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Barzaz Breiz/1846/Du Guesclin/Bilingue - Le Vassal

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Barzaz Breiz, édition de 1846
Le Vassal de du Guesclin.



XXX


LE VASSAL DE DU GUESCLIN.


( Dialecte du Léon. )


I.


Un grand château s’élève au milieu des bois de Mael, une eau profonde l’entoure ; à chaque angle se dresse une tour ;

Dans la cour d’honneur est un puits rempli d’ossements, et le monceau devient chaque nuit de plus en plus haut.

Sur la barre du puits s’abattent les corbeaux, et ils descendent au fond, pour y chercher pâture, en croassant joyeusement.

Le pont du château facilement tombe, mais encore plus facilement se lève ; quiconque entre ne sort plus.


II.


A travers la terre des Anglais, chevauchait un noble écuyer ; un jeune voyageur appelé Jean de Pontorson.

Comme il passait le soir près de leur forteresse, il demanda l’hospitalité au chef des sentinelles.

— Descendez, cavalier, descendez et entrez au château, et mettez à l’écurie votre cheval roux ;

Il mangera de l’orge et du foin tout son soûl, tandis que vous souperez à table avec nous. —

Or, tandis qu’il soupait à table avec les hommes. d’armes, ils ne parlèrent pas plus que s’ils eussent été muets.

Seulement ils dirent à une jeune fille : — Montez, Biganna, pour faire le lit du seigneur chevalier que voilà. —

Quand vint l’heure de s’aller coucher, le jeune cavalier alla se reposer.


Le seigneur Jean de Pontorson, dans sa chambre, chantait, en déposant son cor d’ivoire sur le banc de son lit :

— Biganna, ma gentille sœur, dites-moi une chose : Pourquoi me regardez-vous en soupirant ?

— Si vous saviez, cher seigneur ; si vous étiez à ma place, vous me regarderiez de même en soupirant ;

En soupirant, et vous auriez pitié de moi : dessous votre oreiller, il y a un poignard ;

Le sang du troisième homme qu’il a tué n’est pas encore séché ; hélas ! seigneur chevalier, vous serez le quatrième !

Votre argent, votre or et vos armes, tous vos effets, à l’exception de votre cheval roux, sont sous clef. —

Et lui de glisser la main sous l’oreiller, et de retirer le poignard, et il était rouge de sang.

— Biganna, chère sœur, sauve-moi la vie, et je te ferai riche de cinq cents écus de rentes.

— Je vous remercie , seigneur ; dites-moi seulement : Etes-vous marié, ou ne l’étes-vous pas ?

— Je ne veux, Biganna, vous tromper en aucune sorte : voilà quinze jours que je suis marié.

Mais j’ai trois frères qui valent mieux que moi ; s’il plaisait à votre cœur, de choisir entre eux ?

— Rien ne plaît à mon cœur, ni homme ni argent ; à mon cœur rien ne plaît que vous, mon beau seigneur ;

Suivez-moi ; le pont du château ne nous arrêtera pas ; il ne nous arrêtera pas, le portier ; il est mon frère de lait. —

En sortant de la cour, le seigneur disait : — Montez, ma sœur, en croupe, derrière mon coursier ;


Et allons à Guingamp, trouver mon suzerain, pour savoir s’il était juste que je perdisse la vie ;

Allons à Guingamp chercher mon droit seigneur Guesclin, qu’il vienne mettre le siège devant Pestivien. —


III.


— Habitants de Guingamp, je vous salue, je vous salue avec respect : et mon seigneur Guesclin, au nom de Dieu ! où est-il par ici ?

— Si c’est le seigneur Guesclin que vous cherchez, cavalier, vous le trouverez dans la Tour-plate, dans la salle des barons. —

En entrant dans la salle, Jean de Portorson alla droit au seigneur Guesclin.

— La grâce de Dieu soit avec vous, seigneur, et que Dieu vous protège ! et protégez vous-même qui est votre vassal,

— La grâce de Dieu soit avec vous-même, qui parlez si courtoisement ; celui que Dieu protège doit protéger les autres.

Mais que vous faut-il ? dites-le-moi en peu de mots. — Il me faut quelqu’un qui vienne à bout de Pestivien ;

Il y a là des Anglais qui oppriment ceux du pays, étendant leurs ravages à plus de sept lieues à la ronde ;

Et quiconque y entre est tué sans pitié ; sans cette jeune fille, j’étais tué aussi.

J’étais aussi tué comme tant d’autres, j’ai sur moi le poignard rouge encore ; le voici ! —

Du Guesclin s’écria : Par les saints de Bretagne ! tant qu’il y aura un Anglais en vie, il n’y aura ni paix ni loi !


Qu’on équippe mon cheval, et qu’on m’arme à l’instant ; et en route ! et voyons si cela peut durer ! —


IV.


Le gouverneur du château demandait en raillant, du haut des créneaux, au seigneur Guesclin :

— Est-ce que vous venez au bal, que vous êtes ainsi équipés, vous et vos soldats !

— Oui, par ma foi ! seigneur Anglais, nous venons au bal ; mais ce n’est pas pour danser, c’est pour faire danser ;

Pour vous faire danser un branle qui ne finira pas de bonne heure ; quand nous serons lassés, les démons prendront notre place. —

Au premier assaut, les murailles tombèrent, et le château trembla jusqu’en ses fondements ;

Au second assaut, trois des tours s’écroulèrent, et deux cents hommes furent tués et deux cents autres encore.

Au troisième assaut, les portes furent enfoncées, et les Bretons entrèrent, et le château fut pris.

Le château est maintenant détruit ; le sol a été bien écobué ; le laboureur y passe la charrue en chantant :

« Quoique Jean l’Anglais soit un méchant traître, il ne vaincra pas la Bretagne, tant que seront debout les rochers de Mael. »


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