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Bibliothèque historique et militaire/Histoire générale/Livre XII

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Histoire générale
Traduction par Vincent Thuillier.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAsselin (Volume 2p. 752-777).
FRAGMENS
DU

LIVRE DOUZIÈME.


I.


Divers fragmens géographiques.


Hippon, ville de Libye. Polybe, livre xii.


Tabraca, ville de Libye. Polybe, livre xii. Ses habitans s’appellent Tabraciens.


Singa, comme le dit Polybe dans son livre xii. Ses habitans s’appellent Singéens.


Polyhistor, dans le livre iii de son traité sur l’Afrique, cite, comme Démosthènes, une ville d’Afrique appelée Chalcée ; mais Polybe le réfute en disant, dans son xiie livre : « Il commet une erreur au sujet de Chalcée ; en effet, ce n’est pas une ville, mais un établissement où l’on travaille l’airain. »


Polybe, dans son xiie livre, dit qu’il existe dans les environs de Syrtes, une contrée nommée Byssatide, qui a deux mille stades de circonférence, et une forme circulaire. (Ex Steph. Byz. et Athen.) Schweighæuser.


Sur le lotus.


Polybe de Mégalopolis, témoin oculaire, rapporte dans son xiie livre les mêmes particularités qu’Hérodote sur la plante d’Afrique appelée lotus. Voici ce qu’il en dit : « Le lotus est un arbre peu élevé, mais tortueux et épineux. Ses feuilles sont vertes, semblables à celles de la ronce, mais un peu plus larges, d’une teinte un peu plus foncée. Son fruit, lorsqu’il commence à se former, est semblable, pour la couleur et la grosseur, aux baies blanches du myrte lorsqu’elles sont mûres. En mûrissant il prend une couleur écarlate et devient, pour la grosseur, presque semblable aux olives rondes ; il a un noyau extrêmement petit. On cueille ce fruit lorsqu’il est parvenu à sa maturité, et, après l’avoir broyé dans une espèce de bière de froment, on le fait coaguler dans des vases pour servir à la nourriture des esclaves, ou bien, après en avoir ôté le noyau, on le garde pour servir aussi de nourriture aux hommes libres. C’est un mets à peu près semblable pour le goût aux figues sauvages et aux dattes, mais d’une odeur plus désagréable. En le broyant et le faisant infuser dans de l’eau, on en fait aussi un vin d’un goût agréable et suave, semblable à celui du bon hydromel. On le boit aussi pur et sans eau ; mais cette sorte de boisson ne peut pas se conserver au delà de dix jours ; aussi les habitans du pays la préparent à mesure qu’ils la consomment. Ils font encore avec ce fruit du vinaigre. (Athenæi Deipnos., lib. xiv, c. 18.) Schweigh.


Réfutation de ce que dit Timée sur l’Afrique et sur l’île de Corse.


L’Afrique est un pays dont on ne peut trop admirer la fertilité. Mais Timée a parlé de cette partie du monde en homme qui n’en avait aucune connaissance, sans lumières, sans jugement, et uniquement sur la foi d’anciennes traditions qui ne méritent aucune croyance : comme, par exemple, que ce pays est composé entièrement de terres sablonneuses et sèches, qui ne produisent aucun fruit. Ce que l’on en dit par rapport aux animaux, est tout aussi mal fondé. Il y a dans l’Afrique des chevaux, des bœufs, des moutons, des chèvres en si grande quantité, que je ne sais si l’on en pourrait trouver autant dans tout le reste de l’univers. Et c’est pour cela que, comme la plupart des peuples de ce grand pays ignorent complètement la culture de la terre, ils ne vivent que de la chair des animaux et qu’avec les animaux. Qui ne sait qu’on y voit des éléphans, des lions, des léopards en grand nombre et d’une force prodigieuse, des buffles très-beaux, et des autruches d’une grandeur prodigieuse ; tous animaux dont on ne trouve aucun dans l’Europe ? Timée, cependant, garde sur tout cela un profond silence, et semble n’avoir pris à tâche que de nous débiter des fables.

Il n’est pas plus fidèle sur l’île de Corse. D’après ce qu’il en dit dans son second livre, on croirait que tout est sauvage dans cette île, chèvres, moutons, bœufs, cerfs, lièvres, loups et encore d’autres animaux. Les habitans, selon lui, n’ont aucune autre industrie que d’aller à la chasse de ces animaux. Il est cependant certain qu’il n’y a dans l’île de Corse aucun de ces animaux qui soit sauvage, mais que cette île contient seulement des renards, des lapins et des moutons. Le lapin, vu de loin, ressemble à un lièvre ; mais quand on le prend, on s’aperçoit qu’il n’a du lièvre ni la figure ni le goût. Il naît pour l’ordinaire sous terre. La raison pour laquelle tous les animaux paraissent là être sauvages, c’est que comme l’île est couvertes d’arbres, et qu’elle est pleine de rochers et de précipices, les pâtres ne peuvent pas suivre leurs bestiaux dans les pâturages. Quand ils trouvent quelque lieu propre à les faire paître, ils sonnent d’une trompe, et chaque troupeau accourt au son de celle de son pâtre, sans jamais prendre l’une pour l’autre. Quand on descend dans l’île, et que voyant des chèvres ou des bœufs paître seuls, on veut les prendre, ces animaux, qui ne sont pas accoutumés à se laisser approcher, prennent d’abord la fuite. Si le pâtre sonne alors de sa trompe, ils accourent à toutes jambes à lui. Là-dessus les étrangers les croient sauvages, et Timée, faute d’examen, s’y est trompé comme les autres.

Au reste ce n’est pas une chose fort surprenante, que de voir ces animaux dociles au son d’une trompe. En Italie ceux qui nourrissent des porcs ne le font pas dans des pâturages séparés ; ils ne suivent pas leurs troupeaux comme on le fait en Grèce : ils marchent devant, et de temps en temps sonnent d’un cornet. Les porcs suivent et courent au son de cet instrument, et chaque troupeau a tellement l’habitude de distinguer le son du cornet de celui à qui il appartient, que cela paraît incroyable à ceux à qui on en parle pour la première fois. Comme on fait en Italie un grand usage des porcs, on en élève une grande quantité (moindre cependant que dans l’ancienne Italie, chez les Étrusques et les Gaulois) ; de sorte qu’il n’est pas rare de voir une truie à elle seule nourrir un troupeau de mille porcs et même davantage. On les conduit hors des étables, les mâles séparés des femelles ou distingués selon leur âge. Mais plusieurs troupeaux se trouvant assemblés dans le même lieu, comme il n’est pas possible de les garder en particulier, et qu’ils se confondent ensemble ou dès leur sortie des étables, ou dans les pâturages, ou en revenant d’où ils sont partis, pour les distinguer sans peine, les porchers ont inventé le cornet, au son duquel ils se séparent d’eux-mêmes de quelque côté que se tournent ceux qui les conduisent, et les suivent avec tant de vitesse qu’il n’y a point de force ni de violence qui puisse les arrêter. En Grèce, lorsque les troupeaux cherchant leur pâture se sont mêlés les uns avec les autres, celui qui en a un plus nombreux, au premier moment favorable, en enveloppe celui de son voisin et l’emmène avec le sien, ou quelque voleur en embuscade le détourne et s’en saisit sans que le porcher s’en aperçoive, parce qu’il en est fort éloigné, et que son bétail s’écarte trop par l’ardeur de manger le gland, quand il commence à tomber des chênes. Mais c’en est assez sur ce sujet. (Dom Thuillier.)


II.


Particularités sur les Locriens.


J’ai fait plusieurs voyages chez les Locriens, et je leur ai même rendu des services considérables. C’est par mon aide qu’ils obtinrent d’être exemptés de marcher en Espagne avec les Romains. Pendant la guerre de Dalmatie, par un traité fait avec les Romains, ils devaient leur envoyer des secours par mer, j’obtins encore qu’ils fussent dispensés d’en envoyer. Aussi m’ont-ils su beaucoup de gré de leur avoir épargné les peines, les dangers et les dépenses que ces deux expéditions leur auraient coûté, et il n’y a point d’honneurs et d’amitiés qu’ils ne m’aient faits pour m’en témoigner leur reconnaissance. Je devrais donc être beaucoup plus porté à parler honorablement de ce peuple qu’à en dire des choses désavantageuses. Mais malgré tout cela je ne puis dissimuler que ce que dit Aristote de cette colonie me paraît plus véritable que ce que Timée en raconte. Les Locriens eux-mêmes reconnaissent que ce qu’ils en ont appris de leurs ancêtres est conforme à ce qu’Aristote, et non pas à ce que Timée en rapporte.

Ils le prouvent premièrement, parce que tout ce qu’il y a chez eux de noble et d’illustre par la naissance, vient des femmes et non pas des hommes. Par exemple, on passe chez eux pour noble, lorsqu’on tire son origine des cent familles. Or le titre de noblesse avait été accordé à ces cent familles par les Locriens avant qu’ils vinssent s’établir en Italie, et ce sont celles dont un oracle avait ordonné de tirer au sort les cent filles que l’on devait envoyer tous les ans à Troie. Quelques-unes de ces filles se trouvèrent dans la colonie, et ceux qui en descendent sont encore regardés comme nobles, et on les appelle les enfans des cent familles.

Autre preuve : il y a chez eux une fille à qui le ministère auquel elle est employée fait donner le nom de Phialéphore. La raison qu’ils donnent de cette coutume, la voici : Dans le temps qu’ils chassèrent les Siciliens de l’endroit d’Italie qu’ils occupent aujourd’hui, ces peuples avaient à la tête de leurs sacrifices, un de leurs plus nobles et de leurs plus illustres citoyens. Les Locriens, qui n’avaient reçu de leurs pères aucune loi sur les sacrifices, prirent des Siciliens cette coutume, comme la plupart des autres de la même nation, et l’ont depuis toujours gardée, avec ce changement néanmoins, qu’au lieu d’un jeune homme, c’est une jeune fille qui est Phialéphore, parce que chez eux la noblesse vient des femmes.

Ils ajoutent qu’ils n’ont aucune alliance avec les Locriens de Grèce, et qu’ils n’ont pas ouï dire qu’ils en aient jamais eu ; au lieu qu’ils savent par tradition qu’ils en avaient avec les Siciliens. Ils disent même la manière dont on s’y prit pour traiter avec ce peuple, qui est qu’en arrivant dans le pays, les Siciliens épouvantés n’ayant pu se défendre de les recevoir, les Locriens leur jurèrent qu’ils vivraient de bonne amitié avec eux, et que le pays serait commun aux deux nations, « tant qu’ils marcheraient sur cette terre et qu’ils porteraient des têtes sur les épaules ; » mais qu’avant de faire ce serment ils avaient mis de la terre sous la semelle de leurs souliers, et sur leurs épaules des têtes d’ail qui ne paraissaient point, et qu’ayant ensuite secoué la terre de leurs souliers et les têtes d’ail de dessus leurs épaules, ils avaient, à la première occasion qu’ils avaient crue favorable, chassé les Siciliens de cette contrée. (Dom Thuillier.)


Timée le Tauroménitain dit dans le ixe livre de son Histoire (nom que Polybe donne ironiquement dans son xiie livre à l’ouvrage de cet écrivain) : « Ce n’était pas autrefois chez les Grecs un usage héréditaire que de se faire servir par des esclaves achetés ; » et il écrit aussi : « On blâmait hautement Aristote, et l’on disait qu’il avait été entièrement induit en erreur dans son traité sur les coutumes des Locriens. En effet, par les lois de ce peuple, il n’est pas même permis d’avoir des esclaves. » (Athenæi Deipnos., lib. vi, c. 18 et 20.)


Deux sortes de faussetés à distinguer dans une histoire.


Timée dit que comme une règle ne laisse pas d’être règle et de mériter ce nom, quoiqu’elle soit ou trop courte ou trop étroite, pourvu qu’elle soit droite ; et qu’au contraire on doit l’appeler de tout autre nom lorsqu’elle manque de cette propriété qui lui est essentielle, il en est de même de l’histoire. Que le style n’en soit pas tel qu’il devrait être, que la disposition en soit défectueuse, qu’elle pèche en quelque autre des parties qui lui sont propres ; si l’on s’y est appliqué à rapporter la vérité, tous ces défauts n’empêchent pas que le nom d’histoire ne lui soit donné à juste titre ; mais elle est indigne de ce nom lorsque la vérité ne s’y trouve pas. Pour moi, je suis persuadé que la vérité est ce qu’un historien doit principalement avoir en vue. J’ai dit même quelque part dans cet ouvrage, qu’une histoire sans vérité était comme un animal sans yeux, parfaitement inutile. Mais je crois en même temps que l’on doit distinguer deux sortes de faussetés, l’une qui vient de l’ignorance de la vérité, l’autre qui se dit de propos délibéré ; que celle-ci est la chose du monde la plus odieuse et la plus haïssable, mais qu’il faut excuser ceux qui ne s’écartent de la vérité que parce qu’elle ne leur était pas connue. (Dom Thuillier.)


Timée.


L’histoire de Timée est pleine de faussetés semblables. Cet écrivain paraît cependant ne pas être tombé dans ce défaut par ignorance des faits, mais il semble plutôt avoir été aveuglé par l’esprit de parti ; car toutes les fois qu’il s’agit de louer ou de blâmer quelqu’un, il oublie aussitôt ce qu’il se doit à lui-même et enfreint toutes les lois de la bienséance. Au reste en voilà assez pour justifier Aristote. On a vu pourquoi et sur quels fondemens il a parlé des Locriens de la manière que nous, avons dite. Mais ceci nous donne occasion de porter notre jugement sur Timée et sur toute son Histoire, et en même temps de parler du devoir d’un historien. Je crois avoir montré que Timée et Aristote n’ont été guidés que par des conjectures, et que le sentiment de celui-ci est plus vraisemblable que celui de l’autre. Or, pour être suivi, il suffit qu’il soit tel, car là-dessus on ne peut rien découvrir d’incontestablement vrai.

Mais accordons à Timée qu’il a le plus approché de la vérité. Cela lui donnait-il le droit de décrier, de déchirer, de condamner à mort, pour ainsi dire, ceux qui avaient été moins heureux que lui ? Non assurément. Ce n’est qu’à l’égard des historiens qui de dessein prémédité débitent des choses fausses, qu’on doit être rigoureux et implacable ; mais ceux qui ne tombent dans ce défaut que parce qu’ils sont mal informés doivent être plus ménagés. On relève avec bienveillance leurs fautes et on les leur pardonne. Sur ce principe, ou il faut prouver que ce qu’Aristote a dit des Locriens, il l’a dit ou pour plaire à quelqu’un, ou pour en tirer quelque gratification, ou parce qu’il avait quelque démêlé avec eux : ou si l’on n’ose avancer rien de tout cela contre Aristote, on doit convenir que les traits piquans que Timée a lancés contre lui marquent un homme peu attentif à ses devoirs. Car voici le portrait qu’il en fait.

Aristote, si l’on en croit Timée, était un homme hardi, étourdi, téméraire, qui, par une calomnie imprudente, a osé dire des Locriens, qu’ils étaient une colonie composée d’esclaves fugitifs et de gens corrompus, et qui avance cette fausseté avec tant d’assurance, qu’il semblerait, à l’entendre, que c’est un général d’armée, et que c’est lui qui, à la tête de ses troupes, a défait depuis peu les Perses en bataille rangée aux portes de la Cilicie. On sait cependant, continue Timée, que c’est un sophiste ignorant, haïssable, qui sur ses vieux jours, d’apothicaire accrédité s’est avisé de s’ériger en historien, qui pique toutes les tables, gourmand, entendu en cuisine, prêt à tout faire pour un bon morceau. À quel tribunal souffrirait-on qu’un homme de la lie du peuple vomît ces injures contre sa patrie ? Ces excès ne paraîtraient-ils pas insupportables ? Un historien qui connaît ses devoirs, non-seulement ne salit pas ses écrits de ces sortes de grossièretés, il n’ose pas même les penser.

Mais examinons un peu de près le sentiment de Timée, et comparons les raisons sur lesquelles il se fonde avec celles d’Aristote ; par là nous serons en état de juger lequel des deux mérite la censure. Il assure que, sans s’arrêter à des vraisemblances, il a été lui-même en Grèce consulter les Locriens sur l’origine de leur colonie, que d’abord ils lui ont montré des actes authentiques qui subsistent encore, et commencent ainsi : « Comme il convient aux pères à l’égard de leurs enfans, etc. ; » qu’il avait vu ensuite des décrets publics qui établissaient les lois que les Locriens devaient observer les uns à l’égard des autres ; qu’ayant appris ce qu’Aristote avait écrit de leur colonie, ils avaient été étonnés de la témérité de cet écrivain ; que de Grèce il avait passé chez les Locriens d’Italie ; qu’il y avait trouvé des lois et des coutumes qui ne se sentaient point du tout de l’esprit d’esclavage, mais qui étaient dignes d’hommes libres ; qu’on y trouvait des peines infligées aux fugitifs et aux gens de mauvaise vie, ce qui ne se verrait point s’ils avaient à se reprocher la même origine. Telles sont les raisons de Timée.

Mais demandons à cet historien quels sont les Locriens qu’il a interrogés et qui l’ont informé de toutes ces particularités ? Si en Grèce, comme en Italie, il n’y avait qu’une seule nation de Locriens, peut-être n’aurions-nous pas lieu de douter de sa bonne foi, au moins il nous serait aisé de nous éclaircir. Mais il y a deux nations de Locriens. Chez lesquels s’est-il transporté ? Quelles villes de l’autre nation a-t-il consultées ? Chez qui a-t-il trouvé ces actes qu’il fait tant valoir ? car il ne nous dit rien sur tous ces points. On sait cependant que la gloire qu’il dispute aux autres historiens, c’est celle de l’exactitude dans l’ordre des événemens, et dans l’indication des pièces dont il s’est servi. Comment donc s’est-il oublié jusqu’à ne nous nommer ni la ville où il a découvert ces actes, ni le lieu où ils ont été écrits, ni les magistrats qui les lui ont communiqués, ni ceux à qui il en a parlé ? S’il eût pris ces précautions, tous les doutes se dissiperaient, et en cas qu’il en restât, on s’assurerait aisément de la vérité. Soyons persuadés que s’il ne les a pas prises, c’est qu’il craignait qu’on ne le démentît. Sans cela il n’aurait pas manqué de nous étaler toutes ces preuves. On va s’en convaincre.

Il cite nommément Échécrate, il dit que c’est avec lui qu’il s’est entretenu sur les Locriens d’Italie ; et pour montrer que cet Échécrate n’était pas un homme de néant, il a soin de nous dire que son père avait été ambassadeur de Denys le Tyran. Un historien capable de ces sortes de détails oublierait-il un acte public, un monument authentique ? Un historien qui compare les éphores des premiers temps avec les rois de Lacédémone ; qui range selon l’ordre des temps les archontes d’Athènes, les prêtresses de Junon à Argos, et ceux qui ont vaincu aux jeux Olympiques, et relève jusqu’à une erreur de trois mois dans les monumens de ces villes ; qui déterre les pièces les plus cachées ; qui le premier a trouvé dans les lieux les plus secrets des temples les monumens de l’hospitalité publique : un tel historien, dis-je, est inexcusable, soit qu’il ignore les circonstances que nous demandons, soit que les sachant il avance des choses fausses. Dur et inexorable à l’égard d’autrui, il mérite qu’on le traite avec la même rigueur.

Après avoir menti sur les Locriens de Grèce, passant à ceux d’Italie, il accuse Aristote et Théophraste d’avoir faussement représenté les lois et les autres usages établis chez les deux nations. Quoique cela doive m’écarter de mon sujet, je prévois que je serai obligé de dire et de prouver ce que je sais sur ces deux colonies. Si je m’y suis arrêté trop long-temps dans cet endroit, c’est pour éviter de faire des digressions trop fréquentes. (Vertus et Vices.) Dom Thuillier.


Le même.


Timée rapporte que Démocharès s’était prostitué de façon qu’il ne lui aurait pas été permis d’allumer de sa bouche le feu sacré, et que dans ses écrits l’on trouvait plus d’obscénités que dans ceux de Botrys, de Philénis et des autres auteurs les plus sales. Il est étonnant qu’un homme bien élevé se permette des termes qu’on aurait honte de se permettre dans des lieux de prostitution. Timée a senti toute l’horreur de ces calomnies, et, de peur de passer pour en être l’inventeur, il prend à témoin un poète comique dont il ne dit pas le nom. Pour moi, je suis persuadé que Démocharès n’est pas coupable de ces ordures. Ce qui l’en justifie, c’est qu’il est né d’une famille illustre et qu’il a reçu une très belle éducation ; il était neveu de Démosthène. Une autre raison, c’est que les Athéniens lui ont donné le commandement de leurs troupes, et l’ont élevé encore à d’autres dignités. Il n’est nullement vraisemblable qu’ils eussent fait tant d’honneur à un homme plongé dans de pareilles infamies. Timée ne prend pas garde qu’il déshonore moins Démocharès que les Athéniens, qui ont aimé cet historien maltraité par lui si cruellement, jusqu’au point de lui confier la défense de leur république et de leur propre vie. Aussi Démocharès n’est-il pas coupable de ce que Timée lui reproche.

Il est vrai qu’Archédique, poète comique, a répandu contre lui les sottises que Timée a eu soin de recueillir ; mais il n’est pas le seul. Les amis d’Antipater se sont aussi déchaînés contre lui. Mais pourquoi ? C’est parce qu’il avait dit librement plusieurs choses qui pouvaient chagriner ce prince, ses héritiers et ses amis. Ceux qui dans le gouvernement ne s’accordaient pas avec lui, ont aussi pris plaisir à le décrier. Démétrius de Phalère était de ce nombre. Mais comment Démocharès en avait-il parlé dans son livre ? Il dit que cet homme, à la tête des affaires, se glorifiait de son gouvernement aux mêmes titres qu’aurait pu avoir un banquier ou un artisan ; qu’il se vantait d’avoir gouverné de manière que toutes les commodités de la vie se trouvaient en abondance et à vil prix ; qu’une tortue artificielle marchait devant lui les jours de cérémonie en jetant de la salive, que des jeunes gens chantaient sur le théâtre : qu’Athènes cédant aux Grecs tout autre avantage, se réservait à elle seule la gloire d’être soumise à Cassander, et que cet écrivain avait l’impudence d’entendre ces prétendues louanges sans rougir. Malgré cette satire, ni Démétrius, ni aucun autre n’a dit de Démocharès ce qu’en a osé dire Timée. Le témoignage de la patrie est plus croyable que celui de ce fougueux historien. En faut-il davantage pour assurer que Démocharès est innocent des turpitudes dont on l’accuse ? Mais quand il serait vrai que cet écrivain a eu le malheur de tomber dans ces sortes de fautes, quelle occasion, quelle affaire mettait Timée dans la nécessité de les relever dans son histoire ?

Quand des personnes sensées veulent tirer vengeance de leurs ennemis, la première chose qu’ils examinent n’est pas ce que leurs ennemis méritent qu’on leur fasse, mais ce qu’il leur convient à eux-mêmes de faire. On doit tenir la même conduite lorsqu’on a du mal à dire de quelqu’un : il faut d’abord prendre garde, non à ce que nos ennemis sont dignes d’entendre, mais à ce qu’il nous sied de leur dire ; car quand on ne suit alors que les mouvemens de la colère ou de la haine, les excès sont inévitables.

C’est la raison pour laquelle nous ferons bien de ne pas ajouter foi aux choses que Timée rapporte contre Démocharès. Il n’est en cette occasion ni excusable ni croyable. Son caractère médisant s’y fait trop sentir, et le jette trop visiblement au-delà des bornes de la bienséance. Je ne m’en fie pas plus à cet historien sur le chapitre d’Agathocles : je veux que ce tyran ait porté l’impiété jusqu’à son comble, mais Timée devait-il pour cela dire à la fin de son Histoire qu’Agathocles, dès sa plus tendre jeunesse, se prostituait au premier venu, et s’abandonnait aux plus honteux débauchés ; que c’était un geai, une buse qui se livrait à quelque infamie que l’on demandât de lui, et que quand il mourut, sa femme s’écriait en fondant en larmes : « Que ne vous ai-je pas ?… Que ne m’avez-vous pas ?… » Qui ne sent point ici cette passion de médire dont nous parlions tout à l’heure ; ou plutôt qui ne sera surpris de l’excès où cette passion a jeté cet historien ? Car les faits qu’il raconte lui-même d’Agathocles font connaître que la nature en avait fait un grand homme. Pour quitter la roue, la fumée et l’argile auxquels il était destiné par sa naissance, aller à l’âge de dix-huit ans à Syracuse, subjuguer la Sicile, menacer les Carthaginois d’une ruine entière, vieillir dans la puissance souveraine qu’il s’était acquise et mourir roi, ne fallait-il pas qu’il fût né un grand homme et qu’il eût des talens extraordinaires pour les grandes entreprises ? Timée devait donc raconter, non-seulement ce qui pouvait déshonorer et décrier Agathocles dans la postérité, mais encore ce qui était propre à lui faire honneur. C’est là ce qu’on attend de l’histoire. Mais Timée, aveuglé par l’humeur noire et mordante qui le domine, prend un plaisir malin à montrer les défauts et à les exagérer, au lieu qu’il ne fait nulle mention des beaux endroits ; cependant il devait savoir qu’un historien pèche autant à cacher ce qui s’est fait, qu’à dire ce qui ne s’est point fait. Pour moi, laissant de côté les excès dans lesquels sa mauvaise humeur l’a emporté, je n’ai fait usage que de ce qui m’a paru être de mon sujet. (Ibid.)


III.


Lois de Zaleucus.


Deux jeunes gens avaient ensemble un procès au sujet d’un esclave. L’un d’eux l’avait gardé long-temps chez lui ; l’autre, deux jours avant le procès, était venu dans une campagne l’enlever en l’absence du maître, et l’avait emmené de force dans sa maison. Le maître, averti de la chose, court à cette maison, se saisit de l’esclave, le conduit devant les magistrats, et dit qu’il en devait être le maître en donnant une caution, puisque la loi de Zaleucus portait que la chose contestée demeurerait en la possession de celui à qui on l’avait prise jusqu’à ce que le procès fût terminé. L’autre soutient par la même loi que l’esclave devait lui rester, puisqu’il en était possesseur au temps que l’on était venu le prendre, et que cet esclave avait été pris chez lui pour être conduit devant les juges. Ceux-ci ne sachant que décider mènent l’esclave au cosmopole et lui racontent le fait. Ce premier magistrat expliqua la loi en disant que quand Zaleucus avait statué que « la chose contestée demeurerait en la possession de celui à qui on l’avait prise, » il avait entendu cela du dernier possesseur et d’une possession qui pendant un certain temps n’aurait pas été contestée ; mais que si quelqu’un ayant emporté de force une chose chez lui, le premier maître intentait action pour la ravoir, cette action était juste. Le jeune homme fut choqué de ce jugement, et nia que ce fût l’esprit du législateur. Alors le cosmopole demanda s’il y avait quelqu’un dans la compagnie qui voulût disputer sur l’intention de la loi selon la formule prescrite par Zaleucus. Cette formule était que les deux disputans parlassent la corde au cou, en présence de mille personnes, à cette condition, que celui des deux qui détournerait à un mauvais sens l’intention du législateur, serait étranglé devant toute l’assemblée. Le jeune homme répondit que la condition n’était pas égale ; que le cosmopole, ayant près de quatre-vingt-dix ans, n’avait plus que deux ou trois ans à vivre, au lieu que lui, selon toutes les apparences, avait encore à vivre beaucoup plus qu’il n’avait vécu. Ce bon mot tourna l’affaire en plaisanterie, et les juges décidèrent suivant l’avis du cosmopole. (Dom Thuillier.)


IV.


Contradictions dans lesquelles est tombé Callisthènes en racontant une des batailles d’Alexandre contre Darius.


Pour ne pas vouloir déroger à l’autorité d’hommes si célèbres, disons en passant quelques mots de la bataille donnée en Cilicie entre Alexandre et Darius, bataille célèbre qui n’est pas fort éloignée du temps dont nous parlons, et à laquelle, ce qui est le principal, Callisthènes se trouvait. Cet historien raconte qu’Alexandre avait déjà passé les détroits et ce que l’on appelle dans la Cilicie les Pyles, et que Darius ayant pris sa route par les Pyles Amaniques était entré avec son armée dans la Cilicie, lorsque ce prince, averti par les habitans du pays qu’Alexandre tournait vers la Syrie, se mit à le suivre ; qu’arrivé près des détroits, il campa sur le Pyrame ; que le poste qu’il occupait n’avait pas depuis la mer jusqu’au pied de la montagne plus de quatorze stades ; que le fleuve, venant des montagnes entre des côtes escarpées, traversait obliquement cet espace, et allait de là par une plaine se décharger dans la mer, coulant entre des hauteurs fort roides et inaccessibles.

Après cette description, il dit qu’Alexandre étant revenu sur ses pas pour aller au devant de ses ennemis, Darius et ses officiers avaient rangé leur phalange en bataille dans le camp même qu’il avait pris d’abord ; qu’il s’était couvert du Pinare qui coulait proche du camp ; qu’il avait rangé sa cavalerie sur le bord de la mer ; auprès d’elle, le long du fleuve, les étrangers soudoyés, et les peltastes tout au pied des montagnes.

Mais comment ces troupes pouvaient-elles être postées devant la phalange, le fleuve passant auprès du camp ? Cela n’est pas concevable. Elles étaient trop nombreuses pour cela ; car, au rapport même de Callisthènes, il y avait trente mille chevaux et autant d’étrangers soudoyés. Or, il est aisé de savoir combien ce nombre de troupes devait occuper d’espace. La cavalerie se range pour l’ordinaire sur huit de hauteur, et c’est la meilleure méthode. Entre les turmes, il faut laisser sur le front une distance raisonnable pour la commodité des différens mouvemens. Ainsi un stade ne peut contenir que huit cents chevaux ; dix stades, huit mille ; quatre stades, trois mille deux cents ; de sorte que dans quatorze stades, il ne peut tenir que onze mille deux cents chevaux. De plus, pour loger sur ce terrain trente mille chevaux, il faudrait en faire trois corps les uns sur les autres sans intervalle. Et cela posé, où étaient donc les étrangers soudoyés ? Derrière la cavalerie peut-être ; mais Callisthènes ne dit point cela, puisque, selon lui, au contraire, les mercenaires eurent affaire aux Macédoniens ; d’où l’on doit nécessairement conclure que la moitié du terrain du côté de la mer était occupé par la cavalerie, et l’autre moitié du côté des montagnes par les étrangers soudoyés. On peut encore juger par là sur quelle hauteur était rangée la cavalerie et combien le fleuve était éloigné du camp.

Il dit ensuite que les Macédoniens s’étant avancés, Darius, qui était au centre de son armée, appela à lui les étrangers d’une des ailes. Cela ne paraît pas encore trop aisé à comprendre ; car il fallait que la cavalerie et les mercenaires fussent réunis ensemble au milieu de ce terrain. Or, Darius se trouvant là parmi les mercenaires, comment et pourquoi les appelait-il ? Il ajoute que la cavalerie de l’aile droite fondit sur Alexandre, et que celui-ci soutint avec vigueur ; qu’il vint aussi contre elle, et que le combat fut vif et opiniâtre. Mais cet historien a oublié qu’entre Darius et Alexandre il y avait un fleuve, et un fleuve tel qu’il le décrit un moment auparavant.

Il n’est pas plus judicieux sur ce qui regarde Alexandre. Selon lui, ce prince passa en Asie avec quarante mille hommes de pied et quatre mille cinq cents chevaux ; et pendant qu’il se disposait à entrer dans la Cilicie, il lui vint de Macédoine un renfort de cinq mille hommes d’infanterie et de huit cents de cavalerie. Ôtons de ce nombre trois mille fantassins et trois cents chevaux pour différens usages, c’est le plus qu’on puisse détacher de l’armée pour cela, il lui restait donc quarante-deux mille hommes de pied. Alexandre avec cette armée ayant passé les détroits, apprit que Darius était dans la Cilicie et qu’il n’était éloigné de lui que de cent stades. Aussitôt il rebrousse chemin et repasse les détroits, la phalange faisant l’avant-garde ; la cavalerie, le corps de bataille et les équipages l’arrière-garde. Aussitôt qu’il fut dans la plaine, il forma la phalange et la mit sur trente-deux de profondeur, après avoir marché quelque temps sur seize, et quand il fut près des ennemis, sur huit.

Or, tout ce récit est encore plus absurde que le précédent ; car, en marchant sur dix-huit de hauteur avec les intervalles ordinaires de six pieds entre chaque rang, un stade tient seize cents hommes, par conséquent dix stades en tiendront seize mille, et vingt stades trente-deux mille. De là on voit que lorsqu’Alexandre mit son armée sur seize de hauteur, il fallait que le terrain fût de vingt stades ; et cependant il lui restait encore à poster toute sa cavalerie et dix mille fantassins.

Il ajoute que quand Alexandre fut à quarante stades des ennemis, il mena contre eux son armée de front. On aurait peine à imaginer une plus grande absurdité ; car où trouver, surtout dans la Cilicie, une plaine de vingt stades de largeur et longue de quarante stades ? Or il n’en faut pas moins pour faire marcher de front une phalange armée de sarisses. Et d’ailleurs à combien d’embarras cette sorte d’ordonnance n’est-elle pas sujette ? Je ne veux pour le prouver que le témoignage même de Callisthène, qui dit que les torrens qui se précipitent des montagnes creusent tant d’abîmes dans la plaine, que la plupart des Perses y périrent en fuyant.

En vain dirait-il qu’Alexandre voulait par là faire face aux ennemis en quelque endroit qu’ils parussent ; car rien n’est moins en état de faire face qu’une phalange dont le front est désuni et rompu. Il était beaucoup plus aisé de se ranger en ordre de marche que de présenter de front et sur une seule ligne droite une armée éparse et divisée, et de la mettre aux mains dans un terrain couvert de haies et plein de ravins. Il devait donc plutôt former deux ou quatre phalanges à la queue les unes des autres. On aurait pu leur trouver des passages, et il n’aurait pas fallu grand temps pour les ranger en bataille : et d’ailleurs, qui empêche qu’on ne se fasse informer par des avant-coureurs de l’arrivée des ennemis long-temps avant qu’ils soient en présence ? Il fait encore ici une autre faute, car il mène l’armée de front dans une plaine et ne fait pas marcher devant la cavalerie. Elle marche sur une même ligne avec les gens de pied.

Mais voici la plus grande de toutes les absurdités. Quand, dit-il, Alexandre fut près des ennemis, il se rangea sur huit de hauteur. Il fallait donc de toute nécessité que la phalange eût quarante stades de longueur. Que l’on serre, si l’on veut, les rangs de telle sorte, qu’ils se touchent les uns les autres, il faudra toujours que le terrain qu’elle occupe soit long de vingt stades. Et cependant il dit qu’il n’en avait pas quatorze, et outre cela qu’une partie était proche de la mer, l’autre partie sur l’aile droite, et qu’entre la bataille et les montagnes on avait laissé un espace raisonnable pour n’être pas sous le corps qui était posté au pied de la montagne. Il est vrai que pour couvrir l’armée contre ce corps, il lui en oppose un autre en forme de tenaille. Mais aussi nous lui laissons pour cela dix mille hommes de pied, ce qui est plus qu’il ne demande. Il suit de tout ce que nous venons de dire que, selon cet historien, la phalange avait tout au plus onze stades de longueur, et par une conséquence nécessaire qu’on avait logé dans cet espace trente-deux mille hommes sur trente de hauteur. Cependant à l’heure du combat la phalange était sur huit de hauteur au rapport de Callisthènes. Comment excuser des contradictions si manifestes ? L’impossibilité des faits qu’il rapporte saute d’abord aux yeux. Après avoir marqué l’intervalle qu’il y avait entre chaque homme, déterminé la grandeur du terrain, compté le nombre des troupes, il ne pouvait mentir sans se rendre inexcusable.

Je serais trop long si je voulais montrer toutes les absurdités dans lesquelles il est tombé. J’en toucherai seulement quelques-unes. Il dit qu’Alexandre, en mettant son armée en bataille, prit garde qu’il pût combattre avec le corps que commandait Darius, et, de même, que Darius voulait se battre contre Alexandre, mais qu’ensuite il changea de sentiment, et il ne dit ni comment l’un et l’autre pouvaient connaître en quel quartier de leur armée ils étaient, ni où Darius se retira après avoir changé de résolution. De plus, comment la phalange en bataille est-elle montée sur le bord d’un fleuve qui presque partout est escarpé et couvert de buissons ? Il n’est pas permis de mettre une si grande ignorance sur le compte d’Alexandre que l’on reconnaît avoir dès son enfance appris et exercé le métier des armes. On ne doit donc s’en prendre qu’à l’historien, qui était si neuf dans les choses de la guerre qu’il ne savait pas distinguer ce qui se pouvait de ce qui ne se pouvait pas. Mais laissons là enfin Éphore et Callisthènes. (Dom Thuillier.)




CHAPITRE V.


Il défend Éphore et Callisthènes contre Timée.


Cet auteur déclame souvent contre Éphore. Il est cependant lui-même coupable de deux fautes. Il reproche avec aigreur des défauts qu’il n’a pas su lui-même éviter, et il se sert de telles expressions, il inspire à ses lecteurs de telles idées, qu’on ne peut s’empêcher de lui croire l’esprit absolument renversé. Si Alexandre a eu raison de faire mourir Callisthènes dans les supplices, quels supplices ne mérite pas Timée ! car assurément la divinité doit être plus irritée contre lui que contre Callisthènes. Celui-ci refusa constamment de mettre au rang des dieux cet Alexandre au dessus duquel tout le monde convient que la nature humaine n’a jamais rien produit : au lieu que Timée place au dessus des plus grands dieux un Timoléon, un homme qui, pour tout voyage militaire, a été de Corinthe à Syracuse. Grand espace à parcourir en comparaison de l’univers ! Timée se sera sans doute mis en tête que si Timoléon, après s’être distingué dans un petit coin du monde, comme la Sicile, allait de pair dans son histoire avec les héros les plus fameux, lui-même, pour avoir écrit ce qui s’était passé en Italie et en Sicile, serait comparé à ces écrivains qui ont embrassé l’histoire du monde entier. Voilà Aristote, Théophraste, Callisthènes, Éphore et Démocharès assez vengés, ce me semble, des insultes que Timée leur a faites. Ce que j’ai dit de cet historien suffit aussi pour détromper ceux qui l’ont pris pour un écrivain droit et sans passion. (Vertus et Vices.) Dom Thuillier.


La légèreté de Timée ressort de ses propres écrits.


On a quelque peine à démêler le caractère de cet historien. À l’en croire, l’on connaît celui des poètes et des autres écrivains à certaines expressions qu’ils répètent souvent. Sur un mot, par exemple, qui signifie distribuer des viandes et qui se rencontre souvent dans Homère, il conjecture que ce poète aimait la table. Aristote parle souvent d’assaisonnemens, en voilà assez pour lui persuader qu’Aristote était friand, défaut qu’il attribue aussi à Denys, sur ce que ce tyran aimait que ses lits fussent propres, et qu’il recherchait avec soin des tapis de toutes sortes et les plus précieux. Sur ce principe, il faut que Timée ait été d’un esprit chagrin et difficile à contenter. Quand il s’agit de blâmer autrui, il le fait avec gravité et avec force. Produit-il ses propres pensées, ce ne sont que des rêveries, des prodiges, des contes de vieille, des superstitions dont une femme serait à peine susceptible. Au reste, que l’ignorance et le défaut de jugement aveuglent quelquefois certains écrivains, jusqu’à les transporter loin du sujet qu’ils ont à traiter et les empêcher en quelque sorte de voir ce qu’ils voient, c’est de quoi l’on a pu se convaincre par ce que nous avons dit être arrivé à Timée. (Ibid.)


Sur le taureau de Phalaris.


Jusqu’à Timée, on avait cru que Phalaris avait fait faire dans Agrigente un taureau d’airain ; qu’il y faisait entrer ceux dont il voulait se défaire ; qu’ensuite on allumait dessous un grand feu ; que l’airain échauffé brûlait et consumait ceux qui étaient enfermés dans cette fournaise, et que l’animal était construit de façon que quand la violence du supplice arrachait des cris à ces malheureux, on croyait entendre des mugissemens de taureau. Il passait encore pour constant, jusqu’à cet historien, que pendant que les Carthaginois étaient maîtres de la Sicile, ce taureau avait été transporté d’Agrigente à Carthage, et qu’on voyait encore l’ouverture par laquelle ce tyran faisait entrer ceux de ses sujets qui lui étaient suspects. Il n’y a d’ailleurs nulle raison de dire qu’un pareil taureau a été fabriqué à Carthage. Malgré cette tradition si bien établie, Timée nie le fait, et soutient que les poètes et les historiens qui l’assurent se sont trompés ; que jamais ce taureau n’a été porté d’Agrigente à Carthage, et que jamais même il n’a été dans Agrigente. Les termes me manquent pour qualifier cette hardiesse. Cela mériterait toutes les invectives dont Timée se sert contre ceux qu’il attaque. Mais on voit assez, par ce que nous avons rapporté plus haut, que la chicane, l’impudence et le mensonge se trouvaient chez lui au souverain degré, et on verra dans la suite qu’il est outre cela parfaitement ignorant. Entre autres preuves que j’en ai dans son xxie livre, sur la fin, il fait dire à Timoléon : « Toute la terre est divisée en trois parties dont l’une s’appelle l’Asie, l’autre l’Afrique, et la troisième l’Europe. » On serait étonné d’entendre parler ainsi cet imbécile qu’on nomme Margitès ; qui donc parmi les historiens est assez ignorant..... (Ibid.)


Il est très-facile de reprendre les autres et très-difficile de se préserver soi-même d’erreur. (In cod. Urbin.) Schweigh.


VI.


Polybe continue de critiquer Timée et quelques autres historiens.


Qui pourrait passer à Timée de semblables fautes, lui qui met tant d’acharnement à trouver par où pèchent les autres ? C’est ainsi, par exemple, qu’il blâme Théopompe d’avoir écrit que Denys opéra son retour de Sicile à Corinthe sur un vaisseau rond, tandis qu’il était long. Il taxe également Éphore de mensonge pour avoir dit que Denys l’Ancien était devenu maître du pouvoir à vingt-trois ans, qu’il en avait régné quarante-deux, et qu’enfin il était mort âgé de soixante-trois ans passés. Cependant une pareille erreur ne doit pas être rejetée sur l’historien, mais évidemment sur le copiste ; car il faudrait qu’Éphore eût surpassé en sottise Corœbus et Margitès, s’il n’avait été capable de compter que quarante-deux ajoutés à vingt-trois font soixante-cinq. Si l’on ne peut admettre de la part d’Éphore une faute de cette nature, il est donc évident qu’elle appartient au copiste. Quant à Timée, personne ne doit souffrir son penchant pour la critique, ni approuver l’amertume qu’il y met. (Angelo Mai, Script. veter. nova collectio, Romæ, 1827 ; et præsertim Jacobus Geel, in-8o, 1829.)


Ailleurs, dans son Histoire de Pyrrhus, Timée dit que, même encore de son temps, les Romains, en mémoire de la prise d’Ilion, tuaient en un jour marqué, et à coups de javelot, un cheval de guerre devant Rome, dans le lieu appelé le Champ-de-Mars ; parce qu’autrefois Troie fut prise au moyen d’un cheval de bois. Mais rien de plus puéril que cette assertion ; car il faudrait admettre alors que tous les peuples barbares sont les descendans des Troyens, puisqu’en effet tous, ou du moins presque tous, s’ils se préparent à faire la guerre, ou même s’ils doivent affronter quelque grand péril, ont coutume d’immoler un cheval, et cherchent à deviner l’avenir par sa chute. (Ibid., apud Ang. Mai. et Jacob. Geel.)


Ainsi Timée, dans ce document de sa démence, laisse voir non-seulement son inhabileté, mais encore son incapacité, lorsque, à propos du sacrifice d’un cheval, il suppose que cette coutume des Romains vient de ce qu’ils croient que ce fut au moyen d’un cheval qu’Ilion fut prise. Nous pouvons juger par là combien Timée doit être fautif dans ses détails sur la Libye, sur la Sardaigne, et surtout sur l’Italie, En général, on doit aussi lui reprocher d’avoir négligé la critique des faits, bien que ce soit la partie la plus essentielle de l’histoire. Et en effet, puisque les événemens s’accomplissent dans plusieurs endroits en même temps, et qu’on ne peut supposer que le même homme soit à la fois dans plusieurs lieux ; puisqu’il devient également impossible qu’un seul soit témoin oculaire de tout ce qui se passe dans l’univers et des faits particuliers à chaque pays ; il ne reste à l’historien d’autre ressource que de recueillir beaucoup d’informations, de n’admettre que celles qui sont dignes de foi, et de se montrer juge éclairé des récits qu’on lui fait. (Ibid.)


Or, dans ce devoir de l’historien, Timée, quoiqu’il s’en fasse beaucoup accroire, ne m’en paraît pas moins s’être fort écarté de la vérité. Comment, en effet, pourrait-il écrire exactement l’histoire d’après le témoignage des autres, lui qui ne sait rien donner de raisonnable sur des faits qu’il a vus et sur des lieux qu’il a visités ? On n’en pourra douter, si nous montrons qu’il ne connaît pas les événemens de Sicile dont il a fait l’histoire. Nous prouverons même, sans qu’il soit besoin de longs discours pour le démontrer, qu’il est ignorant et infidèle en parlant des lieux les plus célèbres parmi ceux où il est né et où il a été élevé. Il avance, par exemple, que la fontaine Aréthuse, qui est à Syracuse, prend sa source jusque dans le Péloponnèse, au milieu des eaux du fleuve Alphée, qui traverse l’Arcadie et le territoire d’Olympie. Il prétend que ce fleuve disparaît sous terre l’espace de trois mille stades, et roule sous la mer de Sicile pour ne reparaître qu’à Syracuse. Ce fait fut démontré, ajoute Timée, à la suite de pluies qui, vers l’époque de la célébration des jeux Olympiques, tombèrent en si grande abondance que le fleuve inonda l’enceinte sacrée. On vit alors la fontaine Aréthuse rejeter une grande quantité de la fiente des bœufs qui avaient été immolés dans la cérémonie : elle rejeta même une fiole d’or que l’on recueillit et qu’on reconnut pour avoir servi à cette solennité. (Ibid.)


En raisonnant d’après ces faits, on se rangera plutôt de l’avis d’Aristote que de celui de Timée ; car l’opinion qui précède est tout-à-fait déplacée. N’est-il pas ridicule de vouloir prouver, comme Timée essaie de le faire, qu’il soit contraire à la raison que les serviteurs des Lacédémoniens qui combattaient dans leurs rangs aient reporté sur les amis de leurs maîtres l’affection qu’ils avaient pour eux ? Ne sait-on pas que ceux qui ont été esclaves, si par hasard la fortune les favorise et que le temps en soit venu, cherchent à s’attribuer avec leurs maîtres non-seulement des rapports de bienveillance, mais encore d’hospitalité et même de parenté, donnant surtout leurs soins à effacer les traces de leur origine et de leur obscurité, s’efforçant enfin de passer pour les descendans et non pour les affranchis de leurs maîtres ? (Ibid.)


Il est vraisemblable que c’est ce qui arriva aux Locriens. Beaucoup, en effet, après s’être expatriés, ne redoutant plus les témoins de leur condition première, et se voyant favorisés par le temps qui s’était écoulé, ne furent pas assez dénués de sens pour observer des pratiques qui pouvaient rappeler leur ancien abaissement ; au contraire, ils firent tout pour en effacer les traces. Voilà probablement pourquoi les Locriens ont donné à leur ville un nom emprunté aux femmes, et le motif pour lequel ils ont supposé par elles une filiation. C’est encore ce qui les faisait renouveler des amitiés et des alliances qui, par les femmes, remontèrent jusqu’à leurs ancêtres. Si les Athéniens ont ravagé leur territoire, on ne peut voir là une preuve qu’Aristote ait avancé un mensonge ; car, puisque, d’après ce que nous avons dit précédemment, on peut croire que ceux des Locriens qui, étant partis des bords de la Locride, abordèrent en Italie, s’attribuèrent (eussent-ils été dix fois esclaves) des rapports d’amitié avec les Lacédémoniens, il devient également de toute probabilité que les Athéniens, dans leur haine pour ces derniers, examinèrent moins le fait en lui-même que l’intention de ses auteurs. Mais comment les Lacédémoniens renvoyèrent-ils dans leur patrie les jeunes gens pour relever la population, tandis qu’ils n’auraient pas permis aux Locriens d’en faire autant ? Il existe sur chacune de ces questions une grande différence entre la vraisemblance et la vérité. En effet, les Lacédémoniens ne devaient pas empêcher les Locriens de faire ce qu’ils faisaient eux-mêmes ; cela n’eût pas été conséquent : et, d’un autre côté, quand ils en auraient reçu l’ordre, les Locriens n’auraient pas obéi. En voici la raison : À Lacédémone, les mœurs et les institutions autorisent trois ou quatre hommes, et même davantage lorsqu’ils sont frères, à avoir une seule femme, dont les enfans leur appartiennent en commun ; là, il est également beau et ordinaire qu’un homme qui a un nombre suffisant d’enfans cède sa femme à un de ses amis. Les Locriens, qui ne s’étaient pas liés comme les Lacédémoniens, par des imprécations et des sermens, à ne point retourner dans leurs foyers avant d’être en possession de Messène, pensaient aisément se dispenser de revenir tous ensemble ; mais comme ils effectuaient leur retour par de faibles et de rares détachemens, ils donnèrent aux femmes le temps d’avoir commerce avec les esclaves ou avec les hommes déjà mariés ; ce qui arriva surtout aux jeunes filles. Telle fut la cause de l’émigration. (Ibid.)


Timée dit que la plus grande faute en histoire est le mensonge, et qu’il permet à ceux dont il a relevé les impostures dans leurs ouvrages de prendre tout autre titre que celui d’historien.

Tout en approuvant Timée sur ce point, nous pensons qu’il est important de distinguer l’infidélité par ignorance de celle que l’on commet sciemment ; car l’erreur involontaire mérite le pardon, et ne doit encourir qu’une critique indulgente, tandis que l’autre ne saurait être châtiée trop sévèrement. C’est précisément sous ce dernier rapport qu’on peut trouver Timée le plus coupable. Aussi, cela suffit-il pour le faire connaître. (Ibid.)


À ceux qui ne tiennent pas fidèlement leurs conventions, nous appliquons ce proverbe : « Locriens dans les traités. » Or, voici le récit sur lequel s’appuie cette locution, récit que les historiens, comme les autres personnes, reconnaissent unanimement. Lors de l’invasion des Héraclides, les Locriens étaient convenus avec les Péloponnésiens d’élever des fanaux comme signes de guerre, s’il arrivait que les Héraclides opérassent leur descente non par l’isthme, mais par la mer. Ceux du Péloponnèse étant ainsi prévenus auraient pu se tenir en garde contre leur attaque. Les Locriens, loin d’exécuter cette promesse, élevèrent des fanaux en signe d’amitié quand les Héraclides se présentèrent ; de sorte que ceux-ci effectuèrent leur descente en toute sécurité. Les Péloponnésiens, qui avaient négligé de prendre des informations, trahis par les Locriens, virent les ennemis pénétrer dans leurs foyers. (Ibid.)


..... Accuser, et puiser dans les mémoires de gens qui rêvent et qui se disent inspirés. Ceux qui donnent créance à de pareilles niaiseries devraient se contenter d’avoir pu se soustraire à un juste blâme, et ne pas attaquer les autres, comme cela arrive à Timée ; car il traite de flatteur Callisthènes pour avoir écrit de semblables choses, et l’accuse de s’écarter des principes de la philosophie pour prêter de l’attention à des corbeaux et à des femmes en délire. Il ajoute qu’il fut justement puni par Alexandre pour avoir (autant qu’il était en lui) déshonoré son caractère. Ailleurs, Timée donne des éloges à Démosthène et aux autres orateurs qui florissaient de son temps, et dit qu’ils ont été dignes de la Grèce, en refusant à Alexandre les honneurs divins, tandis que le philosophe qui a mis aux mains d’un homme le tonnerre, a reçu de la divinité les châtimens qu’il méritait. (Ibid.)


De même qu’une seule goutte, comme dit le proverbe, suffit pour faire connaître toute la liqueur contenue dans le plus grand vase, ainsi on peut porter un jugement dans le sujet qui nous occupe. En effet, lorsqu’on a trouvé un ou deux mensonges dans un ouvrage, et qu’ils ont été faits de propos délibéré, il est évident que rien de ce que rapporte l’auteur d’un pareil livre ne peut inspirer de confiance. Tâchons de persuader aux partisans de Timée que c’est précisément le cas où il se trouve. Faisons remarquer surtout sa manie des discours et des allocutions, la complaisance qu’il met à faire parler les ambassadeurs ; et, en un mot, toutes les compositions de ce genre, sur lesquelles roulent les principaux faits et même toute l’histoire. Or, est-il un lecteur qui ne sache que les discours insérés par Timée dans ses mémoires sont de son invention ? car il ne rapporte ni les paroles qui ont été dites, ni la manière dont elles ont été prononcées réellement, mais se propose de montrer comment on devait parler. Il se plaît à peser toutes ses paroles et à énumérer toutes les circonstances des faits, comme on s’attacherait à le faire au sein de l’école, sur un sujet donné, pour faire preuve de talent oratoire, et non pour reproduire le langage véritable qu’ont tenu les personnages. (Ibid.)


Le devoir de l’historien est d’abord de connaître les discours, tels qu’ils ont été prononcés véritablement, ensuite de remonter à la cause qui a fait réussir l’action ou le discours ; car ce genre d’éloquence, par sa simplicité, procure au lecteur plus de plaisir que d’utilité ; mais si l’auteur y ajoute la cause des faits, l’étude de l’histoire devient fructueuse.

En effet, la comparaison des circonstances analogues avec celles où nous nous trouvons, nous donne les moyens de prévoir l’avenir, de sorte que, tantôt en évitant, tantôt en imitant les exemples du passé, nous nous livrons à nos entreprises avec plus de confiance. Mais Timée, en passant sous silence les discours qui ont été prononcés, les causes qui les ont amenés, et en les remplaçant par des mensonges et par de verbeuses argumentations, prive l’histoire de son véritable caractère. Voilà le défaut capital de cet historien, et nous savons tous que ses ouvrages sont des morceaux de ce genre. (Ibid.)


Mais, dira-t-on peut-être, si Timée est tel que vous le dépeignez, pourquoi a-t-il obtenu tant d’approbation et de confiance de la part de certaines gens ? C’est que ses écrits étant remplis de critiques amères sur les ouvrages d’autrui, il réussit moins par son mérite personnel que par les accusations qu’il prodigue, genre pour lequel Timée me paraît doué d’une ardeur et d’une disposition merveilleuse. Pareille chose arriva au physicien Siraton, qui est admirable lorsqu’il entreprend d’analyser ou de réfuter les opinions des autres, mais qui, s’il tire quelque chose de son propre fond, s’il met au jour ses opinions, paraît, aux yeux des gens habiles, bien plus médiocre et bien plus incapable que les auteurs, objets de ses critiques. Il en est, je crois, des historiens comme de nous tous dans le cours de la vie, c’est-à-dire qu’il nous est facile de blâmer les autres, et difficile de nous montrer nous-mêmes irréprochables ; et en général, on remarque, il faut l’avouer, que les personnes les plus portées à juger sévèrement autrui sont celles qui commettent le plus de fautes dans leur conduite. (Ibid.)


Timée, indépendamment de ce qui vient d’être dit, a encore un autre défaut. Une résidence de cinquante ans à Athènes, et une longue étude des mémoires relatifs aux temps passés, lui ont fait supposer qu’il possédait les plus heureuses dispositions pour écrire l’histoire ; mais il se trompe suivant moi : car comme l’histoire et la médecine ont quelque chose d’analogue, en ce que l’une et l’autre se divise en trois parties bien tranchées ; ainsi peut-on dire que ces deux sciences réclament la même aptitude de la part de ceux qui s’y livrent. La médecine, par exemple, se divise en trois parties : la première s’appelle médecine rationnelle, la seconde médecine diététique, et la troisième médecine chirurgicale et pharmaceutique. En général, le charlatanisme et l’imposture sont le propre de cet art ; mais le rationalisme, qui a pris naissance principalement à Alexandrie, chez ceux que l’on appelle Hiérophiliens et Callimachiens, s’est saisi de cette branche de la médecine ; à l’aide de brillans dehors et d’éclatantes promesses, il a su produire une telle illusion, que tous les autres médecins paraissent ne point posséder leur art. Mais que pour les éprouver on vienne à leur mettre un malade entre les mains, ils se montrent aussi inhabiles dans la pratique, que ceux qui n’auraient jamais lu un traité de médecine. Et en effet, quelques personnes que leur langage avait séduites, et qui, d’ailleurs, n’avaient aucune maladie grave, se sont vues souvent dans le plus grand péril pour s’être confiées à eux ; car ces médecins-là ne ressemblent pas mal aux pilotes qui voudraient gouverner un vaisseau avec un livre. Cependant, lorsque, parcourant les villes avec un pompeux appareil, ils débitent de longues phrases avec l’assurance que leur donne leur célébrité, ils mettent dans le plus grand embarras ceux qui n’ont que leurs œuvres pour témoignage de leur talent ; bien plus, ils les livrent au mépris de l’auditoire, avantage qu’un langage persuasif donne trop souvent sur la pratique et l’expérience. Pour la troisième division de la médecine, qui cependant traite du fond réel des deux autres parties, non-seulement elle est peu pratiquée, mais souvent encore, grâce au défaut de jugement du plus grand nombre, elle est éclipsée par le charlatanisme et l’audace. (Ibid.)


Il en est de même de l’histoire pratique, qui se divise en trois parties : l’une, qui consiste à faire des investigations dans les mémoires et à en extraire des matériaux ; l’autre, qui a pour objet l’observation des villes et des lieux, des fleuves et des ports, en général des particularités et des distances que présentent la terre et la mer ; enfin la troisième, qui traite des faits politiques. De même que pour la médecine, beaucoup se livrent à cette dernière partie de l’histoire, déterminés par le préjugé qui s’y attache, et la plupart n’apportent à cette tâche d’autre talent que leur habileté, leur audace, et leur fourberie ; semblables aux charlatans, ils ne visent qu’à produire de l’effet, à capter la bienveillance du public, et à saisir l’occasion de se procurer de quoi vivre. Cette espèce de gens ne mérite pas que j’en parle davantage. (Ibid.)


Quelques-uns, au contraire, qui paraissent se livrer avec intelligence à la composition de l’histoire, semblables aux médecins habiles qui, aussitôt après avoir fait des recherches dans les livres et recueilli des matériaux, se jugent capables de se mettre à l’œuvre..... Il est utile de dire les circonstances où se sont trouvés ces hommes, et les vicissitudes qu’ils ont subies dans les temps passés ; car la connaissance du passé nous fait réfléchir aux choses de l’avenir, si toutefois l’historien a été vrai dans ses récits. Mais celui qui croirait (et Timée l’a cru) que cette science suffit pour écrire avec talent l’histoire des faits récens, commettrait une insigne erreur : ce serait comme si, après avoir vu des tableaux de peintres anciens, on se croyait non-seulement peintre, mais encore peintre habile. (Ibid.)


Ce que je viens d’avancer, paraîtra encore plus évident par ce qui va suivre, et surtout par ce qui est arrivé à Éphore dans quelques passages de son Histoire. Et en effet, cet historien me semble avoir eu jusqu’à un certain point la connaissance des combats de mer, mais nullement des combats de terre. Aussi, quand on étudiera dans Éphore les combats maritimes livrés près de Chypre et de Cnide ; quand on l’entendra parler de ceux que les généraux du grand roi ont tentés d’abord contre Évagoras à Salamine, et ensuite contre les Lacédémoniens, on devra admirer le talent et l’habileté de l’historien ; on pourra tirer de son ouvrage des notions utiles pour des circonstances analogues. Mais quand il entre dans le récit du combat de Leuctres que se livrèrent les Thébains et les Lacédémoniens, ou de la bataille qui s’engagea près de la ville de Mantinée, et dans laquelle Épaminondas perdit la vie ; si l’on examine en détail la description qu’il fait des dispositions premières du combat ou des évolutions qui eurent lieu au fort de la mêlée, rien ne paraîtra plus ridicule et plus inhabile, même au lecteur qui n’a jamais rien vu de semblable. Du reste, ce qui accuse clairement l’historien, ce n’est point la bataille de Leuctres, qui n’eut rien de compliqué, et qui se résume dans une seule manœuvre, mais celle de Mantinée, qui en offre une si grande variété, et présente une immense puissance de conception. C’était une tâche au-dessus de ses forces et de son intelligence. Ce que je viens de dire sera évident pour tous ceux qui voudront se figurer la situation exacte des lieux, et s’y représenter les mouvemens décrits par Éphore. La même chose est arrivée à Théopompe, et surtout à Timée, qui fait le sujet de ces détails. On voit assez facilement pourquoi tous ont agi ainsi, et ce que chacun a voulu, soit établir, soit démontrer. Tous, du reste, ne différent pas d’Éphore. (Ibid.)


Un écrivain ne peut traiter convenablement des faits militaires, s’il n’a pas d’expérience des choses de la guerre ; ni parler des affaires politiques, s’il ne les a pas étudiées et pratiquées. Il résulte de là que les gens qui ont puisé toute leur science dans les livres, n’écrivant rien de savant et de véritable, leurs ouvrages sont sans fruit pour le lecteur. Car si l’on enlève de l’histoire ce qu’elle peut offrir d’utile, ce n’est plus qu’une composition indigeste et nuisible. Il en est de même pour ceux qui entreprennent d’écrire spécialement sur des villes ou des pays : s’ils ne sont pas habiles en géographie, ils tombent nécessairement dans le même genre d’erreur ; car ils passeront sous silence beaucoup de choses dignes d’être rapportées, et s’étendront sur d’autres dont ils n’auraient point dû parler. C’est ce qui arrivé souvent Timée qui n’a rien vu. (Ibid.)


Timée dit, dans son xxxive livre : « Pendant cinquante années continues, j’ai habité Athènes, qui n’était point ma patrie, et j’avoue que, j’y ai été dans l’ignorance complète des ouvrages de la guerre. » Si, de plus, il n’a jamais visité les lieux qu’il décrit, il en résulte que quand, dans son Histoire, il tombe sur quelque description, soit militaire, soit géographique, il avance une erreur ou un mensonge. Que si parfois il rencontre la vérité, il en est à peu près de ce hasard comme des peintres qui couvriraient leurs tableaux de couleurs confuses. Il pourrait bien, en effet, s’y trouver parfois des lignes assez correctes ; mais jamais cette vie qui caractérise la nature animée, et qui est en peinture le comble de l’art. (Ibid.)


C’est le cas dans lequel se trouve Timée, et, en général, tous ceux qui ont trop de confiance dans les connaissances qu’ils tiennent des livres. Ils manquent de cette couleur locale que peut seulement donner l’expérience acquise, et sont incapables d’éveiller ces émotions véritables qu’un historien ne peut transmettre sans avoir été lui-même acteur dans les scènes qu’il décrit. C’est pour cela que nos ancêtres voulaient trouver dans les mémoires le cachet personnel de l’auteur. Ils demandaient à l’écrivain qui traitait de la politique, d’avoir mené en effet une vie politique, et d’y avoir fait preuve d’habileté ; ils demandaient à celui qui écrivait sur la guerre, d’avoir aussi fait la guerre, et d’en avoir éprouvé les dangers ; ils demandaient enfin à celui qui écrivait sur la vie domestique, d’avoir connu le mariage et d’avoir élevé des enfans. Il en était de même pour toutes les positions. Cette vérité de détails ne peut se rencontrer que dans ceux qui écrivent sur ce qu’ils ont fait, et donnent leurs soins à cette partie de l’histoire. Mais, me dira-t-on peut-être, on n’acquiert pas facilement la connaissance personnelle et pratique de chaque chose. Non, sans doute ; mais il est au moins indispensable de connaître ce qu’il y a de plus important et de plus général. (Ibid.)


Cela n’est cependant point impossible, comme le prouve l’exemple d’Homère, dans les œuvres duquel on trouve une connaissance parfaite de toutes ces choses. On peut conclure de là que l’étude des livres est la troisième des qualités de l’histoire, quoiqu’elle n’occupe pas le premier rang dans Timée. Et la vérité de ce que j’avance sera évidente, si l’on considère les discours, les exhortations et les harangues des ambassadeurs que Timée met en usage. Un petit nombre de lecteurs adopte ses longues harangues ; le plus grand nombre toutefois les aimerait mieux courtes ; quelques-uns même, préféreraient qu’il n’y en eût point. Les hommes d’aujourd’hui désirent une chose ; ceux d’autrefois en voulaient une autre. Les Étoliens accueillent ceux-ci, les Péloponnésiens ceux-là, et les Athéniens les autres. Cependant, multiplier partout les discours, comme le fait Timée, qui se montre si diffus en toute circonstance, c’est une occupation tout-à-fait puérile, et digne de l’école. Cette manière d’écrire a déjà fait beaucoup de tort à des historiens, et a valu le dédain du public. Mais, choisir à propos son temps pour de tels discours, et leur donner le ton qui convient, c’est une qualité véritable. (Ibid.)


Sur cela même que rien ne détermine l’emploi des discours, on ne saurait en préciser ni le nombre ni la forme. Il faut des études variées et des connaissances, pour qu’ils servent à l’historien, et ne lui nuisent point auprès des lecteurs. Il est difficile d’enseigner à s’en servir convenablement ; et on ne saurait jamais en faire sans bien connaître les mœurs et les coutumes. Quant au fait qui nous occupe, je vais développer ma pensée. Si les historiens nous mettaient sous les yeux les véritables mobiles de ceux qu’ils font parler ; s’ils reproduisaient les paroles qui ont été tenues ; si enfin ils développaient les causes qui ont fait réussir ou échouer tel ou tel orateur, certes, on en retirerait une connaissance véritable des choses ; il n’y aurait plus qu’à distinguer à quelles circonstances s’appliqueraient ou non des discours semblables. Mais il est difficile de rechercher le principe des événemens, pendant qu’il est facile de faire parade d’éloquence dans un ouvrage. D’ailleurs peu d’hommes sont capables de s’exprimer en peu de mots et convenablement, et de savoir faire ressortir des préceptes, tandis que rien n’est plus facile que d’avancer sans discernement des choses ridicules et communes. (Ibid.)


Pour confirmer ce que j’ai dit de Timée et de son ignorance, aussi bien que de son inclination à rapporter des mensonges, je citerai quelques-uns de ses écrits les plus incontestés. Nous savons, en effet, que de tous les hommes qui ont dominé en Sicile, après Gélon les plus habiles, furent Hermocrate, Timoléon, et Pyrrhus, roi d’Épire. Il ne faut donc point leur prêter un langage puéril et digne d’un écolier. Or Timée, dans son xxie livre, nous rapporte qu’à l’époque où Eurymédon, après s’être rendu en Sicile, y excitait les villes à déclarer la guerre aux Syracusains, les citoyens de Géla, abattus par le sort contraire, avaient envoyé des députés aux Camariniens pour en obtenir une trève ; que les Camariniens les avaient accueillis avec bienveillance, et qu’ensuite les deux peuples avaient envoyé chacun à leurs alliés des ambassadeurs, les priant d’adresser à Géla des hommes sûrs, pour stipuler des conditions qui amenassent la paix et qui leur fussent réciproquement avantageuses. Lorsque les députés se furent présentés dans le sénat et que l’affaire eut été mise en délibération, Timée place dans la bouche d’Hermocrate les paroles suivantes. (Ibid.)


Il commence par louer les citoyens de Géla et les Camariniens, premièrement, d’avoir fait une trève, ensuite de lui avoir fourni l’occasion de placer un discours, et, en troisième lieu, d’avoir pris avec prudence des précautions..... qu’ils savaient bien la différence qu’il y a entre la paix et la guerre. Puis, après deux ou trois lieux communs politiques, « il nous reste, dit-il, à connaître combien la guerre diffère de la paix, » encore qu’un peu plus haut il leur eût déjà dit qu’ils savaient bien la différence qu’il y a entre la paix et la guerre..... Il remercie les citoyens de Géla de ne point prendre la parole dans l’assemblée qui est informée de tous les intérêts. De tout cela je conclus donc que Timée ne me paraît pas seulement dénué de tout talent politique, mais encore bien au-dessous des connaissances qu’on puise dans toutes les écoles ; car chacun sait que ce qu’il faut avant tout communiquer au lecteur, ce sont des choses inconnues ou mal sues. Quant aux choses que personne n’ignore, il est véritablement aussi vain que puéril de bâtir là-dessus des harangues prolixes. Timée, au contraire, tombe toujours dans ce défaut. Il y consacre la plus grande partie de son discours, et ne nous en fait pas perdre un mot. De plus, les argumens dont il se sert sont tels, que personne ne croira jamais que ce soient là ceux dont se servit Hermocrate, lui qui a porté un si puissant secours aux Lacédémoniens à la bataille d’Ægos-Potamos, et a fait prisonnières, en Sicile, les troupes athéniennes et leurs généraux. Mais un enfant même ne parlerait pas ainsi. Voici en effet comment il s’exprime :

On doit d’abord faire remarquer à l’assemblée que, pendant la guerre, c’est le bruit des trompettes qui éveille le matin, et dans la paix, le chant des coqs ; ensuite qu’Hercule, en instituant les jeux Olympiques, a montré quelle était en cela son intention ; qu’en faisant la guerre il n’avait fait de mal à personne que par nécessité et par ordre, et que, volontairement, il n’avait jamais porté à personne aucun préjudice ; en troisième lieu, que Jupiter, dans Homère, ne peut souffrir le dieu Mars. — De tous les dieux, lui dit-il, qui habitent le haut de l’Olympe, vous êtes celui que je hais le plus, parce que vous ne respirez que querelles, que guerres et que batailles. — Que dans le même poète, le plus sage des héros dit que — qui aime la guerre et se plaît dans ses désordres, n’a ni famille, ni amour de la justice, ni foyer. — Qu’Euripide s’accorde en cela avec Homère, puisqu’il s’écrie : — Ô paix, mère des richesses, la plus aimable des divinités, que je vous désire avec ardeur ! que vous tardez à venir ! que je crains que la vieillesse ne me surprenne avant que je puisse voir ce temps heureux où tout retentira de nos chansons, et où, couronnés de fleurs, nous célébrerons des festins ! — Il faut encore comparer la guerre à la maladie, et la paix à la santé. Pendant la paix, ceux qui sont malades se rétablissent ; pendant la guerre, ceux qui sont sains périssent. Dans la paix, les vieillards sont ensevelis par les jeunes gens ; dans la guerre, les jeunes gens le sont par les vieillards. Mais le principal motif que l’on rapporte, c’est que dans la guerre on n’est pas en sûreté dans ses propres murailles, au lieu que dans la paix, les extrémités même du pays jouissent d’une sécurité parfaite.


..... Je serais fort embarrassé de dire quelles puérilités de plus on pourrait faire entrer dans une amplification d’école, ou bien dans un travail où l’on voudrait offrir une argumentation tirée des personnes présentes, tant les paroles que Timée attribue à Hermocrate paraissent avoir servi à un autre usage que celui auquel elles sont destinées. (Ibid.)


Voici encore un discours de Timée. Dans le même livre, Timoléon exhorte les Grecs à livrer bataille aux Carthaginois, et lorsqu’ils n’ont plus qu’à en venir aux mains, il les engage à ne point voir le nombre de leurs ennemis, mais leur lâcheté. Car, dit-il, quoique l’Afrique soit partout peuplée de nombreux habitans, cependant, toutes les fois que nous voulons désigner proverbialement un lieu désert, nous disons qu’il est plus désert que l’Afrique ; et ce n’est pas à la solitude des lieux que s’appliquent ces paroles, mais au défaut de courage du peu d’hommes qui s’y rencontrent. En un mot, ajoute-t-il, comment craindre ces hommes, qui méconnaissant le don précieux que la nature leur a fait en propre au-dessus des autres animaux, c’est-à-dire les mains, les cachent toute leur vie sous leur tunique ; et ce qui est bien pire, portent sous cette tunique une sorte de braies, pour ne point être exposés aux regards de leurs ennemis, après qu’ils sont tombés dans le combat. (Ibid.)


Lorsque Gélon promettait de secourir les Grecs avec vingt mille hommes d’infanterie et deux cents gros vaisseaux, pourvu qu’on lui attribuât le commandement en chef sur terre et sur mer, on rapporte que les principaux des Grecs, réunis alors à Corinthe, firent preuve d’une grande habileté en répondant à ses envoyés, — qu’ils engageaient Gélon à venir comme auxiliaire avec ses forces ; mais que le commandement en chef serait déféré, d’après le résultat même des événemens, à ceux qui l’auraient mérité davantage. — C’était leur dire que toutes leurs espérances ne se tournaient point du côté des Syracusains, mais qu’ils mettaient leur confiance en eux-mêmes, et qu’ils feraient un appel à tous ceux qui voudraient se présenter à cette lutte pour en obtenir la couronne due au mérite. Timée lui allonge tellement ses discours sur chacune de ces choses, il met tant de zèle à faire de la Sicile un état plus puissant que la Grèce tout entière, il s’efforce tant à faire ressortir tout ce qui s’y fait comme plus beau et plus grand que partout ailleurs, il élève tellement la sagesse des Syracusains si habiles et si supérieurs dans la conduite des affaires, qu’il ne laisse plus d’hyperbole à trouver pour des écoliers qui voudraient, dans leurs matières, s’exercer sur des sujets admiratifs ; comme, par exemple, l’éloge de Thersite, la critique de Pénélope, ou quelque autre futilité du même goût. (Ibid.)


Il résulte d’une telle exagération du style et d’un tel abus d’expressions, que l’historien s’expose à faire déprécier les hommes et les choses qu’il voulait placer dans un jour favorable. Il en est à peu près d’eux comme de ces académiciens qui courent après l’éloquence et qui affectent de changer à chaque instant de terrain. Pour embarrasser leurs adversaires dans des choses tantôt évidentes, tantôt obscures, ils entremêlent des fables si extraordinaires, ils prodiguent des argumens si nombreux et de telle nature, qu’ils vous amènent véritablement à douter si ceux qui sont à Athènes ne sentiraient point l’odeur des œufs qu’on cuit à Éphèse, et si vous êtes bien réellement dans l’académie conversant avec eux sur tout cela, ou plutôt assis tranquillement chez vous à parler de toute autre chose. C’est par cette manière fausse et outrée qu’ils exposent à la calomnie leur secte entière, et qu’ils ne trouvent plus de confiance dans le public pour les questions qu’ils proposent. Aussi, non-seulement ils manquent leur but, mais encore ils créent chez les jeunes gens une sorte de maladie ; c’est qu’au lieu de s’adonner à l’étude de la morale, de la politique et de l’éloquence, qui seules peuvent être utiles aux hommes, ils perdent leur vie dans une vaine ostentation de paradoxes inutiles. (Ibid.)


C’est ce qui, en écrivant l’histoire, est arrivé à Timée et à ses imitateurs. Comme il raconte en effet des choses merveilleuses et qu’il soutient obstinément ce qu’il a avancé, il excite souvent une vaine admiration, et persuade par l’apparence de la vérité. Il va même jusqu’à défier les doutes, et semble vouloir convaincre par ses argumens ; et cela lui arrive surtout lorsqu’il entre dans des descriptions de colonies ou de villes bâties et alliées. Dans cette partie de ses ouvrages, il se montre si minutieux dans ses propres recherches, et si intolérant pour les autres, qu’il semblerait que tous les écrivains ont dormi en présence des faits, qu’ils n’ont été que d’apathiques habitans de l’univers, tandis que lui seul se serait livré à des recherches exactes et porterait des jugemens équitables sur tous les points de l’histoire. Et cependant on peut dire que, s’il y a quelques bonnes choses dans ce qu’il écrit, il ne s’y rencontre pas moins de mensonges. (Ibid.)


Mais ceux des lecteurs de Timée qui se sont le plus livrés à l’étude de ses commentaires dans lesquels sont décrites les choses dont je viens de parler, qui ont ainsi préparé leur esprit à la grandeur de ses promesses, qui enfin y ont ajouté foi, supportent avec peine une contradiction ; et quand on essaie de leur prouver que les fautes de Timée sont précisément celles qu’il reproche aux autres avec tant d’amertume (comme, par exemple, quand il avance, au sujet des Locriens, les mensonges que j’ai relevés plus haut), ils vous combattent avec force, et ne souffrent pas qu’on les arrache à la bonne opinion qu’ils ont de lui. Enfin, pour tout dire en peu de mots, ceux qui se sont malheureusement livrés avec trop d’ardeur à méditer les commentaires de Timée, en retirent le fruit, qu’habitués à ses discours et à ses longues harangues, ils deviennent des argumentateurs à la fois puérils et exagérés. (Ibid.)


Il nous reste enfin de Timée une partie de son Histoire ; elle est également couverte de tous les défauts dont nous avons déjà signalé un grand nombre. Nous dirons maintenant à quelle cause on doit les attribuer ; et bien qu’elle puisse paraître peu vraisemblable, on trouvera que ce n’en est pas moins la véritable source de ses erreurs. Car il semble faire parade d’une grande ardeur de recherches et d’une grande habileté pratique ; en un mot, il feint d’avoir mis le plus grand soin à écrire son Histoire, et cependant, dans certaines parties de son ouvrage, il se montre le plus inhabile et le moins consciencieux de tous ceux qu’on a décorés du titre d’historien. Le morceau qui suit va d’ailleurs prouver ce que j’avance : — Des deux organes que la nature nous a donnés pour nous informer et nous instruire à fond des choses, l’ouïe et la vue, celui-ci, quoique incomparablement plus certain, selon Héraclite (car les yeux sont des témoins tout autrement exacts que les oreilles), n’est cependant pas la voie dont Timée s’est servi pour parvenir à la connaissance des faits dont il parle. Il a pris la plus douce, quoiqu’elle fût la moins sûre. Il n’a rien examiné par ses yeux, il n’a employé que ses oreilles. Bien plus, car des deux manières dont l’ouïe sert à nous instruire des choses, savoir, la lecture des livres et nos propres recherches, il n’a fait aucun usage de la dernière : nous l’avons prouvé plus haut. Si l’on veut savoir pourquoi il s’en est tenu à la lecture, c’est que par ce moyen on ne court aucun risque, et que l’on n’a rien à souffrir en apprenant. Il n’est besoin pour cela que de se loger dans une ville où il y ait un grand nombre de livres, ou d’avoir auprès de soi une bibliothèque bien fournie. Avec ce secours, on peut à l’aise, dans un cabinet, sans rien perdre de son repos et de sa tranquillité, s’instruire de ce que l’on cherche ; comparer ensemble les écrivains passés et observer leurs fautes. Mais pour faire des recherches exactes, il en coûte des travaux et de la dépense, Aussi, c’est ce qui perfectionne l’histoire, et qui lui donne son prix. On le voit par le témoignage de ceux qui se sont exercés dans ce genre d’écrire. Ephore dit que s’il était possible que ceux qui écrivent des faits en fussent témoins oculaires, ce serait la meilleure manière de les connaître ; et Théopompe, que celui-là est d’autant plus habile dans les choses de la guerre, qu’il s’est trouvé à un plus grand nombre de combats, comme le plus éloquent orateur est celui qui a plaidé le plus de causes. Il en est de même de la médecine et de l’art de conduire les vaisseaux. Homère nous apprend la vérité avec encore plus de force et d’énergie, lorsque voulant nous montrer en la personne d’Ulysse quelles doivent être les qualités d’un homme propre aux grandes affaires : « Muse, dit-il, faites-moi l’éloge de cet homme subtil et rusé qui a couru tant de pays, qui a vu tant de villes et connu les mœurs de tant de nations ; qui a essuyé sur mer tant de travaux et de peines, qui s’est trouvé dans tant de guerres, et a été tant de fois exposé à la violence des flots. » C’est un écrivain de ce genre-là, que la dignité de l’histoire demanderait. Comme Platon dit que les hommes seraient heureux si les philosophes étaient rois, ou si les rois étaient philosophes, je dirais volontiers, moi, qu’il ne manquerait rien à l’histoire, si les personnes employées dans les grandes affaires l’écrivaient eux-mêmes, non par manière d’acquit, comme on fait aujourd’hui ; mais avec le soin qu’on prendrait si on était persuadé que de tous les devoirs de la vie, le plus nécessaire et le plus noble serait de s’y appliquer, sans que jamais rien pût en détourner, ou si ceux qui se mêlent de l’écrire regardaient l’usage et l’expérience des affaires comme une préparation nécessaire à un historien. Jusque là on doit s’attendre à voir bien des fautes dans les histoires. Or, Timée ne s’est nullement mis en peine d’acquérir cette préparation. Il n’est jamais sorti du lieu où il demeurait. Affaires, guerre, politique, voyages, recherches, il semblait avoir voulu renoncer à tout. Malgré cela, il est en réputation de bon historien. Je ne conçois pas ce qui lui a mérité cet honneur. (Angelo Mai, ubi suprà ; et deinde Dom Thuillier.)


Tel fut Timée, et c’est lui-même qui nous l’apprend. Il est, du reste, facile de s’en convaincre ; car, dans le commencement de son livre vi, il dit que plusieurs personnes supposent que le genre démonstratif exige une plus grande intelligence, un travail plus consciencieux et plus de connaissances acquise que le genre historique n’en réclame ; que cette opinion avait été émise par je ne sais qui, devant Éphore, et que celui-ci, ne pouvant la réfuter, s’est efforcé d’établir une comparaison entre les deux genres, en mêlant les discours à l’histoire. (Angelo Mai ; Jacob. Geel, ubi suprà.)


Timée avance là une absurdité ; c’est d’ailleurs calomnier cet historien. Éphore, dans tous ses travaux historiques, se montre admirable pour son style, pour ses vues, et pour le plan de son sujet ; il fait également preuve d’une grande habileté dans ses digressions et dans les maximes qu’il tire de son propre fond ; pour tout dire enfin, toutes les fois qu’au sujet principal il ajoute un discours, je ne sais comment il arrive qu’on aime à entendre avec un égal plaisir l’historien et l’orateur. Cependant Timée, pour ne point paraître avoir usé de calomnie contre Éphore et contre d’autres écrivains, blâme toujours et à tout propos ce qu’ont fait de bien tous les historiens, et, parce qu’il a dit sur chacun tout le mal possible, il se figure que personne au monde ne s’apercevra de sa méchanceté. (Ibid.)


Cependant, jaloux de donner de l’importance à la mission de l’historien, Timée commence par dire qu’il y a autant de différence entre le genre historique et le genre démonstratif, qu’il en existe entre les édifices véritables et la disposition scénique d’un lieu. Il affirme ensuite que les seules recherches nécessaires à la construction de l’histoire demandent plus de travaux que la composition des morceaux oratoires ; il ajoute que, pour son propre compte, il a supporté de si grands frais, et s’est soumis à tant de fatigues pour réunir les mémoires de quelques auteurs, et faire des recherches sur les mœurs des Ligures, des Gaulois et des Ibères, qu’on ne le croirait pas s’il en faisait le récit. Néanmoins, que répondrait-il, si un de ces historiens lui posait ces questions : Est-il plus coûteux et plus pénible de rester tranquillement dans une ville, occupé à recueillir des livres et à rechercher des détails sur les coutumes des Ligures et des Gaulois, que de parcourir soi-même de nombreuses contrées, et de voir tout de ses propres yeux ? N’est-ce pas différent, ou d’avoir entendu le récit des combats sur terre et sur mer, le récit des siéges, de la bouche de ceux qui y ont assisté, ou bien d’avoir été soi-même au nombre des acteurs de ces terribles travaux de la guerre ? Car je ne pense pas qu’il existe entre des édifices véritables et leur représentation scénique, ni entre le genre historique et le genre démonstratif, autant de différence qu’il y en a, dans toute composition, entre celui qui raconte sans une connaissance personnelle, jointe à une expérience éclairée, et celui qui écrit sur des traditions. Les hommes inhabiles se figurent que rien n’est plus facile pour les historiens que de recueillir des mémoires et d’apprendre de ceux qui savent la masse des faits ; mais c’est encore une erreur dans laquelle doivent nécessairement tomber les gens inhabiles. Car comment pourrait-il se faire qu’ils interrogeassent convenablement sur les combats de terre et de mer, ainsi que sur les siéges des villes ? Et d’ailleurs, comment comprendraient-ils le détail de tant de choses, eux qui sont dans l’ignorance complète de ces matières ? Souvent il arrive que la manière même d’interroger devient d’un puissant secours à celui qui raconte, et il suffit d’une insinuation pour conduire à travers tous les faits celui qui en a été témoin. L’homme inhabile, au contraire, ne sait point consulter ceux qui ont vu les événemens antérieurs, et ne sait pas même comprendre les faits accomplis de son temps ; car, quoiqu’il y assiste, il en est en quelque sorte absent. (Angelo Mai, Script. veter. nova collectio, Romæ, 1827 ; Jacob. Geel, in-8o, 1829.)