Balaoo/Livre II/Chapitre 1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Éditions Jules Tallandier (p. 119-142).


LIVRE DEUXIÈME

BALAOO S’AMUSE



CHAPITRE PREMIER

la patience de balaoo a des bornes


Quand Balaoo apparut sur la lisière de la forêt, le soleil d’automne, qui se couchait derrière le petit bourg de Saint-Martin-des-Bois, lui envoya son dernier rayon. Et Balaoo, ébloui, rentra immédiatement sous bois, attendant la nuit pleine, car, pour rien au monde, il n’eût voulu se trouver en face d’un de la race humaine, avec son paletot en loques et son pantalon déchiré.

Sans compter qu’il avait perdu son chapeau. Cette tenue négligée et le coup qu’il venait de faire à Riom l’avaient, du reste, incité jusque-là à fuir la grand’route et à se méfier des passants. Tranquillement, il s’assit au cœur d’un fourré et s’appuya au tronc d’un hêtre aux fins de passer ses bottes qu’il ôtait généralement pour traverser la forêt et quand il était sûr de ne point rencontrer un de la race humaine.

C’est qu’on lui avait appris à ne jamais attirer l’attention, soit par sa mise, soit par ses gestes de sauvage.

Depuis qu’on lui avait expliqué ce que c’était qu’un anthropopithèque[1], il exagérait la douceur et la timidité de ses manières, car, pour rien au monde, il n’eût voulu être confondu avec un de la race singe qui est si mal élevée. C’était déjà bien assez de passer, à cause de ses yeux bridés et de son nez légèrement épaté et de sa face aux larges méplats, pour un naturel d’Haï-Nan que le Dr Coriolis, qui avait été consul à Batavia, avait ramené de ses voyages et attaché à son service, en qualité de jardinier.

Balaoo mettait donc ses bottes. Comme il éprouvait quelque difficulté à y faire entrer ses mains postérieures (car Balaoo a beau dire, tout anthropopithèque qu’il est, il tient encore plus du singe que de l’homme, puisqu’il a quatre mains, ce qui est la caractéristique évidente du quadrumane), il poussait de légers soupirs, c’est-à-dire qu’il faisait entendre des grondements que les habitants de Saint-Martin-des-Bois avaient, plus d’une fois, pris pour des bruits précurseurs de l’orage.

Au surplus, c’était encore une de ses plus chères distractions que d’imiter, loin des hommes, et pour leur faire peur, avec sa voix retentissante et roulante, le tonnerre. Il se rappelait très bien avoir vu son père et sa mère procurer à toute la maisonnée, à ses petits frères, à ses petites sœurs, à sa vieille tante, et à lui-même, Balaoo, une joie indicible en se frappant des coups sur la poitrine, là-bas, au fond de la forêt de Bandang, pas bien loin des villages de roseaux, suspendus au-dessus des marécages. Ils se frappaient sur la poitrine comme des chanteurs hommes qui vont chanter, et ils en sortaient le tonnerre. Ah ! ça ne traînait pas !… Cachés derrière les palétuviers, ils voyaient aussitôt ceux de la race humaine les plus braves, même les dayacks qui sont armés de flèches, fuir, comme des rats d’eau, à la recherche d’un abri, d’un kampong bien fortifié, derrière lequel on les entendait implorer Patti-Palankaing, le roi des animaux lui-même. On riait bien dans ce temps-là !

Balaoo était sur ses bottes. Il pensait que, maintenant, dès qu’il imitait la voix du tonnerre, il était grondé en rentrant à la maison. Et il y avait de quoi, certainement, car enfin il risquait qu’on s’aperçût un beau jour que le tonnerre, c’était lui. Et le maître lui avait dit carrément qu’il ne répondrait plus de rien, de rien !… Ceux de la race humaine le traiteraient comme un gorille ou un vulgaire gibbon. Il irait dans une cage : ce serait bien fait. Il devait réfléchir à cela. Il réfléchissait surtout, dans le moment, au coup qu’il venait de faire à Riom.

Et comme, à la dernière lueur du jour, il vit passer, sur la route, deux gendarmes, les poils ras du sommet de sa tête se hérissèrent et commencèrent de se mouvoir rapidement, signe indiscutable d’effroi… et de colère.

Il trouvait que les gendarmes ne s’en allaient pas assez vite. Il était en retard. Depuis deux jours qu’il était parti, que devaient dire son maître et Mlle Madeleine ? Il entendait déjà leurs reproches : ils avaient dû le chercher, l’appeler dans la forêt. Tout de même, avant de rentrer, il devait aller prévenir Zoé du coup qu’il avait fait à Riom.

La route était libre. Il la traversa d’un bond et, à travers champs, courut vers la masure des Trois Frères Vautrin.

Quand il poussa la porte, une ombre, accroupie au coin de l’âtre, demanda :

— Qui est là ?

Il répondit :

— C’est moi, Noël.

La voix de Balaoo était à la fois sourde et gutturale, raclant les syllabes au fond du gosier. On avait usé des flacons de sirop à lui humaniser cette voix-là. Elle était un peu déchirante, énervante, mais point déplaisante à entendre. Et même, avec cette voix-là, comme il avait le génie de l’imitation, il arrivait à imiter bien des voix ; mais sa voix naturelle, à lui, faisait plaindre une laryngite incurable. Quand il tentait de l’adoucir, en parlant aux demoiselles, elle produisait un sifflement bizarre qui faisait rire, ce dont il souffrait beaucoup. Il racontait couramment que c’était l’abus du bétel qui lui avait procuré cette singulière atonie, au temps de sa jeunesse. Mais, bien entendu, depuis qu’il était au service du bon maître Coriolis, il ne chiquait plus !

— C’est moi, Noël !…

L’ombre, au coin de l’âtre, s’était levée et une autre ombre, au fond d’une alcôve, dans la muraille, s’était dressée sur son séant. La mère Vautrin, l’impotente, et la petite Zoé l’interrogeaient.

Zoé craquait une allumette. Balaoo la bouscula, mit sa botte sur le bois enflammé. Il signala les gendarmes sur la route et fit comprendre qu’il ne voulait pas être vu dans la cabane. La vieille mère gémissait dans la nuit et râlait, car elle était très malade ; mais une phrase de Balaoo lui rendit la respiration.

— Une carriole les amènera cette nuit, à onze heures… Tenez-vous prêtes…

Zoé était à genoux, embrassait les bottes de l’anthropopithèque :

— Tu les as sauvés, Noël ?… Tu les as vus ?… Ils vont venir tous les trois ?

Et elle les nomma tous les trois pour être sûre qu’il l’en manquerait pas un.

— Siméon ? Élie ? Hubert ?

Balaoo grogna : Siméon, Élie, Hubert.

— Tu as fait ça, Noël ? Tu as fait ça ?

Et, comme elle se traînait à ses pieds, il la repoussa du talon. Cette petite fille l’agaçait : quand ses frères étaient en liberté, elle se plaignait toujours d’être battue, et, maintenant qu’elle apprenait qu’ils s’étaient sauvés de leur prison, elle léchait, de joie, du cuir de botte !

— Vite ! dit-il, il faut que je rentre. Qu’est-ce qu’ils vont dire là-bas ?

La petite pleura : Mlle Madeleine t’a cherché toute la journée. Elle est allée partout dans la forêt en chantant : Balaoo !… Balaoo !… Balaoo !…

— Pitié de moi ! fit Balaoo en se tenant un grand coup de poing sur la poitrine qui résonna comme un gong, et il ne salua même point la vieille, tant il avait hâte d’être dehors.

Dehors, il renifla. Ça ne sentait plus le gendarme. Il prit par les vignes, chemin qu’il connaissait pour l’avoir suivi cent fois, quand il sautait le mur de son maître pour venir chercher les Vautrin et courir, avec eux, l’aventure ou faire une noce « carabinée » dans la forêt. Et, tout de suite, il arriva sur les derrières de la propriété Coriolis à la petite porte qui donnait sur les bois. Avec précaution, il respira le sentier qui conduisait à la gare, mais ça ne sentait pas le voyageur. Alors, en tremblant, il tira le cordon de la sonnette. Celle-ci tintinnabula avec une telle force que Balaoo fut près de défaillir.

Au delà du mur, des pas firent craquer les feuilles mortes Balaoo se mit à genoux sur le seuil de pierre.

La porte s’ouvrit et Balaoo se sentit tout de suite pris par l’oreille.

— Vaurien ! lui dit une jeune voix féminine, irritée ; tu vas me payer ça !… Deux jours et deux nuits dehors. Et dans quel état ! Ah ! c’est du propre ! j’en pleurerais !… J’en ai pleuré, Balaoo !… J’en ai pleuré !… Ah ! ne pleure pas, toi, ne pleure pas ! tu vas ameuter tout le village ! espèce de petit voyou ! En loques ! en loques !… un pantalon tout neuf… Ton paletot de la Belle Jardinière !… Tu es allé encore dans tes arbres, dis !… Tu es allé rêver à la lune !… Papa en est malade.

Traîné par l’oreille, docile, repentant, larmoyant et le cœur sonore du remords qui le faisait battre, Balaoo se laissa conduire jusque chez lui. Mais, arrivé tout au bout du fameux potager où il était censé travailler fort mystérieusement, avec M. Coriolis, aux différentes transformations de la plante à pain, et les portes de son appartement poussées, il se trouva en face de Coriolis lui-même. Aussitôt il fit un mouvement comme pour regagner, d’un bond, la forêt propice.

La figure de Coriolis était plus froide, plus morte qu’un marbre.

Balaoo connaissait cette tête-là. Il ne redoutait rien tant que de la voir. Il eût préféré les coups de matraque, et même les coups de fouet avec lesquels on avait dompté sa première jeunesse, que le muet reproche de ces yeux immobiles, de ce masque méprisant et hautain d’un de la race humaine qui a eu tort, évidemment, de croire que l’on pourrait faire quelque chose de bien avec un simple anthropopithèque.

Et les lèvres de Coriolis (si elles remuaient, car il leur arrivait de rester fermées des jours, comme si la parole humaine allait se déshonorer avec un anthropopithèque) et les lèvres allaient peut-être lui demander devant Mlle Madeleine — quelle honte ! — comment se portaient ses amis : le gros sanglier de la crau-mort et la laie, sa compagne, et les marcassins, leurs petits ; ou s’il avait de bonnes nouvelles de la famille des loups qui dorment sur la pierre plate du Roc de Madon. Quelle misère ! Lui qui fréquentait les frères Vautrin avant leur entrée en prison ! Et qui était traité par eux en camarade de la même race ! Et cela encore, il ne pouvait pas le dire, évidemment, car le maître lui avait déclaré, un jour qu’il l’avait rencontré sur la route, au milieu des trois compères, qu’il eût préféré l’avoir vu dans la société des hyènes et des chacals. Alors ! on ne savait plus ! Ils étaient pourtant bien, eux, de la race humaine.

Coriolis remua les lèvres :

— Tourne-toi !

Balaoo n’obéit point.

— Tourne-toi ! répéta Coriolis.

Mais Balaoo fit comme s’il n’avait pas entendu. Il savait que son paletot n’était plus qu’une loque et que le fond de son pantalon pendait. Jamais il ne montrerait une affaire pareille devant Mlle Madeleine.

Coriolis fit un pas vers Balaoo. Celui-ci se prit à trembler de tous ses membres. Madeleine s’interposa avec sa douce voix, avec son doux visage suppliant. Elle avait compris la honte de Balaoo. Elle voulait lui éviter le déshonneur. Il avait des larmes dans les yeux. Ah ! celle-là ! il l’aimait ! il l’aimait ! il l’aimait ! comme il l’aimait !…

Mais le docteur ordonna :

— Je veux qu’il se retourne !

Alors, la douce voix dit :

— Retourne-toi, mon petit Balaoo.

Ah ! mon petit Balaoo ! Elle pouvait faire de lui tout ce qu’elle voulait quand elle oubliait son nom de la race homme pour lui donner celui qu’il tenait de son père et de sa mère de la forêt de Bandang… Balaoo !…

Balaoo enfonça les ongles de ses pieds dans le cuir de ses bottes et se retourna :

Aussitôt, il y eut, dans la pièce, un rire qu’il ne connaissait pas !…

Il fit un demi-tour terrible ! Un homme était là qu’il reconnut tout de suite pour l’avoir rencontré quelquefois dans la rue du village !…

C’était l’ami du petit homme noir qui boitait et que, lui, Balaoo, ne pouvait voir en peinture, l’ami de ce M. Bombarda, qu’il giflait chaque fois que l’occasion s’en présentait. C’était aussi l’ami des gendarmes qui avaient emprisonné les Trois Frères. Est-ce qu’il venait pour l’emprisonner, lui aussi ? Qu’est-ce qu’il faisait là ? C’était la première fois qu’on lui faisait l’honneur de lui amener un étranger chez lui ! C’était la première fois qu’il recevait un hôte sous son toit ! qu’on daignait lui présenter dans ses appartements un de la Race ! Par Patti Palangkaing ! par son Roi, par son Dieu ! L’Homme avait ri devant le fond de culotte de l’anthropopithèque. Mais le demi-tour de Balaoo avait été si rapide et si effrayant que le rire de l’Homme en avait été cassé et que l’Homme, épouvanté, s’était jeté derrière la table.

— N’ayez donc pas peur, monsieur, fit Coriolis, il n’est pas méchant. Il ne ferait pas de mal à une mouche !

(— À une mouche, grognait Balaoo dans son for intérieur… à une mouche !… Va donc demander à Camus, le tailleur du Cours National, qui se moquait tout le temps de moi… va donc lui demander si je ne ferais pas mal à une mouche !)

Coriolis commanda :

— Viens ici, Noël !

Et comme Balaoo s’avançait, frémissant, Coriolis, à la noble barbe blanche, qui avait retrouvé son langage d’ami, donna à l’anthropopithèque une petite tape de sa dextre caressante sur la joue rageuse. Balaoo rentra ses canines et s’essuya le front avec son mouchoir. Il était temps. Encore un peu de plus, l’étranger l’aurait pris pour une brute.

L’étranger dit :

— C’est extraordinaire ! J’ai vu des singes dans les music-halls ! mais jamais… jamais !

Balaoo mit ses deux poings sur sa bouche pour empêcher le tonnerre qui gonflait sa poitrine de sortir.

Coriolis dit :

— Ne prononcez jamais devant lui ce mot-là !

— Lequel ?

— Singe !

— Ah ! Il comprend à ce point ?

— Eh ! regardez-moi la mine qu’il fait et dites-moi s’il ne comprend pas ?

— En effet, il me fait peur, déclara l’étranger avec un mouvement de recul.

— Encore une fois, ne craignez rien. Vous l’avez contrarié avec ce mot-là, mais il ne ferait pas de mal à une mouche !

(— Il m’embête avec sa mouche, pensa Balaoo. Qu’il aille donc demander à Lombard, le perruquier de la rue Verte, l’ami de Camus… qu’il aille donc lui demander si je ne fais pas de mal à une mouche !)

— Oh ! il comprend tout ! reprit Coriolis.

— Et vous dites qu’il parle ?

— Mieux que nos paysans ! Parle, Balaoo, dis-moi quelque chose.

Balaoo, en se voyant ainsi traité comme un curieux animal de foire devant un de la Race, tourna sa pauvre face ravagée par le désespoir et la honte du côté de celle qui avait toujours été, dans les pires épreuves, sa suprême consolation et, quelquefois dans la nuit animale où son cerveau retombait, son étoile de salut.

Madeleine, qui voit sa peine, lui sourit en prononçant cette phrase :

— Civilité, n° 10.

L’anthropopithèque se retourna aussitôt vers l’étranger :

— Je n’ai pas encore eu l’honneur de vous être présenté, monsieur, fait-il, d’une voix rugissante, dont la maison tremble.

— Oh ! s’exclama l’étranger. Oh ! Ah ! ah !…

Et il ouvre les yeux de quelqu’un qui va galoper de peur.

Mais Coriolis n’est pas content :

— Poliment ! reprend-il, poliment !… Avec ta voix la plus douce.

— Va ! Balaoo ! avec ta voix la plus douce… insiste Madeleine, à la voix douce.

Et Balaoo répète la phrase : « Je n’ai pas encore eu l’honneur de vous être présenté, monsieur », (avec cette voix qui faisait toujours rire les demoiselles, mais qui ne fit pas rire Madeleine,)

— Mais c’est inouï, clame l’autre de la Race, inouï… inouï… ce n’est pas possible… ce n’est pas un anthropopithèque !

— Ce n’en est plus un, obtempère Coriolis : c’est un homme !

À ces mots, Balaoo, triomphant, relève un front d’orgueil. Coriolis procède aux présentations comme dans le manuel de civilité :

— J’ai l’honneur de vous présenter M. Noël, mon plus précieux collaborateur dans mes études de la plante à pain.

Puis à Balaoo :

— Monsieur Herment de Meyrentin, juge d’instruction, qui désirait fort vous connaître, mon cher ami ; asseyez-vous, messieurs.

Ces Messieurs s’asseoient.

— Tu sais ce que c’est qu’un juge ? mon cher Noël, questionne, important, Coriolis.

— Un juge, répond, non moins important, Balaoo, c’est celui qui met en prison les voleurs.

— Et qu’est-ce qu’un voleur ? ose interroger à son tour M. de Meyrentin.

— C’est un, répond Balaoo imperturbable… c’est un qui prend sans prévenir avec de l’argent ! (et il ferme les yeux pour ne pas voir plus longtemps le regard singulier de l’étranger. Ce juge est bien ennuyeux : est-ce qu’il ne va pas bientôt s’en aller) ?

— Je vais servir le thé, annonce la voix musicale de Madeleine.

Le thé ! Balaoo, ébloui, rouvre les yeux… Madeleine lui passe une tasse et il remue le sucre dans l’eau odoriférante, du bout de sa cuiller de vermeil. Seulement, au moment de boire, comme il croit les regards détournés un instant de lui, il plonge rapidement une main dans le liquide et se suce les doigts à la mode anthropopithèque. Ça, c’est plus fort que lui !

Coriolis et M. de Meyrentin, qui parlent entre eux avec animation, n’ont pas vu l’abominable geste, mais Madeleine s’est aperçu de tout et gronde, à la muette, Balaoo, de son index qui menace. Balaoo, les yeux en coulisse, lui rigole, sournois. Puis, Coriolis le regardant à nouveau, il boit comme un homme et dépose sa tasse avec gentillesse sur le plateau.

Puis Balaoo croise les jambes, les balance avec une élégance négligente, se renverse avec des mines sur le dossier de son fauteuil et sourit d’une façon stupide. Tout à coup, M. Herment de Meyrentin se baisse et lui prend la main droite qu’il regarde avec attention.

— Mais ce ne sont point des mains de…

— Taisez-vous, coupe court Coriolis. Je vous ai dit de ne pas prononcer ce mot-là… et je vous ai déjà entretenu du travail auquel je me suis livré depuis dix ans… Avec l’épilation, et les pâtes et la patience, on arrive à tout. Regardez-moi son visage ; ne dirait-on point un Chinois ou un Japonais un peu tanné ? Qui croirait voir un quadrumane ? Vous pouvez vous servir de ce terme, il ne le comprend pas.

— Quadrumane ? Quadrumane… fait assez nerveusement Herment de Meyrentin, je ne lui ai encore vu que deux mains !…

— Balaoo ! déchausse-toi !

Balaoo croit avoir mal entendu ! Mais non ! Coriolis répète l’ordre abominable : Se déchausser !… lui à qui on a toujours défendu de montrer ses mains de souliers ! et qui a été élevé dans l’horreur de ses extrémités postérieures !… et qui n’en a jamais dévoilé le mystère que devant les frères Vautrin, au plus profond de la forêt, aux jours de chasses défendues !… quand il leur apprenait, dans les arbres, à se construire de petites huttes invisibles…

Eh bien ! non ! il ne se déchaussera pas ! c’est trop de honte, à la fin ! Et il se lève, les mains dans les poches et sifflant un petit air comme s’il pensait déjà à autre chose. Étonnement ! les autres ne lui disent rien ! Ils l’observent dans sa marche, car Balaoo marche de long en large, le front pensif comme on fait quelquefois chez soi quand on a des préoccupations. Il a oublié qu’il n’a plus de fond de pantalon. Un coin de conversation surpris entre ses deux hôtes le lui rappelle.

— Vous voyez, il n’a pas d’appendice comme on en voit aux quadrumanes inférieurs : pas de queue et pas de callosités !… En outre, les os du bassin que nous appelons ischion et qui forment la charpente solide de la surface sur laquelle le corps repose chez l’individu assis, ces os sont moins développés que chez les quadrumanes à callosités et sont plutôt constitués comme chez l’homme. Enfin, il marche ordinairement avec lenteur et circonspection et je lui ai fait perdre l’habitude de se dandiner…

Justement, Balaao, agacé, se met à se dandiner.

— Dandine ! Dandine donc ! fait Coriolis furieux… je t’enverrai te dandiner dans les rues du village, et les petites de l’école se moqueront de toi, Balaoo ! (Balaoo pense : « Va donc demander à Camus et à Bombard que l’on a trouvés pendus pourquoi je les ai envoyés se dandiner au bout d’une corde ! »)[2].

Mais Balaoo n’est pas au bout de ses peines.

Son maître l’a fait asseoir et lui a enlevé lui-même ses souliers et même ses chaussettes (Pourquoi donc, en apercevant les chaussettes, le monsieur qui met les voleurs en prison a-t-il eu ce mouvement du corps et ce coup de tête ? Balaoo pense : « La vue de mes mains de souliers le dégoûte, c’est sûr. » Et il s’enfonce deux doigts dans le nez pour comprimer sa fureur).

Coriolis lui prend ses mains de souliers dans ses mains à lui, homme. Balaoo détourne la tête pour ne pas assister à un spectacle qui lui répugne. Mais il faut qu’il entende :

Coriolis. — Vous voyez bien que le gros orteil du pied, plus long que chez l’homme, est au contraire bien plus flexible, et peut s’opposer au reste du pied. (Balaoo pense : « Pourvu qu’il ne me chatouille pas ! »)

M. Herment de Meyrentin. — Je vois ! je vois ! c’est incroyable !… Un quadrumane ! un quadrumane ! qui parle !… Euh ! euh !… c’est incroyable !

Coriolis. — Toutes les bêtes parlent, mais le quadrumane, qui est une bête supérieure, possède plus de sons distincts que les autres animaux pour exprimer son désir, son plaisir, sa faim, sa soif, son effroi, etc. C’est donc un langage. Chez mon anthropopithèque, qui est le premier des quadrumanes, celui qui se rapproche le plus de l’homme, je suis allé jusqu’à découvrir quarante sons bien distincts !

M. Herment de Meyrentin. — Mais enfin ce n’est pas avec quarante sons qu’un anthropopithèque pourra prononcer toutes les syllabes humaines !…

Coriolis. — Je n’ai pourtant pu en faire un homme qu’à cette condition-là ![3].

M. de Meyrentin. — Comment avez-vous fait ?

Coriolis. — Je lui ai donné les autres sons, tout simplement :

Ouvre ta bouche, Balaoo ! (Balaoo, qui est prêt à mourir de honte, n’a point le temps de protester. Coriolis, qui lui tenait tout à l’heure ses mains de souliers, lui tient maintenant, sans antisepsie intermédiaire, la mâchoire, et en fait jouer les deux parties sur leurs apophyses coronoïdes, comme il eût fait d’un piège à loups qu’il s’agirait de tendre. Balaoo, qui bave, regarde de ses bons gros yeux ronds, qui pleurent, Mlle Madeleine qui assiste, attristée, à l’opération. Ainsi, le patient, qui va se faire arracher une dent, fixe, avec une morne et douloureuse angoisse, la personne dévouée qui a bien voulu l’accompagner chez le praticien.)

M. Herment de Meyrentin. — Il a des dents admirables !

Coriolis. — Regardez-moi ce pharynx. (Balaoo pense : « Il ne s’aperçoit pas qu’il me crache dans la bouche »).

M. Herment de Meyrentin. — Vous avez perfectionné ce pharynx, modifié cette arrière-gorge, travaillé ces cordes vocales, et cela vous aurait suffi, d’après vous, pour faire d’un s… d’un quadrumane… un homme !…

Coriolis (qui laisse un instant reposer la mâchoire). — Pourquoi pas ? Il n’est pas difficile de prouver qu’entre l’homme et les animaux immédiatement inférieurs à lui, les différences anatomiques ne sont pas plus prononcées qu’entre d’autres membres d’un seul et même ordre[4] !

M. Herment de Meyrentin. — Tout de même, mon cher, il y a un abîme entre le si… la bête et l’homme…

Coriolis. — « J’estime autant que quiconque la dignité de la nature humaine, j’admets aussi volontiers que quiconque la largeur de l’abîme béant entre l’homme et le reste de la création par rapport aux problèmes intellectuels et moraux » ; mais, même à ce dernier point de vue intellectuel et moral, je prétends qu’avec la modification de la structure, l’abîme peut être comblé !

M. Herment de Meyrentin. — Votre parole me séduit à la fois et m’épouvante… (À part lui, le juge pense : « C’est toi qui vas être épouvanté tout à l’heure, quand je te ferai connaître où t’ont conduit tes théories d’école primaire, laïque et obligatoire », car M. de Meyrentin, cousin du grand Meyrentin, de l’Institut, est resté idéaliste et antidarwinien, comme la gloire de la famille).

Coriolis. — Allons donc ! qu’est-ce qui fait l’homme ce qu’il est ? N’est-ce pas la faculté de parler ? Le langage lui permet de tenir note de ses expériences ; c’est lui qui augmente le bagage scientifique des générations successives. C’est grâce à lui que l’homme resserre toujours davantage les rapports qui le rattachent à l’homme. L’homme se distingue ainsi de tout le reste du monde animal. Cette différence de fonctions est immense et les conséquences en sont extraordinaires. Et tout cela peut dépendre, cependant, de la plus petite modification dans l’état de l’arrière-gorge. Car, qu’est-ce donc que ce don de la parole ? Je vous parle en ce moment ; mais, si vous modifiez le moins du monde la proportion des forces nerveuses actuellement en action dans les deux nerfs qui régissent les muscles de ma glotte, à l’instant même je deviendrai muet. La voix n’est produite qu’autant que les cordes vocales sont parallèles ; celles-ci ne sont parallèles que tant que certains muscles se contractent de façon identique ; et ceci dépend à son tour de l’égalité d’action des deux nerfs dont je viens de vous parler. Le moindre changement dans la structure de ces nerfs et même dans la partie où ils prennent naissance, la moindre modification même dans les vaisseaux sanguins intéressés, ou encore dans les muscles où arrive le sang, pourrait nous rendre muet. Une race d’hommes muets, privés de toute communication avec ceux qui peuvent parler, serait une race de bêtes ![5].

M. Herment de Meyrentin. — Évidemment ! Évidemment !

Coriolis. — Je ne vous l’ai pas fait dire. — Ne te gratte pas, Balaoo ! (Honte de Balaoo qui croyait qu’on ne l’avait pas vu). Eh bien ! moi, j’ai fait le contraire de celui qui travaillerait à rendre muet ; j’ai travaillé à donner plus d’extension à un organe déjà susceptible de rendre certains sons de la parole. Ces nerfs, ces muscles, ces vaisseaux sanguins, je les ai eus, pour la gloire de ma démonstration, au bout de mes pinces. (Balaoo, qui avait été endormi lors des opérations, écoute avec un intérêt passager). Et je suis arrivé à rendre toujours possible le parallélisme nécessaire des cordes vocales de mon Balaoo ! Ouvre ta bouche, Balaoo. (Balaoo ouvre une bouche effroyable qu’on lui renverse sous la lampe et se demande quand donc cet effroyable supplice aura une fin). Voyez, cher monsieur, voyez… ici… on aperçoit encore les cicatrices…

M. Herment de Meyrentin. — Étourdissant ! Étourdissant !… Et il peut maintenant parler comme un homme !… Mais est-ce qu’il a conservé également la possibilité d’émettre les sons animaux d’autrefois.

Coriolis. — Oui, mais il lui faut un effort plus grand qu’autrefois. Parle, Balaoo, comme autrefois !

Balaoo. — (Pour se venger et pour faire une bonne farce, Balaoo parle comme autrefois, mais quand il était en colère, c’est-à-dire quand on entendait sa voix à une lieue à la ronde) :

Goek ! Goek ! Goek ! ha ! ha ! ha ! hâââ !… hâââ ! hâââ ! Goek ! Goek !…

M. Herment de Meyrentin. — Goek ! qu’est-ce que ça veut dire ?

Balaoo (qui est de plus en plus gêné par le singulier persistant regard de ce Monsieur qui met les voleurs en prison). — Ça veut dire : Va-t’en !…

— Tiens ! fait observer M. de Meyrentin, c’est presque comme en anglais : go out !

Balaoo n’insiste pas, car il ne connaît pas l’anglais. Et M. Herment reste.

Balaoo soupire ; il n’a jamais tant souffert. Une main, tendrement, prend la siennne. Ah ! Madeleine !… Mad !… Mad !… Le cœur dans la poitrine de Balaoo fait : Boum ! Boum ! Boum !…

Ah ! voici M. Herment de Meyrentin qui se lève. Il va donc s’en aller, cette fois !… Il se décide !… Enfin ! Oui, oui. Il fait toutes ses félicitations à Coriolis… comme un mufle… comme un mufle !… Il a l’air carrément de se moquer de Balaoo et de projeter quelque chose qu’on ne sait pas… Il faut toujours se méfier de ces gens qui mettent les voleurs en prison… Et, c’est sûr, M. Herment de Meyrentin a bien tort, en tout cas, d’avoir l’air de se fiche de Balaoo, car ça pourrait encore mal tourner, cette affaire-là.

Le juge dit, avec une froideur calculée :

— Ah ! cher monsieur, toutes mes félicitations !… vous avez fait un petit d’homme. Avec la science et votre scalpel, vous égalez Dieu !

Coriolis trouve qu’il exagère et il le lui dit. M. Herment concède qu’il a exagéré et, avec un coup d’œil insolent qui montre Balaoo :

— Oui, acquiesce-t-il. C’est vrai ! Dieu les faisait plus beaux !

Il lance ça devant Madeleine. Balaoo en est d’abord suffoqué. L’étonnement le paralyse, l’abrutit. Coriolis, qui voit la peine que le visiteur a fait à son élève, à l’enfant de sa création, veut prononcer des paroles consolatrices :

— Dieu en a fait de plus beaux, mais il n’en a pas fait de plus doux, de meilleur, de plus aimant, de plus dévoué. Celui-ci a bien récompensé son vieux maître de tout le mal qu’il lui a d’abord donné, car, il faut bien avouer que ça a été dur de lui faire oublier pendant les premières années les jeux de la forêt de Bandang ; mais maintenant c’est tout à fait, j’ose le prétendre et suis enfin prêt à le prouver, un de la race humaine.

À ce discours qui aurait dû le toucher, M. Herment de Meyrentin sourit comme un sot, et, montrant du doigt le paletot et le pantalon en pièces (Balaoo pleurerait, mais il retient ses larmes devant un étranger), il dit :

— Hum ! Hum ! Il se permet encore quelques petites frasques !…

Mais le bon Coriolis répond à l’imbécile solennel :

— J’ai connu des enfants des hommes, qui n’avaient pas plus de dix-sept ans, dont les parents eussent été heureux qu’ils passassent leur temps à arracher leurs fonds de culottes en montant aux arbres pour y chiper des pommes. Ce n’est pas à moi de vous conseiller de consulter les annales des assises, mon cher Maître ; vous n’ignorez certainement pas à quoi passent leur temps les petits d’hommes de dix-sept ans, un couteau à la main ! (Baloao pense : « le Maître a raison, je n’ai jamais donné de coups de couteau à personne, moi !… C’est bon pour les petits d’hommes qui n’ont pas de force dans la main » ).

M. Herment de Meyrentin, sur un ton qui fait loucher Balaoo. — Dans ce pays, pour les crimes, monsieur Coriolis, on ne se sert pas du couteau. On étrangle. Les doigts suffisent (Balaoo clapote des paupières et pense : « Pourquoi a-t-il dit ça » ?)

Coriolis, montrant la main de Balaoo. — Voilà une main qui ne ferait pas de mal à une mouche ! (Balaoo pense avec timidité et les yeux baissés, car il sait admirablement le faire à l’hypocrisie : « Tu tiens à ta mouche, mais moi qui ne ferais pas de mal à une mouche, j’étranglerais bien ce noble étranger » ).

M. Herment de Meyrentin, qui se souvient que son cousin illustre de l’Institut a toujours combattu le darwinisme avec des arguments un peu vieillots sur l’impossibilité de la reproduction indéfinie dans le mélange des espèces, ne veut pas partir sans lancer la flèche du Parthe : cela fera réfléchir cet imprudent Coriolis qui a déchaîné, sans s’en douter, tous les mauvais instincts de la forêt de Bandang dans la société civilisée des hommes et qui en sera puni avant l’heure de la soupe par l’arrestation de son anthropopithèque que M. de Meyrentin pense bien revenir chercher avec tous ses gendarmes.

M. Herment de Meyrentin, de sa plus belle voix de gorge. — Mes compliments, cher monsieur, vous n’avez plus maintenant qu’à le marier (et il a un gros rire infâme). Bientôt, il aura la majorité légale. J’espère que vous pensez déjà à la jeune fille qu’il conduira à l’autel ! Mlle Madeleine sera demoiselle d’honn…

M. Herment de Meyrentin ne peut achever ni son sourire ni sa phrase, car il a, autour de la gorge, deux tenailles qui se resserrent avec une force inquiétante pour quelqu’un de la race humaine qui aurait encore l’espérance de vivre longtemps sur la terre et d’y prononcer des paroles stupides et indécentes. Il râle ! Il se débat ! Il étouffe ! Balaoo serre, serre, serre !

Coriolis et Madeleine poussent des clameurs d’épouvante et s’accrochent, se pendent à Balaoo pour lui faire lâcher prise. Coriolis s’est armé d’un chenêt et frappe des coups qui résonnent sur Balaoo comme sur un tambour ; mais Balaoo ne sent rien ! Madeleine pleure, sanglote, supplie, délire ; mais Balaoo n’entend rien. Il serre, il serre, il serre.

Et il ne s’arrête de serrer que lorsque M. Herment de Meyrentin s’arrête de se débattre. Ça lui apprendra à ce Monsieur à trouver que Balaoo qui ne ferait pas de mal à une mouche n’est pas beau, et il ne se moquera plus de lui devant les jeunes filles à marier. Le voilà bien avancé maintenant : il est mort !

Mort ! M. le juge d’instruction Herment de Meyrentin, cousin germain de l’illustre professeur, membre de l’Institut, secrétaire de la section des Sciences morales et politiques, Herbert de Meyrentin ! Voilà une famille en deuil ! Une illustre famille ! Voilà tout ce qui reste de tant de puissance humaine, d’un juge d’instruction ! Une loque, un pantin cassé sur le bras d’un anthropopithèque ! Balaoo jette ce débris à terre. Il voit avec stupéfaction le bon Coriolis coller son oreille sur la poitrine de ça ! Il y a des gens qui ne sont pas dégoûtés ! Mais où est sa petite sœur Madeleine ? Balaoo la cherche du regard et la trouve, tout à fait appuyée à plat contre la muraille, la bouche grande ouverte et les yeux brillants d’effroi.

— Décidément, pense l’anthropopithèque, j’ai dû faire une bêtise. Ils n’ont pas l’air content !

Coriolis se relève aussi pâle que le mort.

— Misérable ! râle-t-il. Qu’est-ce que tu as fait ? Tu as assassiné ton hôte !

[ « Bah ! pense Balaoo, pourquoi se mettent-ils dans un état pareil ? C’est le cadavre qui les gêne, je le vois bien ! et ils doivent craindre le commissaire de police qui vient toujours quand on fait du mal à ceux de la race humaine. Par exemple, on peut assassiner mon ami Huon, le grand vieux sanglier solitaire qu’ils ont tué proprement d’un coup de couteau au cœur devant tout le monde (et personne n’a protesté), et mon ami Dhole, le grand vieux loup vert qu’ils ont criblé de coups de fusil, parce qu’il avait mangé un petit enfant de six mois qui ne disait pas encore : papa, maman… ; mais on n’a pas le droit d’étrangler naturellement, avec ses mains, un de la race humaine. C’est la Loi ! C’est bon ! C’est bon ! je vais enlever le cadavre et personne ne saura rien. Je vais encore le pendre : c’est un bon truc ! » ]

Ce pensant, Balaoo a pris par les pattes de derrière le grand corps mou de M. Herment de Meyrentin, et il le traîne jusqu’à la porte. Coriolis veut l’arrêter, mais Balaoo crie si fort : Goek ! Goek ! que Coriolis voit bien qu’il n’y a rien à faire de l’anthropopithèque dans un tel moment. Balaoo est tout frémissant, tout exalté, tout glorieux de l’ouvrage terrible. Il ne ferait pas de mal à une mouche ; tout de même le docteur Coriolis comprend qu’il ne ferait pas bon de le séparer de sa proie. L’anthropopithèque la traîne derrière lui avec un orgueil aussi conscient que, dans le triomphe, le général romain, traînant les dépouilles opimes. Ah ! quel front relevé il a, ce Balaoo… et bien fait pour la couronne de lauriers. Dans tout singe, il y a un général romain !… Et pan ! un bon coup de sa main de soulier dans la porte et celle-ci s’ouvre en deux pour laisser passer le cortège.

Madeleine ne peut plus remuer et Coriolis tremble comme une poule mouillée, tandis que Balaoo, solennel, pénètre avec son fardeau, sous les branches de la forêt prochaine.

  1. Du grec anthropos, homme, et pithekos, singe : animaux qui tiennent le milieu entre le singe et l’homme, et qui auraient été comme une transition de celui-là à celui-ci. Quelques savants, dont Gabriel de Mortillet principalement, ont relevé, dans les terrains tertiaires, la trace et les débris fossiles de ces animaux intelligents, et aussi la preuve de leur intelligence. D’autres, sur la foi des récits de voyageurs, affirment que cette espèce de singe existe encore et qu’on peut en retrouver quelques spécimens au fond des forêts de Java. De Dr Coriolis n’a pas été le seul à aller les chercher jusque-là.
  2. Ceci est terrible pour Balaoo qui ne savait pas que Camus et Lombard étaient boiteux et qui a cru qu’ils se moquaient de lui et imitaient en marchant son dandinement dans la rue, pour quoi il les avait pendus !…
  3. Rien, dit M. Hæckel, n’a dû ennoblir et transformer les facultés du cerveau de l’homme, autant que l’acquisition du langage. La différenciation plus complète du cerveau, son perfectionnement et celui de ses plus nobles fonctions, c’est-à-dire des facultés intellectuelles, marchèrent de pair, et en s’influençant réciproquement, avec leur manifestation parlée. C’est donc à bon droit que les représentants les plus distingués de la philologie comparée considèrent le langage humain comme le pas le plus décisif qu’ait fait l’homme pour se séparer de ses « ancêtres ». C’est un point que Chleicher a mis en relief dans son travail sur l’importance du langage dans l’histoire de l’homme. Là se trouve le trait d’union de la zoologie et de la philologie comparée : la doctrine de l’évolution met chacune de ces sciences en état de suivre pas à pas l’origine du langage… il n’y avait point encore chez « l’homme-singe » de vrai langage articulé exprimant des idées.
    Ainsi que Chleicher l’enseigne, il faut admettre qu’un certain nombre seulement de ces êtres, encore dépourvus de la faculté du langage articulé, mais bien près de l’acquérir, la gagnèrent en réalité sous l’influence de « conditions heureuses », et dès lors eurent réellement le droit à la dénomination d’« hommes », mais que, par contre, un certain nombre d’entre eux, moins favorisés par les circonstances, échouèrent dans leur développement et tombèrent dans la « métamorphose régressive ». Nous aurions à reconnaître leurs restes dans les anthropomorphes, gorilles, chimpanzés, orangs, gibbons.
  4. Du Singe à l’Homme, par Th. Huxley.
  5. Toute cette théorie est exposée dans le livre si intéressant de Huxley, Du Singe à l’Homme.