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Belluaires et porchers/Les Âmes Publiques

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Stock (p. 279-288).


XIX

LES ÂMES PUBLIQUES


À FRÉDÉRIC BROU

Je déclarais, un jour, à propos d’un de nos plagiaires les plus estimés, qu’il serait à la fois utile et délicieux d’écrire, sous ce titre, une sorte de pamphlet qui consolât, en attendant mieux, les amateurs de justice et d’éternité.

J’avais même rêvé d’accomplir cette rude besogne qui serait assurément un énorme livre, tant la matière est copieuse !

Mais j’ai dû considérer, en gémissant, la brièveté de la vie et le sérieux de nos impénétrables destins.

Je commence à furieusement me lasser de la contemplation de tous ces fantoches dégoûtants ou bêtes dont s’enorgueillit l’animalité contemporaine et j’estime enfin que l’oiseuse divulgation de nos turpitudes est un contestable plaisir.

Il faudrait trouver décidément quelque autre aliment pour réconforter les récipiendaires expectants de la Joie des Cieux.

J’engage donc à récupérer leurs âmes ignobles ceux de mes concitoyens dont ma littérature aurait pu surmener la résignation. J’ai conçu le dessein de me livrer à de très-prochaines extases et par conséquent, de les laisser à peu près tranquilles[1].

Il se peut que, de loin en loin, le règlement de quelque vieux compte oublié s’impose tout à coup à moi. En ce cas, je reprendrai, pour quelques instants, mon petit négoce de lardoires et de scorpions. On ne se refait pas, comme disent Messieurs les Bourgeois. Mais, en principe, j’ai soif d’ignorer les horribles crapules de lettres le long desquelles je me soulage depuis tant d’années.

En attendant ce Léthé ou ce népenthès, j’offre ici une sorte de causerie familière sur ce même sujet dont j’abandonne volontiers la mise en œuvre à quelque génial cadet qui n’aura pas autant besoin que moi de célestes brises.

Tout le monde sait ou croit savoir ce que c’est qu’une femme publique. Il en fut, hélas ! beaucoup parlé dans toutes les littératures et je ne connais pas de matière élucubrative qui ait fait écrire d’aussi fangeuses stupidités.

Ce n’est pas ici l’occasion d’exprimer certaines idées passablement insolites qui me sont venues sur cet effarant Mystère de la Prostitution de la Femme, où se trouve symboliquement continuée, — pour moi seul, peut-être, — à travers les broussailles infinies de la Désobéissance, l’initiale et sempiternelle trajectoire de la Promesse de Conculcation.

L’objet de cet entretien est, par malheur, beaucoup moins sublime et nullement suggestif de pressentiments divins. C’est la pleine ordure simplement, c’est le bran tout pur sans aucun mélange et je convie mon gracieux lecteur à s’y vautrer avec moi quelques instants.

Les âmes publiques, — ai-je besoin de le notifier ? — sont tous ceux qui pratiquent, en quelque manière que ce soit, la vendition de la Parole au préjudice des agonisants de ce monde, incapables de soupçonner leurs homicides sophistications.

Or, il se trouve que cette Parole que l’orgueil veut croire humaine et qui n’est, après tout, que la très-fine poussière des sandales de quelques anciens prophètes, — un écho prodigieusement lointain de la Confabulation divine, — est, au demeurant, tout le capital de l’homme et que le comble du déshonneur est le trafic ou l’usure de cet héritage dilapidé.

Remarquez bien qu’il est inutile pour se livrer à cette industrie, de posséder une part supérieure, d’être un lumineux individu, d’avoir dans le cerveau les tisons d’Hécate ou les marécages phosphorescents des Océanides. Ce serait plutôt gênant et ruineux, car les douanes sont si sévères à l’entrée de la tête humaine que le commerce de la pensée ne peut enrichir que les colporteurs du néant.

Le prestige de la Parole est, d’ailleurs, si surnaturel que son simulacre paraît encore plus puissant qu’elle-même. Il est donc préférable d’être imbécile quand on entreprend de parler au monde.

Il faut être fièrement, loyalement idiot ; il est nécessaire de n’avoir pas une idée dans la cervelle et de se rengorger de ce privilège, pour lequel, vraisemblablement, des millions de martyrs sont morts, des générations de misérables furent étripées, brûlées, noyées, broyées, dépecées le long des siècles, — et pour lequel aussi, sans doute, se sont assis, dans les ténèbres de poix, des esprits sans nombre qui attendent horriblement la fin de l’Éternité !

C’est alors que s’impose inéluctablement la Prostitution. Non plus cette prostitution figurative du Sexe dont les seuls cafards ont une ostensible horreur et que je m’obstine à croire mystérieuse et inexpliquée, mais la prostitution mille fois plus basse de l’Intelligence.

Car enfin, si bêtes que soient les titulaires actuels de l’oraculaire trépied, on est tout de même forcé de la supposer, à un degré quelconque, cette misérable intelligence traînée dans les plus concaves ornières de l’abreuvoir démocratique !

Tous ces journalistes ou romanciers, tous ces gens qui braillent dans les assemblées ou qui font brûler leurs cornes dans les prostibules avachis de Thalie ou de Melpomène pour empuantir la littérature ; tous les squales au dos verdâtre, accompagnateurs acharnés du petit navire comblé de charognes où l’esprit humain sans boussole navigue lamentablement vers les tourbillons ; — toute cette abondante et plantureuse racaille a dû recevoir, dans son avril, je me plais du moins à l’imaginer, quelques prénotions infantiles et rudimentaires.

Un peu de grammaire, sans doute, à l’aurore de leur existence, quelques ablatifs et quelques supins, sans aller, toutefois, jusqu’aux déponents dont l’hermaphrodisme sourcilleux n’est accessible qu’aux phénomènes ; une impondérable raclure d’histoire dans la soixantième resucée d’un amer chiendent de philosophie universitaire ; probablement aussi quelque géographie, pour se garantir des cataractes et des volcans ; quelque gymnastique et surtout l’arcane sacré des tangentes et des divisions.

Plus tard, ils ont exploré la futaille humaine en de vétustes caboulots plus ou moins pommadés de traditions littéraires ; ils ont carambolé, comme des mercenaires, au mépris de tous les éléphants d’Hamilcar ; quelques-uns même se sont accroupis dans la pénombre du Panthéon pour barytonner l’hymne d’Éros à la barbe en poils de cochon du vieux Justinien.

Et voilà, c’est à peu près tout. Tels sont, au plus juste, nos intellectuels, et ce bagage leur suffit pour triompher dans Babylone.

D’idées générales, de perspectives au delà des monts, d’escalades célestes, il n’en faut absolument pas à ces Titans de la Servitude qui n’auront jamais trop de médiocrité pour s’entr’ouvrir comme il convient à l’obscène populace des adorateurs de la Mort !

Ne trouvez-vous pas qu’en effet, tout cela sent diablement la mort ?

J’entends la vraie mort, celle qu’en son langage plus que troublant, la Théologie nomme la peine du dam, par opposition à la peine du sens qui se borne à la plus effroyable souffrance du corps, tandis que son aînée, la trémébonde Porteuse de voiles, inflige la suffocation de l’esprit éternellement privé de la Face du Saint des saints !

Il me semble que les deux prostitutions ont ici leur partage bien délimité.

Voici, par exemple, Paul Bourget, — le Psychologue d’entre les castrats, — qui débuta, presque enfant, par d’exécrables poèmes dont la lecture, à voix distincte, eût été capable de constiper les bestiaux.

Cet adolescent élégiaque aussi peu doué que possible, mais adamantin par le cœur, n’ambitionna pas ouvertement les rôles fameux de Sporus et de Névolus. Nemo repente fuit turpissimus.

Avec sagesse, il s’est fait l’auscultateur et le charmeur des femmes du monde, heureusement incapables de s’assouvir des rassurantes pâmoisons qu’il leur procure.

Je crois avoir tout dit, un peu plus haut de cet icoglan littéraire, qu’il était, sans doute, fort inutile de désigner par son nom.

Combien d’autres, un peu plus complets, pourraient être cités encore. Mais ne semble-t-il pas équitable de discerner, avant tous, un triomphateur dont la studieuse impuissance a mérité le suffrage de tant de pécores, en attendant la très-prochaine apothéose des clamitations qui transformeront le « jeune maître » en un commensal crépitant des charnières de l’Académie ?

Divulgateur certifié de l’observation délicate et du sentiment exquis, il est devenu quelque chose comme le protonotaire apostolique de la Pollution.

Que servirait, après ça, de parler de ces deux ou trois pandours qui n’ont pas même inventé la brutalité poncive de leurs attitudes, marcassins fangeux et superbes, acharnés depuis vingt ans à stupéfier l’univers de leur virilité contestable et qui, chaque aurore, convient les impératrices au festin de leurs génitoires, — arracheurs de dents du blasphème ou de la luxure, dont le panache déteint par les mauvais souffles, s’affaisse lamentablement, aussitôt que décroît, parmi la canaille, le lubrique espoir qu’ils ont excité ?

À quoi bon mentionner encore ce bellâtre au sexe indécis, venu avant terme en des temps anciens et demeuré fœtus dans la vie morale aussi bien que dans la vie littéraire ; qui ayant passé l’âge d’allumer à son profit des passions dilapidatrices, est devenu la belle-maman des petits vieillards dans le pénombreux couloir du gros numéro ?

Quelle augmentation de clarté pourrions-nous espérer enfin de ce méridional démantibulé, besacier roublard des littérateurs autochtones et des romanciers anglais, dont il revernit de son mucus les vieux godillots pour accabler d’admiration les entrepreneurs de sa gloire ?

Celui-là dont j’ai trop parlé ne se pique point, à l’instar du Psychologue, de travailler exclusivement dans le cœur humain. Il opère volontiers dans n’importe quoi. C’est une fille courageusement agenouillée de l’Anadyomène Fellatrix et le fromage de nul client ne la fait vomir.

Mais ce troupeau de coryphées qu’un poète farouche et macaronique, tel que d’Aubigné, pourrait aisément caractériser en quatre-vingts vers léonins, tout au plus, sont encore la fine fleur, le dessus du panier de cette vendange de poisons et de pourriture.

Comment s’y prendre pour montrer le reste, l’indicible reste, la grouillante et nauséeuse fripouillerie du journalisme contemporain ?

Ici, je dépose la cithare et mon cœur succombe. Ils sont peut-être vingt mille, tous défoncés, tous tarés et contaminés à des profondeurs qui découragent, tous tripotés et pollués comme les godilles sébacées d’une grenouillère, toujours alertes et dispos pour la ventrouillade, au tournant de tout dissolu caissier que déchaîne la coprophagie de l’entre-filets !

Il existe encore, cependant, quelques esprits solitaires qui ne veulent pas se prostituer, qui répugnent invinciblement à l’ostentation callipyge de leur personnalité.

Les chiens et chiennes à puantes gueules qui décernent ici-bas ce qu’on est convenu d’appeler la gloire et qui leur lécheraient le dessous des pieds, si, par miracle, ils devenaient à leur tour des triomphateurs, ne les affligent pas, Dieu merci ! de leurs abominables caresses.

Ces isolés peuvent souffrir plus ou moins silencieusement, ils peuvent même endurer d’incompréhensibles douleurs ; les errabondes sentinelles de la vanité peuvent, à leur fantaisie, salir la pauvre cloison de probité fière qui les sépare de la considération publique aussi sûrement que quarante abîmes ; — ils ont, du moins, le soulagement de ne pas subir les frictions exanthémateuses de la camaraderie.

Ces nourrissons inquiétants de la tigresse enragée qui fut leur marâtre ont, pour narguer tout dispensaire, les verrous et les triples barres d’un Mépris inexorable et cadenassé comme la poterne des cieux.

Ce mépris est la patrie de leur adoption, c’est l’unique adresse qu’ils puissent offrir aux chers confrères qui seraient tentés d’accourir, en les informant avec bonté de la circonstance d’un périculeux escalier, au travers duquel dégringoleraient sans espoir les plus superbes archanges.

C’est pour ces volontaires captifs de l’Adoration perpétuelle et de l’Obscurité sainte, — pour ces rares Ugolins de l’Intelligence qui n’ont pas même la consolation de dévorer leur progéniture, — que j’ai tenté d’exprimer, en épiphonèmes inspirés du vieux Juvénal, mon inguérissable horreur.


1er novembre 1890.



  1. Dessein précaire et fort imparfaitement réalisé, jusqu’ici, je le confesse.