100%.png

Bibliothèque historique et militaire/Essai sur les milices romaines/Chapitre XIV

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Essai sur les milices romaines
Asselin (Volume 2p. 305-337).

CHAPITRE XIV.


Rome sous les Empereurs.


Ce qui distingue l’empire romain, ce n’est ni sa grandeur ni la rapidité de ses conquêtes : Alexandre, Gengiskan, Tamerlan, les califes ont eu des possessions aussi vastes, et les ont réunies avec plus de facilité peut-être ; mais Rome seule présente sept siècles de succès. Les grands empires se sont formés en subjuguant des nations barbares ; Rome soumit, l’une après l’autre, toutes les nations policées qu’elle connut, tous les peuples à demi civilisés ou sauvages qu’elle rencontra, et ne borna le cours de ses victoires qu’avec les limites du monde.

Les cinq premiers siècles de Rome ne nous montrent aucune réforme ; on n’y voit la réparation d’aucun abus. Pour trouver un exemple de changement, il faut aller jusqu’à l’an 585, lorsque Paul Émile établit dans son armée une nouvelle manière de recevoir l’ordre. Auparavant, le tribun le donnait à haute voix, et comme toute la légion ne l’entendait pas, les uns faisaient plus, les autres moins qu’il ne fallait, chacun interprétant les paroles à sa manière. Paul Émile ordonna que le tribun transmettrait l’ordre à l’oreille du primipile, celui-ci au centurion le plus proche, et ainsi de bouche en bouche.

Il changea encore la manière de faire la garde, défendant aux sentinelles de porter le bouclier en faction ; car leur service ne les obligeait point de combattre, mais seulement de donner l’alarme en cas d’approche de l’ennemi. Il abrégea de moitié le temps des gardes, qui duraient la journée entière.

Les soldats frappés de l’air de la Grèce devenaient raisonneurs ; ils devinaient, censuraient même, les desseins de leur général. Paul Émile les assembla, et leur dit qu’un soldat n’avait que trois choses à faire : tenir son corps le plus fort et le plus alerte qu’il est possible, ses armes en bon état, et des vivres prêts pour les occasions subites. Dans tout le reste, ajouta Paul Émile, on doit s’en remettre aux dieux et à son général.

Nous avons indiqué les changemens que Marius introduisit dans la composition légionnaire, changemens funestes sans aucun doute, puisqu’ils portèrent la corruption parmi les armées de la république, elles qui avaient brillé jusque-là des plus éminentes vertus. Considérée sous le point de vue tactique, la cohorte de Marius nous paraît dans plusieurs cas supérieure à l’ordonnance par manipules. Marius, aussi infatigable au faîte des honneurs qu’il l’avait été lorsque la poussière du camp le couvrait encore, n’épargnait pas plus ses soldats qu’il ne se ménageait lui-même.

Auguste, qui donnait à l’empire une face toute nouvelle, et rendait perpétuel le service des légions, fit aussi de grands changemens dans la milice : il établit de nombreux règlemens, et rappela les anciens que les troubles des guerres civiles avaient anéantis.

Avant cet empereur, il y avait pour les soldats quatre sortes de congé absolu : le premier (missio justa et honesta) était mérité par l’âge et par le service ; le second (missio causaria) s’accordait par des raisons de blessures et autres infirmités ; le troisième (missio gratiosa) passait pour une pure faveur accordée à ceux que les généraux voulaient ménager, mais les censeurs pouvaient le révoquer ; le quatrième enfin devenait infamant (missio turpis et ignominiosa), et la peine de quelque crime. Auguste fit deux degrés de congé légitime : l’un déchargeait de toute fonction militaire, excepté de celle de combattre ; l’autre exemptait même de cette obligation. Les récompenses des vétérans étaient peu de chose dans les premiers siècles de la république ; Auguste fit un règlement perpétuel pour assurer leur fortune.

Cet empereur ferma le temple de Janus, dieu conservateur des portes de Rome et de l’empire. Tant que la guerre durait, on ouvrait son temple, on lui offrait des sacrifices, afin qu’il interdît l’entrée des frontières et des villes aux ennemis ; mais aussitôt que la paix était décidée, on fermait les portes du temple avec de nouvelles cérémonies.

Depuis sept cents ans que Rome existait, le temple de Janus n’avait été fermé que deux fois : la première sous Numa, et encore la guerre régnait-elle autour de Rome, entre les petites nations qui partageaient l’Italie ; la seconde fois, après la deuxième guerre punique. L’Italie entière était alors en paix, mais la guerre s’allumait entre les Africains et les Carthaginois ; elle désolait la Grèce et l’Asie mineure, ainsi que tant d’autres contrées qui, toutes réunies enfin sous les heureuses lois d’Auguste, s’étonnèrent de ne plus combattre, et de jouir d’une paix qu’elles n’avaient pas connue pendant leur indépendance.

Les antiques Égyptiens ; les peuples de l’Asie, si célèbres autrefois sous les noms de Phéniciens et d’Assyriens ; ceux d’Afrique, Carthaginois ou Numides ; les Grecs, les Syracusains, les petites et turbulentes nations des Espagnes et des Gaules ; tous ces états jadis étrangers l’un à l’autre et si longtemps ennemis, ne formaient plus qu’un seul empire, et, dans leur union, ils étaient plutôt contenus par la grandeur imposante du nom romain, qu’enchaînés par une force militaire formidable.

Environ quatre cent mille soldats, composés moitié des légions et moitié des troupes auxiliaires fournies par les peuples vaincus, étaient placés sur les frontières dans des camps différens, en Europe, en Asie, en Afrique, et suffisaient pour défendre l’entrée de l’empire.

Deux armées navales, l’une à Ravène, sur le golfe Adriatique, l’autre à Misène, dans la mer de Toscane, assuraient la tranquillité de la Méditerranée, bassin superbe qui, situé au centre de ce vaste empire, rendait la communication facile et prompte entre toutes ses provinces.

Il est impossible de calculer les revenus de Rome ; il nous est parvenu trop peu de lumières sur l’état, de ses finances ; mais, en supputant ce que nous en connaissons, il est aisé d’entrevoir que les tributs de l’empire entier n’égalaient pas à beaucoup près les impositions que la France a supportées sous le règne de Louis XIV, ou celles que l’Angleterre paya sous le règne de Georges III.

Ce n’était point disette de métaux, l’or et l’argent n’étaient pas rares. Le luxe devenait très-grand ; les villes de l’Italie, de la Grèce, de l’Égypte, de l’Asie Mineure, des côtes de l’Afrique, ne le cédaient point en magnificence aux plus belles villes dont la France se vante aujourd’hui, et l’emportaient infiniment sur les capitales de tous les royaumes du Nord. On peut donc assurer que jamais un aussi grand empire, une aussi vaste multitude d’hommes ne fut gouvernée avec moins de forces et à si peu de frais. Josèphe nous dit qu’il n’y avait que douze cents soldats en garnison pour contenir les Gaules.

Depuis la conquête de la Macédoine par Paul Émile, les citoyens de Rome étaient exempts de toute espèce d’imposition ; ils possédaient d’immenses richesses, commandaient au monde, et ne donnaient absolument rien pour jouir de tant d’honneurs. Cette exemption, unique dans l’histoire, subsista pendant cinquante années, jusqu’à ce qu’Auguste eût fait sentir au sénat qu’il serait odieux d’épuiser les provinces pour subvenir au luxe des Romains.

Jamais la terre ne fut plus heureuse peut-être que sous l’administration sage et modérée d’Auguste. Le sénat nommait au gouvernement des provinces consulaires ou proconsulaires, et le peuple au gouvernement des provinces prétoriennes. Auguste ne s’était réservé que les provinces frontières, celles où les légions résidaient.

Chef des troupes, il était le maître de l’état, et ne paraissait pas envahir l’autorité du sénat et du peuple ; partout il semblait qu’on n’obéit qu’à la loi, au magistrat civil, et non point à la force.

Malgré la douceur politique de son gouvernement, Auguste fut très-sévère dans le maintien de la discipline. On doit, suivant Suétone, adresser le même éloge à Tibère, qui remit en usage les anciennes punitions. Ce même écrivain reproche à César de n’avoir égard dans le soldat, ni aux mœurs ni à la fortune, et de n’y considérer que la force.

On voit souvent, il est vrai, qu’après une victoire, César dispensait de monter la faction, laissait une grande liberté à ses troupes, et lâchait la bride au libertinage ; il voulait prouver, disait-il, que ses soldats pouvaient combattre avec bravoure, même étant parfumés.

Mais César, qui faisait la guerre à toute la vertu de la république, parce qu’il ne la croyait plus sincère, affectait de mépriser la régularité des armées. Il ne suivit pas ces maximes dangereuses lors de ses campagnes contre les Gaulois ; il ne les eut pas pratiquées dans la guerre qu’il se préparait de faire aux Parthes, quand il eût concentré dans sa personne l’état tout entier. Près de l’ennemi, César contenait toujours ses troupes avec la plus exacte discipline, et l’on trouve plusieurs exemples de la sévérité de ce grand homme de guerre, lorsqu’il la croyait nécessaire à ses intérêts.

Tout dégénérait sous le règne de Claude ; il fallait un général tel que Corbulon, pour soutenir la discipline qui se précipitait vers sa ruine, et entraînait après elle le salut de l’état. Dès la première campagne qu’il fit en Germanie, il ramena aux anciennes mœurs les légions abâtardies par la licence ; onze ans après, lorsqu’il commanda Arménie, il eut à exercer une réforme encore plus rigoureuse. Parmi les deux légions qui lui venaient de Syrie, il se trouvait des vétérans qui n’avaient jamais fait de gardes, et regardaient avec étonnement une palissade et un fossé.

D’abord, Corbulon licencia ceux que la vieillesse ou la mauvaise santé rendaient inutiles. Toute l’armée passa l’hiver sous des tentes, bien que le temps fût si rigoureux, qu’un grand nombre de soldats eurent les membres gelés, et que d’autres moururent en faction. Corbulon donnait l’exemple ; vêtu légèrement, la tête nue, présent dans les travaux, on le rencontrait sans cesse pour louer les gens de cœur et encourager les faibles.

Comme le climat et la discipline rebutaient un grand nombre de soldats, et que la désertion se mettait dans son armée, ce général y remédia par la sévérité ; il ne pardonnait pas une première faute ; tout déserteur était puni de mort. La suite fit voir que cette rigueur diminuait le nombre des châtimens, et qu’elle valait mieux que l’indulgence.

Ce fut Corbulon qui, après avoir repoussé les Germains au nord de la Gaule, alla vaincre les Parthes et les chasser de l’Arménie. Tiridate, roi de cette contrée, et frère de Velagèse, roi des Parthes, se croyait en droit de tenir sa couronne de son frère, dont il l’avait reçue ; mais Corbulon le força à la déposer dans le camp romain, aux pieds de la statue de Néron, et d’aller à Rome la demander à cet empereur.

Néron, assis sur une chaise curule, environné des enseignes de la garde prétorienne, reçut Tiridate dans le Forum, en présence du sénat et du peuple assemblé. Tiridate s’avança entre deux haies de soldats en armes, se prosterna devant l’empereur, se déclara son esclave, le pria de lui prescrire quel rang il occuperait à l’avenir. Un prétorien interprétait ses paroles à l’assemblée.

« Je vous fais roi d’Arménie, lui répliqua Néron ; je vous donne ce trône que votre père n’eut pas la puissance de vous transmettre, que vos efforts et ceux de vos frères n’ont pu vous assurer. Je vous en fais don, afin que vous et vos frères sachiez que je puis à mon gré ôter ou donner des couronnes. » De tels spectacles ne se sont vus qu’à Rome ; ils y furent assez communs pendant quelques siècles.

Vespasien en Judée réforma aussi la discipline, et Titus après lui la soutint, mais avec plus de douceur : « Il croyait, dit Josèphe, qu’à l’égard d’un seul coupable, on devait infliger la punition ; mais que, pour les fautes communes à un grand nombre, les paroles pouvaient suffire. »

Domitien perdit les mœurs. Ce fut sous son règne qu’Agricola, beau-père de l’historien Tacite, fit faire à sa flotte le tour de l’île des Bretons, découvrit les Orcades et les soumit aux Romains. Jusque-là, on avait ignoré si le pays des Bretons était une île, où s’il confinait à la Germanie par le nord.

Nerva, Trajan surtout, ranimèrent l’état expirant, et remirent en vigueur les lois anciennes. Trajan, grand prince, grand homme de guerre, ne put réformer tous les abus que le mauvais règne de Domitien avait introduits dans la milice, et que Nerva n’eut pas le temps de corriger. Il faut dire encore que Vespasien et Titus ne parvinrent pas à resserrer entièrement les liens de la discipline, relâchée sur la fin de Tibère, sous les règnes malheureux de Caïus et de Claude, et surtout pendant l’horrible confusion des guerres de Galba, d’Othon et de Vitellius.

L’Arménie était toujours un sujet de discorde entre les rois des Parthes et les empereurs de Rome. Trajan réduisit ce royaume en province romaine, et la mit sous l’autorité d’un simple gouverneur. Poursuivant le roi des Parthes, il parcourut ces mêmes lieux où jadis Alexandre avait fait tant de conquêtes ; il passa le Tigre, s’embarqua sur le golfe Persique, subjugua plusieurs peuples inconnus des Romains, et que depuis aucun général de Rome n’a revus ; on croit même qu’il parvint jusqu’à l’Inde.

Tous les peuples policés connus du sénat, tous ceux qui avaient joué quelque rôle dans l’antiquité, Grecs, Égyptiens, Maures, Carthaginois, Juifs, Assyriens, Phéniciens, Perses ou Parthes, tous atteints par les aigles romaines, pliaient sous le joug des empereurs. Les Indiens et les Chinois, qui seuls échappèrent, durent leur salut à l’éloignement, et surtout à l’ignorance où l’on était dans Rome de leurs richesses et de leur sol. À peine se trouvaient-ils connus de quelques négocians d’Alexandrie, qui en tiraient des étoffes de soie et de coton ; mais on ne savait rien de la situation politique ou géographique de ces pays.

Rome avait subjugué tout ce qui méritait d’être conquis, depuis l’Océan jusqu’aux déserts sablonneux de l’Arabie et aux flots de la mer Caspienne ; depuis les forêts sans ville, sans culture et presque sans population de la Germanie, jusqu’aux rochers de l’Atlas et aux déserts de Barca, dans la Lybie.

Appien, qui écrivit sous le règne d’Antonin une histoire de Rome et des pays qu’elle avait soumis, remarque avec raison que l’île des Bretons, les contrées que les Romains possédaient au delà du Danube et du Rhin, plusieurs royaumes voisins du Caucase ou de l’Arabie, coûtaient beaucoup à l’empire et ne lui rapportaient aucun avantage ; il ajoute que les Romains eussent retiré leurs troupes, s’ils n’avaient regardé comme une honte d’abandonner un pays conquis.

Trajan mourut en retournant à Rome, ainsi qu’Alexandre avait terminé sa carrière lorsqu’il revenait dans la Macédoine. Ni l’un ni l’autre ne revirent les peuples pour lesquels tant de conquêtes furent entreprises.

Parmi les empereurs, Hadrien est celui qui apporta les plus grands changemens dans la milice. Il mêla dans les cohortes la cavalerie avec l’infanterie, et changea la forme et la distribution des camps. Il n’est pas sans intérêt de comparer le camp que nous a fait connaître Hygin, arpenteur de ce prince, avec l’ancienne disposition décrite par Polybe, et qui fut si long-temps en usage.

Dans ce nouveau camp, les légions, étant regardées comme les troupes les plus sûres, campaient le plus près du retranchement, éloigné de soixante pieds des tentes[1]. Ces légions formaient le pourtour du camp, et au centre on plaçait les troupes prétoriennes, étrangères et irrégulières ; la totalité de ce tracé se partageait en trois parties, la prétenture, correspondant à celle où l’on voyait autrefois les extraordinaires ; le prétoire et ses côtés ; enfin la retenture.

Les tentes dont Hygin fait usage ont douze pieds quand elles sont tendues, et contiennent chacune huit hommes ; ainsi dix tentes suffisaient pour une centurie de quatre-vingts hommes et le centurion. Cette bande de cent vingt pieds de long et de trente de profondeur, qu’il appelle strie, formait le logement d’une centurie, qui est la sixième partie de la cohorte, et servait de mesure élémentaire pour établir le campement.

Hygin reconnaît deux espèces de divisions dans la cavalerie : celle de l’aile milliaire, forte de vingt-quatre turmes à quarante et un cavaliers ; et l’autre de l’aile quingenaire, avec seize turmes de vingt et un hommes. Chaque turme était commandée par un décurion, à qui l’on accordait trois chevaux ; un duplaire et un sesquiplaire, qui en avaient chacun deux, ce qui faisait quarante-six chevaux pour la première division, et trente pour la seconde. Il donne à la turme milliaire le même front qu’à la centurie, ou dix tentes ; et à la quingenaire quatre-vingt-dix pieds ou sept tentes. Une cohorte a donc le front de six turmes militaires et de huit quingenaires.

Adoptant le point de départ de Hygin, c’est-à-dire, prenant deux légions fortes de vingt-deux cohortes, à cause de la milliaire qui était double, le premier côté de la prétenture présentera deux doubles rangs de tentes ou stries de deux cent soixante-dix pieds chacun, séparés par la voie prétorienne, qui a soixante pieds ; ce côté contient donc quatre cohortes. Les deux autres côtés de la prétenture qui aboutissent à la voie principale ont chacun trois stries de sept cent vingt pieds ; ce qui fait encore six cohortes.

Au delà de la voie principale, qui a soixante pieds comme la voie prétorienne, commencent les deux côtés du prétoire, qui ont encore chacun trois stries de sept cent vingt pieds, ou six cohortes.

Venait ensuite la voie appelée quintane, qui avait aussi soixante pieds ; et après, de chaque côté, trois stries de quatre cent quatre-vingts pieds, faisant quatre cohortes.

Enfin le dernier côté, étant égal au premier, ne devait avoir qu’une seule strie.

Quand le nombre dès légions augmentait, on augmentait aussi le nombre des stries du pourtour, en observant que la longueur contînt une fois et demie la largeur.

Les stries intérieures de la prétenture ayant six cents pieds de long, chacune contient cinq turmes de quarante et un hommes, ou cinq centuries ; celles du prétoire, mesurant sept cent vingt pieds, contiennent une cohorte ou six turmes de quarante et un hommes, ou huit de trente et un ; celles de la retenture, comptant quatre cent quatre-vingt-dix pieds, renferment quatre turmes de quarante et un hommes, et trois font deux cohortes.

Il y avait six portes, la prétorienne, la décumane, les deux principales et les deux quintanes.

Tout ce que le luxe avait introduit fut retranché du camp d’Hadrien. Ce prince voulait être instruit de la conduite et des mœurs des soldats et des officiers ; il les exerçait à toutes sortes de combats, récompensait les uns, réprimandait les autres, donnait à tous des leçons, et, pour les instruire par son exemple, menait une vie dure, marchait à pied à côté d’eux, la tête toujours nue, dans les sables brûlans de l’Afrique comme sur les bords glacés du Danube. Ses vêtements étaient de l’étoffe la plus commune ; point d’or sur son baudrier, point d’agrafes de pierreries ; la poignée la plus magnifique de son épée était d’ivoire.

Hadrien embrassa le système d’Auguste, et jugea qu’il fallait plutôt rapprocher que reculer les bornes de l’empire, déjà trop étendu ; il les replaça aux rives de l’Euphrate, et abandonna les provinces conquises entre ce fleuve et le Tigre.

Cet empereur fit peut-être des lois plus humaines et plus sages qu’aucun de ses prédécesseurs ; et ces lois, influant sur tout l’empire, étaient à la fois celles de l’Italie, de l’Asie Mineure et des Gaules. C’est lui qui défendit de ravir aux enfans, par des confiscations, l’héritage d’un père condamné pour ses crimes. Il sentait qu’en les privant de leurs biens, la loi était aussi contraire à la politique qu’à la raison ; qu’en ôtant à des enfans innocens les moyens de subsister, on commet une injustice à leur égard, on leur fait une sorte de nécessité du brigandage, et qu’une pareille loi ne pouvait qu’affaiblir dans l’esprit du peuple l’idée morale du respect que l’on doit à la propriété.

Hadrien enleva encore à des maîtres despotes le droit exécrable de punir de mort les fautes de leurs esclaves ; il fit intervenir le magistrat entre l’esclave et le maître irrité. Cette loi, que les historiens n’ont pas assez remarquée, est peut-être celle qui apporta le plus grand changement dans les mœurs et dans les opinions ; elle releva un peu l’âme abattue de la plus nombreuse partie du genre humain, asservie au plus petit nombre. On n’eut point imaginé cette loi du temps de la république ; Auguste ni Tibère n’eussent pas été assez puissans pour la faire recevoir. L’influence du pouvoir impérial dut adoucir un peu l’âpreté et l’orgueil républicain ; le titre de citoyen commençait à inspirer moins de fierté, le nom d’homme devenait quelque chose.

Cependant toutes les formes du gouvernement étaient républicaines, et l’on pouvait encore appliquer à l’empire ce que Polybe avait dit de la république pendant la seconde guerre punique, qu’elle réunissait les avantages des états libres et des états monarchiques. Toutefois quelques faux principes annonçaient les germes de la destruction. Chaque légion domiciliée dans la province qu’elle devait défendre, s’y faisait une patrie et un parti, oubliait le Sénat et se dévouait à son chef.

L’Italie, changée en jardin, dédaignait la culture ; l’Afrique nourrissait Rome ; la subsistance du centre de l’empire dépendait des vents, des corsaires, du caprice des empereurs, des succès d’un ennemi, ou d’une simple révolte.

Le cens était négligé. Il paraît qu’on ne tenait plus à Rome, ni dans les provinces, des registres semblables à ceux que la république avait possédés, et qu’elle consulta dans les momens d’alarmes. On peut soupçonner aussi que depuis Auguste, aucun empereur n’écrivit un livre pareil à celui où il fit l’exposé des forces de l’état.

On ne s’occupa d’aucun établissement pour lever des troupes purement italiennes ; on laissa les légions se remplir de Gaulois, de Bretons, de Grecs et d’Asiatiques, qui ne connaissaient ni Rome, ni son génie, ni sa constitution. On faisait pis encore en admettant dans les armées des corps entiers de Barbares, ennemis nés de l’empire, et commandés par des chefs de leur pays.

Si l’on compare Rome à elle-même, l’empire à la république, on verra que la plus belle période des temps de la liberté, à compter depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu’au retour de Sylla en Italie, eut un peu moins de durée que celle qui s’écoula sous les cinq empereurs, Néron, Trajan, Hadrien, Antonin et Marc-Aurèle.

Cette première période fut troublée par la conjuration des Gracques, l’assassinat de l’un deux, les meurtres de Nonius et de Memnius, la guerre des alliés, qui fut une véritable guerre civile ; par les querelles des patriciens du sénat et du peuple, qui amenèrent les dissensions de Sylla et de Marius, et les proscriptions.

Enfin (et c’est ce qui importe beaucoup dans cette grande question du bonheur du genre humain), la république romaine commandait à bien moins de peuples que Trajan et les quatre empereurs qui lui succédèrent : sous leur règne, les esclaves étaient moins opprimés, et les habitans des provinces avaient acquis plus de droits.

On peut penser autrement ; mais, pour juger du bonheur des nations, et n’être pas trompé par les préjugés de collége, l’éloquence d’un Tacite et l’éclat d’une constitution éblouissante, j’ai cherché des bases qui ne dépendent ni du caprice de l’opinion ni du style de l’écrivain.

J’examine : 1o si l’état militaire est trop fort ou trop faible ; 2o si la discipline exacte ou relâchée contient les troupes ; 3o si les impôts sont proportionnés à la richesse des particuliers ; 4o si le numéraire se multiplie ou devient rare, parce qu’il est le signe qui sert à mesurer l’accroissement ou l’affaiblissement de l’agriculture, des arts, du commerce et de l’industrie ; 5o si la valeur des terres s’élève ou s’abaisse, car de là dépend la mesure du bonheur des propriétaires et de la solidité des possessions ; 6o enfin, si la population augmente ou diminue, ce qui devient une preuve de la prospérité générale.

Les résultats donnés par des observations constantes sur ces six objets forment un thermomètre politique dont on peut suivre la gradation, et qui marque d’une manière certaine l’état de la prospérité ou du malaise des peuples. Il n’est au pouvoir d’aucun prince de faire monter ce thermomètre quand la nation est malheureuse, et toutes les déclamations des orateurs ne peuvent le faire baisser quand elle prospère.

L’empire éprouva cependant des malheurs pendant le règne de ces princes ; mais ils étaient de ceux que la nature impose et que la sagesse humaine ne peut prévoir. La peste ravagea presque toutes les provinces sous Marc-Aurèle ; un tremblement de terre détruisit Antioche sous Trajan ; son palais fut à moitié englouti, et il ne put sortir que par la fenêtre.

Ces malheurs passagers affaiblirent peu la population générale, et n’empêchèrent point que, dans cette période de quatre-vingt-quatre ans, l’empire n’ait eu cent cinquante ou deux cent millions d’hommes régis avec la plus grande sagesse, et jouissant de tous les biens que procurent l’abondance et le goût des arts. C’est un phénomène unique dans l’histoire du monde.

Septime Sévère est accusé par Hérodien, d’avoir altéré la discipline, lorsque, après la défaite d’Albin, il se vit paisible possesseur de l’empire. Sévère, en approchant de l’Italie, envoya ordre aux prétoriens de venir au-devant de lui sans armes, dans leur habit de cérémonie et de paix ; car les soldats ne portaient pas toujours l’habit militaire. Il les fit entourer de ses légions, leur reprocha d’avoir assassiné Pertinax, les déclara indignes de garder les empereurs, et leur défendit, sous peine de mort, d’approcher de Rome.

La nécessité d’avoir une troupe dévouée qui l’assurât de cette ville et du sénat, lui fit créer un nouveau corps de prétoriens sous une autre forme. Ce corps, levé dans les provinces, fut composé de l’élite des légions, et de soldats accoutumés à obéir, mais ignorans les mœurs de Rome, ne connaissant de loi que la loi militaire, et de magistrats que leurs chefs ; le nombre de ces prétoriens, considérablement augmenté, fut porté à cinquante mille hommes. Ils recevaient une paie plus forte que celle des autres soldats ; le chef de ce corps, qui portait le titre de préfet du prétoire, devint une sorte de premier ministre ; il commanda l’armée, régit les finances, et présida aux lois ; partout il représentait l’empereur.

Plus l’état militaire s’éleva, plus il s’enrichit, plus la discipline se relâcha. Les soldats voulurent avoir des anneaux d’or et vivre avec leurs femmes dans les lieux où ils étaient cantonnés. Sévère y consentit à regret, et se plaignait souvent dans ses lettres du relâchement de la discipline. Toutes ces complaisances pernicieuses, et les largesses excessives dont il combla ses troupes, détruisirent la tempérance militaire, durent altérer la mâle vigueur du soldat, l’austérité de leur façon de vivre, leur constance dans les travaux et le respect pour les officiers. Sévère leur apprit à aimer l’argent, et, dur pour lui-même, il les laissa tomber dans la mollesse.

Les trois successeurs de Septime étaient plutôt capables de corrompre la discipline que de la rétablir. Caracalla donna le droit de citoyen de Rome à tous les habitans de l’empire, mais il leur fit payer les impositions des citoyens avec celles qu’on exigeait déjà d’eux comme sujets. Au lieu d’être un bienfait, ce n’était qu’une opération du fisc plus onéreuse que profitable aux peuples. Cette imposition eut sur les armées une influence qu’on n’avait pas prévue peut-être, et qui devint une des plus grandes causes de l’affaiblissement de l’état.

Jusqu’alors, les troupes auxiliaires se trouvaient composées de sujets qui, n’étant pas citoyens, ne pouvaient servir ni dans les légions, ni dans les gardes prétoriennes : l’édit de Caracalla leur donna le droit d’y entrer, et, dans la suite, les troupes auxiliaires, au lieu d’être composées de sujets de l’empire, ne le furent plus que d’étrangers, de Barbares, que les empereurs prenaient à leur solde, et qu’ils honoraient du titre d’alliés et de confédérés.

Ce changement ne s’opéra pas subitement ; il fut préparé par la loi de Caracalla. Si l’on trouve, du temps des premiers Césars, un corps de Germains au service des empereurs, il est vraisemblable, comme l’observe le savant abbé Dubos, que ce corps peu nombreux n’était composé que des Germains sujets de l’empire.

Ainsi Rome n’a pas succombé sous les vices des Romains ; mais par la faiblesse qu’ils eurent d’admettre des étrangers dans l’armée, dans le sénat et dans toutes les dignités de l’empire. L’amour de la patrie s’affaiblit en s’étendant ; il s’anéantit lorsqu’il devint commun à tous ceux qui jouissaient des droits de citoyen romain, et n’avaient cependant jamais vu le Capitole.

Caracalla, prince fanatique, s’imagina d’être l’imitateur d’Alexandre-le-Grand, et mit sur pied une phalange de seize mille hommes choisis, qu’il fit armer à la macédonienne. Après lui, Alexandre Sévère forma une autre phalange de trente mille hommes ; mais ces organisations bizarres tombèrent dès leur abord, Alexandre Sévère tenta cependant de relever la discipline, et plusieurs fois n’hésita pas à casser des légions entières. L’esprit de sédition avait tellement gagné l’armée, que cette grande fermeté révolta, au lieu d’imposer.

Ce prince, d’ailleurs, fit à ses troupes des concessions d’un genre inconnu jusqu’à lui : il partagea les terres d’où il avait chassé les Barbares, et, pour les cultiver, donna aux soldats des esclaves et des bestiaux, pensant, dit Lampridius, qu’ils défendraient mieux les frontières lorsqu’elles seraient leur propriété. Ces terres devaient passer aux enfans, s’ils continuaient le service comme leur père, sinon la propriété en retournait à l’empereur.

Celte coutume subsista, et saint Augustin, au commencement du cinquième siècle de notre ère, en parle comme d’un usage établi, lorsqu’il dit dans son style théologien : « Les soldats, en recevant des bénéfices temporels d’un maître temporel, sont obligés de faire le serment militaire, et de jurer qu’ils conserveront la foi à leur seigneur. »

Ces bénéfices temporels donnés à des soldats dont on exigeait le serment sous la condition du service militaire, semblent avoir donné la première idée de ces possessions territoriales appelées fiefs, et cédées aux mêmes conditions.

Le nouvel arrangement d’Alexandre Sévère cantonna les légions sur la frontière, et dispersa les soldats sur des terres, au lieu de les tenir toujours rassemblés dans un camp. Ces soldats cultivateurs n’en furent ni plus reconnaissans, ni plus soumis, et l’indiscipline des armées augmenta de jour en jour. On faisait sans cesse des efforts pour la réprimer ; mais on ne suivait aucun plan, et Maximin lui-même, malgré sa férocité et l’abus qu’il fit de son pouvoir, ne put parvenir à ranimer entièrement la discipline dans son armée. Il faut croire aussi que les anciennes traditions sur l’art militaire s’effaçaient peu à peu, bien que la guerre fût le seul art qui produisît encore des hommes célèbres.

Mais déjà les armées dispensaient la puissance, le sénat ne possédait plus que de vains honneurs ; déjà Maximin, un étranger, un Barbare, avait obtenu le titre d’empereur. Le gouvernement n’agissait plus qu’avec violence, le fisc devenait un pillage, des ordres tenaient lieu de lois ; l’état courait à sa ruine.

Deux nations encore inconnues, les Francs et les Goths, se formaient dans les déserts du Nord et dans ceux de la Germanie, nations réservées par les destins pour la destruction de Rome, qu’elles ne connaissaient point, et dont elles étaient ignorées.

Il devenait certainement aussi impossible au conseil des empereurs, à l’expérience du sénat, de soupçonner ces dangers, qu’il l’est à la science et au génie des savans de connaître et d’empêcher le rassemblement des matières inflammables qui s’accumulent à des profondeurs immenses dans les abîmes de la terre, y fermentent long-temps sans se manifester, et ne se décèlent enfin que par des éruptions subites qui renversent les montagnes, engloutissent les villes, et répandent l’effroi et la désolation dans de vastes contrées où régnaient auparavant la fertilité, l’opulence et le bonheur. Toutefois Rome, en éloignant les citoyens de ses armées pour y recevoir des Barbares, et laissant le pouvoir militaire envahir toute l’autorité civile, préparait elle-même sa destruction.

On trouve encore quelques empereurs comme Aurélien, qui, jugeant bien que l’état s’affaiblissait de jour en jour, s’efforcent de détruire les abus et de rétablir l’ordre et la discipline dans les armées ; mais ces abus reparaissent bientôt sous les princes faibles ou sous les tyrans. Il eût fallu, pour y remédier, rendre à des âmes dégradées par la servitude et par les vices qu’elle entraîne à sa suite, les vertus des anciens Romains ; les empereurs n’en avaient ni la volonté ni la puissance.

Decius eut l’idée de rétablir la place de censeur, qui n’avait jamais cessé d’exister, bien qu’elle fût devenue tout-à-fait illusoire ; car, depuis Auguste, les empereurs se la réservaient pour eux-mêmes. Cette place, la plus importante de toutes, et dont l’autorité s’étendait sur les grands et les petits, fut confiée à la nomination du sénat. Rien ne pouvait mieux relever sa dignité.

Une chose plus difficile à comprendre que les dangers de l’empire, mais que Decius saisit cependant, c’est que le prince ne peut jamais bien remplir la place de censeur, parce qu’on se masque trop à ses yeux, et que souvent les affaires l’entraînent. Il ne peut ni réprimer, ni punir les courtisans qui s’avilissent pour lui plaire, les flatteurs qui favorisent ses vices ou ses faiblesses, et les ministres toujours prêts à lui sacrifier la nation.

Rome était toujours aussi peuplée, des édifices nouveaux la rendaient plus magnifique, quoique en tout genre le goût s’affaiblît. Des parcs, des jardins, des maisons de plaisance se multipliaient autour des villes de l’Italie entière, et transformaient en promenades superbes, mais en décorations stériles, les riches moissons et les plants d’oliviers qui jadis ornaient ses campagnes.

Le changement trop fréquent des empereurs, les inquiétudes du sénat, la licence des troupes, le fardeau des impositions, avaient tourmenté beaucoup de familles, même les plus riches et les plus puissantes : on peut déjà soupçonner que l’Italie perdait sa population, malgré ses nouveaux établissemens.

Les talens de Decius, le plan qu’il s’était proposé allaient donner une vie nouvelle à l’empire. La nature, qui travaille uniformément, façonne toujours en proportions égales des hommes de grande et de petite stature, des forts et des faibles, des fous et des sages ; mais elle ne plaça jamais les individus dans l’ordre des rangs établis par l’état social. Il faut chercher le mérite et l’employer. C’est le devoir du prince, et Decius l’eut rempli, guidé par l’œil pénétrant de Valérien, qui, en exerçant la censure, obtint de ses contemporains autant d’estime que Scipion et Caton en avaient acquis sous la république.

Une lâche trahison flétrit cet espoir et perdit Rome sans retour. Les Goths, dans une de leurs incursions, passèrent le Tyras et le Danube, et descendirent dans la Mœsie et dans la Thrace. Decius lui-même défendait la province, il arrêta leur course. Il les tenait enfermés près de Nicrocopolis, cette ville que Trajan avait bâtie sur les bords du Danube comme un monument de ses victoires : Decius voulait inspirer aux Goths une forte terreur par une grande défaite.

Un de ses officiers eut la lâcheté de vendre aux Barbares son général et son pays. Decius, induit en erreur par son rapport, éprouva du désavantage ; son fils aîné fut tué à ses côtés. « Compagnons, dit Decius à ses troupes effrayées, ce n’est qu’un combattant de moins ; la perte d’un seul ne doit entraîner ni la perte de la bataille, ni celle de l’état. » Malgré ce calme, malgré sa valeur et ses efforts, il succomba.

Decius est le seul empereur qui soit mort avec gloire et pour la patrie : Gordien II, en tombant les armes à la main, n’avait défendu que sa vie et ses droits.

À cette époque, l’empire était attaqué à la fois, depuis les bords du Tigre jusqu’à l’embouchure du Rhin, par des ennemis actifs, aguerris ; mais ils n’étaient pas ligués ensemble, et ne pouvaient être dangereux que par leur nombre. Les Perses, toutefois, donnaient toujours plus d’inquiétude aux Romains que les Goths, les Bourguignons, les Alains, les Allemands, les Francs et tous les Barbares de la Germanie, du Nord, ou des rives de l’Euxin.

Le défaut d’ordre, la brièveté, l’ignorance et l’inexactitude des auteurs de ce siècle, couvrent d’obscurité la plupart des révolutions qui eurent lieu sous les règnes de Valérien et de Gallien. Les lettres n’étaient plus honorées, leur culture ne procurait ni avancement ni considération ; et, les écrivains négligeant l’histoire, se contentaient de noter les faits sans daigner en rechercher les causes, bien que le développement de ces grandes révolutions eût été susceptible d’un intérêt puissant.

On voit que les auteurs et les lecteurs étaient également rebutés, et que, désespérant de la patrie et d’eux-mêmes, ils ne cherchaient plus dans le passé des instructions pour le présent, ni des exemples pour garantir l’état des malheurs avenir. Il semble que Rome, le sénat et les hommes les plus sages, se fussent abandonnés à la destinée et ne fissent aucun travail qui pût être utile à diriger le cours des évènemens.

Les narrateurs de ce temps-là (car je ne puis me déterminer à leur donner le nom d’historien), ces écrivains se complaisent à nous dire qu’il y eut alors trente tyrans, ou plutôt trente usurpateurs qui se disputèrent l’empire : cependant, si l’on suppute tous les contendans, si l’on regarde le père et le fils révoltés ensemble, comme deux chefs départi, on ne peut en trouver que dix-neuf ou vingt.

Ces narrateurs avaient lu dans l’histoire de là Grèce, qu’Athènes, prise par Lysander, fut livrée à trente aristocrates qu’on appela les trente tyrans, et, pour faire une comparaison, aussi misérable que fausse, entre les troubles de leur siècle et les révolutions d’Athènes, ils ont toujours désigné sous ce nom ces vingt compétiteurs. On peut juger par ce trait, de la décadence où était tombé l’art d’écrire. L’éloquence du barreau se soutenait un peu ; la jurisprudence est d’autant plus nécessaire, qu’il y a plus de vices, de disputes et de malheurs.

La comparaison de ces narrateurs dont nous parlons semble d’autant plus fausse, que, de tous les prétendans à l’empire, aucun n’entra dans l’Italie et n’eut le moindre crédit à Rome. Gallien les repoussa toujours, défit plusieurs d’entre eux en bataille rangée, et, malgré le luxe, la mollesse et l’insouciance qu’on lui reproche, trouva l’art de faire durer son règne huit années ; ce qui n’était arrivé à aucun empereur depuis Alexandre Sévère.

L’ancienne constitution avait été détruite par ces empereurs. Le peuple et le sénat en conservaient cependant encore quelques formes, et avaient pour elles un amour aveugle qui ne permettait pas de donner à l’état une constitution nouvelle.

Aurélien, dit-on, fut le premier qui ceignit un diadème : ses prédécesseurs avaient toujours évité de frapper les yeux du peuple par cette marque trop connue de la royauté. Aurélien ne la portait du reste que rarement ; ce fut Constantin qui s’en fit une parure ordinaire.

Aurélien avait rétabli la discipline dans les armées, et il eût désiré de réformer les vices de tout l’empire ; mais il n’était qu’un soldat sans lettres et sans connaissance des principes constitutifs d’un état.

Il est remarquable que tous les empereurs nommés par le sénat, Nerva, Papien, Albin, Tacite, furent des vieillards. On voit que le sénat se flattait de gouverner sous eux, et espérait peut-être avoir assez de crédit à leur mort pour empêcher des nominations nouvelles et se ressaisir de l’autorité.

Dès que Tacite eut été désigné pour successeur d’Aurélien, il donna, dit-on, son patrimoine au public, et la liberté aux esclaves qu’il comptait à Rome. Ils se trouvèrent au nombre de cent, et l’on remarque que c’était bien peu pour un sénateur. Tacite en avait encore dans ses maisons de campagne et dans ses terres ; l’on peut juger par cette remarque que la plus grande partie du genre humain se trouvait plongée dans la servitude.

Nous avons vu comment les Romains défrichèrent, avec leurs colonies, les environs de l’Éridan : les Grecs avaient aussi porté des colons aux rives de l’Euxin et du Bosphore. Plus tard, les légions romaines étant parvenues à planter leurs aigles victorieuses sur les bords du Danube et du Rhin, les pays qui s’étendent de la Macédoine et de l’Étrurie vers ces fleuves se peuplèrent assez considérablement.

Cette prospérité s’accrut sous les premiers empereurs, et se développa jusqu’au règne de Marc Aurèle ; mais, lorsqu’une peste cruelle eut emporté la moitié du genre humain ; que les impôts devinrent excessifs ; quand la vertu militaire se fut énervée au point de laisser les Barbares franchir les frontières, dévaster la Thrace, la Grèce et l’Asie Mineure, la population diminua, et l’empire s’affaiblit dans une proportion semblable.

Quelques empereurs, il est vrai, permirent de temps en temps à de petites hordes de se fixer dans certaines contrées ; cependant ils avaient, en général, conservé l’ancien système politique de fermer l’empire aux étrangers.

Probus s’éloigna de cette voie. Né en Pannonie, ayant plusieurs officiers de sa nation dans son conseil, il n’éprouvait pas pour les Barbares cette haine et ce mépris qu’avaient sentis si long-temps les citoyens de Rome et de la Grèce ; il crut utile de les bien traiter, de leur faire goûter la paix et le repos, et les força de cultiver les lieux où il les établissait ; il les engagea même à défricher leur propre pays.

Rien n’était plus humain qu’un pareil plan, si l’on eût pu le rendre praticable. Probus aspirait à former une génération de soldats laboureurs ; il ne fit qu’une race de séditieux.

Nul empereur, on doit l’avouer, et jamais peut-être aucun prince, n’exécuta par les mains de ses soldats tant de grands ouvrages que Probus : il couvrit tout l’empire de monumens aussi utiles que magnifiques. L’Égypte, l’Afrique, la Mœsie, la Pannonie, reçurent une nouvelle splendeur et comme une autre vie sous son administration. La France lui doit ces plants de vigne célèbres qui attirent chez elle l’or des nations étrangères.

Tant de choses exécutées en six années seulement, malgré plusieurs guerres dans lesquelles Probus déploya les talens les plus rares ; tous ces travaux qui pouvaient exercer l’activité d’une longue suite de princes, rebutèrent enfin les légions. La fatigue est pire que le danger pour la plupart des hommes.

Depuis les beaux règnes de Nerva, Trajan, Hadrien et des deux Antonins, qui tous cinq étaient morts naturellement, trente empereurs avoués du sénat gouvernèrent l’empire, et, de ce nombre, vingt-cinq périrent assassinés ou se virent réduits à se tuer eux-mêmes ; le vingt-sixième mourut captif, le vingt-septième fut foudroyé ; Sévère, Claudius et Tacite se présentent comme les seuls qui terminèrent tranquillement leur vie ; les talens d’Aurélien, les vertus de Probus ne purent les garantir du fer des meurtriers.

L’empire romain n’était plus celui de Rome ; les Augustes en disposaient sans consulter le sénat. Le génie sage et vaste de Dioclétien s’était aperçu que cet empire trop étendu ne pouvait être gouverné par un seul homme ; Dioclétien comprit aussi que l’empereur, n’ayant pour régner d’autres droits que l’aveu et le choix de ses compagnons d’armes, ne pouvait être long-temps traité par eux en supérieur.

Il pensa devoir mettre des intermédiaires, et introduisit une étiquette inconnue. Sa conduite, son abdication, son goût pour la simplicité et la retraite, prouvent que ce n’est point à l’orgueil, mais à la profondeur de son jugement, à la grande connaissance qu’il avait des hommes, qu’on doit attribuer le faste dont il s’environna.

C’est un fait mémorable et sans exemple dans les annales de l’histoire, que cinq paysans, Aurélien, Probus, Dioclétien, Maximin et Galère, aient pu s’élever de grade en grade, jusqu’au rang des empereurs, et se soient succédé ; que ces hommes de si basse origine aient rétabli la discipline dans les armées, la paix dans les provinces, et rendu à l’empire sa splendeur. Aucune puissance du monde ne pouvait encore comparer ses forces ni mesurer ses armes avec celles de Rome, malgré la décadence qui se faisait déjà sentir.

Dioclétien avait gouverné l’empire plus de vingt ans, ce qui n’était arrivé à aucun des empereurs depuis Antonin. Tibère et Auguste tinrent plus long-temps les rênes de l’empire ; mais nul n’obtint de plus grands succès, nul ne laissa l’état plus florissant, plus glorieux, plus affermi, plus étendu. Dioclétien descendit du trône en sage, pénétré de la vanité des grandeurs, et quittant la puissance volontairement pour jouir de sa raison et passer sa vieillesse exempt d’inquiétude. Il semble que l’ascendant de son génie domina la fortune pendant tout le cours de son règne.

Cet ascendant avait tant de force, qu’il obligea son collègue, Hercule Maximien, à se démettre aussi de la puissance impériale. Bien qu’il fût séparé de Dioclétien par les mers et les monts ; encore qu’il commandât une autre armée et un autre peuple, Maximien n’osa cependant résister aux conseils et à l’exemple de son collègue ; et le même jour, à la même heure que Dioclétien, en présence des troupes, des magistrats et du peuple, il fit à regret la cérémonie de son abdication.

Les auteurs chrétiens qui vinrent après Dioclétien l’ont blâmé de tout ce qui nous engage à le louer. Leur morale de cénobite calomnie ce qui est utile à l’humanité ; mais la preuve que Dioclétien se conduisait avec sagesse, c’est qu’il fut accusé d’aimer trop l’économie, malgré le faste de sa cour et la somptuosité de ses monumens.

La forme du gouvernement établi par Dioctétien subsista. Il y avait deux Césars et deux Augustes. Bientôt on vit six empereurs. L’Italie, les Gaules, les Espagnes, l’Afrique n’en reconnaissaient que trois ; la Grèce, l’Illyrie, l’Égypte et l’Asie n’avouaient que les trois autres. Cet état dura jusqu’à ce que Constantin, souillé du meurtre de son beau-père, du sang de ses beaux-frères, de celui de plusieurs rois des Bructères et des Francs, réunit enfin tout l’empire et porta seul le nom d’Auguste. Il avait vaincu l’Italie avec les forces de la Gaule, et les armées de l’Asie avec celles de l’Europe.

Dès long-temps les Augustes ne connaissaient d’autre patrie que leur camp. Dioclétien avait placé sa résidence à Nicomédie, Maximilien tenait sa cour à Milan, et Constance Chlore à Trèves. Constantin résolut de fonder une ville nouvelle, de la rendre tout d’un coup plus riche, plus belle, plus peuplée que Rome, et de lui donner son nom. (An 328 de notre ère.)

Changer le siége de l’empire, c’est changer le génie de l’état, le caractère originel du gouvernement. Le sol donne aux âmes une empreinte primordiale, comme aux corps une figure qui distingue les peuples. Constantin l’ignorait, ou il voulait détruire le type du caractère de l’empire, dont les traits ne furent jamais entièrement effacés tant que le siége fut à Rome.

Le mélange des nations rassemblées dans une grande capitale altère, affaiblit, dégrade ses traits territoriaux, mais ne les empêche pas de prédominer. Les Grecs voisins de Constantinople, en se confondant avec les Thraces, apportèrent leurs vices, et ne communiquèrent point leurs vertus.

La puissance civile et militaire avait été réunie, depuis Auguste, dans les mains des gouverneurs de provinces ; ils commandaient les armées, administraient les finances et la justice ; ils étaient de véritables rois. C’est ce qui rendit les révoltes si communes, que depuis Commode jusqu’à Constantin, pendant l’espace d’un siècle, on compte près de cent gouverneurs qui avaient pris la pourpre.

Constantin sépara toujours la puissance civile de la puissance militaire. La première fut confiée aux préfets ; on divisa la seconde entre deux généraux, l’un de la cavalerie, l’autre de l’infanterie.

Comme les dignités militaires ne donnaient plus alors d’autorité dans les affaires de finances, de police ou de justice, on craignit moins d’en revêtir des Barbares, qui, ne connaissant ni les lois ni la constitution de l’empire, n’étaient attachés qu’au souverain dont ils recevaient leur solde.

Une loi de Caracalla avait ouvert l’entrée aux Barbares dans les troupes auxiliaires des armées romaines : quelques empereurs, en effet, en prirent à leur solde ; mais Constantin est le premier qui eu ait entretenu constamment sous ses drapeaux. Il retint à son service un corps de quarante mille Goths, et depuis les empereurs eurent toujours dans leurs armées des troupes étrangères.

Les légions avaient campé de tous temps dans le voisinage des frontières sous des tentes, en pleine campagne, et entourées d’un rempart. Constantin changea ce régime ; il mit les légions en garnison dans les villes. Zosime dit que les frontières ainsi dégarnies en furent plus aisément infestées par les Barbares, et que les soldats vexèrent si cruellement les citoyens, que les villes en devinrent désertes.

C’est ainsi que le génie de Constantin, novateur en toute chose, séparant la puissance civile de la puissance militaire, et opposant des troupes étrangères aux troupes nationales, croyait affermir l’autorité des empereurs et assurer leur vie.

Si l’on ajoute à ces moyens, dont la force émanait de lui, l’autorité que le premier il accorda aux évêques, on sentira combien tous ces pouvoirs secondaires qui se balançaient semèrent de jalousie et d’inimitié entre les premiers officiers de l’empire.

La politique de Constantin se flattait sans doute qu’en répandant ainsi des semences de discorde parmi les grands officiers, il les empêcherait de lui nuire ; qu’il préviendrait les révoltes, et qu’aucun d’entre eux ne deviendrait assez puissant pour être dangereux. Il abolit les prétoriens qui se montrèrent attachés à Maxence son concurrent, et ce corps, toujours prêt à exciter des séditions, se vit réduit au pied des autres troupes.

Lorsqu’après Constantin l’empire fut divisé en deux états différens, chacun de ses fils eut ses généraux de la cavalerie et de l’infanterie ; trente-cinq commissaires défendirent les provinces sous leurs ordres. Il y en avait trois dans les Espagnes, trois dans l’île de Bretagne, et six dans les Gaules.

Quelques-uns de ces commissaires portaient les titres de comtes, comes, compagnons ; les autres, celui de duc, dux, chef, conducteur. Ce fut sous Constantin que ces noms devinrent des titres. Un baudrier d’or était la marque qui caractérisait le grade de ces officiers.

Cependant, la discipline militaire commençait à se relâcher ; quelquefois même les garnisons des bords du Rhin et du Danube se joignirent aux Barbares pour piller les terres de l’empire.

Constantin, seul maître, et parvenu par des moyens assez semblables à ceux qu’avait employés Auguste, n’imita pas sa modestie, son affabilité, sa douceur et sa simplicité. Il s’entoura, au contraire, de la pompe la plus splendide, multiplia les impôts pour subvenir à ses dépenses excessives ; et, ce qui est plus criminel encore, livra le premier les peuples à la rapacité des courtisans.

Le luxe de Dioclétien avait été majestueux, et lui attira le respect des peuples ; celui de Constantin eut quelque chose d’efféminé qui le dégradait au milieu de tout son éclat. Dioclétien était supérieur à son faste ; on sentait qu’il le dédaignait, bien qu’il s’en servît comme d’un instrument utile à sa grandeur. Son génie était étendu, son gouvernement ferme, sa conduit égale et sage ; on ne lui reprochait aucun assassinat ; Constantin avait les mains teintes du sang de tous ses collègues.

Intrépide soldat, chrétien timide, législateur inconséquent, on le vit abaisser la majesté des consuls et du sénat devant la sienne, et avilir celle des empereurs aux pieds des prêtres. Il flottait tour à tour entre les opinions d’un Athanase et d’un Arien ; se montrait le jouet des intrigues de sa cour et de son clergé ; faisait porter la croix à la tête de son armée, et refusait le baptême. Il voulait la morale de l’Évangile, et commettait des meurtres afin de les couvrir par des assassinats nouveaux.

Jusqu’à son règne, les lois n’avaient été faites que pour régler les actions des hommes ; ou bien, si elles prétendaient exercer quelque empire sur la volonté, ce fut en inspirant au peuple des sentimens utiles à l’étal et à l’humanité, comme l’amour de la patrie et le respect pour les vieillards. Sous Constantin, on promulgua des lois qui déterminaient la manière de penser, et fixaient des idées métaphysiques sur des objets parfaitement inutiles dans la théorie et dans la pratique, souvent même inintelligibles. Les conciles qui passaient pour des assemblées de sectes, aux décisions desquelles personne n’était contraint de se soumettre, donnèrent des lois ; lois sacrées, instituées et rendues avec bien plus d’appareil que les lois civiles d’aucun peuple ne le furent jamais. Les châtimens de ce monde et les supplices de l’autre menacent ceux qui ne s’y conformeront pas ; on défend même aux gouverneurs des provinces de casser le jugement des évêques.

Constantin gouverna l’empire plus de trente années. Nul règne n’avait autant duré depuis celui d’Auguste ; nul aussi ne produisit plus de changemens. Toutes les nations connues, prirent dès lors de nouvelles mœurs, adoptèrent d’autres idées, modifièrent enfin leur système de législation et leur plan de politique.

Dans les temps antérieurs, ce fut par principe, par vertu, que le sénat contint les Barbares. Jamais il ne cessa d’envoyer des colonies dans les pays vaincus, d’y bâtir des villes, d’ensemencer toutes les contrées sauvages dont il avait asservi les habitans ; jamais il ne laissa dégénérer le caractère superbe du citoyen de Rome, se montrant sans cesse guerrier et législateur, instruisant toujours les Barbares en les subjuguant.

Les empereurs, au contraire, qui craignaient également la liberté du peuple et la fermeté du sénat, firent la faute d’avilir l’un et l’autre. Ils affectèrent de préférer leur camp à la capitale, leurs soldats aux citoyens, leur conseil au sénat ; ils dégradèrent l’esprit de l’ancienne Rome ; le mot de patrie n’eut plus de sens.

Toutefois, avant la fondation de Constantinople, rien n’était désespéré ; on regardait toujours Rome comme le chef-lieu de l’empire. Les Augustes en sont absens ; mais ils y reviennent. C’est à Rome qu’ils s’adressent pour confirmer leur élection ; c’est là qu’ils conduisent en triomphe les ennemis enchaînés, les rois vaincus. Si les sentimens patriotiques étaient comprimés, le ressort pouvait reprendre son énergie.

Mais lorsque Constantinople devint la résidence des empereurs ; quand cette ville eut un sénat, un préfet, tous les grands établissemens nécessaires à la capitale d’un aussi vaste empire ; qu’elle fut devenue le centre de l’état et celui d’une religion nouvelle, le nom de Rome perdit de son éclat.

Le découragement s’empara des bons esprits ; la haine divisa les villes, le fanatisme brouilla les familles ; l’empire se désunit de ses propres mains, et ses forces épuisées ne purent désormais le défendre contre les Barbares.

Ce n’était plus le génie de Rome qui agissait, génie actif, grave, imprimant à tout une majesté imposante. Constantinople était bâtie sur le territoire des Thraces, ce fut leur esprit qui prédomina ; esprit étroit, tracassier, querelleur, qui ensanglantait également les festins et les temples. Il se montra aussi destructif que celui de Rome avait été créateur.

Nous l’avons dit : au temps des Tarquins, lorsque Marseille s’éleva dans les Gaules, il n’y avait ni villes, ni peuples policés au delà du 42e ou 43e degré de latitude ; nous ajouterons ici qu’à l’époque de la fondation de Constantinople, on en trouvait jusqu’au 48e ou 49e degré. Le Rhin, le Danube, la mer Noire, formaient la barrière qui séparait les peuples agricoles des nomades.

Subjuguer et policer, dans une étendue de six degrés de latitude, avait été l’ouvrage de plus de neuf cents ans de gloire, de travaux continuels ; encore fallait-il, pour y parvenir, la constance, le courage et la fortune des Romains.

Du temps de Constantin, la terre était cultivée des rives du Sénégal et des cataractes du Nil jusqu’au Danube et au Rhin. Les côtes de la Méditerranée, en Afrique et en Europe, se trouvaient couvertes de villes magnifiques et l’Italie pouvait être regardée comme un vaste jardin orné de palais. L’Égypte, la Bulgarie, la Numidie lui envoyaient leurs moissons ; ce commerce enrichissait ces contrées alors surchargées d’habitants, et aujourd’hui presque désertes.

La Perse, moins riche, moins étendue et moins bien cultivée que l’empire romain, était le seul état qui osât prétendre à rivaliser avec lui. Les contemporains ont appelé ces deux empires, les yeux de l’univers.

Les royaumes de l’Inde, trop divisés, trop faibles, ne pouvaient leur être comparés ; et la Chine, qui influait sur leur destinée par ses conquêtes, se trouvait trop loin de Rome pour en être bien connue.

Observons que l’empire qui s’étendait en Europe jusqu’au Pont-Euxin, au Danube, aux embouchures du Rhin ; en Afrique, jusqu’au mont Atlas ; renfermait dans cette vaste enceinte tous les peuples agricoles de ces deux parties de la terre. Il était entouré au nord et au sud par des nomades ; mais les Bédouins qui erraient au pied de l’Atlas, les Maures et les Numides moitié indépendans, et toujours enclins à la vie pastorale, ne causaient aucune inquiétude aux Romains sur leurs possessions.

Au contraire, les nomades du côté du nord, Goths, Alains, Gépides, Francs, Germains, étaient des ennemis toujours actifs, et toujours prêts à franchir les frontières.

En Asie, le tableau des peuples agricoles et des nomades se présente bien différent. Les agriculteurs de l’Asie Mineure faisaient partie de l’empire romain, ils se trouvaient défendus par deux mers : au nord, on voit la mer Noire ; au midi, la Méditerranée.

Dans le reste de l’Asie, on ne pouvait compter de nations vraiment agricoles et policées, que les Perses, les Indiens, lès Chinois, et peut-être les habitans du Thibet. L’Arménie et la Perse faisaient la communication de l’empire romain avec l’Inde ; et le Thibet, celle de l’Inde avec la Chine. La vaste presqu’île de l’Inde était garantie par l’Océan, qui l’environne en grande partie ; la Chine, à l’orient de l’Asie, se trouvait aussi défendue par la mer. Les nations qui erraient dans le centre de l’Asie pouvaient attaquer l’Inde par le nord, la Chine par l’occident et le septentrion ; mais elles ne pouvaient les envelopper.

La Perse seule se voyait menacée en même temps au nord par les Tartares, au midi par les Arabes, nation nomade, renfermée entre la mer Rouge et le golfe Persique. Les peuples agricoles de l’Asie étaient plus méridionaux que ceux de l’Europe ; ils s’étendaient depuis le cap Comorin, à l’extrémité sud de l’Inde, vers le 12e degré de latitude, jusqu’au 35e. Cependant la Chine remontait au 40e, dans une étendue de vingt-cinq degrés.

Les Tartares, sous des noms différens, erraient au 30e degré jusqu’au 55e ou 60e. Au delà, en s’avançant jusqu’à la mer Glaciale, on ne trouvait que de petites peuplades vivant de chasse ou de pêche, quand les frimas ne couvraient point leurs déserts.

En Europe, en Afrique, l’empire romain s’étendait du 20e degré de latitude jusqu’au 47e ou 48e ; dans cet espace de vingt-huit degrés, la mer Noire, la Méditerranée et la mer Adriatique en occupaient une grande partie. Les nomades, Goths ou Germains, s’élevaient du 45e degré au delà du 60e. En remontant plus au nord, on ne rencontre guère que les Lapons.

Au midi de l’empire et du mont Atlas se trouvait l’immense désert de Sahra, et par delà, le pays des nègres ; puis, en s’avançant plus au midi, d’autres nations tout-à-fait sauvages, jusqu’à l’extrémité sud de l’Afrique, où sont les Caffres et les Hottentots. Ces nations, inconnues à l’antiquité, ne se connaissaient pas elles-mêmes ; elles n’avaient jamais joué sur la terre d’autre rôle que celui des animaux.

En examinant ainsi le globe à l’époque dont nous parlons, on ne trouve de nations agricoles, policées, savantes, et fixes, que dans une latitude d’environ vingt-cinq degrés. Si l’on remonte vers le nord, il n’y a, dans une latitude de même étendue, que des nations qui, dédaignant de s’attacher au sol, tiraient leur subsistance du produit de leurs troupeaux et plaçaient leur industrie dans la guerre. On voit que les nations conservatrices étaient en Asie bornées par des mers, et par des déserts en Afrique. Tout ce qui s’est fait de mémorable sur le globe jusqu’à nos jours, s’est passé dans ces cinquante degrés de latitude.

Les nations errantes, contenues par les Romains depuis quatre cents ans, sur les bords du Rhin, du Danube, du Tanaïs, des Palus-Méotides, s’y étaient multipliées et enrichies par leurs communications avec l’empire ; elles on recevaient des subsides, et lui fournissaient sans doute des cuirs, des bestiaux et des fourrures, ainsi que des troupes auxiliaires. Les Barbares vétérans rapportaient dans leurs pays ce qu’ils avaient acquis par leur solde, et aussi par des vexations communes à toutes les troupes mal disciplinées.

Les Goths, situés au bord du Pont-Euxin et aux embouchures du Danube, étaient la nation la plus formidable de ces contrées ; cependant ce sont eux qui furent attaqués par les Huns, peuple nouveau, inconnu, engendré, disait-on, par des sorciers, et invincible à la guerre.

La cause qui avait fait sortir ce peuple des limites de l’Asie, fut toujours ignorée des Grecs et des Romains ; les auteurs contemporains, dans leur effroi, ne nous ont débité que des fables. C’est presque de nos jours qu’un savant français, de Guignes, découvrit l’origine de ce peuple : il l’a trouvée en lisant les historiens de l’Asie, et les comparant aux historiens de la Grèce et de Rome.

Les révolutions produites par l’arrivée de ce peuple sont intéressantes ; les mœurs de ces nomades jettent un grand jour sur les nomades qui habitaient la Gaule avant la conquête de Jules César, et sur ceux qui la reprirent aux Romains.

L’histoire que nous venons d’écrire depuis les premières incursions connues des Gaulois jusqu’au règne de Constantin, nous a montré Rome soumettant tous les nomades de son voisinage, posant des colonies sur leur territoire, et partageant le sol entre des propriétaires qui le cultivaient, ou forçaient les vaincus à le défricher.

D’abord les Romains s’avancèrent du Tibre à l’Éridan, et bientôt après de l’Éridan au Danube. Ils repoussèrent les nomades au delà de ces fleuves, et leur fermèrent constamment les chemins de l’Italie.

Après la conquête des Gaules, le sénat, fidèle à ses principes, y établit des colonies, porta dans ce pays des plantes inconnues aux Gaulois, résolut de les former à l’agriculture, et même aux arts mécaniques et aux beaux-arts.

Enfin les Romains donnèrent aux Gaulois des mœurs, des lois, de l’instruction ; ils fondèrent de véritables villes, des écoles, des ateliers, des théâtres, des temples, des manufactures, des arsenaux. Les Romains abolirent d’affreuses superstitions, substituèrent une religion douce à un culte féroce, changèrent partout les sauvages en hommes policés, repoussèrent loin des frontières de la Gaule les Cimbres, les Teutons, les Helvètes, les Germains, les Suèves, et en interdirent l’entrée, pendant trois cents ans, aux nomades de l’Orient et du Nord, comme ils leur avaient constamment fermé l’Italie.

C’est ainsi que Rome expiait l’injustice de ses conquêtes, et se montrait digne de ses succès.

Mais elle n’eut pas seule cette gloire. On voit le plus grand peuple de l’Asie suivre la même conduite avec des formes différentes ; on le voit défricher comme les Romains toutes les terres qu’il trouve propres à l’agriculture, porter comme eux ses conquêtes jusque dans les déserts, produire par ses victoires des événemens dont l’enchaînement a occasionné des révolutions chez les peuples de l’Europe, comme les armées de Rome en causèrent chez les nations de l’Asie ; étendre enfin son influence dans les Gaules, et contribuer, non d’une manière immédiate, mais insensiblement, par une succession d’événemens glorieux, à la destruction de Rome, et à la fondation de la monarchie française. Ce peuple, qui jouissait dans l’Orient d’une renommée non moins grande que celle de Rome dans l’Occident, est le peuple chinois.

La lutte des nomades, Scythes, Celtes, Tartares, Gaulois, contre les peuples agricoles, Indiens, Chinois, Perses, Romains ou Grecs, est le grand tableau que présente le genre humain pendant l’époque désignée sous le nom d’histoire ancienne. Alors, les peuples nomades furent presque toujours vaincus, des mers de la Corée à l’Océan Germanique.

Ils n’étaient cependant ni détruits, ni réduits à cultiver leurs champs. Le nord de l’Asie ne leur offrait que des déserts glacés, rebelles à la culture ; d’autres déserts couverts d’un sable mouvant, stérile, incapable de recevoir le soc, environnaient les fertiles plaines de la Chine ; et, comme ceux de l’Afrique et de l’Arabie, ces déserts ne convenaient qu’à des nomades ambulans.

Ainsi, le combat des peuples pasteurs et des peuples agriculteurs n’était pas prêt de cesser. Cependant leur destinée allait prendre une direction nouvelle. Les nomades, si long-temps contenus dans leurs déserts, mettaient à profit les fautes des chefs qui gouvernaient les peuples cultivateurs ; ils étaient sur le point de triompher de l’Occident, et même plus tard devaient vaincre l’Orient. Ce fut en effet la mauvaise conduite des empereurs qui causa cette révolution mémorable.

Voici quelles étaient ces nations à demi sauvages, dont on a pu démêler l’origine au travers de la confusion qui régnait alors. Elles erraient le long du Danube et du Rhin, depuis l’Euxin jusqu’à l’Océan, et se composaient des habitans de la Germanie, d’essaims venus des bords de la mer Baltique, ou de hordes échappées de la Tartarie.

Les Barbares sortis de l’Asie couvraient de leurs tentes et de leurs troupeaux les rives de l’Euxin et le cours du Danube ; on des appelait alors les nations scythiques. Elles vivaient en Europe comme elles avaient vécu dans les déserts de la Tartarie, errant sous des chefs, se divisant, se réunissant pour faire des incursions sur des terres voisines ; elles enlevaient l’or, les bestiaux, les femmes. Quelquefois le chef intrépide d’une horde forçait les autres hordes à lui obéir ou à le choisir pour roi.

La plus puissante de ces nations était celle qui venait des climats les plus éloignés. On ignorait son véritable nom. Les Chinois, en le corrompant, avaient appelé ces Barbares Hiong-nou ; les Grecs ou les Romains prononcèrent également mal, et les nommèrent Hounni, Hun-ni ; et nous, pour les défigurer à notre manière, nous en avons fait les Huns. Ce peuple, si long-temps vaincu en Asie, et toujours vainqueur en Europe, avait asservi presque toutes les nations qui erraient au bord de l’Euxin et du Danube.

Chassés par les Huns des bords du Jaïck, jusqu’à la mer Caspienne ; repoussés encore par ce même peuple des rivages de cette mer jusqu’à ceux du Danube, les Alains fournirent long-temps une excellente cavalerie aux empereurs d’Orient et d’Occident. Mais, toujours harcelés par les Huns, les Alains pour la plupart s’étaient mêlées avec eux, et même adoptèrent leur nom.

Les Taifales, sortis de la Tartarie, avaient fui également jusqu’au bord du Danube ; leurs hordes, moins nombreuses, devinrent aussi moins célèbres. Les Taifales furent vaincus encore par les Huns, et se confondirent avec eux.

Les peuples connus sous le nom de Goths étaient descendus des rives septentrionales de la Baltique jusqu’aux embouchures du Danube, après avoir asservi presque toute la Sarmatie et la Germanie : ils avaient cédé à l’ascendant des Huns. Si les Visigoths, au lieu de se soumettre, préféraient de passer dans l’empire romain, les Ostrogoths consentaient à se mêler avec les vainqueurs, et à les fortifier de leurs armes. Ainsi la nation des Huns était alors la nation dominante chez les Barbares.

Les Vandales, qui venaient des rives méridionales de la Baltique, s’établirent le long des Palus-Méotides, et, toujours errans, ne subirent point le joug des Huns. Les Hérules et les Lombards étaient des hordes de cette nation, qui s’en séparèrent par la suite, comme les Bourguignons l’avaient fait depuis long-temps.

Ce peuple, que l’on regarde aujourd’hui comme issu des Vandales, passait alors pour être né de quelques légions romaines oubliées dans la profondeur des bois de la Germanie par Drusus Nero, ou par Tibère son frère. Orose dit formellement qu’on le croyait ainsi de son temps ; Ammien Marcellin nous apprend encore que ce peuple prétendait sortir de race romaine.

Les Bourguignons montraient du moins plus d’industrie que les autres Barbares ; ils travaillaient mieux le bois et le fer. Ils habitaient au bord du Rhin, depuis la jonction du Mein avec ce fleuve, jusqu’au lieu où est Bâle aujourd’hui.

Le peuple allemand, qui donne son nom à tous les habitans de la Germanie, n’était alors qu’une faible nation mêlée de plusieurs peuples différens. Elle avait d’abord paru au bord du Danube ; mais, au commencement du cinquième siècle, elle passa entre le Rhin et le lac Léman, au midi des pays occupés par les Bourguignons.

Les Suèves, dont Tibère, sous le règne d’Auguste, avait enlevé la plus grande partie qu’il transféra dans les Gaules ; les Suèves, toujours faibles depuis et toujours indépendans, habitaient entre le Rhin et le Danube.

Les Saxons demeuraient au bord de l’Océan, vers les embouchures de l’Elbe et dans les îles voisines ; ils couvraient la mer de leurs barques nombreuses. La faiblesse de l’empire les avait laissé devenir des pirates redoutables à toutes les côtes des îles Britanniques, de la Gaule, et des Espagnes.

Les Francs erraient dans des bois et dans des marais, depuis l’embouchure du Rhin jusqu’au confluent de ce fleuve et du Necker ; ils étaient en quelque sorte tout à la fois les ennemis, les alliés et les sujets de l’empire. Plusieurs traités faits entre eux et les empereurs attestaient l’amitié des deux nations ; mais, toute alliance avec un plus fort que soi mettant d’ordinaire le faible qui la reçoit dans la dépendance du puissant qui l’accorde, les empereurs dominaient chez les Francs.

Soit que les Francs ne fussent qu’une confédération de quelques peuplades de la Germanie ; soit que, venus de l’Orient ou du Nord, ils eussent asservi les hordes qui habitaient au bord du Rhin et du Necker ; il est certain que les auteurs du quatrième et du cinquième siècle comptent au nombre des Francs les Celtes, les Cattes, les Chamaves et les Bructères, que Tacite plaçait parmi les Germains.

La civilisation des Gaules, la grandeur des Romains, les expéditions des corsaires saxons, les incursions de la cavalerie des Alains et des Huns, les propres excursions des Germains, avaient plus augmenté les idées ou altéré les opinions de ces peuples, qu’elles ne changèrent leurs mœurs. On doit les supposer à peu près les mêmes que du temps de Tacite : ce qu’il dit des Germains peut faire connaître les usages des premiers Francs.

Il paraît bien, en lisant Tacite, que les Germains étaient assez semblables à tous les peuples sauvages. On y trouve les mêmes vices ; l’oisiveté, l’ivrognerie, l’usage d’abandonner l’agriculture aux femmes. Ils en différaient par la possession de leurs troupeaux, par l’élection de leurs juges ambulans, par une espèce d’inégalité dans les conditions qui donnait l’étrange privilége d’avoir plusieurs femmes à ceux qu’on estimait les plus nobles. Ces mœurs se rapprochent beaucoup de celles de l’Asie.

Dès le cinquième siècle, les Francs avaient pris l’usage de choisir toujours leurs chefs dans la même famille, ainsi que le faisaient les Goths, les Huns et les Tartares.

Les empereurs romains avaient tenté de les soumettre aux travaux de l’agriculture. Probus dit dans une lettre adressée au sénat, et conservée par Vopiscus, que les bœufs des Barbares labourent les champs de la Gaule. On croit que ces Barbares étaient les Francs qu’il venait de subjuguer. Eumènes loue Maximin d’avoir forcé les Francs transplantés dans la Gaule à défricher des terres incultes ; et Claudien donne des éloges à Stilicon, qui contraignit les Saliens et les Sicambres de courber en faux le fer de leurs épées.

Les historiens modernes indiquent sans hésiter les diverses tribus des Francs. Toutefois, comme les écrivains de cette époque donnent souvent des noms différens à une même tribu, et qu’ils en confondent quelquefois plusieurs sous une dénomination semblable, il n’a jamais été possible de les connaître toutes.

Chacune avait son chef ou son roi, chacune était indépendante, faisait des incursions sans consulter les autres. Lorsque plusieurs rois s’unissaient pour une entreprise, on élisait l’un d’eux pour général. Souvent les tribus devenaient ennemies et se faisaient une guerre cruelle.

La proximité de la mer, le voisinage et l’exemple des Saxons, avaient dirigé une partie de la nation des Francs vers la piraterie. Les plus industrieux cherchaient la fortune dans le camp des Romains ; et peut-être aucune nation Barbare ne fournit autant de grands officiers à l’empire.

Ce Magnence, qui détrôna un des fils de Constantin et fut tué par l’autre ; ce Sylvain, que l’ingratitude de Constance réduisit à prendre le titre d’empereur ; Bauton, qui fut consul, et dont la fille devint femme d’Arcadius ; Arbogast, qui, après avoir tué Valentinien III, donna le litre d’empereur à Eugène, étaient tous nés chez les Francs. Mérobaud, roi de je ne sais quelle horde des Francs, se tenait honoré du titre de capitaine de la garde impériale de Gratien ; il obtint deux fois les honneurs du consulat.

Tant de dignités possédées par des Francs avaient dû donner au peuple, ou du moins à ses chefs, une assez grande connaissance du gouvernement et des affaires de l’empire. Ainsi, les savans qui ont cru que les Francs, lorsqu’ils envahirent les Gaules, étaient trop ignorans pour connaître l’administration des Romains, se sont singulièrement trompés.

Toutes les nations barbares issues de la Tartarie, de la Germanie ou du nord de l’Europe, ne furent pas également célèbres ; souvent les hordes d’une nation, en se divisant, formèrent des nations différentes ; d’autres fois, plusieurs petites nations, en réunissant leurs hordes, montrèrent un peuple nouveau. On ne peut suivre toutes ces révolutions ; il suffit d’avertir qu’elles arrivèrent. Ce qui est important, c’est de fixer l’attention du lecteur sur neuf de ces nations y compris les Francs.

On peut désigner après les Francs, les Visigoths, qui erraient déjà dans la Grèce et dans l’Italie ; les Vandales ; les Suèves ; les Alains, prêts à entrer dans les Gaules ; les Bourguignons, qui devaient s’y établir peu de temps après eux ; les Hérules, les Ostrogoths, et enfin les Lombards, peuples dont la domination allait peser sur l’Italie.

Malgré les désordres causés par la tyrannie et l’abrutissement de plusieurs empereurs ; malgré la licence effrénée des soldats accoutumés à se donner des maîtres et à les détruire, les légions s’étaient soutenues jusqu’à Constantin. Après lui, l’empire se partagea de nouveau : alors, pressés sur tous les points par les Barbares, les empereurs crurent se mettre en sûreté en se faisant un appui des uns contre les autres.

C’est ainsi que Valens admit les Visigoths dans l’intérieur de l’empire, par la plus mauvaise de toutes les raisons, ce qui arrive quelquefois dans les conseils. Ces Barbares, disait-on, sont guerriers ; ils deviendront propres à la milice, et chaque province pourra payer le prix des hommes qu’on lui laissera. C’est Ammien Marcellin qui nous dévoile cette admirable politique. Peut-être aussi se flattait-on que les Visigoths seraient ennemis irréconciliables de ces Asiatiques qui étaient venus fondre sur eux en Europe, et les déposséder de leurs pâturages.

En permettant aux Visigoths d’entrer dans l’empire, le conseil exigeait qu’ils livrassent leurs enfans pour être élevés dans l’Asie Mineure. La disette, la terreur, la nécessité de mettre le Danube entre eux et leurs ennemis, forcèrent les Visigoths de consentir à des propositions si dures. Plus tard, ces peuples, vexés par les gouverneurs, se révoltèrent, s’unirent aux Huns, aux Alains, à d’autres Barbares ; il se donna une grande bataille, que Valens perdit avec la vie.

Si le conseil impérial de Constantinople avait eu l’énergie du sénat de Rome, il envoyait des ambassadeurs aux Hiong-nou, pour leur enjoindre de ne point attaquer une nation protégée par les Romains ; et, en cas de résistance, il ne trouvait pas plus de difficulté à subjuguer ces Barbares, que les généraux chinois n’en rencontrèrent pour les vaincre. Les Visigoths secourus auraient respecté les Romains.

En Occident, Valentinien Ier fit la même faute ; il se servit des Saxons et des Bourguignons pour repousser les Allemands. Cette mauvaise politique s’était établie ; on donnait des subsides aux peuples qu’on employait ; souvent même il fallait les leur continuer après la guerre pour empêcher les révoltes. Ces considérations déterminèrent les empereurs à les prendre désormais à leur solde, et ils diminuèrent le nombre des troupes provinciales.

Lorsque Théodose voulut venger la mort de Valentinien II, son armée était presque toute composée d’auxiliaires d’Arménie et d’Ibérie, de Sarrasins, de Goths, et autres Barbares. L’empire se trouva encore réuni dans les mains d’un seul homme ; mais ce fut pour la dernière fois.

Cet empire s’étendait alors de l’Euphrate aux mers de l’Islande ; du Rhin et du Danube au Sénégal, et aux montagnes de l’Éthiopie. Il subsistai depuis plus de quatre cents années, tenait sous le même joug ces peuples policés dont l’antiquité se vante ; il renfermait les villes les plus riches et les plus magnifiques qu’on ait jamais vues. Cependant tous les vices propres à détruire un état minaient sourdement ce colosse.

Les Barbares, admis au centre des plus belles provinces, y vivaient sous leurs tentes, les armes à la main. Les grandes dignités étaient occupées par des étrangers ; de vils eunuques élevaient les enfans de l’empereur, et dominaient encore l’intérieur du palais.

Un système nouveau, sous le titre imposant de religion, était substitué à l’ancien système qui avait mis en honneur la fécondité des femmes et le dévouement à la patrie. Au lieu de ces vertus actives, on prêchait la fainéantise, la chasteté, le renoncement au monde et à soi-même, le mépris des richesses, l’obligation de faire son salut ; vertus passives, inutiles à l’état, destructives de toute population, nuisibles aux familles, et qui, mises en pratique, isolent l’homme, le rendent dur envers les autres, insouciant pour lui-même, indifférent sur le sort de son pays, et l’excitent à se préférer lui tout seul en ne s’occupant que du soin de sauver son âme. Plus on se pénétrait de cette morale monastique, moins on était propre à exercer des fonctions militaires ou à suivre les devoirs de la magistrature.

Un clergé trop nombreux engageant par son exemple à fuir le mariage, la population diminuait. Les mœurs devenaient plus irrégulières. « Les vierges chrétiennes, ces vierges consacrées à l’Église, s’écrie saint Jérôme, se servent de breuvages empoisonnés pour se faire avorter, et elles en meurent quelquefois. Se rendant ainsi coupables de trois différens crimes, elles descendent aux enfers, homicides d’elles-mêmes, adultères de Jésus-Christ, et parricides de leurs enfans. » Tel était le résultat de ces principes qui contredisent la voix de la nature.

Végèce, qui écrivait dans ce siècle, fait aux soldats un reproche non moins étonnant pour ses lecteurs. Il nous apprend que l’infanterie romaine, qui depuis la fondation de la république combattait à couvert sous une armure défensive, avait cessé de la porter sous le règne de Gratien. Les casques, les cuirasses, que la fréquence des exercices rendit si légers aux anciens, étaient devenus des masses insupportables.

Les soldats aimaient mieux marcher sans défense contre les traits des Barbares qui, commençant à s’éclairer, adoptaient les armures abandonnées par les Romains. La cavalerie des Goths, des Huns, des Alains, revêtue de cuirasses, de casques, de boucliers, était invulnérable, et prenait contre les Romains l’avantage que ce peuple avait eu si long-temps sur les autres nations.

On ne reconnaît plus cette agglomération de six mille hommes que Végèce appelle légion. Les cohortes sont bien disposées sur deux lignes, conservant l’échiquier comme les anciens manipules ; mais chaque rang de ces lignes montre un ordre de soldats différent.

D’abord on voit les princes, armés à peu près comme ceux que l’on nommait autrefois ainsi. Le second rang se compose d’archers portant la cuirasse, les javelots et la lance. Derrière eux sont deux autres rangs de soldats légers, destinés à se répandre en avant du front et sur les flancs.

Lorsqu’on se représente la confusion apportée dans cette ordonnance par ces espèces de vélites qui devaient plusieurs fois quitter leur place et la reprendre pendant la bataille, on est porté à croire que ces rangs si diversement armés faisaient en effet des lignes différentes, comme nous l’avons exprimé plus haut.

Mais ce qui distingue surtout cette formation bizarre de l’ancienne milice, ce sont ces machines de guerre entre lesquelles Végèce intercalle des frondeurs et des arbalétriers. Enfin, viennent les triaires, sur lesquels on compte pour la réserve.

La cohorte milliaire, composée de des soldats choisis, était à la droite de la première ligne, Végèce dit qu’on en faisait souvent deux, et l’on doit admettre qu’il n’y avait réellement qu’une cohorte militaire partagée en deux pour garder les deux flancs de la ligne de bataille. À une époque antérieure, lorsque la cohorte milliaire créée par Hadrien ne se divisait pas, les historiens ne nous disent rien de la place positive que cette troupe d’élite occupait. On ne peut donc former à cet égard que des conjectures. C’est dans cette cohorte que se réfugiaient les enseignes et l’aigle de la légion.

Tacite a vanté les effets d’une baliste de campagne qui renversait des files entières. Aucun écrivain avant Tacite ne fait mention de ces machines attachées aux légions. Polybe n’en parle que pour les attaques ou les défenses de places et de retranchemens ; on s’en servait aussi pour les passages de rivières.

Après la translation de la capitale de l’empire, l’abus des machines devint excessif. C’était, comme le remarque très-bien un moderne, le génie des Grecs de cette époque. On voit que du temps de Végèce ces machines s’étaient déjà beaucoup multipliées, puisque chaque centurie possédait une petite baliste servie par onze hommes, et que l’on comptait de plus dans la légion dix onagres ou grandes balistes, un par cohorte. Les grosses pièces se démontaient en trois assemblages principaux que l’on traînait sur des chariots attelés avec des bœufs.

Quand on donne sa confiance aux machines meurtrières, dit un autre écrivain non moins judicieux, c’est une preuve de la crainte que l’on a de combattre. Cette crainte, ajoute-t-il, est l’effet de deux causes, le défaut de discipline ou celui des armes. Cette maxime, d’une vérité incontestable, s’applique surtout à un peuple chez qui l’arme de jet n’était que secondaire. L’introduction des machines de guerre dans la légion, en embarrassant sa marche, détruisit la mobilité qui faisait une grande partie de sa force, et devint pour les milices romaines une des causes les plus efficaces d’abâtardissement.

La même indiscipline qui permettait au soldat de cesser les exercices et de quitter les armes défensives, livrait souvent la province à son insolence. Les finances étaient mal administrées, les propriétés peu sures. La quantité de terres incultes qu’offrait alors l’Italie est la preuve certaine que le prix des terres avait baissé considérablement.

Si donc à cette grande époque du règne de Théodose où l’empire fut remis sous un chef pour être bientôt après déchiré sans retour ; si j’examine le bonheur des peuples, comme je l’ai fait au temps de Marc-Aurèle, je trouve que le thermomètre politique présente des résultats bien différens.

1o. L’état militaire, en y comprenant les Barbares, est beaucoup trop fort ;

2o. La discipline presque entièrement anéantie ne défend plus les citoyens ;

3o. Les impôts devenus arbitraires, surtout depuis l’admission des Goths et leurs ravages, ne peuvent se proportionner aux richesses et à la pauvreté des diverses classes ;

4o. Le numéraire a presque disparu par le pillage des Barbares, et les subsides qu’on payait fréquemment aux chefs de tant de hordes pour les empêcher de faire des incursions. Beaucoup de pères de famille enfouissent ou cachent l’or et l’argent qu’ils possèdent, et la rareté du numéraire rend le commerce très-difficile ;

5o. Les terres ne présentent aucune valeur, puisqu’une grande partie de l’Italie est en friche ;

6o. La culture abandonnée, et le goût du célibat accrédité par les ecclésiastiques, affaiblissent la population.

Ainsi, toutes les parties de l’état étaient en souffrance.

Le génie de Théodose avait rendu à l’empire l’apparence de son antique splendeur ; mais les vices qui le minaient, nul ne songeait à les réprimer ou même à les connaître. On n’avait pris aucune précaution pour engager les Barbares à se civiliser ; les préjugés religieux étaient fortifiés par toute la faveur du prince, sans que l’on s’inquiétât s’ils nuisaient à la population, au commerce, à l’industrie, aux sciences, qui s’éteignaient de jour en jour.

Le caractère de Théodose montre un mélange étonnant de faiblesses et de courage. La guerre, qu’il fit avec tant de succès, fut pour lui un état pénible ; elle le fatiguait. On voit Théodose se replonger dans la mollesse dès que la guerre est terminée. Pour réparer les malheurs de l’empire, il fallait un chef aussi laborieux dans la paix qu’actif dans la guerre.

Après sa mort, tout l’empire d’Occident se trouve sous l’autorité du Vandale Stilicon. L’Orient tombe sous la puissance de Rufin, préfet du prétoire : c’était un Gaulois né dans la Novempopulanie (la Gascogne) ; il était parvenu par ses talens et ses crimes à la place éminente de premier ministre. Rufin et Stilicon furent bientôt ennemis.

La bataille que Stilicon livra contre Alaric caractérise l’esprit qui régnait alors. Stilicon savait que les Goths, nouvellement chrétiens, étaient plus attachés aux pratiques religieuses qu’à la morale qui aurait gêné leurs passions : il résolut de les attaquer le jour où ils célébraient la Pâque. Mais ce dessein paraissait un sacrilége aux yeux de son clergé, et répugnait même à ses propres soldats, non moins pieux qu’ils étaient pillards.

Heureusement il se trouvait des païens parmi ses troupes ; il s’en servit. L’attaque fut conduite par un intrépide et vieux guerrier, nommé Saül, qui, malgré ce nom juif, était né dans la Germanie. Saül avait blanchi sous les armes, et mérita d’être distingué plusieurs fois par Théodose.

Ce brave païen fondit sur le camp arien d’Alaric, à la tête de la cavalerie impériale, composée en partie de Barbares non chrétiens. On y voyait des Alains ; leur chef s’était rendu suspect à Stilicon ; il se fit tuer pour lui prouver sa fidélité. La bataille fut long-temps disputée ; les deux partis s’attribuèrent la victoire.

Rome, vous le savez, fut prise par Alaric, qui en sortit après six jours uniquement employés au pillage et au massacre. Les Hellénistes désespérés accusèrent le christianisme de ce nouveau malheur (an 410 de notre ère).

Saint Augustin, pour leur répondre, composa son livre de la Cité de Dieu, et, au lieu d’y traiter cette question d’une manière noble, et digne de l’Église, il examine si les vierges que dans cette nuit de crimes et de désolation les Visigoths violèrent véritablement, sans qu’elles donnassent le moindre consentement à leur lubricité, conservèrent ou perdirent la couronne virginale.

Ce saint fait les distinctions théologiques les plus singulières entre la virginité morale et la virginité physique ; il pense que Dieu a pu permettre ces viols, afin de punir les unes de l’orgueil qu’elles ressentaient d’être vierges ; les autres, de peur que, dans la suite, elles ne tirassent vanité d’avoir échappé à l’outrage.

À quelle dégradation l’espèce humaine était-elle donc parvenue, puisque de pareilles calamités produisaient de si misérables discussions ! Quand Rome tomba au pouvoir des Gaulois, les Romains n’examinèrent pas si la vestale violée était encore vierge ; ils reprirent les armes, et chassèrent les vainqueurs. Mais le siècle de saint Augustin ne devait pas produire un Camille.

Orose, Socrate, Sozomène, s’efforçaient comme saint Augustin, de prouver que la piété des empereurs Théodose et Honorius était le rempart le plus sûr pour défendre l’état. Insensés, qui ne voyaient point que l’événement démentait leurs principes ! Ces écrits, en affaiblissant les cœurs et les détournant de l’amour de la patrie, ne confirmaient que trop toutes les allégations de faiblesse, de fanatisme, de négligence et de dédain pour le salut public, que les Hellénistes avançaient contre les chrétiens.

On peut s’arrêter au règne de Justinien Ier, comme l’un des plus propres à faire une époque d’où l’on puisse considérer le déclin de l’art de guerre et celui de la discipline. On n’avait plus alors de méthode fixe, ni dans la manière de s’armer, ni pour l’ordonnance. Les généraux que l’on chargeait d’une guerre créaient ordinairement leur armée, et chacun formait ses troupes selon son degré d’intelligence.

Pressés qu’ils étaient par la nombreuse et formidable cavalerie des Barbares, on voit les Romains s’attacher de préférence à la tactique des Grecs, qui ramenait l’ordre serré et profond. Il s’en fallait cependant beaucoup qu’on y mît l’art et la justesse qui régnaient dans la composition de la phalange ; il paraît seulement que les meilleurs capitaines, tels que Bélisaire et Narsès, érigèrent en principe d’avoir de l’infanterie pesamment armée et des troupes légères. Ces généraux se ménageaient aussi des corps de réserve pour appuyer la ligne et la protéger.

Bélisaire, avec des armées faibles et de la composition la plus vicieuse, sut trouver encore assez de ressources dans la science pour battre les Goths, reprendre Rome, et détruire la domination des Vandales en Afrique.

L’histoire de Narsès n’est pas moins mémorable, et suffirait seule pour prouver que le génie, conduit par l’étude, peut former un général. Cet eunuque, possédant toute la faveur du prince, se fit donner la commission de conduire en Italie un secours à Bélisaire, et l’on peut supposer ce que devait produire le concours de ces deux grands hommes, si l’on n’était pas parvenu à semer la discorde entre eux.

La bataille de Casilinum, livrée aux Francs par Narsès, fut formée sur les mêmes principes que celle d’Annibal à Cannes. Narsès avait dans son armée un petit corps d’Hérules, qui se mutina pour venger la punition d’un de ses officiers. On était en pleine marche pour aller à l’ennemi : Narsès laissa les rebelles derrière.

Syndval, un de leurs chefs, craignant que cette retraite ne fût imputée à sa nation comme une lâcheté, courut dire que ses Hérules viendraient. Narsès faisait ses dispositions pour l’ordre de bataille ; il laissa un vide au centre pour les recevoir, et couvrit ce vide avec quelques troupes qui avaient ordre de céder le terrain.

Sur ces entrefaites, les Francs rangés en coin, suivant leur coutume, s’avançaient sous la conduite de Bucelin, et vinrent donner de la pointe, précisément dans la place que les Hérules devaient occuper. Toute la tête de cette masse triangulaire commençait même à se répandre derrière l’armée romaine, lorsque les Hérules arrivèrent. Alors Narsès, repliant ses deux ailes comme une tenaille, les enferma de toutes parts (an 553 de notre ère).

À la bataille de Lentagio, Narsès plaça sur chacun de ses flancs un corps de quatre mille archers ; sa gauche était de plus appuyée par une colline[2]. À la droite et à la gauche de la ligne se trouvait l’infanterie romaine armée de la pique et du bouclier, avec un corps de Huns, sur lequel Narsès comptait beaucoup. D’autres troupes, telles que celles des Lombards et des Hérules, remplissaient le centre.

Comme la droite des Romains était en l’air, Narsès y mit quatre cents chevaux qui furent repliés en potence ; et cinq cents, comme réserve, se postèrent pour appuyer ceux-ci. Il en restait mille qui filèrent derrière l’infanterie. Cette cavalerie était surtout composée d’archers, et par conséquent, peu propre à se commettre de front avec celle des Goths, armée pesamment, et qui se servait de la lance.

L’ordre de bataille de Totila était d’abord semblable ; mais, par réflexion, il le changea, et toute sa cavalerie parut en première ligne. Il y comptait plus que sur ses autres troupes, et crut que, chargeant avec impétuosité, elle enfoncerait aisément l’infanterie romaine qu’il voyait devant lui. Totila ne comprit point qu’en laissant son infanterie derrière, elle lui devenait inutile ; tandis qu’il pouvait l’employer avec avantage sur ses flancs, pour l’opposer aux deux corps d’archers.

Le général romain les avait mis sur le prolongement de son armée ; il fit arrondir leur front en forme de demi-lune, ce qui représentait deux tours qui flanquaient la ligne.

La cavalerie des Goths, n’ayant point fait attention à ce nouvel ordre, vint donner rapidement sur l’infanterie pesante. Avant de la joindre, elle perdit beaucoup d’hommes et de chevaux, par les traits qui la frappaient en flanc et en écharpe. La ligne bien serrée, couverte de boucliers, fut inébranlable, et la repoussa. Après d’inutiles efforts, les cavaliers se replièrent en désordre sur l’infanterie, et l’entraînèrent dans leur fuite. Totila périt avec plus de six mille des siens (an 553 de notre ère).

Ce Narsès avait plus de soixante ans lorsqu’il vint prendre le commandement de l’armée ; il détruisit entièrement le royaume des Goths. Narsès était petit de taille, malfait, mais d’un génie ferme, étendu, supérieur à tous les événement. L’Italie, en proie aux Barbares, ravagée depuis plus d’un siècle, commençait enfin à respirer. Il la gouvernait depuis treize ans avec autant de sagesse que de gloire, lorsqu’il se vit outragé par l’impératrice Sophie, femme de Justinien II.

On prétend que cette princesse, dans un moment de colère, lui ayant fait dire de quitter les armes et de venir filer avec ses femmes, Narsès, piqué de cette sanglante raillerie, lui répondit qu’il allait lui ourdir une trame dont elle ne verrait jamais le bout. Il tint parole, appela les Lombards en Italie, et l’on sait qu’ils s’y établirent.

Il s’élevait de temps à autre des généraux qui faisaient quelque étude de la tactique. On trouve dans l’Histoire de l’empereur Maurice, sur la fin du sixième siècle, des manœuvres assez fines pour n’avoir pu s’exécuter sans une grande précision.

Prisque, général de l’armée, était campé sur les bords du Danube, près de l’embouchure de la Save, en face des Abares postés de l’autre côté ; il passe le fleuve, renvoie ses barques, et quelques jours après se range en bataille à la tête de son camp.

Comme l’usage des Abares était de combattre par pelotons, en voltigeant à droite et à gauche, Prisque divisa son armée en trois corps de figure carrée, qui avaient autant de profondeur que de front. Il ne permit l’usage des flèches qu’à des troupes détachées, qui devaient se mettre à l’abri derrière ses carrés, et il s’engagea hardiement au milieu des Barbares.

Son dessein n’était, ce jour-là, que de les tâter pour bien connaître leur manœuvre. Deux jours après, il se présenta dans le même ordre, et les ennemis vinrent encore escarmoucher autour de ses troupes, pensant que la crainte seule les obligeait de garder cette disposition qu’ils méprisaient. Mais tout à coup, les Romains se déploient, enveloppent les Abares, et les défont entièrement.

Le général Jomini, déplorant avec raison cette chicane puérile qui lui fut suscitée à propos du mot stratégie, se plaisait à nous indiquer les écrits de l’empereur Maurice, comme s’ils devaient présenter une définition très-nette de la stratégie et de la tactique. Nous avons lu ces écrits, et rien de semblable ne s’est offert à nous, bien que l’écrivain couronné se serve habituellement du mot stratège, et que son ouvrage porte même le nom de Stratégie.

Si ces institutions, où l’on chercherait peut-être inutilement une leçon utile, avaient pu aider un peu la pensée qui dirigea ces admirables classifications introduites dans la science par le général Jomini, il faudrait se hâter de secouer la poussière qui depuis près de quatorze siècles couvre les livres de Maurice. Ne vaut-il pas mieux admettre qu’ayant à créer pour ainsi dire une science nouvelle, on ne put le faire sans introduire des mots nouveaux. Aujourd’hui, il n’est pas un homme occupé de l’étude du grand art de la guerre, qui n’accepte avec reconnaissance les théories savantes du général Jomini.

Revenons au Bas-Empire.

Héraclius, qui fut empereur et guerrier, ne manquait pas non plus d’habileté dans ses opérations militaires. Il remporta quelques succès glorieux sur les Perses ; mais il ne put tenir contre la fortune et l’ascendant des Sarrasins, qui commencèrent sous son règne d’entamer l’empire.

Pressé d’un côté par les Abares qui gagnaient toujours du terrain ; de l’autre, par les Bulgares ou les Sclaves, il n’y eut plus alors d’espérance de sauver l’état de sa destruction. Quelques victoires remportées çà et là ne faisaient que retarder une catastrophe imminente. Constantinople, agitée par de vaines disputes théologiques, ne pensait guère à remettre en vigueur un art dont la pratique suppose de la solidité dans les conseils, et de la force dans les esprits.

Léon le philosophe monta sur le trône au milieu de ces désordres. Les livres de tactique qu’il publia vers la fin de son règne servirent plus à montrer la justesse de ses vues qu’à porter des remèdes sur des maux trop invétérés. Léon avait besoin d’être secondé, et vraisemblablement il ne trouva personne en état de remplir une tâche aussi difficile. Ayant engagé d’abord contre les Bulgares une guerre qui ne fut pas heureuse, Léon prit à sa solde une horde de Turcs, et les fit transporter sur la rive droite du Danube. Ce fut la première fois qu’un empereur chrétien osa employer cette milice dangereuse, qui renversa le trône d’Occident.

Lors de la destruction totale de l’ordre politique établi par les Romains ; dans cette fatale occupation de l’état, des biens publics et des propriétés particulières ; l’excès du malheur attacha au clergé qui présentait du moins quelque image de la gravité et de la majesté romaine.

Le clergé haïssait naturellement les Barbares ; ne pouvant leur opposer la force, il entreprit de les dominer en les convertissant. Les femmes des vaincus jouèrent ici le principal rôle. Elles étaient chrétiennes, elles firent baptiser les enfans qu’elles eurent des Barbares, et ceux-ci finirent par adopter les dogmes de leurs femmes et de leurs enfans.

En moins de trois cents années, les Gaulois avaient changé trois fois de religion : ils avaient quitté le culte des druides un peu avant le premier siècle de l’ère chrétienne, pour embrasser l’Hellénisme, qu’ils commencèrent à délaisser pendant le second siècle. Ces religions et celle des chrétiens se trouvaient encore dans les Gaules avec le paganisme du Nord, apporté par les Barbares.

Les Visigoths avaient oublié leurs dieux et embrassé l’arianisme : cet exemple fut suivi par les Bourguignons. Le clergé gaulois n’était pas arien ; il détestait donc les Visigoths et les Bourguignons, comme Barbares et comme hérétiques. On trouve là une des causes principales qui préparèrent les succès de Clovis.

À cette époque, les nations nomades étaient victorieuses dans l’Asie et dans l’Europe ; et si l’on reporte sa pensée sur les siècles dont nous venons de décrire les événemens politiques et militaires, on verra que cette histoire, depuis les incursions de Bellovèse jusqu’à celles de Clovis, n’est autre chose que le combat des nomades contre les peuples agricoles. Ce combat, qui dura tant de siècles, présente une des grandes époques de l’histoire du genre humain.

Nous avons observé qu’on pouvait le considérer comme divisé en deux classes : l’une de nomades errans, entre le 40e et le 60e degré de latitude ; l’autre d’agricoles fixés entre le 40e et le 10e. Nous avons dit qu’au delà du 60e degré au nord, il n’existe que des peuples de chasseurs ou d’icthiophages, tels que les Lapons et les Saimoïèdes ; et qu’au midi, par delà le 10e degré, on ne trouve que des peuplades de Nègres ou de Bédouins. Enfin, nous ne devons reconnaître de véritable nation que dans les cinquante degrés de latitude, disputés par les nomades et les agricoles.

Ces deux grandes classes, si différentes d’esprit, de mœurs, formaient un contraste frappant depuis les mers de la Corée jusqu’à l’Océan Germanique. Elles se faisaient la guerre, les nomades entreprenant d’envahir les terres des agricoles, et de passer dans des climats plus doux ; les agricoles défendant leurs richesses, leurs villes, leur sol natal, contre les incursions de ces Barbares. On ignore depuis combien de siècles durait ce combat, lorsque le sénat de Rome forma le dessein d’interdire les régions du Midi aux invasions des peuplades septentrionales dont il avait éprouvé la fureur.

Cette volonté de Rome, fermant d’abord l’entrée de l’Italie, coupant les chemins de la Grèce, et bientôt après repoussant les Barbares de la Gaule, offre un tableau superbe ; il s’embellit et s’agrandit encore, quand on voit les Romains, avec leurs légions, tracer une barrière en Europe et dans l’Asie, depuis le bord occidental de la mer Caspienne jusqu’à l’Océan Germanique, et même en Calédonie, et garder cette barrière intacte pendant quatre cents ans.

Un autre tableau non moins beau, non moins digne de l’homme d’état et de l’homme de guerre qui observent le caractère, l’instinct des nations, et les ressources que le génie peut opposer aux torrens du Nord pour en préserver le Midi ; un autre tableau, dis-je, non moins admirable, c’est celui que nous offrent les Chinois qui tiennent en Asie, à l’égard des nomades tartares, la même conduite à peu près que les Romains en Europe, envers les hordes de la Germanie.

Les Chinois chassèrent les Hiong-nou loin de leurs campagnes, subjuguèrent les rois de la petite Bulgarie, et plantèrent leurs drapeaux au bord oriental de la mer Caspienne. Il y eut alors une barrière étendue au travers des déserts, depuis les mers du Japon jusqu’aux îles Britanniques, barrière qui fermait les contrées cultivées du Midi aux Barbares errans du Septentrion.

Les deux vastes empires de Rome et de la Chine, inconnus l’un à l’autre, mus par les même craintes, développèrent une égale politique, employèrent des moyens semblables, et obtinrent pareillement des succès, à peu près dans le même temps.

Ils défrichèrent les terres qu’ils purent cultiver, tentèrent tous les moyens pour engager les nomades à tirer leur subsistance du sol, et fermèrent aussi leur empire. Les Chinois n’ayant point pour bornes un fleuve tel que le Danube, une mer comme l’Euxin, furent obligés de construire cette muraille célèbre par son immense étendue : c’était pour eux un désavantage, en comparaison de la défense naturelle des Romains.

La Méditerranée, l’Euxin, le Danube, portaient facilement des vaisseaux et des troupes d’un bout à l’autre de l’empire, lorsque les Chinois trouvaient des difficultés presque insurmontables au travers des déserts de sables ou de glaces. Il est évident que repousser les sauvages du Nord, et les instruire dans l’art de cultiver la terre, fut un dessein formel de la part de l’un et de l’autre peuple. Mais, le terrain aride et sablonneux qui entoure la Chine se présentait indéfrichable, tandis que les champs humides de la Germanie ne se refusèrent pas toujours au soc de la charrue.

Les Barbares errèrent en frémissant pendant plusieurs siècles autour de ces barrières ; ils parvinrent à les renverser aussitôt que les troubles intérieurs élevés dans les deux empires empêchèrent de les défendre. Ainsi, l’Océan rompt ses digues, quand le bois qui les forme a perdu sa vigueur.

Alors le combat recommença plus terrible, et les nomades triomphèrent à leur tour. Peut-être auraient-ils forcé les nations cultivatrices de renoncer à leurs instrumens aratoires, pour prendre la vie ambulante, si les chefs apprivoisés par les arts des vaincus, n’avaient recherché les douceurs d’une existence moins vagabonde.

À peine vainqueurs des agricoles, ces peuples tournèrent leurs armes contre eux-mêmes. Ce combat était bien loin de cesser, quand la horde de Clovis le reconnut pour chef. Il n’eut à vaincre que des Barbares ; mais ses succès appartiennent à l’histoire des Français.

C’est là qu’on doit voir comment les Francs, composés de hordes ambulantes, s’attachèrent au sol, eurent d’abord un pays, et ensuite une patrie ; de quels peuples ils triomphèrent ; par quels moyens ils purent contraindre les peuplades de la Germanie à pratiquer l’agriculture ; comment enfin ils jetèrent dans ces contrées le fondement de plus de villes que les Romains n’en élevèrent au bord du Rhin, du Danube et du Mein.

Le christianisme avait concouru à détruire l’empire de Rome, en y introduisant des mœurs et des opinions moins saines que celles de l’antiquité. Il améliora le sort des Germains par des usages et des idées supérieurs à ceux de leurs ancêtres. Les nomades de la Germanie prirent presque en même temps la charrue et la croix.

Ce que les Romains avaient tant désiré s’accomplissait enfin, mais par d’autres motifs. Cependant l’instinct secret qui fait peser les nations du Nord sur celles du Midi, et qui entraîne leurs habitans comme leurs armées, ne cessa point d’agir. Il se manifesta différemment.

Bourguignons, Alains, Vandales, Visigoths, toutes ces nations viennent se confondre, et l’on voit se former au milieu de tant de mœurs disparates, un peuple différent de ceux qui ont passé sous nos yeux ; race mêlée de la race indigène, de celle des Romains, des Grecs, des habitans du Nord, de la Germanie, et même de la Tartarie ; peuple dans lequel, après quinze siècles, on retrouve encore des contrastes nés de cette fusion : l’inquiétude des Barbares, la violence et la force des septentrionaux, la sagacité et l’industrie de l’habitude du Midi, et tous ces traits primitifs des Gaulois, qui sont tels que César nous les a dépeints.

C’est de ce mélange que se compose le caractère variable, flexible, ardent, belliqueux dont est doué ce peuple, et qui en fait la nation la plus active, la plus entreprenante, la plus audacieuse de l’Europe ; la plus capable d’embrasser à la fois une immense quantité d’objets, pour les abandonner souvent avec la même légèreté qu’elle en apporte à vouloir les soumettre.




----

  1. Voyez l’Atlas.
  2. Voyez l’Atlas.