Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps/09

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Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 3 (pp. 331-373).
Chapitre X  ►


IX.

LA GUERRE DES ÉTATS-UNIS. — LA FLOTTE DE BEAUMARCHAIS.


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I. — BEAUMARCHAIS ET LA DÉPUTATION AMÉRICAINE À PARIS.

Nous avons laissé Beaumarchais au moment où il reçoit secrètement du ministère des affaires étrangères une subvention d’un million pour fonder une maison de commerce destinée à l’approvisionnement des colonies américaines insurgées contre l’Angleterre[1]. Le fait de cette avance d’un million est constaté par le reçu de Beaumarchais que nous avons cité. La destination de ce million est également constatée par ce passage d’une lettre de M. de Vergennes à Louis XVI, en date du 2 mai 1776, publiée pour la première fois en 1809[2]. « Sire, écrit M. de Vergennes, j’ai l’honneur de mettre aux pieds de votre majesté la feuille qui doit m’autoriser à fournir un million de livres pour le service des colonies anglaises, si elle daigne la revêtir de son approuvé. Je joins pareillement, sire, le projet de la réponse que je me propose de faire au sieur de Beau marchais ; si votre majesté l’approuve, je la supplie de vouloir bien me la renvoyer tout de suite. Elle ne partira pas écrite de ma main, ni même de celle d’aucun de mes commis ou secrétaires : j’y emploierai celle de mon fils, qui ne peut être connue, et, quoiqu’il ne soit que dans sa quinzième année, je puis répondre affirmativement de sa discrétion. »

Nous n’avons pas retrouvé la réponse dont parle ici M. de Vergennes dans les papiers de Beaumarchais ; mais quoique ce dernier ait constamment refusé, et avec raison, aux États-Unis le droit de lui demander compte de ce million, — afin d’achever de mettre hors de doute qu’il l’a reçu, et qu’il l’a reçu pour s’en servir dans son entreprise en faveur des colonies insurgées, — nous citerons encore ces lignes d’une lettre confidentielle écrite par Beaumarchais à l’un de ses agens en Amérique, vingt ans plus tard, le 18 avril 1795 :


« J’ai donné ce reçu d’un million que le roi ordonnait que l’on ajoutât à mes forces ; je l’ai donné dans la même forme que celui de tous les autres millions que j’ai rassemblés, moi tout seul, chez mes différens associés. À quel titre mes débiteurs américains prétendent-ils tordre à leur profit et faire entrer mes récépissés en Europe, acquittés ou non acquittés, dans leur refus de me payer, comme si je les avais chargés de faire honneur à mes engagemens, quand depuis vingt ans ils ont manqué à tous les leurs à mon égard ? »


Ici en effet se présente une question qu’il faut traiter tout de suite, au début même de la grande opération que nous avons à exposer, car elle a été la source de toutes les difficultés que Beaumarchais va rencontrer, et l’appréciation de la moralité de son entreprise dépend avant tout de la solution de cette question, en quelque sorte préjudicielle. À quelles conditions le gouvernement français accordait-il cette avance secrète d’un million à Beaumarchais ? — Entendait-il que ce dernier serait tenu de livrer gratis aux Américains tout ou partie des cargaisons qu’il leur adressait ? — Ou bien cette subvention secrète d’un million avait-elle seulement pour but d’aider Beaumarchais à former avec l’argent des particuliers une maison de commerce qui pût faire aux Américains, dont le crédit en Europe à ce moment était nul, les meilleures conditions possibles, leur demander, à défaut d’argent, des retours en nature, subir les risques de ces retours, les attendre patiemment, mais s’alimenter et se soutenir par eux ? C’est sous cette dernière physionomie qu’il convient, — nous l’avons dit en racontant les débuts de cette affaire[3], — d’envisager l’opération entreprise par Beaumarchais avec l’assentiment et l’appui secret du ministère. Il faut maintenant démontrer ce que nous n’avons fait qu’affirmer, car si cette partie de la vie de Beaumarchais est restée peu connue en France, elle a beaucoup occupé l’Amérique, où elle a été souvent et complètement dénaturée.

Voici le thème de quelques écrivains américains hostiles à Beaumarchais : suivant eux, l’auteur du Barbier de Séville aurait indignement exploité les États-Unis. Il aurait reçu à titre gratuit du gouvernement français et du gouvernement espagnol, non-seulement un million, mais tous les millions convertis par lui en fournitures ; il les aurait reçus avec la mission expresse d’envoyer ces fournitures gratis aux Américains, il en aurait audacieusement exigé le paiement, et comme les nécessités de la politique par rapport à l’Angleterre imposaient aux gouvernemens donateurs le silence sur leurs véritables intentions, Beaumarchais, leur agent, aurait profité de cette circonstance pour extorquer aux États-Unis des sommes énormes[4]. À ce roman injurieux pour Beaumarchais il faut opposer la vérité, qui serait peu honorable pour le gouvernement des États-Unis, si l’on ne savait combien les gouvernemens qui se fondent sont entourés de tiraillemens et de désordres, et qu’il suffit quelquefois d’un homme malintentionné et jaloux pour entraîner d’autres hommes qui ignorent les faits à des actes d’une injustice flagrante et d’une révoltante ingratitude. Beaumarchais a reçu, non pas des millions, mais un million, du gouvernement français, pour se charger à ses risques et périls d’une opération qui en un an l’avait entraîné à une mise en dehors de plus de 5 millions. Nous le verrons tout à l’heure, en un moment d’extrême détresse occasionnée par la négligence qu’apportait le congrès dans l’exécution des engagemens les plus formels, implorer vainement de M. de Vergennes un nouveau secours d’un million qui lui est refusé[5]. Reçut-il en plus du gouvernement espagnol un million ? C’est une question au moins douteuse, car je n’ai pas trouvé trace dans ses papiers de ce million, et je ne vois à l’appui de l’opinion qui présente Beaumarchais comme l’ayant reçu qu’une phrase de la lettre de M. de Vergennes au roi citée plus haut, dans laquelle le ministre, en demandant l’autorisation de délivrer un million à Beaumarchais, parle de son intention de proposer au ministère espagnol de doubler l’opération. Ce qui me porterait à douter que cette intention de M. de Vergennes ait été réalisée, c’est que dans la collection de documens publiés sous le titre de Vie d’Arthur Lee[6], il n’est pas question d’un million donné à Beaumarchais par le gouvernement espagnol. Arthur Lee, l’ennemi déclaré de l’auteur du Barbier de Séville, envoyé précisément vers cette époque en Espagne pour solliciter des secours, n’aurait pas manqué de chercher à constater ce fait, s’il eût existé. Il résulte au contraire des informations recueillies dans cet ouvrage que le gouvernement espagnol avait chargé un négociant de Bilbao, nommé Guardoqui, d’une opération à peu près semblable à celle dont Beaumarchais était chargé en France. Ce fait d’un million reçu de l’Espagne me paraît donc au moins douteux ; ce qui est certain, c’est que Beaumarchais, confiant dans les engagemens pris au nom du congrès par le premier agent des États-Unis à Paris, avait formé une association avec divers armateurs de Nantes, du Havre, de Rochefort, de Dunkerque, et avec des banquiers hollandais, qu’il avait expédié au congrès plus de 5 millions de cargaisons, et qu’au bout de deux ans le congrès n’avait pas encore répondu à une seule de ses lettres, qu’il avait tout reçu avec le plus grand plaisir, mais qu’il n’avait rien payé, ni en argent ni en nature, et que, grâce à lui, Beaumarchais avait été deux ou trois fois sur le point de faire faillite. Ce ne fut qu’après que la guerre déclarée entre la France et l’Angleterre eut permis à M. de Vergennes d’intervenir dans la question, que le congrès, passant tout à coup du plus dédaigneux et du plus inconcevable silence au plus poétique enthousiasme, envoya à Beaumarchais une adresse flamboyante, que l’on trouvera plus loin, en y joignant non pas de l’argent, mais des lettres de change à trois ans de date, destinées à régler la moitié d’une créance qui datait déjà de près de trois ans ! Quant à l’autre moitié, qui n’était pas encore payée vingt ans plus tard, à la mort de Beaumarchais, elle ne le fut jamais complètement. Il est clair que, si l’auteur du Barbier de Séville s’enrichit par son commerce en Amérique, ce n’est pas dans ses rapports avec le congrès, au moins durant cette première période. C’est quand il eut pris le parti de vendre non plus au gouvernement, mais aux particuliers, et dans tous les cas, de ne plus rien livrer à personne que contre des marchandises ou de l’argent.

Reste à expliquer par quelles circonstances le congrès des États-Unis fut conduit à considérer si longtemps Beaumarchais comme un être fictif destiné à lui envoyer gratis et indéfiniment des canons, des fusils, de la poudre, des habits, des souliers, des tentes, des couvertures, etc. On se souvient de l’ardeur avec laquelle Beaumarchais à Londres, dès le début de l’insurrection américaine, plaidait pour les insurgens auprès de Louis XVI et de ses ministres, avec quelle souplesse d’argumentation il travaillait sans relâche à démontrer que le moment était venu de secourir secrètement les Américains. Nous ne dirons pas avec l’ami Gudin qu’en agissant ainsi, Beaumarchais ne songeait absolument qu’à la gloire de servir une cause juste en même temps que les intérêts de son pays. L’auteur du Barbier de Séville aimait la gloire incontestablement, mais il faudrait être doué de la candeur qui distingue l’honnête Gudin pour ne pas reconnaître qu’il aimait aussi les affaires, qu’il ne détestait pas la bonne, la douce, la trois, quatre, six, dix fois agréable recette, comme dit Figaro. Les citoyens des États-Unis, qui jusqu’ici du moins ne passent pas pour le peuple le plus chevaleresque dans les questions de make money, ne sauraient faire un crime à un particulier de n’avoir point songé, pendant les trois années les plus laborieuses peut-être de sa carrière si agitée, à leur consacrer toutes ses facultés, à leur procurer, au milieu d’obstacles de toute nature, les moyens de soutenir une campagne décisive qui entraîna l’alliance déclarée de la France et par suite le triomphe de leur indépendance, le tout pour l’unique plaisir de se voir qualifié par Arthur Lee d’aventurier, et par le congrès d’homme généreux qui a gagné l’estime d’une république naissante et mérité les applaudissemens du Nouveau-Monde. Beaumarchais tenait sans doute à mériter les applaudissemens du Nouveau-Monde, mais il tenait aussi à ce que ses opérations fussent à la fois profitables au Nouveau-Monde et à lui. Cependant la première partie de sa correspondance avec Louis XVI et M. de Vergennes prouve qu’il ne songeait pas d’abord à se lancer dans une entreprise aussi considérable et aussi chanceuse que celle de se faire à ses risques et périls le fournisseur direct des colonies insurgées, même avec une subvention du gouvernement. Il demandait au ministère français une somme de 2 ou 3 millions, en se chargeant de la transformer en fournitures et de remettre lui-même ces fournitures, avec une commission apparemment, aux agens de l’Amérique. Il avait communiqué cette première idée à un Américain qui se trouvait à Londres à la fin de 1775, et qu’il est nécessaire de bien faire connaître à cause du rôle important qu’il va jouer dans la suite de cette affaire. C’était un Virginien nommé Arthur Lee, encore jeune et inconnu, qui étudiait le droit à Londres au moment où éclata la révolution américaine, dont les frères avaient pris une part active à cette révolution, qui fut depuis membre de la députation américaine à Paris et ensuite membre du congrès. Un écrivain des États-Unis, le seul qui à ma connaissance ait esquissé avec exactitude les rapports de Beaumarchais et d’Arthur Lee, M. Jared Sparks, peint ainsi le caractère de ce dernier : « Il méritait, dit-il, de la considération par ses talens naturels et acquis. Il était bon écrivain, et il défendit la cause de son pays avec ardeur et persévérance ; mais son caractère était inquiet et violent. Jaloux de ses rivaux, se défiant de tout le monde, il s’engageait lui-même et il engageait tous ceux qui se trouvaient en rapport avec lui dans une succession de disputes et de difficultés[7]. » Il faut ajouter à ce portrait qu’Arthur Lee était dévoré d’ambition et toujours disposé à se faire valoir aux dépens d’autrui. Sa correspondance avec le comité secret du congrès, à l’époque où il faisait partie de la députation américaine à Paris avec Silas Deane et Franklin, n’est qu’une série d’insinuations amères, et souvent des plus injurieuses, contre ses deux collègues. Il ne tint pas à lui que Franklin notamment ne passât pour un voleur, et qu’on ne crût en Amérique que c’était Arthur Lee qui seul avait décidé l’alliance entre les États-Unis et la France. — Son biographe, qui porte le même nom et qui sans doute est son parent, semble adopter cette dernière opinion avec une bonne foi très respectable, mais très mal renseignée sur ce point. Nous avons eu occasion d’étudier de près les travaux de la députation américaine à Paris, et nous pouvons affirmer qu’Arthur Lee n’y exerça aucune influence, qu’il n’avait aucun crédit sur le gouvernement français, et qu’il joua réellement auprès de lui le rôle de la mouche du coche. C’est ce qui explique parfaitement son irritation permanente contre ses deux collègues.

Tel était l’homme que Beaumarchais rencontra à Londres à la fin de 1775 chez Wilkes, et à qui il fit part de ses instances auprès du gouvernement français pour obtenir des secours secrets en faveur des Américains. Enchanté de trouver une occasion de se donner de l’importance, Arthur Lee écrit tout de suite au comité secret du congrès « qu’à la suite de ses actives démarches auprès de l’ambassadeur de France à Londres, M. de Vergennes a envoyé à lui, Arthur Lee, un agent secret pour l’informer que la cour de France ne peut songer à faire la guerre à l’Angleterre, mais qu’elle est prête à envoyer pour cinq millions d’armes et de munitions au Cap Français, pour les faire passer de là aux États-Unis. » Il n’y avait pas un mot de vrai dans cette nouvelle. M. de Vergennes n’avait envoyé nul agent à Arthur Lee pour lui faire des promesses de ce genre. Beaumarchais l’avait rencontré chez Wilkes, lui avait parlé de ses plans, de ses espérances, de ses instances auprès de M. de Vergennes. Arthur Lee, pour se grandir aux yeux du congrès, avait complètement dénaturé cette conversation, et la preuve que l’invention venait de lui et non de Beaumarchais, c’est qu’au même moment ce dernier sollicitait ardemment et vainement de M. de Vergennes ces secours secrets, en joignant précisément à ses instances celles d’Arthur Lee, qui se déclarait prêt à venir à Paris, si le ministre le désirait. Les étranges amplifications du jeune Américain avaient naturellement fait sur le comité secret du congrès une impression profonde ; c’était la première nouvelle de ce genre qui arrivait en Amérique ; on en avait conclu qu’Arthur Lee était un très habile négociateur, et comme avant d’avoir reçu cette nouvelle, on avait déjà envoyé en France un agent particulier pour solliciter les mêmes secours qu’Arthur Lee assurait lui être promis, on se réserva d’adjoindre celui-ci au nouvel agent.

En attendant, Beaumarchais poursuivait ses instances auprès de M. de Vergennes, qui non-seulement n’avait rien promis, mais qui refusait toujours. Les chances de triomphe des colonies étaient encore trop incertaines pour qu’on s’exposât à une guerre avec l’Angleterre, guerre qui résulterait nécessairement d’une indiscrétion des Américains divulguant les secours donnés. Comment s’assurer de leur discrétion ? On a vu Beaumarchais proposer, dans ses mémoires au roi, divers moyens. Le plus sûr parut être de changer la physionomie de l’opération, de cacher aux insurgens eux-mêmes la source des secours qu’ils recevraient, et, au lieu de donner ces secours gratuitement, de subventionner en secret plusieurs[8] maisons de commerce qui enverraient aux Américains des fournitures, en leur accordant toute facilité pour des paiemens en nature. C’est dans ces conditions qu’une subvention fut concédée à Beaumarchais. Qui ne comprend en effet que, — lorsque le gouvernement français, suivant d’ailleurs l’exemple que lui avait donné si souvent l’Angleterre et dans la guerre de Corse et dans nos guerres civiles du XVIe siècle, se décidait à secourir les insurgens sous cette forme indirecte pour éviter la guerre, — il devait non-seulement permettre, mais il devait vouloir que les secours fournis ne le fussent pas à titre gratuit ? Cette gratuité eût manifestement dénoncé à l’Angleterre sa coopération. Ainsi Beaumarchais accepta de se faire le fournisseur direct des Américains avec une subvention secrète d’un million, sous la condition non pas d’accorder gratuitement ce million, et à plus forte raison une série indéfinie de millions qu’on ne lui donnait pas, mais d’accepter le mode de paiement qui conviendrait le mieux aux Américains, de braver en même temps les chances d’une entreprise qui offrait des difficultés et des dangers sans nombre, et dont cette première avance d’un million n’était qu’une juste compensation[9]. Il est donc certain que Beaumarchais n’a trompé personne, qu’il a fidèlement rempli, on le verra, les intentions de M. de Vergennes, et qu’il a au contraire été trompé par les Américains sous l’influence d’Arthur Lee.

En revenant de Londres à Paris, Beaumarchais avait continué avec ce dernier une correspondance en chiffres. Lorsqu’il eut été convenu avec M. de Vergennes que l’opération aurait un caractère exclusivement individuel et commercial, que la coopération du gouvernement se bornerait à une subvention secrète d’un million, et que cette coopération serait cachée aux Américains eux-mêmes, Beaumarchais, deux jours après avoir reçu le million, le 12 juin 1776, écrit à Arthur Lee, conformément aux instructions ministérielles, le billet suivant :


« Les difficultés que j’ai trouvées dans ma négociation auprès du ministère m’ont fait prendre le parti de former une compagnie qui fera passer au plus tôt les secours de munitions et de poudre à votre ami, moyennant des retours en tabac au Cap Français. »


Sur ces entrefaites, l’agent américain envoyé directement par le congrès à Paris, Silas Deane, arrive. Comme il était seul muni des pouvoirs du congrès pour traiter en son nom, Beaumarchais contracte naturellement avec lui et n’écrit plus à Arthur Lee. Celui-ci avait compté sur la coopération de Beaumarchais pour se grandir aux yeux du congrès ; « il espérait, dit l’auteur de la Vie de Franklin, jouer le rôle principal dans l’opération. En apprenant qu’elle passait dans les mains de M. Deane, il accourut à Paris, accusa M. Deane d’intervenir dans ses propres affaires, s’efforça de faire naître une querelle entre lui et Beaumarchais, et, ne pouvant y parvenir, retourna à Londres vexé de son désappointement et furieux contre M. Deane [10]. » À ce récit très exact, il faut ajouter que Lee n’était pas moins furieux contre Beaumarchais que contre Deane. Afin de se venger de l’un et de l’autre, il imagina d’écrire à leur insu au comité secret du congrès que tous deux s’entendaient pour tromper à la fois le gouvernement français et les États-Unis, en transformant en une opération commerciale ce qui, dans les intentions du ministère, devait être un don gratuit. C’est de ce roman insidieux d’Arthur Lee que sont nés tous les embarras de Beaumarchais dans ses rapports avec le congrès. Nous verrons plus tard M. de Vergennes lui-même s’expliquer très nettement sur ce point ; mais comme sa réponse officielle, à l’époque où elle fut adressée au congrès, pourrait être considérée comme dictée par les convenances politiques, nous devons, en exposant les arrangemens contractés entre Silas Deane et Beaumarchais sous l’œil même de M. de Vergennes, chercher à démêler les véritables intentions du ministre dans une affaire qui, par sa nature même d’affaire secrète, a laissé naturellement peu de documens écrits de la main de ce dernier.

Une première preuve en faveur de Beaumarchais nous est fournie par un de ces incidens un peu comiques qui, dans la vie de l’auteur du Barbier de Séville, se mêlent toujours aux choses les plus sérieuses, et que nous devons raconter parce qu’il vient à l’appui de notre thèse. Au moment où le premier agent du congrès, Silas Deane, arriva à Paris, en juillet 1776, Beaumarchais, quoique le plus ardent, n’était pas le seul avocat des insurgens auprès du ministère. Avec lui rivalisait de zèle un vieux médecin, nommé Dubourg, assez savant en botanique, qui s’était lié autrefois en Angleterre avec Franklin, et qui se remuait beaucoup pour la cause américaine. Franklin, avant d’être envoyé lui-même en France, avait adressé Silas Deane au docteur Dubourg. Ce docteur, à qui M. de Vergennes accordait quelque confiance, avait été mis dans la confidence des intentions du ministre, de subventionner secrètement diverses entreprises commerciales destinées à envoyer des fournitures aux Américains, et il avait compté qu’il serait choisi pour diriger une opération de ce genre, lorsqu’il apprit que le ministre, plus confiant sans doute dans l’habileté de Beaumarchais que dans la sienne, avait donné la préférence à ce dernier. Mécontent de se voir supplanté par l’auteur du Barbier de Séville, le vieux docteur écrit à M. de Vergennes la lettre suivante :


« Monsieur le comte,

« J’ai vu ce matin M. de Beaumarchais, et j’ai conféré volontiers avec lui sans réserve. Tout le monde connaît son esprit, et personne ne rend plus justice que moi à son honnêteté, sa discrétion, son zèle pour tout ce qui est grand et bon. Je le crois un des hommes du monde les plus propres aux négociations politiques, mais peut-être en même temps un des moins propres aux négociations commerciales. Il aime le faste, on assure qu’il entretient des demoiselles ; il passe enfin pour un bourreau d’argent, et il n’y a en France ni marchand ni fabriquant qui n’en ait cette idée et qui n’hésitât beaucoup à faire la moindre affaire de commerce avec lui. Aussi m’étonna-t-il bien lorsqu’il m’apprit que vous l’aviez chargé non-seulement de nous aider de ses lumières, mais de concentrer en lui seul l’ensemble et les détails de toutes les opérations de commerce tant en envois qu’en retours, soit des munitions de guerre, soit des marchandises ordinaires de la France aux colonies unies et des colonies en France, la direction de toutes les affaires, le règlement des prix, la conclusion des marchés, les engagemens à prendre, les recouvremens à faire, etc. Peut-être est-il cent, peut-être mille personnes en France, qui, avec des talens fort inférieurs à ceux de M. de Beaumarchais, pourraient mieux remplir vos vues, en inspirant plus de confiance à tous ceux avec lesquels elles auraient à traiter. »


Avant de montrer l’auteur du Barbier de Séville réfutant à sa manière les accusations du docteur, nous devons faire remarquer combien cette lettre est importante pour l’éclaircissement d’une affaire assez difficile à débrouiller, et qui, on le verra, a fait naître aux États-Unis les contestations les plus acharnées. Cette lettre, qui prouve que le docteur Dubourg était dans la confidence des intentions du ministre, prouve en même temps jusqu’à la dernière évidence, par les passages que nous avons soulignés, qu’en accordant à l’opération fondée par Beaumarchais, à ses risques et périls, une subvention secrète d’un million, M. de Vergennes n’entendait pas que l’opération n’aurait qu’un caractère commercial fictif, qu’il entendait encore moins lancer Beaumarchais dans une mise en dehors de cinq ou six millions, uniquement pour les beaux yeux des insurgens, mais qu’il pensait que l’opération s’alimenterait avec l’argent du commerce, et qu’elle se soutiendrait par les bénéfices résultant des retours en nature sur lesquels Beaumarchais avait le droit de compter d’après les engagemens formels pris par l’agent du congrès.

Il faut dire maintenant l’effet que produisit la lettre du docteur Dubourg accusant Beaumarchais par-devant M. de Vergennes d’entretenir des demoiselles. Le ministre, malgré sa gravité, trouva plaisant de communiquer la lettre du docteur à Beaumarchais, qui de son côté, sans doute pour égayer le ministre, lui envoya une copie de sa réponse au docteur Dubourg. Elle est ainsi conçue :


« Ce mardi, 10 juillet 1776.

« Jusqu’à ce que M. le comte de Vergennes m’ait montré votre lettre, monsieur, il m’a été impossible de saisir le vrai sens de celle dont vous m’avez honoré. Ce monsieur qui ne veut ni ne peut rien prendre sur lui avec moi était une chose inexplicable[11]. J’entends fort bien maintenant que vous avez voulu vous donner le temps d’écrire au ministre à mon sujet ; mais, pour en recevoir des notions vraies, était-il bien nécessaire de lui en offrir de fausses ? Eh ! que fait à nos affaires que je sois un homme répandu, fastueux, et qui entretient des filles ? Les filles que j’entretiens depuis vingt ans, monsieur, sont bien vos très humbles servantes. Elles étaient cinq, dont quatre sœurs et une nièce. Depuis trois ans, deux de ces filles entretenues sont mortes à mon grand regret. Je n’en entretiens plus que trois, deux sœurs et ma nièce, ce qui ne laisse pas d’être encore assez fastueux pour un particulier comme moi. Mais qu’auriez-vous donc pensé, si, me connaissant mieux, vous aviez su que je poussais le scandale jusqu’à entretenir aussi des hommes, deux neveux fort jeunes assez jolis, et même le trop malheureux père qui a mis au monde un aussi scandaleux entreteneur[12] ? Pour mon faste, c’est encore bien pis. Depuis trois ans, trouvant les dentelles et les habits brodés trop mesquins pour ma vanité, n’ai-je pas affecté l’orgueil d’avoir toujours mes poignets garnis de la plus belle mousseline unie ? Le plus superbe drap noir n’est pas trop beau pour moi, quelquefois même on m’a vu pousser la taquinerie jusqu’à la soie, quand il fait très chaud ; mais je vous supplie, monsieur, de ne pas aller écrire ces choses à M. le comte de Vergennes : vous finiriez par me perdre entièrement dans son esprit.

« Vous avez eu vos raisons pour lui écrire du mal de moi que vous ne connaissiez pas ; j’ai les miennes pour ne pas en être offensé, quoique j’aie l’honneur de vous connaître. Vous êtes, monsieur, un honnête homme tellement enflammé du désir de faire un grand bien, que vous avez cru pouvoir vous permettre un petit mal pour y parvenir.

« Cette morale n’est pas tout à fait celle de l’Évangile ; mais j’ai vu beaucoup de gens s’en accommoder. C’est même en ce sens que, pour opérer la conversion des païens, les pères de l’église se permettaient quelquefois des citations hasardées, de saintes calomnies qu’ils nommaient entre eux des fraudes pieuses. Cessons de plaisanter. Je n’ai point d’humeur, parce que M. de Vergennes n’est pas un petit homme, et je m’en tiens à sa réponse. Que ceux à qui je demanderai des avances en affaires se défient de moi, j’y consens ; mais que ceux qui seront animés d’un vrai zèle pour les amis communs dont il s’agit y regardent à deux fois avant de s’éloigner d’un homme honorable qui offre de rendre tous les services et de faire toutes les avances utiles à ces mêmes amis. M’entendez-vous maintenant, monsieur ?

« J’aurai l’honneur de vous voir cette après-midi d’assez bonne heure pour vous trouver encore assemblés. J’ai celui d’être avec la plus haute considération, monsieur, votre très humble et très-obéissant serviteur bien connu sous le nom de Roderigue Hortalez et compagnie[13]. »


L’Espagne ayant déjà porté bonheur à l’auteur du Barbier de Séville, c’est sous ce nom de Roderigve Hortalez et compagnie, destiné à dépister l’ambassadeur d’Angleterre, que Beaumarchais couvrit ses opérations d’armateur secrètement appuyé par la cour de France. Malgré le mauvais vouloir du docteur Dubourg, il fallut bien que Beaumarchais et Silas Deane s’abouchassent enfin.

L’agent du congrès avait été présenté secrètement par ce même docteur Dubourg à M. de Vergennes le 17 juillet 1776. La situation des colonies insurgées était à cette époque extrêmement critique. Elles luttaient vaillamment, mais elles avaient épuisé la ressource ruineuse du papier-monnaie ; elles manquaient d’armes, de munitions, leurs troupes étaient à moitié nues, tandis que l’Angleterre, résolue aux derniers sacrifices pour étouffer la rébellion, avait envoyé en Amérique le général Howe avec des renforts considérables. Les troupes américaines avaient perdu plusieurs batailles, et bientôt le congrès lui-même allait être obligé de fuir de Philadelphie, occupée par les Anglais, pour s’établir à Baltimore ; La campagne suivante devait être décisive, et l’on pensait généralement en Europe que les Américains seraient écrasés. C’est dans cet état de choses que le congrès envoyait Silas Deane à Paris, pour tâcher de se procurer à crédit du gouvernement ou des particuliers deux cents pièces de canon, des armes, des munitions, des effets d’habillement ou de campement pour vingt-cinq mille hommes. M. de Vergennes répondit naturellement aux demandes de l’agent du congrès par un refus formel, motivé sur les rapports pacifiques entre la France et l’Angleterre. Seulement il lui indiqua Beaumarchais comme un négociant qui pourrait peut-être lui venir en aide à des conditions raisonnables. Le lendemain Beaumarchais écrit à Silas Deane la lettre suivante :


« Paris, ce 18 juillet 1776.

« Je ne sais, monsieur, si vous avez avec vous quelqu’un de confiance pour vous traduire les lettres françaises qui traitent d’affaires importantes ; de mon côté, je ne serai pas en état de conférer avec vous en anglais jusqu’après le retour d’une personne que j’attends en ce moment de Londres et qui nous servira d’interprète[14]. En attendant, j’ai l’honneur de vous informer que j’ai depuis quelque temps conçu le projet d’aider les braves Américains à secouer le joug de l’Angleterre. J’ai déjà essayé différens moyens d’ouvrir une secrète et sûre correspondance entre le congrès général et une maison de commerce que je suis en train de former, et dont le but sera de fournir le continent, soit par la voie de nos îles, soit directement, si cela est possible, de tous les articles dont les Américains ont besoin, et qu’ils ne peuvent plus tirer de l’Angleterre. J’ai déjà parlé de mon plan à un gentleman à Londres qui se dit très attaché à l’Amérique[15] ; mais notre correspondance, depuis que j’ai quitté l’Angleterre, se poursuivant avec difficulté et en chiffres, je n’ai reçu aucune réponse à ma dernière lettre, dans laquelle je fixais quelques points de cette grande et importante affaire. Puisque vous êtes revêtu, monsieur, d’un caractère qui me permet d’avoir confiance en vous, je serai très satisfait de renouer d’une manière plus certaine et plus régulière une négociation qui n’a été jusqu’ici qu’effleurée. Mes moyens ne sont pas encore très considérables, mais ils s’accroîtront beaucoup, si nous pouvons établir ensemble un traité dont les conditions soient honorables et avantageuses, et dont l’exécution soit exacte. J’ai l’honneur d’être, monsieur, etc.

« Caron de Beaumarchais[16]. »


On le voit, dès les premières relations de Beaumarchais avec l’agent du congrès, il n’y a nulle ambiguïté sur la nature de l’affaire. Il ne s’agit pas d’un don que Beaumarchais serait chargé de transmettre, mais d’un traité commercial dont l’exécution soit exacte. Toutefois, comme l’opération était trop chanceuse pour qu’un vrai négociant, dans la situation des affaires d’Amérique, l’eût entreprise uniquement à ses risques et périls, et comme Beaumarchais n’était point négociant de profession, il n’était pas difficile à Silas Deane de soupçonner que l’homme qu’on lui indiquait et qui s’adressait à lui était plus ou moins soutenu par le ministère. Il devait donc, à moins d’une connivence coupable dont Arthur Lee l’a très injustement accusé, il devait, tout en acceptant Beaumarchais tel qu’on le lui présentait, c’est-à-dire comme un négociant agissant en son propre nom, tenir le ministère au courant des engagemens que ce négociant lui demandait de prendre. Aussi l’a-t-il fait, et c’est ce qui résulte de la lettre suivante, écrite par Silas Deane, en date du 19 juillet 1776, à l’homme de confiance de M. de Vergennes, M. Gérard, depuis Gérard de Rayneval, alors premier commis aux affaires étrangères. Cette lettre prouve que Silas Deane a communiqué à M. Gérard la première lettre de Beaumarchais qu’il n’a pas encore vu, et qu’il a demandé conseil sur ce qu’il devait faire. « Je n’ai pas encore eu le plaisir de voir M. de Beaumarchais, écrit Silas Deane à M. Gérard ; mais je suis plein de confiance, d’après les renseignemens que vous m’avez donnés sur lui, qu’il sera en état de me procurer les choses dont j’ai besoin, et que je dois m’adresser à lui de préférence à toute autre personne. Je pense que par lui les fournitures mentionnées dans mes instructions me seront procurées avec le plus grand secret et la plus grande certitude. » Le même jour a lieu la première conférence entre Beaumarchais et l’agent du congrès, car le lendemain Silas Deane écrit à Beaumarchais la lettre suivante :


« Paris, hôtel Grand-Villars, 20 juillet 1776.
« Monsieur,

« Conformément à votre demande dans notre entrevue d’hier, je vous envoie ci-incluse une copie de ma commission et un extrait de mes instructions, qui vous donneront la certitude que je suis autorisé à faire les acquisitions pour lesquelles je me suis adressé à vous. Pour l’intelligence de cet extrait, il est nécessaire de vous informer que j’avais reçu ordre de m’adresser d’abord aux ministres, afin d’obtenir d’eux par voie d’achat ou d’emprunt les fournitures dont nous avons besoin, et, au cas où le crédit et l’influence du congrès dans les circonstances présentes ne seraient pas suffisans pour les obtenir par ce moyen, j’avais mission de tâcher de me les procurer partout ailleurs. Je vous ai déjà fait part de ma demande au ministre et de sa réponse.

« À l’égard du crédit que nous vous demanderons pour les fournitures et les munitions que je compte obtenir de vous, j’espère qu’un long crédit ne sera pas nécessaire. Un an est le crédit le plus long que mes compatriotes sont habitués à prendre, et le congrès ayant engagé une grande quantité de tabac dans la Virginie et dans le Maryland, ainsi que d’autres articles qui seront embarqués aussitôt qu’on pourra se procurer des navires, je ne doute pas que des retours considérables en nature vous seront faits d’ici à six mois et que le tout sera soldé d’ici un an. C’est ce dont je presserai le congrès dans mes lettres. Cependant les événemens de la guerre sont incertains, et notre commerce est exposé à en souffrir ; mais j’espère que, quoi qu’il arrive, vous recevrez bientôt des retours assez considérables pour pouvoir attendre. Dans le cas où une somme quelconque vous resterait due, après que le crédit dont nous conviendrons serait expiré, il est bien entendu que l’intérêt d’usage vous serait alloué pour cette somme.

« Aussitôt que vous aurez pu faire traduire cette lettre et l’incluse, j’aurai l’honneur de me présenter chez vous. En attendant, je suis avec tout le respect et l’attachement possibles, votre, etc.

« Silas Deane. »


À cette lettre de Silas Deane Beaumarchais répond par une lettre en date du 22 juillet, dans laquelle, après avoir accepté la forme des retours en nature et les délais demandés par l’agent du congrès, sur la question de la fixation du prix des fournitures il s’exprime ainsi :


« Comme je crois avoir affaire à un peuple vertueux, il me suffira de tenir par devers moi un compte exact de toutes mes avances. Le congrès sera le maître ou de payer les marchandises sur leur valeur usuelle au temps de leur arrivée au continent, ou de les recevoir suivant les prix d’achat, les retards et les assurances, avec une commission proportionnée aux peines et soins qu’il est impossible de fixer aujourd’hui. J’entends servir votre pays comme s’il était le mien propre, et j’espère trouver dans l’amitié d’un peuple généreux la véritable récompense de mes travaux que je lui consacre avec plaisir. »


L’agent du congrès accepte avec reconnaissance cet arrangement par la lettre suivante, qui nous donnera en même temps une idée des difficultés de l’entreprise et par conséquent des services rendus par Beaumarchais :


« Paris, ce 24 juillet 1776.

« Monsieur, j’ai lu avec attention la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 22, et je pense que vos propositions pour le règlement du prix des marchandises et fournitures sont justes et équitables. La généreuse confiance que vous placez dans la vertu et la justice de mes constituans m’inspire la plus grande joie, me donne les espérances les plus flatteuses pour le succès de l’entreprise à leur satisfaction aussi bien qu’à la vôtre, et me permet de vous assurer de nouveau que les colonies unies prendront les mesures les plus efficaces pour vous envoyer des retours et justifier sous tous les rapports les sentimens qui vous animent pour elles. Toutefois, comme le prix des effets d’équipement seuls s’élèvera déjà à 2 ou 3 millions et comme les canons, les armes, les munitions, feront monter la somme beaucoup plus haut, je ne puis, à cause de l’incertitude de l’arrivée des navires pendant la guerre, aller jusqu’à vous affirmer que des retours pour la totalité vous seront faits dans les délais indiqués ; mais dans ce cas, ainsi que je vous l’ai écrit antérieurement, je compte qu’on vous allouera pour la balance un intérêt satisfaisant. Quant aux cargaisons envoyées d’Amérique, soit en France, soit aux Indes occidentales, à titre de retours pour vos avances, je pense qu’il n’y a aucune objection à ce qu’elles soient adressées, soit à votre maison en France, soit à vos agens partout où elles pourront arriver.

« Je vois ici que l’exportation des canons, armes et autres munitions de guerre est prohibée, et que par conséquent ces objets ne pourront être exportés qu’en secret. Cette circonstance me donne beaucoup d’inquiétudes, car si je ne puis les embarquer publiquement, je ne puis ainsi me les procurer ouvertement sans éveiller des alarmes qui seront peut-être fatales à nos opérations. Vous savez que l’ambassadeur d’Angleterre est attentif à tout ce que je fais, que ses espions surveillent tous mes mouvemens, et surveilleront probablement de même tous les mouvemens de ceux avec qui je serai en relation. Dans une telle situation, connaissant très peu votre langue, je prévois bien des difficultés auxquelles je ne sais comment faire face, et qui vous embarrasseront peut-être beaucoup vous-même, malgré votre intelligence supérieure et votre habileté. Deux choses, vous en conviendrez, sont dans ce moment aussi essentielles que de se procurer les canons, les armes, etc., etc. : la première, c’est que les objets soient de bonne qualité[17] ; la seconde, qu’ils puissent être embarqués sans être arrêtés et retenus. La destinée de mon pays dépend en grande partie de l’arrivée de ces secours. Je ne puis donc être trop inquiet sur ce point, et il n’est pas de dangers ou de frais, si grands qu’ils soient, qui ne doivent être hasardés, si cela est nécessaire, pour un objet aussi capital et aussi important. Je vous prie de réfléchir mûrement là-dessus et de me communiquer vos réflexions. J’ai passé chez vous ce matin avec le docteur Bancroft dans l’intention d’en conférer avec vous, mais vous étiez parti pour Versailles. Permettez-moi d’appeler vivement voire attention sur ces derniers points, et de vous assurer que j’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect, monsieur, votre, etc.

« Silas Deane. »


Ces lettres suffisent, ce nous semble, pour préciser nettement la nature de l’opération et les engagemens très formels et très incontestables pris par l’agent du congrès. Nous avons dû entrer dans ces détails, parce que le résultat qui va suivre est des plus étranges. S’il était besoin d’une nouvelle preuve que ni Beaumarchais ni Silas Deane ne contractèrent à l’insu du ministre, je la trouverais encore dans ce passage d’une lettre de Silas Deane à M. de Vergennes, en date du 18 novembre 1776, qui constate que l’agent du congrès, tout en acceptant, comme il devait le faire, la position prise par le gouvernement, qui se déclarait complètement étranger à l’opération, n’en tient pas moins le ministre au courant de tout ce qui se passe entre lui et Beaumarchais.


« Je vous écris, dit Silas Deane à M. de Vergennes, à la suite de votre entrevue avec M. de Beaumarchais ce matin. Je voudrais avoir votre direction générale et votre avis sur cette délicate, critique et importante affaire, préalablement à toute application d’une manière plus publique. »


L’opération était en effet des plus difficiles, car il s’agissait d’un commerce prohibé officiellement, dont la prohibition était rigoureusement surveillée par l’ambassadeur d’Angleterre, et qui ne devait recevoir l’appui officieux du gouvernement français qu’à la condition que cet appui serait soigneusement caché. La moindre indiscrétion, le moindre embarras diplomatique occasionné par l’affaire allait transformer immédiatement l’appui du ministère en persécution. C’est dans ces conditions que l’auteur du Barbier de Séville devait faire extraire sans bruit, et par fractions, de divers arsenaux de l’état, 200 pièces de canon, des mortiers, des bombes, des boulets, 25,000 fusils, 200 milliers de poudre[18], faire fabriquer des effets d’habillement pour 20,000 hommes, réunir tous ces objets dans divers ports, les expédier aux insurgens, le tout sans éveiller les soupçons de l’ambassadeur d’Angleterre. Mais ce n’est pas en vain que Beaumarchais a pris pour devise : Ma vie est un combat. Les choses compliquées lui conviennent mieux que les choses simples. Une fois rassuré sur les résultats de l’opération par les engagemens de Silas Deane, il loue dans le faubourg du Temple une immense maison connue sous le nom d’hôtel de Hollande, il s’y installe avec ses bureaux, ses commis, et passe du jour au lendemain de l’état d’auteur comique à l’état de négociant espagnol connu sous le nom de Roderigue Hortalez et compagnie. En quelques mois, au milieu d’obstacles dont le détail serait trop long, il avait réuni au Havre et à Nantes tous des objets mentionnés plus haut. Silas Deane avait promis de fournir des navires américains pour transporter les cargaisons ; mais ces navires n’arrivaient pas, et il était important que les secours parvinssent assez tôt pour servir dans la campagne de 1777. Beaumarchais s’arrange avec des armateurs et fournit les navires. Sur une lettre d’Arthur Lee, qui lui en fit un crime plus tard, Silas Deane demandait à enrôler des officiers d’artillerie et du génie, et à les expédier en même temps que les canons et les boulets. Beaumarchais obtient du ministère qu’il fermera les yeux sur cette opération ; il enrôle lui-même quarante ou cinquante officiers qui doivent se rendre isolément au Havre et s’embarquer sous la conduite d’un général d’artillerie nommé Ducoudray[19].

Cependant, malgré les précautions prises, l’expédition avait fait du bruit. Je lis dans une lettre du lieutenant de police à M. de Vergennes, en date du 12 décembre 1776, les lignes suivantes : « L’arrivée du docteur Franklin à Nantes fait beaucoup de sensation, et le départ de M. de Beaumarchais, que l’on dit partout s’être rendu au Havre, n’en fait pas moins. » Pour éviter des querelles avec l’ambassadeur anglais, il avait été arrêté entre les ministres que ce convoi de munitions et d’officiers serait présenté comme une expédition faite par le ministre de la marine pour les besoins des colonies françaises ; mais l’expédition était considérable, on employait des bâtimens de commerce au lieu d’employer des navires de l’état, les officiers qui devaient s’embarquer avaient été indiscrets, la présence de Beaumarchais au Havre avait mis le comble à l’inquiétude de l’ambassadeur anglais, bien que Beaumarchais fût parti sous le faux nom de Durand, si j’en juge par une lettre d’un des officiers à Silas Deane, il avait trahi son incognito en mêlant à une aussi importante affaire des préoccupations littéraires qui peignent l’homme au naturel. « Je crois, écrit cet officier, que le voyage de M. de Beaumarchais a fait plus de mal que de bien. Il est connu de beaucoup de monde, et il s’est fait connaître de toute la ville par la représentation de ses comédies, où il a été faire répéter les acteurs pour qu’ils jouassent mieux. Tout cela a rendu inutile la précaution qu’il avait prise de se cacher sous le nom de Durand. »

Beaumarchais assure au contraire que lui seul avait pu tempérer l’indiscrétion des officiers. Quoi qu’il en soit, lord Stormont avait adressé au gouvernement les remontrances les plus véhémentes. Le roi, qui ne voulait pas la guerre, le ministère, qui ne se sentait pas prêt à la faire, avaient craint de trop s’avancer. Un contre-ordre avait été envoyé au Havre et à Nantes, avec défense aux officiers de s’embarquer et aux navires de partir ; mais lorsque le contre-ordre arriva au Havre, le plus fort des trois navires de Beaumarchais, l’Amphitrite, qui portait la plus grande partie des officiers et des munitions, avait déjà pris la mer. Les deux autres restèrent seuls séquestrés. Beaumarchais revient en toute hâte et se met en quatre pour obtenir la révocation du contre-ordre. Le billet suivant de M. de Vergennes à son premier commis, M. Gérard, peint assez bien ce qu’avait de délicat la situation des ministres dans une affaire de ce genre.


« M. de Beaumarchais, dit M. de Vergennes, m’écrit sur le même sujet et me marque qu’il veut tenir de moi cette permission (la révocation du contre-ordre) : je me garderai bien de la lui énoncer, quoique je l’aie par écrit[20] ; mais comme très heureusement M. de Sartines a été chargé de cette besogne, je vais le renvoyer à lui. Je vous prie de vous expliquer de même dans votre réponse aux Américains, sans cependant désigner les masques. »


Beaumarchais obtient enfin la permission de faire partir les deux navires séquestrés ; mais voilà qu’au moment où ils vont prendre la mer, on apprend que l’Amphitrite, que l’on croyait déjà bien loin, au lieu de suivre sa route, a fait deux relâches, une à Nantes, l’autre à Lorient, où le navire est encore, et cela parce que le général Ducoudray ne s’est pas trouvé commodément installé sur ce bâtiment. Nouvelles clameurs de lord Stormont ; M. de Vergennes, irrité de se voir de nouveau compromis, s’en prend à Beaumarchais et retire la permission accordée. Le général Ducoudray écrit à Beaumarchais une longue lettre d’explications embarrassées et d’excuses. Beaumarchais, furieux à son tour, lui répond :


« Paris, le 22 janvier 1777.

« Toute votre conduite, monsieur, en cette affaire, étant inexplicable, je ne prendrai pas le soin inutile de l’étudier ; il me suffit de chercher à m’en garantir pour l’avenir, ainsi que mes amis. En conséquence, et comme véritable armateur du vaisseau l’Amphitrite, je joins ici l’ordre au capitaine Fautrelle d’y garder l’autorité sans partage. Vous avez assez de sagacité pour être persuadé que je n’ai pas pris un parti aussi tranchant sans en avoir conféré sérieusement avec des amis puissans et sages. Vous aurez donc la bonté, monsieur, de vous y conformer ou de chercher un autre vaisseau pour passer où il vous plaira d’aller, sans que je prétende gêner votre conduite en rien autre chose que sur les objets qui me sont relatifs et tendent à me nuire. Vous voudrez bien, au reçu de cette lettre, remettre au capitaine Fautrelle tous les paquets, instructions et lettres destinés à opérer la remise directe de la cargaison de son navire, et me faire passer par M. de Francy un compte en règle et figuré de tout l’argent que vous avez dépensé dans vos courses aussi étonnantes que peu nécessaires, si votre intention toutefois est de nous en faire supporter les frais, ce que nous examinerons avec équité dans le comité de nos affaires. J’ai l’honneur, etc.

« Caron de Beaumarchais. »


En même temps Beaumarchais écrit à son agent de confiance, M. de Francy[21], qui est parti pour Lorient :


« Paris, ce 22 janvier 1777.

« Il faut dire comme Bartholo, le diable est entré dans mon affaire, et remédier comme nous pourrons au mal passé, en l’empêchant de renaître. Remettez la lettre ci-jointe à M. Ducoudray. Je vous l’envoie ouverte, afin que vous puissiez répondre à ses objections, de ma part, s’il en faisait. Exhibez au capitaine Fautrelle l’ordre que nous lui donnons ci-joint en qualité de propriétaire du vaisseau qu’il commande, et prenez sa parole d’honneur qu’il s’y conformera entièrement. Je reçus hier une lettre de mon neveu avec la vôtre. Aussi enfant que les autres, mon neveu paraît avoir de l’inquiétude de remonter sur l’Amphitrite[22]. Vous sentez le peu d’égards que je dois à cette puérilité ; recommandez-le seulement de nouveau à M. de Conway et au chevalier de Bore. Ordonnez au capitaine de recevoir sur son bord M. le marquis de La Rouërie, qui nous est spécialement recommandé. Remettez au capitaine la règle générale et secrète de sa route, et de ce qu’il doit faire en suivant sa vraie destination. Si la force majeure des circonstances l’obligeait à relâcher à Saint-Domingue, convenez avec lui et M. de Conway de ne s’y point arrêter, mais d’écrire à M. le comte d’Émery[23], de la rade, pour le prévenir que l’inquiétude seule des mauvaises rencontres a fait diriger l’ordre fictif de la marche de l’Amphitrite sur Saint-Domingue, et prendre de lui un nouvel ordre fictif pour la France, afin de se mettre à l’abri par cet ordre, en cas de rencontre anglaise entre Saint-Domingue et la vraie destination du navire. Vous savez bien que toutes les précautions du ministère se prennent d’accord avec nous ; c’est là-dessus qu’on peut compter.

« Aussitôt après le départ de l’Amphitrite vous passerez par Nantes, où je crains pourtant que vous ne trouviez le Mercure parti, car il est prêt à mettre à la voile. Bonjour, mon cher Francy ; revenez bien vite à Paris. C’est assez trotter pour une fois : d’autre ouvrage vous attend ici ; mais j’en partagerai le travail. Rapportez-moi cette lettre. »


Malgré tous ces contre-temps, les trois premiers navires de Beaumarchais purent enfin partir ; ils échappèrent heureusement aux croiseurs anglais et arrivèrent, au commencement de la campagne de 1777, dans la rade de Portsmouth. En recevant pour la première fois d’Europe une telle cargaison de canons, de poudre, de fusils, d’habits et de souliers pour 25,000 hommes, le peuple américain battit des mains. De son côté, l’agent américain à Paris, Silas Deane, dès le 29 novembre 1776, écrivait au comité secret du congrès :


« Je ne serais jamais venu à bout de remplir ma mission sans les efforts infatigables, généreux et intelligens de M. de Beaumarchais, à qui les États-Unis sont plus redevables sous tous les rapports qu’à toute autre personne de ce côté de l’Océan. Il est grandement en avance pour des munitions, des effets d’habillement, d’équipement, et d’autres objets, et j’ai la ferme confiance que vous lui ferez passer le plus promptement possible des retours considérables. Il vous a écrit par M. Macrery, et il vous écrira de nouveau par ce navire. Je ne saurais, dans une lettre, rendre pleine justice à M. de. Beaumarchais pour son habileté et son zèle à soutenir notre cause. Tout ce que je puis dire, c’est que dans cette opération il s’est conduit d’après les principes les plus larges et les plus libéraux, et qu’il a fait de nos affaires les siennes propres. Son influence et son crédit, qui sont grands, ont été entièrement employés à servir nos intérêts, et j’espère que les résultats égaleront ses vœux. »


Beaumarchais s’attendait naturellement à recevoir au plus vite du congrès beaucoup de remerciemens et beaucoup de tabac de Virginie et de Maryland : il ne reçut pas même de réponse à ses lettres. Ces retours, qui, d’après les promesses formelles de Silas Deane, devaient arriver en six mois, n’arrivèrent point. Beaumarchais envoya encore deux navires et deux cargaisons : pas de nouvelles du congrès. Silas Deane confus ne savait comment expliquer ce silence. Tous deux avaient compté sans Arthur Lee, qui venait d’être adjoint, ainsi que Franklin, à la députation américaine en France. Franklin était arrivé à Paris en décembre 1776 ; Arthur Lee arriva à la fin du même mois. Sa première lettre confidentielle au comité secret du congrès, en date du 3 janvier 1777, le caractérise très bien : « Les politiques de cette cour, écrit-il, sont dans une sorte d’hésitation tremblante (in a kind of trembling hesitation). » On ne se douterait pas pourquoi.


« C’est parce que, ajoute Lee, les promesses qui me furent faites par l’agent français à Londres, et que je vous communiquai par M. Story, n’ont pas été entièrement remplies. Le changement du mode de transmission de ce qu’on avait promis a été combiné avec M. Deane, qu’Hortalez ou Beaumarchais a trouvé ici à son retour de Londres, et avec lequel tous les arrangemens ont été faits. »


Dans une autre lettre confidentielle, Lee a l’audace d’écrire :


« M. de Vergennes, le ministre, et son secrétaire nous ont assuré à plusieurs reprises (have repeatedly assured us) qu’aucun retour n’était attendu pour les cargaisons envoyées par Beaumarchais. Ce gentleman n’est pas un négociant ; il est connu pour être un agent politique employé par la cour de France. »


Les documens que nous avons cités, la déclaration très nette de M. de Vergennes que nous citerons en son lieu, ainsi que les lettres de Beaumarchais au ministre, nous autorisent à affirmer que cette assertion d’Arthur Lee était un insigne mensonge. Il paraît éprouver lui-même une certaine gêne de ce mensonge, car, dans une lettre qui suit celle que nous venons de citer, il écrit : « Le ministère nous a souvent donné à entendre (has often given us to understand) que nous n’avions rien à payer pour les cargaisons fournies par Beaumarchais ; cependant ce dernier, avec la persévérance des aventuriers de son espèce, persiste dans ses demandes. »

Il est inutile de faire remarquer que les lettres de ce genre sont toujours des lettres signées par Arthur Lee tout seul et écrites à l’insu de ses deux collègues. Placé entre les affirmations contradictoires de Silas Deane et d’Arthur Lee, le comité secret du congrès attendait le témoignage de Franklin, et Franklin gardait le silence. Dès le premier jour de la réunion des trois commissaires américains à Paris, Deane et Arthur Lee étaient à couteaux tirés. Franklin, déjà prévenu contre l’auteur du Barbier de Séville par son ami le docteur Dubourg, et dans la vaine espérance d’avoir la paix avec Arthur Lee, avait pris le parti de lui sacrifier Beaumarchais, en déclarant à Deane qu’il ne voulait se mêler en rien de la transaction faite entre lui et ce dernier. Il faut ajouter à cela que ce même général Ducoudray que nous avons vu plus haut si vertement réprimandé par Beaumarchais était arrivé en Amérique furieux contre lui, et après lui avoir écrit en France la lettre la plus embarrassée et la plus humble, il avait débuté aux États-Unis par l’insulter dans le pamphlet le plus violent[24].

Enfin, pour achever d’expliquer l’attitude du comité secret du congrès, qui sans cela serait inexplicable, il faut dire que les lettres de Beaumarchais lui-même étaient assez bizarres par un mélange de patriotisme et de négociantisme, également sincères chez lui, pour inspirer de la défiance à des esprits déjà prévenus. Qu’on se figure en effet de sérieux Yankees, qui presque tous avant de faire la guerre avaient fait le commerce, recevant des masses de cargaisons embarquées souvent à la dérobée, pendant la nuit, et dont les factures présentaient par conséquent quelques irrégularités, le tout sans autre lettre d’avis que des missives un peu ébouriffées, signées du nom romanesque de Roderigue Hortalez et compagnie, dans lesquelles Beaumarchais mêlait des protestations d’enthousiasme, des offres de services illimités, des conseils sur la politique à suivre, à des demandes de tabac, d’indigo ou de poisson salé, et qui se terminaient par des tirades comme celle-ci par exemple :


« Messieurs, considérez ma maison comme la tête de toutes les opérations utiles à votre cause en Europe, et ma personne comme le plus zélé partisan de votre nation, l’âme de vos succès et l’homme le plus profondément pénétré de la respectueuse estime avec laquelle j’ai l’honneur d’être, etc.

« Roderigue Hortalez et Cie. »


L’esprit calculateur des Yankees était naturellement porté à penser qu’un être aussi ardent et aussi fantastique, si toutefois cet être existait réellement, jouait une comédie commerciale convenue entre le gouvernement français et lui, et qu’on pouvait en toute sûreté de conscience utiliser ses fournitures, lire ses amplifications, et se dispenser de lui envoyer du tabac.

Beaumarchais cependant était indignement sacrifié. Il avait reçu à la vérité une subvention d’un million, il le cachait parce qu’il lui était expressément ordonné de le cacher ; mais avec ce million, sur la foi des engagemens formels de Silas Deane, il s’était embarqué dans la plus dangereuse des opérations ; il avait emprunté de l’argent de partout, fait des commandes considérables qu’il n’avait point payées, et il était harcelé de créanciers. « J’ai été, écrivait-il à cette époque, pendant quinze jours entre la vie et la mort. » Plus tard, Franklin, appréciant enfin sa situation avec plus de justice, écrivait à Robert Morris : « Quand il est venu me solliciter de lui donner une cargaison à valoir sur son paiement, il avait des larmes dans les yeux en m’exposant la détresse à laquelle lui et ses associés se trouvaient réduits par le retard de nos envois. » Malheureusement à cette époque Franklin se laissait persuader par Lee que Beaumarchais tirait tout son argent des coffres de l’état, tandis qu’à la date du 18 février 1777, en expédiant un cinquième navire, il demandait en vain à M. de Vergennes un deuxième million que le ministre lui refusait net. Il écrivait aussi en vain au congrès, à la date du 20 décembre 1777 : « Je suis épuisé d’argent et de crédit. Comptant trop sur des retours tant de fois promis, j’ai de beaucoup outrepassé mes fonds, ceux de mes amis ; j’ai même épuisé d’autres secours puissans que je m’étais d’abord procurés sous ma promesse expresse de rendre avant peu. » Le congrès continuait à faire la sourde oreille, et cependant Beaumarchais ne pouvait plus s’arrêter : une opération l’entraînait dans une autre. Persuadé que ses débiteurs finiraient par ouvrir les yeux, il se préparait à commercer, non plus avec le gouvernement américain, mais avec les particuliers. L’hypothèse d’une guerre prochaine entre la France et l’Angleterre devenant chaque jour plus probable, il achetait de l’état un vaisseau à trois ponts fort avarié de 60 canons, qui se nommait l’Hippopotame ; il le faisait radouber complètement, le baptisait du nom plus poétique de Fier Roderigue[25], et il écrivait au ministre de la marine, qui ne voulait pas laisser partir son vaisseau pour complaire à lord Stormont : « Ce vaisseau est plutôt armé contre les Américains que pour eux, puisque je le destine à m’aller chercher promptement et d’autorité des retours que l’indolence ou la pénurie de mes débiteurs me retiennent depuis trop longtemps. L’Amérique aujourd’hui me doit cinq millions. » À la même époque, en proposant à M. de Vergennes un projet d’emprunt pour les Américains, il écrit : « Si l’on est surpris que, malgré les mécontentemens excessifs que j’ai des Américains, mon zèle pour eux soit toujours aussi chaud, le mot de l’énigme, c’est que je vois toujours la France dans l’Amérique. »

N’est-il pas évident pour tout homme de sens que si, comme l’affirmait si effrontément Arthur Lee, Beaumarchais eût été chargé par le ministère d’envoyer gratis ses cargaisons en Amérique, il n’aurait jamais eu l’audace d’écrire aux ministres eux-mêmes des lettres où il se plaint sans cesse de ses débiteurs d’Amérique, et que, s’il eût ainsi frauduleusement dénaturé sa mission, la Bastille en eût fait justice ?


II. — LES FLOTTES DE BEAUMARCHAIS DANS LA GUERRE D’AMÉRIQUE.

Déterminé à voir clair dans l’intrigue qui empêchait le congrès de remplir les engagemens de Silas Deane, Beaumarchais envoya enfin en Amérique le jeune de Francy, avec la double mission d’obtenir justice du congrès pour le passé et d’empêcher qu’à l’avenir ses cargaisons fussent livrées gratis. Je citerai ici deux de ses lettres inédites à Francy, parce qu’elles le montrent bien sous son véritable aspect, aussi ardent dans ses correspondances intimes que dans ses lettres officielles, et avec cette étrange variété d’allures et d’instincts qui le caractérise.


« Paris, ce 28 décembre 1777.

« Je profite, mon cher Francy, de toutes les occasions pour vous donner du mes nouvelles ; qu’il en soit ainsi de vous, je vous prie.

« Quoiqu’il soit aujourd’hui le 20 décembre 1777, mon grand vaisseau n’est point encore parti ; mais c’est un sort à peu près commun à tous les vaisseaux marchands destinés pour l’Amérique. Le ministère a craint que le commerce n’enlevât à la fois trop de matelots dans un temps où il peut en avoir besoin d’un moment à l’autre. Les ordres les plus rigoureux ont été donnés dans tous les ports, mais surtout dans celui où j’arme. Il paraît que la force et la capacité de mon navire ont fait faire au lord Stormont quelques levées de boucliers sur lesquelles le ministère a craint qu’on ne le soupçonnât de favoriser une opération qui, dans le vrai, se fait sans lui et même malgré lui. Prêt à mettre à la voile, mon artillerie m’a été enlevée, et l’embarras de la ravoir ou d’en former une autre est ce qui me retient au port. Je lutte contre des obstacles de toute nature, mais je lutte de toutes mes forces, et j’espère vaincre avec de la patience, du courage et de l’argent. Les pertes énormes que tout cela me cause ne paraissent toucher personne ; le ministre est inflexible ; il n’y a pas jusqu’à MM. les députés de Passy[26] qui ne prétendent aussi à l’honneur de me contrarier, moi, le meilleur ami de leur pays ! À l’arrivée de l’Amphitrite, qui enfin a débarqué à Lorient un faible chargement de riz et d’indigo, ils ont eu l’injustice de s’emparer de la cargaison, en disant qu’elle leur était adressée, et non à moi ; mais, comme dit fort bien M. de Voltaire,

L’injustice à la fin produit l’indépendance.

« On avait probablement pris ma patience pour de la faiblesse et ma générosité pour de la sottise. Autant je suis attaché aux intérêts de l’Amérique, autant je me suis tenu offensé des libertés peu honnêtes que les députés de Passy ont voulu prendre avec moi. Je leur ai écrit la lettre dont je vous envoie copie, et qu’ils ont laissée sans réponse jusqu’à ce moment. En attendant, j’ai fait arrêter la cargaison entre les mains de MM. Bérard frères, de Lorient, et en cela je n’ai point cru déroger à ma conduite franche et généreuse envers le congrès, mais seulement user du droit le plus légitime sur le premier et très faible retour d’une avance énorme : cette cargaison ne vaut que 150,000 livres. Vous voyez qu’il y a bien loin de cette goutte d’eau à l’océan de mes créances[27].

« Quant à vous, mon cher, je vous crois arrivé. Je crois que vous avez obtenu du congrès un à-compte raisonnable et tel que la situation des affaires d’Amérique a permis qu’on vous le donnât. Je crois, suivant mes instructions, que vous avez acquis et acquérez encore tous les jours des tabacs, je crois que mon ou mes vaisseaux trouveront leurs retours prêts à embarquer aussitôt qu’ils arriveront où vous êtes. J’espère encore que si les événemens les retardaient ici plus que je ne le crois, vous aurez suivi le conseil de notre ami Montieu, et que vous m’enverrez au moins par le Flamand et tel autre adjoint que vous pourrez lui donner, en usant du superflu de l’armement dont Landais a surchargé ce vaisseau, une cargaison qui me tire un peu de la presse horrible où je suis.

« Je ne sais si je me flatte, mais je compte sur l’honnêteté, sur l’équité du congrès comme sur la mienne et la vôtre. Ses députés ici ne sont pas à leur aise, et le besoin rend souvent les hommes peu délicats : voilà comment j’explique l’injustice qu’ils ont essayé de me faire[28]. Je ne désespère pas même de les ramener à moi par la douceur de mes représentations et la fermeté de ma conduite. Il est bien malheureux, mon ami, pour cette cause, que ses intérêts en France aient été confiés à plusieurs personnes à la fois ; un seul eût bien mieux réussi, et pour ce qui me regarde, je dois à M. Deane la justice, qu’il est honteux et chagrin tout à la fois de la conduite de ses collègues avec moi, dont le tort appartient tout entier à M. Lee.

« J’éprouve aussi des désagrémens de la part du congrès provincial de la South-Caroline, et j’écris par L’Estargette à M. le président Rutledge pour demander justice de lui-même à lui-même. L’Estargette, qui correspondra avec vous, vous apprendra quel succès aura ma juste représentation[29].

« À travers tous ces désagrémens, les nouvelles d’Amérique me comblent de joie. Brave, brave peuple ! dont la conduite militaire justifie mon estime et le bel enthousiasme que l’on a pour lui en France ! Enfin, mon ami, je ne veux des retours que pour être en état de le servir de nouveau, pour faire face à mes engagemens, de façon à pouvoir en contracter d’autres en sa faveur[30].

« Il me semble, si j’en crois les nouvelles, que nos Français ont fait des merveilles dans toutes les batailles de Pensylvanie. Il eût été bien honteux pour moi, pour mon pays, pour le nom français, que leur conduite n’eût pas répondu à la noblesse de la cause qu’ils ont épousée, aux efforts que j’ai faits pour procurer de l’emploi à la plupart d’entre eux, enfin à la réputation des corps militaires dont ils ont été tirés.

« La ville de Londres est dans une combustion épouvantable ; le ministère est aux abois. L’opposition triomphe, et même avec dureté. Et le roi de France, comme un aigle puissant qui plane sur tous ces événemens, se réserve encore un moment le plaisir de voir les deux partis flottans entre la crainte et l’espérance de sa décision, qui doit être d’un si grand poids dans la querelle des deux hémisphères.

« Vous prescrire pédantesquement votre conduite à deux mille lieues de moi, mon cher ami, serait imiter la sottise du ministre anglais qui a voulu faire la guerre et dessiner la campagne de son cabinet ! Je mets à profit sa leçon. Servez-moi de votre mieux, c’est le seul moyen de vous rendre utile à moi, à vous, et de devenir intéressant à L’Amérique elle-même.

« Faites comme moi ; méprisez les petites considérations, les petites mesures et les petits ressentimens. Je vous ai affilié à ma cause magnifique ; vous êtes l’agent d’un homme juste et généreux. Souvenez-vous que les succès sont à la fortune, que l’argent qui m’est dû est au hasard d’un grand concours d’événemens, mais que ma réputation est à moi, comme vous êtes aujourd’hui l’artisan de la vôtre. Qu’elle soit toujours bonne, mon ami, et tout ne sera pas perdu quand tout le reste le serait. Je vous salue comme je vous estime et vous aime. »


Le passage qui suit est un postscriptum où l’on voit Beaumarchais appliquant à la politique les ressources de la comédie, et combinant ingénieusement les moyens d’éluder les ordres ministériels, comme il aurait arrangé une pièce de théâtre :


« Voici ce que je pense relativement à mon grand vaisseau : je ne puis manquer à la parole que j’ai donnée à M. de Maurepas, que mon vaisseau ne servirait qu’à porter à Saint-Domingue sept ou huit cents hommes de milice, et que je m’en reviendrais sans toucher au continent. Cependant la cargaison de ce vaisseau est très intéressante pour le congrès et pour moi : elle consiste en habits de soldats tout faits, en draps, couvertures, etc. Il porte une artillerie de 66 canons de bronze, dont 4 pièces de 33 livres, 24 pièces de 24 livres, 20 pièces de 16 livres, de 12 livres et de 8 livres de balles, plus 33 pièces d’artillerie de 4 livres de balles, ce qui fait en tout 100 canons de bronze et beaucoup d’autres marchandises.

« À force d’y rêver, j’ai pensé que vous pourriez vous arranger secrètement avec le comité secret du congrès, pour qu’on envoie un ou deux corsaires américains sur-le-champ à la hauteur de Saint-Domingue. L’un d’eux enverra sa chaloupe au Cap français, ou bien il fera le signal convenu depuis longtemps pour tous les navires américains qui viennent au Cap, de mettre une flamme blanche, d’arborer pavillon hollandais au grand mât et de tirer trois coups de canon ; alors M. Carabasse [31] ira à bord avec M. de Montant, capitaine de mon vaisseau le Fier Roderigue. Ils s’arrangeront pour qu’à la sortie de mon vaisseau le corsaire américain s’en empare sous quelque prétexte que ce soit, et qu’il l’emmène. Mon capitaine protestera de violence et fera un procès-verbal avec menace de ses plaintes au congrès. Le vaisseau sera conduit où vous êtes. Le congrès désavouera hautement le brutal corsaire, rendra la liberté au vaisseau, avec des excuses obligeantes pour le pavillon français : pendant ce temps, vous ferez mettre à terre la cargaison, vous emplirez le navire de tabac, et vous me le renverrez bien vite avec tous ceux que vous aurez pu y joindre. Comme M. Carmichaël[32] va fort vite, vous aurez le temps de faire cette manœuvre soit avec le congrès, soit avec un corsaire ami discret. Par ce moyen, M. de Maurepas se voit dégagé de sa parole envers ceux à qui il l’a donnée, et moi de la mienne envers lui, car nul ne peut s’opposer à la violence, et mon opération aura eu son succès, malgré tous les obstacles dont mes travaux sont semés.

« Voilà sur quel fonds d’idées je vous prie, mon cher ami, de travailler fructueusement et vite, car mon vaisseau partira avant le 15 de janvier. Il aura ordre d’attendre de vos nouvelles au Cap Français.

« D’après tout ce que je fais, le congrès ne doutera plus, j’espère, que le plus zélé partisan de la république en France ne soit votre ami

« Roderigue Hortalez et Cie. »


La lettre suivante donnera une idée de l’importance des armemens de Beaumarchais. Elle est écrite au moment où la guerre vient d’éclater entre la France et l’Angleterre.


« Paris, le 6 décembre 1778.

« Je vous dépêche en avant le corsaire le Zéphyr pour vous prévenir que je suis prêt à mettre à la mer une flotte de plus de douze voiles à la tête desquelles est le Fier Roderigue, que vous m’avez renvoyé, et qui m’est arrivé à Rochefort le 1er octobre en bon état. Cette flotte peut contenir de cinq à six mille tonneaux, et elle est armée absolument en guerre. Arrangez-vous en conséquence. Si mon navire le Ferragus, parti de Rochefort en septembre, vous est parvenu, gardez-le pour le joindre à ma flotte en retour. Ceci est un armement commun entre M. de Montieu[33] et moi. Nous avons composé les cargaisons sur l’état de marchandises que vous m’avez envoyé par le Fier Roderigue, quoiqu’à dire vrai je me sois plus essentiellement occupé de moyens de revoir mes fonds que de les accumuler sans cesse. La plus forte partie du chargement sera donc de tafia, sucre, et d’un peu de café. Ayant beaucoup de place en allant, nous avons même pris le fret que nous avons trouvé ; mais nous ne rapporterons rien à personne en revenant.

« Ainsi quincaillerie anglaise, draps, gazes, rubans, étoffes de soie, clous, toiles, agrès, des essais dans plusieurs genres de toiles peintes, papier, livres, brosses et généralement tous les articles que vous avez préférés, nous vous les envoyons. Faites en sorte que cette flotte reste à la planche le moins possible ; car, quoiqu’elle soit forte et très bien armée, il ne faut pas que les avis qu’on aura de son séjour où vous êtes donnent le temps à nos ennemis de se disposer à barrer notre retour. 1° le commerce ; 2° la guerre.

« Elle vous arrivera au plus tôt dans le cours de février, étant destinée à faire un détour en allant pour approvisionner nos colonies de farines et salaisons dont elles ont grand besoin, et dont le produit, nous rentrant en lettres de change sur nos trésoriers avant le retour de la flotte, nous mettra en état de faire face, en l’attendant, à la terrible mise-hors que cet armement nous coûte. Elle ne doit mettre à la voile que dans les premiers jours de janvier.

« Vous recevrez par le Fier Roderigue tous mes comptes avec le congrès bien en règle, l’assurance comprise, et sans polices fournies, parce que j’ai été moi-même mon assureur, et que c’est une chose hors de doute, à la décision de tout le commerce d’Europe, qu’assurer ou courir les risques d’assurance donne un droit incontestable au paiement. Il en résulte seulement que le congrès ne paiera point les cargaisons qu’il n’aura pas reçues et qui auront été raflées en route sur les vaisseaux envoyés d’Europe. Je joindrai à mes comptes l’état exact de ce que j’ai reçu du congrès malgré l’infidèle députation de Passy, qui m’a disputé chaque cargaison de retour, et qui m’aurait encore arraché celle de la Thérèse, si M. Pelletier[34], bien instruit par moi, ne l’avait pas vendue d’autorité. Cette injure perpétuelle indigne mon cœur et m’a fait prendre l’irrévocable résolution de n’avoir plus aucune relation avec la députation tant que ce fripon de Lee en sera. Il faut que les Américains entendent bien mal leurs intérêts pour laisser à notre cour un homme, aussi suspect et surtout aussi malhonnête[35].

« L’on m’a promis, mon cher, votre commission de capitaine, j’espère être assez heureux pour vous l’envoyer par le Fier Roderigue ; mais pourtant n’y comptez que quand vous la tiendrez dans vos mains[36]. Vous connaissez notre pays ; il est si grand qu’il y a toujours bien loin de l’endroit où l’on promet à celui où l’on donne. Bref, je ne l’ai pas encore, quoiqu’elle soit promise.

« Tous les autres détails vous arriveront par le Fier. Eh ! que diriez-vous si je vous mettais à même, à son arrivée, d’embrasser à bord notre ami Montieu ? Il en a bonne envie ; mais cela n’est pas encore décidé.

« Je n’ai reçu aucun autre argent pour M. le comte de Pulaski que celui qu’il m’a remis lui-même, sur lequel je viens de payer cent louis à son acquit. Je vous enverrai son compte bien net. Il devait m’écrire, et je n’ai jamais reçu de ses nouvelles.

« J’approuve ce que vous avez fait pour M. de Lafayette. Brave jeune homme qu’il est ! c’est me servir à ma guise que d’obliger des hommes de ce caractère[37]. Je ne suis pas encore payé des avances que vous lui avez faites ; mais je suis sans inquiétudes. Il en est ainsi de M. de La Rouërie.

« Quant à vous, mon cher, je me réserve de vous écrire de ma main ce que je veux faire pour vous. Si vous me connaissez bien, vous devez vous attendre que je vous traiterai amicalement. Votre sort est désormais attaché au mien pour la vie. Je vous estime et vous aime, et vous ne tarderez pas à en recevoir les preuves. Rappelez-moi souvent au souvenir et à l’amitié de M. le baron de Steuben. Je me félicite bien, d’après ce que j’apprends de lui, d’avoir donné un aussi grand officier à mes amis les homme libres et de l’avoir en quelque façon forcé de suivre cette noble carrière. Je ne suis nullement inquiet de l’argent que je lui ai prêté pour partir. Jamais je n’ai fait un emploi de fonds dont le placement me soit aussi agréable, puisque j’ai mis un homme d’honneur à sa vraie place. J’apprends qu’il est inspecteur général de toutes les troupes américaines ; bravo ! dites-lui que sa gloire est l’intérêt de mon argent et que je ne doute pas qu’à ce titre il ne me paie avec usure.

« J’ai reçu une lettre de M. Deane[38] et une de M. Carmichaël : assurez-les de ma tendre amitié. Ce sont là de braves républicains, et qui seraient autant utiles ici à la cause de leur pays que ce bas intrigant de Lee lui est funeste. Ils m’ont flatté l’un et l’autre du plaisir de les embrasser bientôt à Paris, ce qui ne m’empêchent pas de leur écrire par le Fier Roderigue, bien fier de se voir à la tête d’une petite escadre, qui, je l’espère, ne se laissera pas couper les moustaches. Elle a promis au contraire de m’en apporter quelques-unes.

« Adieu, mon cher Francy, je suis pour la vie tout à vous.

« Caron de Beaumarchais. »


Cependant au milieu des préoccupations commerciales de Beaumarchais, et sous l’influence même de ses armemens, les rapports entre la France et l’Angleterre s’aigrissaient de plus en plus. Le succès des troupes américaines dans la campagne de 1777, succès auquel l’auteur du Barbier de Séville pouvait se flatter d’avoir puissamment contribué, avait relevé la cause des insurgens auprès de la cour de Versailles. On ne donnait plus d’argent à Beaumarchais, mais on donnait secrètement des millions à Franklin et à Silas Deane. L’Angleterre, de plus en plus irritée, s’arrogeait le droit de visiter en pleine paix nos navires de commerce, d’examiner les cargaisons et de s’emparer de toutes celles qui lui paraissaient suspectes. D’un autre côté, voyant la France disposée à s’allier avec les Américains, elle semblait renoncer enfin à l’espoir de les soumettre, et se préparait elle-même à traiter avec eux. On envoyait de Londres des émissaires secrets aux agens américains de Paris ; on parlait hautement en Angleterre de s’arranger à tout prix avec l’Amérique et de se venger ensuite sur la France. Franklin et Silas Deane, tout en repoussant les propositions des agens anglais, les faisaient valoir auprès du gouvernement français, en le pressant de prendre un parti et de reconnaître enfin l’indépendance américaine. Louis XVI et M. de Maurepas hésitaient encore, le roi parce qu’il n’aimait pas la guerre, M. de Maurepas parce que son grand âge lui inspirait une vive répugnance pour les embarras que la guerre entraîne. M. de Vergennes, appuyé par M. de Sartines, était le plus résolu. Dès le mois d’août 1777, en réponse à une proposition insidieuse de l’Angleterre demandant à la France de signer un traité de garantie pour la sûreté des possessions des deux couronnes en Amérique, le ministre écrivait au roi cette note restée inédite jusqu’à ce jour :


« Une assurance pour la sûreté des possessions des deux couronnes en Amérique semble aussi peu convenable qu’inutile. Ce serait nous lier les mains et placer dans la main de notre ennemi une verge toujours levée dont nous sentirions le redoutable effet chaque fois qu’il voudrait nous extorquer quelque injuste et nouvelle complaisance.

« Si les condescendances ne suffisent pas à l’Angleterre, il ne doit plus y avoir à opter, et il serait prudent, à tout événement, de faire passer dès aujourd’hui des ordres secrets à tous nos commissaires dans les ports de ne pas expédier les bâtimens français qui peuvent se préparer au départ, sous divers prétextes qu’on prolongera pendant quinze jours, — d’envoyer des bâtimens d’avis à Terre-Neuve, sur le grand banc, dans nos îles et dans le Levant, pour qu’on y soit sur ses gardes, et qu’on ne s’expose pas témérairement à l’incertitude des événemens[39]. »


Beaumarchais, persuadé de son côté que les hésitations trop prolongées du gouvernement à reconnaître l’indépendance américaine amèneraient la paix entre l’Angleterre et l’Amérique aux dépens de la France, assiégeait M. de Maurepas et M. de Vergennes de mémoires volumineux où il exposait, avec sa pétulance ordinaire, l’alternative impérieuse sur laquelle il fallait opter. Dans un de ces mémoires inédits en date du 26 octobre 1777 et intitulé Mémoire particulier pour les ministres du roi et Manifeste pour l’état, Beaumarchais, après avoir examiné toutes les faces de la question et prouvé que le système de l’inaction ne doit pas être continué, rédige avec l’aplomb qui le caractérise un projet de manifeste pour le roi Louis XVI, dans le cas où on se déciderait enfin à reconnaître l’indépendance des États-Unis, et ce qui est assez curieux, c’est qu’à tout prendre la substance de ce projet proposé par Beaumarchais le 26 octobre 1777 se retrouve dans la déclaration officielle notifiée par le gouvernement français à la cour de Londres le 13 mars 1778. Après avoir rédigé son manifeste, Beaumarchais entre dans l’exposé des mesures à prendre, et discute la nuance d’opinion de chaque ministre absolument comme s’il faisait partie du conseil. On voit du reste qu’il ne fait que continuer par écrit une discussion entamée sans doute en sa présence chez M. de Maurepas.


« Tel est à peu près (écrit-il) le manifeste que je propose au conseil du roi. Bien est-il vrai que cet écrit, ne faisant qu’étendre les droits de la neutralité française et mettre une égalité parfaite entre les contendans, peut irriter les Anglais sans satisfaire les Américains. S’en tenir à ce point est peut-être laisser encore à l’Angleterre le pouvoir de nous prévenir et d’offrir à l’Amérique cette même indépendance au prix d’un traité d’union très offensif contre nous. Or, dans ce chaos d’évènemens, dans ce choc universel de tant d’intérêts qui se croisent, les Américains ne préféreront-ils pas ceux qui leur offrent l’indépendance avec un traité d’union à ceux qui se contenteront d’avouer qu’ils ont eu le courage et le succès de se rendre libres ?

« J’oserais donc, en me rangeant de l’avis de M. de Vergennes, proposer de réunir au troisième parti les conditions secrètes du second, c’est-à-dire qu’à l’instant où je déclarerais l’Amérique indépendante, j’entamerais secrètement un traité d’alliance avec elle ; et comme c’est ici l’instant de répondre à l’objection de M. le comte de Maurepas et de le guérir de son inquiétude sur la division d’intérêts des députés de Passy ou le peu de consistance de leurs pouvoirs, pour me procurer toutes les sûretés dont un pareil événement est susceptible, je ne conclurais point le traité en France avec la députation de Passy, mais je ferais partir en secret un agent fidèle qui, sous le prétexte d’aller simplement régler les droits de commerce des deux nations, serait spécialement chargé d’accomplir avec le congrès les conditions particulières de ce traité, qui ne ferait que s’entamer en Europe et seulement pour contenir la députation.

« Cet agent bien choisi, ce voyage promptement fait, ces pouvoirs habilement confiés, si l’on fait donner par écrit aux députés du congrès en France leur engagement de ne rien entamer avec les Anglais jusqu’aux premières nouvelles de l’agent français en Amérique, on peut compter avoir trouvé le seul topique aux maux que M. de Maurepas appréhende.

« À l’instant donc où je déclarerais l’indépendance, où je me ferais donner l’engagement de la députation, où je ferais partir mon agent pour l’Amérique, je commencerais par garnir les côtes de l’Océan de soixante à quatre-vingt mille hommes, et je ferais prendre à ma marine l’air et le ton les plus formidables, afin que les Anglais ne pussent pas douter que c’est tout de bon que j’ai pris mon parti.

« Pendant ce temps, je ferais l’impossible pour arracher le Portugal à l’asservissement des Anglais, quand je devrais l’incorporer au pacte de la maison de Bourbon.

« Je ferais exciter en Turquie la guerre avec les Russes, afin d’occuper vers l’Orient ceux que les Anglais voudraient bien attirer à l’Occident. Ou, si je ne croyais rien pouvoir sur les Turcs, je ferais flatter secrètement l’empereur[40] et la Russie de ne pas m’opposer au démembrement de la Turquie, sauf quelques dédommagemens vers la Flandre autrichienne, — tous les moyens étant bons, pourvu qu’il en résulte l’isolement des Anglais et l’indifférence de la Russie pour leurs intérêts[41].

« Enfin, si pour conserver l’air du respect des traités je ne faisais pas rétablir Dunkerque, dont l’état actuel est la honte éternelle de la France, je ferais commencer un port sur l’Océan tel et si près des Anglais, qu’ils pussent regarder le projet de les contenir comme un dessein irrévocablement arrêté.

« Je cimenterais sous toutes les formes ma liaison avec l’Amérique, dont la garantie aujourd’hui peut seule nous conserver nos colonies, et comme les intérêts de ce peuple nouveau ne peuvent jamais croiser les nôtres, je ferais autant de fonds sur ses engagemens que je me défierais de tout engagement forcé de l’Angleterre. Je ne négligerais plus jamais une seule occasion de tenir dans l’abaissement ce perfide et fougueux voisin qui, après nous avoir tant outragés, fait éclater dans sa rage aujourd’hui plus de haine contre nous que de ressentimens contre les Américains, qui lui ont enlevé les trois quarts de son empire.

« Mais craignons de passer à délibérer le seul instant qui reste pour agir, et qu’à force d’user le temps à toujours dire : Il est trop tôt, nous ne soyons obligés de nous écrier bientôt avec douleur : Oh ciel ! il est trop tard. »


Il nous a paru assez intéressant de montrer Beaumarchais discutant ainsi avec les ministres de Louis XVI sur le parti à prendre disant : Je ferais, et se mettant naïvement à la place du roi de France. La vérité est qu’on fit une partie de ce qu’il conseillait de faire : en même temps qu’on notifiait à la cour de Londres la reconnaissance de l’indépendance américaine, on concluait secrètement un traité d’alliance avec les Américains, et l’on envoyait M. Gérard à Philadelphie en qualité de ministre plénipotentiaire pour veiller à la ratification du traité.

La cour de Londres, considérant la reconnaissance de l’indépendance des États-Unis comme une déclaration de guerre, rappela son ambassadeur, et les deux nations se préparèrent à la lutte. Le premier coup de canon fut tiré par l’Angleterre le 18 juin 1778. L’amiral Keppel, croisant avec une flotte en vue des côtes de France, à la hauteur de Morlaix, rencontre la frégate la Belle-Poule, commandée par le lieutenant Chadeau de La Clocheterie ; il envoie une frégate anglaise ordonner à l’officier français de se rendre sous la poupe de son vaisseau pour être interrogé. La Clocheterie répond qu’il n’a point d’interrogatoire à subir de la part d’un amiral anglais. La frégate anglaise lui tire un coup de canon ; La Clocheterie riposte par toute sa bordée. Le combat s’engage entre les deux frégates à la vue de l’escadre. Bientôt la frégate anglaise est mise hors de combat. L’amiral Keppel détache deux vaisseaux contre la Belle-Poule, qui se retire devant des forces supérieures et rentre à Brest avec vingt-cinq hommes tués et cinquante-sept blessés.

Ces premiers coups de canon furent accueillis en France avec un hourrah d’enthousiasme. On a discuté souvent depuis sur l’utilité et les résultats de cette guerre pour l’Amérique : il est certain que la puissance anglaise n’a pas été aussi affaiblie qu’on le croyait par la séparation des colonies ; il n’est pas moins certain que les Américains ne se sont pas toujours montrés reconnaissans des sacrifices considérables que la France fit pour eux à cette époque ; mais en dehors de la question d’utilité, il y avait alors une question de sentiment qui primait tout chez un peuple non encore blasé par cinquante ans de crises révolutionnaires, et le gouvernement fut irrésistiblement entraîné par l’opinion. — À l’impulsion de la fierté nationale froissée par l’humiliant traité de 1763 et l’arrogance de l’Angleterre s’ajoutait l’admiration inspirée par les insurgens. Ces hommes, vus de loin luttant au nom du droit contre la force, semblaient plus grands que nature, et l’Angleterre, vers laquelle se tourne aujourd’hui avec des regards d’envie tout homme qui a le sentiment de la dignité humaine, tout homme qui aime d’une égale passion l’ordre et la liberté, l’Angleterre, avec qui une guerre aujourd’hui serait la plus déplorable calamité au point de vue de la civilisation, avait alors contre elle non seulement les vieilles préventions populaires, mais l’aversion qu’inspire toujours aux esprits élevés une politique injuste, égoïste et oppressive.

Beaumarchais se lança dans la guerre avec la même ardeur que dans le commerce. On va voir aux prises ses instincts patriotiques et ses calculs de négociant. Le voici d’abord demandant des matelots au ministre de la marine, M. de Sartines, pour le service de son grand vaisseau.


« Paris, ce 12 décembre 1778.
« Monsieur,

« J’ai l’honneur de vous demander une nouvelle lettre à M. de Marchais, sans laquelle il jure ses grands dieux qu’il ne donnera pas un seul homme au Fier Roderigue, qui deviendrait bientôt l’humble Roderigue, car il ne peut être fier que par vos bontés ; — plus l’ordre de me livrer les canons, boulets, etc., etc., par voie de compensation, au lieu de ce mot si dur, argent comptant, qu’on nous jette à la tête pendant que nous avons les mains pleines de réclamations légitimes, et que nous demandons à être payés de nos avances faites et de nos fournitures pour la marine, les plus claires possibles.

« Je ne puis croire, monsieur, que je sois plus maltraité que le dernier des corsaires, parce que j’en suis le plus audacieux. Je vais croiser à travers l’Océan, convoyer, attaquer, brûler ou prendre des écumeurs, et parce que j’ai 60 canons et 160 pieds de quille, je me verrais moins bien accueilli que ceux qui ne nous vont pas à la jarretière ! J’ai trop de confiance en votre équité pour le craindre. Mon Fier Roderigue est absolument en guerre et sans aucune cargaison. Pendant que les autres se videront et se rempliront, lui croisera fièrement et balaiera les mers d’Amérique. Voilà, monsieur, sa vraie destination. Voyez vous-même si votre sage ordonnance est moins applicable à lui qu’à tous les projets de frégate qui ne sont encore que dans les espaces de l’imagination, pendant que le Fier Roderigue est prêt à labourer l’Atlantique aussitôt que vous lui permettrez d’avoir des matelots.

« Si je me présentais aujourd’hui devant vous et que j’eusse l’honneur de vous proposer de construire et d’armer un vaisseau de cette importance, et toujours propre à tenir lieu d’un vaisseau de roi partout où je l’enverrai, croyez-vous, monsieur, que vous lui refuseriez des canons et le titre de capitaine de brûlot pour son commandant ? D’aussi faibles encouragemens pour d’aussi grands objets ne seraient rien à vos yeux. Comment donc vous est-il moins précieux étant tout fait que s’il était à faire ?

« Je vous demande bien pardon ; mais la multiplicité des objets qui vous occupent a pu vous dérober une partie de l’importance de mon armement, consacré au triple emploi d’encourager le commerce de France par mon exemple et mes succès, d’approvisionner les îles sur ou sous le vent qui en ont le plus grand besoin, et de conduire au continent de l’Amérique, dans le temps le plus orageux, une flotte française marchande si considérable, que les nouveaux états puissent juger par cet effort du vif désir que la France a de soutenir nos nouvelles liaisons de commerce avec eux.

« C’est à votre sagesse que je présente ces graves objets ; il n’en est point, j’ose le dire, de plus dignes de l’attention et de la protection d’un ministre aussi éclairé. Agréez, etc.

« Caron de Beaumarchais. »


Le Fier Roderigue partit donc avec ses 60 canons, convoyant dix bâtimens de commerce. À la hauteur de l’île de la Grenade, il rencontra la flotte de l’amiral d’Estaing, qui se préparait à livrer bataille à celle de l’amiral anglais Biron. En voyant passer de loin ce beau vaisseau de guerre qui se prélassait au vent, l’amiral d’Estaing lui fit signe d’arriver ; apprenant qu’il appartenait à sa majesté Caron de Beaumarchais, il se dit que ce serait dommage de ne pas en tirer parti, et vu l’urgence du cas, il lui assigna son poste de bataille sans en demander l’autorisation au propriétaire, laissant aller à la merci des flots et des Anglais les malheureux bâtimens de commerce que ce vaisseau de guerre protégeait. Le Fier Roderigue se résigna bravement à son sort, prit une part glorieuse au combat de la Grenade, contribua à forcer à la retraite l’amiral Biron ; mais il eut son capitaine tué, et il fut criblé de boulets. Le soir même du combat, le comte d’Estaing, éprouvant le besoin de consoler Beaumarchais, lui écrit à bord du vaisseau-amiral et lui envoie par l’intermédiaire du ministre de la marine le billet inédit suivant, qu’on n’est pas accoutumé à rencontrer dans les archives d’un auteur dramatique :


« À bord du Languedoc, en rade de Saint-George,
île de la Grenade, ce 12 juillet 1779.

« Je n’ai, monsieur, que le temps de vous écrire que le Fier Roderigue a bien tenu son poste en ligne et a contribué au succès des armes du roi. Vous me pardonnerez d’autant plus de l’avoir employé aussi bien, que vos intérêts n’en souffriront pas, soyez-en certain. Le brave M. de Montaut[42] a malheureusement été tué. J’adresserai très incessamment l’état des grâces au ministre, et j’espère que vous m’aiderez à solliciter celles que votre marine a très justement méritées.

« J’ai l’honneur d’être avec tous les sentimens que vous savez si bien inspirer, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

« Estaing. »


Le ministre de la marine s’empresse de faire passer cette lettre à Beaumarchais, gui répond ainsi au ministre :


« Paris, ce 7 septembre 1779.
« Monsieur,

« Je vous rends grâce de m’avoir fait passer la lettre de M. le comte d’Estaing. Il est bien noble à lui, dans le moment de son triomphe, d’avoir pensé qu’un mot de sa main me serait très agréable. Je prends la liberté de vous envoyer copie de sa courte lettre, dont je m’honore comme bon Français que je suis, et dont je me réjouis comme l’amant passionné de ma patrie contre cette orgueilleuse Angleterre.

« Le brave Montaut a cru ne pouvoir mieux faire, pour me prouver qu’il n’était pas indigne du poste dont on l’honorait, que de se faire tuer : quoi qu’il puisse en résulter pour mes affaires, mon pauvre ami Montaut est mort au lit d’honneur, et je ressens une joie d’enfant d’être certain que ces Anglais, qui m’ont tant déchiré dans leurs papiers depuis quatre ans, y liront qu’un de mes vaisseaux a contribué à leur enlever la plus fertile de leurs possessions.

« Et les ennemis de M. d’Estaing, et surtout les vôtres, monsieur, je les vois ronger leurs ongles, et mon cœur saute de plaisir !

« Vous connaissez mon tendre et respectueux dévouement.

« Beaumarchais. »


Cependant la joie du patriote se trouvait un peu mitigée par les angoisses du négociant. Le rapport du capitaine en second du Fier Roderigue, qui avait pris le commandement après la mort de son chef, arrivait en même temps que le billet de l’amiral d’Estaing. Ce rapport était également très satisfaisant au point de vue de la gloire de Beaumarchais, mais il était très inquiétant au point de vue de sa caisse. Dans cette circonstance, l’armateur adresse au roi la lettre suivante :


« 11 septembre 1779.
« Sire,

« Je ne viens pas vous demander le prix de mes travaux ; vos sages ministres savent que mon souverain bonheur serait qu’ils pussent être tous utiles à votre majesté.

« Je ne demande point le prix de la campagne du Fier Roderigue, trop honoré qu’un vaisseau à moi ait mérité l’éloge de l’amiral en combattant en ligue dans une escadre conquérante.

« Mais, sire, la guerre est un jeu de roi qui écrase les particuliers et les balaie comme la poussière. Le Fier Roderigue convoyait dix autres navires destinés à des opérations de commerce également utiles à l’état sous une autre forme.

« La mort de mon premier capitaine, trente-cinq hommes hors de service, le délabrement de mon vaisseau, le plus maltraité de l’escadre (ayant eu trois boulets dans le flanc, quatre à la flottaison, dont deux ont percé à jour, cinq dans les mâtures qui les ont très offensées, un dans la grande pompe qui l’a mise en pièces, quarante dans les voiles qui les ont criblées, et le reste dans les gréemens qui les ont hachés) ; l’épuisement total de matelots où l’on a mis mes autres navires à leur arrivée au Fort-Royal pour compléter les équipages de l’escadre ; l’ordre donné au Fier Roderigue de se réparer et de suivre l’escadre ; l’obligation où je suis d’envoyer de nouvelles instructions au nouveau chef de ma flotte, et l’impossibilité que de plus de trois mois cette flotte marchande, qui en a déjà perdu onze, parte sous convoi du Fier Roderigue pour sa vraie destination : — tout cela, sire, ruinant ma campagne, dont les avances ont été énormes, et jetant loin les rentrées de fonds qui devraient être faites à présent, me force d’implorer les bontés de votre majesté.

« Que je ne périsse point, sire, et je suis content. Le service que je demande est de peu d’importance.

« On me mande de la Grenade que l’on tire à vue sur moi 90,000 livres pour les réparations urgentes du Fier Roderigue. Sur plus de 2 millions que j’ai avancés cette année à ma flotte, il ne me reste plus à payer que cent mille écus, moitié le 25 de ce mois et moitié au 10 octobre. Je supplie votre majesté de vouloir bien ordonner que cette modique somme de 400,000 livres me soit prêtée pour quelques mois seulement de son trésor royal. M. le comte de Maurepas sait, par l’expérience de ses bontés pour moi, que je suis fidèle à mes engagemens. À l’arrivée des fonds considérables que j’attends de la Martinique, où mes denrées ont été vendues, je rembourserai au trésor le capital et les intérêts.

« Ce n’est qu’après un calcul, inappréciable aujourd’hui, qui aura mis sous les yeux des ministres mes pertes réelles, que j’invoquerai la justice de votre majesté pour leur remboursement ; mais c’est à titre de grâce que je demande le prêt momentané de 400,000 livres que le désordre de cette campagne rend indispensables pour empêcher de périr un des plus fidèles sujets de votre majesté dont la perte entraînerait un découragement général[43].

« Caron de Beaumarchais. »


En même temps Beaumarchais faisait décorer son capitaine en second de la croix de Saint-Louis, et il faisait passer dans la marine militaire un de ses officiers qui fut depuis amiral[44].

Bientôt le comte d’Estaing, qui avait fait avarier si glorieusement le vaisseau de l’auteur du Barbier, revient en France ; Beaumarchais s’empresse d’aller lui présenter ses hommages ; l’amiral était absent, et, pour excuser son absence, il écrit à Beaumarchais ce billet facétieux :


« Un vice-amiral peut être décrédité, prenant trop sur lui, ayant usé, abusé même des forces navales de M. de Beaumarchais. Ne pas recevoir la visite de son souverain, c’est ce qui ne s’est jamais vu ; c’est bien malgré moi que cela a été. Les bontés excessives dont on avait honoré la veille, par une multitude de visites inattendues, le Jeannot aquatique lui avaient fait fermer sa porte sans en prévoir une qui lui aurait fait autant de plaisir.

« M. d’Estaing prie M. de Beaumarchais d’agréer ses excuses et ses regrets ; ils sont d’autant plus grands, qu’il est obligé d’aller boiter à Versailles pour quelques jours. Les chirurgiens l’assurent qu’en vertu des escaliers et des révérences il en reviendra impotent pour au moins trois semaines. S’il ne l’est pas, il demandera un rendez-vous à Paris ; sinon il tâchera d’obtenir par un billet une visite qui l’intéresse autant. »

« Passy, ce 20 décembre 1779. »


Beaumarchais riposte immédiatement et sur le même ton.


« 27 décembre 1779.

« Très digne et très respectable amiral, qui pouvez bien être attaqué, mais jamais décrédité, — comme vous n’avez usé de la marine de moi souverain que pour le service d’un autre aussi puissant qu’équitable, — espérons qu’il fera justice à tous deux, en vous comblant d’honneurs et en réparant mes pertes.

« Vous recevrez, quand vous pourrez, l’hommage de moi, souverain, votre serviteur, qui n’avais pas attendu vos grands exploits pour vous apprécier, et qui me suis battu cent fois de la langue contre l’armée de coquins qui vous faisait injure, pendant que vous frappiez si fièrement de l’épée contre les ennemis de l’état. Le plus pressant est de rétablir votre santé, dont nous avons grand besoin, et si par hasard vous formiez le projet de faire par écrit l’apologie de votre conduite militaire, comme on cherche à l’insinuer, je vous supplie de rejeter cette idée avec un grand signe de croix comme une tentation du démon. Je vous en conjure, et cela de la part de tout ce qui vous honore et nommément de la part d’un vieillard célèbre qui vous aime et qui brûle de vous voir assis à côté de lui un bâton à la main au grand tribunal de l’honneur dont vous remplissez si glorieusement les devoirs[45].

« Je prends la liberté, pour vous désopiler la rate, de vous adresser mon dernier opuscule politique, lequel n’a pas le bonheur de plaire à tout le monde. Lorsque vous m’accorderez un quart d’heure, vous serez bien sûr de combler de joie celui qui est avec le plus respectueux dévouement, à la fin comme au commencement et dans le cours de toutes les années, digne et respectable amiral, votre très humble serviteur.

« De Beaumarchais. »


L’opuscule que Beaumarchais envoyait à l’amiral d’Estaing pour lui désopiler la rate était un ouvrage très sérieux qui allait également lui procurer de la gloire et des soucis. En échangeant des coups de canon, l’Angleterre et la France échangeaient ainsi des manifestes. La cour de Londres avait chargé la plume de l’historien Gibbon de dénoncer au monde entier la perfidie de la cour de Versailles. Oubliant sa propre histoire, remplie d’artifices diplomatiques du même genre et bien plus graves, le gouvernement anglais exagérait et torturait la très faible part que la cour de France avait prise aux secours expédiés aux Américains avant la rupture des deux gouvernemens. Beaumarchais, qui venait de figurer dans le débat à coups de canon, crut devoir intervenir dans la querelle à coups de plume. Il y était en quelque sorte autorisé, car le mémoire justificatif de la cour de Londres, en reprochant au ministère français d’avoir protégé une compagnie de commerce dirigée par Beaumarchais, attaquait ce dernier en personne et très vivement. En demandant au ministère la permission de répondre en son nom personnel, Beaumarchais écrit : « Si cela est sans conséquence de la part d’un homme privé, cela ne sera peut-être pas sans force sous la plume d’un homme piqué. » Il obtint cette permission, et en décembre 1779 il publia, sous le titre d’Observations sur le Mémoire justificatif de la cour de Londres, une brochure qui a été insérée dans la collection de ses œuvres, et dont par conséquent nous parlerons peu. Cette brochure, écrite avec la verve un peu inégale quant au ton, mais toujours animée, qui le distingue, fit une grande sensation. Il mettait à son tour en relief toutes les perfidies anciennes du gouvernement anglais, toutes les vexations qu’il avait fait subir à notre commerce depuis trois ans, la patience avec laquelle le gouvernement français les avait supportées, et comment, pour complaire à lord Stormont, il s’y était lui-même plus d’une fois associé. Malheureusement l’auteur, entraîné par la vivacité de sa plume, avait commis une erreur grave : en insistant sur les conditions humiliantes du traité imposé par l’Angleterre en 1763, à la suite de la guerre de sept ans, il avait accepté sans vérification une opinion généralement répandue, qu’il existait dans ce traité un article secret par lequel la France accordait honteusement à l’Angleterre le droit de limiter le nombre de ses vaisseaux, et, sous l’impression de ce fait qu’il croyait vrai, Beaumarchais avait écrit les lignes suivantes : « Mon courage renaissait en pensant que ma patrie serait vengée de l’abaissement auquel on l’avait soumise en fixant par le traité de 1763 le petit nombre de vaisseaux qu’on daignait encore lui souffrir. »

À la lecture de cette phrase, le duc de Choiseul et tous les anciens ministres de Louis XV qui avaient signé le fatal traité de 1763, et qui se sentaient déjà assez humiliés par les clauses réelles de ce traité, s’empressèrent de recourir au roi, invoquant sa justice contre un écrivain qui tendait à les déshonorer, et ils demandèrent que la brochure de Beaumarchais fût supprimée par arrêt du conseil, comme fausse et calomnieuse. L’assertion de Beaumarchais avait été faite de bonne foi, elle avait même été émise avant lui par des écrivains français et anglais. Il proposait une rectification, le duc de Choiseul insistait pour une suppression motivée. Le conseil des ministres s’assembla, et c’est dans cette circonstance que Beaumarchais adressa à tous les ministres réunis une lettre inédite qui m’a paru assez curieuse de ton pour être reproduite :


« 19 décembre 1779.
« Messeigneurs,

« Si un guerrier qui se bat pour son pays n’en doit pas recevoir un soufflet déshonorant parce que l’inégalité du terrain l’aurait fait broncher un instant, est-il de la justice du roi de ranger dans la classe des libellistes scandaleux, dont les arrêts suppriment les ouvrages, un écrivain qui repousse avec force et dignité les noires imputations des ennemis de la patrie, parce qu’il est tombé avec cent mille autres dans une erreur involontaire, mais facile, avantageuse même à relever dignement ?

« Lorsque l’homme qui n’a prétendu qu’à l’honneur d’avoir raison ne rougit pas d’avouer publiquement son erreur et d’en tirer un grand fruit pour la cause qu’il défend, y a-t-il de l’inconvénient à le laisser s’en relever lui-même ?

« Que peut-il en effet résulter de plus fort contre une assertion hasardée que le désaveu libre et franc de son auteur, lorsqu’il peut le répandre aussi rapidement que son ouvrage ? Et doit-on garder au zèle, au travail, au patriotisme, le déshonneur des suppressions destinées à punir les écarts volontaires, les coupables gangrenés et les pêcheurs impénitens ?

« Avant de me traiter avec cette cruauté, je supplie les ministres du roi de lire ce que j’envoie au Courrier de l’Europe, à celui du Nord. La même chose en substance sera mise à l’instant dans tous les papiers publics, avec promesse à tous ceux qui me remettront l’exemplaire fautif de leur en faire tenir deux rectifiés.

« Je les supplie aussi de réfléchir que discréditer un semblable écrit par la flétrissure d’un arrêt est lui ravir tout ce qu’il renferme de bon et de louable, et rendre au reproche de perfidie du manifeste anglais toute sa force par le désaveu des grands principes de la réponse.

« À la douleur que j’en éprouve d’avance, je sens que je n’en pourrai supporter l’odieux effet. Ma tête échappe à ma raison, et j’ai passé la plus cruelle des nuits.

« On m’apporte à l’instant, de la part d’une parente de M. de Choiseul, un exemplaire émargé de sa main pour m’être remis, avec ces mots, page 35 : Ce fait est faux et absurde. Ce sont justement les termes de votre projet d’arrêt. Il les aura donc dictés lui-même !

« Faux ! l’expression est juste, puisque le fait n’est pas vrai ; mais absurde ! Après Dunkerque et son commissaire anglais, osera-t-on, sans baisser les yeux, qualifier d’absurde un fait maritime qui nous regarde, quelque dur qu’il puisse être ?

« Détruire un port de France à dix lieues de l’ennemi par son ordre, et le tenir en ruine sous la honteuse inspection d’un commissaire à lui, voilà ce qui est vraiment absurde et n’en existe pas moins sous nos yeux indignés depuis cent ans.

« Je parle à des cœurs français, je dois être entendu. Eh ! laissez-moi, messeigneurs, laissez-moi, je vous en conjure, me relever de mon erreur. Je puis le faire honorablement et avec fruit ; mais je sens bien au mal qui me suffoque que j’en mourrai de douleur, si vous avez la cruauté de livrer ma personne et mon ouvrage à la dégradation d’une flétrissure.

« Il ne resterait plus à mes amis qu’à faire imprimer les douze ou quinze cents lettres exaltées que j’ai reçues depuis six jours[46], où le cœur des bons citoyens se montre à découvert par la vivacité de leurs remerciemens ;

« Où l’un dit : Je mettrai cet écrit dans une case à part, avec Tacite, le cardinal de Retz, Price et Sidney, car aucun monument aussi noble, aussi digne de la nation, n’honorera les événement actuels ;

« Où l’autre écrit : L’auteur a l’ivresse du patriotisme ; sa plume étincelle. Il est donc vrai que l’homme ne fait de grandes choses que lorsqu’il est animé de grandes passions !

« Où un troisième avoue qu’il n’a jamais bien connu la question, et qu’avant moi tout le monde donnait le tort à la France, mais qu’enfin voilà l’opinion fixée ;

« Où tous me rendent grâce de mon zèle et de mon courage dans un pays où si peu de gens se soucient d’en montrer pour la gloire de la France. Ces lettres de mes concitoyens montreraient qu’une telle bizarrerie est attachée à mon sort, que je ne puis rien entreprendre de bien qui ne me porte dommage. Il a voulu, dirait-on, travailler, armer pour son pays, on a arrêté ses expéditions ; il a voulu écrire pour défendre l’honneur de la France, on a supprimé ses ouvrages. Sa nation l’estimait, et l’autorité l’écrasait. Il n’avait donc plus d’autre choix que de mourir ou de s’enfuir.

« Par grâce, par humanité, si je ne puis l’obtenir par justice, ne me donnez pas le crève-cœur d’une suppression pendant que vous souffrez un Linguet ! Il vous a tous insultés, je vous ai tous respectés ; il a fait l’aiguillonnade et moi les observations. Quelle différence et d’œuvre et de récompense !

« Si cet affreux arrêt est lancé, je me regarde comme un membre coupé, mort, qui ne tient plus à rien, et je ne veux plus devoir à la France que l’extrême-onction ou un passeport.

« Je vous demande pardon, mais je suis au désespoir.

« Caron de Beaumarchais. »


Malgré les ardentes prières de Beaumarchais, son ouvrage fut, je crois supprimé, mais sans qualification blessante pour lui. Il n’en circula pas moins, et l’auteur se contenta de rectifier la phrase qui avait blessé le duc de Choiseul, en la remplaçant par celle-ci, qui restait toujours bien dure pour le signataire du traité de 1763 : « Mon courage renaissait quand je pensais que ma patrie serait vengée de l’abaissement auquel on l’avait soumise par le traité de 1763 ; que le voile obscur, le crêpe funéraire dont notre port de Dunkerque était enveloppé depuis soixante ans serait enfin déchiré.

Cependant Beaumarchais, tout en guerroyant pour l’Amérique avec le canon ou la plume, attendait encore le paiement de ses fournitures. Le congrès persistait à le considérer comme un homme trop heureux de les lui envoyer gratis depuis deux ans et demi. Il n’avait été répondu à ses réclamations que par le plus dédaigneux silence, lorsque enfin il reçoit tout à coup la lettre suivante qui, rapprochée du glorieux billet de l’amiral d’Estaing, que nous avons cité plus haut, ajoute une bizarrerie de plus à la carrière de l’auteur du Barbier de Séville.


Par ordre exprès du congrès siégeant à Philadelphie.
À M. de Beaumarchais
.
« 15 janvier 1779.
« Monsieur,

« Le congrès des États-Unis de l’Amérique, reconnaissant des grands efforts que vous avez faits en leur faveur, vous présente ses remerciemens et l’assurance de son estime. Il gémit des contre-temps que vous avez soufferts pour le maintien de ces états. Des circonstances malheureuses ont empêché l’exécution de ses désirs ; mais il va prendre les mesures les plus promptes pour l’acquittement de la dette qu’il a contractée envers vous.

« Les sentimens généreux et les vues étendues qui seuls pouvaient dicter une conduite telle que la vôtre font bien l’éloge de vos actions et l’ornement de votre caractère. Pendant que, par vos rares talens, vous vous rendiez utile à votre prince, vous avez gagné l’estime de cette république naissante et mérité les applaudissemens du Nouveau-Monde.

« John-Jay, président. »


Comment s’était opéré ce singulier revirement dans les dispositions du gouvernement des États-Unis ? C’est ce que nous expliquerons en suivant Beaumarchais dans ses derniers débats avec le congrès américain, pendant qu’il publie sa grande édition de Voltaire et qu’il prépare le Mariage de Figaro.



  1. Voyez dans les livraisons du 1er juin 1853 les Débuts politiques de Beaumarchais et pour les chapitres de la série, les livraisons des 1er, 15 octobre, 1er, 15 novembre 1852, 1er janvier, 1er mars, 1er mai 1853.
  2. Dans l’Histoire de la Diplomatie française, de M. de Flassan.
  3. Voyez la livraison du 1er juin 1853.
  4. Ce thème est amplement développé dans l’ouvrage intitulé : A Political and civil History of the United States of America from 1763 to 1797, by Timothy Pitkin. Je n’ai pu me procurer l’ouvrage de M. Pitkin, mais j’ai lu un résumé très complet du chapitre consacré à Beaumarchais dans un journal français publié aux États-Unis ; j’ai entre les mains tous les documens soumis au congrès à diverses époques sur cette affaire ; j’ai enfin sous les yeux les Mémoires d’Arthur Lee, l’adversaire le plus acharné de Beaumarchais, qui le premier a mis en circulation la thèse adoptée par M. Pitkin. Je crois donc pouvoir réfuter cette thèse en connaissance de cause.
  5. Neuf ans après l’époque où nous sommes arrivés, en 1785, Beaumarchais reçut du gouvernement une indemnité de plus de 2 millions, mais pour une affaire toute spéciale, et qui n’a point trait aux fournitures faites pour les États-Unis.
  6. Life of Arthur Lee, by Richard-Henri Lee, Boston, 1829.
  7. Life of Benj. Franklin, by Jared Sparks, p. 447.
  8. La lettre de M. de Vergennes au roi, citée plus haut, une lettre de Louis XVI au roi d’Espagne, publiée par M. de Hassan, et quelques autres documens trouvés dans les papiers de Beaumarchais me portent à penser que plusieurs maisons de commerce furent en effet subventionnées également dans la même intention.
  9. En admettant même que Beaumarchais n’a point eu à restituer ce million au gouvernement français sous une forme ou sous une autre, je fais une supposition qui me paraît probable, mais qui n’est encore qu’une supposition. Ce qui est incontestable, c’est que, six mois après l’avance de ce million, un certificat de M. de Vergennes, avec un bon écrit de la main du roi, constate que l’application de cette avance a été faite suivant les intentions du roi. Par conséquent Beaumarchais, comptable envers le roi seul et M. de Vergennes, est complètement déchargé de ce côté-là.
  10. Life of Franklin, by Jared Sparks, p. 449.
  11. Ce passage s’applique à Silas Deane, qui venait d’arriver, et que Beaumarchais n’avait pas encore vu, parce que le docteur Dubourg le dissuadait sans doute de s’aboucher avec lui.
  12. Cette réponse de Beaumarchais avait eu, à ce qu’il paraît, du succès dans sa famille, car je vois Julie saisir la balle au bond et écrire à ce sujet à son frère une lettre qui commence ainsi : « Monsieur l’entreteneur, je me sens forcée de vous dire que votre lettre à M. le docteur a fait fortune parmi nous ; les filles que vous entretenez sont bien vos très humbles servantes, mais pourvu que vous les augmentiez, » et après avoir développé ce thème, Julie conclut à son ordinaire par des vers plus gais que poétiques, comme elle en mêlait volontiers à tout ce qu’elle écrivait :

    Car si vous voulez nous en croire
    Vous augmenterez fort la gloire
    Des bienfaits dont vous nous comblez
    En nous doublant les fonds que vous nous accordez.

    « Je suis en attendant ce moment désiré, monsieur l’entreteneur, votre, etc. Julie B. » Il est probable que Julie gagna à la lettre du docteur un supplément d’entretien.

  13. Le docteur Dubourg garda toujours rancune à Beaumarchais des préférences de M. de Vergennes, et comme il était très lié avec Franklin, lorsque ce dernier eut rejoint Silas Deane en France, le docteur l’indisposa contre Beaumarchais, ce qui fut un nouvel obstacle ajouté à tous ceux qui croisaient ses opérations. Du reste, le docteur fut puni de sa jalousie, car, n’ayant pu obtenir pour ses projets de commerce la coopération du ministère, il voulut équiper un petit navire à lui tout seul ; ce navire fut arrêté et confisqué par les Anglais, qui s’adjugèrent gratis la pacotille du docteur.
  14. Silas Deane, à son arrivée en France, savait très peu le français ; toutes ses lettres, soit au ministre, soit à Beaumarchais, sont écrites en anglais. Beaumarchais, de son côté, quoiqu’il eût séjourné en Angleterre, ne savait guère de l’anglais que ce fameux mot qu’il donne dans le Mariage de Figaro comme le fond de la langue.
  15. On comprend que le gentleman dont il est question ici est Arthur Lee.
  16. Cette première lettre à Silas Deane, qui est importante pour tout ce qui va suivre, n’ayant pas été retrouvée par moi dans les papiers de Beaumarchais, j’ai été obligé de la traduire aussi exactement que possible sur la traduction anglaise, qui figure dans les documens fournis au congrès des États-Unis par Silas Deane.
  17. On a écrit souvent que les fournitures faites par Beaumarchais au congrès étaient en général de mauvaise qualité. Il a pu y avoir sur ce point quelques négligences de détail qui s’expliquent par les obstacles dont l’opération était entourée ; mais pour l’ensemble l’accusation n’est pas fondée : je vois dans les papiers de Beaumarchais la preuve que les agens de l’Amérique inspectaient avec soin les cargaisons avant le départ.
  18. Il paraît que les Américains, à cette époque, manquaient de poudre ; les moyens de fabrication n’étaient pas sans doute assez perfectionnés pour leur permettre de s’en procurer chez eux. Il faut dire ici que les armes ou munitions tirées des arsenaux de l’état n’étaient point données gratis à Beaumarchais. C’est ce qui résulte du passage suivant d’une lettre inédite de ministre de la guerre, le comte de Saint-Germain, en date du 25 août 1776, au comte de Vergennes, que j’extrais des papiers de Beaumarchais : « Cette compagnie, écrit M. de Saint-Germain, paiera comptant les bouches à feu sur le pied de 40 sous la livre de fonte, les fers coulés 90 fr. le millier, et les fusils 23 fr. Dans le cas où elle demanderait des délais, elle en donnerait une caution valable. » Dans une autre lettre adressée à Beaumarchais, en date du 30 juin 1776, le ministre de la guerre lui écrit à propos de la poudre qu’on lui a livrée et qu’il doit remplacer dans trois mois : « Je dois vous prévenir que la poudre que vous aurez à remplacer ne pourra être reçue qu’après qu’elle aura été éprouvée suivant les règlemens. »
  19. Ces officiers, enrôlés par Beaumarchais et Silas Deane, et qui précédèrent Lafayette en Amérique, ne réussirent pas tous également. Plusieurs apportaient des prétentions supérieures à leur capacité ; les Américains de leur côté étant très jaloux, il en résulta des froissemens. Cependant c’est Beaumarchais qui expédia aux États-Unis les officiers français ou étrangers qui se distinguèrent le plus auprès Lafayette, notamment le marquis de La Rouërie, très aimé de Washington, dont Chateaubriand parle avec éloge dans ses Mémoires d’Outre-Tombe, le comte de Conway, Irlandais de mérite, le général polonais Pulawski, et surtout le vieux général Steuhen, compagnon d’armes de Frédéric, qui rendit de grands services en organisant sur un très bon pied les milices américaines. Il est assez plaisant de voir l’auteur du Barbier de Séville recommandant au congrès ce vieux général et dissertant sur la guerre : « L’art de faire la guerre avec succès, écrit-il, étant le fruit du courage combiné avec la prudence, les lumières et l’expérience, un compagnon d’armes du grand Frédéric, qui ne l’a pas quitté pendant vingt-deux ans, nous paraît à tous un des hommes les plus propres à seconder M. Washington. »
  20. Ceci me paraît indiquer que, vu la gravité possible des conséquences de cette demi-complicité du gouvernement dans les opérations de Beaumarchais, chaque ministre, quand il fallait prendre une détermination, demandait un ordre écrit de la main du roi. C’est ainsi seulement que peut s’expliquer la phrase de M. de Vergennes.
  21. Nous devons dire un mot de ce M. de Francy dont il va souvent être question. C’était un jeune homme très distingué, auquel Beaumarchais avait donné toute sa confiance, et qu’il chargea plus tard d’aller le représenter en Amérique, où il lui fut fort utile. Francy, en servant loyalement les intérêts de son patron, fit lui-même, à la grande satisfaction de Beaumarchais, une assez belle fortune ; malheureusement il était poitrinaire, et il mourut jeune encore. J’ai de nombreuses lettres de lui qui contiennent des détails assez curieux sur les hommes et les choses en Amérique au moment de la révolution, et qui, en même temps qu’elles font honneur à son intelligence et à l’élévation de ses sentimens, prouvent la sincérité et la vivacité d’une affection que Beaumarchais inspirait à tous ceux qui l’entouraient. Je dois ajouter que Francy était le frère cadet de Théveneau de Morande, dont il a été déjà question dans un des chapitres précédens, mais qu’il ne ressemblait point à son frère sous le rapport de la moralité ; aussi Beaumarchais, en tenant l’un à distance, avait su distinguer le mérite de l’autre et se l’était attaché. J’ai dû parler sévèrement de Morande, parce qu’il m’est démontré qu’une partie de sa vie a été peu estimable ; je n’ai fait du reste que reproduire avec des adoucissemens ce qu’ont déjà dit de lui plusieurs écrivains, j’ai fait remarquer le premier que l’âge avait apporté une notable amélioration dans la vie de ce libelliste. Cependant j’apprends que Morande a laissé une famille honorable, qui s’est affligée de ce qui a été publié dans ce recueil sur l’auteur du Gazetier cuirassé à propos de ses relations avec Beaumarchais. Tout ce que je puis faire, en restant fidèle au premier devoir d’un écrivain, qui est de dire la vérité, c’est d’insister un peu plus sur la meilleure partie de la vie de Morande. Il est certain qu’après avoir vécu d’abord à Londres en trafiquant de l’injure et de la diffamation, cet écrivain, par la protection même de Beaumarchais, avait conquis une position plus avouable : il rédigea pendant plusieurs années en Angleterre le Courrier de l’Europe, que j’ai parcouru et qui est écrit en général avec une décence qu’on n’attendrait pas de l’auteur du Gazetier cuirassé. Plus tard, au commencement de la révolution, il rentra en France. On aurait pu croire, en raison de ses antécédens, qu’il allait se ranger du côté du plus fort et hurler avec les loups, c’est-à-dire les jacobins ; il n’en fit rien. Il fonda, sous le litre de l’Argus patriote, un journal que je ne connaissais pas et que sa famille m’a communiqué. Dans ce journal, publié de 1791 à 1792, Morande défend avec autant de courage que de talent le parti monarchique constitutionnel, le parti de la modération, de la raison et de la justice, le parti pour lequel combattait à la même époque le noble et malheureux André Chénier. L’auteur de l’Argus patriote se montre plein de respect pour Louis XVI à une époque où le roi-martyr était déjà livré aux plus infâmes outrages, et plein d’intrépidité contre une faction redoutable et forcenée ; ce journal est certainement un titre en faveur de l’homme qui le rédigeait. C’est à cette attitude que Morande dut l’honneur d’être arrêté après le 10 août, et de n’échapper que par un hasard heureux aux massacres de septembre. Il est donc juste de lui tenir compte de cette partie de sa vie ; mais, si elle peut mitiger une rigoureuse appréciation des écarts très graves de sa jeunesse, elle ne doit pas la faire disparaître. L’homme à qui Beaumarchais pouvait écrire amicalement et sans l’offenser : « Vous êtes devenu un honorable citoyen, ne redescendez jamais de la hauteur où vous voilà, » est un homme à qui sa conscience disait incontestablement qu’il n’avait pas toujours été un citoyen honorable.
  22. Ce neveu de Beaumarchais, nommé Des Épiniers, partait pour l’Amérique en qualité d’officier d’artillerie. La veille d’un combat, il écrivait à son oncle : « Votre neveu, mon très cher oncle, peut bien se faire tuer, mais il ne fera jamais rien d’indigne de quelqu’un qui a l’honneur de vous appartenir ; c’est aussi certain que la tendresse qu’il aura toujours pour le meilleur de tous les oncles. » Des Épiniers mourut, je crois, en Amérique, avec le grade de major.
  23. Le gouverneur de Saint-Domingue.
  24. Peu de temps après son arrivée en Amérique, ce général se noya au passage d’une rivière.
  25. Comment faisait-il face à toutes ces dépenses ? Je serais embarrassé pour le préciser bien nettement ; ses lettres nous indiqueront plus loin quelques-uns de ses associés. Je vois dans ses papiers qu’il en a de toute espèce, armateurs ou négocians, et même d’un genre assez inattendu. Ainsi il écrit au subrécargue du Fier Roderique, à la date du 14 mars 1778 : « Dans la facture générale que vous m’enverrez de la livraison entière, aux articles qui regardent le marquis de Saint-Aignan et le marquis de l’Aubespine, au lieu de mettre leurs noms en toutes lettres, ne les désignez que par des initiales ; ils peuvent désirer un jour que leurs noms ne soient pas cités dans une affaire de commerce ; et pourvu que nous nous y reconnaissions eux et moi, cela suffit quant à présent. » Ainsi le goût du commerce n’était pas seulement l’attribut de l’auteur du Barbier de Séville : voici de très grands seigneurs qui, au lieu d’aller « se faire casser la tête aux insurgens, » comme on disait alors, prêtèrent leur vendre des pacotilles par l’intermédiaire de Beaumarchais.
  26. La députation américaine, dont le chef, Franklin, était établi à Passy.
  27. C’était en effet le premier retour qui arrivait en Europe sur un des vaisseaux de Beaumarchais. Franklin et Lee, qui dans cette circonstance agissaient malgré Silas Deane, n’osèrent point insister, et la cargaison resta à Beaumarchais.
  28. Cette explication peut paraître étrange ; mais elle n’est pas dénuée de probabilité, au moins pour une époque un peu antérieure à celle où Beaumarchais la donnait, ignorant alors que le gouvernement français venait d’avancer secrètement de l’argent aux députés d’Amérique. Le fait est que ces derniers ne recevaient pas plus de fonds du congrès que Beaumarchais n’en recevait de retours en nature. Silas Deane avait été obligé d’abord d’emprunter à Beaumarchais les sommes nécessaires à son entretien personnel. Arthur Lee cherchait à abuser de ce fait contre son collègue ; mais il n’y avait sur ce point aucun mystère. Loin de le cacher, Beaumarchais en parle souvent dans ses lettres au congrès avec une insistance qui n’est peut-être pas toujours très bon goût, mais qui prouve du moins la parfaite innocence de cet emprunt, que la nécessité seule avait forcé Silas Deane à contracter, puisque son pays ne lui envoyait pas un sou. Quant à Franklin, lorsqu’il débarqua en France, il était un peu plus riche, car il écrit à son collègue Silas Deane, de Quiberon, en décembre 1776 : « Notre vaisseau a apporté en indigo pour le compte du congrès une valeur d’environ 3,000 livres sterling, qui doit être à nos ordres pour payer nos dépenses. » À défaut de lettres de change, le congrès lui avait au moins alloué de l’indigo pour subsister. C’est dans cette même année 1777 que le gouvernement français donna lui-même à diverses reprises de l’argent aux députés de Passy jusqu’à concurrence de 2 millions, qui furent consacrés en partie à l’entretien des agens et des sous-agens de l’Amérique en France, et en partie à l’achat de fournitures pour le congrès. L’emploi de ces millions occasionna plus tard au sein du congrès des discussions un peu scandaleuses.
  29. Après avoir commercé avec le congrès général, Beaumarchais livrait aussi des fournitures aux divers états, et n’en était guère mieux payé.
  30. Voilà le vrai Beaumarchais, à la fois spéculateur et enthousiaste. On ne peut pas dire qu’il pose ici, car il n’écrit pas officiellement à un pouvoir quelconque, mais confidentiellement à son agent d’affaires. Le mot mon estime, ainsi que le mot pour moi à l’autre paragraphe, sont encore bien dans son genre de fatuité naïve.
  31. L’agent de Beaumarchais au Cap.
  32. C’était un agent de l’Amérique à qui Beaumarchais confiait sa lettre pour M. de Francy.
  33. C’était un armateur de Nantes associé avec Beaumarchais.
  34. M. Pelletier Du Doyer, autre armateur également lié d’intérêts avec Beaumarchais.
  35. Il va sans dire que nous n’adoptons pas plus le jugement de Beaumarchais sur Lee que l’opinion de Lee sur Beaumarchais.
  36. C’était un brevet de capitaine au service des colonies que Francy demandait à Beaumarchais de lui obtenir du ministère pour augmenter sa considération en Amérique. Francy avait été élève de marine. Beaumarchais obtint le brevet qu’il demandait. Il le lui envoie par la lettre qui suit celle-ci avec des épaulettes faites de la main de Mme de Beaumarchais.
  37. Lafayette était dévoré par les usuriers américains. Francy, qui s’était lié avec le jeune général, n’avait pas hésité à lui prêter de l’argent appartenant à Beaumarchais.
  38. Deane avait été rappelé en Amérique après la conclusion du traité d’alliance.
  39. L’Angleterre, dans la guerre précédente, nous avait appris la défiance en attaquant nos navires à l’improviste et sans déclaration de guerre.
  40. D’Autriche sans doute.
  41. Ceci est la partie fantastique du Mémoire de Beaumarchais ; mais elle nous montre combien la situation en 1777 était différente de celle d’aujourd’hui.
  42. C’est le capitaine de Beaumarchais.
  43. Beaumarchais reçut cette première indemnité de 400,000 livres à valoir sur une indemnité plus considérable dont le chiffre restait à établir. Il fut fixé par trois fermiers-généraux délégués par le ministre. Les dix navires convoyés par le Fier Roderigue ayant été dispersés et pour la plupart pris par les Anglais, les pertes de Beaumarchais dans cette campagne furent énormes, et, après bien des débats, l’indemnité fut fixée à 2 millions en plusieurs termes, qu’il toucha successivement, et dont le dernier lui fut payé en 1785, à sa sortie de la prison de Saint-Lazare.
  44. C’est l’amiral Ganteaume, qui fut successivement matelot et officier de Beaumarchais. J’ai plusieurs lettres de lui à l’auteur du Barbier de Séville empreintes du respect d’un sujet pour son souverain.
  45. Il s’agit sans doute de M. de Maurepas, qui désirait que l’amiral d’Estaing gardât le silence sur les critiques dont sa campagne avait été l’objet.
  46. Il y a un peu d’exagération dans les douze ou quinze cents lettres, et ce qui suit ne brille pas par la modestie ; mais on n’a jamais dit que Beaumarchais était modeste. On comprend du reste que dans cette circonstance il cherchât assez naturellement à rehausser la valeur de sa brochure. Le fait est que si je n’ai pas trouvé dans ses papiers douze ou quinze cents lettres, j’en ai trouvé plusieurs très enthousiastes et qui prouvent l’effet produit par son ouvrage.