Barzaz Breiz/1846/La Fiancée/Bilingue

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Barzaz Breiz, édition de 1846
La Fiancée



XXI


LA FIANCÉE.


( Dialecte du Léon. )



I.


Écoutez tous, petits et grands, le barde voyageur encore une fois.

J’ai composé un chant nouveau ; jeunes et vieux, venez l’entendre.

Quand arriva ceci, je n’avais pas douze ans finis, Je n’avais pas douze ans finis, et voilà que j’en ai soixante.

Vienne m’écouter qui voudra, écouter le voyageur ; Venez tous m’écouter, si vous voulez ; dans peu, vous ne m’entendrez plus.


II.


Il y a trois nuits que je n’ai dormi, et ce soir encore je ne dormirai point,

Car la vipère siffle ; elle siffle au bord de la rivière.

Or, elle a dit en sifflant : — Voici encore une (âme) à moi !

J’en ai eu quatre de ce lieu, dont pas une n'a été portée en terre —


Deux jeunes gens de qualité avaient été fiancés ce jour-là.

Dix-huit tailleurs avaient fait la robe de noces de la jeune fille ;

Lui avaient fait sa robe de noces, où brillaient douze étoiles ;

Où douze étoiles, et le soleil et la lune étaient peints.

Dix-huit tailleursl'habillèrent ; Satan seul la déshabilla.

Quand la messe eut été chantée, elle revint au cimetière.

En entrant dans l’église, elle était brillante comme la fleur du lis ;

En repassant le seuil de la porte, elle était faible comme une tourterelle.

Survint un grand seigneur paré, couvert de fer de la tête aux pieds ;

Un casque d’or sur la tête, un manteau rouge sur les épaules ;

Ses yeux comme des éclairs, sous son casque, en sa tête ;

Pour monture, une haquenée saxonne aussi noire que la nuit ;

Une haquenée dont le sabot faisait jaillir du feu, comme celle du seigneur chevalier,

Du seigneur Pierre d’Izel-vet (à qui Dieu fasse paix !).


— Donnez-moi la nouvelle mariée, que je la conduise aux miens pour la leur faire voir ;

Qu’aux miens je la conduise pour la leur faire voir ; je serai de retour dans un moment. —

On avait beau attendre la nouvelle mariée, la nouvelle mariée ne revenait pas.


III.


Comme les sonneurs[1] de la fête s’en revenaient fort avant dans la nuit,

Arriva le grand seigneur magnifiquement vêtu : — On s’est bien diverti à la fête ?

— On s’est assez diverti à la noce ; mais la nouvelle mariée est perdue.

— La nouvelle mariée est perdue ? Et seriez-vous bien aises de la voir ?

— Nous serions assez aises de la voir, s’il ne nous en arrive aucun mal. —

Ils parlaient encore, qu’ils étaient rendus au rivage,

Et emportés par une petite barque, et qu’ils avaient passé la grande mer,

Et le lac de l’Angoisse et des Ossements, et qu’ils étaient aux bouches de l’enfer.

— Voici les sonneurs de vos noces, qui sont venus vous voir.

Que donnerez-vous à ces braves gens-ci, pour être venus vous rendre visite ?


— Tenez le ruban de mes noces ; emportez-le, si vous voulez ;

Tenez l’anneau d’or de mes noces ; portez-le chez moi à mon mari.

Dites-lui : « Ne pleure pas : elle n’a ni désir ni mal. »

Portez-le chez moi à mon mari, qui est veuf le jour de ses noces.

Assise sur une chaise dorée, j’apprête de l’hydromel pour les damnés. —


IV.


Ils n’avaient pas fait un pas, qu’ils entendirent jeter un cri :

— Mille malédictions sur vous, sonneurs ! — Le puits de l’enfer était sur sa tête.

Si elle eût gardé son ruban et l’anneau d’or de ses noces.

Et son anneau bénit, le puits de l’enfer était abîmé.


V.


Quiconque est fiancé trois fois, trois fois sans se marier, va brûler en enfer ;

Là, il est aussi séparé du paradis que la feuille morte l’est de la rose ;

Aussi séparé du paradis de Dieu que la branche coupée l’est de l’arbre.


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  1. On donne ce nom aux ménétriers, en Bretagne.