Belluaires et porchers/Il y a Quelqu’un

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Stock (p. 289-301).


XX

IL Y A QUELQU’UN


À AUGUSTE MARGUILLIER

On a beau être pressé, il y a toujours quelqu’un, toujours le même, toujours Francisque Sarcey ! Il n’en sort pas depuis trente ans. Il y mange, il y dort, il y fait l’amour, il y a vieilli et toutes les fois qu’un coupe-jarret de l’écritoire a voulu se délester d’une ordure, la place était déjà prise. C’est, je crois, l’unique exemple d’une aussi fabuleuse pertinacité de dévoiement.

Ah ! vous pouvez, aussi longtemps qu’il vous plaira, geindre et cogner à la porte et piaffer de rage en vous comprimant l’intestin, — si vous êtes un vrai critique défluent et que le besoin de vous répandre sur une belle chose vous torde avec cruauté, n’espérez pas qu’on vous laisse entrer et transportez-vous en diligence dans quelque autre lieu, à moins qu’il ne vous paraisse expédient de déposer votre paquet sur l’infranchissable seuil.

Il faudrait, je le sens bien, — pour ne pas déshonorer tout à fait la langue française, — pouvoir s’abstenir de prononcer le mot de littérature, quand on parle du copieux Sarcey. Malheureusement, ce n’est pas facile, — le public, façonné par un demi-siècle de journalisme abrutissant, ayant, depuis longtemps, adopté, comme une vérité de foi, la théologale compétence du personnage en littérature et même en n’importe quoi.

Le Sens Commun, dont il a la réputation d’être le plus odoriférant réservoir, s’élance perpétuellement de lui comme d’un globe pour tout éclairer et chacun sait que le sens commun est l’unique lumière dont ce public charmant veut qu’on l’inonde.

Il est trois fois juste, par conséquent, qu’un arbitre, de ce séant immuable et de cette rotondité, soit, — en outre des questions d’art, — infiniment pressenti, sur sa curule vespasienne, à l’occasion de tout litige social pouvant intéresser la curiosité des vieux bourgeois ou la dentition de leurs crocodiles, car il n’existe aucun autre magistrat qui soit si savant dans les coutumes de la Loge ou du Tablier parvenus.

Aussi, tout est dans sa main, tous les papiers et tous les cœurs. Les gens que le théâtre passionne et ceux que ronge l’amour pur des lettres, attendent, chaque jour, — comme les petits du pélican, — ce qui va sortir de lui, et les autres gens totalement étrangers à l’Art, mais obsédés d’arides problèmes sur la répartition de diverses joies, attendent également qu’il ait abouti. On m’a même assuré que l’administration des Beaux-Arts, dans sa clairvoyante sollicitude pour les mœurs françaises, lui soumettait tout d’abord les pièces de théâtre devant être représentées, pour qu’il en fût, à la fois, le censeur et le policier.

Mais fût-il de son école, nul polygraphe ne pourrait se lever d’assez bonne heure pour salir, avant lui, n’importe quelle œuvre généreuse ou belle qui s’aviserait de surgir. Il est, à peu près, sans exemple qu’un livre fort n’ait pas été sur-le-champ maculé par lui ou qu’il ait fait attendre le salaire de son suffrage à quelque bouquin cochonné.

Car le saint public est toujours devant ses yeux comme un Jéhovah redoutable, et le devoir du critique, tel qu’il l’envisage, est de se conformer aveuglément à ses adorables décrets.

Je connais un individu sans génie, mais employé dans une grande administration de l’État, qui collectionne avec soin les feuilletons de Sarcey en vue de les faire relier plus tard en quelque peau d’un luxe inouï. L’infortuné, absolument identique à dix millions d’autres, assiste volontiers aux premières représentations pour savoir, dit-il, si le prochain feuilleton du Maître sera d’accord avec ses pensées et ses impressions.

Or, cela cadre toujours. L’opinion du juge répercute servilement les cogitations obscures de cet idiot. Tel est tout le secret de sa gloire universelle et de sa puissance.

Ayant un jour à le caractériser dans un journal de néant, je le nommai « l’Oracle des mufles ». Cette trouvaille remonte à cinq ans et j’avoue n’avoir pas encore cessé d’en être fier. Je disais, à peu près, que Francisque Sarcey représente pour ses fidèles une incarnation divine de ce Sens Commun qui doit racheter tous les mufles, — ces derniers étant toujours assurés de rencontrer en leur prophète un exact speculum de leur muflerie radieuse, à l’occasion de toute réalité scrutable, puisque Sarcey est universel.

Ce sens commun personnifié s’ajuste et se colle comme un emplâtre à la littérature, à la grammaire, à l’art, à la politique, à la philosophie. Son infaillible triomphe consiste à glorifier l’atome par le rapetissement de l’immensité. Rien de plus irrésistible sur le mufle ambiant.

En effet, si l’on veut prendre la peine de considérer la nature humaine et le besoin continuel de réconfort du fragile spéculateur engagé dans les rudes chemins de la vie, on verra d’un œil équitable l’attendrissante situation de ce martyr, exténué de la quotidienne fatigue d’un sale négoce, et venant demander à son vieux derviche une conférencière parole qui lui rende un peu d’énergie pour les tripotages du lendemain.

Ah ! il peut être bien tranquille ! Ce n’est pas le sage Francisque qui le découragera jamais de refuser son secours à l’indigent ou de mener à bien une lucrative gredinerie ! Il ne cherchera, jamais, comme ce crétin de Pascal, à l’épouvanter du silence des étoiles. Il n’incitera jamais personne à un héroïsme quelconque.

« Rapetisse ton cœur, dit un proverbe chinois, tu l’auras toujours trop grand. » À cet égard, Sarcey n’a rien à craindre pour lui-même, mais il s’est imposé le devoir de préserver ses contemporains d’un si grand péril. Il est le nénuphar de l’enthousiasme et le bromure de potassium de la poésie.

Une seule fois, j’eus la curiosité d’entendre le célèbre conférencier. Il devait parler d’un livre considérable et je brûlais de savoir comment le cochon s’y prendrait pour pâturer là sa glandée.

Je n’aurais jamais imaginé une chose plus simple. Un borborygme de gâteux coupé du hoquet de trois citations. Voilà tout, absolument tout. Il est clair que ce critique ne lit plus aucune sorte de livres. Sa probité d’oracle s’y oppose. Il faut qu’il soit inspiré, rien qu’inspiré.

Quand le mufle expectant veut être édifié par lui sur telle ou telle production nouvelle de l’esprit humain, il charge probablement du gros ouvrage de la lecture quelqu’une des chastes pèlerines de la rue de Douai qui vont lui tailler ses plumes et lui bassiner ses précieux yeux et il bâtit sa conférence sur le pilotis de notules ou de citations fournies par ces discernantes intelligences.

Il ne lui reste plus qu’à synthétiser tout cela dans le sens de sa clientèle, et je vous donne ma parole d’honneur que ce n’est pas une besogne à lui débiliter la fressure.

Quelquefois l’ancien pion, bénisseur de charognes, s’élance au secours de la tradition classique menacée. Il devient alors, tout à coup, auguste et prosopopéen.

— Jeune homme, s’écrie-t-il, ne vois-tu pas le ridicule de ton parti pris et le blâme universel dont te flagelle le sens commun ? etc. Moments trop rares qui sont les plus beaux.

Hormis ces élans, rien, non, rien ne peut donner l’idée du gâtisme exaspéré, du sénile effort de gencives de ce pédagogue vénéneux, bavant une heure, sur un livre qu’il n’a pas lu ou s’efforçant de grincer d’une gueule vide contre un artiste dont la hauteur affole son impuissance et lèse la majestueuse imbécillité de son auditoire.

Qui se souvient d’une étonnante brochure devenue très-rare et que l’auteur a dû s’ingénier à faire disparaître ? C’est une espèce de pamphlet hebdomadaire, intitulé le Drapeau tricolore, rédigé par le seul Francisque Sarcey, et publié à Versailles, du 6 mai au 24 juin 1871, au moment même des incendies de la Commune.

À cette époque, tout le monde était quelque peu déséquilibré, chacun pouvant avoir l’illusion triste ou joyeuse de la fin de tout. Les grandes catastrophes produisent ordinairement cet heureux effet de faire jaillir le tréfonds des âmes en les détraquant. Elles sont ignorées à l’état normal. Si leurs caves profondes sont habitées par des monstres, nul n’en sait rien, et le titulaire de l’immeuble n’en est guère mieux informé que les étrangers.

Mais à l’heure affolante du péril suprême, les dragons désengourdis se déroulent et montent au niveau des cœurs. Quelquefois aussi, des héros insoupçonnés apparaissent inopinément dans le tourbillon des paniques. Il est vrai que cette dernière surprise est un peu plus rare et Sarcey ne la donna pas.

Le cuistre pacifique se manifesta soudain comme un massacreur et nous dévoila, du coup, les sales dessous d’un homme vertueux acceptant très-bien qu’on fusille les archevêques et qu’on incendie les palais, après avoir déboulonné la Colonne, — mais bavant de fureur, si l’on s’égare jusqu’à menacer le Grand-Livre et jusqu’à fricasser les propriétés.

« Il faut que Paris cède et soit vaincu, écrivait-il, dût-on noyer cette insurrection dans le sang, dût-on l’ensevelir sous les ruines de la ville en feu. »

« Si le prince Frédéric-Charles veut se porter roi de France, je lui donne ma voix. » !!!

Et, quand il a vu passer les prisonniers traînés à Versailles pour la fusillade ou l’exil, savez-vous ce que suggère à ce vieux pion tout conchié de peur, la vision dantesque de ce défilé des victimes de l’enthousiasme politique ou du désespoir ?

« L’âme avait-elle jamais éclairé de son rayon ces faces patibulaires et bestiales ? Avec quelle joie sereine, en revanche, l’œil se reposait, à côté, sur les loyales figures de ces braves gendarmes, qui, marchant d’un pas allègre aux flancs de la hideuse colonne, lui formaient un sévère et martial encadrement. Dire qu’il serait peut-être nécessaire de fusiller QUATRE-VINGT MILLE de ces gredins ! »

Je ne sais si mes souvenirs sont fidèles, mais il me semble que Marat n’en demandait pas tout à fait autant. L’homme capable de trépigner ainsi sur des vaincus et des enchaînés ne résume-t-il pas expressivement cette bourgeoisie féroce, adipeuse et lâche, qui nous apparaît comme la vomissure des siècles et qui l’a si justement choisi pour son précepteur ?

Mais cela ne fut qu’un éclair dans sa vie, une lueur très-furtive, tout juste ce qu’il en fallait pour qu’un horrible gueux se manifestât sous le grotesque pyramidal, qu’il est, sans contredit, plus divertissant de contempler.

Celui-là sort des cadres ordinaires de l’humanité pour devenir quelque chose comme une abstraction prototypique, une sorte d’entéléchie de la balourdise et du pédantisme précieux, tout un monde, enfin.

Villiers de l’Isle-Adam nous en a donné la synthèse et le périple dans l’anecdote supposée que voici :

Sarcey donne en Belgique une conférence sur Marivaux. Arrivé à l’endroit quelconque où le marquis baise la main de la marquise, il interrompt sa lecture, légèrement interdit, et s’excuse en ces termes fins : « Je vous demande pardon, mesdames, c’est Marivaux qui parle et non pas moi. Je dois, cependant, vous faire observer que, de son temps, le mot baiser n’avait pas le sens obscène qu’on lui a donné depuis. »

Cette fantaisie de l’auteur des Contes cruels donne Sarcey tout entier, de la base au faîte. Il faudrait vingt volumes pour raconter les cocasseries inconscientes et les ineffables gaffes de ce célèbre pataud, qui paraît être dans l’impossibilité absolue de proférer un seul petit mot sans accumuler cinquante sottises et qui a, sans doute, raison de compter sur l’inexpugnable stupidité de son public dont l’admiration ne défaille pas.

Tout le monde sait qu’il ne fut jamais capable d’écrire un semblant de livre. Il s’est rendu fameux, littérairement, par le nombre infini de ses feuilletons et de ses conférences.

Les feuilletons sont exactement indicibles. Chacun d’eux est un gouffre comblé de perles, où les plongeurs épargnés par le requin de la muflerie n’ont qu’à serrer les phalanges pour ramener d’inestimables trésors.

« Dans la diction de mademoiselle Ugalde, écrit-il, un jour, on reconnaît la main de sa mère. »

Et le mot sur Léonide Leblanc :

« L’âge avait empli toutes les fossettes de sa personne. »

Et celui, encore plus beau, sur Pauline Granger : « Il était temps qu’on lui rendît justice ; dix-huit sociétaires lui étaient déjà passés sur le corps, » — voulant exprimer cette chose difficile que dix-huit sociétaires avaient été nommés avant elle.

Je me souviens encore d’un feuilleton sur les Rois en exil, où l’on voyait de certaines parallèles qui se rencontraient et où l’on assistait à je ne sais quelle action « si serrée qu’elle avait l’air de deux épées qui entreraient l’une dans l’autre ».

C’est encore Sarcey qui a inventé les « étoiles en herbe », et la translation d’un accusé « de Ponce à Pilate ». On n’en finirait pas et la vie est vraiment trop courte.

Je demande seulement qu’il me soit permis de citer encore trois phrases puisées dans le pamphlet de 71 que je viens de lire.

« Paris brûle. Je suis frappé au cœur d’un glaive aigu. Voilà que les sociétaires de la Comédie française sont partis pour Londres ou New-York. C’est ainsi que les civilisations finissent. »

« Nous qui avons senti sur notre front, jeune alors, se poser, comme une langue de feu, la révolution de 48. »

« La vente des bestiaux tient une assez large place dans la préoccupation de tout homme. »

Ajoutons, pour finir, la divine histoire de sa femme de ménage le voyant absorbé dans la contemplation d’une « image intérieure ». L’effort de sa pensée est si intense qu’il a les yeux hors de la tête et paraît menacé d’apoplexie. « Il n’y a pas, dit-il, d’état plus délicieux et plus épuisant. Au bout de trois jours, ma ménagère, n’y tenant plus, le pied suspendu et retenant presque son haleine, me dit : — Vous allez vous rendre malade, ne travaillez donc pas comme ça. »

Car ce bouffon se croit écrivain et il se le dit à lui-même : — « Ce style dont tu es si fier, sais-tu ce qu’il a coûté de travail à ton père le professeur, à ton grand-père le paysan qui s’épuisèrent pour te mettre en état d’écrire ces lignes ? »

Il faudrait ne rien savoir du théâtre parisien pour ignorer le maquignonnage putanier de la jugerie dramatique, telle que la comprend ce sultan qui eut un jour l’invraisemblable toupet de se vanter, dans le plus inouï feuilleton, d’être le Minotaure de la critique et de percevoir d’exacts octrois sur les débutantes, forcées de lui passer par les mains sous peine d’insuccès fatal… Il est tellement arrivé, d’ailleurs, qu’il n’a plus rien à craindre pour sa considération personnelle, même des plus énormes démentis que de salopes nécessités peuvent le contraindre à s’infliger à lui-même tous les huit jours.

Si, par exemple, il a bavé son venin sur d’infortunés cabots dont la cabotine qu’il protège a besoin pour ne pas rater ses effets, il les proclamera, sans hésiter, comédiens illustres dans son plus prochain article. Cela lui est tout à fait égal et tout le monde est parfaitement satisfait.

Un beau spectacle, c’est Sarcey dans son fauteuil, un jour de première, avec son crâne blanchâtre et roséolé qu’on croirait atteint d’alopécie, avec ses petits yeux divergents et obombrés d’une broussaille sourcilière, avec son nez en bossage dans sa face de vieil éleveur boursouflé, avec toute sa personne gauche et massive d’éternel croquant.

Lorsque, par hasard, la pièce est bonne, on affirme qu’il s’endort toujours à partir du second acte et qu’il ronfle même. Je n’en sais rien, mais qu’il dorme ou veille, son vaste nez lui sert toujours d’attitude. Il y plonge sans relâche les énormes boudins de ses doigts et en retire d’inépuisables mucosités qu’il roule et pétrit en fines boulettes, assez nombreuses pour qu’il en pût offrir à tous ses voisins.

Dire que toute la littérature contemporaine a dû passer entre ces boulettes !

C’est égal, il faut vraiment que l’existence du théâtre ait un fameux ensorcellement pour que, même l’approche amoureuse de cet hippopotame neigeux, n’en dégoûte pas les infortunées qu’il faudrait, peut-être, lessiver dans la boue des rues quand le monstre s’est assouvi.


28 janvier 1889.