100%.png

Bakounine/Œuvres/TomeV/Aux citoyens rédacteurs du Réveil

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres - Tome V.
LETTRE AUX CITOYENS DU RÉVEIL


LETTRE
AU JOURNAL LE RÉVEIL
À PARIS


|1 Aux citoyens rédacteurs du RÉVEIL


Messieurs,

Un Juif allemand que j’ai à peine entrevu deux fois dans ma vie vient de publier contre moi, dans le numéro du 2 octobre de votre journal, un article signé Maurice Hess, et dont chaque parole est un mensonge effronté ou une odieuse calomnie.

Qu’un Maurice Hess calomnie, cela ne m’étonne pas du tout. Mais ce qui a le droit de me surprendre, c’est qu’un journal comme le vôtre, Messieurs, se fasse l’organe de cette calomnie. Je conçois que vous réprouviez, de votre point de vue, mes idées. Vous êtes des révolutionnaires politiques avant tout. Je suis avant tout socialiste ; et, convaincu que la demi-vérité est aussi illogique en théorie que funeste en pratique, convaincu surtout qu’aujourd’hui, en vue des événements qui se préparent, chacun a le devoir de dire franchement ce qu’il pense, ce qu’il veut, ce qu’il est, je pousse les principes du socialisme révolutionnaire jusqu’à leurs dernières conséquences.

Vous avez le droit d’attaquer énergiquement mes principes, mais non celui de calomnier ma personne, et je ne pense pas que vous en ayez eu l’intention. Vous laisserez cette triste besogne à ces journaux allemands qui, rédigés pour la plupart par des Juifs allemands, se sont fait des attaques personnelles les plus odieuses, les plus stupides, les plus sales, leur gagne-pain et une occupation quotidienne.

Messieurs les rédacteurs, vous êtes des hommes politiques trop honnêtes, trop sérieux, pour ne pas avoir compris dès l’abord le vrai sens et toute la portée de l’article que vous avez cru devoir insérer dans votre |2 journal. Hommes d’honneur, vous vous êtes érigés en tribunal d’honneur, et vous avez sans doute compris qu’en publiant cet article, vous avez assumé, vis-à-vis du public et de moi, un double devoir : celui de publier ma réponse, et d’exiger surtout de mon misérable calomniateur qu’il appuie par des preuves, par des faits, ses vilaines accusations contre moi.

Je vais répondre. Mais d’abord, permettez-moi, Messieurs, de vous expliquer la position toute particulière dans laquelle je me trouve vis-à-vis des Juifs du journalisme allemand en général et de M. Maurice Hess en particulier. Cette explication me paraît absolument nécessaire.

Je commence par vous prier de croire que je ne suis aucunement l’ennemi ni le détracteur des Juifs. Tout cannibale qu’on veut bien me supposer, je ne pousse pas la barbarie à ce point, et je vous assure qu’à mes yeux toutes les nations se valent. Chacune d’ailleurs est un produit ethnographiquement historique, et n’est par conséquent pas responsable ni de ses défauts, ni de ses mérites.

C’est ainsi qu’on pourrait observer, par rapport aux Juifs modernes, que leur nature se prête peu au franc socialisme. Leur histoire, bien avant l’ère chrétienne, leur a imprimé une tendance essentiellement mercantile et bourgeoise, ce qui fait que, considérés comme nation, ils sont par excellence les exploiteurs du travail d’autrui, et ils ont une horreur et une crainte naturelles des masses populaires, qu’ils méprisent d’ailleurs, soit ostensiblement, soit en secret. L’habitude de l’exploitation, tout en développant l’intelligence des exploiteurs, lui donne une direction exclusive, funeste, et toute contraire aux intérêts aussi bien qu’aux instincts du prolétariat.

Je sais bien qu’en disant avec cette franchise ma pensée intime sur les Juifs, je m’expose à d’énormes dangers. Bien des personnes la partagent, mais très peu osent publiquement l’exprimer, car la secte juive, |3 bien plus formidable que celle des Jésuites catholiques et protestants, constitue aujourd’hui en Europe une véritable puissance. Elle règne despotiquement dans le commerce, dans la banque, et elle a envahi les trois quarts du journalisme allemand et une partie très considérable du journalisme des autres pays. Malheur donc à celui qui aura la maladresse de lui déplaire !

J’aurais bien voulu éviter ce malheur ; mais, puisque la chose est faite, profitant des avantages de cette position désagréable, j’oserai dire toute la vérité.

Ne pensez pas, Messieurs, que j’enveloppe tous les Juifs dans une même condamnation. Ce serait une injustice et une folie. L’histoire nous prouve que souvent un milieu politique et social produit tout le contraire de sa propre nature, et comme une protestation énergique contre lui-même. C’est ainsi que nous voyons se manifester aujourd’hui au sein de la démocratie américaine des tendances singulièrement passionnées vers l’impérialisme. C’est ainsi que le judaïsme avait produit dans son temps les Jésus-Christ, les saint Paul, les Spinoza, et qu’aujourd’hui même il a donné naissance aux deux socialistes les plus éminents de nos jours : Marx et Lassalle.

Je n’ai pas besoin de vous apprendre, Messieurs, ce que ces deux hommes ont fait et ce que l’un d’eux continue de faire pour le développement et pour la propagande de l’idée sociale, Marx est considéré avec raison comme l’un des principaux fondateurs de l’Association internationale des travailleurs.

Mais à côté de ces deux Juifs géants, il y avait et il y a une foule de Juifs pygmées ; M. Maurice Hess est du nombre. Ceux-là ne s’illuminent que de la lumière qu’ils empruntent à leurs maîtres, ne vivent que des bribes de leur pensée qu’ils revendent en détail. Perdus derrière les coulisses du journalisme allemand, ils le dirigent collectivement, et l’ont transformé en une arène où les misérables combats des |4 vanités littéraires se mêlent à l’injure et aux personnalités les plus dégoûtantes. Privés de tout sens moral et de toute dignité personnelle, ils cherchent leur esprit dans la boue, et se sont fait de la calomnie un amusement quotidien, un passe-temps.

Tel est le guêpier, Messieurs, dont j’ai eu l’infortune d’attirer sur moi les fureurs. Comment l’ai-je fait ? Par quel acte malencontreux ai-je mérité cette disgrâce ? Je l’ignore. Tout ce que je puis vous dire, c’est que je ne suis pas le seul, c’est toute l’émigration russe, c’est, après moi, mon ami Alexandre Herzen surtout qui est l’objet de leurs attaques furibondes : j’en conclus que ces attaques ne s’adressent pas tant aux personnes qu’à la nationalité, et qu’il suffit d’être Russe pour mériter leurs insultes.

Que leur ont fait les Russes ? Je conçois qu’on déteste le gouvernement russe, l’Empire de toutes les Russies, car en effet il n’y a jamais eu au monde ni de gouvernement ni d’empire plus détestables. Je l’ai d’ailleurs plusieurs fois répété : l’Empire russe ne paraît si infâme et n’est en réalité si brutal que parce qu’il fait avec une cynique franchise ce que tous les autres États font hypocritement. « En Europe, — ai-je ajouté dans mon discours au Congrès de Berne (septembre 1868), il n’y a d’États vertueux que les États impuissants ; et encore sont-ils bien criminels dans leurs rêves ! » Tous les États actuellement existants, fondés exclusivement sur l’exploitation systématique et réglée du travail populaire par les classes économiquement et politiquement privilégiées, ont pour base la violence et pour but unique l’agrandissement de leur puissance au détriment des peuples voisins et par tous les moyens possibles. C’est pourquoi je conclus à la nécessité de l’abolition de tous les États, comme condition absolue de l’établissement de la justice et de la paix dans le monde.

Mais tout en reconnaissant que tous les États se valent au fond, parce que tous ne respirent qu’injustice, rapine et violence, je ne fais aucune difficulté d’admettre que de tous les États existants, l’Empire russe est le plus détestable, et qu’on ne saurait rendre de plus grand service à l’humanité tout |5 entière qu’en le détruisant au plus vite. Ceci accordé, peut-on rendre les populations russes solidaires de la politique de cet Empire, dont elles sont, les premières, les victimes ?

N’est-ce pas une criante injustice, un non-sens ? À ce compte, il faudrait rendre responsable le peuple français de tous les crimes commis par ses gouvernements ; et, les États germaniques ayant été de tout temps les soutiens les plus zélés, les plus fermes, de tous les despotismes et de toutes les iniquités politiques en Europe, il faudrait déclarer que l’existence même du peuple allemand est incompatible avec celle de la justice et de la liberté dans le monde ! — Mais, dira-t-on, le peuple français et le peuple allemand sont des peuples civilisés, tandis que les Russes ne sont qu’un peuple barbare. — Soit ; mais l’esclave civilisé qui devient un instrument entre les mains des despotes n’est-il pas mille fois pire que l’esclave barbare ? Ce dernier laisse encore espérer qu’en se civilisant il pourra conquérir la liberté. Mais que peut-on espérer du premier ?

Le peuple russe, dit-on, est un danger permanent pour la civilisation et pour l’indépendance de l’Europe. Impatient et sauvage, il n’attend que l’heure propice où il pourra fondre sur elle pour la dévaster et pour la conquérir. C’est encore un mensonge, qui dénote, sinon beaucoup de mauvaise foi, du moins une grande ignorance, et probablement l’une et l’autre en même temps. J’ai prouvé, l’histoire et la statistique à la main, que jamais les peuples russes ne se sont portés de leur mouvement propre vers l’Occident, — chose, par exemple, que les peuples allemands ne pourraient pas dire d’eux-mêmes par rapport à l’Orient, car toute la Prusse, une partie du royaume de Saxe, et la plus grande partie de l’Empire d’Autriche, ne se sont formées, comme on sait, que par l’envahissement des races slave et italienne par la race allemande.

Mais les Russes ont conquis et asservi la Pologne ? — Et qui les y a appelés ? N’étaient-ce pas les Prussiens et les Autrichiens ? Le roi philosophe Frédéric II de Prusse et la pieuse Marie-Thérèse d’Autriche n’ont-ils pas partagé le gâteau avec notre grande dévergondée Catherine II, qui par sa naissance aussi bien que par toutes ses traditions politiques était une Allemande aussi ?

|6 Mais les Russes continuent d’ensanglanter et torturer la Pologne ? — Ah ! sans doute, d’horribles crimes s’y commettent par des mains russes, et allemandes aussi, servant les unes comme les autres le gouvernement des tsars. Et nul plus que nous ne maudit ces criminels et ces crimes ! Mais croyez-vous, Messieurs, que le gouvernement autrichien et ses agents militaires et civils n’auraient pas fait, dans les mêmes circonstances, absolument la même chose ? Rappelez-vous donc ce qu’ils ont fait en 1849 en Italie, en Hongrie.

Mais aujourd’hui, répond-on, ce gouvernement s’est transformé, réformé, humanisé, il est devenu libéral. C’est-à-dire qu’il est devenu relativement impuissant, et il faudrait être bien naïf vraiment pour s’imaginer que si des circonstances nouvelles lui rendaient son ancienne puissance, il ne reviendrait pas immédiatement à toutes ses habitudes traditionnelles. Et que pensez-vous du grand ministre prussien le comte de Bismarck, et de cette armée et de cette administration prussiennes, qui, après avoir inspiré la nouvelle politique du cabinet de Saint-Pétersbourg en Pologne, se sont faits gratuitement les pourvoyeurs de ses bourreaux, les Mouravief et autres, auxquels ils ont livré tant de victimes polonaises ? — Pour constater enfin le degré de la civilisation politique et du respect de l’humanité dans les pays les plus civilisés en Europe, rappelons-nous les crimes commis, à Paris, par la bourgeoisie d’abord et par la soldatesque plus tard, en Juin et en Décembre [1].

Mais, répétera-t-on encore une fois, les autres peuples se sont assis, ils ont trouvé leurs limites naturelles, tandis que le peuple russe, se trouvant encore à l’état de barbarie, menace d’envahir l’Europe. — Et encore une fois je répète : C’est un mensonge qui dénote ignorance et mauvaise foi. Le mouvement naturel des peuples russes les a toujours poussés vers l’Orient, jamais vers l’Occident, et ce n’est que l’organisation despotique et tout artificielle d’un État qui, par son esprit, est tartare et allemand, mais nullement russe, et qui s’est fait un marchepied de ces peuples, c’est elle qui pousse non les masses populaires, — elle en serait incapable, — mais les armées, organisées et disciplinées selon la méthode allemande, à la |7 conquête de l’Europe, Donc il faut détruire l’Empire de Russie ? Sans doute, il faut le détruire. Nous ne voulons et nous ne demandons que cela.

Mais voilà que les journaux allemands se prennent tout à coup d’une grande tendresse pour ce gouvernement, pour cet empire qu’ils maudissaient tout à l’heure. « Ce gouvernement, disent-ils, c’est encore ce qu’il y a de plus civilisé en Russie, Une fois lui détruit, qu’y restera-t-il ? La barbarie des peuples sauvages. »

Ou je ne m’y connais plus du tout, ou c’est bien là le cri désespéré de la bourgeoisie en détresse.

« La révolution russe, ajoutent-ils, et les projets révolutionnaires des communistes russes, sont encore plus dangereux que les projets de conquête du gouvernement russe. Ce sera la fin de toute civilisation et de tout ordre public, — la fin du monde. »

Mais qu’est-ce que cela vous fait, bonnes gens, puisqu’il est bien entendu que les peuples russes, une fois délivrés du joug de l’Empire, resteront chez eux et n’auront nulle envie d’aller chez vous ? Et savez- vous pourquoi ils n’auront pas cette envie ? Parce que vos pays sont peuplés et que les nôtres sont relativement déserts. Le peuple russe n’a jamais cherché qu’une chose : la terre, beaucoup de terre ; eh bien, dans le midi et l’est de l’empire, dans la Nouvelle-Russie et au-delà du Volga jusqu’à l’embouchure de l’Amour, il y a des terres immenses, d’une fertilité inouïe, et qui n’ont jamais été défrichées. Ce n’est pas nous qui irons jamais chez vous, mais au contraire c’est bien vous qui ressentirez le besoin de venir chez nous.

Aussi vous promettez-vous bien de nous faire cette visite. N’est-ce pas une de vos habitudes historiques que de visiter ou plutôt d’envahir lentement le monde slave ? Mais vous aimez à faire ces voyages en emportant avec vous votre civilisation et vos mœurs bourgeoises, votre droit romain et votre cher gouvernement allemand régulier, politiquement très despote, il est vrai, mais en même temps économiquement si propice aux développements de la bourgeoisie. Voilà pourquoi, tout en maugréant contre le gouvernement encore plus allemand que tartare de Saint-Pétersbourg, vous |8 craignez tant que nous le détruisions.

Eh bien, Messieurs les bourgeois juifs et allemands, venez en Russie, vous serez les bienvenus. Dans cet immense pays, il y aura de la place pour tout le monde. Mais en venant chez nous, renoncez à l’espoir de nous imposer vos gouvernements réguliers et votre civilisation bourgeoise. Nous n’en voulons pas, et le peu qu’on nous en a importé de chez vous, nous allons le détruire.

Cette haute culture dont les Allemands se prévalent, et que le journalisme allemand nous reproche de ne point respecter, nous la méprisons en effet ; car nous la jugeons par ses œuvres, et elle n’a produit qu’un peuple esclave et une foule de littérateurs et de politiciens pareils à M. Maurice Hess. Nous n’avons plus de respect pour votre civilisation bourgeoise, que nous avions jadis la stupidité d’admirer et qui s’étale aujourd’hui devant nous dans toute sa honteuse impuissance. Oui, s’il n’y avait en Europe, au-dessous de ce monde bourgeois qui pourrit, un prolétariat immense capable de rajeunir et de raviver le monde européen, — un prolétariat qui est presque aussi étranger à votre politique d’État, à votre morale métaphysique et à votre jurisprudence romaine que l’est le peuple russe lui-même, — nous croirions vraiment que la fin de l’Europe a sonné. Mais nous ne le croyons pas, et nous attendons que le soulèvement du prolétariat en Europe donne le signal à l’insurrection populaire en Russie,

Pourtant, si les ouvriers de l’Occident tardent trop longtemps, ce seront les paysans russes qui leur donneront l’exemple. En Russie, la révolution populaire devient de plus en plus imminente, et l’une de ses premières conséquences sera la destruction de l’Empire de toutes les Russies.

Je comprends parfaitement. Messieurs, que toutes ces idées doivent être excessivement désagréables au journalisme allemand. Je lui reconnais le droit de les attaquer avec toute l’énergie possible, mais je ne lui recon |9 nais pas celui de calomnier les personnes.

Voilà déjà bien plus de dix ans que Herzen et moi nous sommes en butte aux plus infâmes calomnies de leur part. Herzen, qui s’est tu jusqu’ici, répondant à ces attaques parle plus profond dédain, finira bien aussi par parler, et il racontera mieux que je ne saurais le faire tous les mensonges dont il a été non la victime, mais l’objet. Je ne répondrai donc que pour moi-même.

C’était en 1851, 1852 ou 1853, — je ne puis bien préciser la date, — j’étais enfermé dans la forteresse de Petropavlovsk à Saint-Pétersbourg, lorsqu’il y eut un meeting à Londres dans lequel des Juifs allemands émigrés prétendirent que je n’étais pas du tout incarcéré, ni privé aucunement de ma liberté ; que je jouissais au contraire, sous la protection du gouvernement russe, dont j’étais le favori bien-aimé, de tous les plaisirs possibles.

En 1861, lorsque, après huit ans de forteresse et quatre ans de Sibérie, je parvins à m’échapper de cette dernière, par l’Amour, — le fleuve, non le dieu, — le Japon, l’Océan Pacifique, la Californie, l’isthme de Panama, New-York, et que je vins en décembre à Londres, je fus salué par une série d’articles dans un petit journal anglais, écrits ou inspirés, comme je l’ai su plus tard de source certaine, par ces mêmes Juifs allemands. Dans ces articles, on osa dire que je n’avais pu m’enfuir qu’avec l’aide du gouvernement russe ; et qu’en me créant la position d’émigré russe et de martyr de la liberté, ce gouvernement m’avait rendu plus capable encore de lui rendre des services, c’est-à-dire de faire le métier d’espion pour son compte.

Lorsque j’eus répondu, dans un autre journal anglais, à l’auteur anonyme de ces articles, que je riposterais à ces infamies non la plume à la main, mais |10 avec ma main sans plume, ce monsieur inconnu, en s’excusant, prétendit qu’il n’avait pas voulu dire du tout que je fusse un espion payé ; mais que j’étais un patriote de l’Empire tellement dévoué que j’avais volontairement encouru les tortures de la prison et de la Sibérie, pour pouvoir mieux servir ensuite la politique de cet Empire.

À de pareilles inepties il n’y avait plus rien à répondre. Ce fut aussi l’avis de l’illustre proscrit italien Mazzini, et celui de mes compatriotes Ogareff et Herzen. Pour me consoler, Mazzini et Herzen me dirent, en même temps, qu’ils avaient été attaqués à peu près de la même manière et fort probablement par les mêmes gens, auxquels ils n’avaient répondu que par un silence méprisant.

En décembre 1863, lorsque je traversai la France et la Suisse pour me rendre en Italie, un petit journal de Bâle, je ne sais plus lequel, publia un article dans lequel il prémunissait contre moi tous les émigrés polonais, prétendant que j’avais entraîné dans l’abîme beaucoup de Polonais, — il n’en nommait aucun, — tout en me sauvant toujours moi-même.

Depuis 1863 jusqu’en 1867, pendant tout mon séjour en Italie, je fus un objet permanent d’attaques toujours calomnieuses de la part de beaucoup de journaux allemands. Très peu de ces articles parvinrent à ma connaissance, — en Italie on lit peu les journaux allemands. J’apprenais seulement qu’on m’avait injurié et calomnié, et, suivant l’exemple de Mazzini et de Herzen, je m’en souciais aussi peu que je me soucie — soit dit par parenthèse — des invectives de la presse russe contre moi.

Plusieurs de mes amis prétendirent et prétendent que mes calomniateurs étaient soudoyés par la diplomatie russe. Ce n’est pas impossible. Je devrais être d’autant plus porté à le croire que je sais pertinemment |11 qu’en 1847, après un discours que j’avais prononcé à Paris contre l’empereur Nicolas dans une assemblée polonaise, et pour lequel M. Guizot m’avait expulsé de France, à la demande du ministre représentant de la Russie, M. Kisseleff, ce dernier avait tâché de répandre dans l’émigration polonaise l’opinion que je n’étais rien qu’un agent du gouvernement russe. Ce gouvernement ne recule naturellement devant aucun moyen. Mais je ne pense pas, pourtant, que ni M. Borkheim, un Juif allemand ami de M. Maurice Hess et qui encore plus que lui s’est fait de la calomnie contre moi un métier, ni M. Maurice Hess, aient jamais eu à démêler quoi que ce soit avec la diplomatie russe. Ils s’inspirent de leur malignité et de leur sottise, voilà tout.

Ce M. Borkheim est un homme singulier, une sorte de maniaque qui déteste tant la Russie et les Russes qu’il a appris le russe. Il l’a appris tant bien que mal, mais assez pour passer pour un savant philologue russe aux yeux de ses compatriotes. Je le connais encore moins que je ne connais M. Maurice Hess, l’ayant rencontré une seule fois, en 1867, au Congrès de la paix à Genève, où on l’a malheureusement empêché de prononcer un discours virulent contre la Russie. Il a imprimé d’ailleurs ce discours sous le titre singulier de Ma Perle devant le Congrès de Genève [2] ; il n’y propose rien de moins que la réconciliation et la coalition de tous les États de l’Europe — sans considération aucune pour la forme de leurs gouvernements et pour leur organisation intérieure — en vue d’une croisade d’extermination contre le peuple russe, un peuple de soixante millions à peu près, qu’il conseille de détruire en grande partie, sauf à refouler le reste derrière l’Oural.

Ce fut bien plus tard que j’appris que ce M. Borkheim, depuis bien des années, s’était fait notre calomniateur principal. Non qu’il fût |12 le seul, — je ne veux pas faire cette injure aux rédacteurs du journalisme allemand, — mais il les a dépassés tant par la sottise que par la vilenie de ses invectives contre nous ; de sorte que M. Maurice Hess — qui en politique comme en socialisme se montre aujourd’hui le disciple ardent et fidèle de l’illustre publiciste allemand M. Armand Gœgg [3], l’Atlas moderne qui porte sur ses épaules le monde bourgeois et le monde ouvrier, et sans nul doute aussi le pilier principal de la non moins célèbre Ligue de la paix et de la liberté, dernièrement illustrée, mais non relevée, par votre grand poète [4] — n’est rien, sous le rapport de la calomnie, qu’un imitateur de son double compatriote M. Borkheim.

En 1868, M. Borkheim nous a attaqués, Herzen et moi, de nouveau dans un journal semi-politique et semi-socialiste, semi-bourgeois et semi-ouvrier, qui se publiait à Leipzig sous le titre de Demokratisches Wochenblatt, et qui, ayant pris récemment celui de Volksstaat, est aujourd’hui l’organe du Parti de la démocratie socialiste de l’Allemagne qui vient de se constituer au Congrès d’Eisenach. Il nous a posé une série de questions, auxquelles j’ai répondu pour mon compte dans mon discours de Berne (septembre 1868), discours dont j’ai l’honneur de vous envoyer un exemplaire.

Du moment que vous vous êtes érigés en tribunal, messieurs, j’ai le droit d’espérer que vous aurez la patience de le lire, et vous jugerez vous-mêmes si un Russe qui parle ainsi peut être soupçonné de servir soit publiquement, soit secrètement les intérêts du gouvernement russe et d’être un partisan du panslavisme.

|13 Mais mes calomniateurs ne se donnent évidemment pas la peine de lire les réponses qu’on leur fait ; et c’est naturel, puisqu’ils ont besoin, non de la vérité, mais de la calomnie.. Il n’est donc pas étonnant que M. Borkheim, avec le front d’airain qui constitue son talent et sa force, ait répété les mêmes attaques contre moi dans une série d’articles qu’il a publiés il y a deux mois à peu près dans la Zukunft, organe de la démocratie allemande, rédigé à Berlin exclusivement par des Juifs.

J’aurais voulu, Messieurs, que l’un de vous eût la patience de lire ces trois ou quatre articles, qui ont été publiés dans ce journal sous le titre de Michael Bakunin. Quant à moi, j’avoue que je n’ai jamais lu rien d’aussi confus, d’aussi odieusement ridicule et stupide, que cette dernière élucubration de M. Borkheim, à côté de laquelle l’article de M. Maurice Hess contre moi pourrait passer pour un modèle de clarté et d’honnêteté. Ce qui m’a fort amusé surtout, c’est que, pour prouver que je suis un panslaviste et un serviteur dévoué de la politique de l’Empire de Russie, M. Borkheim cite une brochure que j’avais publiée à Leipzig vers la fin de 1848, à la veille des derniers tressaillements d’une révolution écrasée en Juin, et déjà aux trois quarts vaincue par le despotisme [5].

S’il pouvait y avoir quelque chose de bien nettement anti-panslaviste et d’anti-russe, dans le sens officiel de ce mot, c’était cette brochure. J’y ai prêché quoi ? La destruction |14 de l’Empire de toutes les Russies, comme la condition essentielle, absolument nécessaire, de l’émancipation de la race slave. J’ai dit aux Slaves : « Malheur à vous si vous comptez sur cette Russie impériale, sur cet Empire, tartare et allemand, mais qui n’a jamais eu rien de slave. Cet Empire vous engloutira, et vous torturera comme il le fait avec la Pologne. » Il est vrai que j’y ai prêché également la destruction de l’Empire d’Autriche et de la monarchie prussienne, et cela peut être un crime impardonnable aux yeux de MM. Borkheim et Hess. Mais que voulez-vous, Messieurs ? je n’éprouve ni sympathie, ni admiration, ni respect pour ces deux grandes puissances, toutes germaniques qu’elles soient d’origine, de tendances et d’esprit. Sous ce rapport comme sous celui de l’adoration qu’on exige de moi pour la civilisation bourgeoise, ma barbarie est incorrigible.

J’ai dit encore aux Slaves : « Méfiez-vous des passions nationales qu’on cherche à ranimer dans vos cœurs. La monarchie autrichienne qui, pendant sa longue carrière, n’a jamais fait autre chose qu’opprimer les nations, vous parle aujourd’hui de vos droits nationaux. Est-ce qu’elle aurait fini par reconnaître ces droits ? Non, elle veut écraser la liberté par la guerre civile des nationalités, elle veut rompre la solidarité révolutionnaire des peuples en les soulevant les uns contre les autres. Donnez donc la main aux démocrates révolutionnaires allemands, hongrois, italiens ; ne haïssez que vos oppresseurs, les classes privilégiées de toutes les nations, mais unissez-vous de cœur et d’action à leurs |15 victimes éternelles, les peuples. »

Telle est la brochure dans laquelle M. Borkheim va chercher des preuves de mon panslavisme. Ce n’est pas ignoble seulement, c’est bête. Mais ce qui est plus ignoble que bête, c’est que, l’ayant sous les yeux, il en a cité des passages naturellement travestis ou tronqués, mais pas un de ces mots par lesquels je stigmatisais et maudissais l’Empire de Russie, en adjurant les Slaves de s’en méfier, — et la brochure en était pleine. Cela vous donne la mesure de l’honnêteté de ces Messieurs.

Ce qu’il y a de remarquable, d’ailleurs, c’est que depuis qu’ils ont commencé cette œuvre de calomnie, il ne leur est jamais arrivé, je ne dis pas de prouver, mais seulement d’énoncer le moindre fait à l’appui de leurs accusations contre moi. Et vous pouvez bien penser que s’ils avaient seulement eu l’ombre d’un fait quelconque, ils n’auraient pas manqué de l’exploiter largement. En l’absence de toute preuve, force leur a donc été d’appuyer tout leur raisonnement sur un argument unique, mais qui leur paraît irrésistible. Cet argument, le voici : « Il est Russe, donc il doit être un agent du gouvernement russe ».

Voilà les gens contre lesquels je dois me défendre, et cela, j’ai bien le droit de le dire, après avoir voué toute ma vie au service de l’émancipation des masses populaires ! Vous comprendrez, Messieurs, que je ne puis avoir d’autre réponse pour eux que le mépris, et au besoin, lorsqu’ils m’ennuieront trop et auront le malheur de se présenter à mes yeux, des soufflets.

Un dernier mot sur M. Maurice Hess. Je connais fort peu ce monsieur, ne l’ayant à peine entrevu que deux fois dans ma vie. La première fois, il y a vingt-cinq ans à peu près [6], à Paris, et je n’avais conservé de lui, jusqu’au dernier Congrès des travailleurs qui m’a donné l’occasion de l’examiner de plus près, qu’une impression très insignifiante et très pâle. Je me souviens de l’avoir rencontré quelquefois dans la société de Karl Marx, dont il m’avait semblé supporter avec peine l’incontestable supériorité.

|16 Je l’avais totalement oublié, et je ne m’en suis ressouvenu qu’à l’occasion de sa dernière brochure [7], que mon ami Jean-Philippe Becker m’avait apportée en me demandant si je ne voulais pas faire à son sujet un article pour l’Égalité, organe de l’Association internationale des travailleurs à Genève.

Après l’avoir parcourue, j’ai cru devoir refuser, n’ayant trouvé dans cet écrit prétentieux et confus qu’un désir évident : celui de concilier la chèvre bourgeoise avec le chou du prolétariat.

L’Égalité ne pouvait y souscrire sans trahir son programme et son nom.

Je rencontrai une seconde fois M. Hess au dernier Congrès de Bâle. Je ne l’aurais point reconnu, tant nous avions vieilli l’un et l’autre, si J.‑Ph. Becker ne me l’avait présenté en me le désignant comme l’un des pères de l’Église communiste en Allemagne. Il ne me fut pourtant pas difficile de reconnaître bientôt, averti comme je l’étais d’ailleurs par la lecture de la dernière œuvre sortie de sa plume, que Becker se trompait étrangement sur son compte. Je trouvai dans l’ancien disciple de Marx un adhérent converti et fanatiquement dévoué des idées politiques et sociales ; ; de M. Armand Gœgg [8].

M. Maurice Hess parle beaucoup de mon activité au Congrès de Bâle. Malheureusement je n’ai rien à raconter de la sienne, sinon qu’il a fidèlement applaudi les discours de M. Gœgg et qu’il a toujours voté avec lui.

Mais pourquoi m’en veut-il ? Ah ! c’est que j’ai eu le malheur de le blesser deux fois dans son amour-propre : en lui disant d’abord franchement ce que je pensais de sa fameuse brochure, et en qualifiant une autre fois, comme elle l’avait mérité, sa conduite malhonnête dans un incident qui s’était élevé entre quelques délégués parisiens et moi [9]. Indè Iræ. Il a juré de se venger, et il se venge à sa façon : par la calomnie et le mensonge.

|17 Dans un langage ambigu et plein de réticences perfides, dont les gens de cette sorte ont seuls le secret, il commence par déclarer qu’il ne soupçonne pas ma bonne foi révolutionnaire, et qu’il ne m’attribue aucune arrière-pensée inavouable, telle qu’on la suppose chez M. de Schweitzer, le chef des communistes prussiens.

Mais, après cette précaution oratoire, qui lui a paru sans doute suffisante pour abriter sa personne, ne s’inspirant plus que de sa malveillance naturelle et de son désir de vengeance contre moi, M. Maurice Hess ose élever contre moi les accusations suivantes :

1° Que j’aurais introduit au Congrès de Bâle un parti russe proche parent du parti prussien. « Les partisans de Bakounine, dit-il, chef du communisme russe, ne se doutaient pas plus du service qu’ils étaient appelés à rendre dans un intérêt panslaviste, que les dupes de M. de Schweitzer ne se doutaient de faire les affaires du pangermanisme prussien », le but final de ce double travail n’étant autre, selon M. Maurice Hess, que de préparer et d’attirer sur l’Europe l’invasion moscovite et prussienne.

Puis, continuant de mentir sans vergogne comme un homme qui en a pris son parti ou qui en a depuis longtemps l’habitude, il ajoute :

2° « Que déjà dans le courant de l’année dernière j’aurais fait un essai tendant à changer l’organisation et les principes de l’Internationale, de même qu’à transférer le siège du Conseil général de Londres à Genève » ;

3° « Que le Conseil général, chargé de maintenir l’organisation et les tendances émancipatrices de l’Association internationale, aurait eu, déjà avant le Congrès, des démêlés avec moi, et qu’il n’aurait pas admis des statuts que je lui aurais soumis, pour |18 fonder des sections de l’Internationale sur une nouvelle base » ;

4° « Qu’au lieu de rompre en visière avec le Conseil général, j’aurais préféré accepter les conditions qui m’ont été imposées et miner sourdement une organisation que je n’ai pas su ou que je n’ai pas osé combattre ouvertement [10] » ;

5° « Qu’en plaidant des causes d’apparence plus révolutionnaire que celles proposées par le Conseil général, en proclamant l’abolition du droit d’héritage, en prêchant la liquidation sociale la plus violente et la plus anarchique, et en me créant par ces procédés démagogiques plutôt que démocratiques un parti populaire dans quelques sections françaises et allemandes, peu rompues aux finesses russes, » je me serais flatté de pouvoir entraîner le Congrès de Bâle à modifier les principes et la direction de l’Internationale ; mais que « ces intrigues auraient été déjouées par le Congrès, Bakounine n’étant pas de force à lutter contre les principes qui ont prévalu jusqu’à présent au sein de l’Association internationale ; et, voyant sa défaite dans la question de principe, il n’aurait pas osé aborder la question de personne ».

Telles sont, Messieurs, les calomnies qu’un homme malhonnête et méchant a osé proférer contre moi dans votre journal.

Si toutes ces choses infâmes avaient été mises sur le compte d’un diplomate avoué du gouvernement de Saint-Pétersbourg, on aurait pu les considérer comme des louanges. La diplomatie de tous les pays, sans aucune exception, et la diplomatie russe surtout, n’a-t-elle pas eu de tout temps le privilège de la canaillerie et de la trahison ? Et ce qui dans la vie privée s’appelle crime, infamie, ne devient-il pas dans les hautes régions de l’action diplomatique une preuve de supériorité, l’accomplissement d’un devoir, |19 une vertu ? Mais dirigées contre un Russe émigré et qui se dit hautement l’ennemi du gouvernement et de tout le système politique de son pays ; jetées à la face d’un homme dont « on ne veut pas soupçonner la bonne foi révolutionnaire », ces accusations ne peuvent signifier qu’une chose, et cette signification la voici :

Bakounine est un agent provocateur du gouvernement russe, un espion.

Tel est donc, messieurs, l’unique sens de l’article que vous avez publié contre moi dans le numéro du 2 octobre de votre journal ; et comme je n’ai aucun droit de douter, ni de votre honnêteté, ni de votre justice, je dois être certain que vous ne ferez aucune difficulté de publier ma réponse, quelque longue qu’elle puisse vous paraître et quelque contraire qu’elle soit à vos propres principes.

Il est bien entendu que cette réponse ne s’adresse pas à M. Maurice Hess, avec lequel je pense avoir réglé tous mes comptes, — au moins en ce qui concerne leur partie littéraire, — mais au public devant lequel il a voulu me calomnier.

*
* *

La plus grave accusation portée contre moi, c’est que je serais un agent secret du gouvernement de Saint-Petersbourg, et que je servirais le panslavisme russe, comme M. de Schweitzer — prétend M. Hess, pas moi — sert la politique de M. de Bismarck [11].

Mais, pour avoir le droit de porter publiquement contre un homme une si horrible accusation, ne faut-il pas au moins apporter quelques preuves ; et n’ai-je pas celui de m’étonner, Messieurs, que vous, hommes honnêtes et sérieux, vous n’ayez pas songé à demander ces preuves à M. Maurice Hess, avant de publier son article ?

Je le répète encore, depuis que MM. les |20 Juifs allemands s’exercent dans l’art de la calomnie, jamais ils ne sont parvenus à découvrir l’ombre d’un fait pour appuyer leurs vilaines accusations contre nous, — et certes, ce n’est pas la bonne volonté qui leur a manqué, ce sont les faits.

Je me trompe, ils en ont trouvé un contre moi. Savez-vous lequel ? Je suis l’ami d’Alexandre Herzen, le panslaviste et le défenseur reconnu de la politique du gouvernement russe. Donc je suis nécessairement un espion russe. Vous le voyez bien, ces Messieurs ne doutent de rien, et ils ne désespèrent pas même de convaincre le public européen que Herzen est un panslaviste et un ami de l’empereur de Russie.

Je vous ai dit, Messieurs, que j’avais dédaigné jusque dans ces derniers temps toutes ces calomnies misérables. Je les avais méprisées, jusqu’au moment où je me suis aperçu qu’on tâchait de les faire pénétrer et de les répandre dans l’Association internationale des travailleurs. Je compris alors qu’il fallait y mettre un terme, une fois pour toutes.

J’avais bien pu rester calme et même en quelque sorte indifférent devant les calomnies qu’on répandait contre moi dans le monde bourgeois. Que voulez-vous, Messieurs ! à tort ou à raison, je considère ce monde comme un moribond auquel, comme j’ai eu l’occasion de le dire une fois, il ne reste plus qu’un seul rôle à remplir : « celui de mourir avec grâce [12] ». Qu’un monde qui se sent mourir radote, qu’il se venge de son impuissance par de méchantes calomnies, quel mal y a-t-il ? Tout cela est fort naturel, et on peut bien lui laisser cette pauvre consolation.

D’ailleurs le monde bourgeois a bien le droit de me dénigrer. Dans la sphère modeste où je me trouve placé et aussi loin que ma faible parole pouvait retentir, je lui ai dit de dures vérités. J’ai constaté les signes visibles de sa croissante décadence, et je crois avoir démontré qu’engourdie et démoralisée par la jouissance des biens acquis, séparée par un abîme |21 désormais infranchissable du prolétariat qu’elle exploite, ayant perdu cette audace de la pensée et de l’action qui lui avait fait conquérir la puissance politique dont elle abuse maintenant, ne comprenant plus rien au présent, osant encore moins envisager l’avenir, et n’ayant plus de regards que pour un passé qu’aucune force au monde ne saurait lui rendre, la bourgeoisie a perdu toute capacité de créer, soit dans la politique, soit dans le socialisme ; et que, par conséquent, elle doit se résigner à transmettre l’initiative de la vie politique et sociale au monde des travailleurs, qui, pour le bien de tous, doit l’absorber dans son sein.

Toutes ces choses, je l’avoue, sont infiniment désagréables, d’autant plus qu’elles sont d’une vérité incontestable. J’aurais eu donc mauvaise grâce vraiment de me fâcher contre Messieurs les bourgeois lorsqu’ils s’en sont vengés, même par des calomnies. Et ils ne me les ont pas épargnées, je vous assure, surtout depuis ma sortie de la Ligue de la paix et de la liberté, qui s’est effectuée, bien malgré moi, avec un certain éclat. Depuis ce moment, tous les journaux suisses, conservateurs comme démocrates, se sont acharnés contre moi. Il n’y a pas d’invective ridicule qu’ils ne m’aient lancée, en proclamant par contre MM. Armand Gœgg et Chaudey comme les sauveurs de la société. Parmi les plus acharnés, il y avait surtout un avocat de Berne, le petit Beck, ci-devant mon ami et maintenant mon antagoniste furibond, qui, dans son petit journal dont je ne sais plus le nom, ne s’est pas contenté de me représenter comme un panslaviste dangereux, mais encore comme un agent payé de votre empereur.

Je haussai les épaules, et, pour me venger un peu, je me permis, dans l’Égalité dont j’étais alors l’un des rédacteurs, quelques plaisanteries fort innocentes, je vous assure, et qui ne portaient pas la moindre atteinte à l’honorabilité des personnes, sur le compte de MM. Beck, Armand Gœgg et Chaudey, les colonnes de la Ligue et les sauveurs de la société bourgeoise [13].

Mais il m’a été impossible de garder la même attitude vis-à-vis des calomnies que des gens équivoques, non au point de vue de la politique et de ce qu’on appelle vulgairement l’honnêteté personnelle, |22 mais à celui du socialisme et de leur sincérité vis-à-vis du monde ouvrier, que des bourgeois qui se disent socialistes, ont tâché de répandre dans l’Association internationale contre moi. Cette grande Association constitue, selon ma conviction profonde, le monde de l’avenir, et autant je suis indifférent à l’opinion bourgeoise, autant j’attache de prix à la sienne.

Il me suffit donc d’apprendre que de pareilles gens me calomniaient lâchement, sournoisement, dans la société ouvrière, pour que je cherchasse l’occasion de les démasquer. L’occasion ne tarda pas à se présenter.

J’avais appris, un mois à peu près avant le Congrès de Bâle et à la veille de celui d’Eisenach, qu’un des chefs du nouveau Parti de la démocratie socialiste dans le Nord de l’Allemagne — Je m’abstiens de le nommer [14] — avait osé dire, dans une réunion demi-publique d’amis : « que j’étais évidemment un agent excessivement dangereux du gouvernement russe, que je ne m’étais enfui de Sibérie qu’avec l’aide de ce gouvernement, et qu’il en avait toutes les preuves dans la main ; que par la fondation de l’Alliance de la démocratie socialiste j’avais voulu détruire l’Association internationale des travailleurs, et que, rusé et diplomate comme le sont tous les Russes, j’avais même réussi à tromper et à entraîner le vieux socialiste allemand J.‑Phil. Becker ».

Ce dernier partant précisément pour le Congrès d’Eisenach, je le chargeai d’une lettre ouverte pour mon calomniateur, en le priant de la lui lire en présence de plusieurs amis, et au besoin en présence de tout le Congrès. Dans cette lettre, je donnais à mon accusateur nouveau un mois de temps pour réunir contre moi toutes les preuves possibles, en l’avertissant que s’il ne prouvait ses odieuses accusations contre moi au Congrès de Bâle, où nous devions nous rencontrer tous les deux, je le traiterais comme un calomniateur infâme [15]. Arrivé à Bâle pour le Congrès, je l’y rencontrai en effet. Ce que je devais faire m’était indiqué par le but même que je voulais atteindre : celui d’une explication décisive et complète en plein public. Je devais donc m’abstenir, au |23 moins dans le commencement, de toute provocation personnelle. Il me répugnait d’ailleurs d’introduire dans le monde de la démocratie ouvrière des habitudes bourgeoises. Dans l’Internationale, il n’y a qu’un moyen de justice et de réparation pour l’honneur offensé : c’est le jugement populaire.

Il me répugnait également d’occuper tout le Congrès de ma question personnelle. D’ailleurs l’Internationale, toute jeune qu’elle est, a déjà, pour de pareils cas, une pratique établie, celle des jurys d’honneur.

De mon côté, je choisis au sein du Congrès cinq jurés : Fritz Robert, délégué de la Suisse romande ; Gaspard Sentiñon, Espagnol, délégué de l’Alliance de la démocratie socialiste et des sections ouvrières de Barcelone ; Palix, délégué de Lyon ; César De Paepe, délégué de Bruxelles ; et Neumayer, Autrichien, délégué de Vienne. De tous ces délégués, je n’en avais connu auparavant qu’un seul, Fritz Robert, pour l’avoir rencontré quelquefois dans les montagnes du Jura, et je n’avais fait la connaissance des autres qu’à la veille du Congrès, à Genève ou à Bâle.

De son côté, mon adversaire avait choisi cinq délégués allemands, parmi lesquels le citoyen Eccarius, secrétaire du Conseil général de Londres, les citoyens Rittinghausen et Spier. Je ne me rappelle pas avec certitude que M. Maurice Hess ait été de ce nombre, mais il me paraît que oui. Quant au nom du cinquième, je l’ai totalement oublié. De plus, le vieux J.‑Phil. Becker, le socialiste unanimement respecté de tout le monde, assistait au jury comme témoin.

Je vous ferai grâce, Messieurs, des détails, et me contenterai de vous donner un court résumé de ce qui s’est passé au sein de ce tribunal populaire.

J’accusai mon adversaire de m’avoir calomnié, et je le sommai de produire les preuves de son accusation contre moi. Il me répondit qu’on m’avait faussement interprété ses paroles ; qu’il ne m’avait jamais proprement accusé et n’avait jamais dit qu’il eût |24 quelque preuve contre moi ; qu’il n’en avait aucune, excepté une seule peut-être : c’était mon silence après les articles diffamatoires que Borkheim avait publiés contre moi dans l’organe principal de la démocratie prussienne, la Zukunft, et qu’en parlant de moi devant ses amis, il n’avait fait qu’exprimer la surprise que lui avait causée ce silence ; que, du reste, il m’avait réellement accusé d’avoir porté un dommage à l’établissement de l’Internationale par la fondation de l’Alliance de la démocratie socialiste.

Cette question de l’Alliance fut mise de côté, à la demande d’Eccarius, membre du Conseil général, qui fit observer que l’Alliance ayant été reconnue comme une branche de l’Internationale [16], que son programme, aussi bien que son règlement, ayant reçu la sanction unanime du Conseil général de Londres, et que son délégué ayant été reçu au Congrès [17], il n’y avait plus lieu d’en discuter la légitimité.

Quant à la question principale, le jury déclara à l’unanimité que mon adversaire avait agi avec une légèreté coupable, en accusant un membre de l’Internationale sur la foi de quelques articles diffamatoires publiés par un journal bourgeois.

Cette déclaration me fut donnée par écrit. Je dois dire, d’ailleurs, que mon adversaire reconnut noblement devant tous qu’il avait été induit en erreur sur mon compte, — c’était notre première rencontre. Il me tendit la main, et je brûlai devant tous la déclaration écrite et signée du jury [18].

Sur la demande de mon ci-devant adversaire, je lui donnai mon discours de Berne, aussi bien qu’une série d’articles que j’avais publiés en 1867 dans un journal italien, Libertà e Giustizia, |25 contre le panslavisme. Deux jours plus tard, dans la salle du Congrès, il s’approcha de moi et me dit : « Je vois que je m’étais fait une idée absolument fausse sur votre compte. Vous êtes un proudhonien, car vous voulez l’abolition de l’État. Je vous combattrai dans mon journal, car mon opinion est toute contraire à la vôtre. Mais je vous prie de me laisser vos écrits : je les publierai, je vous dois cette satisfaction. »

Confiant dans cette promesse, j’attends encore [19].

Je suis vraiment fâché, Messieurs, de vous entretenir de tous ces détails. Ce ne sera pas amusant pour votre public, mais c’est indispensable à mon honneur.

Un mot encore à ce sujet. Je ne puis dire avec une absolue certitude que M. Maurice Hess ait été membre de ce jury d’honneur, mais j’en suis presque sûr ; dans tous les cas, ce dont je suis sûr tout à fait, c’est qu’aucun des faits que je viens de vous raconter ne lui est resté inconnu. Jugez après cela vous-mêmes de sa moralité.

Lisez enfin mon discours sur la Russie, et le Programme de la démocratie socialiste russe que j’ai publié il y a un an, aussi bien que mon appel récent À mes jeunes frères russes, — et dites s’il est possible qu’un homme d’honneur et de bon sens puisse m’accuser d’être un panslaviste et, je ne dirai pas un agent, mais seulement un ami du gouvernement de Saint-Pétersbourg et de l’Empire de toutes les Russies.

Depuis que j’ai commencé à m’occuper de politique, je n’ai, par rapport à la Russie, qu’une pensée principale, qu’un but : La destruction de cet Empire par une révolution populaire, comme une condition absolument indispensable de l’émancipation populaire ; et je défie tous mes adversaires et calomniateurs, pris ensemble, de citer dans ma vie un seul fait, une seule parole, un seul acte par lequel je me sois mis en contradiction avec ce but suprême de ma vie.

Je passe aux autres accusations.

|26 J’en rencontre d’abord une excessivement ridicule : celle de mon alliance présumée avec M. de Schweitzer, chef d’une branche considérable des associations lassalliennes en Allemagne. Je n’ai jamais eu l’honneur de me rencontrer avec M. de Schweitzer, je n’ai jamais eu avec lui aucun rapport, ni direct, ni indirect. Lui étant complètement étranger, je ne me permets aucun jugement sur son compte ; mais ce dont je puis être certain, c’est qu’il a dû être au moins aussi étonné que moi-même de voir nos deux noms accouplés dans une même accusation.

Cette alliance présumée entre « le communisme russe, ayant pour chef Bakounine », et « le communisme prussien, proche parent du premier et dirigé par M. de Schweitzer », n’est donc rien qu’une de ces sottises malveillantes qui paraissent éclore tout naturellement dans le cerveau peu spirituel mais malin [20] de M. Maurice Hess.

*
* *

J’arrive à la seconde accusation.

Dans le courant de l’année passée, dit M. Maurice Hess, j’aurais « fait un essai tendant à changer l’organisation et les principes de l’Internationale, de même qu’à transférer le siège du Conseil général de Londres à Genève ».

Examinons d’abord mes criminelles tentatives contre l’organisation de l’Internationale.

Je suis l’auteur des Statuts de l’organisation fédérale des sections ouvrières de la Suisse romande, statuts qui ont été quelque peu modifiés, il est vrai, mais non corrigés, par le Congrès romand, et qui, au Congrès de Baie, ont été proclamés par le président de ce Congrès, le citoyen Jung, secrétaire du Conseil général pour la Suisse, comme l’un des meilleurs règlements qui existent au sein de l’Internationale.

|27 Dans le Règlement de la Section de l’Alliance de la démocratie socialiste à Genève, règlement dont également j’ai été l’unique auteur, vous trouverez l’article suivant :

ART. 7. — La forte organisation de l’Association internationale des travailleurs, une et indivisible à travers toutes les frontières des États et sans différence aucune des nationalités, comme sans considération pour aucun patriotisme, pour les intérêts et pour la politique des États, est le gage le plus certain et l’unique moyen pour faire triompher solidairement dans tous les pays la cause du travail et des travailleurs.

Convaincus de cette vérité, tous les membres de la Section de l’Alliance s’engagent solennellement à contribuer de tous leurs efforts à l’accroissement de la puissance et de la solidité de cette organisation. En conséquence de quoi, ils s’engagent à soutenir, dans tous les corps de métier dont ils font partie ou dans lesquels ils exercent une influence quelconque, les résolutions des Congrès, et le pouvoir du Conseil général d’abord, aussi bien que celui du Conseil fédéral de la Suisse romande et du Comité central de Genève, en tant que ce pouvoir est établi, déterminé et légitimé par les statuts.


Sont-ce là des tentatives contre l’organisation de l’Internationale ? En m’accusant de ces tentatives, M. Maurice Hess, comme toujours, a menti, et, qui plus est, il a menti sciemment, car il ne peut ignorer, lui qui se vante d’avoir été l’un des membres du bureau du Congrès de Bâle, que la proposition unanimement adoptée et qui a eu pour but de renforcer l’organisation internationale de l’Association des travailleurs, au détriment de toutes les étroitesses, prétentions et vanités patriotiques ou nationales, a été faite par moi. Il m’a entendu défendre cette thèse, que l’Association internationale |28 étant aujourd’hui, pour les travailleurs de tous les pays, l’unique moyen d’émancipation et de salut, leur véritable patrie, devait survivre à tous les États politiques actuellement existants et fonder sur leurs ruines le monde du travail et de l’humanité.

M. Maurice Hess a entendu tout cela, donc il ment sciemment, méchamment, en m’accusant du contraire ; et il y ajoute un autre mensonge ridicule au sujet des tentatives que, selon lui, j’aurais faites pour transférer le Conseil général de Londres à Genève. Personne ne le lui a dit, personne n’a pu le lui dire [21], parce que j’aurais été le premier à combattre avec toute l’énergie possible une telle mesure, si on l’avait proposée, tant elle me paraîtrait fatale pour l’avenir de l’Internationale.

Les sections genevoises ont fait, il est vrai, en très peu de temps d’immenses progrès. Mais il règne encore à Genève un esprit trop étroit, trop spécialement genevois, pour que le Conseil général de l’Association internationale des travailleurs puisse y être placé. D’ailleurs, il est évident que tant que durera l’organisation politique actuelle de l’Europe, Londres restera la seule résidence convenable pour lui, et il faudrait être fou ou vraiment ennemi de l’Internationale pour tenter de le transférer autre part.

Passons maintenant à la question des principes.

M. Maurice Hess m’accuse d’avoir voulu changer les principes de l’Internationale. Mais comment et en quoi ? Il se garde bien de le dire, parce qu’il serait fort embarrassé de le faire.

Pendant deux mois de suite, juillet et août derniers, j’ai été l’unique rédacteur de l’Égalité de Genève. J’en ai naturellement profité pour développer ma pensée, et je tâchai d’exposer les prin |29 cipes de l’Internationale, tels que je les concevais, dans une série d’articles qui parurent dans ce journal sous les titres suivants ;

Les Endormeurs, cinq articles, numéros 23-27 ;

L’Instruction intégrale, quatre articles, numéros 28-31 ;

Le Jugement de M. Coullery, un article, numéro 28 [22] ;

Politique de l’Internationale, quatre articles, numéros 29-32 ;

Enfin Rapport de la Commission sur la question d’héritage, numéro 32 [23].

La plus grande partie de ces articles ont été unanimement reconnus, sauf quelques dissidences partielles sur des points tout à fait secondaires, comme l’exposé fidèle des vrais principes de l’Internationale. Les articles intitulés Politique de l’Internationale furent même réimprimés par l’organe officiel de la Fédération des sections belges, l’Internationale de Bruxelles. N’est-ce pas une preuve que je n’ai pas cherché à changer les principes de l’Internationale, mais que j’ai tâché au contraire de les faire triompher ? Et pour que vous puissiez en juger vous-mêmes, Messieurs, j’ai l’honneur de vous les envoyer. Vous verrez que M. Maurice Hess ment ou radote sur ce point, comme il radote et ment sur tous les autres.

Il y a pourtant quelque chose à dire pour la défense de M. Maurice Hess. Du moment qu’il se considère naïvement lui-même, avec les principes du pur socialisme bourgeois qu’il défend, comme l’expression la plus parfaite de l’Internationale, il doit nécessairement voir dans chacun de ces articles une dangereuse hérésie, parce qu’ils expriment tout le contraire de ses principes — s’il en a — et de son être — dont il m’est impossible de nier l’existence, quelque ennuyante et superflue qu’elle puisse me paraître.

Son être s’étale complètement dans les mensonges et les calomnies dont son article est plein. Quant à ses principes, il faut leur rendre cette justice, ils se dénoncent assez franchement à la fin même de cet article : c’est le programme de tous les bourgeois plus ou moins démocrates qui voudraient encore une fois se servir des forces populaires, mais en faisant aussi peu de concessions que possible aux intérêts populaires ; c’est le programme de la Ligue bourgeoise de la paix et de la liberté, celui du bouillant Armand Gœgg, l’inventeur |30 et le propagateur peu modeste de ses propres triomphes et de ce qu’il appelle très sérieusement ses idées socialistes depuis trente ans, sans que personne s’en soit jamais aperçu ; collectiviste à Bâle, sauveur de la société bourgeoise à Lausanne [24], et toujours plein d’assurance imperturbable et d’admiration naïve et bruyante pour lui-même ; c’est le programme de l’autre héros de la Ligue, M. Gustave Chaudey, l’ensevelisseur éloquent des idées de Proudhon et le tombeau de son socialisme ; c’est enfin celui de tous ceux qui, incapables, ou paresseux, ou empêchés par leurs intérêts de penser, empêchés de vouloir surtout la franche émancipation populaire, voudraient se faire passer pour les amis du peuple, tout en continuant de servir avec plus ou moins de bonheur la cause en apparence encore si puissante, quoique au fond déjà condamnée et perdue, de la caste bourgeoise.

M. Maurice Hess appartient évidemment à cette catégorie-là. Mais avant d’examiner les principes qu’il attribue faussement à la majorité du Congrès de Bâle et qui n’y ont été défendus que par une très infime minorité, — dont il a naturellement fait partie, et qui a eu pour interprète principal et pour chef l’héroïque représentant de la bourgeoisie à ce Congrès d’ouvriers, M. Armand Gœgg, — avant de faire bonne justice de ces « principes » qu’on a été à bon droit étonné de retrouver dans une Assemblée internationale de travailleurs, je dois d’abord rectifier quelques faits sciemment dénaturés par M. Maurice Hess.

Il parle de certains « démêlés » que j’aurais eus avec le Conseil général de Londres, « qui n’aurait pas admis des statuts que je lui aurais soumis, pour fonder les sections de l’Internationale sur une nouvelle base ». Il est évident qu’il veut parler de l’Alliance de la démocratie socialiste, dont je suis loin d’avoir été l’unique fondateur, mais à la fondation de laquelle je me fais honneur d’avoir participé. Cette Alliance existe, plus prospère que jamais, comme branche reconnue de l’Association |31 internationale des travailleurs.

Pour mieux élucider l’histoire de sa fondation, je dois dire encore quelques mots de la Ligue de la paix et de la liberté, dont pendant une année entière j’ai fait partie.

Oui, je l’avoue à ma confusion, j’ai fait partie de cette Ligue bourgeoise, et pendant tout un an j’ai eu la sottise de ne point désespérer de sa conversion aux principes du socialisme.

*
* *

J’étais à Naples, lorsqu’arriva jusqu’à moi le premier bruit d’un Congrès démocratique et international de la paix, qui devait se réunir en septembre 1867 à Genève.

J’avais passé quatre ans à peu près en Italie, où je fus le témoin du premier développement, très lent et d’abord confus, il est vrai, mais néanmoins très décidément progressif, des aspirations, des instincts et des idées socialistes.

Nulle part on ne peut aussi bien étudier qu’en Italie le néant du vieux principe de la révolution exclusivement politique, et la décadence de la bourgeoisie, cette représentante exclusive des idées de 89 et de 93 et de ce qu’on appelle encore aujourd’hui le patriotisme révolutionnaire.

Sortie d’une révolution nationale victorieuse, rajeunie, triomphante, ayant d’ailleurs la fortune si rare de posséder un héros et un grand homme, Garibaldi et Mazzini, l’Italie, cette patrie de l’intelligence et de la beauté, devait, paraissait-il, surpasser en peu d’années toutes les autres nations en prospérité et en grandeur. Elle les a surpassées toutes en misère.

Moins de cinq années d’indépendance avaient suffi pour ruiner ses finances, pour plonger tout le pays dans une situation économique sans |32 issue, pour tuer son industrie, son commerce, et, qui plus est, pour détruire dans la jeunesse bourgeoise cet esprit d’héroïque dévouement qui pendant plus de trente ans avait servi de levier puissant à Mazzini.

Le triomphe de la cause nationale, au lieu de tout raviver, avait écrasé tout. Ce n’était pas seulement la prospérité matérielle, l’esprit même était mort ; et l’on était bien surpris en voyant cette jeunesse d’un pays politiquement renaissant, vieille de je ne sais combien de siècles, et qui, n’ayant rien oublié, n’avait aucun souci d’apprendre quelque chose.

En effet, je ne connais guère d’autre pays où la jeunesse bourgeoise soit aussi ignorante des questions actuelles, aussi indifférente pour le mouvement de l’esprit moderne. Je parie qu’à l’heure qu’il est, dans la majorité des universités italiennes, on explique encore Dante et les mystères de la jurisprudence romaine, en y ajoutant, comme complément nécessaire, des commentaires sur le système politique de Macchiavelli et des leçons d’économie politique selon Jean-Baptiste Say ou Bastiat.

On y trouve encore, par ci par là, sous le nom de philosophie, quelques traces de l’ancienne école hégélienne. Quant à la science nouvelle, la science positive, fondée sur l’analyse expérimentale et sur la coordination rationnelle des faits, et qui, donnant la main au socialisme, et se proclamant avec lui matérialiste et athée, doit révolutionner le monde, cette science, représentée seulement par deux ou trois vaillants professeurs étrangers, n’a osé arborer ouvertement son drapeau qu’à Florence.

L’immense majorité de la jeunesse italienne reste entièrement dominée par les anciennes traditions de la métaphysique, de la jurisprudence et de la politique, c’est-à-dire par la théorie du monde bourgeois qui est |33 condamné à mourir et dont les socialistes du monde entier ne désespèrent pas de voir la fin prochaine.

Pourtant il faut rendre cette justice à la jeunesse italienne, qu’en général elle s’occupe fort peu de théorie et qu’elle lui préfère de beaucoup la pratique. Malheureusement cette pratique est tout individuelle, ne tendant pour la plupart du temps qu’à préparer la carrière et à fonder la fortune des jeunes fils des familles bourgeoises [25].

On ne peut guère s’imaginer quelle immense convoitise de positions sociales et de places a été réveillée au sein de la bourgeoisie italienne par le triomphe de la révolution nationale. C’est ainsi qu’est née la fameuse Consorteria, cette ligue bourgeoise qui, s’étant emparée de tous les emplois lucratifs, malmène, déshonore, pille aujourd’hui l’Italie, et qui, après avoir traîné cette patrie italienne par toutes les boues possibles, l’a fait aboutir aux désastres de Custozza, de Lissa et de Mentana.

Les mazziniens et les garibaldiens se trompent en n’attribuant toutes ces misères et ces hontes qu’à l’action incontestablement pernicieuse de la monarchie. La monarchie, en Italie comme partout, fait le mal, c’est son métier. Mais pourquoi reste-t-elle debout ? Est-ce le peuple qui l’a fondée, acclamée, et qui la soutient encore aujourd’hui ? Non, c’est la bourgeoisie. Et ce n’est pas un prolétaire des campagnes ou des villes, c’est un avocat, un bourgeois, un ci-devant mazzinien et garibaldien, c’est le chef du parti parlementaire radical, Crispi, qui a dit ce mot devenu si célèbre : « La république nous divise, mais la monarchie nous unit ». C’est le parti de Crispi, c’est la fine fleur du radicalisme bourgeois qui, encore aujourd’hui, s’efforce vainement de sauver cette pauvre monarchie qui s’affaisse sous le poids de ses innombrables péchés.

Et pourquoi s’efforce-t-il de la sauver ? Parce qu’il a l’intelligence et l’instinct des vrais intérêts de la bourgeoisie ; parce qu’il a compris qu’aujourd’hui, au moins en Europe, les grandes républiques exclusivement politiques ou bourgeoises étaient devenues impossibles, que le triomphe de la république entraînera nécessairement, immédiatement, celui du socialisme [26], et parce qu’il sait que le socialisme, c’est la fin de la bourgeoisie.

|34 Moins perspicaces mais plus généreux que le parti qui s’appelle la gauche parlementaire, les partisans de Garibaldi et de Mazzini, d’ailleurs prodigieusement décimés par cette contagion de l’utilitarisme personnel qui désole la jeunesse italienne, rêvent encore la révolution. Il est nécessaire toutefois de reconnaître la différence de plus en plus profonde qui sépare les garibaldiens des mazziniens.

Le parti du général Garibaldi est un parti passablement élastique. Il manque de caractère, parce qu’il manque de principes ; ce qui lui sert de lien, c’est une sorte de culte personnel et de foi plus ou moins aveugle dans l’étoile d’un héros ; de sorte que si Garibaldi venait à disparaître, son parti disparaîtrait avec lui. Les idées politiques et sociales de ce parti sont si peu déterminées, si confuses, que dans certains moments on avait pu penser que le roi Victor-Emmanuel lui-même et le fatal Rattazzi y adhéraient de plein cœur. S’étendant encore aujourd’hui jusque dans les régions officielles, dans le Parlement aussi bien que dans l’administration italienne, ce parti contient une foule d’hommes qui, par toutes leurs idées, leurs sentiments politiques et les intérêts de leur position, ne sont rien moins que révolutionnaires. Puis vient une foule, d’ailleurs excessivement diminuée, et décroissant chaque jour, de jeunes gens ardents, remuants, plus ou moins belliqueux, déplacés [27], désœuvrés, cherchant à se faire une carrière ou avides d’aventures, mais qui n’ont pas la moindre idée dans la tête. Telle a été presque toujours, telle est plus que jamais aujourd’hui la composition du parti garibaldien.

Depuis que le général Garibaldi, entraîné par les conseils de l’illustre Manin [28] et du marquis Pallavicini-Trivulzio, s’est séparé de Mazzini pour |35 vouer son épée au service de la monarchie italienne, représentée par Victor-Emmanuel, il n’y a eu dans son parti que deux seules idées, deux passions. La première, c’est l’achèvement de l’unité italienne par la conquête de Venise et de Rome ; la seconde, c’est la haine de la papauté.

Dans la première, il s’est souvent rencontré en même temps avec le gouvernement italien et Mazzini ; et il n’y a point de doute que la coopération sournoise et secrète, en partie même perfide, mais néanmoins très réelle, du comte Cavour, et l’action sincèrement énergique et ouverte du parti mazzinien, n’aient beaucoup contribué au succès de son admirable campagne de Sicile et de Naples.

Le roi Victor-Emmanuel en a seul profité. Pardon, la haute et une partie de la moyenne bourgeoisie, la Consorteria de l’Italie méridionale, en a également tiré un incontestable profit. Mais la partie la plus considérable de la moyenne bourgeoise, toute la petite bourgeoisie, les petits propriétaires des campagnes, et le prolétariat des campagnes et des villes, — c’est-à-dire la grande masse de la population, — datent, les uns, le commencement, et les autres l’augmentation de leur misère de cette époque mémorable.

Amoureux de la grande unité italienne, de la puissance et de la gloire de l’État italien, et serviteur fidèle de la monarchie, Garibaldi n’est donc proprement pas un révolutionnaire. Il ne l’est devenu quelquefois que par indignation et par impatience. Il est trop jaloux de l’honneur de son pays pour ne pas avoir ressenti des mouvements de colère et d’indignation en présence des complaisances honteuses du gouvernement italien et de sa fatale soumission aux conseils, pour ne point dire aux ordres, de son dangereux bienfaiteur, l’empereur Napoléon III. Et lorsque cette complaisance et |36 cette soumission sont allées — comme elles ne pouvaient manquer de le faire — jusqu’à l’ajournement indéfini des grandes destinées italiennes, jusqu’à la renonciation à la conquête de Rome, la Ville éternelle, Garibaldi s’est révolté.

Il a essuyé, il a fait essuyer à tout son parti deux horribles défaites. Mais il est tellement enchaîné par son passé de dix ans, il est si fort engoué de ses propres idées, qu’Aspromonte [1861] et Mentana [1867] n’ont pas suffi, semble-t-il, pour lui démontrer le danger des alliances royales. Il ne veut pas comprendre qu’aucune royauté ne s’armera jamais contre la papauté, et qu’aucun roi italien ne sera jamais assez fou pour allez chercher à Rome la ruine de la monarchie [29].

Aussi bien que Garibaldi et bien avant lui, Mazzini a voulu l’accomplissement de la grande idée : l’unification de toute l’Italie et la destruction de la papauté. Mais il a voulu et il veut encore autre chose : la République italienne ; et il a consacré toute sa grande intelligence, sa volonté de fer, toute sa vie, à la réalisation de ce but. Dans notre siècle, il n’est pas de plus noble, de plus grande existence que la sienne, et si l’Italie, en dépit du mot bien connu du vieux Metternich qui ne voulait voir en elle qu’une « expression géographique », existe politiquement aujourd’hui, certes personne n’y a contribué autant que Mazzini.

Malheureusement, cette Italie qu’il a tant contribué à créer est toute différente de celle qu’il avait rêvée. Quelle est la cause de ce fait aussi incontestable que triste ? C’est que les idées aussi bien que la classe sur lesquelles il avait fondé tout son plan de Renaissance italienne sont également mortes ou prêtes à mourir.

Les idées de Mazzini sont bien connues : c’est Dio |37 e popolo, « Dieu et le peuple ». Dieu, c’est la grande abstraction, la grande protestation de l’être humain contre toutes les misères de la vie réelle, c’est le grand vide peuplé et enrichi de toutes les espérances humaines. Le peuple, tel que l’entend Mazzini, ce n’est pas le peuple réel, avec ses besoins, ses intérêts, ses souffrances et ses aspirations réelles ; ce n’est pas ces innombrables millions d’êtres humains éternellement maltraités, opprimés, exploités, décimés, pour la plus grande gloire des États et au profit des castes privilégiées ; ce n’est pas enfin cette masse formidable [30] qui, fatiguée de son esclavage et arrivée enfin à la conscience de ses droits humains et de sa toute-puissance collective, se prépare aujourd’hui à renverser tout ce qui l’opprime, et à fonder sur les ruines du passé son monde à elle, le monde de l’avenir.

Le peuple de Mazzini est une abstraction comme son Dieu, une sorte de marchepied volontaire de la puissance, de la grandeur et de la gloire de son État. C’est un peuple de moines, de fanatiques religieux qui, renonçant à toutes les jouissances matérielles et trouvant leur suprême bonheur dans le sacrifice, se dévouent éternellement à la mort pour faire vivre la grande République italienne, et pour nourrir de leur chair cette fiction de la liberté politique collective que je ne puis me représenter autrement que comme un immense cimetière où viennent s’enterrer bon gré mal gré toutes les libertés individuelles.


(Le manuscrit s’interrompt ici.)



----------

  1. Bakounine écrivait ceci dix-neuf mois seulement avant le massacre de mai 1871.
  2. Sur ce discours, dont Karl Marx avait été l’inspirateur, voir L’Internationale, Documents et Souvenirs, par James GUILLAUME, tome Ier, p. 51.
  3. Ceci est une plaisanterie que Bakounine pensait devoir être particulièrement désagréable à Moritz Hess, Gœgg étant un personnage ridicule.
  4. Victor Hugo avait assisté au troisième Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté, à Lausanne, en septembre 1869.
  5. Sur cette brochure, Aufruf an die Slaven, voir la Notice biographique en tête du tome II des Œuvres, p. xx.
  6. Donc vers 1844.
  7. La Haute Finance et l’Empire, Paris, mai 1869.
  8. Bakounine continue le persiflage commencé à la p. 256.
  9. Nous ne savons pas ce que c’était que cet incident, dont les journaux n’ont pas parlé.
  10. Les allégations énoncées sous les chiffres 2°, 3° et 4° font allusion à la fondation de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste en septembre 1868 ; au refus du Conseil général d’admettre cette Alliance internationale dans l’Association internationale des travailleurs ; et à l’attitude conciliante prise par Bakounine et ses amis, qui prononcèrent la dissolution de l’organisation internationale de l’Alliance, et se contentèrent de l’admission de ses groupes à titre de sections de l’Internationale.
  11. Pendant des années, ce fut un des articles de foi du credo des socialistes marxistes d’Allemagne, qu’on appelait la « fraction d’Eisenach », que M. de Schweitzer était un agent de Bismarck. Aujourd’hui la démonstration est faite : il est hors de doute que Schweitzer n’a jamais été un agent du gouvernement prussien, et Franz Mehring, l’historien du socialisme allemand, déclare qu’il était aussi absurde, dans le camp marxiste, d’accuser Schweitzer d’être à la solde de Bismarck, que de prétendre, dans le camp lassallien, que Liebknecht était un allié secret de la bourgeoisie et Bebel un stipendié de l’ex-roi de Hanovre.
  12. Voir p. 109
  13. Voir le présent volume, pages 112-113.
  14. C’est W. Liebknecht.
  15. Voici la traduction de la lettre (écrite en allemand), adressée par Bakounine à J.‑Ph. Becker pour être lue par celui-ci, devant témoins, à Liebknecht :
    « Le 4 août 1869. Genève.
    « Mon cher Becker, Notre ami Wertheim m’a dit, et m’a répété hier soir en ta présence, qu’il a plu à M. Liebknecht, socialiste allemand et homme honorable, de me calomnier de la façon la plus ignoble, il a affirmé publiquement, en présence de Wertheim :
    « 1° Que je suis un agent russe, ce dont il a des preuves irréfutables ;
    « 2° Que mon évasion de la Sibérie a été favorisée par le gouvernement russe ;
    « 3° Que par la fondation de l’Alliance j’ai cherché à nuire à l’Association internationale des travailleurs ;
    « 4° Que le vieux Becker s’est laissé duper par l’astucieux Russe.
    « Je laisse de côté d’autres détails, dont chacun à vrai dire aurait mérité une gifle.
    « D’autre part, le même ami Wertheim m’a montré une lettre adressée à toi par M. Bebel, dans laquelle M. Bebel exprime en termes clairs cette opinion, que je suis probablement un agent du gouvernement russe, et que probablement je m’entends avec M. de Schweitzer comme agent de Bismarck.
    « J’aurais bien le droit de demander également raison à M. Bebel, car nul honnête homme ne doit se permettre de colporter par le monde à la légère, sur un simple ouï-dire, des calomnies contre un autre homme qui lui est totalement inconnu ; mais comme j’ai des raisons de croire que l’inspirateur (der geistige Urheber) de ces calomnies est M. Liebknecht, qui m’est également tout à fait inconnu, je veux pour aujourd’hui m’en tenir à celui-ci. « Comme ami et coreligionnaire (Parteigenosse), je te prie, cher Becker, et comme frère de notre Alliance, à la fondation de laquelle tu as pris une part si active, je te requiers, de déclarer à M. Liebknecht, en mon nom, que je dois le supposer assez sérieux pour savoir que, quand on prend plaisir à calomnier quelqu’un, on doit avoir le courage de répondre de ce qu’on a dit, et qu’avant tout on a l’obligation de fournir à l’appui de ses paroles des preuves péremptoires. « Je lui donne un mois pour réunir contre moi toutes les preuves possibles. Au Congrès de Bâle il faudra, ou bien qu’il prouve publiquement mon ignominie, ou bien qu’il soit déclaré par moi, en présence de tous, une infâme canaille (eine infâme Canaille), en bon allemand un vil coquin (auf deutsch einen niedertröchtigen Schurken).
    « Ton ami,
    « M. BAKOUNIN.
    « J’insiste, cher ami, pour que cette lettre soit communiquée non seulement à MM. Liebknecht et Bebel, mais aussi à tous les membres du Congrès, et, si possible, qu’elle soit lue dans une séance du Congrès à Eisenach. »
    Sur la même feuille, à la suite, le socialiste allemand Wertheim a écrit aussi une lettre à Becker, dont voici la traduction :
    « Cher Becker,
    « J’ai déclaré à M. Liebknecht, après avoir entendu ses accusations contre Bakounine, dont le sens est exactement reproduit dans ce qui précède, que je m’efforcerais d’obtenir que Bakounine fût envoyé d’ici comme délégué à Eisenach, pour que les points en question pussent faire l’objet d’une explication entre eux deux.
    « Comme Bakounine n’ira pas à Eisenach, j’ai regardé comme mon devoir de le mettre au courant de la situation, en lui laissant à lui-même le soin de réduire à néant, de la façon qu’il lui conviendra, les sottes calomnies, indignes d’un chef du mouvement ouvrier, émises par M. Liebknecht.
    « Salut amical.
    G. WERTHEIM.
    « Genève, 4/VIII, 69. »
  16. Il s’agit du groupe de Genève, admis dans l’Internationale sous le nom de Section de l’Alliance de la démocratie socialiste.
  17. Sentiñon, de Barcelone, élu délégué de la Section de l’Alliance de Genève, dont il avait été reçu membre à son passage à Genève, le 29 août 1869.
  18. Bakounine en alluma sa cigarette.
  19. Bakounine attendit en vain. Liebknecht ne fit pas connaître dans son journal la déclaration du jury d’honneur, et ne publia pas une ligne du discours ni des articles que Bakounine lui avait remis. Par contre, le Volksstaat inséra des correspondances envoyées de Paris par Moritz Hess, correspondances où étaient rééditées les mêmes accusations que le jury d’honneur de Bâle avait déclarées infâmes et mensongères ; et au printemps de 1870 il publia d’ignobles articles de Borkheim, calomniant de nouveau Herzen et Bakounine.
  20. Malin est pris dans son sens ancien, qu’il a conservé au féminin maligne : enclin au mal, doué de malignité.
  21. Quelqu’un avait pu dire cette absurdité à Moritz Hess : c’est Karl Marx. Dans sa Confidentielle Mittheilung (Communication confidentielle) du 28 mars 1870, Marx a écrit : « Bakounine chercha à atteindre son but, transformer l’Internationale en son instrument personnel, d’une autre façon. Il fit proposer au Conseil général, par le Comité romand de Genève, de placer la question de l’héritage dans le programme du Congrès de Bâle. Le Conseil général y consentit, afin de pouvoir assommer Bakounine d’un coup décisif. Le plan de Bakounine était celui-ci : Le Congrès de Bâle ayant adopté les principes proclamés par Bakounine, le Conseil général de Londres (dont l’opposition à cette exhumation de la vieillerie saint-simoniste était connue de Bakounine) doit céder la place, et le Congrès de Bâle transférera le Conseil général à Genève, c’est-à-dire que l’Internationale tombera sous la dictature de Bakounine… Le résultat du Congrès de Bâle est connu : les propositions de Bakounine ne furent pas adoptées, et le Conseil général resta à Londres. »
    Dès le commencement d’août 1869, pour des raisons d’un ordre absolument privé (une grossesse de sa femme qu’il venait d’apprendre), Bakounine avait pris la décision de quitter Genève après le Congrès de Bâle, pour se retirer dans le Tessin : il était donc bien éloigné de penser à faire transférer le Conseil général à Genève et à établir par ce moyen sa dictature dans l’internationale. Et à quoi devait-il s’occuper dans sa retraite ? à traduire en russe le Kapital de Marx.
  22. Bakounine oublie les trois articles intitulés la Montagne, numéros 25, 26 et 27.
  23. Bakounine ne mentionne pas l’article la Coopération (numéro 33), qui est peut-être de Perron.
  24. Au troisième Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté (celui auquel assista Victor Hugo), qui suivit immédiatement le Congrès de l’Internationale à Bâle.
  25. Ce ne fut qu’à partir de 1871 et 1872 que Bakounine apprit à connaître des jeunes Italiens d’origine ou d’éducation bourgeoise qui étaient animés d’un autre esprit et qui se donnèrent tout entiers à la révolution sociale : Vincenzo Pezza, les frères Celso et Arturo Cerretti, Carmelo Palladino, Carlo Cafiero, Emilio Covelli, Errico Malatesta, etc.
  26. Voilà les illusions qu’on se faisait en 1869 et qui, dès l’année suivante, devaient être si cruellement dissipées.
  27. Ce mot est-il un lapsus pour « déclassés », ou signifie-t-il « sans place » ? Nous n’osons pas trancher la question.
  28. Manin est mort en 1857.
  29. Encore une prédiction que l’événement allait démentir.
  30. C’est ici que, comme il a été dit dans l’Avant-propos, Bakounine a tiré une double barre verticale, en écrivant en marge : Envoyé jusque-là.