Aventures d’Arthur Gordon Pym/L’Évasion

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères (Collection Michel Lévy) (p. 255-265).


XXIV


L’ÉVASION.


Le 20 du mois, voyant qu’il nous était absolument impossible de vivre plus longtemps sur les noisettes, dont l’usage nous causait des tortures atroces, nous résolûmes de faire une tentative désespérée pour descendre le versant méridional de la colline. De ce côté, la paroi du précipice était d’une espèce de pierre de savon extrêmement tendre, mais presque perpendiculaire dans toute son étendue (une profondeur de cent cinquante pieds au moins), et même surplombant en plusieurs endroits. Après un long examen, nous découvrîmes une étroite saillie à vingt pieds à peu près au-dessous du bord du précipice ; Peters réussit à sauter dessus ; encore lui prêtai-je toute l’assistance possible avec nos mouchoirs attachés ensemble. J’y descendis à mon tour avec un peu plus de difficulté ; et nous vîmes alors qu’il y avait possibilité de descendre jusqu’au bas par le même procédé que nous avions employé pour grimper du gouffre où nous avait ensevelis la colline écroulée, c’est-à-dire en taillant avec nos couteaux des degrés sur la paroi de stéatite. On peut à peine se figurer jusqu’à quel point l’entreprise était hasardeuse ; mais, comme il n’y avait pas d’autre ressource, nous nous décidâmes à tenter l’aventure.

Sur la saillie où nous étions placés s’élevaient quelques méchants coudriers ; à l’un d’eux nous attachâmes par un bout notre corde de mouchoirs. L’autre bout étant assujetti autour de la taille de Peters, je le descendis le long du précipice jusqu’à ce que les mouchoirs fussent rendus roides. Il se mit alors à creuser un trou profond (de huit ou dix pouces environ) dans la pierre de savon, talutant la roche à un pied au-dessus à peu près, de manière à pouvoir planter, avec la crosse d’un pistolet, une cheville suffisamment forte dans la surface nivelée. Je le hissai alors de quatre pieds à peu près, et là il creusa un trou semblable au trou inférieur, planta une nouvelle cheville de la même manière, et obtint ainsi un point d’appui pour les deux pieds et les deux mains. Je détachai alors les mouchoirs de l’arbrisseau, et je lui jetai le bout, qu’il assujettit à la cheville du trou supérieur ; il se laissa ensuite glisser doucement à trois pieds environ plus bas qu’il n’avait encore été, c’est-à-dire de la longueur totale des mouchoirs. Là il creusa un nouveau trou et planta une nouvelle cheville. Alors il se hissa lui-même, de manière à poser ses pieds dans le trou qu’il venait de creuser, empoignant avec ses mains la cheville dans le trou au-dessus.

Il lui fallait alors détacher le bout du mouchoir de la cheville supérieure pour le fixer à la seconde, et ici il s’aperçut qu’il avait commis une faute en creusant les trous à une si grande distance l’un de l’autre. Néanmoins, après une ou deux tentatives périlleuses pour atteindre le nœud (ayant à se retenir avec sa main gauche pendant que la droite travaillait à défaire le nœud), il se décida enfin à couper la corde, laissant un lambeau de six pouces fixé à la cheville. Attachant alors les mouchoirs à la seconde cheville, il descendit d’un degré au-dessous de la troisième, ayant bien soin cette fois de ne pas se laisser aller trop bas. Grâce à ce procédé (que pour mon compte je n’aurais jamais su inventer, et dont nous fûmes absolument redevables à l’ingéniosité et au courage de Peters), mon camarade réussit enfin, en s’aidant de temps à autre des saillies de la paroi, à atteindre le bas de la colline sans accident.

Il me fallut un peu de temps pour rassembler l’énergie nécessaire pour le suivre ; mais enfin j’entrepris la chose. Peters avait ôté sa chemise avant de descendre, et, en y joignant la mienne, je fis la corde nécessaire pour l’opération. Après avoir jeté le fusil trouvé dans l’abîme, j’attachai cette corde aux buissons et je me laissai couler rapidement, m’efforçant, par la vivacité de mes mouvements, de bannir l’effroi qu’autrement je n’aurais pas pu dominer.

Ce moyen me réussit en effet pour les quatre ou cinq premiers degrés ; mais bientôt mon imagination se trouva terriblement frappée en pensant à l’immense hauteur que j’avais encore à descendre, à la fragilité et à l’insuffisance des chevilles et des trous glissants qui faisaient mon seul support. C’était en vain que je m’efforçais de chasser ces réflexions et de maintenir mes yeux fixés sur la muraille unie qui me faisait face. Plus je luttais vivement pour ne pas penser, plus mes pensées devenaient vives, intenses, affreusement distinctes.

À la longue, arriva la crise de l’imagination, si redoutable dans tous les cas de cette nature, la crise dans laquelle nous appelons à nous les impressions qui doivent infailliblement nous faire tomber, — nous figurant le mal de cœur, le vertige, la résistance suprême, le demi-évanouissement et enfin toute l’horreur d’une chute perpendiculaire et précipitée. Et je voyais alors que ces images se transformaient d’elles-mêmes en réalités, et que toutes les horreurs évoquées fondaient positivement sur moi. Je sentais mes genoux s’entre-choquer violemment tandis que mes doigts lâchaient graduellement mais très-certainement leur prise. Il y avait un bourdonnement dans mes oreilles, et je me disais : C’est le glas de ma mort ! – Et voilà que je fus pris d’un désir irrésistible de regarder au-dessous de moi. Je ne pouvais plus, je ne voulais plus condamner mes yeux à ne voir que la muraille, et avec une émotion étrange, indéfinissable, moitié d’horreur, moitié d’oppression soulagée, je plongeai mes regards dans l’abîme.

Pour un instant mes doigts s’accrochèrent convulsivement à leur prise, et, une fois encore, l’idée de mon salut possible flotta, ombre légère, à travers mon esprit ; un instant après, toute mon âme était pénétrée d’un immense désir de tomber, – un désir, une tendresse pour l’abîme ! une passion absolument immaîtrisable ! Je lâchai tout à coup la cheville, et, faisant un demi-tour contre la muraille, je restai une seconde vacillant sur cette surface polie. Mais alors se produisit un tournoiement dans mon cerveau ; une voix imaginaire et stridente criait dans mes oreilles ; une figure noirâtre, diabolique, nuageuse, se dressa juste au-dessous de moi ; je soupirai, je sentis mon cœur près à se briser, et je me laissai tomber dans les bras du fantôme.

Je m’étais évanoui, et Peters s’était emparé de moi comme je tombais. De sa place, au bas de la colline, il avait étudié mes mouvements, et, apercevant mon imminent danger, il avait essayé de m’inspirer du courage par tous les moyens qui lui étaient venus à la pensée ; mais le trouble de mon esprit était si grand que je n’avais pu entendre ce qu’il me disait et que je n’avais même pas soupçonné qu’il me parlât. À la fin, me voyant chanceler, il s’était dépêché de venir à mon secours, et enfin il était arrivé juste à temps pour me sauver. Si j’étais tombé de tout mon poids, la corde de linge se serait inévitablement rompue et j’aurais été précipité dans l’abîme ; mais, grâce à Peters, qui amortit la secousse, je pus tomber doucement, de manière à rester suspendu, sans danger, jusqu’à ce que je revinsse à la vie. Cela eut lieu au bout de quinze minutes. Quand je recouvrai mes sens, ma terreur s’était entièrement évanouie ; je sentais en moi comme un être nouveau, et, en me faisant aider encore un peu par mon camarade, j’atteignis le fond sain et sauf.

Nous nous trouvâmes alors à peu de distance de la ravine qui avait été le tombeau de nos amis et au sud de l’endroit où la colline était tombée. Le lieu avait un aspect de dévastation étrange, qui me rappelait les descriptions que font les voyageurs de ces lugubres régions qui marquent l’emplacement de la Babylone ruinée. Pour ne pas parler des décombres de la colline arrachée qui formaient une barrière chaotique devant l’horizon du nord, la surface du sol, de tous les autres côtés, était parsemée de vastes tumuli qui semblaient les débris de quelques gigantesques constructions artificielles. Cependant, en examinant les détails, il était impossible d’y découvrir un semblant d’art. Les scories étaient abondantes et de gros blocs de granit noir se mêlaient à des blocs de marne[1], les deux espèces étant grenaillées de métal. Aussi loin que l’œil pouvait atteindre, il n’y avait aucune trace de végétation quelconque dans toute l’étendue de cette surface désolée. Nous vîmes quelques énormes scorpions et divers reptiles qui ne se trouvent pas ailleurs dans les hautes latitudes.

Comme la nourriture était notre but immédiat, nous résolûmes de nous diriger vers la côte, qui n’était située qu’à un demi-mille, dans l’idée de faire une chasse aux tortues, car nous en avions remarqué quelques-unes du haut de notre cachette sur la colline. Nous avions fait quelque chose comme cent yards, filant avec précaution derrière les grosses roches et les tumuli, et nous tournions un angle, quand cinq sauvages s’élancèrent sur nous d’une petite caverne et terrassèrent Peters d’un coup de massue. Comme il tombait, toute la bande se jeta sur lui pour s’assurer de sa victime, et me laissa du temps pour revenir de ma surprise. J’avais encore le fusil, mais le canon avait été si endommagé par sa chute du haut de la montagne que je le jetai comme une arme de rebut, préférant me fier à mes pistolets que j’avais soigneusement conservés et qui étaient en bon état. Je m’avançai avec mes armes sur les assaillants et je les ajustai rapidement l’un après l’autre. Deux des sauvages tombèrent, et un troisième, qui était au moment de percer Peters de sa lance, sauta sur ses pieds sans accomplir son dessein. Mon compagnon se trouvant ainsi dégagé, nous n’éprouvâmes plus d’embarras. Il avait aussi ses pistolets, mais il jugea prudent de n’en pas faire usage, se fiant à son énorme force personnelle, qui était vraiment plus considérable que celle d’aucun homme que j’aie jamais connu. S’emparant du bâton d’un des sauvages qui étaient tombés, il fit sauter instantanément la cervelle des trois qui restaient, et tua chacun d’un seul coup de son arme, ce qui nous rendit complètement maîtres du champ de bataille.

Ces événements s’étaient passés si rapidement que nous pouvions à peine croire à leur réalité, et nous nous tenions debout auprès des cadavres dans une espèce de contemplation stupide, quand nous fûmes rappelés à nous-mêmes par des cris retentissant dans le lointain. Il était évident que les coups de feu avaient donné l’alarme aux sauvages, et que nous étions en grand danger d’être découverts. Pour regagner la montagne il eût fallu nous diriger dans la direction des cris ; et quand même nous aurions réussi à atteindre la base, nous n’aurions pas pu remonter sans être vus. Notre situation était des plus périlleuses, et nous ne savions de quel côté diriger notre fuite, quand un des sauvages sur lequel j’avais fait feu, et que je croyais mort, sauta vivement sur ses pieds et essaya de décamper. Cependant nous nous emparâmes de lui avant qu’il eût fait quelques pas, et nous allions le mettre à mort quand Peters eut l’idée qu’il y aurait peut-être quelque avantage pour nous à le contraindre à nous accompagner dans notre tentative de fuite. Nous le traînâmes donc avec nous, lui faisant bien comprendre que nous étions décidés à le tuer s’il faisait la moindre résistance. Au bout de quelques minutes il devint parfaitement docile, et se faufila à nos côtés pendant que nous poussions à travers les roches, toujours dans la direction du rivage.

Jusque-là les inégalités du terrain que nous avions parcouru avaient caché la mer à nos regards, excepté par intervalles, et quand enfin nous l’aperçûmes pleinement devant nous, elle était peut-être à une distance de deux cents yards. Comme nous surgissions à découvert dans la baie, nous vîmes, à notre grand effroi, une foule immense de naturels qui se précipitaient du village et de tous les points visibles de l’île, se dirigeant vers nous avec une gesticulation pleine de fureur, et hurlant comme des bêtes sauvages. Nous étions au moment de retourner sur nos pas et d’essayer de faire une retraite dans les abris que pouvaient nous offrir les irrégularités du terrain, quand nous découvrîmes l’avant de deux canots se projetant de derrière une grosse roche qui se continuait dans l’eau. Nous y courûmes de toute notre vitesse, et, les ayant atteints, nous les trouvâmes non occupés, chargés seulement de trois grosses tortues galapagos et pourvus de pagaies nécessaires pour soixante rameurs. Nous prîmes immédiatement possession d’un de ces canots, et, jetant notre captif à bord, nous poussâmes au large avec toute la vigueur dont nous pouvions disposer.

Mais nous ne nous étions pas éloignés du rivage de cinquante yards que, nous trouvant un peu plus de sang-froid, nous comprîmes quelle énorme bévue nous avions commise en laissant l’autre canot au pouvoir des sauvages, qui pendant ce temps s’étaient rapprochés de la baie, ne se trouvant plus qu’à une distance double de celle qui nous en séparait, et avançaient rapidement dans leur course. Il n’y avait pas de temps à perdre. Notre espoir était un espoir chétif ; mais enfin nous n’en n’avions point d’autres. Il était douteux que, même en faisant les plus grands efforts, nous pussions arriver à temps pour nous emparer du canot avant eux ; mais, cependant, il y avait une chance. Si nous réussissions, nous pouvions nous sauver ; mais, si nous ne faisions pas la tentative, nous n’avions qu’à nous résigner à une boucherie inévitable.

Notre canot était construit de telle façon que l’avant et l’arrière se trouvaient semblables, et au lieu de virer, nous changeâmes simplement de mouvement pour ramer. Aussitôt que les sauvages s’en aperçurent, ils redoublèrent de cris et de vitesse et se rapprochèrent avec une inconcevable rapidité. Cependant nous nagions avec toute l’énergie du désespoir, et, quand nous atteignîmes le point disputé, un seul des sauvages y était arrivé. Cet homme paya cher son agilité supérieure ; Peters lui déchargea un coup de pistolet dans la tête comme il touchait au rivage. Les plus avancés parmi les autres étaient peut-être à une distance de vingt ou trente pas quand nous nous emparâmes du canot. Nous nous efforçâmes d’abord de le tirer pour le mettre à flot ; mais, voyant qu’il était trop solidement échoué, et n’ayant pas de temps à perdre, Peters, d’un ou deux vigoureux coups avec la crosse du fusil, réussit à briser un bon morceau de l’avant et d’un des côtés. Alors nous poussâmes au large. Pendant ce temps, deux des naturels avaient empoigné notre bateau et refusaient obstinément de le lâcher, si bien que nous fûmes obligés de les expédier avec nos couteaux.

Pour le coup, nous étions tirés d’affaire et nous filâmes rondement sur la mer. Le gros des sauvages, en arrivant au canot brisé, poussa les plus épouvantables cris de rage et de désappointement qu’on puisse imaginer. En vérité, d’après tout ce que j’ai pu connaître de ces misérables, ils m’ont apparu comme la race la plus méchante, la plus hypocrite, la plus vindicative, la plus sanguinaire, la plus positivement diabolique qui ait jamais habité la face du globe. Il était clair que nous n’avions pas de miséricorde à espérer si nous étions tombés dans leurs mains. Ils firent une tentative insensée pour nous poursuivre avec le canot fracassé ; mais, voyant qu’il ne pouvait plus servir, ils exhalèrent de nouveau leur rage dans une série de vociférations horribles, et puis ils se précipitèrent vers leurs collines.

Nous étions donc délivrés de tout danger immédiat, mais notre situation était toujours passablement sinistre. Nous savions que quatre canots de la même espèce que le nôtre avaient été, à un certain moment, en la possession des sauvages, et nous ignorions (fait qui nous fut plus tard affirmé par notre prisonnier) que deux de ces bateaux avaient été mis en pièces par l’explosion de la Jane Guy. Nous calculâmes donc que nous serions poursuivis aussitôt que nos ennemis auraient fait le tour et seraient arrivés à la baie (distante de trois milles environ) où les canots étaient ordinairement amarrés. Dans cette crainte, nous fîmes tous nos efforts pour laisser l’île derrière nous, et nous nous avançâmes rapidement en mer, forçant notre prisonnier de prendre une pagaie. Au bout d’une demi-heure à peu près, comme nous avions probablement fait cinq ou six milles vers le sud, nous vîmes une vaste flotte de radeaux et de bateaux à fond plat surgir de la baie, évidemment dans le but de nous poursuivre. Mais bientôt ils s’en retournèrent, désespérant de nous attraper.



  1. La marne aussi était noire. En somme, nous ne remarquâmes dans l’île aucune substance qui fût d’une couleur claire. – E. A. P.