Aventures d’Arthur Gordon Pym/Le Géant blanc

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères (Collection Michel Lévy) (p. 265-273).


XXV


LE GÉANT BLANC.


Nous nous trouvâmes alors sur l’Océan Antarctique, immense et désolé, à une latitude de plus de 84 degrés, dans un canot fragile, sans autres provisions que les trois tortues. De plus, nous devions considérer que le long hiver polaire n’était pas très-éloigné, et il était indispensable de réfléchir mûrement sur la route à suivre. Nous avions six ou sept îles en vue, appartenant au même groupe, à une distance de cinq ou six lieues l’une de l’autre ; mais nous n’étions pas tentés de nous aventurer sur aucune d’elles. En arrivant par le nord sur la Jane Guy, nous avions graduellement laissé derrière nous les régions les plus rigoureuses de glace, — et, bien que cela puisse paraître un absolu démenti aux notions généralement acceptées sur l’Océan Antarctique, c’était là un fait que l’expérience ne nous permettait pas de nier. Aussi, essayer de retourner vers le nord eût été folie, — particulièrement à une période si avancée de la saison. Une seule route semblait encore ouverte à l’espérance. Nous nous décidâmes à gouverner hardiment vers le sud, où il y avait pour nous quelque chance de découvrir d’autres îles, et où il était plus que probable que nous trouverions un climat de plus en plus doux.

Jusqu’ici nous avions trouvé l’Océan Antarctique, comme l’Arctique, exempt de violentes tempêtes ou de lames trop rudes ; mais notre canot était, pour ne pas dire pis, d’une construction fragile, quoique grand ; et nous nous mîmes vivement à l’œuvre pour le rendre aussi sûr que le permettaient les moyens très-limités dont nous pouvions disposer. La matière qui composait le fond du bateau était tout simplement de l’écorce, — écorce de quelque arbre inconnu. Les membrures étaient faites d’un osier vigoureux dont la nature s’appropriait parfaitement à l’usage en question. De l’avant à l’arrière nous avions un espace de cinquante pieds, de quatre à six en largeur, avec une profondeur générale de quatre pieds et demi ; — ces bateaux, comme on le voit, diffèrent singulièrement par leur forme de ceux de tous les habitants de l’Océan du Sud avec lesquels les nations civilisées ont pu entretenir des relations. Nous n’avions jamais cru qu’ils pussent être l’œuvre des ignorants insulaires qui les possédaient ; et, quelques jours après, nous découvrîmes, en questionnant notre prisonnier, qu’en réalité ils avaient été construits par les naturels habitant un groupe d’îles au sud-ouest de la contrée où nous les avions trouvés, et qu’ils étaient tombés accidentellement dans les mains de nos affreux barbares.

Ce que nous pouvions faire pour la sûreté de notre bateau était vraiment bien peu de chose. Nous découvrîmes quelques larges fentes auprès des deux bouts, et nous nous ingéniâmes à les raccommoder de notre mieux avec des morceaux de nos chemises de laine. À l’aide des pagaies superflues, qui se trouvaient en grande quantité, nous dressâmes une espèce de charpente autour de l’avant, de manière à amortir la force des lames qui pouvaient menacer d’embarquer par ce côté. Nous installâmes aussi deux avirons en guise de mâts, les plaçant à l’opposite l’un de l’autre, chacun sur un des plats-bords, nous épargnant ainsi la nécessité d’une vergue. À ces mâts nous attachâmes une voile faite avec nos chemises ; — ce qui nous donna passablement de mal, car en cela il nous fut impossible de nous faire aider par notre prisonnier, bien qu’il ne se fût pas refusé à travailler à toutes les autres opérations. La vue de la toile parut l’affecter d’une façon très-singulière. Nous ne pûmes jamais le décider à y toucher ou même à en approcher ; il se mit à trembler quand nous voulûmes l’y contraindre, criant de toute sa force : Tekeli-li !

Quand nous eûmes terminé tous nos arrangements relativement à la sûreté du canot, nous naviguâmes vers le sud-sud-est, de manière à doubler l’île du groupe située le plus au sud. Cela fait, nous tournâmes l’avant droit au plein sud. Nous ne pouvions en aucune façon trouver le temps désagréable. Nous avions une brise très-douce qui soufflait constamment du nord, une mer unie, et un jour permanent. Nous n’apercevions aucune glace, et même nous n’en avions pas vu un morceau depuis que nous avions franchi le parallèle de l’îlot Bennet. La température de l’eau était alors vraiment trop chaude pour laisser subsister la moindre glace. Nous tuâmes la plus grosse de nos tortues, d’où nous tirâmes non-seulement notre nourriture, mais encore une abondante provision d’eau, et nous continuâmes notre route, sans aucun incident important, pendant sept ou huit jours peut-être ; et durant cette période nous dûmes avancer vers le sud d’une distance énorme, car le vent fut toujours pour nous, et un très-fort courant nous poussa continuellement dans la direction que nous voulions suivre.

1er mars[1]. — Plusieurs phénomènes insolites nous indiquèrent alors que nous entrions dans une région de nouveauté et d’étonnement. Une haute barrière de vapeur grise et légère apparaissait constamment à l’horizon sud, s’empanachant quelquefois de longues raies lumineuses, courant tantôt de l’est à l’ouest, tantôt de l’ouest à l’est, et puis se rassemblant de nouveau de manière à offrir un sommet d’une seule ligne, — bref, se produisant avec toutes les étonnantes variations de l’aurore boréale. La hauteur moyenne de cette vapeur, telle qu’elle nous apparaissait du point où nous étions situés, était à peu près de vingt-cinq degrés. La température de la mer semblait s’accroître à chaque instant, et il y avait dans sa couleur une très-sensible altération.

2 mars. — Ce jour-là, à force de questionner notre prisonnier, nous avons appris quelques détails relativement à l’île, théâtre du massacre, à ses habitants et à leurs usages ; — mais ces choses pourraient-elles maintenant arrêter l’attention du lecteur ? Je puis dire cependant que nous apprîmes que le groupe comprenait huit îles ; — qu’elles étaient gouvernées par un seul roi, nommé Tsalemon ou Psalemoun, qui résidait dans la plus petite de toutes ; — que les peaux noires composant le costume des guerriers provenaient d’un animal énorme qui ne se trouvait que dans une vallée près de la résidence du roi ; — que les habitants du groupe ne construisaient pas d’autres embarcations que les radeaux à fond plat ; les quatre canots étant tout ce qu’ils possédaient dans l’autre genre et leur étant venus, par pur accident, d’une grande île située vers le sud-ouest ; — que son nom, à lui, était Nu-Nu ; — qu’il n’avait aucune connaissance de l’îlot Bennet, — et que le nom de l’île que nous venions de quitter était Tsalal. Le commencement des mots Tsalemon et Tsalal s’accusait avec un sifflement prolongé qu’il nous fut impossible d’imiter, même après des efforts répétés, et qui rappelait précisément l’accent du butor noir que nous avions mangé sur le sommet de la colline.

3 mars. — La chaleur de l’eau était alors vraiment remarquable, et sa couleur, subissant une altération rapide, perdit bientôt sa transparence et prit une nuance opaque et laiteuse. À proximité de nous, la mer était habituellement unie, jamais assez rude pour mettre le canot en danger, — mais nous étions souvent étonnés d’apercevoir, à notre droite et à notre gauche, à différentes distances, de soudaines et vastes agitations à la surface, lesquelles, nous le remarquâmes à la longue, étaient toujours précédées par d’étranges vacillations dans la région de vapeur au sud.

4 mars. — Le 4, dans le but d’agrandir notre voile, comme la brise du nord tombait sensiblement, je tirai de la poche de mon paletot un mouchoir blanc. Nu-Nu était assis tout contre moi, et, le linge lui ayant par hasard effleuré le visage, il fut pris de violentes convulsions. Cette crise fut suivie de prostration, de stupeur et de ses éternels : Tekeli-li ! Tekeli-li ! soupirés d’une voix sourde.

5 mars. — Le vent était entièrement tombé, mais il était évident que nous nous précipitions toujours vers le sud, sous l’influence d’un puissant courant. En vérité, il eût été tout naturel d’éprouver quelque frayeur au tour singulier que prenait l’aventure ; — mais non, nous n’en éprouvions aucune ! La physionomie de Peters ne trahissait rien de semblable, bien que de temps à autre elle revêtit une expression mystérieuse dont je ne pouvais pénétrer le sens. L’hiver polaire approchait évidemment, — mais il approchait sans son cortège de terreurs. Je sentais un engourdissement de corps et d’esprit, — une propension étonnante à la rêverie, — mais c’était tout.

6 mars. — La vapeur s’était alors élevée de plusieurs degrés au-dessus de l’horizon, et elle perdait graduellement sa nuance grisâtre. La chaleur de l’eau était excessive, et sa nuance laiteuse plus évidente que jamais. Ce jour-là une violente agitation dans l’eau se produisit très-près du canot. Elle fut, comme d’ordinaire, accompagnée d’un étrange flamboiement de la vapeur à son sommet et d’une séparation momentanée à sa base. Une poussière blanche très-fine, ressemblant à de la cendre, — mais ce n’en était certainement pas, — tomba sur le canot et sur une vaste étendue de mer, pendant que la palpitation lumineuse de la vapeur s’évanouissait et que la commotion de l’eau s’apaisait. Nu-Nu se jeta alors sur le visage au fond du canot, et il fut impossible de le persuader de se relever.

7 mars. — Nous questionnâmes Nu-Nu sur les motifs qui avaient pu pousser ses compatriotes à détruire nos camarades ; mais il semblait dominé par une terreur qui l’empêchait de nous faire aucune réponse raisonnable. Il se tenait toujours obstinément couché au fond du bateau ; et comme nous recommencions sans cesse nos questions relativement au motif du massacre, il ne répondait que par des gestes idiots, comme, par exemple, de soulever avec son index sa lèvre supérieure et de montrer les dents qu’elle recouvrait. Elles étaient noires. Jusqu’alors nous n’avions jamais vu les dents d’un habitant de Tsalal.

8 mars. — Ce jour-là, passa à côté de nous un de ces animaux blancs dont l’apparition sur la baie de Tsalal avait causé un si grand émoi parmi les sauvages. J’eus envie de l’accrocher au passage ; mais un oubli, une indolence soudaine s’abattirent sur moi, et je n’y pensai plus. La chaleur de l’eau augmentait toujours, et la main ne pouvait plus la supporter. Peters parla peu, et je ne savais que penser de son apathie. Nu-Nu soupirait, et rien de plus.

9 mars. — La substance cendreuse pleuvait alors incessamment autour de nous et en énorme quantité. La barrière de vapeur au sud s’était élevée à une hauteur prodigieuse au-dessus de l’horizon, et elle commençait à prendre une grande netteté de formes. Je ne puis la comparer qu’à une cataracte sans limites, roulant silencieusement dans la mer du haut de quelque immense rempart perdu dans le ciel. Le gigantesque rideau occupait toute l’étendue de l’horizon sud. Il n’émettait aucun bruit.

21 mars. — De funestes ténèbres planaient alors sur nous ; — mais des profondeurs laiteuses de l’océan jaillissait un éclat lumineux qui glissait sur les flancs du canot. Nous étions presque accablés par cette averse cendreuse et blanche qui s’amassait sur nous et sur le bateau, mais qui fondait en tombant dans l’eau. Le haut de la cataracte se perdait entièrement dans l’obscurité et dans l’espace. Cependant, il était évident que nous en approchions avec une horrible vélocité. Par intervalles, on pouvait apercevoir sur cette nappe de vastes fentes béantes ; mais elles n’étaient que momentanées, et à travers ces fentes, derrière lesquelles s’agitait un chaos d’images flottantes et indistinctes, se précipitaient des courants d’air puissants, mais silencieux, qui labouraient dans leur vol l’océan enflammé.

22 mars. — Les ténèbres s’étaient sensiblement épaissies et n’étaient plus tempérées que par la clarté des eaux, réfléchissant le rideau blanc tendu devant nous. Une foule d’oiseaux gigantesques, d’un blanc livide, s’envolaient incessamment de derrière le singulier voile, et leur cri était le sempiternel Tekeli-li ! qu’ils poussaient en s’enfuyant devant nous. Sur ces entrefaites, Nu-Nu remua un peu dans le fond du bateau ; mais, comme nous le touchions, nous nous aperçûmes que son âme s’était envolée. Et alors nous nous précipitâmes dans les étreintes de la cataracte, où un gouffre s’entr’ouvrit, comme pour nous recevoir. Mais voilà qu’en travers de notre route se dressa une figure humaine voilée, de proportions beaucoup plus vastes que celles d’aucun habitant de la terre. Et la couleur de la peau de l’homme était la blancheur parfaite de la neige.

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  1. Pour des raisons qui sautent aux yeux, je n’affirme en aucune façon l’exactitude précise de ces dates. Je ne les donne que pour éclaircir le récit, et je les transcris telles que je les trouve dans mes notes au crayon. — E. A. P.