Bernard Palissy, étude sur sa vie et ses travaux/Chapitre XVI

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CHAPITRE XVI

Philibert de l’Orme et Palissy. — Mot de Ronsard. — L’acqueduc de Meudon. — Henri de Mesmes. — Nicolas Rasse des Nœux. — Bertrand de la Mothe-Fénelon. — Amis et protecteurs de Palissy. — Nouvelle gêne. — Fabrication hâtive des émaux. — Barthélemy Prieur. — François Briot. — Surmoulages. — Troisième période.

Habitant les Tuileries ou y ayant simplement des ateliers, par cela même qu’il travaillait pour le palais, Bernard Palissy se trouvait sous la haute direction de Philibert de l’Orme. Il n’eut pas à s’en louer, semble-t-il. Le grand architecte était hautain, plein de son propre mérite et fier de l’estime de la reine mère. Né à Lyon, mort à Paris en 1577, de l’Orme avait été élevé en Italie depuis l’âge de quatorze ans. En 1536, il construit la façade de l’église de Saint-Nizier, à Lyon. L’année suivante, le cardinal de Bellay l’attire à Paris, le fait connaître à la cour de Henri II, et lui confie les travaux du château abbatial de Saint-Maur. Il bâtit pour le roi Follembrai et la Meute, dont on a fait par corruption la Muette. Il devint conseiller et aumônier de Charles IX, abbé de Livry, de Saint-Éloy-les-Noyon, de Saint-Serge, près d’Angers, de Géneston, aux confins de Bretagne et de Poitou, puis intendant des bâtiments royaux. Il avait construit Anet pour Diane de Poitiers ; pour le cardinal Charles de Lorraine, en 1556, Meudon qui a été retouché par Mansart et Le Nôtre ; pour Catherine de Médicis, il commença les Tuileries, dont il fut gouverneur. Sa position l’avait gâté. Ronsard, que son orgueil avait aussi choqué, lui décoche une satire sanglante dont le titre seul, la Truelle cassée, en faisant allusion à ses fonctions de maçon et à sa dignité d’abbé, est une vive épigramme.

Claude Binet, dans sa Vie de Pierre Ronsard, ratonte que, pour se venger de ces traits mordants, Philibert de l’Orme fit un jour fermer aux Tuileries la porte à Ronsard qui suivait Catherine de Médicis. Le poëte, à qui le sieur de Sarlan la fit aussitôt ouvrir, écrivit en lettres capitales :

FORT. REVERENT. HABE.

De l’Orme, se croyant bafoué dans ses dignités ecclésiastiques, va se plaindre à la reine. Ronsard mandé explique que ces trois mots qui, lus en français, fort révérend abbé, conviennent très-bien à l’abbé de Livry, sont les abréviations d’un vers d’Ausone qui lui sied encore mieux en latin :

FORTUNAM REVERENTER HABE.
Sache porter la fortune avec modestie.

paroles dont un homme élevé par la fortune doit toujours se souvenir.

Le malin potier ne pardonna pas à Philibert de l’Orme son arrogance et peut-être ses vexations. Comme il triomphe dans son Traité des eaux et fontaines de l’échec de son rival à Meudon ! « Ie sçay qu’il y a eu de notre temps un architecte françois, qui se faisoit quasi appeler le dieu des maçons ou architectes, et d’autant qu’il possédoit vingt mille livres en bénéfices, et qu’il se sçauoit bien accommodé à la Cour, il advint quelquefois qu’il se vantast de faire monter l’eau tant haut qu’il voudrait, par le moyen des pompes ou machines, et par telle iactance incita un grand seigneur à vouloir faire monter l’eau d’une riuière en un haut iardin qu’il auoit près ladite riuière... La despense de ces choses fust si grande que l’on a trouué par les papiers des contrôleurs, qu’elle montait à quarante mille francs, combien que la chose ne valut iamais rien. »

Le P. Rapin, qui n’avait pas les mêmes motifs de haine que le potier, a, dans son poëme des Jardins, livre III, peint, sans aigreur mais non sans malice, l’embarras du pauvre architecte, qui ne pouvait découvrir d’eau à Meudon, et le désespoir du propriétaire, qui en désirait avoir à tout prix.

À l’endroit où Meudon abaisse ses coteaux,
Vivait un grand seigneur, le plus riche de France ;
Il avait des écus, des champs et des troupeaux :
Le roi même enviait sa royale opulence.
Il voulut un palais et le plus haut sommet
Vit le palais grandir. Une splendide scène,
Digne de la maison et de qui l’habitait,
Se déroulait au loin sur la ville et la plaine.
Partout des bois, partout et jardins et bosquet.
Mais d’eau, point. Nul ruisseau, murmurant parmi l’herbe.
N’égayait de ses chants la demeure superbe,
En vain la sonde perce et fore le terrain ;
Elle fouille du sol les profondeurs. En vain.
L’architecte a beau faire ; et dans ses rêveries
Il voit bien une source arroser les prairies.
L’or coule à flots. Mais l’eau ne cache point, hélas !

Elle jaillit la nuit ; le jour ne paraît pas.
Le maître rêva aussi qu’enfin l’eau sort et monte.
Tous deux n’ont, au lieu d’eau, que regrets et que honte.

Quin etiam fontes ipsa de nocte repertos
Somniat, et voto vigilans se pascit inani
.........................................
Nullarum prorsus se spes monstrabat aquarum.

N’est-ce pas un très-agréable commentaire de Bernard Palissy ?

Quelques pages plus loin (p. 146), il revient encore sur ce sujet : « Si monsieur l’architecte de la Royne qui auoit hanté l’Italie et qui auoit gaigné une auctorité et commandement sur tous les artisans de ladite Dame, eust eu tant soit peu de philosophie seulement naturelle, sans aucunes lettres, il eust fait faire quelque muraille ou arcade à la vallée de Saint-Cloud, et de là fait venir son eau tout doucement depuis le pont de Saint-Cloud iusques aux murailles du parc. »

Les démêlés de Palissy avec de l’Orme ne l’empêchèrent pas de connaître, de fréquenter et de se gagner une foule d’artistes, de savants, de grands personnages. Sa position à la cour de Catherine de Médicis le dut mettre en relation avec les hommes de génie qu’elle protégeait et les politiques qu’elle employait : Pierre Lescot, Jean Goujon, le maréchal de Montmorency qui remplaça pour lui son père le connétable.

Nommons Henri de Mesmes, chevalier, seigneur de Boissy et de Malassise. Sa famille, originaire de Mesmes, au diocèse de Bazas, avait toujours protégé les arts et les lettres. C’est à son père, Jean-Jacques de Mesmes, lieutenant-civil au Châtelet, sous François Ier, maître des requêtes en 1544, enfin premier président de Normandie, que Michel Montaigne dédia, le 30 avril 1570, les Règles de mariage traduites de Plutarque. Henri de Mesmes ne dégénéra pas. Né en 1532, après avoir, dès l’âge de seize ans, professé à Toulouse la jurisprudence avec éclat, il entra, sous les auspices de Michel de l’Hospital qui l’appréciait, au conseil du roi ; et c’était sur lui que l’illustre chancelier se déchargeait d’une partie de ses travaux. Guerrier intrépide, il reprit plusieurs places aux Espagnols ; habile politique, il négocia en 1570 à Saint-Germain, avec Biron, la paix entre protestants et catholiques, cette paix qui fut appelée Boiteuse et Malassise, d’une infirmité de Biron et d’un fief du seigneur de Boissy. En 1572, il fut nommé chancelier du roi de Navarre, Henri IV, et, en 1580, surintendant de la maison de la reine de France, puis chancelier de Louise de Lorraine, veuve de Henri III, morte à Moulins le 4 juillet 1601. Henri de Mesmes, las des intrigues de la cour, avait recherché la retraite. Ses amis et ses livres, nombreux et fidèles, lui rendirent la vieillesse agréable. Le regret de voir le royaume déchiré par les factions, en proie aux dissensions civiles et à la Ligue, le chagrin d’avoir vu, dans la même année, décéder Guy du Faur de Pibrac et Paul de Foix, conseiller au Parlement, puis archevêque de Toulouse, les compagnons de ses travaux et de ses goûts, le conduisirent au tombeau. Il mourut en 1596. Protecteur des Turnèbe et des Lambin, il fut encore ami de maître Bernard. Son cabinet d’histoire naturelle lui était ouvert. Palissy note (p. 219) des coquilles de poissons métallisées qu’il y vit.

C’est par la science que le potier se liait avec ces personnages. Il connut aussi Nicolas Rasse des Nœux, Nœus. Fils d’un chirurgien du roi, mort le 24 janvier 1552, il succéda à son père dans ces fonctions. Il laissa à sa mort (17 novembre 1581) une foule de manuscrits vers et prose[1]. « Érudit, lettré, lancé dans le grand monde, un pied à la cour, l’autre dans le tourbillon de la vie active, François Rasse des Nœux, qui fut médecin de la reine de Navarre, dit M. Tarbé ; prit sa part des événements de son siècle. Esprit mordant et frondeur, il se fit un malin plaisir de rassembler épigrammes, satires, calomnies rimées, menaces en vers, enfantées par des poëtes calvinistes contre leurs ennemis. » Outre sa bibliothèque qui était considérable et dont on a conservé quatre volumes d’œuvres diverses, poëmes, sermons, documents politiques, il avait un cabinet plein de curiosités. Palissy, qui l’appelle « chirurgien fameux et excellent » (p. 283), contempla chez lui « vne pierre de mine d’airain où il y auoit un poisson de mesme matière » (p. 219) puis « un cancre tout entier pétrifié » (p. 283), fossile assez rare. Cette coquille avait « un tel lustre qu’elle semblait vne escaboucle, à cause de son beau polissement » (p. 703).

La géologie lui fit encore connaître Bertrand de la Mothe-Fénelon.

« Il y a vn Gentilhomme près de Peyrehourade, qui est l’habitation et Ville du Viscomte d’Orto, cinq lieues distantes de Bayonne, lequel Gentilhomme est seigneur de La Mothe et est secrétaire du Roy de Navarre, homme fort curieux, et amateur de vertu. Il se trouva quelquefois à la Cour, en la compagnie du feu Roy de Navarre (Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, époux de Jeanne d’Albret), auquel temps il fut apporté au dit Roy vne pièce de bois qui estoit réduite en pierre. Il commanda à vn quidam de ses serviteurs de la luy serrer avec ses autres richesses : lors le seigneur de la Mothe, secrétaire susdit, pria le dit quidam de luy en donner vn petit morceau, ce qu’il fit, et le dit de La Mothe passant par cette ville de Xainctes, m’en fit vn présent, sachant bien à la vérité que i’estois curieux de telles choses. » (P. 48).

Ce La Mothe, gentilhomme de Peyrehourade et secrétaire du roi de Navarre, n’est autre que Bertrand de Salignac, seigneur de la Mothe et de Fénelon, vicomte de Saint-Julien et baron de Loubert, connu sous le nom de seigneur de la Mothe, ou la Mothe-Fénelon. Né le 19 mars 1522, il fut attiré à la cour du roi de Navarre sans doute par Gérard de Salignac, seigneur de Rochefort en Limousin, qui devint gouverneur de Henri IV dans sa première jeunesse. Son cousin issu de germain, Jean de Gontaut, baron de Biron, l’éleva et l’emmena avec lui dans ses ambassades de Flandre et de Portugal. Bertrand, aussi guerrier que diplomate, prit part à toutes les guerres de l’époque. Il est à Boulogne, en Écosse, en Allemagne contre Charles-Quint, à Metz sous le duc de Guise. Il écrit même la relation de ce siège mémorable et celles des campagnes de Henri II dans les Pays-Bas. Il combat à Dreux, à Saint-Denis. En 1560, la noblesse de Périgord le députe aux états d’Orléans ; et celle de toute la Guienne, l’année suivante, le charge de la représenter à l’assemblée de Saint-Germain-en-Laye. Il avait acquis une telle réputation qu’à l’âge de trente-cinq ans, il fut envoyé, après la mort de Henri II, en Angleterre, pour assurer à la France l’alliance de ce royaume. En récompense de ses services, fait en 1563 gentilhomme ordinaire de la chambre, l’année d’après il reçoit le premier les fonctions officielles d’introducteur des ambassadeurs. En 1568, à la suite de nouvelles missions auprès du roi d’Espagne, de la princesse de Parme, du duc d’Albe en Flandre et de Jeanne d’Albret en Navarre, il est envoyé en ambassade auprès d’Élisabeth. Il fallait empêcher la reine de porter secours aux protestants de France, renouveler l’alliance, ratifier un traité de commerce, et obtenir la mise en liberté de Marie Stuart prisonnière, au moins un traitement plus doux. Il dut même négocier un mariage entre la reine vierge, et le frère du roi, François, duc d’Alençon, qui mourut en 1584. On sait que Catherine de Médicis avait déjà essayé de marier Élisabeth à Charles IX, puis au duc d’Anjou, quoiqu’elle eût plus du double de l’âge de ces deux jeunes princes. François de Montmorency, maréchal de France et Paul de Foix, depuis archevêque de Toulouse, furent même adjoints à Bertrand de la Mothe pour terminer l’affaire et signer le contrat dont les articles étaient déjà rédigés. Après sept ans passés en Angleterre, il revint en France. Il fut encore employé en diverses circonstances importantes, en Navarre, 1579, contre Jeanne d’Albret en Périgord, 1589, contre l’armée des réformés, et envoyé par Henri III en Écosse et en Angleterre. Enfin il fut nommé ambassadeur en Espagne et s’y rendait, lorsqu’il mourut à Bordeaux, le 13 août 1599[2]. Henri III lui avait donné, en 1579, à la création, le cordon de l’ordre du Saint-Esprit.

Il est à croire que ce personnage important ne fut pas inutile au potier, et que la liaison commencée à Saintes se continua à Paris. Palissy, du reste, savait ménager ses protecteurs et conserver les amitiés qu’il s’était acquises. Il avait besoin de leur appui. Son métier, s’il lui donnait de la renommée, ne parvenait pas à lui acquérir la fortune, l’aisance, ou même le tirer de la nécessité. Le 4 octobre 1567, à Paris, par acte passé devant Yvert et Vassart, notaires, il avait emprunté de l’argent à François Barbot, marchand et bourgeois de la Rochelle. Trois ans plus tard, le malheureux ouvrier devait encore sur cette somme 45 livres tournois. Aussi le créancier s’impatientait. Le 20 novembre 1570, pour obliger maître Bernard à s’acquitter enfin, il fait rédiger par le notaire Tarazon la procuration suivante, que M. E. Jourdan, le savant auteur des Éphémérides historiques de la Rochelle, a trouvée dans les minutes de M. Fournier :

« Personnelt. estably Sre François Barbot, marchand et bourgeois de la Rochelle, lequel a constitué son procureur général (le nom est resté en blanc), auquel il a donné pouvoir de demander, prendre et recepvoir de Bernard Palissy, inventeur des rustiques figulines, de présent demeurant à Paris, la somme de 45 liv. tourn., restant de plus grande somme que led. Palissy debvoit aud. constituant, par obligation passée à Paris le vendredi quart jour d’octobre 1567, par devant Yvert et Vassart, notaires royaulx, et de sa reception en bailler acquitz, et, au cas où led. Palissy seroyt refusant de payer, icelluy contraindre par toutes voyes de justice deues et raisonnables, faire mettre à exécution lad. obligation selon sa forme et teneur, et, si besoing est, de plaider et procéder par devant tous juges, et faire toutes manières de demandes, dépenses, oppositions, protestations et appellations quelconques, etc., et faire toutes les choses susd. et toutes les autres choses requises et que led. constituant feroit et faire pourroyst, si présent de sa personne y estoit, jaçoyt que mesme plus, s’il y convient ; promettant led. constituant avoir agréable...

« Fait à lad. Rochelle, en présence de Jacques Neil, clerc et sire Patris Heus, marchand et bourg. de lad. Rochelle, le 20e jour de novembre 1570.

« F. Barbot, Jacq. Neil, Heus, P. Tharazon, notaire. »

Faut-il s’étonner que, dans cette pénible situation en proie aux créanciers, pressé par la misère, Bernard Palissy ait trop activé la fabrication de ses émaux ? Les demandes étaient plus nombreuses, et plus rigoureuses les nécessités ; il voulait satisfaire aux unes comme aux autres. Peut-être ne se serait-il plus senti le courage de briser quelques pièces imparfaites. Plus de célérité dans l’exécution, partant moins de soin dans la conception, voilà où il en était réduit. Aussi ne se met-il pas en frais d’imagination. Les rustiques figulines sont toujours les produits qu’il livre. Seulement, aux animaux et aux plantes des rives de la Charente, s’ajoutent quelques variétés du bassin de la Seine. Puis les fonds se dégarnissent. « Ils ressemblent désormais, dit M. Fillon, à la terre des sillons qui, sous l’influence du printemps, commence à se couvrir de plantes fraîchement nées ; les coquillages, placés avec symétrie, sont plus espacés ; les animaux plus grêles. L’artiste n’est plus en contact perpétuel avec la nature ; elle lui apparaît maintenant sous un aspect de convention. » Le changement de manière est sensible : la décadence approche. L’artiste subit l’influence de la cour. Sans doute, on se lassa de ces bestioles ; on demanda de la variété ; on voulut que dans le paysage apparût l’homme, et que le marécage ne fût pas seulement visité par les couleuvres ou la grenouille. Ce qui justifie cette conjecture, c’est le peu d’adeptes que fit le goût de Palissy pour les reptiles et les poissons. Ses continuateurs prennent ses procédés, ses couleurs, ses sujets ; ils lui laissent ses animaux. Quand il ne fut plus là, à peine mettent-ils de temps en temps une couleuvre, une salamandre ou un lézard, tout juste ce qu’il en fallait pour conserver à leurs ouvrages le nom de rustiques figulines, désormais consacré par l’usage et la mode. Enfin, peut-être dut-il lutter contre une fabrique rivale, qui ne craignait point les personnages dans ses compositions. Aussi le maître commença-t-il dès lors à introduire la figure humaine dans les siennes. Mais il était peu exercé dans ce travail tout nouveau. Le temps lui manquait d’ailleurs peur s’y livrer et y acquérir l’habileté nécessaire. Il s’adjoignit donc des ouvriers intelligents, des artistes capables : les uns lui fournissaient ses patrons ; ceux-là lui fabriquaient les matrices de ses moules. Ainsi faisait-on déjà pour les émaux de Limoges et les faïenceries italiennes. On connaît quelques cartons de Baptiste Franco, et d’autre part M. Fillon possède douze cartons d’Estienne de Laulne, représentant l’histoire de Joseph, qui ont dû servir à des émailleurs français de la seconde moitié du seizième siècle. La production des fours de maître Bernard était ainsi plus rapide. Était-elle meilleure ? C’est alors que le sculpteur Barthélemi Prieur, « homme expérimenté ès-arts, » dit Palissy, lui prête sa Madeleine. Elle est en prières, agenouillée, occupant presque toute la surface du plat. Ses jambes et ses bras sont nus, reste de coquetterie ; le fond est semé de rocailles, fougères et coquilles. Cette pièce, qui est unique a 0m,29 de hauteur sur 0m,50 de largeur. On la voit au Louvre. La Monographie l’a dessinée à planche XIV, sous le titre de Madeleine au désert. C’est un très-beau sujet et bien exécuté.

Il est probable que Barthélemi Prieur ne borna pas là ses offres, et Palissy ses emprunts. Peut-être le monogramme BP qu’on trouve sous certaines épreuves de la Nourrice, sur deux chiens en ronde bosse, sur la Samaritaine, au lieu d’être, comme M. Tainturier le pense, les initiales de Bernard Palissy, un B et un P ou bien celles de Guillaume Dupré, G et D, comme le croit M. Sauzay, sont celles de Barthélemi Prieur.

Une fois entré dans cette voie, maître Bernard prend un peu partout les motifs de ses compositions. Il emprunte à Rosso, à Primatice, à Cellini, surtout à l’école italienne. Ainsi le sujet de la Fécondité lui a été donné ; ainsi l’Enfance de Bacchus ou Bacchanale d’enfants, existe coulée en bronze, mais de plus petites dimensions. L’orfèvrerie lui fournit encore différents modèles. Les pierres gravées antiques viennent à son aide. Mais il augmente les dimensions et exécute dans le style de l’époque. De telle sorte, ce n’est pas simplement une œuvre de manœuvre.

On connaît le célèbre plat des Éléments ou des Sciences et arts. Au centre est la Tempérance, mère des arts et des sciences au nombre de huit, arithmétique, architecture, astrologie, musique, poésie, rhétorique et dialectique, qui courent en figures allégoriques sur les bords. Dans la partie concave du marly quatre médaillons oblongs, séparés par des cariatides, représentent le feu, l’air, la terre et l’eau. Ce plateau, qu’on voit au musée du Louvre et à Cluny, est un surmoulage de l’orfèvre François Briot. M. Fillon pense même que Briot, voyant le succès des terres sigillées de Palissy, éleva un établissement semblable, et fit une rude concurrence à l’inventeur des rustiques figulines, peu de temps après son arrivée à Paris. Le monogramme F B, François Briot, qu’on trouve imprimé sur la pâte avec une estampille aux pieds de la Tempérance, donnerait du poids à cette assertion. En outre, ses émaux, plus transparents, plus vitreux, diffèrent de ceux de Palissy ; les tons bleu de ciel et brun rouge ne se rencontrent que là. Enfin, d’autres épreuves moins pures, partant postérieures, sans signatures, reproduisent les couleurs de maître Bernard ; ce qui porterait à croire que les deux fabriques, après transaction, se sont réunies. On peut donc conserver à Palissy quelque peu de la paternité de cette œuvre remarquable. M. Calixte de Tusseau possède un magnifique exemplaire de ce bassin qu’a gravé le Magasin pittoresque, à la page 213 de l’année 1862. M. Sellière, au château de Mello-sur-Oise, en a un autre qui porte l’F gravé à la pointe avant la cuisson. Tous les exemplaires, dont quelques-uns ont été vendus 799 francs, 4,800 et jusqu’à 10,000 francs, ne sont pas identiques. Les médaillons, copiés sur les gravures d’Estienne de Laulne, n’offrent pas la même disposition, soit sur les épreuves de terre, soit sur celles d’étain. Cette différence vient de ce que chaque partie a été moulée à part.

L’aiguière assortissant le plateau est de forme ovoïde. La zone du milieu montre trois cartouches représentant la Foi, l’Espérance et la Charité. Il en existe de rares exemplaires au Louvre, dans la collection de M. Trimolet, peintre à Lyon, et en Angleterre chez M. Andrew Fountaine, esquire.

Il faut encore attribuer à Briot le Jugement de Pâris et très-probablement à lui, ou certainement à un orfèvre de son école, le médaillon où Venus, l’Amour et Adonis, se tenant embrassés, sont étendus sur une draperie bleue, à l’ombre d’un arbre ; œuvre des mieux réussies, et bien digne de maître Bernard.

C’est à ce moment qu’il commença à fabriquer ces coupes, ces corbeilles, ces bassins qui n’ont plus de rustique que quelques fleurs ou feuillages, palmettes et fruits ; et encore ce genre d’ornements est-il souvent absent. Citons le Plat aux mascarons, dont la rosace centrale est entourée de six mascarons drapés et couronnés de feuillages verts — n° 32 du recueil Delange ; le Plat aux Sirènes, appartenant à M. Beurdelay, dont la disposition est la même que le précédent, à cela près que les ornements sont autres, et que les six mascarons font place à quatre sirènes ; le Plat à épices des quatre Génies, dont le fond vert est entouré de quatre salières jaspées de bleu, alternant avec quatre génies ailés ; le plat des Cornes d’abondance, de même façon à peu près que le précédent ; le célèbre Plat au lézard de M. le baron Gustave de Rothschild, où un charmant lézard vert s’étale sur un fond brun, et qui offre une bordure bleue de rinceaux et fleurons jaunes, verts et violets ; les hanaps, dont l’un, du musée du Louvre, montre à l’anse une écrevisse, sur les flancs, des coquillages et une grenouille ; l’autre à M. Lionel de Rothschild, des feuilles d’acanthe et des lézards ; — recueil Delange, n° 42 ; — celui-ci, une tête de serpent ; celui-là, une tête d’aigle ; un rafraîchissoir pour le vin, de la collection Fountaine, — grand bassin du recueil Delange, n° 12, — dont les anses, fournies par des coquilles, surmontent des têtes de dauphins qui retiennent des guirlandes de fruits et de feuillages ; le plat à fond jaspé de M. Masson — dans le recueil Delange, au n° 37 — et bien d’autres dont l’énumération serait fastidieuse.

Il était la, à la troisième période de son art, période de transition. Le genre rustique est encore en honneur mais il n’est déjà plus le principal. Les sujets historiques ou mythologiques le relèguent peu à peu. Bientôt il disparaîtra presque entièrement. Mais Palissy devait auparavant être exposé à de nouvelles épreuves.


  1. En 1866, M. Prosper Tarbé a publié à Reims, en un vol. in-8°, sous ce titre : Recueil de poésies calvinistes, un livre relatif seulement aux premières hostilités des huguenots contre la maison de Lorraine, qu’il a extrait de la collection de Rasse des Nœux, Guerres civiles, qui se trouve à la Bibliothèque impériale.
  2. M. A. Teulet, en 1846, a imprimé sept volumes in-8° de sa Correspondance diplomatique. Il reste encore un volume au moins de lettres inédites que nous espérons pouvoir publier quelque jour.