Belluaires et porchers/Rossignol de Catacombes

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Stock (p. 302-311).


XXI

ROSSIGNOL DE CATACOMBES


À EUGÈNE GRASSET


I


Que fait Sennachérib, roi plus grand que le sort ?
Le roi Sennachérib fait ceci qu’il est mort.

C’est précisément ce que fait, depuis quelques jours, l’octogénaire critique de la Gazette de France, Armand de Pontmartin.

Ce radoteur malfaisant vient de crever enfin et de se dissoudre à jamais dans le prolixe fumier de ses Samedis Littéraires.

La disparition de son infertile carcasse n’a pas été sensiblement déplorée, la livide presse n’en est pas devenue plus pâle et n’a pas épuisé sa verve nécrologique en de trop lugubres oraisons. Il est parti, celui-là, pour de bon, vous pouvez en être certains, et nul fantoche, né de la femme, ne parlera de lui désormais. Il a décampé, le saliveux et ratatiné pandour des salons aristocratiques, d’un décampement infini. Il s’est envolé des rives terrestres vers on ne sait quels impénétrables néants et s’est soudainement effacé, aboli, d’une manière si définitive, si prodigieuse, qu’on peut mettre au défi n’importe quel virtuose de l’impudente sottise humaine de s’évanouir jamais dans un oubli plus irréparable et plus consolant.

Ce vieil eunuque, éreinteur de tout généreux effort, n’a pas même obtenu l’aumône fétide d’une pauvre tinette de pleurs vidée miséricordieusement par ses confrères sur sa minable charogne. Après un nombre presque infini de jours ignobles, il est mort sous lui, tout à coup, absolument comme il écrivait, et cette suprême déjection n’a produit aucun effet appréciable sur la république des lettres. Les journalistes se sont rués à l’indifférence et, en moins d’une semaine, le gâteux oracle de la vertu littéraire s’est dissipé, pour l’éternité, comme l’empyreumatique fumée d’un ténia dans l’incendie calamiteux d’un laboratoire.

La vie est trop courte, en vérité, pour qu’on ait le droit de se réjouir, un seul instant, du décès de ce patriarche venimeux des imbéciles. Mais cet événement de rien m’a rappelé, tout à coup, l’énorme deuil de l’an passé, lorsque le glorieux écrivain, Barbey d’Aurevilly, s’en alla vers son grand Père des cieux, pleuré par toutes les âmes artistes, étant mort si noble et si pauvre, en laissant à quelques esprits douloureux, le réconfort puissant de se souvenir de lui comme de la plus belle conscience littéraire qu’on ait jamais vue.

Oui, il y aura, dans quelques jours, toute une année que j’assistai, presque seul, à cette agonie et que je recueillis le dernier soupir de ce vaillant homme qui n’avait pas « péché par ses lèvres », en parlant contre sa pensée et qui, fastueux par nature, avait choisi d’être sans richesse pour garder la virginité de son témoignage.

Les journaux furent copieux et publièrent, à cette occasion, d’effroyables stupidités, d’antiques et inanes potins. Les fontaines de l’envie suppurèrent en de sales chroniques. Divers chacals accoururent au lion défunt. La presse fut, une fois de plus, l’odieuse cochonne et l’idiote incurable que nous savons bien, et les rares panégyriques entrepris parurent si aphones ou si bêtes qu’ils compliquèrent la dégoûtation.

N’importe ! la justice va toujours son train comme il lui plaît, et la haine malpropre n’apporta pas un moindre hommage, après tout, que l’admiration malavisée. Tous confessèrent, en leurs langages, la souveraine autorité de cet esprit fier, et les quelques livres d’immortalité qu’il a laissés continueront d’être admirés longtemps après la soixante-dix-septième génération qui doit hériter des suçoirs de la vermine par laquelle ses contemporains, hostiles ou favorables, seront dévorés à leur tour.

L’effondrement silencieux de cette vieille bâtisse prostituée, qui s’est nommée Pontmartin, devait naturellement rappeler, à moi seul peut-être, les efforts incessants, obstinés jusqu’à l’idée fixe, les entreprises presque audacieuses que lui suggéra, trente ans, sa haine d’insecte contre celui des contemporains qui assumait le plus visiblement la hauteur chevaleresque dans la pensée et la parfaite dignité dans l’art.

II

L’inextinguible ferveur de cette rage et l’étonnante inutilité de ses tentatives, n’est-ce pas là un sujet de méditation bienfaisante pour les infortunés que ronge encore aujourd’hui l’infernale passion des lettres ? Ces aimables jeunes à qui je veux supposer un iris désintéressé et très-pur, pourront être ainsi consolés de l’horreur des réprimandes séniles et dilater leurs âmes généreuses dans l’espoir d’une rétribution très-posthume qui fera crever, après eux, leurs détracteurs. Car les haïsseurs de l’Art ont la vie dure et ne s’exterminent pas le tempérament sur la croupe de la Chimère.

Il faut les admirer en sanglotant, les amoureux de cet animal divin plus implacable que la Chimère de Bellérophon qui n’avait pas l’excuse d’être belle et qu’on pouvait égorger en s’y prenant bien. C’est l’ondoyante et vagabonde chimère des cosmopolites du Rêve éternel.

— Je n’ai d’autre patrie que l’exil, dit Axel dans le fameux drame de Villiers de l’Isle-Adam, et cet insolite Axel est évidemment l’auteur lui-même chevauchant à pleins étriers sa fabuleuse monture. Qu’elle l’entraîne vers le Cap Nord ou le Cap de Bonne-Espérance, qu’elle s’élance, aggravée de lui, d’un unique bond, par dessus les constellations et les nébuleuses, elle ne peut le désarçonner, cet homme ayant préféré l’immaculée conception de ses songes aux dégoûtantes satiétés de la vie palpable.

Quand on est un tel migrateur, il faut renoncer ostensiblement aux discutables délices de tous lares et de tout foyer. Il faut abdiquer toute ambition de jamais appartenir à la troupe élue des usufruitiers de la considération publique. Il faut, surtout, déposer tout cupide espoir de sécurité matérielle, car la Chimère n’entend pas qu’on la leurre d’aucun partage, et son dos crénelé de flammes est un suffisant canton pour les téméraires qui s’y sont assis. Enfin, cette Bête sublime est décidément une chienne finie, sans fidélité ni douceur, qui ne sut jamais qu’aboyer à la mort des pauvres et des musiciens errants fascinés par elle.

Les Pontmartin, pédestres et sages, applaudissent aux dégringolades et, naufrageurs effrayants des précipités du ciel, tirent après eux les cadavres dans leurs cavernes pour en faire l’utile engrais du pédantisme impuissant. C’est une chance abominable qu’il faut accepter quand on entreprend d’escalader le tonnerre.

III

Barbey d’Aurevilly ne put jamais être démonté. Dès son arrivée dans le plus vermineux des siècles, il avait dû sentir l’impossibilité pour lui de s’acclimater et il commença de bonne heure à courir le guilledou de la Poésie. Il convoita du premier coup les cadastres et les inventaires de l’Infini et il fut presque l’unique exemple d’un poète que les échéances brutales de la vie n’aient jamais pu dégriser. C’était un vierge de l’enthousiasme et du trompe l’œil divin, inaccessible à tous les limons de l’expérience, improfanable à perpétuité. Mais voici le miracle. Ce vagabond obstiné des orients en flammes et des pâles banquises des cieux, ce célicole errant du dithyrambe et de l’extase était, par surcroît, un intuitif surprenant de la crasse humaine. Il connaissait le hideux péril de tomber sur de sales continents littéraires et se cramponna jusqu’à la fin avec une vigueur presque surhumaine.

Quand il eut épuisé son rêve, il congédia paisiblement l’hippogriffe et s’installa, pour y mourir, dans la sérénité lumineuse du pic le plus sourcilleux de la repentance et du détachement chrétiens.

Après cela, que voulez-vous que pût faire à un tel contemplateur l’idiote et besogneuse vanité de son ennemi Pontmartin ? Il ne put jamais l’entendre ni l’apercevoir. Inde iræ. L’auteur des Prophètes du Passé, critique lui-même, mais d’une autre race, avait l’œil conformé de telle sorte qu’il ne pouvait voir que les objets colorés ou qui tenaient beaucoup de place. Cet oiseau poussiéreux et sépulcral devait nécessairement lui échapper.

Une seule fois, il y a quelque trente ans, dans le Réveil, Barbey d’Aurevilly laissa miséricordieusement tomber sur cet impondérable quelques gouttelettes de mépris qui le tirèrent du néant pendant une heure. « M. de Pontmartin, disait-il, qui se croit, entre amis, un Sainte-Beuve chrétien, — qui est peut-être chrétien, mais qui n’est pas Sainte-Beuve, — aurait, lui, en qualité de chrétien, une doctrine… s’il était capable de s’en servir. Oui, M. de Pontmartin, lequel est un mixte négatif, qui n’est pas tout à fait Gustave Planche et qui n’est pas tout à fait M. Janin, composé de deux choses qui sont deux reflets, un peu de rose qui n’est qu’une nuance et beaucoup de gris qui est à peine une couleur, aurait cependant, dans l’appréciation des œuvres littéraires et de leur moralité, le bénéfice des idées chrétiennes et la facile supériorité qu’elles donnent à tous les genres d’esprit, si les partis et les relations, la politique, et la politesse n’infirmaient pas jusqu’à sa raison. M. de Pontmartin a résolu le problème de Jean Paul. Il fait tenir tout son esprit sur une carte de visite. C’est trop peu. La critique a besoin de plus de largeur. M. de Pontmartin est de son époque. Dans les journaux, ne sait-on pas que les relations de la vie l’emportent sur les intérêts de la vérité. Les poignées de main y étouffent la conscience. Hélas ! nous portons tous la chaîne de quelque indigne camaraderie, mais nous devons savoir la briser quand nous prétendons à l’honneur de rendre la justice littéraire. Malheureusement, nous ne la brisons pas toujours, et c’est ainsi que les défaillances du caractère s’ajoutant au scepticisme de l’esprit, la critique non seulement n’existe plus du fait même de ceux qui l’exercent, mais elle devient impossible. »

Et ce fut tout, pour jamais, mais jamais aussi ce jugement ne fut pardonné. Le pauvre Pontmartin, un instant porté dans la main et jusque sous les yeux de ce gigantesque entomologiste qui avait eu la curiosité de savoir quelle sorte d’acarus cela pouvait bien être, retomba dans l’inexistence. De loin en loin, il produisit d’extraordinaires efforts pour en sortir. Il sifflotait au talon du maître pour qu’il le ramassât encore une fois. « Rossez-moi, mais parlez de moi. » Telle était son humble prière. Barbey d’Aurevilly ne le rossa pas et continua sa route lumineuse sans même prendre garde à ces inoffensifs susurrements de reptile.

IV

Hâtons-nous d’expédier le vieux drôle.

Le 22 septembre dernier, cinq mois après la mort de Barbey d’Aurevilly, Pontmartin publiait un immense article sur ce glorieux mort. Il avait attendu que tous les articles imaginables eussent paru dans les journaux et que le sujet fût tellement épuisé qu’aucune réponse violente ne pût être à craindre. Alors, ce fut une fête, une ivresse, un dégorgement de sa vieille bile calcinée. On eut le spectacle inouï de ce tremblant moribond, oublieux de sa mort prochaine et dansant tout nu devant une tombe, en jouant d’une flûte juvénile retrouvée dans quelque table de nuit du dernier siècle. L’écœurement dépassa toute conjecture.

Que voulez-vous ? il n’y a pas de police pour imposer le respect des grands artistes, vivants ou morts, et il n’y en a pas non plus pour empêcher les vieillards en démence de se polluer comme des papions agonisants au rez-de-chaussée d’un journal vertueux et fossile. D’ailleurs, qu’importe ? Le nimbe lumineux de la vraie gloire est-il vraiment autre chose que la transsubstantiation mystérieuse des excrémentiels anathèmes de l’envie ou de l’impuissance ?

Je regrette, pourtant, moi le vomi de tous les journaux que j’ai déféqués, de n’avoir pas eu, à ce moment-là, quelque instrument de publicité pour m’élancer au secours de la voie publique, veuve de tout gardien et privée de désinfectants. Je n’avais pas, hélas ! les mains bien occupées ni bien pures et je n’aurais certes pas craint d’être foudroyé, comme le téméraire Oza des Paralipomènes, en portant la main sur l’un ou l’autre brancard de cette vieille arche politique et littéraire qui s’appelle, depuis tant de siècles, la Gazette de France et qui, pour moi, n’est le symbole d’aucune alliance ni le tabernacle d’aucun Dieu.


15 avril 1890.