Barzaz Breiz/1846/Le Siège de Guingamp

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LE SIÉGE DE GUINGAMP.


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ARGUMENT.


La Bretagne, en l’année 1488, était tombée dans le plus déplorable état : attaquée au dehors, divisée au dedans, trahie par quelques-uns des siens, réduite à créer une monnaie de cuir marquée d’un point d’or, pour remédier à la ruine de ses finances, et sans autre chef qu’une enfant. Mais toute vaincue et misérable qu’elle était, elle pouvait se relever, car, bien que gouvernée, depuis plusieurs siècles, par des princes de race étrangère, elle n’était pas encore tombée sous l’autorité immédiate des rois de France, et elle les repoussait toujours. A la tête des déserteurs de la cause nationale se trouvait le vicomte de Rohan ; il vint assiéger Guingamp, en qualité de lieutenant général des armées du roi en Bretagne.

« Mais, dit d’Argentré, les habitants de Guingamp firent response que de mettre la ville ny autres villes entre ses mains, ils ne devoient le faire, ne devant ignorer ledit seigneur qu’elles ne fussent à la Duchesse, à laquelle du vivant du feu Duc son père et depuis son décès, ils avoient fait serment de les garder ; par ainsi le prioient de les tenir pour excusés de faire autre response jusques à savoir l’intention de la Duchesse. »

Rolland Gouiket, ou Gouyquet, commandait dans la ville ; la garnison était peu nombreuse : il arma tous les jeunes gens, les posta dans le fort Saint-Léonard, au faubourg de Tréguier, et le premier assaut des Français fut repoussé vigoureusement. Le lendemain ils revinrent a la charge, battirent le fort en brèche, et s’emparèrent des faubourgs. Gouiket fit une sortie et les repoussa encore. Le troisième jour, le vicomte de Rohan donne l’assaut à la ville même ; Gouiket est blessé sur la brèche ; on l’emporte : sa femme le remplace, fait un massacre horrible des Français, et les force à demander une suspension d’armes. Le vicomte de Rohan profite du sursis, prend la ville par trahison et la livre au pillage. Mais il n’en jouit pas longtemps ; Gouiket, à peine guéri de sa blessure, s’étant annoncé avec un renfort considérable, les Français prirent l’alarme et abandonnèrent la ville. Cet événement historique est le sujet d’un chant populaire très-répandu ; j’en dois une copie à l’obligeance de madame de Saint-Prix.


IV


LE SIÉGE DE GUINGAMP.


( Dialecte de Tréguier. )


— Portier, ouvrez celle porte ! C’est le sire de Rohan qui est ici, et douze mille hommes avec lui, prêts à mettre le siège devant Guingamp.

— Celle porte ne sera ouverte ni à vous ni a personne sans ordre de la duchesse Anne, à qui appartient cette ville.

— Ouvrira-t-on ces portes au prince déloyal qui est ici avec douze mille hommes, prêts à mettre le siège devant Guingamp ?

— Mes portes sont verrouillées, mes murailles crénelées ; je rougirais de les écouter ; la ville de Guingamp ne sera point prise.

Quand ils passeraient là dix-huit mois, ils ne la prendraient pas ; chargez votre canon ; çà ! du courage ! et voyons qui se repentira !

— Il y a ici trente boulets, trente boulets pour le charger ; de poudre, nous n’en manquons pas, non plus que de plomb ou d’étain. —

Comme il revenait et montait, il fut blessé d’un coup de feu, d’un coup de feu par un soldat du camp nommé Gwazgaram.

La duchesse Anne dit alors à l’épouse du canonnier : —

— Seigneur Dieu ! que faire ? voilà votre pauvre mari blessé !

— Quand même mon mari serait mort, je saurais bien le remplacer ! Son canon, je le chargerai, feu et tonnerre ! et nous verrons ! —

Comme elle disait ces mots, les murailles furent brisées, les portes enfoncées ; la ville était pleine de soldats.

— A vous, soldats, les jolies filles, et à moi l’or et l’argent, tous les trésors de la ville de Guingamp, et de plus, la ville elle-même ! —

La duchesse Anne se jeta à deux genoux, en l’entendant parler ainsi : — Notre-Dame de Bon-Secours, je vous en supplie, venez à notre aide! —

La duchesse Anne, en l’entendant, courut à l’église, et se jeta à deux genoux sur la terre froide et nue :

— Voudriez-vous, vierge Marie ! voir votre maison changée en écurie, votre sacristie en cellier, et votre maître-autel en table de cuisine ? —

Elle parlait encore, qu’une grande épouvante s’était emparé de la ville : un coup de canon venait d’être tiré, et neuf cents hommes étaient tués ;

Et c’était le plus affreux vacarme ; et les maisons tremblaient, et toutes les cloches sonnaient tumultueusement, sonnaient d’elles-mêmes dans la ville.

— Page, page, petit page, tu es léger, gaillard et vif ; monte vite au haut de la tour plate, pour voir qui met les cloches en branle.

Tu portes une épée au côté ; si tu trouves quelqu’un là ; si tu trouves quelqu’un qui sonne, plonge-lui ton épée au cœur. —

En montant, il chantait gaiement ; en descendant, il tremblait fort — Je suis monté jusqu’au haut de la tour plate, et je n’ai vu personne ;

Et je n’y ai vu personne que la Vierge bénie, que la Vierge et son fils, vraiment ; ce sont eux qui mettent les cloches en branle. —

Le prince déloyal dit alors à ses soldats : — Sellons nos chevaux, et en route ! et laissons leurs maisons aux saints ! —


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NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.


Si le chant qu’on vient de lire est parfaitement d’accord avec l'histoire pour le fond et même pour certains détails, par exemple, la sommation faite à la ville par le vicomte de Rohan, et son refus, qui se retrouvent presque littéralement dans Bouchard et d’Argentré, il en diffère essentiellement par d’autres. Ainsi Gouiket (le canonnier ou le portier, comme l’auteur l’appelle) fut blessé non d’un coup de feu, mais d’un coup de pique à la cuisse, et ce n’est pas au moment où on l’emporta du lieu du combat, et où sa femme prit sa place, que l’ennemi s’empara de Guingamp, mais plusieurs mois après ; enfin la duchesse Anne ne se trouvait point dans la ville, et ce fut la nouvelle de l’approche du capitaine Gouiket, lequel avait trouvé moyen de sortir de Guingamp pour aller chercher du secours, qui, jetant l’épouvante parmi les Français, leur fit sonner le tocsin et abandonner leur conquête Ces erreurs, très-naturelles et très-concevables, du reste, nous portent à croire que le chant n’a pas été composé sur les lieux, car le poëte populaire, lorsqu’il décrit ce qu’il a vu, est toujours de la plus minutieuse exactitude. Le vicomte de Rohan, ce « prince félon » (digwirion), est demeuré l’objet de l’exécration du peuple. D’un parjure, d’un traître, d’un homme qui a vendu son honneur et qui s’est souillé de quelque lâcheté honteuse, le montagnard breton dit proverbialement : « Il mange à l’auge comme Rohan. »

            Dibri a ra enn neo evel ma ra Rohan.

Cette auge, en 1488, était la table du roi de France. La ville de Guingamp a élevé une statue au brave Gouiket : cette statue le représentait la tête nue, les cheveux longs, armé de toutes pièces, avec une épée à la main. La révolution l’a détruite ; tous les Bretons forment des vœux pour qu’on la rétablisse. L’épouse de Gouiket a pris rang à côté de Jeanne de Montfort, cette autre héroïne bretonne ; les paysans l’appellent Tomina Al-Léan, noms que des titres de famille ont francisés en Thomine le Moine. La mère de celui qui écrit ces lignes est leur dernier descendant.



Mélodie originale


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