Barzaz Breiz/1846/Du Guesclin

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DU GUESGLIN.


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ARGUMENT.


Bertrand du Guesclin, ou Gwezklen, selon l’orthographe bretonne, a laissé dans les traditions populaires de la Bretagne un nom presque aussi célèbre que dans l’histoire. Le peuple du pays de Tréguier, au milieu duquel il habita et qui suivait son parti en masse, a conservé le souvenir de ses exploits chevaleresques, et chante encore de vieux chants où on le montre détruisant l’un après l’autre les châteaux anglais perchés, comme des nids de vautours, sur nos rochers et nos montagnes. Deux de ces chants sont particulièrement répandus ; l’un a pour sujet la ruine du château de Trogoff, l’autre celle de Pestivien. Du Guesclin assiégea, en 1364, et enleva le premier à un aventurier anglais que les historiens nomment Roger David, et la tradition Rogerson, ou fils de Roger ; peu après, il prit le second, qu’il rasa de même de fond en comble. Selon les poëtes populaires, la ruine de Trogoff fut amenée par l'outrage que le gouverneur du château voulut faire à une jeune paysanne, filleule de du Guesclin ; et la destruction de Pestivien par la félonie des Anglais qui l’habitaient a l’égard d’un des vassaux du connétable. Je dois les deux ballades dont ces événements sont le sujet, l'une, à une femme de la paroisse de Trégourez, appelée Annaik Rolland ; l’autre à un vieillard nommé Gorvel, du bourg de Mael-Pestivien.


XXIX


LA FILLEULE DE DU GUESCLIN.


( Dialecte de Tréguier. )


I.


Le soleil paraît, le jour luit, la rosée brille sur les épines blanches de la haie ;

De la haie élevée du grand château de Trogoff, où les Anglais règnent encore ;

La rosée brille sur les fleurs de l’épinaie : à cette vue, le soleil se voile le front ;

Car, en vérité, ce n’est pas la rosée du ciel : c’est une rosée de sang ;

De sang pur qu’a versé Rogerson, le plus méchant fils d’Anglais qu’il y ait dans la vallée.


II.


— Marguerite, ma belle enfant, vous êtes alerte, vous êtes vive ;

Vous vous lèverez demain de grand matin, pour aller porter du lait aux laboureurs qui travaillent à l’écobue.

— Ma bonne petite mère, si vous m’aimez, ne m’envoyez pas à l’écobue,

A l’écobue ne m’envoyez pas : vous ferez jaser les méchants.

Envoyez-y ma sœur aînée, ou ma petite sœur Franseza ;

Bonne petite mère, je vous en prie : Rogerson me guette.

— Vous guettera qui voudra ; vous êtes priée : vous irez ;

Vous vous lèverez avant le jour : le seigneur sera encore au lit. —


III.


Marguerite disait à son père et à sa mère, le lendemain matin,

En prenant son pot au lait, Marguerite disait :

— Adieu, mère, adieu, père ; mes yeux ne vous verront plus ;

Adieu, ma sœur aînée; adieu, ma petite sœur Franseza, —

Or, comme la bonne petite fille allait au champ, le long du bois,

Proprette, légère, pieds nus, son pot au lait sur la tête ;

Rogerson, du haut de la tour du château, la vit venir de loin :

— Eveille-toi, mon page, et lève-toi vite, que nous allions chasser un lièvre,

Chasser un levraut blanc, qui porte un pot au lait sur la tête. —


IV.


Quand la jeune fille passa le long des douves, le seigneur était à l’attendre,

A l’attendre auprès du pont-levis ; si bien qu’elle tressaillit d’épouvante,

D’épouvante en l’apercevant, et renversa son pot au lait.

Voyant cela, la pauvre fille se mit à pleurer amèrement.

— Taisez-vous, ma sœur, ne pleurez pas, on vous donnera un autre pot au lait ;

Approchez, et allons déjeûner, tandis qu’on le préparera.

— Beau seigneur, je vous remercie; j’ai déjeuné, bien déjeuné.

— Alors venez au jardin, venez cueillir de belles fleurs,

Venez cueillir une guirlande pour orner votre pot au lait.

— Je ne porte point de fleurs, je suis en deuil cette année.

— Alors venez aux vergers, venez manger des fraises rouges comme une braise.

— Je n’irai point manger des fraises ; sous les feuilles il y a des couleuvres.

J’entends l’appel des laboureurs de l’écobue : ils disent que je suis paresseuse.

Ils demandent où je suis restée avec mon pot au lait caillé.

— Vous allez sortir à l’instant ; quand votre pot au lait sera prêt ;

On s’en occupe, Marguerite ; venez voir à la laiterie. —

En franchissant le seuil du château, la jeune fille tressaillit ;

La pauvre petite devint blanche comme la neige, quand la porte se ferma derrière elle.

— Ma mignonne, n’ayez pas peur, je ne vous ferai aucun outrage.

— Si vous ne songez pas à m’outrager, pourquoi changez-vous de couleur ?

— Si je change de couleur, c’est que l’air du matin est vif.

— Ce n’est point, seigneur, l’air vif du matin, c’est le mauvais vouloir qui vous fait pâlir.

— Taisez-vous, petite sotte ! venez au fruitier choisir un fruit. —

Quand ils furent dans le fruitier elle prit une pomme rouge :

— Seigneur Rojerson, donnez-moi, s’il vous plaît, un couteau ;

Donnez-moi un couteau pour peler ma pomme.

— Si vous désirez un couteau, allez à la cuisine , et vous en trouverez un ;

Il y en a un sur la table de chêne ; il a été aiguisé ce matin. —

La petite Marguerite dit au vieux cuisinier, en entrant :

— Cher cuisinier, je vous en supplie, délivrez-moi ! faites-moi sortir !

— Hélas! ma fille, je ne le puis ; le pont du château est levé.

— Si l’homme à la tête frisée comme un lion savait que je suis captive de Rojerson ;

Si mon bon parrain savait cela, il ferait couler du sang. —


V.


Cependant Rojerson demandait à son page, à quelque temps de là :

— Où donc reste Marguerite, qu’elle ne revient pas ici ?

— Elle était dans la cuisine, il n’y a qu’un moment, en sa petite main blanche un couteau ;

Et elle parlait ainsi : « Que ferai-je, Jésus, mon Dieu ?

« Mon Dieu, dites-moi, me tuerai-je ou ne me tuerai-je pas ?

« Oui, à cause de vous, Vierge Marie, je mourrai vierge, sans tache. »

Maintenant elle est couchée sur la face, dans une mare de sang ;

Le grand couteau dans le cœur et appelant son parrain :

— Le seigneur Guesclin mon parrain ; celui-là me vengera ! —

— Mon bon petit page, ne dis pas mot ; viens me la couper par morceaux dans un panier.

Et j’irai la jeter dans la rivière, demain quand chantera l’alouette. —

Or, en revenant de la rivière, il rencontra le parrain de la jeune fille,

Il rencontra le seigneur Guesclin, la face verte comme l’oseille.

— Rojerson, dites-moi, d’où venez-vous avec ce panier ?

— Je reviens de la rivière, de noyer quelques petits chats.

— Il n’est pas celui de chats noyés, le sang qui coule de votre panier !

Seigneur Anglais, répondez-moi, n’avez-vous pas vu Marguerite ?

— Je n’ai pas vu Marguerite depuis le pardon du Guéoded.

— Tu mens, traître, car tu l’as tuée hier soir !

Tu déshonores la noblesse autant que la chevalerie ! — Rojerson, à ces mots, tira son épée :

— Tu vas voir, je pense, à l’instant si je déshonore la noblesse ;

Tu vas voir à l’instant, vassal, si je suis indigne du nom de chevalier.

Or sus ! or sus ! pas de quartier ! En garde ! si tu as du loisir !

— J’ai eu du loisir, et j’en ai pour jouer au jeu des combats avec des hommes de cœur ;

J’ai joué à ce jeu et y jouerai, mais je n’y joue pas avec des assassins de filles ;

En quelque endroit que j’en rencontre, je les assomme tous comme des chiens. —

En achevant ces mots il éleva sa grande épée ;

Et il en frappa un coup sur la tête de l’Anglais, et il le fendit en deux.


VI.


Rojerson a été tué ; le château de Trogoff est détruit ; Elle est détruite la forteresse de l’oppresseur ; bonne leçon pour les Anglais !

Pour les Anglais, bonne leçon ! bonne nouvelle pour les Bretons !


________


XXX


LE VASSAL DE DU GUESCLIN.


( Dialecte du Léon. )


I.


Un grand château s’élève au milieu des bois de Mael, une eau profonde l’entoure ; à chaque angle se dresse une tour ;

Dans la cour d’honneur est un puits rempli d’ossements, et le monceau devient chaque nuit de plus en plus haut.

Sur la barre du puits s’abattent les corbeaux, et ils descendent au fond, pour y chercher pâture, en croassant joyeusement.

Le pont du château facilement tombe, mais encore plus facilement se lève ; quiconque entre ne sort plus.


II.


A travers la terre des Anglais, chevauchait un noble écuyer ; un jeune voyageur appelé Jean de Pontorson.

Comme il passait le soir près de leur forteresse, il demanda l’hospitalité au chef des sentinelles.

— Descendez, cavalier, descendez et entrez au château, et mettez à l’écurie votre cheval roux ;

Il mangera de l’orge et du foin tout son soûl, tandis que vous souperez à table avec nous. —

Or, tandis qu’il soupait à table avec les hommes. d’armes, ils ne parlèrent pas plus que s’ils eussent été muets.

Seulement ils dirent à une jeune fille : — Montez, Biganna, pour faire le lit du seigneur chevalier que voilà. —

Quand vint l’heure de s’aller coucher, le jeune cavalier alla se reposer.

Le seigneur Jean de Pontorson, dans sa chambre, chantait, en déposant son cor d’ivoire sur le banc de son lit :

— Biganna, ma gentille sœur, dites-moi une chose : Pourquoi me regardez-vous en soupirant ?

— Si vous saviez, cher seigneur ; si vous étiez à ma place, vous me regarderiez de même en soupirant ;

En soupirant, et vous auriez pitié de moi : dessous votre oreiller, il y a un poignard ;

Le sang du troisième homme qu’il a tué n’est pas encore séché ; hélas ! seigneur chevalier, vous serez le quatrième !

Votre argent, votre or et vos armes, tous vos effets, à l’exception de votre cheval roux, sont sous clef. —

Et lui de glisser la main sous l’oreiller, et de retirer le poignard, et il était rouge de sang.

— Biganna, chère sœur, sauve-moi la vie, et je te ferai riche de cinq cents écus de rentes.

— Je vous remercie , seigneur ; dites-moi seulement : Etes-vous marié, ou ne l’étes-vous pas ?

— Je ne veux, Biganna, vous tromper en aucune sorte : voilà quinze jours que je suis marié.

Mais j’ai trois frères qui valent mieux que moi ; s’il plaisait à votre cœur, de choisir entre eux ?

— Rien ne plaît à mon cœur, ni homme ni argent ; à mon cœur rien ne plaît que vous, mon beau seigneur ;

Suivez-moi ; le pont du château ne nous arrêtera pas ; il ne nous arrêtera pas, le portier ; il est mon frère de lait. —

En sortant de la cour, le seigneur disait : — Montez, ma sœur, en croupe, derrière mon coursier ;

Et allons à Guingamp, trouver mon suzerain, pour savoir s’il était juste que je perdisse la vie ;

Allons à Guingamp chercher mon droit seigneur Guesclin, qu’il vienne mettre le siège devant Pestivien. —


III.


— Habitants de Guingamp, je vous salue, je vous salue avec respect : et mon seigneur Guesclin, au nom de Dieu ! où est-il par ici ?

— Si c’est le seigneur Guesclin que vous cherchez, cavalier, vous le trouverez dans la Tour-plate, dans la salle des barons. —

En entrant dans la salle, Jean de Portorson alla droit au seigneur Guesclin.

— La grâce de Dieu soit avec vous, seigneur, et que Dieu vous protège ! et protégez vous-même qui est votre vassal,

— La grâce de Dieu soit avec vous-même, qui parlez si courtoisement ; celui que Dieu protège doit protéger les autres.

Mais que vous faut-il ? dites-le-moi en peu de mots. — Il me faut quelqu’un qui vienne à bout de Pestivien ;

Il y a là des Anglais qui oppriment ceux du pays, étendant leurs ravages à plus de sept lieues à la ronde ;

Et quiconque y entre est tué sans pitié ; sans cette jeune fille, j’étais tué aussi.

J’étais aussi tué comme tant d’autres, j’ai sur moi le poignard rouge encore ; le voici ! —

Du Guesclin s’écria : Par les saints de Bretagne ! tant qu’il y aura un Anglais en vie, il n’y aura ni paix ni loi !

Qu’on équippe mon cheval, et qu’on m’arme à l’instant ; et en route ! et voyons si cela peut durer ! —


IV.


Le gouverneur du château demandait en raillant, du haut des créneaux, au seigneur Guesclin :

— Est-ce que vous venez au bal, que vous êtes ainsi équipés, vous et vos soldats !

— Oui, par ma foi ! seigneur Anglais, nous venons au bal ; mais ce n’est pas pour danser, c’est pour faire danser ;

Pour vous faire danser un branle qui ne finira pas de bonne heure ; quand nous serons lassés, les démons prendront notre place. —

Au premier assaut, les murailles tombèrent, et le château trembla jusqu’en ses fondements ;

Au second assaut, trois des tours s’écroulèrent, et deux cents hommes furent tués et deux cents autres encore.

Au troisième assaut, les portes furent enfoncées, et les Bretons entrèrent, et le château fut pris.

Le château est maintenant détruit ; le sol a été bien écobué ; le laboureur y passe la charrue en chantant :

« Quoique Jean l’Anglais soit un méchant traître, il ne vaincra pas la Bretagne, tant que seront debout les rochers de Mael. »


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NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.


Je n’ai pu retrouver dans l’histoire le nom obscur de Jean de Pontorson ; mais les rapports que lui donne le poëte avec du Guesclin, la protection qu’il lui fait demander au chevalier breton, comme à son seigneur suzerain, ne permellent pas de douter de sa réalité historique. Du Guesclin était, en effet, capitaine des hommes d’armes de Pontorson, et il possédait, près de cette ville, une terre provenant de la succession de sa mère. Le fait du séjour de Bertrand à Guingamp, et de la prière qu’un vint lui adresser pour qu’il allât détruire le repaire des brigands auxquels le pays de Tréguier était depuis longtemps livré, est de même attesté par les écrivains contemporains.

Il ne reste plus aucune trace ni du château de Trogoff ni de celui de Pestivien ; quant aux roches druidiques du tertre de Mael, qu’invoque le poète breton contre la domination étrangère, elles sont toujours debout, et le laboureur, en menant sa charrue, chante encore les vers prophétiques qu’autrefois chantaient ses aïeux.


En Guingamp est venu, en la ville s’est mis.
Et là, fut des bourgeois moult forment conjois :
— Aï ! sire Bertrand, vous soyez beneiz !
Nous avons bien mestier de vous, ce m’est avis ;
Car il y a chastiax de Englois bien remplis,
Qui tous les soirs s’en viennent jusqu’à nos courtils.
Ils nous vont ravissant vaches, moutons, brebis ;
Chastel de Pestien c’est cil qui nous fait pis. —
Dolent en est Bertrand quand il les a ois ...
Quand furent aprestés du tout à leur command.
De Guingamp sont issus, à la trompe sonnant ;
Et furent bien six mille bonnes gens combattant,
A cheval et à pied, arbalestriers devant.


(Chronique de Bertrand du Guesclin, par Cuvelier, Irouvère du quatorzième siècle, t. 1, p. 107.)

Mélodie originale


Barzaz Breiz 4e edition 1846 vol 2.djvu


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