Aventures d’Arthur Gordon Pym/Le Labyrinthe

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères (Collection Michel Lévy) (p. 246-255).


XXIII


LE LABYRINTHE.


Pendant les six ou sept jours qui suivirent nous restâmes dans notre cachette sur la colline, ne sortant que de temps à autre, et toujours avec les plus grandes précautions, pour chercher de l’eau et des noisettes. Nous avions établi sur la plate-forme une espèce d’appentis ou de cabane, et nous l’avions meublée d’un lit de feuilles sèches et de trois grosses pierres plates, lesquelles nous servaient également de cheminée et de table. Nous allumâmes du feu sans peine en frottant l’un contre l’autre deux morceaux de bois, l’un tendre, l’autre dur. L’oiseau que nous avions pris si à propos nous procura une nourriture excellente, bien qu’un peu coriace. Ce n’était pas un oiseau océanique, mais une espèce de butor, avec un plumage d’un noir de jais parsemé de gris et des ailes fort petites relativement à sa grosseur. Nous en vîmes plus tard trois autres de même espèce dans les environs du ravin, qui avaient l’air de chercher celui que nous avions capturé ; mais, comme ils ne s’abattirent pas une seule fois, nous ne pûmes nous en emparer.

Tant que dura l’animal, nous n’eûmes pas à souffrir de notre situation ; mais il était maintenant entièrement consommé, et il y avait absolue nécessité d’aviser aux provisions. Les noisettes ne suffisaient pas à apaiser les angoisses de la faim ; de plus, elles nous causaient de cruelles coliques d’intestins, et même de violents maux de tête quand nous en mangions abondamment. Nous avions aperçu quelques grosses tortues près du rivage, à l’est de la colline, et nous avions vu qu’il nous serait facile de nous en emparer, pourvu que nous puissions arriver jusqu’à elles sans être découverts par les naturels. Nous résolûmes donc de tenter une descente.

Nous commençâmes par descendre le long de la pente sud, qui semblait nous présenter de moindres difficultés ; mais nous avions à peine fait cent yards que notre marche (comme nous l’avions prévu d’après l’inspection des lieux faite du sommet de la colline) fut complètement barrée par un embranchement de la gorge dans laquelle nos camarades avaient péri. Nous longeâmes le bord de cette ravine pendant un quart de mille à peu près ; mais nous fûmes arrêtés de nouveau par un précipice d’une immense profondeur, et, comme il nous était impossible de descendre le long de sa paroi, nous fûmes contraints de revenir sur nos pas en suivant la ravine principale.

Nous poussâmes alors vers l’est, mais nous n’eûmes pas meilleure chance, et le cas se trouva exactement semblable. Après une heure d’une gymnastique à nous casser le cou, nous découvrîmes que nous étions simplement descendus dans un vaste abîme de granit noir, dont le fond était recouvert d’une poussière fine, et d’où nous ne pouvions sortir que par la route raboteuse que nous avions suivie pour y descendre. Nous nous échinâmes donc de nouveau sur ce chemin périlleux, et puis nous tentâmes la crête nord de la montagne. Là, nous fûmes obligés de manœuvrer avec toutes les précautions imaginables, car la plus légère imprudence pouvait nous exposer en plein à la vue des sauvages du village. Nous nous mîmes donc à ramper sur nos mains et sur nos genoux, et de temps en temps il nous fallait nous jeter à plat-ventre, traînant alors notre corps en tirant sur les arbustes. Avec toutes ces précautions nous n’avions encore fait que fort peu de chemin, quand nous arrivâmes à un abîme encore plus profond qu’aucun que nous eussions vu jusque-là, et qui conduisait directement dans la gorge principale. Ainsi nous vîmes nos craintes parfaitement confirmées, et nous nous trouvâmes complètement isolés et sans accès possible vers la contrée située au-dessous de nous, Radicalement épuisés par tant d’efforts, nous regagnâmes de notre mieux la plate-forme, et, nous jetant sur notre lit de feuilles, nous dormîmes pendant quelques heures d’un sommeil profond et bienfaisant.

Après cette recherche infructueuse, nous nous occupâmes pendant quelques jours à explorer dans toutes ses parties le sommet de la montagne pour vérifier quelles ressources réelles il pouvait nous offrir. Nous vîmes qu’il était impossible d’y trouver aucune nourriture, à l’exception des pernicieuses noisettes et d’une espèce très-drue de cochléaria qui croissait sur une petite étendue de quatre verges carrées au plus, et que nous eûmes bientôt épuisée. Le 15 février, autant du moins que je puis me rappeler, il n’en restait plus un brin, et les noisettes devenaient rares ; aussi nous était-il difficile de concevoir une situation plus déplorable[1]. Le 16, nous recommençâmes à longer les remparts de notre prison dans l’espérance de trouver quelque échappée ; mais ce fut en vain. Nous redescendîmes aussi dans le trou dans lequel nous avions été engloutis, avec le faible espoir de découvrir, en suivant ce couloir, quelque ouverture aboutissant sur la ravine principale. Là encore nous fûmes désappointés ; mais nous trouvâmes et nous rapportâmes avec nous un fusil.

Le 17, nous sortîmes, résolus à examiner plus soigneusement l’abîme de granit noir dans lequel nous étions entrés lors de notre première exploration. Nous nous souvînmes de n’avoir regardé qu’imparfaitement à travers l’une des fissures qui sillonnait la paroi du gouffre, et nous nous sentîmes impatients de l’explorer, bien que nous n’eussions guère l’espoir de découvrir une issue.

Nous pûmes atteindre sans trop de peine le fond de cette cavité, comme nous avions déjà fait, et il nous fut alors possible de l’examiner tout à loisir. C’était positivement un des endroits les plus singuliers du monde, et il nous était difficile de nous persuader que ce fût là purement l’œuvre de la nature. L’abîme avait, de l’extrémité est à l’extrémité ouest, à peu près cinq cents yards de long, en supposant toutes les sinuosités alignées bout à bout ; la distance de l’est à l’ouest, en ligne droite, n’était guère de plus de quarante à cinquante yards, autant que je pus conjecturer, car je n’avais pas de moyens exacts de mesurage. Au commencement de notre descente, c’est-à-dire jusqu’à une centaine de pieds à partir du sommet de la colline, les parois de l’abîme ressemblaient fort peu l’une à l’autre et ne paraissaient pas avoir été jamais réunies, l’une des surfaces étant de pierre de savon, l’autre de marne, mais granulée de je ne sais quelle substance métallique. La largeur moyenne, ou intervalle entre les deux murailles, était quelquefois de soixante pieds environ ; mais ailleurs disparaissait toute régularité de formation. Toutefois, en descendant encore, au delà de la limite que j’ai indiquée, l’intervalle se rétrécissait rapidement, et les parois commençaient à courir parallèlement l’une à l’autre, quoiqu’elles fussent encore, jusqu’à une certaine étendue, différentes par la matière et par la physionomie de leur surface. En arrivant à cinquante pieds du fond commençait la régularité parfaite. Les murailles apparaissaient complètement uniformes quant à la substance, à la couleur et à la direction latérale, la matière étant un granit très-noir et très-brillant, et l’intervalle entre les deux côtés, qui se faisaient régulièrement face l’un à l’autre, restant exactement de vingt yards. La forme précise de ce gouffre sera plus facile à comprendre, grâce à un dessin pris sur les lieux ; car j’avais heureusement sur moi un portefeuille et un crayon que j’ai très-soigneusement conservés à travers une longue série d’aventures subséquentes, et auxquels je dois une foule de notes de toute espèce qui autrement auraient disparu de ma mémoire.


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Fig. 1.


Cette figure (figure 1) donne le contour général de l’abîme, sauf les cavités moindres sur les parois, qui étaient assez fréquentes, chaque enfoncement correspondant à une saillie opposée. Le fond du gouffre était recouvert, jusqu’à 3 ou 4 pouces de profondeur, d’une poussière presque impalpable, sous laquelle nous trouvâmes un prolongement du granit noir. À droite, à l’extrémité inférieure, on remarquera la figuration d’une petite ouverture ; c’est la fissure dont j’ai parlé ci-dessus, et dont un examen plus minutieux faisait l’objet de notre seconde visite. Nous nous y poussâmes alors avec vigueur, élaguant une masse de ronces qui obstruaient notre route, et écartant des tas de cailloux aigus, dont la forme rappelait celle des sagittaires. Toutefois, nous nous sentîmes encouragés à persévérer, en apercevant une faible lumière qui venait de l’autre extrémité. À la longue, nous nous faufilâmes douloureusement pendant un espace de 30 pieds environ, et nous découvrîmes que l’ouverture en question était une voûte basse et d’une forme régulière, avec un fond de cette même poussière impalpable qui tapissait l’abîme principal. Une lumière vigoureuse éclata alors sur nous, et, faisant un brusque coude, nous nous trouvâmes dans une autre galerie élevée, semblable à tous égards, sauf par sa forme longitudinale, à celle que nous venions de quitter. J’en donne ici la figure générale :

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Fig. 2.

La longueur totale de cet abîme, en commençant par l’ouverture a, et en tournant par la courbe b jusqu’à l’extrémité d, est de 550 yards. À c nous découvrîmes une petite fissure semblable à celle par laquelle nous étions sortis de l’autre abîme, et celle-ci était pareillement encombrée de ronces et d’une masse de cailloux jaunâtres en têtes de flèches. Nous nous y frayâmes notre chemin, et nous vîmes qu’à une distance de 40 pieds environ elle aboutissait à un troisième abîme. Celui-là aussi était exactement semblable au premier sauf par sa forme longitudinale, que représente la figure 3.


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La longueur totale du troisième abîme se trouva être de 320 yards. Au point a était une ouverture large de 6 pieds environ, qui s’enfonçait à une profondeur de 15 pieds dans le roc, où elle se terminait par une couche de marne ; au delà il n’y avait pas d’autre abîme, comme d’ailleurs nous nous y attendions. Nous étions au moment de quitter cette fissure, dans laquelle la lumière ne pénétrait qu’à peine, quand Peters appela mon attention sur une rangée d’entailles d’apparence bizarre dont était décorée la surface de marne qui terminait le cul-de-sac. Avec un très-léger effort d’imagination, on aurait pu prendre l’entaille située à gauche, ou le plus au nord, pour la représentation intentionnelle, quoique grossière, d’une figure humaine, se tenant debout avec un bras étendu. Quant aux autres, elles avaient quelque peu de ressemblance avec des caractères alphabétiques, et cette opinion en l’air, – que c’étaient réellement des caractères, – séduisit Peters, qui adopta cette conclusion à tout hasard. Je le convainquis finalement de son erreur en dirigeant son attention vers le sol de la crevasse, où, parmi la poussière, nous ramassâmes, morceau par morceau, quelques gros éclats de marne qui avaient évidemment jailli, par l’effet de quelque convulsion, de la surface où apparaissaient les entailles, et qui gardaient encore des points de saillie s’adaptant exactement aux creux de la muraille ; preuve que c’était bien l’ouvrage de la nature. La figure 4 représente une copie soignée de l’ensemble.

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Fig. 4.

Après nous être bien convaincus que ces singulières cavités ne nous offraient aucun moyen de sortir de notre prison, nous reprîmes notre route, abattus et désespérés, vers le sommet de la colline. Pendant les vingt-quatre heures suivantes, il ne nous arriva rien valant la peine d’être rapporté, sauf qu’en examinant le terrain à l’est du troisième abîme, nous découvrîmes deux trous triangulaires d’une grande profondeur, dont les parois étaient également de granit noir. Quant à descendre dans ces trous, nous jugeâmes qu’ils n’en valaient pas la peine ; car ils étaient sans issue et avaient l’apparence de simples puits naturels. Ils avaient chacun vingt pieds environ de circonférence, et leur forme, ainsi que leur position relativement au troisième gouffre, est indiquée plus haut dans la figure 5.



  1. Ce jour-là fut un jour notable, en ce que nous observâmes, du côté du sud, quelques-unes de ces immenses ondulations de vapeur grisâtre dont j’ai déjà parlé. — E. A. P.