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Bibliothèque historique et militaire/Histoire générale/Livre XVII

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Histoire générale
Traduction par Vincent Thuillier.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAsselin (Volume 2p. 830-838).
FRAGMENS
DU

LIVRE DIX-SEPTIÈME.


I.


Le sénat romain déclare la guerre à Philippe, roi de Macédoine.


Le jour venu pour la conférence, Philippe montant une fuste accompagnée de cinq vaisseaux légers, arriva de Démétriade dans le golfe de Malée. Il avait avec lui deux de ses secrétaires, Apollodore et Démosthène, l’un et l’autre Macédoniens ; de la Béotie, Brachylles ; de l’Achaïe, Cycliadas, qui, pour les raisons que nous avons dites, avait été exilé du Péloponnèse. Titus Flaminius se trouva aussi au même endroit avec Amynandre, roi des Athamaniens. On y voyait encore de la part d’Attalus, Dionysidore. Les ambassadeurs des différens peuples étaient : pour les Achéens, Aristenète et Xénophon ; pour les Rhodiens, Acésimbrote leur amiral ; pour les Étoliens, leur capitaine-général Phénéas, et plusieurs autres membres du conseil de ce peuple. Quand on fut près de Nicée, Flaminius se mit sur le bord de la mer. Philippe approcha aussi de la terre, mais il n’y descendit pas et se tint à l’ancre. L’ambassadeur romain lui ordonna de descendre ; du haut de sa proue il répondit qu’il n’en ferait rien. On lui demanda qui il craignait. « Personne, répliqua-t-il, sinon les dieux immortels ; mais je me défie de la plupart de vous tous, et principalement des Étoliens. » Flaminius supris lui dit que le danger était égal pour tous. « Cela n’est pas tout-à-fait ainsi, reprit Philippe : Phéneas mort, les Étoliens ne manqueront pas d’autres capitaines ; mais si le même accident m’arrivait, il n’y a personne en Macédoine pour prendre ma place. » Ce début ne parut pas de bon augure. Flaminius ne laissa pas de lui demander qu’il s’expliquât sur l’affaire présente, et il n’eut d’autre réponse du roi, sinon que ce n’était point à lui de commencer, mais au Romain ; que cependant il serait bien aise de savoir ce qu’il aurait à faire pour obtenir la grâce de vivre en paix. « Ce que l’on veut que vous fassiez, répondit Flaminius, est simple et clair : je vous ordonne de retirer vos troupes de toute la Grèce, de rendre à chacun les transfuges et les prisonniers que vous retenez, de livrer aux Romains toutes les places d’Illyrie que vous avez envahies depuis la paix faite en Épire, et de rendre à Ptolémée toutes les villes dont vous vous êtes emparé depuis la mort de Ptolémée Philopator. » Puis se tournant vers les autres ambassadeurs, il leur dit de déclarer les ordres qu’ils avaient reçus de ceux qui les avaient envoyés. Dionysidore parla le premier, et demanda que Philippe rendît à Attalus les vaisseaux et les prisonniers qu’il avait pris à la bataille de Chio, et qu’il réparât en entier le temple de Vénus et le Nicéphore qu’il avait renversés. Après lui, Acésimbrote, amiral des Rhodiens, voulut que Philippe restituât aux Rhodiens la Pérée qu’il leur avait enlevée ; de faire sortir d’Iasse, de Bargyle et d’Euromée les garnisons qu’il avait mises dans ces trois villes ; qu’il rétablît les Périnthiens dans la forme de gouvernement qui leur était commune avec les Byzantins, et enfin qu’il se retirât de Sestos, d’Abydos et de tous les ports de l’Asie. Les Achéens parlèrent ensuite, et demandèrent Corinthe et Argos. Après eux Phéneas dit qu’il fallait que Philippe sortît de toute la Grèce, comme les Romains l’avaient demandé ; et qu’il rendît aux Étoliens saines et entières les villes qui auparavant vivaient sous les mêmes lois qu’eux.

Alexandre, surnommé l’Isien, prit ensuite la parole. C’était un homme en réputation d’éloquence et d’habileté dans les affaires. « Le roi de Macédoine ne fait, dit-il, ni la paix avec droiture, ni la guerre avec honneur. Dans les conférences et les négociations il n’est occupé qu’à tendre des piéges, à épier vos endroits faibles, à vous saisir par là comme ferait un ennemi. S’il est question de guerre, rien de plus injuste et de plus lâche que sa manière de combattre. Il ne se présente pas de front aux ennemis ; il leur tourne le dos, et, en fuyant, réduit en cendres ou met au pillage les villes qui sont sur sa route ; et, par cet odieux procédé, vaincu il enlève aux vainqueurs le prix et la récompense de leurs victoires. Quelle différence entre cette conduite et celle de ses prédécesseurs ! C’était toujours à découvert et en bataille rangée qu’ils combattaient ; rarement on les voyait détruire et renverser les villes. Je n’en veux pas d’autre preuve que la guerre qu’Alexandre fit à Darius dans l’Asie, et celle que ses successeurs eurent contre Antigonus pour l’empire de l’Asie qu’il leur avait laissé. Jusqu’à Pyrrhus, on remarque toujours dans la maison de Macédoine la même générosité, les mêmes maximes. C’est toujours en pleine campagne qu’ils se battent ; ils n’omettent rien pour vaincre par les armes ; mais ils épargnent les villes, afin que les victorieux y règnent et y aient des sujets dont ils soient honorés. Au fond, c’est être insensé et furieux que de ruiner ce pour quoi l’on fait la guerre, et de ne la point faire. Telle est cependant la manière d’agir de ce roi : quoique allié et ami des Thessaliens, lorsqu’il sortit des détroits de l’Épire, il leur a détruit plus de villes que n’en ont jamais détruit tous ceux contre qui ils ont été en guerre. » Après quelques autres reproches semblables, il finit en demandant à Philippe pourquoi il avait chassé de Lysimachie, ville alliée des Étoliens, le préteur qui y était de la part de ce peuple, et y avait mis garnison ; comment, étant ami des Étoliens, il avait eu l’audace de réduire en servitude les Cianiens qui se gouvernaient selon les mêmes lois ; quelle raison il avait de retenir Échine, Thèbes, Phthie, Pharsale et Larisse.

Après ce discours, Philippe s’approcha de la terre, et, se tenant debout sur son vaisseau : « On ne devait attendre d’un Étolien, dit-il en parlant d’Alexandre, qu’une déclamation de théâtre ; car qui ne sait que personne de soi-même ne se porte à faire tort à ses propres alliés ; mais que les chefs se rencontrent quelquefois dans des conjonctures où ils sont fâchés d’agir contre leurs inclinations ? » Il parlait encore, lorsque Phéneas, qui avait la vue très-faible, l’interrompit durement, en lui disant qu’il extravaguait et qu’il devait ou vaincre en combattant, ou recevoir la loi des vainqueurs. « Un aveugle même voit clair dans cette vérité, » reprit vivement Philippe, qui était naturellement railleur, et qui, jusque dans cette occasion, où il n’avait pas sujet de rire, se laissa aller à son penchant. Ensuite, se tournant vers Alexandre : « Vous me demandez, dit-il, pourquoi je me suis emparé de Lysimachie : c’est de peur que les Thraces ne s’en rendissent les maîtres et ne la renversassent, malheur qui ne lui serait point arrivé, si cette guerre ne m’eût obligé d’en rappeler les troupes que j’y avais mises, non pour y avoir garnison, comme vous le dites, mais pour la mettre à couvert d’invasion. Je n’ai pas fait non plus la guerre aux Cianiens ; mais, allant au secours de Prusias, qui était en guerre avec eux, je lui ai aidé à les défaire. Mais c’est vous, Étoliens, qui êtes la cause de leur ruine. Nous vous avons demandé plusieurs fois, les autres peuples de la Grèce et moi, par nos ambassadeurs, que vous abrogeassiez la loi qui vous permet de prendre des dépouilles sur les dépouilles mêmes ; et vous nous avez répondu, que vous ôteriez plutôt l’Étolie de l’Étolie, que de révoquer cette loi. » Flaminius fut fort étonné d’entendre ce langage, et pour le lui faire concevoir, le roi dit : que parmi les Étoliens il était permis de piller le pays non-seulement de ceux avec qui ils sont en guerre, mais encore des peuples qui se font la guerre les uns aux autres, quoique ces peuples soient leurs amis et leurs alliés. « Il leur est, ajouta-t-il, permis, quoiqu’il n’y ait pas là-dessus de décret public, de porter les armes pour les uns et pour les autres, et de butiner sur les terres des uns et des autres. Chez eux, tous les droits de l’amitié et de la haine sont confondus. Qu’il naisse un différend chez leurs voisins, on est sûr de les avoir pour ennemis. Ne leur sied-il pas bien après cela de me reprocher qu’étant ami des Étoliens et allié de Prusias, j’aie fait quelque tort aux Cianiens en secourant un de mes alliés ? Mais ce qui me choque à l’excès, c’est que ces orgueilleux vont de pas égal avec les Romains ; ils ordonnent, comme eux, que les Macédoniens vident la Grèce. Je pardonne aux Romains ce ton impérieux ; mais que les Étoliens le prennent, cela n’est pas supportable. Mais dites-moi, je vous prie, qu’entendez-vous par la Grèce dont vous voulez que je sorte ? dans quelles bornes la renfermez-vous ? car la plupart des Étoliens ne sont pas Grecs. Le pays des Agraiens, celui des Apodotes, celui des Amphiloques, ne sont pas dans la Grèce, m’abandonnez-vous ces peuples ? » Flaminius ne put ici s’empêcher de rire. « Mais finissons, continua Philippe, sur l’article des Étoliens. À l’égard des Rhodiens et d’Attalus, à un tribunal équitable ils seraient plutôt condamnés à nous rendre les vaisseaux qu’ils nous ont pris, que nous à leur remettre ceux que nous leur avons enlevés. Nous n’avons pas été les premiers à attaquer Attalus et les Rhodiens ; la guerre a commencé par eux, tout le monde en convient. Cependant, puisque vous le voulez, Alexandre, je consens à rendre aux Rhodiens la Pérée, et à Attalus les vaisseaux et les prisonniers qui se trouveront. Pour le Nicéphore et le temple de Vénus, je ne suis pas maintenant en état de les rétablir ; mais j’y enverrai des plantes et des jardiniers, qui en cultiveront le terrain, et y planteront plus d’arbres qu’il n’en a été coupé. » Cette plaisanterie réjouit encore Flaminius, et le fit éclater de rire. Des Étoliens le roi passa ensuite aux Achéens. Il détailla d’abord les bienfaits qu’ils avaient reçus d’Antigonus, et ceux qu’ils avaient reçus de lui-même. Il vint ensuite aux honneurs qui avaient été décernés par les Achéens au roi des Macédoniens ; enfin, il lut le décret qu’ils avaient fait d’abandonner ces princes et de se ranger au parti des Romains ; et, à cette occasion, il s’étendit beaucoup sur leur perfidie et leur ingratitude. « Cependant, dit-il, je veux bien leur rendre Argos. Pour Corinthe, j’en délibérerai avec Flaminius. »

Après cela, adressant la parole à ce Romain, il lui demanda de quels lieux ou de quelle ville de la Grèce le sénat voulait qu’il se retirât, de celles qu’il avait conquises ou de celles qui lui avaient été laissées par ses pères. Flaminius ne répondant pas, Aristenète se disposait à parler encore pour les Achéens, et Phéneas pour les Étoliens ; mais, la nuit approchant, on fut obligé déterminer la conférence. Philippe demanda qu’on lui donnât par écrit tous les articles sur lesquels on devait faire la paix ; il dit que seul il n’avait point là de qui prendre conseil, et qu’il examinerait chez lui ce qu’il aurait à faire sur ce qui lui était ordonné. Flaminius écoutait avec plaisir les plaisanteries de ce prince, et ne voulant pas qu’il fût dit de lui qu’il n’avait eu rien à lui répondre, railla Philippe à son tour : « Comment voudriez-vous n’être pas seul, lui dit-il, après avoir fait mourir tout ce que vous aviez d’amis capables de vous donner les meilleurs conseils ? » À ce mot, le roi fit un sourire forcé et ne répliqua point. On lui donna par écrit toutes les conditions auxquelles on voulait faire la paix avec lui, et qui étaient toutes conformes à ce qui s’était dit dans la conférence ; on se sépara ensuite, après être convenu que le lendemain on se rassemblerait au même endroit.

Flaminius y vint en effet ; tous les autres s’y trouvèrent, hors Philippe, qui, sur le soir, lorsqu’on ne l’attendait presque plus, arriva suivi de ceux qui l’accompagnaient le jour précédent. Il dit, pour s’excuser, que les conditions qu’on exigeait de lui étaient si embarrassantes, qu’il ne lui avait pas fallu moins que toute la journée pour en délibérer. Les autres crurent que la vraie raison était qu’il n’avait point voulu que les Achéens et les Étoliens, qu’il avait vus la veille disposés à disputer avec lui, eussent le temps de faire leurs plaintes. Il les confirma lui-même même dans cette pensée, lorsque, s’appprochant, il pria le consul de lui permettre d’avoir avec lui une conférence particulière, de peur que les ambassadeurs de ces deux peuples n’employassent le temps en paroles inutiles, et afin que l’on terminât enfin les contestations. Comme il demandait ce tête-à-tête avec beaucoup d’empressement, Flaminius consulta ceux qui étaient présens sur ce qu’il devait faire. On lui conseilla d’accorder au roi cet entretien et d’écouter ses propositions. Il prend donc avec lui Appius Claudius, alors tribun, dit aux autres de s’éloigner un peu de la mer et de rester là, et à Philippe de descendre à terre. Le roi descendit avec Apollodore et Démosthène, joignit Flaminius et conféra long-temps avec lui. Ce qui se dit là de part et d’autre, il serait difficile d’en instruire les lecteurs. Mais quand Flaminius eut rejoint les autres ambassadeurs, il leur dit que Philippe rendrait Pharsale et Larisse aux Étoliens, mais non pas Thèbes ; aux Rhodiens, la Pérée, mais qu’il garderait Iasse et Bargyle ; aux Achéens, Corinthe et Argos ; aux Romains, la côte d’Illyrie et tous les prisonniers qu’il avait faits sur eux, et au roi de Pergame, ses vaisseaux et tout ce qu’il avait de prisonniers. Tous rejetèrent une paix faite à ces conditions, et dirent qu’il fallait que Philippe commençât par exécuter ce que toute l’assemblée avait ordonné, c’est-à-dire qu’il se retirât de toute la Grèce ; que, sans cela, tout ce qu’il accordait à chacun en particulier ne serait point écouté et n’aurait aucun effet. Le roi voyant que la dispute s’échauffait, et craignant d’entendre les accusations qu’on lui préparait, pria le consul d’indiquer une troisième conférence pour le lendemain, car il se faisait tard, et il persuaderait à l’assemblée d’accepter ses propositions, ou se laisserait persuader de se rendre aux conditions qu’on lui imposerait. Flaminius y consentit ; on convint de se réunir sur le rivage à Thronie, et on se sépara.

Le jour suivant, tous se trouvèrent de bonne heure au lieu marqué. Philippe, après un petit discours, pria tous les ambassadeurs, et surtout le consul, de ne pas interrompre la négociation, puisque la plupart penchaient à la paix, et qu’ils tâchassent de s’accorder par eux-mêmes sur les sujets de contestation ; que si cela ne se pouvait pas, qu’il dépêcherait des ambassadeurs au sénat, et qu’il en obtiendrait ce qu’il souhaitait, ou qu’il en passerait par tout ce qui lui serait commandé. L’assemblée fut partagée sur cette proposition. Les uns furent d’avis que l’on reprît les armes, et qu’on n’eût aucun égard aux prières du roi. Flaminius dit qu’il savait que Philippe ne ferait rien de ce qu’on exigeait de lui ; qu’il n’y avait même nulle apparence qu’il en fit rien ; mais qu’après tout la faveur qu’il souhaitait ne faisant aucun tort aux affaires, on devait la lui accorder : que d’ailleurs on ne pouvait rien statuer sur les articles proposés sans l’autorité du sénat ; que la saison y était propice et donnait tout le temps nécessaire pour sonder ses intentions ; que les armées pendant l’hiver ne pouvaient entrer en campagne ; qu’ainsi, en employant cette saison à informer le sénat de l’état présent des affaires, loin d’en reculer le succès, on l’avancerait beaucoup. Comme Flaminius, par ce discours, faisait voir que son intention était qu’on instruisît le sénat de ce qui se passait, tous les suffrages se réunirent bientôt à son opinion, et on conclut qu’il serait permis à Philippe d’envoyer à Rome des ambassadeurs. On convint aussi qu’il en irait de la part de tous les autres intéressés, pour défendre leurs droits devant le sénat et y porter leurs plaintes contre le roi de Macédoine.

Flaminius, ayant tiré des conférences tout l’avantage qu’il avait projeté d’abord d’en tirer, travailla sur-le-champ à faire en sorte que les suites en fussent également heureuses. Il eut grand soin de prendre toutes ses sûretés ; il n’accorda rien à Philippe dont il pût profiter. Il voulut que, pendant les deux mois de trève qu’il lui donnait, il envoyât son ambassade à Rome, et il lui ordonna de retirer incessamment ses garnisons de la Phocide et de la Locride. Ses soins s’étendirent aussi sur ses alliés. Il eut une extrême attention qu’il ne leur fût fait aucun tort par les Macédoniens pendant le temps de la trève. Après avoir indiqué par écrit à Philippe les conditions de la trève, il exécuta par lui-même ce qui lui restait à faire. Il fit partir pour Rome Amynandre, prince qu’il connaissait d’un esprit flexible et d’un caractère à vouloir aisément tout ce que ses amis de Rome voudraient, quelque chose qu’on lui demandât ; il comptait d’ailleurs que son nom de roi ajouterait beaucoup de poids à l’ambassade et ferait une grande impression sur le sénat. Il députa ensuite Quintus Fabius, son neveu, et Quintus Fulvius, et avec eux Appius Claudius, surnommé Néron. De la part des Étoliens partirent pour Rome Alexandre l’Isien, Damocryte de Calydoine, Dicéarque Thrichonien, Polémarque d’Arsinoé, Lamius d’Ambracie, et Nicomaque l’Acarnanien. Ceux qui s’étaient enfuis de Thurium et qui s’étaient réfugiés dans Ambracie députèrent Théodote de Phérée, qui avait été banni de la Thessalie, sa patrie, et qui demeurait à Strate. L’ambassadeur des Achéens fut Xénophon d’Égée ; celui d’Attalus, Alexandre tout seul, et celui des Athéniens, Céphisodore.

Toutes ces ambassades arrivèrent à Rome avant que le sénat se fut déterminé sur le choix des magistrats de l’année. On y délibérait encore si l’on en ferait partir un contre le roi de Macédoine. Comme les amis de Flaminius étaient persuadés que les deux consuls ne sortiraient pas d’Italie, à cause de la crainte où l’on était des Gaulois, ils entrèrent tous dans le sénat avec les ambassadeurs, et y déclamèrent amèrement contre Philippe. On répéta là beaucoup de choses qui lui avaient auparavant été dites à lui-même ; mais ce que l’on tâcha d’imprimer profondément dans l’esprit des sénateurs, c’est que jamais il n’y aurait de liberté chez les Grecs, tant que Philippe aurait Chalcis, Corinthe et Démétriade sous sa domination : ce roi disant lui-même, ce qui était très-vrai, que ces trois places étaient les entraves de la Grèce ; que tant qu’il aurait garnison dans Corinthe, le Péloponnèse serait toujours dans l’oppression ; que si on le laissais dans Chalcis et dans le reste de l’Eubée, les Locriens, les Béotiens et les Phocéens n’auraient rien à espérer ; qu’enfin c’en était fait aussi de la liberté des Thessaliens et des Magnètes, si l’on souffrait que Philippe et ses Macédoniens restassent dans Démétriade ; que quand ce roi offrait de sortir des autres endroits, ce n’était que dans le dessein d’éluder pour le présent leurs poursuites ; que maître des pays dont on avait parlé, il remettrait les Grecs sous le joug le plus aisément du monde et le jour qu’il lui plairait ; qu’il ne leur restait donc plus qu’à prier le sénat, ou de réduire Philippe à sortir des places qu’on lui avait marquées, ou de laisser les choses dans l’état où elles étaient, et de continuer la guerre contre ce prince avec vigueur, résolution que le sénat devait d’autant moins hésiter à prendre, que le plus fort de cette guerre était terminé, puisque les Macédoniens avaient déjà perdu deux batailles sur mer, et que sur terre toutes leurs munitions étaient consommées. Ils conclurent en suppliant le sénat de ne pas permettre que les Grecs eussent espéré en vain rentrer dans leur ancienne liberté, et de ne pas se priver lui-même, s’ils y rentraient, du glorieux titre de libérateur, qu’il devait attendre de leur reconnaissance. Après eux, les ambassadeurs de Philippe semblaient disposés à faire une longue harangue, mais on leur ferma d’abord la bouche. Interrogés s’ils se retiraient de Chalcis, de Corinthe et de Démétriade, ils répondirent qu’ils n’avaient point reçu d’ordre à ce sujet, et les reproches qu’on leur en fit leur imposèrent silence.

Le sénat envoya dans les Gaules les deux consuls, comme nous disions tout-à-l’heure, et il fut réglé que l’on continuerait la guerre contre Philippe, et que Flaminius serait chargé des affaires de la Grèce. Ces nouvelles portées chez les Grecs, firent que tout ensuite réussit au gré de Flaminius. On peut dire que la fortune ne contribuait que fort peu à son bonheur. Il n’en était redevable qu’à la prudence avec laquelle il conduisait toutes ses entreprises ; habile et intelligent autant que jamais Romain l’ait été, et gouvernant les affaires de sa république et les siennes propres, avec tant d’adresse et de dextérité, qu’il n’avait pas son égal. Alors cependant il était encore très-jeune, car il n’avait pas plus de trente ans. Il est de premier qui ait passé avec une armée dans la Grèce. (Dom Thuillier.)


II.


Qui l’on doit appeler traître.


Entre les opinions humaines dont la fausseté m’a souvent frappé, celle où l’on est au sujet des traîtres me paraît la plus étonnante. Puisque l’occasion se présente ici d’en parler, il faut que j’éclaircisse cette matière, malgré la difficulté que je sens d’expliquer clairement et de décider quels sont ceux que l’on peut, à juste titre, appeler du nom de traîtres.

Ce ne sont pas certainement ceux qui, pendant que tout est tranquille dans un état, conseillent, pour assurer cette tranquillité, de faire alliance avec quelques rois ou avec quelques autres puissances. Il serait injuste encore de traiter ainsi ceux qui, dans certaines conjonctures, font en sorte que leur patrie renonce à certains alliés pour passer à d’autres. C’est à ces sortes de gens qu’on a dû souvent les plus grands avantages, les biens les plus précieux. Sans en aller chercher fort loin des exemples, le temps dont nous parlons nous en offre de convaincans. La nation achéenne était perdue sans ressource, si Aristénète, en la détachant de Philippe, ne lui eût fait faire alliance avec la république romaine. Par là, non-seulement il mit sa patrie hors d’atteinte, mais il lui procura encore des accroissemens considérables. Aussi fut-il alors regardé non comme un traître, mais comme le bienfaiteur et le libérateur de son pays. Ainsi doivent être considérés tous ceux qui dans certaines circonstances se sont conduits de la même manière. De là l’on peut voir que Démosthène, quelque estimable qu’il soit par beaucoup d’endroits, a très-grand tort de réclamer avec tant d’aigreur contre les Grecs les plus illustres, et de leur donner indifféremment le nom de traîtres, parce qu’ils se sont unis d’intérêts avec Philippe. C’est cependant le nom injurieux qu’il donne dans l’Arcadie à Cercidas, à Hiéronyme et à Eucampidas ; aux Messéniens Néon et Thrasyloque, fils de Philiades, aux Argiens Myrtis, Télédame et Mnasias ; aux Thessaliens Daoque et Cinéas ; aux Béotiens Théogiton et Timolaüs, et plusieurs autres qu’il choisit dans chaque ville, et qu’il désigne par leur nom, quoique tous ces accusés, et entre autres les Arcadiens et les Messéniens, aient de fortes raisons pour justifier leur conduite. Car ces derniers, en attirant Philippe dans le Péloponnèse et en diminuant par là la puissance des Lacédémoniens, ont fait deux grands biens. Premièrement, ils ont tiré d’oppression tous les peuples de cette contrée, et leur ont fait goûter quelque espèce de liberté. En second lieu, recouvrant le pays et les villes que les Lacédémoniens, fiers de leur prospérité, avaient enlevés aux Messéniens, aux Mégalopolitains, aux Tégéates et aux Argiens, ils ont, sans contredit, fort augmenté les forces et la puissance de leur patrie. Leur convenait-il, après avoir reçu de Philippe de si bon offices, de prendre les armes contre ce prince et contre les Macédoniens ? S’ils eussent demandé à Philippe des garnisons, si contre les lois ils eussent blessé la liberté commune, s’ils n’eussent agi que pour s’acquérir du crédit et de la puissance, en ce cas l’injurieux nom de traître leur serait donné avec justice ; mais si, sans aller contre les lois du pays, ils n’ont pensé différemment des autres que parce qu’ils ont jugé que les intérêts d’Athènes n’étaient pas ceux de l’Arcadie et de Messène, ils ne devaient pas pour cela passer pour traîtres dans l’esprit de Démosthène. Cet orateur s’est mécompté grossièrement, s’il s’est mis en tête de mesurer tout à l’avantage de sa patrie et en prétendant que tous les Grecs devaient prendre des Athéniens la règle de leur conduite. Ce qui arriva pendant ce temps-là aux Grecs fait assez connaître qu’Eucampidas et Hiéronyme, Cercidas et les fils de Philiades voyaient bien plus clair dans l’avenir que Démosthène ; car les Athéniens, en se roidissant contre Philippe sur les conseils de l’orateur, furent taillés en pièces à la bataille de Chéronée, bataille qui les aurait réduits aux dernières extrémités, si le généreux vainqueur ne les eût épargnés ; au lieu que la sage politique des Grecs que nous venons de nommer mit l’Arcadie et la Messénie en général à couvert des insultes des Lacédémoniens, et procura aux villes particulières de ces Grecs un grand nombre d’avantages considérables.

On voit par là qu’il n’est pas aisé de marquer précisément qui doit être appelé traître. Je crois cependant qu’on pourrait nommer ainsi, sans se tromper, ces gens qui, dans des conjonctures délicates, soit pour se mettre en sûreté, soit pour leur propre utilité, soit par dépit contre ceux qui gouvernent sur un autre plan et sur d’autres lumières que les leurs, livreraient l’état aux ennemis ; ou ceux encore qui, pour avoir des garnisons et exécuter avec des secours étrangers des entreprises qui leur seraient particulières, soumettraient leur patrie à une puissance plus forte qu’elle. Toutes ces sortes de brouillons peuvent être mis sans crainte au nombre des traîtres, souillure funeste qui ne produit rien de bon et de solide à ceux qui en sont noircis, mais qui, au contraire, a toujours pour eux des suites très-fâcheuses.

Je ne conçois pas, pour revenir à ce que nous disions au commencement, quelle vue l’on peut avoir, ni sur quoi on peut se fonder pour prendre ce malheureux parti ; car de tous ceux qui ont trahi une armée ou une garnison, nul n’a jamais été caché. Si les traîtres ont été inconnus pendant le cours de la trahison, la suite des temps les a fait connaître. Mais quand ils demeureraient inconnus, ils n’en seraient pas pour cela plus heureux. Pour l’ordinaire, ceux mêmes qui ont profité de la perfidie les en punissent. Les généraux d’armée, les puissances se servent des traîtres, parce qu’ils leur sont utiles. En ont-ils tiré l’usage qu’ils voulaient, ils n’ont pour eux d’autres égards, comme dit Démosthène, que ceux que méritent des traîtres. Ils se persuadent avec raison que quiconque trahit sa patrie et ses amis, ne leur demeurera pas sincèrement attaché, et violera bientôt la foi qu’il leur a promise. Je veux encore qu’il échappe à ceux en faveur de qui il a commis le crime ; mais lui sera-t-il bien facile d’échapper à ceux contre qui le crime a été fait ? Posons encore qu’il évite les piéges des uns et des autres ; mais la réputation qu’il s’est faite dans l’esprit des autres hommes ne le quitte pas, et l’accompagne pendant toute sa vie. Elle lui inspire, et la nuit et le jour, mille sujets de crainte, ou frivoles ou justes. Elle suggère à ceux qui lui veulent du mal mille moyens de se venger. Elle lui met perpétuellement son forfait devant les yeux, même pendant le sommeil, et l’en occupe si entièrement, que ses songes mêmes ne lui représentent que les peines et les supplices dont il s’est rendu digne. Il ne voit au dedans de lui-même que la haine et l’aversion que tout le monde a pour lui. Cette situation est ce qu’il y a au monde de plus déplorable ; cependant quand on a eu besoin de traîtres, on n’en a presque jamais manqué. (Vertus et Vices.) Dom Thuillier.


III.


Attalus.


Depuis que ce prince avait racheté de ses propres deniers aux Sicyoniens un certain champ consacré à Apollon, ils avaient conçu pour lui une estime si particulière, qu’ils lui avaient fait dresser auprès d’Apollon, dans la place, un colosse haut de dix coudées. Un nouveau bienfait augmenta leur reconnaissance. Après avoir reçu de lui dix talens et dix mille médimnes de froment, il y eut un décret du conseil pour lui élever une statue d’or, et célébrer tous les ans une fête en son honneur. Le décret exécuté, Attalus partit pour Cenchrée. (Ibid.)


Nabis.


Comme ce tyran n’avait en personne plus de confiance qu’en Timocrate de Pellène, et qu’il s’en était déjà servi dans des affaires de très-grande importance, il le laissa à Argos, et reprit la route de Lacédémone. Quelques jours après il y envoya sa femme, avec ordre de lui ramasser de l’argent. Cette femme, arrivée à Argos, y exerça plus de violences et de cruautés que son mari. Elle fit venir d’abord quelques femmes les unes après les autres, ensuite quelques autres ensemble d’une même famille, et elle ne cessa de les insulter et de les tourmenter, jusqu’à ce qu’elles lui eussent livré non-seulement leur argent, mais encore leurs habits les plus précieux. (Ibid.)