Barzaz Breiz/1846/L’Aire neuve

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Barzaz Breiz/1846
Barzaz Breiz, 1846Franck2 (p. 333-339).
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L’AIRE NEUVE.


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ARGUMENT.


L’aire neuve est par excellence la fête de l’agriculture. Lorsque la surface de l’aire n’est plus unie, et que les cailloux et les crevasses défendent au rouleau qui doit y recueillir le blé de glisser aisément, le laboureur fait publier une aire neuve. La veille du jour indiqué, quelques heures avant minuit, on voit des charrettes, chargées de terre glaise et de barriques d’eau, se diriger en silence vers son habitation, et chercher derrière les arbres une position telle, qu’elles puissent, au coup de minuit, s’élancer dans l’aire, et gagner des rubans qui sont destinés aux premiers rendus.

Dès que l’aurore se lève, chaque cultivateur vient, à tour de rôle, déposer sur l’aire la terre dont sa charrette est pleine ; puis ou y verse de l’eau, et l’on fait galoper en cercle, parmi le mortier que produit ce mélange, des chevaux dont les crins sont ornés de rubans aux couleurs éclatantes. Il est des cantons où l’on dresse une table au centre de l’aire ; sur cette table on place un fauteuil ; on enlève la plus belle jeune fille de l’assemblée ; on l’y fait asseoir, et on ne la délivre que sur la promesse de quelque gracieuse rançon.

Huit jours après, quand l’aire, suffisamment foulée par les pieds des chevaux, est séchée, on y danse pour l’aplanir, et la fête recommence. Quelquefois des jeunes filles, portant sur la tête des vases remplis de lait ou de fleurs, ouvrent ces danses par une ronde ; puis le biniou sonne, la bombarde y mène ses notes plus sonores, et les chaînes des danseurs ne tardent pas à se mouvoir. Ces chaînes s’allongent insensiblement, se déploient, se croisent au gré des instruments, s’enlacent, se replient sur elles-mêmes, se fuient, reviennent, se fuient encore, se déroulent et s’élancent avec une mesure parfaite.

Vers le soir, on se rend, au son de la musique, dans le verger n’auraient pas été de force, disent les historiens, à le disputer aux Bretons. Les seigneurs avaient aussi leurs lutteurs, qu’ils faisaient jouter les uns contre les autres dans les grandes cérémonies.

Les luttes terminées, ou revient danser, et l’on ne se retire qu’au coucher du soleil.

Il est rare que l’aire neuve ne fournisse pas aux poètes bretons le sujet d’une chanson nouvelle ; nous en avons vu un exemple dans la ballade du marquis de Guérand. Nous allons en donner une autre, mais d’une nature différente ; elle se chante en haute Cornouaille.

VII


CHANSON D’AIRE NEUVE.


( Dialecte de haute Cornouaille. )



Les miens étaient allés à l’aire neuve ; et moi d’aller aussi avec eux, à la fête !

Ils étaient allés à une aire neuve, au manoir ; ce n’est pas moi qui serais resté à la maison !

Les jeunes garçons n’y manquaient point, croyez-le, ni les jolies filles non plus.

Mon cœur bondissait d’entendre les sonneurs sonner.

Alors je vis danser une jeune fille. Elle était aussi éveillée qu’une tourterelle ;

Ses yeux brillaient comme des gouttes de rosée sur une fleur d’épine blanche, à l’aurore,

Et ils étaient bleus comme la fleur du lin ; ses dents aussi belles que des pierres fines ;

Son air vif et joyeux ; et elle de me regarder,

El moi de la regarder, et moi d’aller, un peu après, l’inviter,

L’inviter pouf un jabadao, et nous voilà en danse !

Comme nous dansions, je pressai sa petite main blanche ;

Et elle de sourire, de sourire aussi doucement qu’un ange du paradis ;

Et moi de lui sourire ; et je n’aime plus qu’elle.


J’irai la voir, ce soir, et lui porterai un velours et une croix.

Un velours noir avec sa croix, que j’ai achetés à la foire de Saint-Nicolas,

De Saint-Nicolas, notre grand patron ; cela fera bien sur son petit cou nu ;

Et de plus je lui porterai une bague d’argent pour mettre à son joli petit doigt,

Pour passer à son doigt, afin qu’elle pense à moi quelquefois.

En m’en revenant de chez ma douce, le vieux tailleur m’a rencontré ;

J’ai rencontré le vieux tailleur, et il a fait cette chanson.

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NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.


Le bienheureux saint Nicolas, patron des enfants dans toute la France, l’est en Bretagne des amoureux : ceux-ci lui font mille neuvaines pour qu’il les exauce ; ils lui enfoncent aussi, par dévotion, des épingles sans nombre dans les pieds, et ils ont l’habitude d’en remplir sa fontaine.

Le bon saint n’accepterait d’eux aucun présent plus considérable, car il sait, disent de vieilles rimes bretonnes, « que leur bourse est aussi vide d’argent que leur cœur plein d’amour. » D’ailleurs, leur épingle a bien quelque valeur : sans elle, comme le remarque naïvement un poëte populaire, le jeune homme ne peut souvent fumer sa pipe, le seul bien qu’il ait en ce monde ; et, quant à la jeune fille, l’épingle qu’elle offre ferme sa collerette.

La chanson qu’on vient de lire est une satire, quoiqu’elle n’ait pas l’air d’en être une ; mais les traits malicieux du vieux tailleur sont trop légers pour avoir pu faire de profondes blessures.



Mélodie originale

Pas de partition dans cette édition



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