100%.png

Bibliothèque historique et militaire/Histoire générale/Livre IX

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Histoire générale
Traduction par Vincent Thuillier.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAsselin (Volume 2p. 679-703).
FRAGMENS
DU

LIVRE NEUVIÈME.


I.


De toutes les manières d’écrire l’histoire, la plus utile est celle de raconter les faits.


Tels sont les faits les plus éclatans qui sont arrivés dans l’olympiade que nous avons marquée, et dans cette espace de quatre ans, que nous disent devoir être pris pour une olympiade. Ces faits seront le sujet et la matière des deux livres suivans.

Je sens bien que ma manière d’écrire l’histoire a quelque chose de désagréable, et que l’uniformité que l’on y trouve fait qu’elle ne sera du goût que d’une seule espèce de lecteurs. Tout les autres historiens, au moins la plupart, en traitant toutes les parties de l’histoire, engagent un grand nombre de personnes à lire leurs ouvrages. Tel par exemple, qui ne cherche dans la lecture qu’un amusement, lit avec plaisir la généalogie des dieux et des héros. Le savant, qui veut approfondir, se plaît à considérer les établissemens des colonies, les fondations des villes, les liaisons des peuples entre eux, comme Éphore les a décrites, et le politique s’attache aux actions des peuples, des villes et des gouvernemens. Or, comme nous nous sommes borné au récit de cette dernière classe de faits, et que nous en avons fait tout le sujet de notre ouvrage, il ne peut être du goût que des lecteurs érudits ; la plupart des autres n’y trouveront aucun attrait. Nous avons dit ailleurs, pourquoi, négligeant les autres parties de l’histoire, nous nous étions borné aux faits ; mais il ne sera pas mauvais de le répéter de peur qu’on ne l’ait oublié. Comme on trouve dans beaucoup d’écrivains qui nous ont précédés ces vieilles généalogies, ces histoires de colonies antiques, ces liaisons des peuples entre eux, ces fondations des villes, un historien qui traite ce sujet-là, s’expose à deux inconvéniens considérables ; car, il faut ou qu’il se fasse honneur du travail d’autrui, ce qui est une vanité honteuse, ou, s’il ne veut pas s’attribuer ce qui ne lui appartient pas, qu’il travaille en vain, puisque, de son aveu, il ne s’occupe à écrire que des choses que ceux qui l’ont précédé ont éclaircies et transmises à la postérité. C’est pour cette raison et beaucoup d’autres, que je n’ai pas jugé à propos d’entrer dans ces détails. J’ai préféré les faits pour deux raisons : la première, parce que, comme les faits sont toujours nouveaux, la narration est toujours nouvelle ; car, pour raconter ce qui s’est fait dans un temps, on n’a que faire de rapporter ce qui s’est passé auparavant dans un autre. L’autre raison, c’est parce que cette manière d’écrire l’histoire, n’a pas seulement toujours été, mais, est surtout de nos jours, la plus utile de toutes. En effet, nous sommes dans un siècle où les sciences et les arts ont fait de si grands progrès, que ceux qui les aiment, en quelque circonstance qu’ils se trouvent, peuvent en tirer des règles de conduite. C’est pourquoi, songeant moins au plaisir qu’à l’utilité des lecteurs, nous n’avons rien voulu mettre dans notre histoire que des faits. Si j’ai bien ou mal fait, j’en laisse le jugement à ceux qui la liront avec attention. (Dom Thuillier.)


II.


Siége de Capoue par les Romains après la bataille de Cannes. — Annibal s’efforce en vain de le faire lever, et s’avance vers Rome. — Comparaison d’Épaminondas avec Annibal, et des Lacédémoniens avec les Romains.


Annibal, ayant enveloppé le retranchement d’Appius, fit d’abord faire des escarmouches, et harceler les Romains, pour les attirer au combat. Appius, ne donnant pas dans le piége, son camp eut à soutenir une espèce de siége, la cavalerie ennemie fondant par compagnies sur ses retranchemens, et y lançant à grands cris une grêle de traits, en même temps que l’infanterie s’élançait aussi par bataillons et cherchait à renverser les palissades. Mais rien de tout cela ne fut capable d’ébranler les Romains, ni de leur faire abandonner leur entreprise. Les troupes légères repoussèrent ceux qui approchaient du retranchement, et les soldats pesamment armés, garantis des traits par leurs armures, gardèrent tranquillement leurs rangs sous leurs enseignes.

Le général carthaginois, désolé de ne pouvoir ni entrer dans la ville, ni en faire lever le siége, tint conseil sur ce qu’il y avait à faire. Pour moi, je ne suis pas surpris que ce siége ait donné de l’embarras à Annibal, il en donne même à ceux qui en lisent l’histoire ; car, n’est-il pas étonnant que les Romains, qui avaient été tant de fois défaits par les Carthaginois, au point de n’oser plus les affronter en bataille rangée, ne cèdent point et ne quittent pas la plaine ? Comment se peut-il faire que ces troupes, qui autrefois suivaient le pied des montagnes, et se tenaient toujours sur les flancs de l’ennemi, s’exposent maintenant en plaine, et attaquent la place de l’Italie, la plus illustre et la plus forte, quoiqu’elles soient entourées de ces ennemis, qu’elles craignaient auparavant de regarder en face ? Enfin, comment a-t-il pu arriver, que les Carthaginois, après tant de victoires, aient été par la suite, accablés d’autant de maux que les vaincus ?

La raison de la conduite des uns et des autres, n’est pas, ce me semble, difficile à découvrir. Comme les Romains s’étaient aperçus qu’Annibal devait toutes ses victoires à sa cavalerie ; quand ils avaient été battus, ils faisaient harceler ce général par les légions, qu’ils ne conduisaient que par le pied des montagnes, parce que là, elles n’avaient rien à souffrir de la cavalerie des Carthaginois. Les uns et les autres devaient aussi se conduire au siége de Capoue comme ils ont fait. Les Romains n’avaient garde de sortir du camp pour combattre la cavalerie ennemie : s’ils restèrent dans leur camp, ce fut pour être à l’abri de cette cavalerie formidable à laquelle ils ne pouvaient résister dans les batailles. D’un autre côté, quoique les Carthaginois n’eussent pas, sans leur cavalerie, la hardiesse d’attaquer le retranchement et le fossé des Romains, dont l’infanterie ne cédait point à la leur, ils eurent néanmoins de grandes raisons pour ne pas rester long-temps avec elle dans le même camp ; car, premièrement, les Romains, pour les en chasser, avaient porté le ravage dans les environs. De plus, il n’était pas possible de faire apporter de loin du foin ou des orges, pour un si grand nombre de chevaux et de bêtes de charge ; et outre cela, ils étaient dans une frayeur continuelle qu’il ne vînt de nouvelles troupes au secours des Romains, et que ces troupes campant encore auprès d’eux d’un autre côté, ne leur coupassent entièrement les vivres. Annibal, jugeant sur ces raisons qu’il tenterait vainement de faire lever le siége par force, eut recours à un autre expédient, qui était de couvrir sa marche, et de se montrer subitement dans le voisinage de Rome, dans la pensée que, jetant ainsi l’épouvante parmi les habitans, il ferait peut-être une tentative utile sur la ville, ou que du moins, par cette feinte il obligerait Appius, ou à se retirer de devant Capoue pour accourir au secours de sa patrie, ou à partager son armée ; auquel cas, il lui serait aisé de battre et ceux qui viendraient au secours, et ceux qui seraient restés au siége. Dans son dessein il pensa à faire tenir sûrement une lettre aux assiégés, pour les avertir de ce qu’il projetait ; car il craignait fort que sa retraite ne leur fît croire qu’il n’y avait plus pour eux d’espérance, et ne les portât à quitter son parti et à se rendre aux Romains. Pour cela, ayant persuadé à un Africain de se jeter parmi les Romains comme déserteur, et de passer de leur camp dans la ville, le jour d’après qu’il eut levé le camp, il le fit partir avec une lettre qui leur apprenait son dessein, et la raison pour laquelle il s’éloignait, afin qu’ils ne perdissent pas courage.

Quand les nouvelles de ce qui se passait à Capoue vinrent à Rome, et qu’on apprit qu’Annibal campait auprès des Romains et les assiégeait, ce fut une surprise et une terreur extrême ; chacun croyait toucher au jour où cette grande guerre allait se décider. En général comme en particulier ; on ne fut occupé que du soin d’envoyer du secours et des munitions.

Les assiégés ayant connu par la lettre d’Annibal quel était son dessein, et trouvant à propos de tenter encore cette voie, continuèrent à soutenir le siége. Au bout de cinq jours Annibal fait prendre du repos à ses soldats, et, laissant les feux allumés, marche avec si peu de bruit, que personne des ennemis ne savait qu’il fût parti. Il traverse le pays des Samnites à grandes journées, et, sans s’arrêter, faisant toujours reconnaître et prendre par son avant-garde toutes les places qui se rencontraient sur la route. On était encore à Rome dans les premières inquiétudes sur Capoue et sur ce qui s’y faisait, lorsque Annibal, ayant passé l’Arno sans être aperçu, approche de Rome et campe à quarante stades au plus de cette ville. Cette nouvelle jeta Rome dans un trouble et une confusion d’autant plus grands, qu’Annibal ne s’était jamais tant approché, et qu’on ne s’attendait à rien moins. Ce qui augmenta la frayeur fut la pensée qui vint d’abord à l’esprit, qu’il ne pouvait se faire que les ennemis se fussent tant avancés, si auparavant ils n’eussent défait les légions qui étaient à Capoue. Aussitôt les hommes montent sur les murailles, et se hâtent de s’emparer hors de la ville des postes avantageux. Les femmes courent aux temples, font des vœux aux dieux, balaient de leurs cheveux le pavé des autels ; car telle est leur coutume lorsque la patrie est menacée de quelque grand péril.

Annibal avait déjà fortifié son camp, et devait le lendemain donner le premier assaut à la ville ; mais il arriva par hasard une chose singulière qui fut le salut de Rome. Il y avait déjà quelque temps que Cnéius Fulvius et P. Sulpicius avaient levé une légion, et c’était ce jour-là même que les soldats s’étaient obligés par serment à venir à Rome en armes, et actuellement ils en levaient encore une autre dont ils éprouvaient les soldats. De sorte que par le plus grand bonheur du monde il se rencontra ce jour-là à Rome une grande quantité de troupes. Les consuls se mirent à leur tête, et allèrent camper hors de la ville. Cela refroidit beaucoup la résolution d’Annibal, qui avait quelque espérance d’emporter la ville d’emblée. Mais quand il vit les ennemis rangés devant lui en bataille, et qu’un prisonnier l’eût informé des précautions que les Romains avaient prises, il ne pensa plus à prendre Rome : il voltigea seulement de côté et d’autre ; il ravagea le pays et réduisit en cendres les édifices. Il fit dans les commencemens un butin prodigieux ; cela ne doit pas surprendre, il était venu pour butiner, dans un pays où personne ne croyait que l’ennemi dût jamais venir.

Cependant les consuls ayant eu assez de résolution pour camper à dix stades des Carthaginois, Annibal qui se voyait un grand butin, et qui d’ailleurs ne pouvait plus espérer d’entrer de force dans Rome, décampa un matin et se mit en marche. La plus forte raison qu’il en eût, c’est la supputation qu’il avait faite des jours après lesquels il espérait qu’Appius, informé du péril où était Rome, ou lèverait le siége pour venir au secours de cette ville, ou ne laissant que quelques troupes au siége, viendrait avec la plus grande partie de son armée : deux partis, dont l’un ou l’autre devait être favorable aux Carthaginois.

Au passage de la rivière, Publius lui donna bien de l’embarras ; car, ayant fait rompre les ponts, il l’obligea à la passer à gué, et donna vigoureusement sur ses troupes. Il ne put cependant pas engager une grande action, à cause de la nombreuse cavalerie qu’avait Annibal, et de la facilité qu’ont les Numides à combattre dans toutes sortes de terrains ; mais du moins les Romains, emportèrent une bonne partie du butin, et firent trois cents prisonniers. Ils se retirèrent ensuite dans leur camp. Après cela, pensant que c’était par crainte qu’Annibal faisait retraite, ils se mirent à la suivre par le pied des montagnes.

D’abord ce général, ne perdant point de vue son premier projet, marchait à grandes journées ; mais après cinq jours de marche, sur l’avis qu’il reçut qu’Appius n’avait pas quitté le siége, il fit faire halte, pour donner aux traînards le temps de rejoindre, et pendant la nuit il se jette sur le camp des Romains, en tue un grand nombre et chasse le reste hors du camp. Le jour venu, voyant que les Romains s’étaient retirés sur une hauteur très-forte, il ne crut pas pouvoir venir à bout de les en chasser ; mais, prenant sa marche par la Daunie et traversant le pays des Bruttiens, il s’avança si près de Rheggio, sans avoir été découvert, que peu s’en fallut qu’il ne se rendit maître de la ville. Il prit au moins tous ceux qui se trouvèrent dans la campagne, et entre autres un grand nombre de citoyens de Rheggio.

Peut-on voir ici sans étonnement avec quel courage et quelle émulation les Romains et les Carthaginois se faisaient la guerre ? On lit un fait à peu près semblable dans l’histoire d’Épaminondas, et que tout le monde admire. Ce général des Thébains étant arrivé avec ses alliés à Tégée, et voyant les Lacédémoniens assemblés dans Mantinée avec leurs alliés, comme pour leur livrer bataille, donna ordre à ses troupes de prendre leur repas de bonne heure, et s’ébranla au commencement de la nuit, comme s’il eût eu dessein de s’emparer des postes avantageux et d’offrir le combat. Toute l’armée le croyait ainsi, lorsqu’il fit marcher droit à Lacédémone, et avec une si prodigieuse diligence, qu’il y était arrivé à la troisième heure de la nuit. N’y trouvant personne qui défendît la ville, il entra d’emblée jusqu’au forum, et se rendit maître de toute la partie de la ville qui est le long de la rivière. Par hasard un déserteur arrive cette nuit-là même à Mantinée, et apprend au roi Agésilas ce qui se passait. On court à Lacédémone, et on y arrive dans le temps même que la ville était emportée. Épaminondas, déchu de son espérance, fait prendre le repas à ses troupes sur le bord de l’Eurotas, leur donne quelque repos et retourne par le même chemin, jugeant que les Lacédémoniens étaient tous accourus pour secourir leur patrie, et qu’ils avaient laissé Mantinée sans secours. Cela n’avait pas manqué. C’est pourquoi il encourage les Thébains, il marche en grande diligence toute la nuit, et paraît au milieu du jour devant Mantinée, où il n’y avait personne pour lui en défendre l’entrée. Mais les Athéniens voulant partager cette guerre contre les Thébains, se présentèrent comme alliés des Lacédémoniens : l’avant-garde des Thébains touchait déjà au temple de Neptune, qui n’est qu’à sept stades de la ville, lorsqu’on vit paraître les Athéniens sur la montagne qui commande Mantinée, comme s’ils fussent venus exprès. Ce ne fut qu’alors que ceux qui étaient restés dans la ville, à la vue de ce secours, osèrent enfin monter sur la muraille et empêcher les Thébains d’en approcher. Ainsi les historiens ont raison de se plaindre du malheur qui a traversé ses exploits, et de dire qu’Épaminondas a fait tout ce qu’un grand capitaine devait faire pour vaincre ses ennemis, mais qu’il a été lui-même vaincu par la fortune.

Il est arrivé quelque chose de pareil à Annibal. Car quand on voit que ce général tâche d’abord de faire lever le siége en affaiblissant les Romains par de petits combats ; que, ce moyen ne réussissant pas, il va attaquer Rome même ; que, le hasard faisant encore manquer ce projet, il fait retourner une partie de son armée et reste, lui, comme en sentinelle pour être prêt au premier mouvement que feront les assiégeans ; qu’enfin il n’abandonne pas son entreprise sans battre les Romains et sans s’être presque rendu maître de Rheggio ; qui n’admirera dans tout cela la conduite de ce grand général ?

Mais les Romains se conduisirent beaucoup mieux dans cette affaire que les Lacédémoniens dans la leur. Ceux-ci, en désordre à la première nouvelle, pour sauver Lacédémone, abandonnent, autant qu’il était en eux, Mantinée, en proie à leurs ennemis. Ceux-là, au contraire, gardent leur patrie sans lever le siége, sans être ébranlés dans leur première résolution, sans cesser de presser les assiégés.

Au reste, on ne doit pas prendre ceci pour un éloge des Romains et des Carthaginois ; je leur ai déjà rendu plus d’une fois la justice qu’ils méritent. Je n’ai eu en vue que ceux qui, chez ces deux peuples, sont à la tête des affaires, et qui, dans la suite, doivent être employés pour le bien de leur république, afin que, se rappelant et se remettant sous les yeux ce que je viens de dire, ils s’étudient à imiter ces grands modèles. Qu’ils se persuadent que, quoique certaines actions paraissent hardies et dangereuses, cette hardiesse cependant n’expose à aucun risque, et ne mérite que des louanges et des applaudissemens, et que soit qu’on réussisse ou qu’on ne réussisse pas, on s’acquiert une gloire immortelle, pourvu que ce que l’on fait soit fait avec jugement et avec prudence. (Dom Thuillier.)


III.


Si les Romains ont eu raison, et s’il était de leur intérêt de transporter dans leur patrie les richesses et les ornemens des villes conquises.


Syracuse ne doit pas sa beauté à des ornemens apportés du dehors, mais à la vertu de ses habitans. (In cod. Urbin.) Schweigh.


Les Romains résolurent donc de transporter dans leur patrie les ornemens dont nous avons parlé, et de n’en rien laisser dans les villes qu’ils avaient soumises à leur domination. Savoir maintenant s’ils ont eu raison, et s’il était de leur intérêt d’en agir ainsi, ce serait le sujet d’une longue discussion. Il y a plus de raison de croire qu’ils ont eu et qu’ils ont encore tort de le faire aujourd’hui. Si c’était en dépouillant ainsi les villes qu’ils eussent commencé à illustrer leur patrie, il est clair qu’ils auraient bien fait d’y transporter ce qui en avait augmenté la puissance et la gloire. Mais si c’est par une manière de vie très-simple et par un éloignement infini du luxe et de la magnificence qu’ils se sont soumis les peuples chez qui il se trouvait le plus de ces ornemens et les plus beaux, il faut reconnaître qu’ils ont fait une grande faute de les enlever ; car quitter les mœurs auxquelles on doit ses victoires pour prendre celles des vaincus, et se charger, en les prenant, de l’envie qui accompagne toujours ces brillans dehors d’une grande fortune, ce qui est la chose du monde que les puissances doivent craindre le plus, c’est assurément une conduite qui ne se peut excuser. Loin de faire des vœux pour la prospérité de gens qui ont envahi des richesses étrangères auxquelles on porte envie, on a compassion de ceux qui en ont été d’abord dépouillés ; et quand le bonheur prend de nouveaux accroissemens, qu’il attire à lui tout ce que les autres possédaient, et qu’il étale ces richesses aux yeux de ceux qui en ont été privés, de là au lieu d’un mal il en arrive deux ; car ce n’est plus des maux d’autrui que ces spectateurs ont compassion, c’est d’eux-mêmes, lorsqu’ils se rappellent leurs propres malheurs. Et alors non-seulement l’envie, mais encore la colère les transporte contre ceux que la fortune a élevés sur leurs ruines ; car l’on ne peut guère se souvenir de ses anciennes calamités sans en haïr les auteurs. Si les Romains n’eussent amassé dans leurs conquêtes que de l’or et de l’argent, ils ne seraient pas à blâmer. Pour parvenir à l’empire universel, il fallait nécessairement ôter ces ressources aux peuples que l’on voulait vaincre et se les approprier. Mais pour toutes les autres richesses il leur serait plus glorieux de les laisser où elles étaient, avec l’envie qu’elles attirent, et de mettre la gloire de leur patrie non dans l’abondance et la beauté des tableaux et des statues, mais dans la gravité des mœurs et la noblesse des sentimens. Au reste, je souhaite que les conquérans à venir apprennent par ces réflexions à ne pas dépouiller les villes qu’ils se soumettent, et à ne pas faire des calamités d’autrui l’ornement de leur patrie. (Dom Thuillier.)


IV.


Affaires d’Espagne.


Les chefs des Carthaginois, après avoir triomphé de leurs ennemis, ne purent triompher d’eux-mêmes. Pendant qu’on les croyait en guerre avec les Romains, ils se faisaient la guerre les uns aux autres. Carthage était désolée par des séditions causées par l’ambition et l’avarice innées aux Carthaginois. Asdrubal, fils de Giscon, abusa de sa puissance au point d’exiger une forte somme d’argent d’Indibilis, le plus fidèle allié qu’eussent les Carthaginois, qui, pour servir leur cause, s’était laissé chasser de son trône, où ils le rétablirent par reconnaissance. Ce prince, comptant que la république, en cette occasion, aurait égard à son ancien attachement pour elle, ne se mit pas en peine d’exécuter l’ordre d’Asdrubal ; mais celui-ci, pour se venger, inventa une calomnie atroce contre lui, et le força à donner ses filles en ôtages. (Excerpta Valesian.) Schweigh.


V.


Connaissances nécessaires à un général d’armée.


Tout ce qui concerne la guerre ne doit s’entreprendre qu’après beaucoup de réflexions. On peut y réussir dans tous ses projets, lorsqu’on se conduit avec prudence. Il y a deux sortes d’actions militaires : les unes se font à découvert et par la force, les autres par ruse et selon l’occasion. Celles-ci sont en beaucoup plus grand nombre que les autres ; il ne faut que lire l’histoire pour s’en convaincre. De celles qui se sont faites par occasion, on en trouve beaucoup plus qui ont été manquées que de celles qui ont eu un heureux succès. Il est aisé d’en juger par les événemens. On conviendra encore que la plupart des fautes arrivent par l’ignorance ou la négligence des chefs. Voyons de quelle manière on doit se conduire dans les opérations militaires.

Ce qui se fait à la guerre sans but et sans dessein ne mérite pas le nom d’opérations ; ce sont plutôt des accidens et des hasards, choses dont nous ne parlerons point, parce qu’elles ne sont fondées sur aucune raison solide. Il ne s’agit ici que des actions entreprises avec dessein.

Toute opération demande un temps fixe et déterminé pour la commencer, un certain espace de temps pour l’exécuter, un lieu, du secret, des signaux marqués, des personnes par qui et avec qui elle se fasse, et une manière de la faire. Quiconque aura bien rencontré dans toutes ces choses, ne manquera pas de réussir, mais l’omission d’une seule est capable de faire échouer tout le projet ; car tel est le sort des entreprises, une bagatelle, un rien peut les faire manquer, et toutes les mesures ensemble suffisent à peine pour leur donner un heureux succès. C’est ce qui doit engager les chefs à ne rien négliger dans ces sortes d’occasions.

La première et la principale de toutes les précautions, c’est le secret. Que jamais ni la joie de quelque bon succès inespéré, ni la crainte, ni la familiarité, ni l’affection, ne vous porte à vous ouvrir de votre dessein à des gens qui n’y doivent point avoir part ; que ceux-là seuls en soient instruits, sans lesquels il n’est pas possible de l’exécuter. Encore ne faut-il pas le leur communiquer d’abord, mais à mesure que le besoin de chaque chose vous y obligera. Or, l’art du secret ne consiste pas seulement à se taire, il consiste beaucoup plus à cacher ses dispositions intérieures ; car il est arrivé à bien des gens, qu’en gardant le silence ils ont laissé lire tantôt sur leur visage, tantôt dans leurs actions, tout ce qu’ils avaient de secret dans le cœur. Il faut connaître en second lieu les routes de jour et de nuit, et les moyens de les faire tant par terre que par mer. Un troisième et le principal, c’est de connaître les variations du temps par la disposition du ciel, et de savoir les faire servir à ses desseins. Le plan de l’exécution est encore à considérer ; c’est souvent ce plan qui rend possible ce qui paraissait ne l’être pas, et qui fait voir l’impossibilité des choses que l’on croyait faisables. Enfin, on doit faire beaucoup d’attention aux signaux, aux signes donnés par un jet des dés, ou simples ou doubles, aux personnes par lesquelles et avec lesquelles le projet doit être exécuté.

De toutes ces choses, les unes s’apprennent par l’usage et l’expérience, les autres par l’histoire et les enquêtes, et d’autres peuvent être réduites en doctrines et apprises avec méthode. Le meilleur serait donc de bien savoir par soi-même les chemins et l’endroit où l’on doit aller, la situation des lieux, ceux par qui et avec qui l’entreprise doit être exécutée. Si cela ne se peut, il faut du moins s’informer exactement de toutes ces choses, ne point s’en fier au premier venu, et prendre des gages de fidélité de ceux que l’on a choisis pour guides. Mais ces sortes de connaissances, les chefs peuvent les acquérir ou par l’usage, ou par leur propos expérience, ou par l’histoire. Il en est d’autres où l’on a besoin d’étude et d’observations, comme par exemple celles qui se tirent de l’astronomie et de la géométrie. Ce n’est pas qu’il importe beaucoup de posséder en entier l’objet de ces deux sciences, mais il est très-important d’en savoir faire quelque usage. Rien n’est plus utile pour connaître ces différences de temps dont nous avons parlé. Ce qu’elles apprennent de plus nécessaire, c’est la durée des jours et des nuits. Si cette durée était toujours la même, on n’aurait peut-être pas besoin du secours de ces sciences, elle serait connue également de tous ; mais comme il n’y a pas seulement de différence entre le jour et la nuit, et qu’il y en a encore entre un jour et un autre jour, entre une nuit et une autre nuit, il faut nécessairement savoir comment ils croissent ou diminuent. Sans la connaissance de ces changemens, quel moyen de prendre de justes mesures pour une marche de nuit ou de jour ? Comment arriver à temps où l’on se propose d’aller ? On arrivera ou trop tôt ou trop tard. Le premier dans ces seules occasions est beaucoup plus dangereux que l’autre ; car, celui qui vient trop tard en est quitte pour ne rien faire, comme il connaît de loin sa faute, il se retire sans rien craindre ; mais quand on arrive trop tôt et que l’on a été aperçu, outre que l’on manque son entreprise, on court risque d’être entièrement défait. De l’occasion dépendent toutes les actions humaines, mais surtout celles de la guerre. Et pour être à portée de la saisir, il est du devoir d’un général de connaître le solstice d’été et celui d’hiver, les équinoxes et les différens degrés d’accroissement et de diminution que reçoivent les jours et les nuits entre les deux points équinoxiaux. C’est le seul moyen de prendre une mesure de temps proportionnée au chemin que l’on a à faire, ou par terre ou par mer. Il est encore nécessaire de connaître les différentes parties du jour et de la nuit, afin de savoir à quelle heure on doit se lever, à quelle heure on doit marcher ; car, sans avoir bien commencé, il n’est pas possible de finir heureusement.

Les heures du jour se connaissent par l’ombre, par le chemin que fait le soleil, par différens espaces de ce chemin que l’on marque sur la terre. Celles de la nuit ne sont pas aisées à connaître, à moins que, par l’inspection du ciel, on ne sache juger de la disposition des douze signes, ce qui est très-facile pour ceux qui ont étudié la science des phénomènes célestes. En effet, bien que les nuits soient inégales, il n’y en a cependant point où il ne paraisse six des signes du zodiaque sur l’horizon, et par conséquent il faut qu’aux mêmes parties de la nuit il paraisse des parties égales des douze signes. Quand donc on sait quelle partie du zodiaque le soleil occupe pendant le jour, on n’a, lorsqu’il est couché, qu’à couper le cercle en deux parties égales, et alors autant le zodiaque sera élevé sur l’horizon, autant il se sera passé de la nuit. Le nombre et la grandeur des signes étant connus, on connaîtra en même temps les différens temps de la nuit. Pendant les nuits où le temps est couvert, il faut faire attention à la lune. Cet astre est si grand qu’en quelque endroit du ciel qu’il soit, on en aperçoit la lumière. Quelquefois c’est du temps et du lieu de son lever, d’autres fois c’est du temps et du lieu de son coucher que l’on doit conjecturer les différentes heures de la nuit : toutes choses qui supposent que l’on connaît parfaitement toutes les différences qui arrivent au lever de la lune. Au reste cette étude est facile. Elle ne demande pas plus de temps que n’en met la lune pour achever son cours ; et comme il ne faut que des yeux pour examiner son cours, tout le monde en est également capable. C’est donc avec raison, qu’Homère nous représente Ulysse, ce grand capitaine, conjecturant par les astres non-seulement ce qui concerne la navigation, mais encore ce qui se doit faire sur terre ; car on peut prévoir exactement par ce moyen les événemens les plus extraordinaires, et les plus capables de jeter souvent dans de très-grands embarras, comme les inondations, les débordemens de fleuves, les gelées extrêmes, les chutes de neige, les nuées sombres et épaisses, et autres accidens semblables. Si nous manquons de prévoir les choses mêmes qui peuvent être prévues, ne serons-nous pas coupables des mauvais succès de la plupart de nos entreprises ? C’est pourquoi rien de ce que nous venons de remarquer ne doit être négligé, de peur de tomber dans les fautes où tant d’autres sont tombés. Citons-en quelques-unes pour servir d’exemples.

Aratus général des Achéens, ayant formé le dessein de prendre par surprise la ville de Cynèthe, convint avec ceux des citoyens qui étaient d’intelligence avec lui, qu’un certain jour il viendrait pendant la nuit près du fleuve Cynèthe qui descend de la ville, et resterait là pendant quelque temps avec son armée ; qu’au dedans de la ville les conjurés prendraient leur temps vers le milieu du jour pour faire sortir sans bruit un des leurs en manteau. Celui-ci devait avertir Aratus d’approcher plus près, et de se poster sur un certain tombeau qui lui avait été désigné en face de la ville. Les autres devaient se jeter en même temps sur les chefs, qui étaient pour l’ordinaire de garde à la porte, et qui alors faisaient leur méridienne ; après quoi Aratus sortirait promptement de son embuscade et viendrait à la porte. Toutes ces mesures prises, dès qu’il fut temps, Aratus vient, se cache le long du fleuve et attend le signal. Pendant ce temps-là un Cynéthéen, qui avait de ces moutons qui paissent autour des villes, ayant quelque chose à dire à son berger, sortit de la porte en manteau vers la cinquième heure du jour, et monta sur le tombeau pour chercher des yeux son berger. Aratus croyant que c’était le signal, court vite à la porte ; mais la garde la ferma promptement, parce qu’il ne s’était encore rien fait dans la ville. Par là, les Achéens non-seulement manquèrent leur entreprise, mais encore furent cause de la perte de ceux qui agissaient de concert avec eux ; car ayant été convaincus de trahison ils furent sur-le-champ mis à mort. Telle fut la cause de ce malheur, sinon qu’Aratus étant encore jeune et ne sachant ce que c’était que des doubles signaux, se contenta d’un simple signal. Tant il faut peu de chose dans les expéditions militaires pour les faire échouer ou réussir !

Cléomène, roi de Lacédémone, s’était de même proposé de surprendre Mégalopolis. Il était convenu avec quelques gardes de la muraille d’approcher pendant la nuit d’un endroit qu’on appelle la Caverne, et il avait choisi pour cela la troisième veille, temps auquel ces soldats devaient monter la garde. Mais n’ayant pas fait attention qu’au lever des Pléiades les nuits sont fort courtes, il ne partit de Lacédémone que vers le coucher du soleil. Il eut donc beau se presser, il était grand jour quand il arriva. Il ne laissa pas que de faire des efforts pour entrer ; mais il paya cher sa témérité et son imprudence, car il fut repoussé honteusement avec perte d’un grand nombre des siens, et courut risque de tout perdre ; au lieu que s’il eût bien pris son temps, les conjurés s’étant rendus maîtres des portes, il serait certainement entré dans la ville.

Nous avons déjà vu ce qui était arrivé à Philippe devant Mélitée. Ce prince malgré les intelligences qu’il avait dans cette ville, manqua son coup par deux fautes qu’il fit : la première d’avoir apporté des échelles plus courtes qu’il ne fallait ; la seconde, de ne point s’être présenté à temps. Au lieu de venir au milieu de la nuit, pendant que tout devait être enseveli dans un profond sommeil, comme il était convenu, il part de Larisse avant le temps qu’il devait se mettre en marche, et arrive dans le pays des Mélitéens ; et comme il ne pouvait rester là de peur qu’on n’apprit dans la ville qu’il y était, ni se retirer sans être aperçu, il fallut malgré sa volonté, qu’il allât toujours en avant. Il arriva devant la ville, mais tout le monde y était alors éveillé. Ses échelles n’étant point proportionnées à la hauteur des murailles, l’escalade ne servit de rien. Il ne put pas non plus entrer par la porte, parce que ce n’était pas le temps d’agir pour ceux qui au dedans s’entendaient avec lui. D’un autre côté, les habitans irrités fondirent sur lui, et taillèrent en pièces une bonne partie de ses troupes. Il se retira enfin avec la honte de n’avoir rien fait, en apprenant par là aux Mélitéens, comme aux autres peuples, à se défier de lui et à se tenir sur leurs gardes.

Nicias, général des Athéniens, avait fort bien pris son temps pendant la nuit pour faire revenir son armée saine et sauve de devant Syracuse, et s’était retiré dans un lieu sûr d’où il ne pouvait être découvert par les ennemis. Mais, la lune s’étant alors éclipsée, une vaine superstition lui fit craindre que cela ne fût le présage de quelque malheur. Il suspendit sa marche. La nuit suivante il voulut la continuer, mais les ennemis, l’ayant aperçu, vinrent fondre sur lui, et l’armée et les chefs furent obligés de se rendre aux Syracusains. Cependant s’il eût seulement consulté des gens éclairés sur cette éclipse, il n’en fallait pas davantage, je ne dis pas pour ne point laisser échapper le temps de poursuivre sa marche, mais pour faire servir même cet événement à son dessein, à cause de l’ignorance des ennemis ; car l’ignorance de ceux avec qui l’on a affaire est pour les hommes habiles le chemin qui conduit le plus sûrement aux heureux succès. C’est là ce qui rend la connaissance de l’astronomie indispensable aux hommes de guerre.

À l’égard de la mesure des échelles, on doit s’y prendre de cette manière. Si quelqu’un de ceux avec qui l’on a intelligence donne la hauteur des murailles, on voit d’abord la proportion que doivent avoir les échelles ; car, par exemple, si la muraille a dix pieds de hauteur, il en faudra au moins douze aux échelles. Pour proportionner la distance où le pied des échelles doit être de la muraille, avec le nombre de ceux qui doivent y monter, il faut prendre la moitié de la largeur des échelles. À plus de distance, elles se casseront sous le nombre de ceux qui feront l’escalade, et si on les pose plus droites, on n’y pourra monter sans s’exposer au danger de tomber. Si la muraille est inaccessible, et qu’on ne puisse la mesurer, on prendra de loin la hauteur de quelque chose que ce soit qui sera élevé perpendiculairement sur un terrain plat. La manière de le faire est aisée, pour peu qu’on se soit appliqué aux mathématiques. Preuve évidente que, pour réussir dans les expéditions militaires, il est utile de savoir la géométrie, non pas parfaitement, mais du moins autant qu’il faut pour juger des rapports et des proportions.

Ce n’est pas seulement pour les échelles que la géométrie est nécessaire, elle l’est encore pour changer, selon les occurrences, la figure du camp. Par ce moyen on pourra, en prenant quelque figure que ce soit, garder la même proportion entre le camp et ce qui doit être contenu ; ou, en gardant la même figure, augmenter ou diminuer l’aire du camp, eu égard toujours à ceux qui y entrent ou qui en sortent, comme nous avons fait voir dans nos commentaires sur la tactique.

Et je ne crois pas qu’on me sache mauvais gré de demander dans un général quelque connaissance de l’astronomie et de la géométrie. Ajouter des connaissances inutiles au genre de vie que nous professons, uniquement pour en faire parade et pour parler, c’est une curiosité que je ne saurais approuver ; mais je ne puis non plus goûter que, dans les choses nécessaires, on s’en tienne à l’usage et à la pratique, et je conseille fort de remonter plus haut. Il est en effet absurde que ceux qui s’appliquent à la danse et aux instrumens, souffrent qu’on les instruise de la cadence et de la musique, qu’ils s’exercent même à la lutte, parce que cet exercice passe pour contribuer à la perfection des deux autres ; et que des gens qui aspirent au commandement des armées trouvent mauvais qu’on leur inspire quelque teinture des autres arts et des autres sciences. De simples artistes seront-ils donc plus appliqués et plus vifs à se surpasser les uns les autres, que ceux qui se proposent de briller et de se dans la plus belle et la plus auguste des dignités ? il n’y a personne de bon sens qui ne reconnaisse combien cela est peu raisonnable. Mais c’en est assez sur cette matière. (Dom Thuillier.)


Lacédémone double en grandeur de Mégalopolis.


La plupart des hommes, jugeant de la grandeur d’une ville ou d’un camp par sa circonférence, regarde comme une chose incroyable que, quoique Mégalopolis ait de tour cinquante stades, et que Lacédémone n’en ait que quarante-huit, cette dernière ville soit cependant une fois plus grande que l’autre. Si, pour augmenter la difficulté, on leur dit qu’il peut se faire qu’une ville ou un camp de quarante stades de tour, soit une fois plus grand qu’un autre de cent stades, c’est pour eux un paradoxe. La cause de cela est que l’on ne se souvient plus de ce que l’on a appris de géométrie pendant sa jeunesse. Ce qui m’a engagé à parler de ces difficultés, c’est que non-seulement le peuple grossier, mais encore des magistrats et des généraux d’armée, se demandent comment il se peut faire que Lacédémone, avec une enceinte de murailles plus petite, puisse être cependant plus étendue que Mégalopolis. On en voit aussi, quelquefois, qui mesurent par la circonférence d’un camp le nombre des troupes qu’il peut contenir. Il y en a qui sont dans une autre erreur : ils prétendent que les villes d’un terrain rompu et inégal ont plus de maisons que celles qui sont bâties sur un terrain plat et uni. Il n’en est pourtant pas ainsi, car les maisons n’y sont point bâties à raison de l’inégalité du terrain, mais à raison de la superficie plate où elles sont dressées en ligne perpendiculaire, et sur laquelle les collines elles-mêmes sont élevées. Ce que je dis est d’une évidence sensible, même pour des enfans. Imaginons-nous un nombre de maisons bâties de telle sorte, sur le penchant d’une colline, qu’elles soient toutes d’une égale hauteur, il est certain que tous les toits feront une superficie égale et parallèle à celle du terrain plat sur lequel est la colline et le fondement de ces maisons. Soit dit en passant en faveur de ceux qui, quoique neufs et ignorans sur cette matière, veulent cependant commander les armées et avoir la conduite des affaires. (Idem.)


VI.


Annibal.


Si l’on demande qui était l’auteur et comme l’âme de toutes les affaires qui se passaient alors à Rome et à Carthage, c’était Annibal. Il faisait tout en Italie par lui-même, et en Espagne par Asdrubal, son frère aîné, et par Magon, le second. Ce furent ces deux capitaines qui défirent en Ibérie les généraux romains. C’est sous ses ordres qu’agirent dans la Sicile, d’abord Hippocrate, et après lui l’Africain Mytton. C’est lui qui souleva l’Illyrie et la Grèce, et qui fit avec Philippe un traité d’alliance pour effrayer les Romains et distraire leurs forces. Tant l’esprit d’un grand homme est capable d’embrasser avec puissance tout ce qu’il entreprend, et d’exécuter avec talent une résolution prise !

Mais, puisque l’état des affaires nous a conduits à parler du caractère d’Annibal, il ne me semble pas hors de propos d’examiner les traits caractéristiques de cet homme, sur qui il y a tant d’avis différens. Les uns le regardent comme cruel au-delà de toute mesure, les autres l’accusent d’avarice. Ce qu’il y a de positif, c’est que la vérité est difficile à reconnaître sur lui comme sur tous ceux qui ont été à la tête des affaires publiques. Les uns prétendent apprécier les hommes par le succès ou par les événemens, les uns faisant éclater leur caractère dans la puissance et au moment de la domination, les autres ne se voilant que dans l’infortune. Cette maxime ne me paraît pas exactement vraie. Il me semble au contraire que les conseils des amis et mille autres circonstances dans lesquelles l’homme se rencontre, l’obligent à dire et à faire beaucoup de choses contre son penchant naturel. Pour nous en convaincre, rappelons ce qui s’est fait avant nous.

Agathocles, tyran de Sicile, a passé pour le plus cruel des hommes pendant qu’il commençait à établir sa domination : quand il la crut suffisamment affermie, il gouverna ses sujets avec tant de douceur et de bonté, que de ce côté-là personne ne s’est fait une plus belle réputation. Cléomène de Sparte d’excellent roi devint un tyran inhumain ; simple particulier dans la suite, ce fut le plus agréable et le plus poli des hommes. Il n’est cependant pas vraisemblable qu’un homme soit naturellement si contraire à lui-même. Il ne faut donc pas chercher ailleurs que dans le changement des affaires, la cause des contradictions qui se remarquent souvent dans le caractère des grands : d’où je conclus qu’au lieu de tirer des situations où l’homme se trouve quelque secours pour le connaître, ces situations ne servent souvent qu’à nous le cacher et à nous en dérober la connaissance.

Ce ne sont pas seulement les chefs, les potentats, les rois, qui, par le conseil de leurs amis, agissent contre leurs inclinations naturelles ; les états mêmes sont sujets à ces sortes de changemens. Sous le gouvernement d’Aristide et de Périclès, presque rien ne s’ordonne à Athènes qui ne soit sage et modéré ; sous Cléon et Charès, quelle différence ! À Lacédémone, pendant que cette république tenait le premier rang dans la Grèce, tout ce qui se faisait par le roi Cléombrote se faisait par le conseil des alliés ; et on vit tout le contraire sous Agésilas : tant le génie des états change avec les chefs ! Rien de plus injuste que Philippe, quand il suit l’avis de Taurion et de Demetrius ; rien de plus pacifique et de plus doux, quand il se conduit d’après ceux d’Aratus et de Chrysogone.

Il est arrivé quelque chose de semblable à Annibal. Il s’est trouvé dans une infinité de circonstances différentes, et la plupart extraordinaires. Autant d’amis qui le suivaient, autant d’esprits différens ; de sorte que ses exploits d’Italie servent peu à nous le faire connaître. Les conjonctures épineuses dans lesquelles il s’est rencontré, il est facile de s’en instruire ; on les verra dans le cours de cette histoire. Pour les conseils qu’il recevait de ses amis, il est bon d’en dire quelque chose ; un seul, entre autres, fera juger du caractère de ces conseillers.

Lorsque Annibal résolut de passer d’Espagne en Italie avec une armée, il se présenta une difficulté qui parut d’abord insurmontable : pendant une si longue route, à travers un nombre infini de Barbares grossiers et féroces, où prendre des vivres et les autres munitions nécessaires ? Cette difficulté se propose plusieurs fois dans le conseil du général. Enfin Annibal, surnommé Monomaque, dit qu’il ne voyait qu’une seule voie pour entrer en Italie. Le général lui ordonne de s’expliquer ; c’est, reprit Monomaque, d’apprendre aux troupes et de les accoutumer à se nourrir de chair humaine. On convint assez que cet expédient levait tous les obstacles ; mais jamais Annibal ne put gagner sui lui ni sur ses autres officiers d’en faire l’essai. C’est ce Monomaque, dit-on, qui est auteur de ce qui s’est fait de cruel en Italie, et dont on charge Annibal. Les circonstances n’en sont pas moins la cause que les conseils.

Il me paraît toutefois avoir été fort avare, et avoir eu parmi ses confident un certain Magon, préfet chez les Bruttiens, fort avare aussi. Je sais cela des Carthaginois mêmes, et les indigènes d’un pays ne connaissent pas seulement, comme dit le proverbe, les vices qui règnent dans leur contrée, mais les habitudes de leurs concitoyens. Je le sais encore plus exactement de Masinissa, qui me citait plusieurs exemples de l’avarice non-seulement des Carthaginois en général, mais encore de celle d’Annibal et de ce Magon en particulier. Il me disait que ces deux hommes avaient commandé ensemble dès le premier temps où ils avaient été capables de porter les armes ; qu’en Espagne et en Italie ils avaient pris plusieurs places, les unes d’assaut, les autres par composition ; mais que jamais ils ne s’étaient trouvés ensemble dans la même action ; que les ennemis n’auraient pas tant pris de soin de les séparer qu’ils en prenaient eux-mêmes, pour ne pas être ensemble à la prise d’une ville, de peur qu’il ne s’élevât quelques dissensions entre eux lorsqu’il faudrait partager la proie et le gain, attendu que leur avidité était égale comme l’était leur rang.

Que les conseils des amis, et encore plus les conjonctures, aient souvent changé Annibal, on l’a déjà vu dans ce que nous avons dit, et on le verra encore dans ce qui nous reste à dire. Dès que les Romains se furent rendus maîtres de Capoue, les autres villes comme en suspens ne cherchèrent plus que l’occasion et des prétextes pour se rendre aux Romains. On conçoit bien quelle dut être alors l’inquiétude d’Annibal : se poster dans un lieu sûr en pays ennemi, et de là garder des villes fort éloignées les unes des autres, pendant qu’il est lui-même environné des légions romaines, cela n’était pas possible ; d’un autre côté s’il eût partagé ses forces, ne pouvant ni rien faire avec ce qu’il s’en serait réservé, ni porter du secours à ce qu’il en aurait détaché, il courait un péril évident de tomber en la puissance de ses ennemis. Il était donc obligé d’abandonner entièrement certaines villes, et d’en évacuer d’autres, de peur que les habitans, changeant de maîtres, n’entraînassent ses soldats dans la même défection. Or, en cette occasion, les traités furent de toute nécessité violés, obligé qu’il était de transporter les citoyens d’une ville dans une autre, et de permettre le pillage de leurs biens. Une telle conduite blessa beaucoup d’intérêts : aussi les uns l’accusèrent-ils d’impiété, les autres de cruauté, parce qu’en effet les soldats, sortant d’une ville et entrant dans une autre, exerçaient des violences et enlevaient tout ce qui leur tombait sous la main. Ils avaient d’autant moins de compassion pour les habitans, qu’ils les regardaient comme devant bientôt se ranger sous la domination des Romains. En considérant donc ce qu’ont pu lui suggérer les conseils de ses amis, et ce qui fut une nécessité des temps et des circonstances, il est difficile de démêler quel était en effet le vrai caractère d’Annibal. On peut dire toutefois que chez les Carthaginois il passait pour avare, et pour un homme cruel chez les Romains. (Vertus et vices.) Dom Thuillier.


VII.


Description de la ville d’Agrigente en Sicile.


Agrigente n’a pas seulement sur la plupart des autres villes les avantages dont j’ai parlé, elle les surpasse encore en force et en beauté. Bâtie à dix-huit stades de la mer, elle peut s’approvisionner de tout par eau avec commodité. La nature et l’art se sont réunis pour la mettre à couvert d’insulte de quelque côté que ce soit ; car ses murailles sont élevées sur un rocher que sa situation naturelle et l’industrie humaine ont rendu fort escarpé. Des fleuves l’environnent tout autour : du côté du midi, celui qui porte le même nom que la ville ; et du côté de l’occident et de l’Afrique, celui qu’on appelle Hypsas. La citadelle est à l’orient d’été, et défendue tout alentour par un abîme inaccessible. On ne peut entrer dans cette forteresse que par un seul endroit du côté de la ville. Sur la cime du rocher sont deux temples, l’un de Minerve et l’autre de Jupiter Atabyrien, comme à Rhodes ; et il était raisonnable qu’étant une colonie de Rhodiens, elle donnât à ce dieu le même nom que ces insulaires. On y voit encore d’autres ornemens, et entre autres des temples et des portiques d’une grande beauté. Le temple de Jupiter Olympien n’est pas à la vérité si orné et si enrichi que ceux de la Grèce, mais pour le dessin et la grandeur il ne le cède à aucun d’eux. (Dom Thuillier.)


Agathirna, ville de Sicile, d’après Polybe. (Stephan. Byz.) Schweigh.


Marius (Valerius Lévinus), leur ayant donné toute garantie de salut, leur persuada de passer en Italie, à la condition de se mettre à la solde des Rhégiens et de ravager le pays de Bruttium, avec le droit de s’approprier tout ce qu’ils pourraient saisir sur les terres de l’ennemi. (Suidas in ἐφ’ᾧ.) Schweigh.


VIII.


Harangue de Chléneas, Étolien, contre les rois de Macédoine.


« Je suis persuadé, citoyens de Lacédémone, qu’il n’y a personne qui ne reconnaisse que, si les Grecs ont perdu leur liberté, ce sont les rois de Macédoine qui en sont la cause : il est aisé de vous le faire voir. Entre ce corps de Grecs qui habitait autrefois la Thrace, et qui était composé de colonies envoyées d’Athènes et de Chalcide, Olynthe était la ville qui avait le plus d’éclat et de puissance. Philippe, l’ayant subjuguée, et ayant intimidé les autres par cet exemple, se rendit maître non-seulement des villes de Thrace, mais encore des Thessaliens. À quelque temps de là, après avoir vaincu les Athéniens en bataille rangée, il usa modérément de sa victoire, non pour leur faire du bien, il en était fort éloigné, mais afin que le bien qu’il leur faisait engageât les autres peuples à se soumettre volontairement à sa domination. Votre propre état était parvenu à un tel degré de puissance qu’il devait, avec le temps, devenir le soutien et l’arbitre des autres républiques de la Grèce. Tout prétexte fut suffisant pour lui déclarer la guerre. Il y vint avec une armée, porta le ravage dans le pays, renversa tous les édifices, partagea le territoire, distribua les villes, donna celle-ci aux Argiens, celle-là aux Tégéates et aux Mégalopolitains, une autre aux Messéniens, ne se souciant pas, pourvu qu’il vous fit tort, que ce fût contre les règles de la justice qu’il fit plaisir aux autres. Alexandre, son successeur, croyant que, tant que subsisterait Thèbes, il resterait à la Grèce quelque espérance de se relever, la renversa, vous savez tous de quelle manière. Il n’est pas besoin que je m’étende sur la conduite qu’ont gardée, à l’égard des Grecs, ceux qui lui ont succédé. Est-il quelqu’un, si peu instruit qu’il soit dans les affaires, qui n’ait entendu parler de l’indignité avec laquelle Antipater traita les Athéniens et les autres peuples après la victoire qu’il remporta sur les Grecs à Lamia ? Il poussa l’insolence et l’injustice jusqu’au point d’établir exprès des gens pour rechercher les exilés, et de les envoyer dans les villes contre ceux qui avaient montré quelque opposition à ses desseins, ou qui avaient fait la moindre offense à la maison royale de Macédoine ; les uns furent enlevés des temples avec violence, les autres furent arrachés des autels et moururent dans les supplices. Ceux qui lui échappèrent par la fuite furent bannis de toute la Grèce ; car il ne leur restait plus de ressource que chez les Étoliens. Qui ne sait les maux que les Grecs ont soufferts de la part de Cassandre, de Demetrius et d’Antigonus Gonatas ? la mémoire en est encore toute récente. De leur temps, on vit mettre des garnisons dans les villes, le gouvernement confié à des tyrans ; nulle ville ne fut exempte du nom odieux de servitude. Mais détournons les yeux de ces persécutions, et revenons aux dernières actions d’Antigonus, de peur que quelques-uns de vous, n’en pénétrant pas la finesse, ne s’imaginent que l’on en doit savoir gré aux Macédoniens. Ce serait être trop simple que de croire que ce fut pour sauver les Achéens qu’Antigonus prit les armes contre vous, ou qu’il eût en vue de mettre les Lacédémoniens en liberté lorsqu’ils souffraient si impatiemment la tyrannie de Cléomène. La crainte et la jalousie ont été les seuls motifs qui l’ont fait agir : la crainte que sa puissance ne fût pas en sûreté si vous établissiez la vôtre dans le Péloponnèse, et la jalousie que lui donnaient les grandes qualités de Cléomène et l’éclat avec lequel la fortune vous favorisait. Il vint donc, non pour apporter du secours aux habitans du Péloponnèse, mais pour ruiner vos espérances et abaisser votre pouvoir. Ainsi vous ne devez pas tant aimer les Macédoniens, parce que, maîtres de votre ville, ils ne l’ont pas mise au pillage, que vous devez les haïr et les regarder comme ennemis, parce qu’ils vous ont déjà plusieurs fois empêché de dominer sur la Grèce, lorsque vous étiez le plus en état de le faire. Je ne vous rappellerai pas les crimes de Philippe : les sacriléges qu’il commit dans les temples de Therme sont un exemple assez sensible de son impiété, et la perfidie avec laquelle il viola le traité fait avec les Messéniens fait voir ce que l’on devait attendre de sa cruauté ; car il n’y eut entre les Grecs que les Étoliens qui osassent prendre, contre Antipater, la défense de ceux qui étaient injustement opprimés ; eux seuls résistèrent à Brennus et à la multitude de Barbares qui, sous sa conduite, faisaient irruption dans la Grèce ; eux seuls prirent les armes pour vous remettre, sur les Grecs, en possession de la suprématie qu’avaient eue vos ancêtres. Mais en voilà assez sur ce sujet ; revenons à notre délibération. Il est, en quelque sorte, nécessaire de prendre des conclusions et des décisions comme si vous deviez faire la guerre ; mais ne croyez pourtant pas que vous ayez une guerre à faire. Loin que les Achéens, après les pertes qu’ils ont faites, soient en état d’infester notre pays, je crois qu’ils auront assez de grâces à rendre aux dieux s’ils peuvent conserver le leur propre, lorsqu’ils se verront attaqués tout à la fois par les Éléens et les Messéniens, vos alliés, et par nous autres Étoliens. D’ailleurs, Philippe rabattra bien de sa fierté lorsque, attaqué par terre par les Étoliens, il le sera encore du côté de la mer par les Romains et le roi Attalus. De ce qui s’est déjà fait il est aisé de conjecturer ce qui se fera dans la suite ; car si, n’ayant pour adversaires que les Étoliens, il n’a pu les réduire, pourra-t-il suffire contre tant d’ennemis joints ensemble ? Toutes ces raisons doivent vous persuader que quand vous ne seriez encore liés par aucun traité, et que vous entameriez pour la première fois cette affaire, il vous serait plus avantageux de vous joindre à nous qu’aux Macédoniens. Mais quand même vous auriez déjà pris votre parti, n’en ai-je pas assez dit pour vous en faire prendre un autre ? car si vous aviez conclu votre alliance avec les Étoliens avant que d’avoir reçu des bienfaits d’Antigonus, peut-être y aurait-il à délibérer si de nouveaux engagemens ne devraient pas l’emporter sur les anciens ? Mais ce n’est qu’après avoir reçu d’Antigonus cette liberté et ce secours qu’il ne cesse de vanter et de vous reprocher, qu’assemblant votre conseil et examinant auquel des deux peuples vous vous joindriez, aux Étoliens ou aux Macédoniens, vous avez préféré les premiers, que vous leur ayez donné des ôtages, que vous en avez reçu, et que vous êtes entrés dans la dernière guerre que nous avions à soutenir contre les Macédoniens. Quel doute peut-il donc encore vous rester ? Toutes les liaisons que vous aviez avec Antigonus et Philippe sont maintenant détruites. Il faut donc que vous montriez que depuis ce temps-là vous avez souffert quelque injustice de la part des Étoliens, ou qu’il vous est venu quelque bienfait de la part des Macédoniens. Ni l’une ni l’autre chose n’étant arrivée, violerez-vous les traités et les sermens, gages les plus certains d’une constante fidélité, pour vous déclarer en faveur d’un peuple dont vous avez justement rejeté l’alliance, lors même qu’il vous était libre de l’accepter ? »

Ainsi parla Chléneas. Chacun regardait cette harangue comme difficile à réfuter, lorsque Lyciscus, ambassadeur les Acarnaniens, se présenta. Il se tut d’abord, voyant qu’on s’entretenait dans l’assemblée de ce qui venait d’être proposé ; mais, dès qu’on eut fait silence, il commença en ces termes :

« Je viens ici, Lacédémoniens, pour défendre les intérêts des Acarnaniens ; mais, ayant part aux mêmes espérances que les Macédoniens, nous croyons que cette ambassade leur est commune avec nous. Comme en guerre la grandeur et l’étendue de leur puissance font que notre sûreté est établie sur leur courage et sur leur valeur, de même, quand il s’agit de délibérer, nous ne séparons pas nos intérêts de leurs droits. Ne soyez donc pas surpris si la plus grande partie de mon discours roule sur Philippe et sur les Macédoniens. Chléneas, à la fin du sien, a formulé tous vos droits par ce peu de paroles : Si, dit-il, depuis que vous avez fait alliance avec les Étoliens, ils vous ont fait quelque tort ou quelque dommage, ou si vous avez reçu quelque bienfait de la part des Macédoniens, il est juste que vous mettiez l’affaire en délibération comme si rien ne s’était passé ; mais s’il n’est rien arrivé de semblable, et que, malgré cela, en alléguant sur Antigonus des faits que vous avez d’abord approuvés, nous nous flattons de vous faire rompre des sermens et des traités, nous sommes les plus insensés des hommes. Oui, si rien de ce qu’a dit Chléneas n’est arrivé, et que les affaires des Grecs soient encore dans le même état qu’elles étaient lorsque vous fîtes alliance avec les Étoliens, j’avoue qu’il n’y a personne de plus insensé que moi, et qu’il ne faut avoir nul égard à ce que je dois dire ; mais si ces affaires ont tourné tout autrement, comme j’espère le démontrer dans la suite de ce discours, je suis persuadé que je passerai à vos yeux pour connaître autant vos intérêts que Chléneas semble les ignorer. Tel est le but de mon ambassade, telles sont mes instructions : de vous rendre sensible et évident que, dans les circonstances où se trouve aujourd’hui la Grèce, il est convenable et de votre intérêt de prendre, s’il est possible, un parti qui vous convienne, en partageant avec nous les mêmes espérances, ou, si cela ne se peut faire, en gardant, au moins pour le présent, une parfaite neutralité. Mais parce qu’on a osé vous prévenir contre la maison de Macédoine, je crois devoir vous dire d’abord deux mots pour désabuser ceux qui ont ajouté foi aux accusations portées contre elle. Chléneas assure que Philippe, fils d’Amyntas, par la prise d’Olynthe, s’est soumis toute la Thessalie, et moi je soutiens que non-seulement les Thessaliens, mais encore tous les autres Grecs sont redevables à Philippe de leur salut ; car, lorsque Onomarque et Philomèle, après la prise de Delphes, se furent cruellement enrichis des dépouilles de ce temple fameux, qui ne sait que leur puissance s’était élevée à un tel degré de grandeur qu’aucun des Grecs n’osait les regarder en face ? Non contens des sacriléges commis contre la divinité, ils étaient près d’envahir toute la Grèce. Alors Philippe, affrontant de lui-même les périls, défit les tyrans, mit en sûreté le temple, et les Grecs lui furent redevables de leur liberté. Tout ce qu’il a fait ensuite en rendra un témoignage authentique à la postérité ; car, si en le choisissant pour chef sur mer et sur terre on lui a fait un honneur qu’on n’avait jamais fait à personne, ce n’est pas pour avoir opprimé les Thessaliens, comme on a la hardiesse de l’avancer, mais pour reconnaître les services qu’il avait rendus à la Grèce. Il est venu, dit-on, avec une armée dans la Laconie ; mais vous savez tous qu’il n’y est pas venu de lui-même. Quoique appelé plusieurs fois par ses amis et ses alliés du Péloponnèse, à peine put-il s’y résoudre ; et quand il y fut venu, comment s’y conduisit-il ? Écoutez Chléneas. Quoiqu’il pût profiter du ressentiment et des passions des états voisins, pour ravager les campagnes et abaisser la puissance de cet état, et que ce traitement dût plaire beaucoup à ceux qui avaient invoqué sa puissance, jamais il ne consentit à cette violence ; au contraire, après avoir tourné les vues de tous les peuples vers le bien commun, par la terreur de ses armes, il les obligea à terminer leurs différends par la conciliation, encore ne se constitua-t-il pas juge des contestations ; mais il voulut que tous les Grecs ensemble en décidassent. En vérité, cette action n’est-elle pas bien digne qu’on lui en fasse un crime ? Vous reprochez amèrement à Alexandre d’avoir puni les Thébains de leur révolte, et vous ne dites rien de la manière dont il a vengé les Grecs des insultes des Perses, des maux extrêmes dont il vous a tous délivrés, après avoir réduit les Barbares en servitude et leur avoir enlevé ces richesses avec lesquelles ils corrompaient les Grecs, tantôt les Athéniens et leurs ancêtres, tantôt les Thébains, les soulevant les uns contre les autres et jugeant des coups : désordre affreux auquel Alexandre a mis fin en soumettant l’Asie à la Grèce. Comment osez-vous parler de ses successeurs ? Il est vrai que, selon les diverses conjonctures, comme ils ont fait du bien aux uns, ils out souvent causé beaucoup de maux aux autres ; mais ces maux, il vous convient moins qu’à personne de vous en souvenir, à vous, dis-je, dont personne ne se loue, et dont bien des gens se plaignent. Qui a poussé Antigonus à perdre la république des Achéens ? qui est-ce qui a traité avec Alexandre d’Épire pour subjuguer et partager l’Acarnanie, si ce n’est vous ? qui, si ce n’est vous, a donné le commandement des troupes à ces gens audacieux qui ont eu la témérité de porter leurs mains sur les lieux les plus sacrés ? témoins Timée, qui, à Ténare, a pillé le temple de Neptune, et, à Lysse, celui de Diane ; Pharyce et Polycrite, dont l’un a dépouillé le temple de Junon à Argos, et l’autre n’a pas plus respecté celui de Neptune à Mantinée ; témoins encore Lattabe et Nicostrate, qui, aussi perfides que les Scythes et les Gaulois, ont, au milieu de la paix, insulté l’assemblée des Béotiens. Jamais les successeurs d’Alexandre n’en ont tant fait. Et, après tant d’horreurs que vous ne pouvez justifier, vous osez encore vous vanter d’avoir soutenu l’effort des Barbares à l’invasion de Delphes, et dire que les Grecs doivent vous être reconnaissans ! Mais si l’on doit vous savoir gré de ce seul service, que ne devons-nous pas aux Macédoniens, qui emploient la plus grande partie de leur vie à défendre la Grèce contre les Barbares ? Car qui ne voit qu’elle serait dans un très-grand péril, si nous n’avions à opposer à nos ennemis et les Macédoniens et la passion pour la gloire dont leurs rois sont animés ? En voulez-vous une preuve convaincante ? Dès que les Gaulois, après la défaite de Ptolémée surnommé le Foudre, ne craignirent plus les Macédoniens, ils ne s’inquiétèrent plus des autres Grecs, et se jetèrent, Brennus à leur tête, au milieu de la Grèce, malheur qui serait arrivé bien des fois, si les Macédoniens n’eussent été placés à l’entrée de la Grèce. Je pourrais m’étendre davantage sur leurs anciens exploits, mais je crois en avoir dit assez.

« On accuse Philippe d’impiété, et on lui reproche la destruction d’un temple : et on garde le silence sur les sacriléges que commirent les Étoliens dans les temples et dans les bois sacrés de Dios et de Dodone ; c’est cependant par où l’on devait commencer. Mais, loin de cela, les maux que vous avez soufferts, vous les rapportez d’abord en les faisant beaucoup plus grands qu’ils n’ont été en effet, et ceux dont vous êtes les premiers auteurs, vous n’en faites nulle mention. Pourquoi cela ? parce que vous savez que l’on est porté naturellement à attribuer les injustices et les pertes que l’on a souffertes, à ceux qui ont attaqué les premiers. À l’égard d’Antigonus, je n’ai dessein d’en parler qu’autant qu’il le faut pour ne point paraître mépriser ce qu’il a fait, ni regarder comme rien le service important qu’il vous a rendu ; je ne crois pas qu’il se trouve un plus grand bienfait dans l’histoire ; il me paraît tel, qu’on ne pouvait rien y ajouter. Faisons le voir : Ce prince fait la guerre contre vous, il vous défait en bataille rangée, et devient, par là, maître du pays et de la ville : il pouvait alors user des droits de conquête ; cependant il fut si fort éloigné de le faire, quoique ce fût contre vos intérêts, qu’entre autres bienfaits, ayant chassé le tyran et aboli ses lois, il vous rétablit dans la forme de gouvernement que vous aviez reçue de vos pères ; en reconnaissance de quoi, vous l’avez déclaré votre bienfaiteur et votre libérateur. Que fallait-il donc que vous fissiez ? Je vous dirai, Lacédémoniens, ce qu’il m’en semble, et vous ne m’en voudrez point de mal ; car ce ne sera pas pour vous rien reprocher mal à propos, mais parce que la conjoncture présente m’oblige à vous faire sentir ce que le bien commun demande de vous. Que vous dirai-je donc ? Que dans la dernière guerre ce n’était pas avec les Étoliens, mais avec les Macédoniens que vous deviez vous joindre, et qu’aujourd’hui que vous en êtes sollicités, vous devez plutôt vous joindre à Philippe qu’aux Étoliens. Cela ne se peut, direz-vous, sans violer la foi des traités. Mais lequel des deux est le plus criminel, ou de rompre un traité fait en particulier, entre vous et les Étoliens, ou d’en rompre un autre, fait en présence de tous les Grecs, gravé sur une colonne et mis au nombre des monumens sacrés ? Comment craignez-vous de mépriser un peuple à qui vous n’avez aucune obligation, pendant que vous n’avez nul égard pour Philippe et les Macédoniens, de qui vous tenez la liberté même que vous avez à présent de délibérer sur cette affaire ? Croyez-vous qu’il soit nécessaire de garder fidélité à ses amis, et qu’on ne soit pas dans la même obligation à l’égard de ceux à qui l’on doit ce que l’on est ? Certes, ce n’est pas une action si pieuse d’être fidèles à des conventions écrites, que c’en est une impie de prendre les armes contre ceux qui nous ont sauvés. C’est néanmoins ce que les Étoliens demandent que vous fassiez. Mais je consens que tout ce que j’ai dit jusqu’ici passe, chez certains esprits trop prévenus, pour étranger au sujet qui nous assemble ; je reviens donc à ce qui en fait le principal chef, savoir, que, si les affaires sont à présent dans le même état que quand vous fîtes alliance avec les Étoliens, vous devez demeurer fidèles à cette alliance, car c’est ce que nous avons proposé d’abord. Mais si l’état de la Grèce n’est plus le même, il est juste que vous délibériez sur ce à quoi nous vous exhortons, comme si vous n’aviez antérieurement contracté aucun engagement. Or, je voudrais bien savoir, Cléonice et vous Chléneas, quels étaient vos alliés, lorsque vous poussiez les Lacédémoniens à se joindre à vous ? n’étaient-ce pas alors tous les Grecs ? Mais, à présent, à qui êtes-vous joints ? dans quelle alliance cherchez-vous à engager les Lacédémoniens, si ce n’est dans celle des Barbares ? Il vous sied vraiment bien de dire que vos affaires sont aujourd’hui dans le même état qu’elles étaient autrefois, et qu’il n’y a point de changement. Alors vous disputiez le premier rang et l’honneur de commander, avec les Achéens et les Macédoniens, peuples du même pays, et Philippe, roi de ces derniers ; et, dans la guerre que les Grecs ont maintenant à soutenir, il s’agit de se délivrer de la servitude dont ils sont menacés par des étrangers, que vous n’avez appelés, il est vrai, que contre Philippe, mais que vous n’avez pas prévu devoir venir et contre vous-mêmes et contre toute la Grèce. En temps de guerre, lorsque, en certaines occasions, pour mettre une ville à couvert d’insulte, on y jette une garnison plus forte que ses propres troupes, on fait à la fois deux choses : on se délivre de la crainte des ennemis, et on se soumet au pouvoir de ses amis. C’est ce qui est arrivé aux Étoliens : ils n’avaient en vue que de se mettre au-dessus de Philippe et d’humilier les Macédoniens ; mais, sans y penser, ils ont attiré d’occident une nuée de Barbares, qui peut-être à présent ne couvrira d’abord que la Macédoine, mais qui, dans la suite, s’étendra sur toute la Grèce, et lui causera de grands maux.

« C’est à tous les Grecs à prévoir la tempête qui les menace, mais c’est principalement à vous, Lacédémoniens ; car, quelles croyez-vous que furent les vues de vos pères, lorsqu’ils jetèrent dans un puits où ils le couvrirent de terre, l’ambassadeur que Xerxès leur avait envoyé pour leur demander l’eau et la terre, et qu’ils le renvoyèrent ensuite dire à son maître qu’il avait obtenu des Lacédémoniens ce qu’il avait eu ordre de leur demander ? pourquoi pensez-vous que Léonidas courait de lui-même à une mort certaine et inévitable ? N’est-ce pas pour faire voir que ce n’était pas seulement pour sa liberté qu’il s’exposait, mais pour celle de tous les autres Grecs ? Il serait beau que les descendans de ces grands hommes se joignissent à des Barbares pour faire, avec eux, la guerre aux Épirotes, aux Achéens, aux Acarnaniens, aux Béotiens, aux Thessaliens, en un mot, aux Étoliens près, à presque tous les Grecs. Je reconnais là les Étoliens. Ce qu’il y a de plus honteux leur paraît légitime, pourvu qu’ils assouvissent l’ardeur qu’ils ont de s’enrichir. Mais ce n’est pas là votre caractère, Lacédémoniens. Que ne feront-ils pas après leur jonction avec les Romains, eux qui, ayant obtenu des secours de la part des Illyriens, ont osé, contre toutes les lois de la justice, se saisir par force de Pylos du côté de la mer, assiéger par terre Clitorion, et faire passer les Cynéthéens sous le joug, et qui, après un traité fait d’abord avec Antigonus pour perdre les Achéens et les Acarnaniens, en font maintenant un avec les Romains contre toute la Grèce. Après cela, qui ne s’attendrait pas à une irruption de la part des Romains ? qui n’aurait en horreur l’imprudence des Étoliens qui ont l’audace de conclure de pareils traités ? Déjà ils ont enlevé Oéniade et Nésos aux Acarnaniens ; avant cela ils étaient entrés, par violence, dans Anticyre, et, conjointement avec les Romains, en avaient réduit les citoyens en servitude : les Romains emmenant avec eux les femmes et les enfans pour leur faire souffrir tous les maux auxquels on est exposé sous une domination étrangère, et les Étoliens partageant entre eux les terres de ce peuple malheureux. Ne convient-il pas bien d’entrer dans une telle alliance ? Mais cela conviendrait-il surtout aux Lacédémoniens, qui avaient fait un décret portant que, s’ils étaient vainqueurs, ils décimeraient les Thébains pour les immoler aux dieux, parce que ce peuple, au temps de l’invasion des Perses, avait, seul d’entre les Grecs, résolu de demeurer neutre, quoique ce fût par nécessité qu’ils eussent pris cette résolution ? Je finis, Lacédémoniens, en vous recommandant comme une chose digne de vous, de vous rappeler l’exemple de vos ancêtres, d’être toujours sur vos gardes contre l’invasion des Romains, d’avoir pour suspectes les pernicieuses intentions des Étoliens, de ne pas oublier surtout ce qu’Antigonus a fait en votre faveur, de haïr toujours les méchans, de fuir toute société avec les Étoliens, et de vous joindre à l’Achaïe et à la Macédoine. Que si quelqu’un de ceux qui ont, parmi vous, le plus de crédit et d’autorité, n’est pas de ce dernier avis, au moins tenez-vous en repos et ne prenez point de part à l’injustice des Étoliens..... »


Telle est la coutume que les Athéniens aiment toujours à observer. (In cod. Urbin.) Schweigh.


En effet, la bonne volonté d’un ami, quand elle se montre à propos, est ordinairement d’un grand secours ; lorsque, au contraire, elle hésite et arrive trop tard, son assistance ne produit aucun résultat. Si ce n’était donc pas seulement par des paroles, mais encore par des actions qu’ils désiraient conserver les relations établies avec eux..... (Excerpta antiq.) Schweigh.


Résolution désespérée des Acarnaniens.


Les Acarnaniens, ayant eu connaissance de l’expédition des Étoliens contre eux, poussés en partie par le désespoir, en partie par la fureur et la haine qui les transportaient contre l’ennemi, prirent une résolution désespérée : ils décidèrent que tout homme qui échapperait au péril et survivrait à la défaite, ne serait reçu par personne dans la ville, et qu’on le priverait de l’usage du feu. Ajoutant à ce décret des imprécations, ils conjurèrent tous les peuples, et surtout les Épirotes, de ne recevoir sur leur territoire aucun des fuyards. (Suidas in Ἀπαλῖ.) Schweigh.


Siége d’Égine


Lorsque Philippe eut résolu d’attaquer Égine par les deux tours, il fit placer devant chacune une tortue et un bélier. D’un bélier à l’autre, vis-à-vis l’entre-deux des tours, on conduisit une galerie parallèle à la muraille. À voir cet ouvrage, on l’eût pris lui-même pour une muraille ; car les claies qu’on avait élevées sur les tortues formaient, par la manière dont elles étaient disposées, un édifice tout semblable à une tour ; et sur la galerie qui joignait les deux tours, on avait dressé d’autres claies où l’on avait pratiqué des créneaux. Au pied des tours étaient des travailleurs, qui, avec des terres, aplanissaient les inégalités du chemin : là étaient aussi ceux qui faisaient mouvoir le bélier. Au second étage, outre les catapultes, on avait porté de grands vaisseaux contenant de l’eau et les autres munitions nécessaires pour arrêter tout incendie. Enfin, dans le troisième, qui était d’égale hauteur avec les toits de la ville, étaient un grand nombre de soldats pour repousser ceux des assiégés qui auraient voulu s’opposer à l’effort du bélier. Depuis la galerie, qui était entre les deux tours, jusqu’au mur qui joignait celles de la ville, on creusa deux tranchées, où l’on dressa trois batteries de balistes, dont une jetait des pierres du poids d’un talent, et les deux autres des pierres de trente mines. Et pour mettre à l’abri des traits des assiégés, tant ceux qui venaient de l’armée aux travaux, que ceux qui retournaient des travaux à l’armée, on conduisit des tranchées blindées depuis le camp jusqu’aux tortues. En peu de jours, tous ces ouvrages furent entièrement terminés, parce que le pays en fournissait abondamment les matériaux ; car Égine est située sur le golfe de Malée, vers le midi, vis-à-vis les Throniens, et la terre y est très-fertile : aussi rien ne manqua à Philippe pour l’exécution de son projet. Ayant donc disposé des ouvrages comme nous l’avons dit plus haut, il commença les opérations du siége en creusant des mines et faisant en même temps battre les murailles par ses machines. (Dom Thuillier.)


Publius Sulpicius Galba était alors général des Romains, et Dorimaque chef des Étoliens. Tandis que Philippe assiégeait Égine, après s’être mis en sûreté, tant contre les tentatives de la ville que contre les attaques extérieures, en protégeant son camp du côté de la campagne par un mur et un fossé, arrivent à Égine, Publius avec une flotte, Dorimaque avec un détachement composé d’infanterie et de cavalerie, et il attaquent le camp de Philippe, qui les repousse. Celui-ci poussant, après ce succès, le siége avec encore plus de vigueur, les Éginètes, réduits au désespoir, se rendirent à lui. En effet, Dorimaque ne pouvait réduire par la famine Philippe, à qui toute espèce d’approvisionnemens arrivaient par mer. (Hero, de Toleranda et repellenda obsidione.) Schweigh.


IX.


Source de l’Euphrate, et pays que ce fleuve parcourt.


L’Euphrate a sa source dans l’Arménie. Il traverse la Syrie et tout le pays qui s’étend depuis cette contrée jusqu’à Babylone. On croirait qu’il se décharge dans la mer Rouge ; mais il ne s’y décharge pas : différens ruisseaux qui parcourent les terres l’épuisent avant qu’il se jette dans la mer. C’est un fleuve tout différent de la plupart des autres. Ceux-ci s’augmentent à mesure qu’ils parcourent plus de pays, se grossissent en hiver, et baissent beaucoup au fort de l’été. L’Euphrate, au contraire, est très-haut à l’approche de la canicule, et il n’est nulle part plus grand que dans la Syrie. Plus il avance, plus il diminue. La raison en est que ses accroissemens ne viennent pas des pluies d’hiver, mais de la fonte des neiges ; et il diminue, parce qu’on le détourne et qu’on le partage pour ainsi dire par ruisseaux, pour lui faire arroser les terres. C’est ce qui rend si long le transport des armées par l’Euphrate, parce que les vaisseaux sont fort chargés, et le fleuve très-bas ; de sorte que la force de ses eaux n’est presque d’aucun secours pour la navigation. (Dom Thuillier.)


X.


Dans la disette de grains où se voyaient les Romains, les armées ayant pillé tout ce qu’il y en avait dans l’Italie jusqu’aux portes de Rome, ils eurent recours à Ptolémée, et lui envoyèrent des ambassadeurs pour le prier de leur en fournir ; car il n’y avait pas de secours à espérer, même des provinces hors de l’Italie. Tout l’univers, à l’exception de l’Égypte, était en armes et couvert de soldats. La famine était si complète à Rome, que le médimne de Sicile valait quinze drachmes. Malgré une si pressante extrémité, les Romains ne laissèrent pas de continuer toujours la guerre avec la même vigueur. (Ambassade.) Dom Thuillier.


XI.


Géographie.


Polybe, dans le neuvième livre de son histoire, parle d’un fleuve nommé Cyathus, qui roule dans les environs d’Arsinoé, ville d’Étolie. (Athenæi lib. x. c. 6.) Schweigh.


Arsinoé, ville de Lybie. Ses habitans se nomment Arsinoètes ; Polybe, dans son neuvième livre, appelle aussi Arsinoé, une ville d’Étolie. (Steph. Byz.) Schweigh.


Atella, ville du pays des Opics, en Italie, entre Capoue et Naples. Ses habitans s’appellent Atellans, ainsi que le dit Polybe dans son neuvième livre : les Atellans se livrèrent. (Ibid.)


Phorunna, ville de Thrace, Polybe, livre ix. Ses habitans s’appellent Phorunnéens. (Ibid.)


XII.


Nous nommons olympiade une période de quatre années. (Angelo Mai, Scriptorum veterum nova collectio, t. ii ; Jacobus Geel, Polyb. excerpta, in-8o, 1829.)


Il est probable que celui chez qui on ne reconnaît ni bienveillance, ni dévouement, ne sera pas dans l’action un auxiliaire sûr. (Ibid.)


Quand la situation des Romains et des Carthaginois était telle, et que ces deux peuples éprouvaient des alternatives de revers et de prospérité, on voyait assez, suivant l’expression du poète, que l’âme de chaque individu se trouvait en proie à la joie et la douleur. (Ibid.)


XIII.


Clémence de P. Scipion.


Lors de la prise d’Égine par les Romains, les Éginètes vendus à l’encan et réunis sur des vaisseaux, priaient le général de leur permettre d’envoyer à leurs familles, pour en obtenir le prix de la rançon. D’abord Publius répondit durement qu’ils auraient bien mieux fait de songer à traiter de leur salut avec lui pendant qu’ils étaient encore libres, que d’attendre le moment où ils devaient tomber en servitude, surtout après le refus qu’ils venaient de faire, peu de jours auparavant, d’écouter ses ambassadeurs. Ne devenait-il pas maintenant dérisoire qu’ils voulussent, eux qui étaient esclaves, envoyer une ambassade à leurs familles. Publius, après ces paroles, repoussa donc les supplians. Toutefois, ayant le lendemain convoqué tous les prisonniers, il leur dit qu’il regardait les Éginètes comme indignes d’aucun sentiment de piété, mais qu’en faveur des autres Grecs, il portait envers eux l’indulgence jusqu’à permettre ce qu’ils demandaient, puisque cette coutume était établie parmi eux. (Angelo Mai, ibid.)