Aventures d’Arthur Gordon Pym/Plan de délivrance

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères (Collection Michel Lévy) (p. 88-98).


VII


PLAN DE DÉLIVRANCE.


10 juillet. — Hélé un brick venant de Rio, à destination de Norfolk. Temps brumeux avec une légère brise folle de l’est. Ce jour-là, Hartman Rogers est mort ; dès le 8, il avait été pris de spasmes après avoir bu un verre de grog. Cet homme appartenait au parti du coq, et c’en était un sur lequel Peters comptait plus particulièrement. Celui-ci dit à Auguste qu’il croyait que le second l’avait empoisonné, et qu’il craignait fort que son tour ne vînt bientôt, s’il n’avait pas l’œil ouvert. Il n’y avait donc plus de son parti que lui-même, Jones et le coq, et de l’autre côté ils étaient cinq. Il avait parlé à Jones de son projet d’ôter le commandement au second, et l’idée ayant été assez froidement accueillie, il s’était bien gardé d’insister sur la question, ou d’en toucher un seul mot au coq. Bien lui en prit d’avoir été prudent ; car, dans l’après-midi, le coq exprima l’intention de se ranger du parti du second, et finalement il tourna de son côté ; cependant que Jones saisissait une occasion de chercher querelle à Peters, et lui faisait entendre qu’il informerait le second du plan qui avait été agité. Il n’y avait évidemment pas de temps à perdre, et Peters exprima sa résolution de tenter à tout hasard de s’emparer du navire, pourvu qu’Auguste lui prêtât main-forte. Mon ami l’assura tout de suite de sa bonne volonté à entrer dans n’importe quel plan conçu dans ce but, et, pensant que l’occasion était favorable, il lui révéla ma présence à bord.

Le métis ne fut pas moins étonné qu’enchanté ; car il ne pouvait plus en aucune façon compter sur Jones, qu’il considérait déjà comme vendu au parti du second. Ils descendirent immédiatement ; Auguste m’appela par mon nom, et Peters et moi nous eûmes bientôt fait connaissance. Il fut convenu que nous essayerions de reprendre le navire à la première bonne occasion, et que nous écarterions complètement Jones de nos conseils. Dans le cas de succès, nous devions faire entrer le brick dans le premier port qui s’offrirait, et là le remettre entre les mains de l’autorité. Peters, par suite de la trahison des siens, se voyait obligé de renoncer à son voyage dans le Pacifique, — expédition qui ne pouvait pas se faire sans un équipage, — et il comptait soit sur un acquittement pour cause de démence (il nous jura solennellement que la folie seule l’avait poussé à prêter son assistance à la révolte), soit sur un pardon, au cas où il serait déclaré coupable, grâce à mon intercession et à celle d’Auguste. Notre délibération fut interrompue pour le moment par le cri : — Tout le monde à serrer la toile ! — et Peters et Auguste coururent sur le pont.

Comme d’ordinaire, presque tous les hommes étaient ivres, et avant que les voiles fussent proprement serrées, une violente rafale avait couché le brick sur le côté. Cependant, en arrivant, il se redressa, mais il avait embarqué beaucoup d’eau. À peine tout était-il réparé, qu’un autre coup de temps assaillit le navire, et puis encore un autre immédiatement après, — mais sans avaries. Selon toute apparence, nous allions avoir une tempête ; en effet, elle ne se fit pas attendre, et le vent se mit à souffler furieusement du nord et de l’ouest. Tout fut serré aussi bien que possible, et nous mîmes à la cape, comme d’habitude, sous une misaine aux bas ris. Comme la nuit approchait, le vent fraîchit encore davantage, et la mer devint singulièrement grosse. Peters revint alors dans le gaillard d’avant avec Auguste, et nous reprîmes notre délibération.

Nous décidâmes qu’aucune occasion ne pouvait être plus favorable que celle qui se présentait maintenant pour mettre notre dessein à exécution, attendu qu’on ne pouvait pas s’attendre à une tentative de cette espèce dans une pareille conjoncture. Comme le brick était à la cape, presque à sec de toile, il n’y avait aucune raison de manœuvrer jusqu’au retour du beau temps, et si nous réussissions dans notre tentative, nous pourrions délivrer un ou peut-être deux des hommes pour nous aider à ramener le navire dans un port. La principale difficulté consistait dans l’inégalité de nos forces. Nous n’étions que trois, et dans la chambre ils étaient neuf. Et puis, toutes les armes du bord étaient en leur possession, à l’exception d’une paire de petits pistolets, que Peters avait cachés sur lui, et du grand couteau de marin qu’il portait toujours dans la ceinture de son pantalon. Certains indices d’ailleurs nous donnaient à craindre que le second n’eût des soupçons, au moins à l’égard de Peters, et qu’il n’attendît qu’une occasion pour se débarrasser de lui ; — ainsi, par exemple, on ne pouvait trouver aucune hache ni aucun anspect à leur place ordinaire. Il était évident que ce que nous étions résolus à faire ne pouvait se faire trop tôt. Cependant nous étions trop inégaux en forces pour ne pas procéder avec la plus grande précaution.

Peters s’offrit à monter sur le pont, et à entamer une conversation avec l’homme de quart (Allen), jusqu’à ce qu’il pût trouver un bon moment pour le jeter à la mer sans peine et sans faire de tapage ; ensuite, Auguste et moi, nous devions monter et tâcher de nous emparer de n’importe quelles armes sur le pont ; enfin, nous précipiter ensemble et nous assurer du capot d’échelle avant qu’on eût pu opposer la moindre résistance. Je m’opposai à ce plan, parce que je ne croyais pas que le second (qui était un gaillard très-avisé dans toutes les questions qui ne touchaient pas à ses préjugés superstitieux) fût homme à se laisser surprendre aussi aisément. Ce simple fait qu’il y avait un homme de quart sur le pont était une preuve suffisante que le second était sur le qui-vive ; car il n’est pas d’usage, excepté à bord des navires où la discipline est rigoureusement observée, de mettre un homme de quart sur le pont quand un navire est à la cape pendant un coup de vent.

Comme j’écris surtout, sinon spécialement, pour les personnes qui n’ont jamais navigué, je ferai peut-être bien d’expliquer la situation exacte d’un navire devant de pareilles circonstances. Mettre en panne et mettre à la cape sont des manœuvres auxquelles on a recours pour différentes raisons, et qui s’effectuent de différentes manières. Par un temps maniable, on met fréquemment en panne simplement pour arrêter le navire, quand on attend un autre navire ou toute autre chose. Si le navire est alors sous toutes voiles, la manœuvre s’accomplit ordinairement en brassant à culer une partie de la voilure, de manière qu’elle soit masquée par le vent ; le navire reste alors stationnaire. Mais nous parlons ici d’un navire à la cape pendant une tempête. Cela se fait avec le vent debout, et quand il est trop fort pour qu’on puisse porter de la toile sans danger de chavirer, et quelquefois même avec une belle brise, quand la mer est trop grosse pour que le navire puisse fuir devant. Quand un navire court devant le vent avec une très-grosse houle, il arrive souvent de fortes avaries par suite des paquets de mer qu’on embarque à l’arrière, et quelquefois aussi par les violents coups de tangage de l’avant. En pareil cas, on n’a guère recours à ce moyen, excepté quand il y a nécessité. Quand un navire fait de l’eau, on le fait courir devant le vent même sur les plus grosses mers, parce que, s’il était à la cape, il fatiguerait trop pour ne pas élargir ses coutures, — tandis qu’en fuyant vent arrière il travaille beaucoup moins. Souvent aussi il y a nécessité de fuir devant le vent, quand la tempête est si effroyable qu’elle emporterait par morceaux la toile orientée pour avoir le vent en tête, ou quand, par suite d’une construction vicieuse, ou pour toute autre cause, la manœuvre préférable ne peut pas s’effectuer.

Les navires mettent à la cape pendant la tempête de différentes manières, suivant leur construction particulière. Quelques-uns tiennent fort bien la cape sous une misaine, et c’est, je crois, la voile le plus ordinairement employée. Les grands navires mâtés à carré ont des voiles exprès, et qui s’appellent voiles d’étai. Mais quelquefois on se sert du foc tout seul, — quelquefois du foc avec la misaine, ou d’une misaine avec deux ris, et souvent aussi des voiles de l’arrière. Il peut arriver que les petits huniers remplissent mieux le but voulu que toute autre espèce de voile. Le Grampus mettait d’ordinaire à la cape sous une misaine avec deux ris.

Pour mettre à la cape, on amène le navire au plus près, de manière que le vent remplisse la voile, quand elle est bordée, c’est-à-dire quand elle traverse le navire en diagonale. Cela fait, l’avant se trouve pointé à quelques degrés du point d’où vient le vent, et naturellement reçoit le choc de la houle par le côté du vent. Dans cette situation, un bon navire peut supporter une grande tempête sans embarquer une goutte d’eau, et sans que les hommes aient besoin de s’en occuper davantage. Ordinairement, on attache la barre ; mais cela est tout à fait inutile, car le gouvernail n’a pas d’action sur un navire à la cape, et cela ne se fait qu’à cause du tapage irritant que produit la barre quand elle est libre. On ferait mieux sans doute de la laisser libre que de l’attacher solidement comme on fait, parce que le gouvernail peut être enlevé par de gros coups de mer, si on ne lui laisse pas un jeu suffisant. Aussi longtemps que tient la toile, un navire bien construit peut garder sa position et franchir toutes les lames, comme s’il était doué de vie et de raison. Cependant, si la violence du vent déchirait la voile (malheur qui ne se produit généralement que par un véritable ouragan), alors il y aurait danger imminent. Le navire, dans ce cas, abat et tombe sous le vent, et, présentant le travers à la mer, il est complètement à sa merci. La seule ressource, dans ce cas, est de se mettre vivement devant le vent et de fuir vent arrière jusqu’à ce qu’on ait pu tendre une autre voile. Il y a encore des navires qui mettent à la cape sans aucune espèce de voile ; mais ceux-là ont beaucoup à craindre des gros coups de mer.

Mais, finissons-en avec cette digression. — Le second n’avait jamais eu pour habitude de laisser en haut un homme de quart quand on mettait à la cape par un gros temps ; or, il y en avait un maintenant, et, de plus, cette circonstance des haches et des anspects disparus nous démontrait clairement que l’équipage était trop bien sur ses gardes pour se laisser surprendre par le moyen que nous suggérait Peters. Il fallait cependant prendre un parti, et cela, dans le plus bref délai possible ; car il était bien certain que Peters, ayant une fois attiré des soupçons, devait être sacrifié à la prochaine occasion. Cette occasion, on la trouverait à coup sûr, ou on la ferait naître à la première embellie.

Auguste suggéra alors que, si Peters pouvait seulement enlever, sous un prétexte quelconque, le paquet de chaînes placé sur la trappe de la cabine, nous réussirions peut-être à tomber sur eux à l’improviste par le chemin de la cale ; mais un peu de réflexion nous convainquit que le navire roulait et tanguait trop fort pour permettre une entreprise de cette nature.

Par grand bonheur, j’eus à la fin l’idée d’opérer sur les terreurs superstitieuses et la conscience coupable du second. On se rappelle qu’un des hommes de l’équipage, Hartman Rogers, était mort dans la matinée, ayant été pris par des convulsions deux jours auparavant, après avoir bu un peu d’eau et d’alcool. Peters nous avait exprimé l’opinion que cet homme avait été empoisonné par le second, et il avait, disait-il, pour le croire, des raisons incontestables, mais que nous ne pûmes jamais lui arracher ; ce refus obstiné était d’ailleurs conforme à tous égards à son caractère bizarre. Mais qu’il eût ou qu’il n’eût pas de plus solides motifs que nous-mêmes de soupçonner le second, nous nous laissâmes facilement persuader par ses soupçons, et nous résolûmes d’agir en conséquence.

Rogers était mort vers onze heures du matin, à peu près, dans de violentes convulsions ; et son corps offrait, quelques minutes après la mort, un des plus horribles et des plus dégoûtants spectacles dont j’aie gardé le souvenir. L’estomac était démesurément gonflé, comme celui d’un noyé qui est resté sous l’eau pendant plusieurs semaines. Les mains avaient subi la même transformation, et le visage, ridé, ratatiné et d’une blancheur crayeuse, était, en deux ou trois endroits, comme cinglé d’éclaboussures d’un rouge ardent, semblables à celles occasionnées par l’érésipèle. Une de ces taches s’étendait en diagonale à travers la face et recouvrait complètement un œil, comme un bandeau de velours rouge. Dans cet état affreux, le corps avait été remonté de la chambre vers midi pour être jeté par-dessus bord, quand le second, y jetant un coup d’œil (il le voyait alors pour la première fois), touché peut-être du remords de son crime, ou simplement frappé d’horreur par un si affreux spectacle, ordonna aux hommes de le coudre dans son hamac et de lui octroyer la sépulture ordinaire des marins. Après avoir donné ces ordres, il redescendit, comme pour éviter désormais le spectacle de sa victime. Pendant qu’on faisait les préparatifs pour lui obéir, la tempête avait augmenté d’une manière furieuse, et, pour le présent, cette besogne fut laissée de côté. Le cadavre, abandonné à lui-même, se mit à nager dans les dalots de bâbord, où il était encore au moment dont je parle, se débattant et se secouant à chacune des embardées furieuses du brick.

Ayant arrangé notre plan, nous nous mîmes en devoir de l’exécuter aussi vivement que possible. Peters monta sur le pont, et, comme il l’avait prévu, il rencontra immédiatement Allen, qui était posté sur le gaillard d’avant plutôt pour faire le guet que pour tout autre motif. Mais le sort de ce misérable fut décidé vivement et silencieusement ; car Peters, s’approchant de lui d’un air insouciant, comme pour lui parler, l’empoigna à la gorge, et, avant qu’il eût pu proférer un seul cri, il l’avait lancé par-dessus la muraille. Alors il nous appela, et nous montâmes. Notre premier soin fut de regarder partout pour découvrir des armes quelconques, et, pour ce faire, nous nous avançâmes avec beaucoup de précautions ; car il était impossible de se tenir un seul instant sur le pont sans s’accrocher à quelque chose, et de violents coups de mer brisaient sur le navire à chaque plongeon de l’avant. Cependant il était indispensable de procéder vivement dans notre opération ; nous nous attendions à chaque instant à voir monter le second pour faire pomper, car il était évident que le brick devait faire beaucoup d’eau. Après avoir fureté pendant quelque temps, nous ne trouvâmes rien de plus propre à notre dessein que les deux bringuebales de pompe, dont Auguste prit l’une, et moi l’autre. Après les avoir cachées, nous dépouillâmes le cadavre de sa chemise, et nous le jetâmes par-dessus bord. Peters et moi nous redescendîmes, laissant Auguste en sentinelle sur le pont, où il prit justement le poste d’Allen, mais le dos tourné au capot-d’échelle de la cabine, afin que, si l’un des hommes du second venait à monter, il supposât que c’était l’homme de quart.

Sitôt que je fus en bas, je commençai à me déguiser de manière à représenter le cadavre de Rogers. La chemise que nous lui avions ôtée devait nous aider beaucoup, parce qu’elle était d’un modèle et d’un caractère singulier, et très-aisément reconnaissable, — espèce de blouse que le défunt mettait par-dessus son autre vêtement. C’était un tricot bleu, traversé de larges raies blanches. Après l’avoir endossée, je commençai à m’accoutrer d’un estomac postiche à l’instar de l’horrible difformité du cadavre ballonné. À l’aide de quelques couvertures dont je me rembourrai, cela fut bientôt fait. Je donnai à mes mains une physionomie analogue avec une paire de mitaines de laine blanche que nous remplîmes de tous les chiffons que nous pûmes attraper. Alors Peters grima mon visage, le frottant d’abord partout avec de la craie blanche, et ensuite l’éclaboussant et le paraphant avec du sang qu’il se tira lui-même d’une entaille au bout du doigt. La grande raie rouge à travers l’œil ne fut pas oubliée, et elle était, certes, de l’aspect le plus repoussant.