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Bakounine/Œuvres/TomeIV61

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Œuvres - Tome IV.
AVERTISSEMENT POUR LA SECONDE LIVRAISON





AVERTISSEMENT



POUR


L’EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE



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LOCARNO, du 25 Juin au 3 Juillet 1871.


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Inédit


AVERTISSEMENT



Cet ouvrage, comme tous les écrits, d’ailleurs peu nombreux, que j’ai publiés jusqu’ici, est né des événements. C’est la continuation naturelle de mes Lettres à un Français, publiées en septembre 1870. Dans ces lettres j’avais eu le facile et triste honneur de prévoir et de prédire tous les horribles malheurs qui frappent aujourd’hui la France et avec elle tout le monde civilisé ; malheurs contre lesquels il n’y avait alors, comme encore aujourd’hui, qu’un seul remède : la Révolution sociale.

Dès le début de la guerre, et surtout après les deux premières victoires éclatantes remportées par les Allemands sur les armées de Napoléon III, en présence de la singulière panique qui s’était emparée de ces dernières, il était évident que la France devait être vaincue. Et pour quiconque avait une idée, d’un côté, de la désorganisation et de la démoralisation affreuse qui, sous le nom d’ordre public et de salut de la civilisation, avaient dominé dans ce malheureux pays pendant les vingt ans du régime impérial, et qui, de l’autre, savait tout ce qu’il y a de brutale convoitise et de vanité à la fois servile et féroce dans le patriotisme allemand ; d’instinct despotique et cruel, d’insolence implacable et de mépris humain dans les Bismarck, les Moltke, et dans tous les autres chefs couronnés et non couronnés de l’Allemagne, il devait être clair que la France comme État, comme domination politique et comme puissance de premier ordre, était |2 perdue. Anéantie comme État, la France ne pouvait plus renaître à une puissance nouvelle, à une grandeur nouvelle, non plus politique cette fois, mais sociale, que par la Révolution, à moins qu’elle ne préférât traîner une existence misérable comme État de second ou même de troisième ordre, avec la permission spéciale de M. de Bismarck et sous la protection peu gracieuse de ce grand Empire knouto-germanique qui vient de remplacer aujourd’hui l’Empire de Napoléon III.

Toute la question était donc là : La France, après avoir fait banqueroute comme État, et se trouvant, par là même, incapable d’opposer à l’invasion knouto-germanique une force politiquement et administrativement organisée, trouverait-elle en elle-même, comme société, comme nation, assez de génie et assez de puissance vitale pour chercher son salut dans la révolution ? Et comme, aujourd’hui, il n’est plus d’autre révolution possible que la Révolution sociale ; comme le soulèvement, unanimement et sincèrement populaire, d’une nation contre une invasion étrangère détestée, signifie guerre sans merci, guerre au couteau et à la torche, ainsi que nous l’avons vu jadis en Espagne et plus tard en Russie, lorsque les Russes répondirent à l’invasion de Napoléon Ier par l’incendie de Moscou ; ainsi que nous venons de le voir enfin dans cette héroïque cité de Paris, dont le prolétariat magnanime, prenant au sérieux une magnifique expression qui n’avait été qu’une phrase dégoûtante et hypocrite dans la bouche de Messieurs Jules Favre et compagnie, a préféré s’ensevelir sous les ruines, plutôt que de se rendre aux odieux étrangers de Versailles unis aux Prussiens |3 de Saint-Denis, — il s’agissait de savoir quelle partie de la société française trouverait en elle assez d’énergie, de grandeur intellectuelle et morale, d’abnégation, d’héroïsme et de patriotisme pour faire cette révolution et cette guerre, pour accomplir cet immense sacrifice au prix duquel seulement la France pouvait être sauvée ?

Pour quiconque connaissait un peu le moral et l’esprit actuel des classes possédantes, qui, par dérision sans doute, s’appellent les classes supérieures, cultivées ou lettrées, il devait être évident qu’il ne fallait rien attendre de ce côté pour le salut de la France ; rien que des phrases plus ou moins hypocrites et qui sont toujours ridicules et odieuses, parce que, impuissantes quand elles promettent le bien, elles ne deviennent sérieuses que lorsqu’elles prédisent le mal ; rien qu’ineptie, trahison et lâcheté. Quant à moi, je ne pouvais conserver sur ce point aucun doute. Depuis plusieurs années, je m’étais livré avec une sorte de volupté amère et cruelle à l’étude spéciale de cette impuissance intellectuelle et morale étonnante de la bourgeoisie actuelle. Et quand je parle de la bourgeoisie, je comprends également sous cette dénomination toute la classe nobiliaire, qui, ayant perdu sur tout le continent de l’Europe, et en grande partie en Angleterre même, tous les traits distinctifs qui en avaient fait jadis une classe politiquement et socialement distincte, s’est complètement embourgeoisée aujourd’hui, sous la pression irrésistible du mouvement capitaliste actuel. Je comprends aussi sous ce mot la masse innombrable des grands et des petits fonctionnaires militaires, civils, judiciaires, religieux, scolaires et policiers de l’État, moins les simples soldats, qui, sans être eux-mêmes des bourgeois, sont pourtant |4 la providence visible, l’unique raison d’être[1] et comme les archanges forcés de la bourgeoisie et de l’État, les soutiens uniques et indispensables de ce que les bourgeois appellent leur civilisation aujourd’hui.

J’appelle donc bourgeois tout ce qui n’est point travailleur des fabriques, des ateliers ou de la terre ; et peuple toute la masse des ouvriers proprement dits, aussi bien que des paysans qui cultivent soit leur terre propre, soit la terre d’autrui, de leurs bras. Moi qui écris, je suis malheureusement un bourgeois. Pourtant, on pourrait considérer comme non-bourgeois et comme appartenant au prolétariat cette masse de travailleurs de la science et des arts qui parviennent à peine à gagner leur vie et qui s’écrasent mutuellement dans une concurrence effroyable ; leur existence est souvent plus précaire et plus misérable que celle des ouvriers proprement dits. De fait, ils ne sont rien que des prolétaires ; pour le devenir complètement, il ne leur manque qu’une chose, c’est de le devenir de volonté, de sentiment et d’idée. Mais c’est là ce qui précisément les sépare du prolétariat. Ils sont en très grande partie des bourgeois par leurs préjugés, par leurs aspirations et leurs espérances toujours illusoires, et par leur vanité surtout. Il en est de même de cette masse encore plus nombreuse de petits industriels et de petits commerçants qui, ne voulant pas voir et se refusant à comprendre que le concours des forces économiques actuelles les pousse fatalement dans le prolétariat, s’imaginent follement qu’ils sont solidaires des |5 intérêts de la haute bourgeoisie.

Tout ce monde bourgeois, à cette heure, est intellectuellement impuissant et moralement pourri. Il a renié tous ses dieux, n’a plus foi en rien ni en lui-même, et ne vit plus que d’hypocrisie et de violence. De toutes les religions qu’il avait professées et dont il trouve bon de faire apparence encore aujourd’hui, il n’en a plus conservé qu’une sérieuse : celle de la propriété de la richesse acquise, toujours augmentée et conservée quand même, à quelque prix et par quelques moyens que ce soit. Avec une pareille disposition de cœur et d’esprit, il n’est qu’une seule forme politique possible : c’est la dictature militaire, indigène ou même étrangère, car il n’y a point de doute, et les faits qui se sont passés en France l’ont d’ailleurs démontré, que tout bourgeois bien pensant et bien né, sacrifiant la patrie sur l’autel de la propriété, préférera toujours le joug du despote étranger le plus insolent, le plus dur, au salut de son pays par la Révolution sociale.

J’ai eu le triste honneur de le prédire, il y a deux ans, dans une série d’articles publiés dans l’Égalité de Genève[2]. Le Comité central de la Ligue de la paix et de la liberté, résidant dans cette ville, ayant publié un programme dans lequel il proposait à l’étude de ses rares fidèles cette question : Quel rôle la classe bourgeoise et surtout la bourgeoisie radicale est-elle appelée à jouer en présence de la question sociale qui aujourd’hui s’impose, d’une manière vraiment formidable, à tous les pays de l’Europe, — j’avais répondu que, selon moi, il ne lui restait |6 plus qu’une seule mission à remplir : « c’était de mourir avec grâce ». Oui, de s’immoler généreusement, comme s’était immolée la noblesse de France dans la nuit mémorable du 4 août, en 1789.

Mais cette noblesse, toute dégénérée et toute corrompue qu’elle fût par plusieurs siècles d’existence servile à la cour de ses rois, avait encore conservé jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, et à l’heure même où la Révolution bourgeoise lui portait un coup mortel, un reste d’idéalisme, de foi, d’enthousiasme. À défaut de son cœur, son imagination restait ouverte aux aspirations généreuses. N’avait-elle pas salué, protégé, répandu les idées humanitaires du siècle ? N’avait-elle pas envoyé ses plus nobles enfants en Amérique pour y soutenir les armes à la main la cause de la liberté contre le despotisme ? La nuit du 4 août fut en partie l’expression de cet esprit chevaleresque qui fit d’elle en quelque sorte l’instrument, d’ailleurs presque toujours inconscient, de sa propre destruction.

Il est vrai que les événements y furent aussi pour beaucoup. Si les paysans n’avaient point attaqué les châteaux, détruit les colombiers et brûlé les parchemins nobiliaires, ces chartes de la servitude rurale, il n’est point sûr du tout que les représentants de la noblesse dans l’Assemblée nationale se fussent si gracieusement exécutés. Il est également vrai que la noblesse émigrée, revenue en France avec les Bourbons en 1814, se montra animée de dispositions rien moins que généreuses et chevaleresques. Elle commença par |7 se faire payer un milliard d’indemnité, et elle manifesta, dans le partage de cette indemnité, un esprit de mensonge et de cupidité qui prouva qu’elle n’avait hérité d’aucune des qualités réelles ou supposées de ses pères, et n’avait plus que la convoitise rapace et la vanité fanfaronne et sénile. Vingt-cinq années d’émigration forcée avaient suffi pour embourgeoiser complètement la noblesse de France. La révolution de 1830 la transforma définitivement en une catégorie nouvelle de la classe bourgeoise, celle des propriétaires de la terre, la bourgeoisie rurale.

La bourgeoisie rurale, ci-devant noble, mêlée d’ailleurs à beaucoup de bourgeois et même de paysans pur sang et qui se disent nobles parce qu’ils ont acquis des propriétés plus ou moins respectables et qu’ils font cultiver par des bras salariés, cette bourgeoisie nobiliaire se distingue aujourd’hui de la bourgeoisie proprement dite ou de la bourgeoisie des villes par un plus grand degré de sottise, d’ignorance, et d’outrecuidance. La majeure partie de ses enfants est élevée par les prêtres, par les bons pères de Jésus. Elle est dure, égoïste, sans convictions, sans entraînement, sans honneur, sans idées, mais excessivement vaniteuse et présomptueuse ; avide de confort matériel et de jouissances grossières, capable de vendre, pour quelques milliers de francs, père, mère, frères, sœurs, enfants, mais la bouche toujours pleine de sentences morales puisées dans les enseignements du catéchisme chrétien ; allant fort régulièrement à la messe, quoique au fond de son cœur elle ne se soucie ni de Dieu, ni du diable, et n’ayant conservé des trois objets consacrés par le culte antique de ses pères : patrie, trône et autel, que les deux |8 derniers.

La noblesse de France n’est plus patriote, elle est ultramontaine d’abord, puis royaliste. Il lui faut tout d’abord le pape, ensuite un roi soumis à ce pape et régnant par sa grâce. À la réalisation de cet idéal elle est prête à sacrifier la France. Un juste instinct, cet instinct d’égoïsme qu’on retrouve dans les animaux les plus bêtes, l’avertit que la prolongation de son existence saugrenue n’est possible qu’à ce prix. C’est un revenant, un vampire, qui ne peut plus vivre qu’en buvant le sang jeune du peuple, et qui, pour légitimer son crime, a besoin de la sanction également criminelle du représentant visible du fantôme divin sur la terre, du soi-disant vicaire d’un soi-disant Dieu, du pape.

La noblesse de France, d’ailleurs, n’a jamais été excessivement patriote. Pendant la longue période de la formation de l’État monarchique, jusqu’à Louis XIV, elle avait constamment conspiré, on le sait, contre l’unité nationale, représentée par les rois, avec le pape, avec l’Espagne, avec l’Allemagne, avec les Anglais. Les chefs des plus grandes maisons nobiliaires de France avaient tourné leurs armes contre la France et versé le sang de leurs concitoyens sous des bannières étrangères. Le patriotisme forcé de la noblesse française ne date que de la mort du cardinal Mazarin, et n’a eu qu’une courte durée de cent trente ans à peu près, jusqu’en 1792.

Louis XIV la rendit patriote en l’asservissant définitivement à l’État. Toujours ennemie et exploiteuse impitoyable du peuple, tant qu’elle avait conservé, vis-à-vis du despotisme des rois, son indépendance, sa |9 noble fierté, elle avait été également l’ennemie de la patrie comme État. Assujettie à l’État par la main si pesamment royale de Louis XIV, elle en devint la servante aussi obséquieuse et intéressée que zélée, sans cesser d’être l’ennemie naturelle et l’exploiteuse impitoyable du peuple. Elle l’opprima doublement, et comme propriétaire exclusive de la terre et comme fonctionnaire privilégiée de l’État. Il faut lire les Mémoires du duc de Saint-Simon et les lettres de Mme de Sévigné pour se faire une idée du degré d’abaissement auquel l’insolence et la fatuité despotique du plus arbitraire des souverains avaient réduit ces nobles seigneurs féodaux, jadis les égaux de leurs rois, et qui étaient devenus ses plats courtisans, ses laquais ; et, pour comprendre cette transformation en apparence si subite, mais en réalité longuement préparée par l’histoire, il faut se rappeler que la perte de leur indépendance se trouva compensée largement par de grands avantages matériels. Au droit de tondre leurs serfs sans merci, ils ajoutèrent deux titres extrêmement lucratifs : celui de mendiants privilégiés de la cour et celui de voleurs consacrés de l’État, et du peuple aussi par la puissance de l’État. Tel fut le secret et le vrai fondement de leur patriotisme nouveau.

La Révolution les ayant privés tout d’un coup de ces précieux privilèges, les nobles de France cessèrent de comprendre le patriotisme français. En 1792, un corps armé, presque exclusivement formé de nobles émigrés de la France, envahit le territoire français sous la bannière allemande |10 du duc de Brunswick ; et depuis lors, forcés de battre honteusement en retraite devant le patriotisme démocratique des troupes républicaines, ils conspirèrent contre la France, comme dans les plus beaux jours de leur indépendance féodale, avec tout le monde et partout : avec le pape, dans toute l’Italie, en Espagne, en Angleterre avec Pitt, en Allemagne avec la Prusse et l’Autriche, en Suède même, et en Russie avec la vertueuse Catherine II, jusqu’à l’époque où les victoires foudroyantes du premier Napoléon, consul et empereur, eurent non anéanti, mais forcé à s’ensevelir dans le secret, dans l’intrigue, cette conspiration d’abord si bruyante de la noblesse de France contre la France.

Telle est donc la véritable nature de ce patriotisme dont elle fait un si grand étalage aujourd’hui. Réduit à ses éléments les plus simples, |11 c’est le désintéressement économique du bourgeois, mêlé à la fierté du courtisan et à l’humanité de la sacristie ; c’est la fidélité toujours prête à se vendre et à vendre la France, mais s’abritant toujours sous le drapeau national, pourvu que ce drapeau soit blanc et immaculé comme elle-même ; un torchon béni par l’Église, un talisman merveilleux et fécond en bienfaits pour les propriétaires de la France, — mais pour le peuple de France, pour la dignité intellectuelle et morale de cette grande et misérable nation, un linceul.

Qui ne sait l’histoire de l’avilissement ou de l’embourgeoisement définitif de cette pauvre noblesse ! Revenue, avec les Bourbons ses maîtres, dans les fourgons des armées alliées contre la France, en 1814 et en 1815, elle avait essayé de restaurer son passé, non féodal, mais courtisan. Quinze ans de domination lui suffirent pour faire banqueroute. Fantôme elle-même, non comme propriétaire de la terre, mais comme aristocratie politique, elle entraîna dans sa chute un autre fantôme, son allié et son bénisseur éternel, l’Église. La bourgeoisie, forte de sa richesse et de son intelligence positive, voltairienne, expulsa l’une et l’autre du pouvoir politique et des villes, ensuite de quoi la noblesse aussi bien que l’Église se rabattirent toutes les deux sur les campagnes, et de là date surtout leur influence néfaste sur les paysans.

|12 Exclues de la vie politique par la révolution de Juillet, et par là même se voyant privées tout d’un coup de toute influence sociale dans les grands centres de la civilisation bourgeoise, se trouvant pour ainsi dire forcément exilées de Paris et des autres villes considérables de France, elles se réfugièrent et se fortifièrent dans la France rurale ; et plus alliées que jamais, unissant leurs efforts, l’une apportant le poids de ses richesses matérielles et son influence de grande propriétaire, l’autre son action systématiquement immorale et abêtissante sur la superstition religieuse des paysans et surtout sur celle de leurs femmes, elles parvinrent à les dominer.

La révolution de 1830 avait découronné, renversé politiquement, mais non dépossédé la noblesse de France, qui n’en était pas moins restée de fait la propriétaire par excellence de la terre. Seulement le caractère de cette propriété avait entièrement changé. Féodale, immobile et privilégiée au moyen âge, elle avait été transformée par la grande Révolution en propriété toute bourgeoise, c’est-à-dire assujettie à toutes les conditions de la production capitaliste au moyen du travail salarié. Pendant la Restauration, la noblesse avait bien essayé de faire revivre, sinon la corvée et les autres servitudes rurales qui furent la base essentielle de la propriété féodale, au moins le principe de l’inaliénabilité de la terre en ses mains, en instituant des majorats[3], et par une législation spéciale qui, |13 en fin de compte, en gênant la vente des propriétés, n’aboutit qu’à un seul résultat : celui de rendre le crédit foncier à peu près impossible. Mais aujourd’hui, propriétaire ou non propriétaire, qui n’a point de crédit n’a point de capital, et qui n’a point de capital ne peut salarier le travail, ni se procurer les instruments perfectionnés, les machines, et par conséquent ne peut pas produire de richesses. Donc toute cette législation ridicule et qui, au premier abord, semblait devoir protéger la propriété, la stérilisait au contraire entre les mains des propriétaires et condamnait ces derniers à la pauvreté. Aussi la révolution de Juillet mit fin à toutes ces tentatives saugrenues de retour au moyen âge. La propriété terrienne se mobilisa, en se mariant avec le capital, et en se soumettant forcément à toutes les vicissitudes de la production capitaliste.

Aujourd’hui les grands propriétaires de la terre, comme les autres capitalistes, sont des fabricants, des spéculateurs, des marchands. Ils spéculent et jouent beaucoup à la Bourse, achètent et vendent des actions, prennent part à toute sorte d’entreprises industrielles réelles ou même fictives, et vendent toutes choses, leur conscience, leur religion et leur honnêteté avant tout.

Le sentiment social, jadis si exclusif, de la noblesse, se mobilise et s’embourgeoise en même temps que sa propriété. Jadis une mésalliance était considérée comme une honte, comme un crime. À partir du premier Empire, sous la Restauration même, et surtout sous le régime de Juillet, elle devint un lieu commun. La noblesse appauvrie par la Révolution et non suffisamment indemnisée par le milliard que lui |14 avait donné la Restauration, avait besoin de refaire sa fortune. Ses fils épousèrent des bourgeoises, et elle donna ses filles à des bourgeois. Elle souffrit même que ces derniers s’affublassent de titres nobiliaires auxquels ils n’avaient aucun droit. Elle s’en moqua, c’est vrai, mais elle ne s’y opposa pas. D’abord ces usurpations ridicules sauvaient en quelque sorte les apparences. N’était-il pas préférable de pouvoir appeler son gendre comte, marquis, vicomte ou baron, que de l’appeler tout court Monsieur Jourdain ? Ensuite il y avait une utilité sociale évidente dans ces mascarades bouffonnes. Noblesse oblige. Un bourgeois qui s’affuble d’un titre qui ne lui appartient pas doit garder le décorum, doit se donner au moins l’apparence d’un homme bien né et bien élevé ; il doit afficher des sentiments aristocratiques, mépriser la canaille, faire de la sentimentalité religieuse et aller régulièrement à la messe.

La vente des biens nationaux et plus tard les transactions foncières avaient fait tomber beaucoup de grandes propriétés entre les mains des bourgeois. Si tous ces bourgeois propriétaires eussent continué de faire bande à part, si, transportant leurs mœurs et leurs opinions voltairiennes et libérales dans les campagnes, ils y eussent continué leur lutte acharnée contre la noblesse et contre l’Église, c’en eût été fait de l’influence de celles-ci sur les paysans. Il fallait donc absolument se les assimiler, et, pour cela, il n’y avait pas de meilleur moyen que de les laisser s’anoblir et se travestir en descendants des Croisés. Ce |15 moyen était infaillible, parce qu’il était calculé principalement sur la vanité, passion qui, après la cupidité, occupe la place la plus considérable dans le cœur des bourgeois ; la cupidité représentant leur être réel, que la vanité cherche vainement à masquer sous de fausses apparences sociales. Comme le bourgeois gentilhomme de Molière, tout bourgeois, capitaliste ou propriétaire, de France, est brûlé du désir de devenir un baron pour le moins, et de coucher, ne fût-ce qu’une fois en sa vie, avec quelque marquise.

Ce fut ainsi que, la vanité bourgeoise et la communauté des intérêts aidant, il se forma, sous le règne de Louis-Philippe, dans les campagnes, en province, une chose nouvelle, la bourgeoisie rurale, dans laquelle imperceptiblement se perdit tout à fait l’ancienne noblesse. L’esprit qui anima désormais cette classe fut un produit complexe de différents éléments. La bourgeoisie y apporta son positivisme cynique, la brutalité des chiffres, la dureté des intérêts matériels ; et la noblesse sa vanité courtisane, sa fausse chevalerie où l’honneur avait été depuis longtemps remplacé par le point d’honneur ; ses belles façons et ses grandes phrases qui masquent si agréablement la misère de son cœur et la nullité désolante de son esprit ; son ignorance honteuse, sa philosophie de sacristie, son culte du goupillon et son hypocrite sentimentalité religieuse. L’Église enfin, toujours pratique, toujours acharnée dans la poursuite de ses intérêts matériels et de son pouvoir temporel, sanctionna par sa bénédiction ce mariage monstrueux entre deux classes jadis ennemies, mais confondues désormais en une classe nouvelle pour le malheur de la France. Cette classe devint nécessairement le Don Quichotte de l’ultramontanisme. |16 Ce fut précisément son trait distinctif et qui la sépare encore aujourd’hui de la bourgeoisie des villes. Ce qui identifie ces deux classes, c’est l’exploitation brutale et impitoyable du travail populaire, l’impatience de s’enrichir par quelque moyen et à quelque prix que ce soit, et le désir de conserver en leurs mains le pouvoir de l’État, comme le moyen le plus sûr de garantir et d’élargir cette exploitation. Ce qui les unit enfin, c’est le but. Mais ce qui les sépare profondément, ce sont les moyens et les voies, c’est la méthode que chacune croit devoir employer pour arriver à ce but. La bourgeoisie rurale est ultramontaine, et la bourgeoisie des villes est gallicane ; ce qui veut dire que la première croit pouvoir arriver plus sûrement à son but par la subordination de l’État à l’Église, tandis que la seconde y tend au contraire par la subordination de l’Église à l’État. Mais toutes les deux sont unanimes en ce point, qu’une religion est absolument nécessaire pour le peuple.

Autrefois, avant la grande Révolution, et même avant la révolution de Juillet, sous la Restauration, on pouvait dire que la noblesse était religieuse et que la bourgeoisie était irréligieuse. Mais aujourd’hui il n’en est plus du tout ainsi. La noblesse, ou plutôt la bourgeoisie rurale qui a remplacé définitivement la noblesse, n’a pas conservé l’ombre de cette antique ferveur, de cette simplicité et de cette profonde naïveté religieuse qui s’était maintenue en grande partie parmi les gentilshommes de campagne jusqu’aux premières années du siècle présent. Ce qui domine parmi les gentilshommes actuels, ce n’est plus le sentiment, c’est la sottise et la |17 crasse ignorance ; ce n’est point le dévouement chevaleresque, héroïque, fanatique, c’est la phrase de tout cela, masquant d’hypocrites calculs. Au fond de tout cela, je le répète encore, il n’y a de réel qu’une ambition misérable, une vanité ridicule, une cupidité féroce, et un besoin insatiable de grossières jouissances matérielles, — c’est-à-dire tout le contraire du vrai sentiment religieux. Toutes ces tendances ignobles, qui caractérisent aujourd’hui la noblesse ou la bourgeoisie rurale de France, se sont groupées sous le drapeau de l’ultramontanisme.

Cette classe est ultramontaine, parce qu’elle est élevée en très grande partie par les Jésuites, et habituée dès l’enfance à l’alliance des prêtres, sans lesquels elle ne parviendrait jamais à dominer les campagnes ; jalouse d’ailleurs de la bourgeoisie des grandes villes qui l’écrase par son intelligence et par une civilisation beaucoup plus largement développée, elle considère l’Église comme le plus sûr garant de son pouvoir politique et de ses privilèges matériels, et lui sacrifie volontiers l’État, c’est-à-dire la patrie, qui garantit au contraire davantage les intérêts et le pouvoir exclusif de la bourgeoisie des grandes villes.

De son côté, cette dernière, fidèle en cela à ses antiques traditions, donne à l’État le pas sur l’Église. Elle n’est pas devenue religieuse, mais elle a cessé de faire montre de son athéisme, et même de son indifférence pour les mensonges si utiles de la religion. Depuis 1830, c’est-à-dire depuis qu’elle se fut définitivement emparée de tous les pouvoirs de l’État, elle avait commencé déjà à comprendre que les promesses célestes de la religion pouvaient seules empêcher le prolétariat, dont le travail l’enrichit, de tirer les conséquences terrestres de la formule révolutionnaire : Liberté, Égalité |18 et Fraternité, dont elle s’était servie pour renverser le pouvoir de sa sœur aînée, la noblesse. Le socialisme, non le socialisme théorique élaboré par des penseurs généreux sortis de son sein, mais le socialisme pratique des masses ouvrières, issu de l’instinct et des souffrances même de ces masses, et qui fit sa première manifestation éclatante et sanglante à Lyon en 1831, et plus largement encore à Paris en 1848, acheva d’ouvrir les yeux aux bourgeois. Et lorsque, dans ces dernières années, le prolétariat non de la France seulement, mais de l’Europe et de l’Amérique, organisé en une immense Association internationale, eut arboré audacieusement le drapeau de l’athéisme, c’est-à-dire de la révolte contre toute exploitation et contre toute autorité divines et humaines, alors les bourgeois comprirent qu’il n’y avait plus pour eux de salut que dans le maintien quand même de la religion. Esprits forts, libertins, voltairiens et athées, après un siècle de lutte héroïque contre les absurdités de la foi et contre la dépravation religieuse, ils commencent à dire maintenant, comme Henri IV, de bourgeoise mémoire, l’avait dit de Paris, que « la conservation de la poche bourgeoise vaut bien une messe ».

Et ils y vont, à la messe, y accompagnent de nouveau leurs |19 chastes épouses et leurs filles innocentes, anges confits dans l’amour divin et dans la morale de la sainte Église catholique, dont elles restent toujours les servantes dévouées, et qui les fait bénir aujourd’hui les exécutions horribles, le massacre en masse de la canaille républicaine et socialiste de Paris, y compris les enfants et les femmes, par les sauveurs de Versailles, comme leurs aïeules, dirigées par cette même Église, avaient applaudi, il y a juste trois siècles, aux massacres non moins méritoires et non moins grandioses de la Saint-Barthélemy. À trois siècles de distance, n’est-ce pas d’ailleurs la même question, le même crime ? Les huguenots n’ont-ils pas été alors ce que les communards sont aujourd’hui : des révoltés criminels et impies contre le joug salutaire de Dieu et de tous ses dignes représentants sur la terre ? Alors ces représentants, ces sauveurs, s’appelaient : le pape, la Société de Jésus, le concile de Trente, Philippe II, le duc d’Albe, Charles IX, Catherine de Médicis, les Guises et tous les saints héros de la Ligue ; aujourd’hui ils s’appellent : le pape, la Société de Jésus, le concile du Vatican, le consistoire de Berlin, l’empereur Guillaume Ier, le prince de Bismarck ; et à côté de ces terribles figures, en guise de menu fretin, Messieurs Thiers, Jules Favre et Jules Simon, avec toute leur patriotique Assemblée nationale dont ils sont l’efflorescence et le sel ; l’honnête Trochu, l’austère Picard, Dufaure le Juste, l’héroïque Mac-Mahon, le chevaleresque Ducrot, Vinoy, l’ancien massacreur de Paris, et ce vieux général Changarnier qui ne peut se consoler de n’avoir jamais eu à massacrer que des Arabes, ce doux Galiffet, ce bon Napoléon III, le grand homme méconnu et déchu, la pieuse Eugénie avec son moutard impérial baptisé par le pape, Henry V le prédestiné, |20 tous ces aimables princes d’Orléans, vieux et jeunes, qui meurent d’envie de se dévouer au salut de la France, et tant d’autres prétendants légitimes et illégitimes, oiseaux de proie, bêtes fauves plus ou moins affamées, qui se ruent sur elle à cette heure, impatients de la dévorer.

Oui, toute cette affreuse canaille, conduite par le double renégat de la philosophie et de la République, Jules Simon, doit aller à la messe, et les bourgeois voltairiens de France doivent l’y suivre. Poussés par une force désormais irrésistible, renonçant à tout ce qui avait constitué jadis leur honneur, à la vérité, à la liberté, à la justice et à tout ce qui s’appelle conscience et humaine dignité ; reculant devant la logique de leur propre passé, n’osant plus ni affronter, ni même envisager l’avenir, et fatalement condamnés à ne plus chercher leur salut que dans la négation la plus éhontée de tout ce qu’ils avaient adoré et servi dans les jours de leur grandeur intellectuelle et morale, ils se laisseront entraîner jusqu’à baiser, pour ne point dire autre chose, la pantoufle du pape, ce chef spirituel, ce bénisseur et cet inspirateur consacré de toutes les absurdités, de toutes les iniquités, de toutes les férocités, de toutes les infamies et les turpitudes qui s’étalent aujourd’hui de nouveau triomphalement dans le monde.

Ils iront donc à la messe, mais ils iront à contrecœur ; ils auront honte d’eux-mêmes, et voilà ce qui constitue leur faiblesse relative vis-à-vis de la bourgeoisie rurale de France, et ce qui leur donnera, par rapport à celle-ci, une position désormais nécessairement inférieure, non seulement dans les choses de la religion, mais encore dans les affaires politiques. Il est vrai que le cynisme des bourgeois, stimulé par la lâcheté et par la cupidité, va très loin. Mais quelque cynique qu’on soit, on ne parvient |21 jamais à oublier complètement son passé. À défaut de la conscience du cœur, on conserve la conscience et la pudeur de l’intelligence. Tel bourgeois consentira bien à passer pour un coquin ; il s’en glorifiera même, car il est des milieux et des époques où la canaillerie audacieuse est un titre de gloire ; mais il se résignera difficilement à passer pour un nigaud. Il voudra donc s’expliquer, et, comme il n’y a point d’explication pour la sottise doublée de lâcheté, il s’embarrassera et s’entortillera dans des raisonnements inextricables. Il se sentira méprisé, il se méprisera lui-même, et ce n’est jamais avec un pareil sentiment qu’on devient fort. Son intelligence même et son instruction supérieure le condamneront à une faiblesse invincible, et, faible, il se laissera fatalement entraîner par ceux qui se sentiront et qui seront en effet les plus forts. Ah oui, ces bons bourgeois de France devront brouter de l’herbe comme Nabuchodonosor !

Les plus forts, aujourd’hui, ce sont les nobles ducs, les marquis, les comtes, les barons, les riches propriétaires, en un mot toute la bourgeoisie de campagne ; ce sont aussi les francs coquins de la bande bonapartiste, les fashionables brigands : hommes d’État, prélats, généraux, colonels, officiers, administrateurs, sénateurs, députés, financiers, gros ou petits fonctionnaires et policiers formés par Napoléon III. Pourtant il est nécessaire d’établir une distinction entre ces deux catégories qui sont appelées à se donner la main aujourd’hui, comme elles se la sont déjà donnée d’ailleurs sous le second Empire.

La bande bonapartiste ne pèche ni par sottise ni par ignorance. En tant que représentée par ses chefs, |22 elle est même, au contraire, très intelligente, très savante. Elle n’ignore pas le bien et le mal, comme nos premiers parents avant d’avoir goûté le fruit de l’arbre de la science, ou comme le fait en partie de nos jours la classe bourgeoise rurale à laquelle une sainte et crasse ignorance et la profonde stupidité inhérente à l’isolement de la vie de campagne ont refait une sorte de virginité. Quand les bonapartistes font le mal, et ils ne peuvent faire que cela, ils le font sciemment et sans se faire la moindre illusion sur la nature, les mobiles et le but de leurs entreprises, ou plutôt, ils en sont arrivés à ce point du développement intellectuel et moral, où la différence du bien et du mal n’existe plus, et où toutes les notions sociales, les passions politiques, même les intérêts collectifs des classes, aussi bien que toutes les croyances religieuses et toutes les convictions philosophiques, perdant leur sens primitif, leur sincérité, leur sérieux, se transforment en autant d’excellents prétextes ou de masques, dont ils se servent pour cacher le jeu de leurs passions individuelles.

La bourgeoisie rurale, les gentilshommes campagnards sont loin d’être arrivés à cette hauteur. Leur force relative par rapport à la bourgeoisie des villes n’est point du tout dans leur science, ni dans leur esprit ; elle réside précisément dans cette crasse ignorance et dans cette stupidité incroyable grâce auxquelles ils se trouvent à l’abri de toutes les tentations du démon moderne : le doute. |23 La noblesse campagnarde ne doute de rien, pas même du miracle de la Salette. Trop indifférente et trop paresseuse pour se fatiguer inutilement le cerveau, elle accepte sans la moindre critique, et sans hésitation aucune, les plus monstrueuses absurdités, du moment que l’Église trouve bon de les imposer à sa foi. Aucune sottise d’ailleurs, si monstrueuse qu’elle soit, ne saurait répugner à son esprit systématiquement abruti par une forte éducation religieuse.

Éducation de l’esprit, non du cœur. Les bons pères de la Société de Jésus, qui en ont nécessairement la haute direction, trouvent beaucoup plus utile de fausser le développement des esprits et de paralyser leur élan naturel, que d’allumer des passions religieuses dans les cœurs de leurs élèves. On pourrait même dire qu’ils redoutent ces passions, qui leur ont joué souvent de fort mauvais tours, en entraînant leurs élèves en dehors des voies prescrites, et en les faisant tomber quelquefois, des excès de ce fanatisme mystique qu’on retrouve à l’origine de toutes les hérésies religieuses, dans les excès contraires d’un scepticisme furieux. C’est tout au plus s’ils cultivent, quand ils ne peuvent faire autrement, le mysticisme du cœur dans les femmes, dont les passions religieuses, le plus souvent inévitables, sont, il est vrai, quelque peu incommodes, quelquefois même assez dangereuses, mais en même temps si utiles, si précieuses |24 comme moyen d’action et comme instrument de puissance entre les mains du prêtre.

Les bons pères de Jésus ne s’occupent donc guère de l’éducation des cœurs masculins, et ne se soucient aucunement d’y allumer les saintes flammes de l’amour céleste. Ils les laissent se remplir de tous les intérêts, de toutes les vanités et de toutes les passions de ce monde. Ils ne leur défendent pas les jouissances grossières, bien au contraire. Ils y laissent croître en paix la concupiscence, l’égoïsme, l’ambition, l’orgueil et la vanité nobiliaire, accompagnés presque toujours de la bassesse du courtisan, la cupidité, la cruauté et toutes les autres fleurs de l’humaine bestialité ; car ils en savent tirer avantage, aussi bien que du mysticisme des femmes. Leur but, ce n’est pas de rendre leurs élèves bons, honnêtes, sincères, humains, mais de les attacher par des liens indissolubles au service de l’Église, et de les transformer en instruments à la fois intéressés et aveugles de la sainte religion.

Ils ne détruisent pas la puissance de vouloir, comme on l’a prétendu. Des hommes privés de cette puissance ne sauraient leur être d’une grande utilité. Ils font mieux : tout en aidant le développement de cette force, ils l’asservissent et l’enchaînent, en rendant la pensée de leurs élèves à jamais incapable de la diriger. Le moyen qu’ils emploient pour cela est aussi infaillible que simple : par un enseignement savant, profondément combiné, nourri de détails écrasants, mais dénué de pensée, et surtout calculé de manière à tuer dans le cerveau |25 des élèves toute impulsion rationnelle, toute capacité de saisir le réel, le vivant, tout sentiment du vrai, toute hardiesse, toute indépendance, toute franchise, ils encombrent leur esprit d’une science qui est fausse depuis le commencement jusqu’à la fin : fausse au point de vue de la logique, fausse surtout sous le rapport des faits, — mais qu’ils ont eu l’art de présenter avec le pédantesque étalage d’une érudition consciencieuse et profonde et d’un développement scrupuleusement rationnel ; et ils ont soin d’imprimer si profondément cette science falsifiée dans la mémoire, dans l’imagination, dans la routine intellectuelle de ces malheureux cerveaux dévoyés, qu’il faudrait à ceux-ci une puissance d’esprit vraiment extraordinaire pour pouvoir s’en délivrer plus tard. Ceux qui y parviennent, en effet, sont excessivement rares. La plupart des meilleurs élèves des Jésuites restent des sots savants toute leur vie, et l’immense majorité ne conserve que l’esprit nécessaire pour exécuter fidèlement, aveuglément, les ordres de leurs directeurs spirituels.

Ce que les Jésuites s’empressent de tuer avant tout dans leurs élèves, c’est l’esprit critique ; mais par contre ils cultivent en eux avec soin la crédulité stupide et la soumission paresseuse et servile de l’esprit ; et pour les sauvegarder à jamais contre les tentations du démon, ils les arment d’un parti pris qui se transforme à la longue en une salutaire habitude de détourner sciemment, volontairement leur pensée de tout ce qui pourrait ébranler leur foi ; tout ce qui est contraire à la foi, si plausible et si naturel qu’il paraisse, ne pouvant être qu’une suggestion |26 de l’enfer. Je m’empresse d’ajouter que la plus grande partie de leurs élèves n’ont pas besoin d’employer ce moyen, étant beaucoup mieux garantis contre toutes les tentations du démon par l’indifférence et par la soumission paresseuse de leur esprit systématiquement énervé.

On conçoit que, grâce à cette éducation, les gentilshommes de campagne soient devenus des champions inébranlables de la sainte Église, les héros modernes de la foi ; cet héroïsme d ailleurs ne leur demandant le sacrifice d’aucune jouissance matérielle, ni d’aucun avantage social, puisque la sainte Église les leur garantit au contraire pleinement aujourd’hui ; mais seulement le sacrifice de leur honneur, de leur libre arbitre dans les affaires de la religion et de la politique, le sacrifice de leur libre pensée. Eh bien, franchement, ce sacrifice ne leur coûte rien. L’honneur ! il y a déjà bien longtemps que la noblesse française en a perdu la mémoire et le sens. Quant à ce qu’on appelle la libre pensée, cette noblesse a pour elle, depuis le commencement de ce siècle, une répugnance, une horreur qui ne le cèdent pas en intensité à celles des prêtres. Elle est si bien ferrée sur ce point, qu’on peut être certain qu’aucune idée nouvelle, aucune nouvelle découverte de la science, qui serait en contradiction avec les enseignements de l’Église, ne pourra franchir le mur d’airain ou plutôt ne pourra transpercer l’épaisse couche de graisse que son éducation religieuse, sa paresse, son indifférence, sa sottise, son grossier égoïsme et sa crasse ignorance ont formée autour d’elle.

On comprend que cela lui donne un immense avantage sur la bourgeoisie des villes, qui, |27 — tout en reconnaissant aujourd’hui l’utilité, que dis-je, l’implacable nécessité de la plus brutale réaction religieuse, militaire et policière, cette réaction étant désormais l’arme unique qu’elle sache et qu’elle puisse opposer à la révolution sociale ; et bien que parfaitement décidée à s’y jeter à plein corps et à en accepter pour elle-même toutes les conséquences, même les plus déplaisantes et les plus humiliantes, — doit se sentir néanmoins considérablement embarrassée et honteuse dans cette position nouvelle. Diable ! il n’est point facile de se défaire en un clin d’œil, et à volonté, de tous les souvenirs, de toutes les pensées qu’on a eues, de toutes les anciennes habitudes ! Avoir été pendant trois siècles, et, si l’on prend en considération la bourgeoisie italienne, pendant sept siècles au moins, la classe intelligente, productive, progressiste, humanitaire et libérale par excellence ; avoir créé toutes les merveilles de la civilisation moderne ; avoir escaladé le ciel et la terre, renversé les autels et les trônes, et fondé sur les ruines des uns, la science, et sur les ruines des autres, la liberté ; avoir rêvé, et réalisé en partie, la transformation du monde ; avoir concentré en ses mains tout : intelligence, savoir, richesse, pouvoir, — et se voir réduite à cette heure à ne plus trouver de refuge, de protection, de salut que dans la sacristie et dans la caserne ! Être forcée maintenant de s’agenouiller devant ces mêmes autels qu’elle avait renversés, de répéter humblement, hypocritement, les horribles et immorales stupidités du catéchisme chrétien, de recevoir la bénédiction et de baiser la main de ces prêtres, prophètes et exploiteurs du mensonge, |28 qu’elle avait si justement méprisés ; se sentir rassurée et consolée, lorsque les assassins de profession, les odieux mercenaires de la force brutale et inique, des généraux, des officiers, des soldats, veulent bien mettre dans ses mains suppliantes et tremblantes leurs mains toutes dégouttantes du sang du prolétariat ! Être réduite à glorifier cette sacristie et cette caserne comme la plus haute expression de la civilisation moderne ! Tout cela est rigoureusement imposé aujourd’hui à la bourgeoisie des villes, mais ce n’est pas agréable du tout, et il ne faut pas s’étonner si elle se montre embarrassée et gauche au milieu de ses nouveaux amis, ses ci-devant ennemis.

Il ne faut pas s’étonner si malgré son intelligence supérieure, désorientée dans ce monde qui n’est et qui ne pourra jamais être le sien, elle se laisse dominer aujourd’hui par la brutalité du sabre et par la sottise imperturbable, complète, harmonieuse, invincible de la bourgeoisie rurale. Ces honnêtes campagnards, initiés dès l’enfance à tous les mystères du goupillon et de la sorcellerie rituelle de l’Église, sont dans la sacristie comme chez eux. Ils n’ont plus d’autre patrie, et c’est là qu’il faut chercher le secret de leur politique. Leur imbécillité, artificiellement cultivée par l’Église, et qui leur donne une si grande supériorité morale sur l’intelligence démoralisée et déchue de la bourgeoisie des villes, les rend naturellement incapables de diriger cette force qu’elle leur donne. Sous le rapport de l’intelligence, de l’organisation et de la direction politiques, la bourgeoisie des villes, malgré sa démoralisation complète, reste infiniment supérieure. Elle a la science, elle a la pratique des affaires, elle a l’habitude de l’administration et la routine du commandement. Seulement elle ne peut plus |29 profiter de tout cela, parce qu’elle a perdu toute foi en ses propres principes et en elle-même, parce qu’elle est devenue lâche, parce que de toutes ses anciennes passions politiques et sociales elle n’en a plus conserve qu’une seule, celle du lucre ; parce que, déchirée en elle-même par des contradictions insolubles, elle ne forme plus un corps organisé et compact, elle n’est proprement plus une classe, mais une immense quantité d’individus qui se détestent et qui se défient les uns des autres ; parce qu’enfin cette masse d’individus citadins et bourgeois, n’ayant désormais entre eux d’autre lien que la peur immense que leur cause le socialisme, se voient forcés de chercher aujourd’hui leur salut dans un monde qui est l’antipode de leur monde, traditionnellement rationnel et libéral ; et que dans ce monde de la réaction soldatesque et cléricale, désorientés, dépaysés, méprisés et se méprisant eux-mêmes, ils se montrent nécessairement plus bêtes que les plus bêtes, plus ignorants que les plus ignorants, et mille fois plus lâches que les enfants de la caserne et de la sacristie.

Pour toutes ces raisons, la bourgeoisie des villes a été forcée d’abdiquer. Sa domination est finie ; mais il ne s’ensuit pas que la domination de la bourgeoisie des campagnes ait commencé. Elle s’est montrée assez compacte, assez forte pour l’enlever aux bourgeois citadins, mais elle n’a ni l’intelligence, ni la science nécessaires pour la retenir en ses mains. Incapable de se diriger elle-même, comment dirigerait-elle le gouvernement d’un grand pays ? Elle n’est elle-même qu’un instrument passif et aveugle entre les |30 mains du clergé. La conclusion est toute simple. Ce seront ses directeurs spirituels, les inspirateurs uniques de toutes ses pensées et de toutes ses actions, ce sera l’intrigue ultramontaine dont elle n’est elle-même que l’instrument aveugle, ce sera l’Église de Rome, en un mot, qui se chargera désormais du gouvernement de la France, et qui, formant une alliance défensive et offensive avec la raison du sabre et la moralité de la bourse, le tiendra en ses mains, jusqu’à l’heure plus ou moins rapprochée où la cause des peuples, celle de l’humanité, représentée par la Révolution sociale, triomphera.

Ce n’est pas du premier coup que la gentilhommerie campagnarde, autrement dite la bourgeoisie rurale, est arrivée à constituer la classe réellement dominante en France. Sa naissance, sous cette forme nouvelle, date du premier Empire. C’est alors que s’était opérée, sur une large échelle, par les mariages, la première fusion de l’ancienne noblesse soit avec les bourgeois acquéreurs de biens nationaux, soit avec les bourgeois parvenus de l’armée. Ce mouvement fut sinon complètement arrêté, du moins considérablement ralenti pendant la Restauration, qui avait ranimé dans la noblesse de France sa morgue aristocratique, et dans la bourgeoisie sa haine contre la noblesse. Mais depuis 1830, la fusion s’opéra avec une incroyable |31 rapidité, et ce fut précisément sous le règne de Louis-Philippe que se forma aussi, sous les auspices du clergé, l’esprit de la classe nouvelle.

Il se forma à la sourdine, imperceptiblement, tout naturellement, et sans le moindre éclat. Le règne de Louis-Philippe, on le sait, fut marqué par la domination des grandes cités, et de Paris surtout. La bourgeoisie des villes triomphait, la noblesse de province et tous les propriétaires campagnards avec elle étaient annulés. Ils vécurent dans l’obscurité, personne ne s’inquiétait de ce qu’ils pensaient, de ce qu’ils faisaient, et c’est précisément au milieu de cette obscurité que se forma lentement la nouvelle puissance de la bourgeoisie rurale. Pendant les dix-huit ans que dura le régime de Juillet, la fusion complète des éléments constitutifs de cette classe, la vieille noblesse et la bourgeoisie propriétaire, fut achevée. Elle devait s’opérer, car malgré leurs anciennes jalousies, ces deux éléments, également offusqués et blessés par la domination méprisante de la bourgeoisie citadine, se sentirent attirés l’un vers l’autre. Les nobles avaient besoin de refaire leur fortune, et les bourgeois propriétaires se sentaient cruellement tourmentés par la passion des titres. Entre ces deux aspirations réciproques et également passionnées, il ne manquait qu’un intermédiaire. L’intermédiaire se trouva : ce fut le prêtre.

|32 La politique de la classe nouvelle issue de cette fusion ne pouvait plus être celle de la noblesse ancienne, ni même de la noblesse de la Restauration. Lentement préparée et toujours dirigée par les prêtres vers le même but, la domination de l’Église ultramontaine, ou, si l’on veut, internationale, établie sur les ruines de toutes les institutions nationales, cette politique a eu différentes phases de développement.

D’abord, immédiatement après la chute de la branche aînée des Bourbons, alors que les passions qui avaient si longtemps séparé les deux classes ne s’étaient point encore apaisées, que leur fusion semblait impossible, et que le trône de Louis-Philippe, violemment attaqué et miné par les insurrections et les conspirations du parti républicain, semblait encore vaciller, laissant une espérance de retour au roi légitime, le protecteur naturel de la noblesse et du clergé, cette politique fut exclusivement nobiliaire. Les légitimistes constituèrent alors en province, et surtout dans le Midi et dans une grande partie de l’Ouest de la France, un parti militant et sérieux.

Mais déjà en 1837, alors que Louis-Philippe se sentit assez consolidé sur le trône pour pouvoir amnistier sans danger les ministres de Charles X, et surtout depuis l’avènement du ministère du 29 octobre (Guizot, Soult, Duchâtel) en 1840, ministère appuyé par une |33 forte majorité de la Chambre et qui fut salué par tous les gouvernements de l’Europe comme un gage certain du retour de la France à la politique de la réaction, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, en même temps que de l’inféodation définitive du pays légal ou bourgeois à la dynastie d’Orléans, tout espoir de renversement sembla perdu. Les agitations politiques qui avaient tourmenté la première moitié de ce règne cessèrent tout d’un coup, et l’opinion publique, naguère si orageuse, était retombée dans un calme plat. On n’entendit plus parler que de chemins de fer, de compagnies transatlantiques, et d’autres affaires industrielles et commerciales. Les républicains continuèrent bien leurs conspirations, mais on eût dit qu’ils ne conspiraient plus que pour leur propre plaisir, tant leurs conspirations paraissaient innocentes. La police de M. Duchâtel, loin de les craindre, semblait les protéger, et au besoin même les provoquer. Quant à l’opposition parlementaire, représentée par des ambitieux inoffensifs comme MM. Thiers, Odilon Barrot, Dufaure, Passy, et tant d’autres, elle avait pris un caractère d’insignifiance et de monotonie désespérantes, ne paraissant, et n’étant plus en effet, qu’une soupape de sûreté dans ce régime, dont elle était ainsi devenue le complément nécessaire. L’idéal de la bourgeoisie moderne était accompli ; la France était devenue raisonnable, bête et ennuyeuse à mourir.

Ce fut l’époque de la première apparition des livres et des idées de Proudhon, qui contenaient en germe — j’en demande bien pardon à M. Louis Blanc, son trop faible rival, ainsi quà |34 M. Marx, son antagoniste jaloux — toute la Révolution sociale, y compris surtout la Commune socialiste, destructive de l’État. Mais ils restèrent ignorés de la majorité des lecteurs ; les journaux radicaux de cette époque, le National, et même la Réforme qui se disait démocrate socialiste, mais qui l’était à la manière de M. Louis Blanc, se gardèrent bien d’en dire un mot soit de louange, soit même de blâme. Il y eut contre Proudhon, de la part des représentants officieux du républicanisme, comme une conspiration du silence.

Ce fut aussi l’époque des leçons éloquentes, mais stériles, de MM. Michelet et Quinet au Collège de France, dernière efflorescence d’un idéalisme sans doute plein d’aspirations généreuses, mais désormais condamné pour impuissance. Ils essayèrent un non-sens, prétendant établir la liberté, l’égalité et la fraternité des hommes sur les bases de la propriété, de l’État et du culte divin : Dieu, la propriété et l’État nous sont restés, mais en fait de liberté, d’égalité et de fraternité nous n’avons que celles que nous donnent aujourd’hui Berlin, Saint-Pétersbourg et Versailles.

D’ailleurs toutes ces théories n’occupèrent qu’une très infime minorité de la France. L’immense majorité des lecteurs ne s’en embarrassait guère, se contentant des interminables romans d’Eugène Sue et d’Alexandre Dumas qui remplissaient les feuilletons des grands journaux, le Constitutionnel, les Débats et la Presse.

Ce fut l’époque surtout où fut inauguré, sur une échelle très large, le commerce des consciences. Louis-Philippe, Duchâtel et Guizot achetèrent et payèrent le libéralisme légal et conservateur de la France, comme plus tard le comte de Cavour |35 acheta et paya l’unité italienne. Ce que l’on appelait alors le pays légal, en France, offrait en effet une ressemblance remarquable avec ce qui en Italie, aujourd’hui, s’appelle la Consorteria. C’est un ramassis de gens privilégiés et très intéressés qui se sont vendus ou qui ne demandent pas mieux que de se vendre, et qui ont transformé leur Parlement national en une Bourse, où ils vendent journellement leur pays en gros et en détail. Le patriotisme se manifeste alors par des transactions commerciales, naturellement désastreuses pour le pays, mais très avantageuses pour les individus qui sont en état d’exercer ce commerce. Cela simplifie beaucoup la science politique, l’habileté gouvernementale se réduisant désormais à savoir choisir, parmi cette foule de consciences qui se présentent au marché, précisément celles dont l’acquisition est le plus profitable. On sait que Louis-Philippe usa largement de cet excellent moyen de gouvernement.

Aussi le légitimisme, d’abord si farouche et si fier, de la noblesse provinciale de France se fondit-il ostensiblement, pendant la seconde moitié de son règne, sous l’action délétère de ce moyen irrésistible. D’ailleurs la politique de ce roi parvenu, issu d’une révolution, s’était considérablement transformée et avait fini par prendre, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, un caractère franchement rétrograde, tout à fait consolant pour les défenseurs de l’autel et du trône ; car en même temps qu’il brisait son alliance libérale avec l’Angleterre, et s’efforçait de gagner le pardon, l’amnistie, les bonnes grâces des trois puissances despotiques du Nord, en leur prouvant qu’il était animé de sentiments et de tendances non moins despotiques que les leurs, |35 ce qu’il leur démontra en effet en s’alliant avec elles dans l’affaire du Sonderbund[4], le gouvernement de Louis-Philippe fit des efforts inimaginables pour se réconcilier avec l’Église et avec la noblesse de France. En prenant le parti des Jésuites contre les radicaux de la Suisse, il avait fait un grand pas dans cette voie. L’Église lui sourit, et la noblesse de France, toujours obéissante à l’Église, et fatiguée d’ailleurs de se dévouer toujours sans profit et sans espérance de succès à son roi légitime, dont le rétablissement sur le trône de ses pères semblait désormais impossible, condescendit enfin à se laisser gagner par le roi parvenu. Au reste, sa transformation économique et sociale s’était faite avant même que ce marché politique n’eût été conclu. Par ses alliances matrimoniales, aussi bien que par toutes les conditions matérielles de son existence nouvelle, elle était déjà devenue, sans s’en douter elle-même, toute bourgeoise. Son orgueil de caste, sa loyauté chevaleresque et sa fidélité au malheur n’étaient plus que des phrases insipides, ridicules, dans lesquelles elle avait perdu elle-même toute confiance, et auxquelles elle ne pouvait pas raisonnablement sacrifier plus longtemps les intérêts sérieux de l’ambition et de la cupidité. De toutes ses attaches passées, elle n’en a donc conservé qu’une seule : celle qui, fondée sur son grossier égoïsme et sur son ignorance stupide, la lie indissolublement à l’Église et en fait l’esclave de Rome. C’est aussi l’unique point qui sépare sérieusement à cette heure la bourgeoisie rurale et la bourgeoisie des villes.

|37 Depuis 1848, la bourgeoisie rurale constitue proprement ce qu’on appelle aujourd’hui en France le grand parti de l’ordre. La bourgeoisie des villes ayant abdiqué par lâcheté, elle n’en est plus que l’appendice et comme l’alliée forcée, traînée à la remorque par ces braves gentilshommes campagnards, ces vrais chevaliers et sauveurs de l’ordre social en France, doublés de soldats de Bonaparte, et saintement inspirés et dirigés par les prêtres.

Le parti de l’ordre ! Quel est l’honnête homme qui, après les trahisons, les tueries et les déportations en masse de Juin et de Décembre ; après l’ignoble abandon de cette malheureuse France aux Prussiens, par presque tous les propriétaires ruraux et citadins de la France ; après les derniers massacres surtout, horribles, atroces et uniques dans l’histoire, lâchement exécutés à Paris et à Versailles par une soldatesque effrénée, et froidement commandés, au nom de la France, par l’Assemblée nationale et par le gouvernement républicain de Versailles ; après tant de crimes entassés, pendant plus de vingt ans, par les représentants de la vertu et de la piété officielles, de la légalité, de la liberté sage, du désintéressement officiel, et du droit des plus forts, en France, aussi bien que dans tous les autres pays de l’Europe ; qui pourra prononcer ces mots : Parti de l’ordre, qui résument désormais toutes les turpitudes dont des hommes corrompus par le privilège et animés par d’ignobles passions |38 sont capables, sans éprouver un frémissement d’horreur, de colère, de dégoût.

L’ordre ainsi entendu, c’est la bestialité menaçante, au besoin hypocrite, mais toujours implacable, c’est le mensonge éhonté, c’est l’infâme trahison, c’est la lâcheté, c’est la cruauté, c’est le crime cyniquement triomphant ; c’est la vertu, la loyauté et l’intelligence de ces excellents gentilshommes de campagne donnant la main à l’humanité du sabre et au désintéressement patriotique de la Bourse, et s’alliant, sous les auspices de la sainte Église, à la sincérité politique et religieuse des hommes d’État et des prêtres pour la plus grande gloire de Dieu, pour la plus grande puissance de l’État, pour la plus grande prospérité matérielle et temporelle des classes privilégiées et pour le salut éternel des peuples ; c’est la négation la plus insolente de tout ce qui donne un sens intellectuel et moral à l’histoire ; c’est un soufflet donné par un tas de brigands hypocrites et repus à l’humanité tout entière ; c’est la résurrection des grands monstres et des grands massacreurs du seizième et du dix-septième siècles ; que dis-je ? c’est Torquemada, c’est Philippe II, c’est le duc d’Albe, c’est Ferdinand d’Autriche avec ses Wallenstein et ses Tilly ; c’est Marie Tudor, la reine sanguinaire, c’est Catherine de Médicis, l’infâme intrigante florentine, ce sont les Guises |39 de France, les massacreurs de la Saint-Barthélemy, c’est Louis XIV, c’est la Maintenon, c’est Louvois le sinistre, que nous voyons surpassés par nos empereurs de Russie, d’Allemagne et de France, et par leurs Mouravief, leurs Haynau, leurs Radetzki, leurs Schwartzenberg, leurs Bismarck, leurs Moltke, par les Mac-Mahon, les Ducrot, les Galiffet, les Changarnier, les Bazaine, les Trochu, les Vinoy, par les Eugénie, les Palikao, les Picard, les Favre, le Thiers. L’ordre, personnifié à cette heure par cet abominable petit vieillard, l’intrigant de tous les régimes, l’ambitieux toujours impuissant pour le bien, mais, hélas ! trop puissant pour le mal, celui qui fut l’un des principaux créateurs du second Empire, comme on sait, et qui, se posant aujourd’hui comme le sauveur de la France, vient de dépasser en fureur homicide tous les massacreurs présents et passés de l’histoire, — l’ordre, c’est la férocité de l’armée française faisant oublier toutes les horreurs commises par les armées de Guillaume Ier sur le territoire de la France ; c’est la turpitude de l’Assemblée de Versailles faisant pardonner toutes les ignominies des Assemblées législatives de Napoléon III ; c’est le fantôme divin, l’antique vampire, le buveur du sang des peuples, le tourmenteur de l’humanité, et qu’aujourd’hui la science et le bon sens populaire ont réduit à l’état de banqueroutier céleste, qui tend encore une fois sa main malfaisante, mais fort heureusement devenue impuissante, pour couvrir de sa protection tous les bourreaux de la terre. L’ordre, c’est un cloaque où toutes les impuretés d’une civilisation que ses propres contradictions, ses propres iniquités, sa propre dissolution et putréfaction condamnent à mourir, viennent se confondre, dans une conspiration dernière contre l’inévitable émancipation du monde humain.

Avons-nous raison de crier : À bas l’ordre ! à bas |40 cet ordre politique, autoritaire, stupide, hypocrite, brutal, despotique et divin ! Et vive la Révolution sociale qui doit nous en délivrer, pour fonder sur ses ruines l’ordre de l’humanité régénérée, rendue à elle-même et constituée librement ?

Il faudrait être un ennemi de l’humanité pour le nier. Malheureusement, ses ennemis sont nombreux, et à cette heure ce sont eux, encore une fois, qui triomphent. Mais tout vient à point à qui sait patienter, persévérer, travailler ardemment, et attendre. Nous aurons la revanche.

En attendant cette revanche, continuons nos études historiques sur le développement du parti de l’ordre en France.

Produit du suffrage universel, il se manifesta pour la première fois, dans son vrai caractère, en 1848, et notamment après les journées de Juin. On sait qu’au lendemain de la révolution de Février, il se passa en France un fait très singulier. Il n’y avait plus de partisans de la monarchie, tous étaient devenus des républicains dévoués et zélés. Les hommes les plus rétrogrades, les plus compromis et les plus tarés dans le service de la réaction monarchique, de la police et de la répression militaire, jurèrent que le fond de leur pensée avait toujours été républicain. Depuis M. Émile de Girardin jusqu’au maréchal Bugeaud, sans oublier le marquis de la Rochejaquelein, ce représentant si chevaleresque de la loyauté vendéenne, devenu plus tard sénateur de l’Empire, même jusqu’aux généraux aides de camp du roi si honteusement expulsé, tous offrirent leurs |41 services à la République. M. Émile de Girardin lui apporta généreusement « une idée par jour », et M. Thiers prononça le mot devenu si français : « La République est ce qui nous divise le moins » ; ce qui n’empêcha naturellement ni l’un ni l’autre, plus tard, d’unir leurs intrigues contre cette forme de gouvernement et de conspirer pour la présidence de Louis Bonaparte. L’Église elle-même bénit la République ; que dis-je ? elle en célébra le triomphe comme sa propre victoire : « La doctrine chrétienne n’était-elle pas celle de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, et le Christ ne fut-il pas l’ami du peuple et le premier révolutionnaire du monde ! » Voilà ce qui fut proclamé, non pas par quelques philosophes hérétiques et audacieux de l’école de Lamennais et de Bûchez, mais dans toutes les églises, par les prêtres ; et les prêtres partout, portant le crucifix à l’encontre du drapeau rouge, symbole de l’émancipation populaire, bénirent les arbres de liberté. Les élèves de l’École polytechnique, les étudiants en sciences morales, en philosophie, en philologie, en histoire et en droit, y compris les auditeurs enthousiastes de MM. Michelet et Quinet, tous également abêtis par un idéalisme malsain, plein d’incongruités métaphysiques et d’équivoques pratiques, — nourriture intellectuelle d’ailleurs tout à fait convenable pour de jeunes bourgeois, la vérité pure, les déductions sévères de la science n’étant pas trop digestives pour cette classe, — en pleurèrent d’émotion et de joie. Seules, les vieilles douairières du faubourg Saint-Germain branlèrent leurs têtes, protestant contre cette réconciliation monstrueuse de la croix avec le drapeau de la Révolution. |42 Les Jésuites eurent beau leur expliquer que ce n’était rien qu’une feinte salutaire, elles n’y virent qu’un sacrilège. Elles eurent mille fois raison, et seules, dans le camp de la ci-devant réaction, elles restèrent honnêtes et imperturbablement bêtes.

C’est au milieu d’un enthousiasme universel pour la République que l’Assemblée constituante de 1848, issue du suffrage universel, fut nommée. Sur toute la surface de la France, aucun candidat ne se présenta à ses électeurs comme partisan de la monarchie ; tous s’offrirent et tous furent élus au nom de la République. Aussi la proclamation immédiate de la République par cette Assemblée fut-elle faite d’emblée. Comment la réaction monarchiste la plus acharnée, la plus fanatique et la plus cruelle que la France ait vue put-elle en sortir bientôt après ?

Cette contradiction apparente s’explique facilement. Grâce au suffrage universel, qui donne, sous le rapport du nombre, un avantage si marqué aux campagnes sur les villes, la grande majorité de l’Assemblée constituante avait été prise dans cette bourgeoisie rurale dont nous venons d’étudier le caractère, les sentiments, l’esprit et les mœurs. On conçoit qu’elle n’était rien moins que libérale et qu’elle ne pouvait pas être républicaine. Pourquoi donc s’était-elle présentée comme telle à ses électeurs, et pourquoi commença-t-elle par proclamer la République ? Ceci s’explique encore par deux raisons : la première, c’est qu’elle avait été ahurie, aussi bien que le clergé de France, son directeur spirituel et temporel, par les événements de Paris. Aujourd’hui même, après la défaite de la Commune, Paris reste encore une grande puissance. En 1848, il |43 l’était beaucoup plus. On peut dire que depuis Richelieu et depuis Louis XIV surtout, toute l’histoire de France s’était faite à Paris. Ce ne fut qu’en 1848 que commença la réaction active de la province contre Paris, car jusque-là Paris, soit dans le sens de la Révolution, soit dans celui de la réaction, décida toujours du sort de la France, aveuglément obéi par la province qui le jalousait, qui le détestait même autant qu’elle le redoutait, mais qui ne se sentait pas la force de lui résister. Paris ayant proclamé la République en 1848, la province, quoique monarchiste jusqu’aux os, n’osa pas se prononcer en faveur de la monarchie. Elle envoya donc à Paris, comme députés à l’Assemblée constituante, des gentilshommes campagnards qui avaient été nourris dans la haine de la République, comme elle-même, mais qui, également intimidés et déconcertés par le triomphe de la République à Paris, s’étaient présentés à leurs électeurs comme des partisans convaincus de cette forme de gouvernement.

La seconde raison fut l’impulsion unanime que lui avait donnée le clergé, qui déjà alors, quoique bien moins qu’aujourd’hui, dominait la province. Quiconque a vécu dans ce temps se souvient de l’unanimité hypocrite de l’Église en faveur de la République. Cette unanimité s’explique par un mot d’ordre parti de Rome et aveuglément obéi par tous les prêtres de France, depuis les cardinaux et les évêques jusqu’aux plus humbles desservants des pauvres églises des campagnes.

|44 La Rome jésuitique et papale est une monstrueuse araignée qui est éternellement occupée à réparer les déchirures, faites par des événements qu’elle n’a jamais la faculté de prévoir, dans la trame qu’elle ourdit sans cesse, espérant qu’elle pourra s’en servir un jour pour étouffer complètement l’intelligence et la liberté du monde. Elle nourrit encore aujourd’hui cet espoir, parce qu’à côté d’une érudition profonde, d’un esprit raffiné et subtil comme le poison du serpent, d’une habileté et d’un machiavélisme formés par la pratique non interrompue de quatorze siècles au moins, elle est douée d’une naïveté incomparable, stupide, produit de son immense infatuation d’elle-même et de son ignorance grossière des idées, des sentiments, des intérêts de l’époque actuelle, et de la puissance intellectuelle et vitale qui, inhérente à l’humaine société, pousse fatalement celle-ci, malgré tous les obstacles, à renverser toutes les institutions anciennes, religieuses, politiques et juridiques, et à fonder sur toutes ces ruines un ordre social nouveau. Rome ne comprend et ne comprendra jamais rien à tout cela, parce qu’elle s’est tellement identifiée avec l’idéalisme chrétien, — dont, n’en déplaise aux protestants et aux métaphysiciens, n’en déplaise aussi au fondateur de la soi-disant nouvelle religion du progrès, le vénérable Mazzini, elle reste toujours la réalisation la plus logique et la plus complète, — que, condamnée à mourir avec lui, elle ne peut voir, ni même imaginer, rien au delà. Il lui paraît qu’au delà de ce monde qui est le sien, et qui constitue proprement tout son être, il ne peut y avoir que la mort. Comme ces vieillards du moyen âge qui, dit-on, s’efforçaient d’éterniser leur vie propre en s’infusant le sang des jeunes gens qu’ils |45 tuaient. Rome n’est pas seulement le dupeur de tout le monde, elle est la dupe d’elle-même. Elle ne trompe pas seulement, elle se trompe. Voilà son incurable sottise. Elle consiste dans cette prétention d’éterniser son existence, et cela à une époque où tout le monde prévoit déjà sa fin prochaine, ses Syllabus et sa proclamation du dogme de l’infaillibilité papale étant une preuve évidente de démence et d’incompatibilité absolue avec les conditions les plus fondamentales de la société moderne ; c’est la démence du désespoir, ce sont les dernières convulsions du mourant qui se raidit contre la mort.

En 1848, Rome n’était pas encore arrivée à ce point. Les événements qui avaient précédé cette époque : la révolution bourgeoise de 1830 et la chute de l’ultramontanisme qui en avait été la conséquence naturelle, la défaite éclatante des Jésuites en Suisse, le dévergondage libéral de Pie IX et la haine manifestée par ce pape contre ces champions de l’Église durant toute la première année de son règne, enfin la révolution républicaine de Février elle-même, n’étaient point de nature à inspirer au gouvernement suprême de l’Église, dirigé exclusivement, comme on sait, depuis la fin du dix-huitième siècle, par la Société de Jésus, une confiance insensée en lui-même. Tous ces événements lui commandaient au contraire beaucoup de modération et beaucoup de prudence. Ce n’est qu’après les succès inespérés que l’Église obtint en France, sous le second Empire et grâce à la connivence intéressée de Napoléon III, qu’encouragée outre mesure par des victoires éphémères et faciles, elle a eu la sottise de manifester au monde ébahi ses prétentions monstrueuses, s’assassinant elle-même par une dernière débauche de vieillard, ce qui prouve que, chez elle, la folie qui lui fait croire en l’éternité de son existence est devenue plus forte que cette haute raison séculaire, et pratique, qui lui avait permis de la préserver jusqu’ici ; ce qui prouve aussi qu’elle est bien condamnée |47 à mourir bientôt.

En 1848, l’Église de Rome était encore très sage. Elle avait précisément cette sagesse égoïste des vieillards qui consiste à prolonger leur vie quand même, malgré tout, au détriment du monde qui les entoure, et en faisant même servir à ce but les événements, les circonstances et les choses qui lui paraissent le plus complètement opposés. De cette manière, loin de sacrifier l’intérêt positif du présent au fantôme de l’éternité, ils emploient toute l’énergie qui leur reste à s’assurer du lendemain, laissant au surlendemain le soin des jours à venir, et s’efforçant seulement à prolonger leur existence inutile et malfaisante aussi longtemps que possible. Au lieu d’effrayer le monde par la menace de leur éternité et par les manifestations de leur puissance apparente ou réelle, et pour désarmer la jeunesse ennuyée et paralysée par leur trop longue existence, ils font montre de leur faiblesse et semblent promettre chaque jour de mourir. C’est un moyen dont Napoléon III s’est servi, pendant plus de vingt ans, avec beaucoup de succès.

À la révolution démocratique et républicaine de 1848, la Rome jésuitique et papale prit bien garde de répondre par un Syllabus ou par la déclaration de l’infaillibilité de son chef. Elle fit beaucoup mieux, elle se proclama démocratique et républicaine, sinon pour l’Italie, au moins pour la France. Elle accepta pour le Christ crucifié, comme couronne, le bonnet rouge du Jacobin. Elle ne se souciait nullement de tomber avec cette monarchie qui, pendant des siècles, avait été pour elle plus qu’une alliée, une servante dévouée et fidèle : elle bénit la République, sachant d’ailleurs fort bien que ses bénédictions ne portaient plus bonheur à personne. Elle comprit, avec beaucoup de clairvoyance, que cette évolution non seulement était inévitable, mais qu’elle lui était encore salutaire dans ce sens, que la République, — après avoir balayé les institutions soi-disant libérales, équivoques, |47 du régime bourgeois, et renversé la domination des villes sur les campagnes, empêchée d’ailleurs elle-même de s’organiser et de s’asseoir solidement, par l’opposition de ces mêmes campagnes qui obéissaient à la direction à peu près absolue du clergé, — devait infailliblement aboutir au seul régime qui puisse réellement convenir à l’Église, au régime du pur despotisme, soit sous la forme de la monarchie légitime, soit sous celle d’une franche dictature militaire. Les événements qui suivirent ont prouvé que les calculs de l’Église n’avaient été que trop justes.

La conduite des députés campagnards dans l’Assemblée constituante, ouverte le 4 mai 1848, malgré qu’ils y formassent une majorité incontestable, fut d’abord excessivement réservée et modeste. Paris leur imposait beaucoup, il les intimidait. Ces bons gentilshommes de province s’y trouvaient complètement dépaysés : ils se sentirent très ignorants et très bêtes en présence de tous ces brillants avocats, leurs collègues, qu’ils n’avaient connus jusqu’alors que de nom et qui les écrasaient maintenant de leur faconde superbe. D’ailleurs le peuple de Paris, ce prolétariat indomptable qui avait renversé tant de trônes, leur faisait horriblement peur. Plusieurs avaient fait leur testament avant de se lancer dans ce gouffre où ils ne virent d’abord autour d’eux que périls et embûches. N’étaient-ils point chaque jour exposés à quelque nouveau soulèvement de cette terrible population de Paris qui, |48 dans ses débordements révolutionnaires, ne respecte rien, n’épargne rien et ne s’arrête devant rien ?

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(Le manuscrit s’interrompt ici.)

  1. « Raison d’être » signifie ici : ce qui permet à une chose de continuer à exister. — J. G.
  2. Ce sont les articles intitules les Endormeurs, dans les n° 23 à 27 de l’Égalité (26 juin-24 juillet 1869). — J. G.
  3. Les majorats, supprimés lors de la Révolution par l’Assemblée constituante, furent rétablis, non par les Bourbons, mais par Napoléon en 1806. La Restauration les conserva. La monarchie de Juillet n’abolit pas les majorats existants, mais défendit d’en constituer de nouveaux. — J. G.
  4. On appelle le Sonderbund la ligue séparatiste des sept cantons suisses qui soutenaient les Jésuites, et qui provoqua en 1847 une guerre civile dans laquelle les « sonderbundiens » eurent l’appui du ministère Guizot. — J. G.