Barzaz Breiz/1846/Les Templiers, ou les trois Moines rouges

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LES TEMPLIERS


OU


LES TROIS MOINES ROUGES.
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ARGUMENT.


Les templiers ou moines rouges, comme les appellent les Bretons, n’étaient pas plus populaires en Bretagne que dans les autres parties de l’Europe occidentale. En Angleterre, les enfants s’en allaient criant par les rues : Gardez-vous de la bouche des templiers [1] ! En France, on dit encore aujourd’hui proverbialement : Boire comme un templier. On les accusait d’initiations infâmes ; d’adorer une certaine tête horrible, à barbe blanche, avec des yeux étincelants, qu’ils appelaient leur Sauveur [2]. Le peuple prétendait qu’ils oignaient et sacraient cette idole de la graisse d’un enfant nouvellement né d’un templier et d’une vierge, cuit et rosty au feu, et qu’à leur entrée dans l’ordre, ils renonçaient au christianisme et crachaient sur la croix. Tels furent les motifs de leur condamnation.

On voit, aux portes de Quimper, les ruines d’une antique commanderie de templiers. C’est probablement là que se passa le fait consigné dans la ballade suivante dont je dois la connaissance à une mendiante appelée Ann Tern, de la paroisse de Nizon. Il y a lieu de croire qu’il arriva sous l’épiscopat d’Alain Morel, évêque, de Quimper, de 1290 a 1321.

XXIV


LES TROIS MOINES ROUGES.


(Dialecte de Cornouaille.)


Je frémis de tous mes membres, je frémis de douleur, en
voyant les malheurs qui frappent la terre,

En songeant à l’événement qui vient, horrible, d’arriver aux
environs de la ville de Quimper, il y a un an.

Katelik Moal cheminait en disant son chapelet, quand trois
moines, armés de toutes pièces, la joignirent ;

Trois moines sur leurs grands chevaux bardés de fer de la
tête aux pieds, au milieu du chemin, trois moines rouges.

— Venez avec nous au couvent, venez avec nous, belle jeune
fille ; là ni or ni argent, en vérité, ne vous manquera.

— Sauf votre grâce, messeigneurs, ce n’est pas moi qui irai
avec vous, j’ai peur de vos épées qui pendent à votre côté.

— Venez avec nous, jeune fille, il ne vous arrivera aucun mal.
— Je n’irai pas, messeigneurs ; on entend dire de vilaines choses !

— On entend dire assez de vilaines choses aux méchants!
Que mille fois maudites soient toutes les mauvaises langues !

Venez avec nous, jeune fille, n’ayez pas peur !
— Non, vraiment ! je n’irai point avec vous ! j’aimerais mieux être brûlée !

— Venez avec nous au couvent, nous vous mettrons à l’aise.
— Je n’irai point au couvent, j’aime mieux rester dehors.

Sept jeunes filles de la campagne y sont allées, dit-on, sept
belles jeunes filles à fiancer, et elles n’en sont point sorties.


— S’il y est entré sept jeunes filles, vous serez la huitième ! —
Et eux de la jeter à cheval, et de s’enfuir au galop ;

De s’enfuir vers leur demeure, de s’enfuir rapidement avec
la jeune fille en travers, à cheval, un bandeau sur la bouche.

Et au bout de sept ou huit mois, ou quelque chose de plus,
ils furent bien déconcertés en cette commanderie ;
 
Au bout de sept ou huit mois, ou quelque chose de plus :
— Que ferons-nous, mes frères, de cette fille-ci maintenant ?

— Mettons-la dans un trou de terre. — Mieux vaudrait sous la croix.
— Mieux vaudrait encore qu’elle fût enterrée sous le maître autel.

— Eh bien ! enterrons-la ce soir sous le maître autel où
personne de sa famille ne la viendra chercher ! —

— Vers la chute du jour, voilà que tout le ciel se fend !
De la pluie, du vent, de la grêle, le tonnerre le plus épouvantable !

Or, un pauvre chevalier, les habits trempés par la pluie,
voyageait tard, battu de l’orage ;

Il voyageait par là et cherchait quelque part un asile,
quand il arriva devant l’église de la commanderie.

Et lui de regarder par le trou de la serrure, et de voir
briller dans l’église une petite lumière ;

Et les trois moines, à gauche, qui creusaient sous le maître
autel ; et la jeune fille sur le côté, ses petits pieds nus attachés.

La pauvre jeune fille se lamentait, et demandait grâce :
— Laissez-moi ma vie, messeigneurs ! au nom de Dieu !

Messeigneurs, au nom de Dieu ! laissez-moi ma vie ! Je me
promènerai la nuit et me cacherai le jour. —

Et la lumière s’éteignit, et il restait à la porte sans bouger,
stupéfait.


Quand il entendit la jeune fille se plaindre au fond de son tombeau :
— Je voudrais pour ma créature l’huile et le baptême ;

Puis, l'extrême-onction pour moi-même, et je mourrai contente et de grand cœur après.

— Monseigneur l’évêque de Cornouaille, éveillez-vous,
éveillez-vous ; vous êtes là dans votre lit, couché sur la plume molle ;

Vous êtes là dans votre lit, sur la plume bien molle, et il y
a une jeune fille qui gémit au fond d’un trou de terre dure,

Demandant pour sa créature l’huile et le baptême, et l’extrême-onction pour elle-même. —

On creusa sous le maître autel par ordre du seigneur comte (de Quimper), et on retira la pauvre fille, au moment où l’évêque arrivait ;

On retira la pauvre jeune fille de sa fosse profonde, avec
son petit enfant, endormi sur son sein ;

Elle avait rongé ses deux bras, elle avait déchiré sa poitrine, elle avait déchiré sa blanche poitrine jusqu’à son cœur.

Et le seigneur évêque, quand il vit cela, se jeta à deux genoux, en pleurant, sur la tombe ;

Il passa trois jours et trois nuits les genoux dans la terre
froide, vêtu d’une robe de crin et nu-pieds.

Et au bout de la troisième nuit, tous les moines étant là,
l’enfant vint à bouger entre les deux lumières (placées à ses côtés) ;

Il ouvrit les yeux, il marcha droit, droit aux trois moines rouges : — Ce sont ceux-ci ! —

Ils ont été brûlés vifs, et leurs cendres jetées au vent ;
leur corps a été puni à cause de leur crime.

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NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.


Le peuple voit encore, la nuit, les moines rouges : ils sont vêtus de manteaux blancs et portent une grande croix écarlate sur la poitrine ; ils montent des squelettes de chevaux enveloppés dans des draps mortuaires. Ils poursuivaient, dit-on, jadis, les voyageurs, s’attaquant de préférence aux petits garçons et aux jeunes filles, qu’ils enlevaient et conduisaient Dieu sait où, car ils ne les ramenaient point. On raconte qu’une pauvre femme attardée, passant près d’un cimetière, ayant vu un cheval noir, couvert d’un linceul, qui broutait l’herbe des tombeaux, puis tout à coup une forme gigantesque avec une figure verte et des yeux clairs venir à elle, fit le signe de la croix ; qu’à l’instant ombre et cheval disparurent dans des tourbillons de flammes, et que, depuis ce jour, les moines rouges (car c’en était un) ont cessé d’être redoutables et perdu le pouvoir de nuire.

C’est peut-être une allégorie de leur épouvantable fin.

M. Turquety a été si frappé de la beauté des vers qu’ont vient de lire, leur caractère répond si bien au côté grave et sombre de sa nature poétique, qu’il a voulu faire au chanteur breton l’honneur de jouter avec lui, en français. Inutile de dire lequel des deux poètes a été vainqueur. L’auteur d’Amour et Foi, du reste, n’avait pas besoin d’une couronne nouvelle. Quel cœur honnête, jeune et pur ne s’est pas écrié souvent, après l’avoir lu :


Et vos, ô lauri, carpani, et te, proxima myrte !


A cette verte et fraîche guirlande, j’ajouterai, comme Breton, une branche de bouleau fleuri, laurier des vieux bardes, et poursuivrai avec Virgile :


Sic positæ quoniam suaves miscetis odores.


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Mélodie originale


Barzaz Breiz 4e edition 1846 vol 2.djvu
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  1. Concil. Britann., p. 360.
  2. Raynald,p. 282 ; ib., p. 261.


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