une manière aussi compacte que possible, doit être recouvert d’une couche de planches mobiles, s’étendant dans toute la largeur du navire. Sur ces planches il faut dresser de forts étançons provisoires, montant jusqu’à la charpente du pont, qui assujettissent ainsi chaque chose en sa place. Dans les chargements de grains ou de toute autre denrée analogue, il est nécessaire de prendre encore d’autres précautions. Une cale, entièrement pleine de grains en quittant le port, ne se trouvera plus qu’aux trois quarts pleine en arrivant à destination, — et cela, bien que le fret, mesuré boisseau par boisseau par le consignataire, dépasse considérablement (en raison du gonflement du grain) la quantité consignée. Cela résulte du tassement pendant le voyage, — et ce tassement est en raison du plus ou moins gros temps que le navire peut avoir à subir. Si le grain a été chargé d’une manière lâche, si bien assujetti qu’il soit par les planches mobiles et les étançons, il sera sujet à se déplacer si considérablement dans une longue traversée qu’il en peut résulter les plus tristes malheurs. Pour les prévenir, il faudra, avant de quitter le port, employer tous les moyens pour tasser la cargaison aussi bien que possible ; il y a pour cela plusieurs procédés, parmi lesquels on peut citer l’usage d’enfoncer des coins dans le grain. Même après que tout cela sera fait, et qu’on aura pris des peines infinies pour assujettir les planches mobiles, tout marin qui sait son affaire ne se sentira pas du tout rassuré, s’il survient un coup de vent un peu fort, ayant à son bord un chargement de grains, ou, pis encore, un chargement incomplet. Cependant nous avons des centaines de caboteurs, et il y en a encore plus des différents ports d’Europe, qui naviguent journellement avec des cargaisons partielles, et même de la plus dangereuse nature, sans prendre aucune espèce de précautions. C’est miracle que les accidents ne soient pas plus fréquents. Un exemple déplorable de cette insouciance, parvenu à ma connaissance, est celui du capitaine Joël Rice, commandant la goëlette le Fire-Fly, qui faisait route de Richmond (Virginie) à Madère, avec une cargaison de céréales, en l’année 1825. Le capitaine avait fait nombre de voyages sans accident sérieux, bien qu’il eût pour habitude de ne donner aucune attention à son arrimage, si ce n’est de l’assujettir selon la méthode ordinaire. Il n’avait jamais fait de traversée avec un chargement de grains, et, en cette occasion, le blé avait été chargé à bord d’une manière assez lâche et ne remplissait guère plus de la moitié du bâtiment. Pendant la première partie de son voyage, il ne rencontra que de petites brises ; mais, arrivé à une distance d’une journée de route de Madère, il fut assailli par un fort coup de vent du nord-nord-est qui le força à mettre à la cape. Il amena la goëlette au vent sous une simple misaine, avec deux ris, et le navire se comporta aussi bien qu’on pouvait le désirer, n’embarquant pas une goutte d’eau. Vers la nuit, la tempête se calma un peu, et la goëlette commença à rouler avec moins de régularité, se comportant toujours bien, toutefois, quand tout à coup un violent coup de mer la jeta sur le côté de tribord. On entendit alors tout le chargement de blé se déplacer en masse ; l’énergie de la secousse fut telle, qu’elle fit sauter la grande écoutille. Le navire coula comme une balle de plomb. Cela arriva à portée de voix d’un petit sloop de Madère, qui repêcha un des hommes de l’équipage (le seul qui fut sauvé), et qui avait l’air de jouer avec la tempête aussi aisément qu’aurait pu le faire une embarcation habilement manœuvrée.

L’arrimage à bord du Grampus était très-grossièrement fait, si toutefois on peut appeler arrimage quelque chose qui n’était guère qu’un amas confus, un pêle-mêle de barriques d’huile[1] et de matériel de bord. J’ai déjà parlé de la disposition des articles dans la cale. Dans le faux-pont, il y avait, comme je l’ai déjà dit, assez de place pour mon corps entre le second pont et les barriques d’huile ; un espace était resté vide autour de la grande écoutille, et l’on avait aussi laissé vides plusieurs places assez considérables à travers l’arrimage. Près de l’ouverture pratiquée par Auguste dans la cloison du gaillard d’avant, il y aurait eu assez de place pour une barrique tout entière, et c’est dans cet endroit que je me trouvai pour le moment assez commodément installé.

Pendant le temps que mon camarade avait mis à regagner son cadre et à rajuster ses menottes et sa corde, le jour avait complètement paru. Vraiment, nous l’avions échappé belle ; car à peine avait-il fini tous ses arrangements que le second descendit avec Dirk Peters et le coq. Ils parlèrent quelques minutes du navire faisant voile du cap Vert, et ils semblaient extrêmement impatients de le voir paraître. À la fin, le coq s’avança vers la couchette d’Auguste et s’assit au chevet. Je pouvais tout voir et tout entendre de ma niche, car la planche enlevée n’avait pas été remise à sa place, et je craignais à chaque instant que le nègre ne tombât contre la vareuse suspendue pour cacher l’ouverture, auquel cas tout était découvert, et nous étions tous les deux sacrifiés, indubitablement. Notre bonne étoile cependant l’emporta, et bien qu’il touchât souvent le vêtement dans les coups de roulis, il ne s’y appuya jamais assez pour découvrir la chose. Le bas de la vareuse avait été soigneusement fixé à la cloison, de sorte qu’elle ne pouvait pas osciller et révéler ainsi l’existence du trou. Pendant tout ce temps, Tigre était au pied du lit, et semblait avoir recouvré en partie la santé, car je pouvais le voir de temps en temps ouvrir les yeux et tirer longuement sa respiration.

Au bout de quelques minutes, le second et le coq remontèrent, laissant derrière eux Dirk Peters, qui revint aussitôt qu’ils furent partis, et s’assit juste à la place occupée tout à l’heure par le second. Il commença à causer avec Auguste d’une manière tout à fait amicale, et nous nous aperçûmes alors que son ivresse, — très-apparente pendant que les deux autres étaient avec lui, — était feinte en grande partie. Il répondit à toutes les questions de mon camarade avec une parfaite facilité. Il lui dit qu’il ne doutait pas que son père eût été recueilli, parce que le jour où on l’avait largué en dérive, juste avant le coucher du soleil, il n’y avait pas moins de cinq voiles en vue ; enfin il se servit d’un langage qu’il essayait de rendre consolateur, et qui ne me causa pas moins de surprise que de plaisir. À dire vrai, je commençais à concevoir l’espérance que Peters pourrait bien nous servir d’instrument pour reprendre possession du brick, et je fis part de cette idée à Auguste aussitôt que j’en trouvai l’occasion. Il pensa comme moi que la chose était possible, mais il insista sur la nécessité de s’y prendre avec la plus grande prudence, parce que la conduite du métis ne lui paraissait gouvernée que par le plus arbitraire caprice ; et vraiment il était difficile de deviner s’il avait jamais l’esprit bien sain. Peters remonta sur le pont au bout d’une heure à peu près et ne redescendit qu’à midi, apportant alors à Auguste une fort belle portion de bœuf salé et de pudding. Quand nous fûmes seuls, j’en pris joyeusement ma part, sans me donner la peine de repasser par le trou. Personne ne descendit dans le gaillard d’avant de toute la journée, et le soir je me mis dans le cadre d’Auguste, où je dormis profondément et délicieusement presque jusqu’au point du jour. Il m’éveilla alors brusquement, ayant entendu du mouvement sur le pont, et je regagnai ma cachette aussi vivement que possible. Quand il fit grand jour, nous vîmes que Tigre avait entièrement recouvré ses forces et ne donnait aucun signe d’hydrophobie ; car il but avec une remarquable avidité un peu d’eau qu’Auguste lui présenta. Pendant la journée il reprit toute sa première vigueur et tout son appétit. Son étrange folie avait été causée sans aucun doute par la nature délétère de l’atmosphère de la cale, et n’avait aucun rapport avec la rage canine. Je ne pouvais assez me féliciter de m’être obstiné à le ramener avec moi de la caisse. Nous étions alors au 30 juin, et c’était le treizième jour depuis que le Grampus était parti de Nantucket.

Le 2 juillet, le second descendit, ivre selon son habitude, et tout à fait de bonne humeur. Il vint au cadre d’Auguste, et, lui donnant une tape sur le dos, lui demanda s’il se conduirait bien désormais, au cas où on le relâcherait, et s’il voulait promettre de ne plus retourner dans la chambre. Mon ami, naturellement, répondit d’une manière affirmative ; alors le gredin le mit en liberté, après lui avoir fait boire un coup à un flacon de rhum qu’il tira de la poche de son paletot. Ils montèrent ensemble sur le pont, et je ne revis pas Auguste pendant trois heures à peu près. Il descendit alors, en m’annonçant, comme bonnes nouvelles, qu’il avait obtenu la permission d’aller partout où il lui plairait sur le brick, en avant du grand mât toutefois, et qu’on lui avait donné l’ordre de coucher, comme d’ordinaire, dans le gaillard d’avant. Il m’apportait aussi un bon dîner et une bonne provision d’eau. Le brick croisait toujours pour rencontrer le navire parti du cap Vert, et il y avait maintenant une voile en vue qu’on croyait être le navire en question. Comme les événements des huit jours suivants furent de peu d’importance, et n’ont pas de rapport direct avec les principaux incidents de mon récit, je vais les jeter ici sous forme de journal, parce que je ne veux cependant pas les omettre entièrement.

3 juillet. — Auguste me fournit trois couvertures, avec lesquelles je m’arrangeai un lit passable dans ma cachette. Personne ne descendit de la journée, excepté mon camarade. Tigre s’installa dans le cadre, juste à côté de l’ouverture, et dormit pesamment, comme s’il n’était pas encore tout à fait remis des atteintes de sa maladie. Vers le soir, une brise soudaine surprit le brick, avant qu’on eût eu le temps de serrer la toile, et le fit presque capoter. Cependant cette bouffée se calma immédiatement, et nous n’attrapâmes aucune avarie, sauf notre petit hunier qui se déchira par le milieu.

Dirk Peters traita Auguste tout le jour avec une grande bonté, et entra avec lui dans une longue conversation relative à l’océan Pacifique et aux îles qu’il avait visitées dans ces parages. Il lui demanda s’il ne lui plairait pas d’entreprendre, avec l’équipage révolté, un voyage de plaisir et d’exploration dans ces régions, et lui dit que malheureusement les hommes inclinaient peu à peu vers les idées du second. Auguste jugea fort à propos de répondre qu’il serait très-heureux de prendre part à l’expédition, qu’il n’y avait d’ailleurs rien de mieux à faire, et que tout était préférable à la vie de pirate.

4 juillet. — Le navire en vue se trouva être un petit brick venant de Liverpool, et on le laissa poursuivre sa route sans l’inquiéter. Auguste passa la plus grande partie de son temps sur le pont, dans le but de surprendre tous les renseignements possibles sur les intentions des révoltés. Ils avaient entre eux de violentes et fréquentes disputes, et au milieu d’une de ces altercations, un nommé Jim Bonner, un harponneur, fut jeté par-dessus bord. Le parti du second gagnait du terrain. Ce Jim Bonner appartenait à la bande du coq, dont Peters était aussi un partisan.

5 juillet. — Presque au point du jour il nous vint de l’ouest une brise carabinée, qui vers midi se changea en tempête, si bien que toute la toile fut réduite à la voile de senau et à la misaine. En serrant le petit hunier, Simms, un des simples matelots, appartenant aussi à la bande du coq, tomba à la mer ; il était très-ivre, et il se noya sans qu’on fît le moindre effort pour le sauver. Le nombre total des hommes à bord fut alors réduit à treize, à savoir : Dirk Peters, — Seymour, le coq noir,… Jones,… Greely, Hartman Rogers, et William Allen, tous du parti du coq ; le second, dont je n’ai jamais su le nom, Absalon Hicks,… Wilson, John Hunt, et Richard Parker, ceux-ci représentant la bande du second ; enfin Auguste et moi.

6 juillet. — La tempête a tenu bon toute la journée, entremêlée de grosses rafales et accompagnée de pluie. Le brick a ramassé pas mal d’eau par ses coutures, et l’une des pompes n’a pas cessé de fonctionner, Auguste pompant à son tour comme les autres. Juste à la tombée de la nuit, un grand navire passa tout auprès de nous, qu’on n’aperçut que quand il fut à portée de voix. On supposa que ce navire était celui qu’on guettait depuis longtemps. Le second le héla, mais la réponse se perdit dans le mugissement de la tempête. À onze heures, nous embarquâmes par le travers un gros coup de mer, qui emporta une grande partie de la muraille de bâbord et nous fit d’autres légères avaries. Vers le matin, le temps se calma et, au lever du soleil, il ne ventait presque plus.

7 juillet. — Nous avons eu à supporter toute la journée une houle énorme, et le brick, étant peu chargé, a roulé horriblement, et même plusieurs articles dans la cale se sont détachés, comme je pus l’entendre distinctement de ma cachette. J’ai beaucoup souffert du mal de mer. Peters a eu, ce jour-là, une longue conversation avec Auguste, et il lui a dit que deux hommes de son parti, Greely et Allen, étaient passés du côté du second, déterminés à se faire pirates. Il a fait à Auguste plusieurs questions, que celui-ci n’a pas parfaitement comprises. Pendant une partie de la soirée, on s’est aperçu que le navire faisait beaucoup plus d’eau, et il n’y avait guère moyen d’y remédier, car il fatiguait horriblement, et c’était par les coutures que l’eau s’introduisait. On a lardé une voile, qui a été fourrée sous l’avant, ce qui nous a été de quelque secours, de sorte qu’on a commencé à maîtriser la voie d’eau.

8 juillet. — Au lever du soleil une brise s’est élevée de l’est, et le second a fait mettre le cap au sud-ouest pour attraper quelqu’une des Antilles et mettre à exécution son projet de piraterie. Aucune opposition n’est venue de la part de Peters, non plus que du coq, du moins à la connaissance d’Auguste. L’idée de s’emparer du navire parti du cap Vert a été complètement abandonnée. La voie d’eau a été facilement maîtrisée par une seule pompe fonctionnant d’heure en heure pendant trois quarts d’heure. On a retiré la voile de dessous l’avant. Hélé deux petites goëlettes dans la journée.

9 juillet. — Beau temps. Tous les hommes employés à réparer la muraille. Peters a encore eu une longue conversation avec Auguste et s’est expliqué un peu plus clairement qu’il n’avait fait jusqu’alors. Il a dit que rien au monde ne pourrait le contraindre à entrer dans les idées du second, et même il a laissé entrevoir l’intention de lui arracher le commandement du brick. Il a demandé à mon ami s’il pouvait compter sur son aide en pareil cas ; à quoi Auguste a répondu : Oui, — sans hésitation. Peters lui a dit alors qu’il sonderait à ce sujet les hommes de son parti, et il l’a quitté. Pendant le reste de la journée, Auguste n’a pu trouver l’occasion de lui parler en particulier.



  1. Généralement les baleiniers sont fournis de cuves en fer pour l’huile. Pourquoi le Grampus n’en possédait-il pas, c’est ce que je n’ai jamais pu vérifier. — E. A. P.