Biographie nationale de Belgique/Tome 3/CARAUSIUS

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CARAUSIUS naquit vers le milieu du IIIe siècle après J.-C.[1], d’une famille ménapienne obscure, habitant probablement la côte maritime, et exerça, comme mercenaire, dès sa première jeunesse, le métier de pilote. Nous ne connaissons plus rien de lui jusqu’à l’année 286, où nous le voyons au service de Rome, avec un grade élevé, dans la guerre que l’empereur Maximien Hercule fit aux brigands et aux paysans révoltés de la Gaule, connus sous le nom de Bagaudes. Il se trouvait vraisemblablement sur la flotille qui attaqua, en même temps que l’armée de terre, la forteresse située au confluent de la Seine et de la Marne, ce dernier boulevart de la Bagaudie.

Les brillants faits d’armes par lesquels Carause s’était signalé dans cette guerre, joints à sa grande expérience de marin et à sa connaissance de tous les recoins de la mer sur laquelle il avait passé une partie de sa vie, engagèrent Maximien à lui confier le commandement de l’escadre qui devait stationner à Boulogne pour protéger les côtes occidentales de la Gaule et celles de la Bretagne contre la piraterie des Franks et des Saxons, tandis que lui-même entreprendrait une expédition par terre contre les Germains. L’empereur n’eut pas à se louer de son choix ; la cupidité de l’amiral de la flotte impériale n’était pas moins ardente que celle des pirates dont il avait mission de délivrer l’Océan. Les flottes franques et saxonnes vinrent comme auparavant infester les côtes sans être inquiétées ; ce n’était qu’au retour qu’elles rencontraient sur leur passage l’escadre romaine, qui les attaquait, leur reprenait les dépouilles enlevées aux provinciaux et leur faisait quelques prisonniers. De tout ce butin une minime partie seulement était ou rendue à ses propriétaires légitimes ou remise à l’administration du fisc impérial ; l’amiral gardait le reste. Cette circonstance donna à réfléchir : on le soupçonna de laisser à dessein passer librement les pirates, afin de pouvoir s’enrichir de leurs rapines. L’empereur, irrité des manœuvres criminelles du commandant de sa flotte, ordonna de le faire mourir. Carause, averti du sort qui l’attendait, conçut, s’il ne le méditait pas déjà auparavant, le hardi projet de se rendre indépendant.

Sûr des marins et des soldats sous son commandement, auxquels il avait peut-être abandonné une part dans le butin enlevé aux pirates, il partit avec toute sa flotte pour l’île de Bretagne, où ses largesses gagnèrent à sa cause la légion romaine et les autres troupes qui y stationnaient. Les Bretons le reçurent en libérateur, ou lui-même s’annonça à eux comme tel, car plusieurs de ses médailles rappellent son anivée dans l’île et le revers de l’une d’elles montre la Bretagne personnifiée lui tendant la main avec la légende : EXPECTATE VENI.

L’ambitieux Ménapien n’eut rien de plus pressé que d’échanger son habit d’officier de marine contre la pourpre impériale et de se faire proclamer empereur. Il prit le titre d’Auguste et autres que portaient les empereurs romains et alla même jusqu’à se donner les noms de Marcus Aurelius Valerius, qui étaient ceux de Maximien, comme s’il eût voulu, par cette, apparence trompeuse, faire croire à une adoption et légitimer son usurpation. La riche et fertile province de Bretagne fut ainsi détachée de l’empire romain pour former un empire particulier. Il n’est guère douteux que l’administration romaine ait été maintenue ; on peut même croire que Carause s’entoura d’un simulacre de cour. Nous ne savons pas si le nouveau souverain fixa sa résidence à York (Eboracum), où plusieurs empereurs romains s’étaient tenus avant lui, ou à Londres (Londinium), qui était déjà alors une place de commerce importante. Il trouva dans cette dernière ville un atelier monétaire, auquel il imprima une grande activité. On a déterré en Angleterre de nombreuses suites de médailles, en or, en argent et en bronze, frappées sous son règne et à son effigie. Leurs types se retrouvent généralement sur les médailles de Dioclétien, de Maximien et de leurs prédécesseurs.

Maximien, à qui il ne restait plus un seul vaisseau, dut remettre à plus tard la vengeance qu’il voulait tirer de la trahison et de la révolte de Carause. Il ordonna la construction d’autres vaisseaux dans les chantiers situés sur diverses rivières et dès l’année suivante il put les rassembler et tenir la mer. Son adversaire, de son côté, n’avait rien négligé pour se mettre sur un pied respectable de défense. De nouveaux vaisseaux, construits sur le modèle de ceux des Romains, avaient reçu des équipages, choisis dans la marine marchande gauloise, et des troupes barbares mercenaires, et tous avaient été convenablement exercés. La flotte romaine, montée par des matelots novices, fut hors d’état de résister à la flotte bretonne ; le courage des soldats qu’elle portait ne servit à rien ; elle fut en partie dispersée, en partie prise ou coulée.

Après cet échec, Maximien renonça momentanément à toute entreprise pour reconquérir l’île de Bretagne. Pendant les quelques années où les Romains le laissèrent en repos, Carause eut à repousser, comme ceux-ci avant lui, les invasions des Calédoniens et il s’efforça de se ménager des alliés parmi les Franks. Le grand nombre de médailles, où il est question de paix et de victoire, n’ont pas trait sans doute exclusivement à ses relations avec l’empire.

Cependant la possession de la Bretagne ne suffit pas à assouvir l’ambition du nouvel empereur; il chercha à étendre sa domination sur une partie de la Gaule. Dans ce but, il s’empara de Boulogne, et y envoya une partie de sa flotte, qui de là dominait la Manche et commandait les embouchures de la Seine et du Rhin. L’occupation d’une telle position devenait un danger sérieux pour l’empire, menacé d’ailleurs sur d’autres points encore. A la suite d’une entrevue qu’ils eurent à Milan, Dioclétien et Maximien s’adjoiguirent deux nouveaux Césars, Constance Chlore et Galère Maximien. Constance, qui eut en partage toute la Gaule au delà des Alpes, comprit que l’affaire la plus urgente pour lui était de reprendre Boulogne. Il vint donc assiéger cette place et ayant construit une vaste circonvallation, embrassant à la fois la ville et le port, il amena la garnison et la flotte à se rendre, avant même qu’il eût commencé l’attaque. Avec les vaisseaux pris sur l’ennemi et ceux qu’il avait pu ramasser dans les ports de la Gaule, Constance tenta, selon toute probabilité, une expédition contre la Bretagne, qui n’eut pas plus de succès que celle de son prédécesseur. Les empereurs, comprenant que pour réussir ils avaient besoin d’une force navale beaucoup plus considérable, jugèrent qu’il était d’une bonne politique de gagner du temps en traitant avec le pirate (comme on l’appelait) et en le reconnaissant comme souverain indépendant de la Bretagne. Pour perpétuer le souvenir de cet événement, l’empereur breton fit frapper entre autres une médaille où l’on voit d’un côté son buste radié, accolé à ceux de Dioclétien et de Maximien avec la légende : CARAVSIVS ET FRATRES SUI; et au revers la Paix tenant une branche d’olivier et un sceptre avec ces mots : PAX AVGGG.

Carause ne jouit pas longtemps du repos que lui laissait cette paix, qui en réalité n’était qu’une trève; Alléctus, l’un de ses lieutenants et son premier ministre, voulant prévenir la mort que lui avaient méritée ses crimes, assassina son maître et se fit proclamer empereur à sa place. Ainsi périt Carause, en 293, après un règne de sept ans.

Carause fut sans contredit un homme extraordinaire, mais ses vices égalaient ses grandes qualités. Son ambition suprême paraît avoir été de s’asseoir sur le trône des Césars, occupé alors par deux soldats de fortune comme lui, sans que jamais l’idée lui soit venue d’affranchir son pays de la domination étrangère. Son avarice connue ne permet pas de supposer qu’il ait allégé la lourde charge des impôts que le régime romain faisait peser sur les Bretons. S’il est vrai qu’après la mort d’Allectus ceux-ci rentrèrent avec plaisir sous la domination de leurs anciens maîtres, il faut en conclure qu’ils avaient supporté impatiemment le joug de leurs deux empereurs nationaux.

J. Roulez.

Aurelius Victor, De Cæsaribus, cap. 39. Epitome, c. 40. — Eutropius, Historiar. rom. Breviarium, lib. IX, capp. 21. 22. — Orosius, Historiar., lib. VII, c. 25. — Mamertinus, Panegyrie. Maximiano Herc. dictus., capp. 11. 12. — Genethliacus Maxim., c. 19. — Emmenius, Panegyr. Constantio Caesari, capp. 6. 7. 12. Panegyr. Constantino, c. 5. — Monumenta historica Britannica, in-fol. — H. Cohen, Description histor. des monnaies frappées sous l’emp. rom., T. V. pp. 501 à 539. — Bulletins de l' Académie de Belgique, 2e série, tome XXIII. n° 3


  1. En tant que l’on peut en juger par les médailles, il a dû être du même âge que Dioclétien, Maximien Hercule et Constance Chlore, dont les dates de naissance sont connues