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Bleak-House/13

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Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 155-169).



CHAPITRE XIII.

Narration d’Esther.

Nous eûmes de nombreux entretiens relativement à la carrière que Richard devait suivre ; d’abord sans mon tuteur, ainsi qu’il l’avait désiré, et plus tard avec lui ; mais la question resta longtemps au même point. Richard était prêt à faire, disait-il, tout ce qu’on voudrait. Quand on lui demandait s’il n’était pas encore d’âge à entrer dans la marine : « Cela pourrait bien être, répondait-il, j’y ai déjà pensé. » Lui parlait-on de l’armée, « L’idée n’est pas mauvaise, » disait-il. Quand M. Jarndyce lui conseillait de s’interroger sérieusement et de décider enfin si la préférence qu’il avait annoncée pour la marine était un goût d’enfant ou le résultat d’une vocation réelle : « Je me le suis demandé bien souvent, répliquait-il, et je n’en sais vraiment rien. »

«  Je ne prétends pas attribuer complétement cette irrésolution de caractère à l’incertitude où ce procès l’a jeté depuis le jour de sa naissance, me disait mon tuteur ; mais il est certain que parmi tous ses torts, la chancellerie a bien quelque chose à se reprocher là dedans ; elle a développé, sinon fait naître en lui, cette habitude de toujours remettre le parti qu’il faut prendre à une époque indéterminée que l’on attend tous les jours ; de se fier à une chance quelconque et de s’en rapporter au hasard pour tout ce qui doit régler ses affaires. On a vu des hommes plus âgés et plus fermes que lui, dont la nature avait été modifiée par les faits extérieurs ; comment vouloir qu’un enfant ait pu se soustraire à de pareilles influences ? »

Je sentais la vérité de cette remarque, et, si je puis me permettre de donner mon avis, je regrettais que ceux qui avaient élevé Richard n’eussent pas combattu cette malheureuse tendance à l’irrésolution, en dirigeant sa pensée vers une carrière quelconque. Il avait été pendant huit ans au collége, où il avait appris à composer des vers latins de toute espèce, et avec tant d’habileté qu’il ne lui restait plus rien à acquérir en ce genre à présent, que d’oublier la manière de les faire ; mais je n’ai pas entendu dire qu’on se fût jamais occupé de découvrir ses aptitudes et de savoir à quelle espèce de connaissances on devait particulièrement appliquer son esprit. Je ne doute pas que les vers latins ne soient une chose admirable, excellente à connaître et fort utile pour atteindre le but qu’on se propose dans la vie ; mais je me demande si Richard n’aurait pas gagné davantage à les étudier un peu moins et à ce qu’on étudiât un peu plus ses facultés et ses penchants. Il est vrai qu’en pareille matière je ne suis pas compétente et que j’ignore si les collégiens de l’ancienne Rome et de l’ancienne Grèce, ou de toute autre nation, firent jamais autant de vers qu’en avait fait Richard, surtout dans une langue qui n’était pas la leur.

« Je ne me doute pas de ce que je dois faire, disait-il d’un air rêveur ; si ce n’est que je ne veux pas entrer dans l’Église, tout le reste m’est parfaitement égal, et peut se jouer à pile ou face. »

«  Vous n’avez pas de goût pour le droit ? lui dit un jour M. Jarndyce.

— Je ne sais pas, répondit-il. J’aime beaucoup aller en bateau, et les jeunes avocats sont de fameux canotiers ; c’est une fort belle carrière.

— Médecin ? demanda mon tuteur.

— Précisément ! s’écria Richard. (Je doute qu’il y eût jamais songé.) C’est là ma vocation, ajouta-t-il, je n’en ai jamais eu d’autre. Nous l’avons donc trouvée ! D. M.[1] »

Il se mit à rire de tout son cœur, et nous affirma que plus il y pensait, plus il voyait que c’était à cela qu’il était destiné ; que l’art de guérir était le plus beau de tous à ses yeux ; et, se méprenant lui-même sur la joie que lui causait cette découverte, il s’attachait à cette idée, bien moins par suite d’un goût sérieux et réel que pour se débarrasser d’une préoccupation importune. Je voudrais bien savoir si les vers latins ont toujours ce résultat, ou bien si Richard fait exception à la règle.

M. Jarndyce prit la peine de lui en reparler plusieurs fois et d’attirer son attention sur tout ce qu’il y avait d’important dans un choix d’où devait dépendre son existence entière ; Richard avait l’air un peu plus grave après ces entrevues, mais finissait toujours par dire que c’était un parti arrêté, et se mettait aussitôt à parler d’autre chose.

«  Parbleu ! s’écriait M. Boythorn, qui s’intéressait vivement à la solution de cette affaire, ce que je n’ai pas besoin de dire, puisqu’il ne faisait rien avec indifférence, je suis heureux de voir un jeune homme ardent et courageux se vouer à cette noble profession ; le genre humain tout entier profitera de cette ardeur généreuse, à la honte de ces vils entrepreneurs, qui n’ont pas craint de dégrader cet art illustre par la manière dont ils le récompensent. En vérité, les appointements des chirurgiens de marine sont tels, que je voudrais soumettre les bras et les jambes de ces messieurs de l’amirauté à une fracture compliquée, et défendre, sous peine de la déportation, à un médecin quelconque de les leur remettre, si tout le système n’était pas changé dans les quarante-huit heures.

— Tu n’accorderais pas une semaine ? demanda M. Jarndyce.

— Du tout ; quarante-huit heures, pas une minute de plus. Quant aux sacristains, aux fabriciens et autres collections d’imbéciles de toute espèce, qui se rassemblent pour débiter, Dieu sait quels discours, on devrait envoyer tous ces butors dans les mines y terminer leur misérable existence, ne serait-ce que pour les empêcher de souiller par leur baragouinage une langue qui se parle honnêtement, à la face du soleil. Mais, quant à ceux-là, dis-je, qui exploitent l’ardeur avec laquelle d’honorables gentlemen se livrent à la pratique de la plus belle des sciences, et qui osent payer d’inestimables services, de longues et dispendieuses études, par un traitement que n’accepterait pas le dernier clerc d’huissier, je voudrais qu’ils eussent le cou tordu, afin que leurs têtes, rangées dans l’une des galeries du collége médical, apprissent aux jeunes membres de cette honorable profession le degré d’épaisseur stupide auquel peut atteindre le crâne de certaines gens. »

Il termina cette déclaration véhémente en nous jetant un regard plein de bonté, auquel succéda tout à coup un éclat de rire si formidable qu’une autre personne en eût été brisée.

Comme Richard persistait dans son choix, et que le délai fixé par M. Jarndyce pour lui laisser le temps de la réflexion était expiré depuis plusieurs jours, il fut résolu qu’on demanderait conseil à M. Kenge, qui, à cette occasion, vint dîner avec nous, s’étendit dans son fauteuil, caressa l’étui de ses lunettes qu’il tourna entre ses doigts, parla d’une voix harmonieuse, et fit exactement tout ce que je lui avais vu faire lorsque j’étais enfant.

«  Fort bien, dit-il ; une très-bonne profession, très-bonne, en vérité.

— Qui exige de sérieuses études poursuivies avec ardeur, fit observer M. Jarndyce en regardant Richard.

— Sans aucun doute, répliqua M. Kenge.

— Mais il en est ainsi de toutes les professions savantes, reprit M. Jarndyce, et il en eût été de même dans toute autre carrière.

— Assurément, dit M. Kenge ; et M. Carstone, qui s’est acquitté d’une manière si brillante de ses études classiques, portera, je n’en doute pas, dans la carrière éminente à laquelle désormais il consacre sa vie, l’application contractée dans l’étude de cette langue dont un auteur a dit, si je ne me trompe, qu’on naissait poëte et qu’on devenait… médecin. Nascuntur pœtæ, fiunt oratores.

— Comptez, monsieur, répliqua Richard avec l’élan qui lui était ordinaire, que je ferai tous mes efforts pour parvenir au but que je me propose d’atteindre.

— Fort bien, répondit M. Kenge avec un signe de tête approbatif ; et dès que nous sommes assurés que M. Carstone, poursuivit-il en s’adressant à mon tuteur, fera tous ses efforts pour parvenir au but, il ne nous reste plus qu’à nous enquérir du meilleur moyen qu’il y ait à prendre pour y arriver. Avez-vous en vue quelque praticien chez qui M. Carstone doive être placé tout d’abord ?

— Personne, quant à moi ; et vous, Rick ? demanda mon tuteur.

— Personne, répondit Richard.

— Fort bien, reprit M. Kenge. Et au sujet de la résidence ? avez-vous, sur ce chef, quelque sentiment particulier ?

— N… non, dit Richard.

— Fort bien, répéta M. Kenge.

— J’aimerais assez la variété, insinua Richard ; c’est-à-dire un champ d’observation un peu vaste.

— Parfaitement juste, et d’ailleurs très-facile à obtenir, dit M. Kenge. La première chose que nous ayons à faire, monsieur Jarndyce, est donc de chercher un excellent praticien, et j’ose dire que nous n’aurons que l’embarras du choix, dès qu’on saura ce que nous voulons, et le prix que nous pouvons y mettre. En second lieu, nous devons remplir quelques formalités auxquelles nous sommes assujetti comme pupille de la cour, ce qui est aussi simple que facile. Étrange coïncidence ! poursuivit M. Kenge avec un sourire empreint de mélancolie ; étrange coïncidence ! dont l’explication dépasse peut-être les limites de nos facultés présentes. N’est-il pas singulier que j’aie précisément un cousin qui occupe un rang distingué dans le corps médical ; vous pourriez, monsieur Jarndyce, vous adresser à lui, si vous le jugez convenable ; je le disposerais, d’autre part, à écouter vos offres, et je peux répondre de lui presque autant que de vous-même. »

Il fut convenu que M. Kenge verrait son cousin, lui parlerait de cette affaire ; et, comme M. Jarndyce nous avait proposé, quelque temps auparavant, de passer à Londres un mois ou deux, nous résolûmes d’avancer notre voyage pour le faire concorder avec celui de Richard.

M. Boythorn nous ayant quittés huit jours après, nous nous installâmes dans un logement très-gai, près de la rue d’Oxford et situé au-dessus de la boutique d’un tapissier. Londres nous paraissait une merveille ; nous restions dehors une grande partie du temps, sans jamais nous lasser de regarder tout ce qu’il y avait à voir, et nous allâmes voir représenter toutes les pièces qui avaient quelque mérite ; c’est au théâtre que, je retrouvai M. Guppy, dont la présence me causa un véritable malaise.

Un soir, j’étais assise sur le devant de la loge avec Éva, et Richard occupait derrière elle la place qu’il préférait, lorsque, tournant mes yeux vers le parterre, j’aperçus M. Guppy, les cheveux aplatis sur le front et qui, d’un air lamentable, fixait sur moi des regards étrangement désolés. Cette découverte m’enleva tout le plaisir que je pouvais avoir, tant la persistance que mettait ce gentleman à me poursuivre de son œil abattu devenait à la fois ridicule et embarrassante. Pour comble de malheur, il me fut impossible de retourner au théâtre sans le retrouver au parterre avec ses cheveux plats, son col rabattu et son air accablé. Si, par hasard, je ne le découvrais pas tout d’abord, et, qu’espérant ne pas le voir arriver, je prisse intérêt au spectacle, je ne manquais pas, au moment où je m’y attendais le moins, de rencontrer ses yeux languissants qui ne me quittaient plus de la soirée.

Je ne puis pas dire l’ennui que j’en éprouvais. S’il avait seulement relevé ses cheveux d’un coup de brosse et remonté son col de chemise ! mais, de savoir que ce ridicule personnage avait sans cesse les yeux sur moi et me regardait avec ce désespoir démonstratif, cela m’imposait une contrainte si pénible que je ne pouvais ni pleurer ni rire de la pièce, ni remuer, ni parler naturellement ; quant à me réfugier au fond de la loge pour échapper à cette obsession, il n’y avait pas à y songer ; Richard et Éva comptaient sur moi pour rester auprès d’eux, et n’auraient pas pu causer avec autant d’abandon si un étranger se fût assis à ma place.

J’y restais donc, fort embarrassée de moi-même, car je sentais le regard de M. Guppy toujours attaché sur ma personne, et je pensais en outre à l’effroyable dépense que ce malheureux jeune homme faisait pour l’amour de moi. Quelquefois je songeais à en parler à M. Jarndyce, mais la crainte de nuire à M. Guppy et de lui faire perdre sa position chez M. Kenge m’en détournait aussitôt ; ou bien je pensais à confier cet ennui à Richard, et la peur de voir M. Guppy sortir de là les yeux pochés m’empêchait d’en rien faire. Je voulus essayer de faire comprendre à l’importun tout mon mécontentement et je ne pus y parvenir. Je me demandai si je ne pourrais pas écrire à sa mère ; puis, j’abandonnai ce projet, qui eût aggravé la chose, et j’en arrivai à conclure qu’il n’y avait rien à faire. Pendant ce temps-là, M. Guppy nous suivait non-seulement au théâtre, mais encore dans tous les lieux publics où nous pouvions nous trouver, et il en vint jusqu’à monter derrière notre calèche où je suis certaine de l’avoir vu deux ou trois fois au milieu des horribles piquants dont elle était armée ; étions-nous rentrés, il se promenait en face de la maison ; et je n’osais plus m’approcher de la fenêtre de ma chambre, depuis qu’un soir, au clair de lune, je l’avais vu appuyé, d’un air sentimental, contre le poteau d’en face, au risque de s’enrhumer.

Heureusement qu’il était occupé toute la journée, sans quoi je n’aurais pas eu un seul instant de repos.

Tout en prenant ces plaisirs que partageait M. Guppy, l’affaire qui nous avait amenés à Londres n’était pas négligée. Le cousin de M. Kenge était un M. Bayham Badger, médecin d’un établissement public assez important, avec une clientèle fort étendue à Chelsea.

Il consentit volontiers à prendre Richard en qualité de pensionnaire et à surveiller ses études ; et, comme Richard semblait devoir en faire d’excellentes avec M. Badger, qui paraissait beaucoup l’aimer, un arrangement fut proposé entre eux, approuvé par le lord chancelier, et ce fut pour l’instant une affaire terminée.

Le jour où l’on signait le contrat, nous dînâmes tous chez le docteur ; « simple dîner de famille, » avait dit l’invitation, et où effectivement il n’y avait d’autres femmes que la maîtresse de la maison, Éva et moi. Nous trouvâmes mistress Badger entourée d’objets de différente nature, annonçant qu’elle peignait un peu, jouait un peu du piano, un peu de la guitare, un peu de la harpe, chantait un peu, travaillait, lisait, versifiait, herborisait un peu. C’était une femme d’environ cinquante ans, ayant encore assez d’éclat et dont la toilette était infiniment trop jeune. Si j’ajoute à tous ces avantages qu’elle rougissait un peu, je n’entends pas l’en blâmer.

M. Badger était lui-même un gentleman blanc et rose ; ayant la voix douce, les dents blanches, les cheveux blonds et frisés, les yeux à fleur de tête et quelques années de moins que mistress Badger, qu’il admirait excessivement, et dont il admirait surtout (ce qui nous parut étrange) les deux maris qu’elle avait eus avant lui ; à peine avions-nous pris un siége, que, s’adressant à mon tuteur :

«  Croiriez-vous, lui dit-il d’un air de triomphe, que je suis le troisième mari de mistress Bayham Badger ?

— Vraiment ! s’écria M. Jarndyce.

— Mon Dieu, oui ; son troisième ! À voir mistress Badger, on ne se douterait pas de cela, n’est-ce pas, miss Summerson ?

— Pas le moins du monde, répondis-je.

— Et des hommes fort remarquables, poursuivit-il d’un ton confidentiel ; le capitaine Swosser, de la marine royale, le premier de mistress Badger, était un officier du plus haut mérite ; et le professeur Dingo, mon prédécesseur immédiat, a laissé une réputation européenne. »

Mistress Badger entendit ces derniers mots qu’elle approuva d’un sourire.

«  Oui, chère amie, continua le docteur, répondant au sourire de sa femme, je faisais remarquer à M. Jarndyce et à miss Summerson que vous aviez eu deux maris avant moi, deux hommes fort distingués ; ce qu’ils trouvent, comme tout le monde, très-difficile à croire.

— J’avais à peine vingt ans, dit alors mistress Badger, quand j’épousai le capitaine Swosser de la marine royale ; je l’ai accompagné dans la Méditerranée et suis devenue moi-même un véritable marin. Le jour du douzième anniversaire de mon premier mariage, je devins la femme du professeur Dingo.

— D’une réputation européenne, ajouta le docteur.

— Et lorsque M. Badger et moi nous nous mariâmes, ce fut encore le même jour de l’année, poursuivit-elle ; car je m’étais attachée à cet anniversaire.

— Ainsi, mistress Badger, reprit le docteur pour résumer les faits, a épousé trois maris, parmi lesquels deux hommes éminemment distingués, et tous les trois le 21 mars à onze heures du matin. »

Nous exprimâmes toute notre admiration.

«  Si je ne craignais de blesser la modestie de M. Badger, ajouta mon tuteur, je corrigerais sa phrase et je dirais : trois hommes fort distingués.

— C’est ce que je lui dis toujours, répliqua mistress Badger.

— Et moi, chère amie, qu’est-ce que je réponds à cela ? reprit le troisième mari ; je réponds que sans vouloir, par une affectation de mauvais goût, déprécier la distinction que j’ai acquise dans mon art (et dont notre ami M. Carstone aura bientôt l’occasion de juger), je ne suis pas assez faible d’esprit, assez déraisonnable, ajouta-t-il en s’adressant à nous, pour mettre ma réputation au niveau de celle qu’ont acquise des hommes d’un premier mérite, comme l’ont été le capitaine Swosser et le professeur Dingo. Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt pour vous, monsieur Jarndyce, poursuivit le docteur en ouvrant la porte du salon voisin, de jeter un coup d’œil sur le portrait du capitaine Swosser, qui se fit peindre au retour d’une station prolongée sur la côte africaine, pendant laquelle il avait eu la fièvre ; ce qui fait que mistress Badger trouve cette peinture un peu jaune ; mais c’est néanmoins une fort belle tête.

— Une très-belle tête, répondîmes-nous, faisant à écho à ces paroles.

—Quand je regarde ce noble visage, reprit le docteur Badger, je sens que j’aurais voulu connaître l’homme auquel il appartenait. Il révèle d’une manière évidente le mérite remarquable du capitaine Swosser. De l’autre côté, c’est le professeur Dingo ; je l’ai connu très-intimement ; c’est moi qui l’ai soigné dans sa dernière maladie ; une ressemblance frappante. Au-dessus du piano, c’est mistress Bayham Badger, lorsqu’elle était mistress Swosser ; au-dessus du canapé, la même, à l’époque où elle était mistress Dingo ; quant à mistress Badger proprement dite, je possède l’original en nature et n’ai pas besoin de copie. »

On annonça que le dîner nous attendait et nous descendîmes dans la salle à manger ; le repas était bien ordonné, élégamment servi, la cuisine excellente ; mais le capitaine et le professeur trottaient toujours dans l’esprit de M. Bayham Badger ; et, comme Éva et moi, nous avions l’honneur d’être confiées à ses soins, nous eûmes tout le bénéfice de cette préoccupation.

«  De l’eau, miss Summerson ? Permettez… pas dans ce verre ; James, apportez le gobelet du professeur. »

Quelques fleurs artificielles avaient provoqué l’admiration d’Éva.

«  Étonnamment bien conservées, en effet, s’empressa de dire le docteur ; elles furent présentées à mistress Badger, lors du voyage qu’elle fit dans la Méditerranée avec le capitaine.

«  Monsieur Jarndyce, pas de ce bordeaux-là ; excusez-moi. C’est une véritable occasion, et je ne manque jamais, dans ce cas-là, de produire un certain bordeaux que j’ai l’avantage de posséder… James, le vin du capitaine. C’est un vin, monsieur Jarndyce, que le capitaine Swosser rapporta… il y a je ne sais plus combien d’années ; vous le trouverez excellent, je n’en doute pas. Chère amie, j’aurai un véritable plaisir à vous voir prendre un peu de bordeaux…. James, servez à votre maîtresse du vin du capitaine… À votre santé, mon trésor. »

Le dîner fini, lorsque nous rentrâmes dans le salon, tandis que ces messieurs restaient dans la salle à manger, les deux premiers maris de mistress Badger nous poursuivirent encore, car elle commença par une esquisse biographique du capitaine Swosser, où elle nous fit le récit détaillé de la manière dont cet homme remarquable devint éperdument amoureux d’elle à un bal que donnaient à leur bord les officiers du Crippler, dans la rade de Plymouth.

« Ce vieux Crippler ! nous dit-elle en hochant la tête d’un air pensif ; c’était un noble vaisseau ; bien assis, bien gréé, belle mâture…. Veuillez me pardonner si je me sers à l’occasion de quelques termes nautiques ; j’étais à cette époque un véritable marin. Le capitaine Swosser aimait ce beau vaisseau à cause de moi ; il répétait souvent, quand ce pauvre Crippler ne fut plus en commission, que, s’il était assez riche pour acheter sa vieille coque, il ferait graver une inscription sur le gaillard d’arrière, à l’endroit où nous avions dansé ensemble, pour marquer la place où il était tombé (suivant son expression) foudroyé sous le feu de mes fanaux de hune (c’est ainsi qu’il désignait mes yeux). »

Mistress Badger hocha la tête, soupira, et se regarda dans la glace.

«  Ce fut un grand changement que de passer du capitaine au professeur Dingo, reprit-elle avec un sourire mélancolique ; je le sentis vivement tout d’abord ; quelle révolution dans ma manière de vivre ! Mais l’habitude, combinée avec la science, me plia peu à peu à ce nouveau genre de vie. Seul disciple du professeur Dingo qui l’accompagnât dans ses herborisations, j’oubliai presque entièrement que j’avais été sur mer, et j’acquis bientôt une science profonde. Il est à remarquer, chose étrange, que le professeur Dingo était l’antipode du capitaine Swosser, et que le docteur Badger ne ressemble en rien ni à l’un ni à l’autre. »

Vint ensuite le récit de la mort de ces hommes distingués, qui tous deux avaient emporté de vifs regrets. Mistress Badger nous déclara néanmoins qu’elle n’avait aimé passionnément qu’une seule fois dans sa vie, et que l’objet de cet amour violent, dont rien n’avait pu depuis renouveler la fraîcheur et l’enthousiasme, avait été le capitaine Swosser. Le professeur Dingo était mort d’une affreuse maladie, qui avait prolongé ses souffrances d’une manière effroyable ; et mistress Badger nous donnait une imitation exacte de la difficulté avec laquelle il articulait ces mots : « Où est Laura ? — Dites à Laura de m’apporter mon eau panée… » lorsque l’arrivée de ces messieurs fit rentrer le professeur dans la tombe.

J’avais remarqué pendant toute la soirée qu’Éva et Richard se recherchaient avec plus d’empressement que jamais ; et cette observation, que j’avais faite depuis plusieurs jours, n’avait rien qui pût m’étonner, au moment d’une séparation qui devait être assez longue ; aussi ne fus-je pas surprise, lorsque nous fûmes dans notre chambre, de trouver Éva plus pensive qu’à l’ordinaire ; mais je ne m’attendais pas à la voir se jeter dans mes bras et à l’entendre me dire, en se cachant la figure :

«  Chère Esther, j’ai un grand secret à vous confier.

— Bien grand, mignonne aimée ?

— Oh ! vous ne devineriez jamais.

— Faut-il que j’essaye ?

— Non, non ! je vous en prie, s’écria-t-elle toute tremblante.

— Je ne devine pas, repris-je.

— C’est… murmura-t-elle, à propos de mon cousin Richard.

— Et qu’y a-t-il à ce propos-là, cher ange ?

— Oh ! vous ne devineriez jamais. »

Il m’était si doux de la sentir se presser contre moi, et de savoir que ce n’était pas le chagrin qui la faisait pleurer, mais la joie et l’espoir, que je ne voulus pas l’aider à découvrir son secret.

«  Il dit que… (je sais bien que c’est une folie ; nous sommes si jeunes tous les deux…) mais il dit… qu’il m’aime… beaucoup, Esther.

— Vraiment ! répondis-je ; ah ! mignonne aimée, a-t-on jamais vu chose pareille !… allez ! il y a bien longtemps que j’aurais pu vous l’apprendre. »

Elle releva son doux visage où le bonheur se mêlait à la surprise, me regarda en rougissant, et se mit à rire et à pleurer tour à tour.

« Votre cousin Richard vous aime de toutes ses forces, depuis qu’il vous connaît, poursuivis-je.

— Et vous ne me le disiez pas ? s’écria-t-elle en m’embrassant.

— Non, mignonne ; j’attendais que vous m’en fissiez la confidence.

— Vous n’y voyez pas de mal, n’est-ce pas ? »

Elle m’eût arraché un non, alors même que j’eusse été la plus sévère de toutes les duègnes.

« C’est que vous ne savez pas tout, reprit-elle en se cachant de nouveau dans mes bras.

— Voudriez-vous dire par hasard que… ? »

Elle me regarda en souriant à travers ses larmes.

«  Oui, Esther ! de tout mon cœur et de toute mon âme ; si vous saviez comme je l’aime ! » ajouta-t-elle en sanglotant.

Je répondis en riant que je le savais depuis l’époque où j’avais découvert l’amour de Richard ; et, nous asseyant devant le feu, je continuai la conversation, à laquelle Éva, tout absorbée par son bonheur, fut quelque temps sans prendre part.

«  Croyez-vous que mon cousin John le sache ? demanda-t-elle.

— À moins qu’il ne soit aveugle, ma bichette, le cousin John doit le savoir, tout aussi bien que nous-mêmes.

— Il faut pourtant lui en parler avant que Richard s’en aille, reprit-elle en rougissant ; si vous vouliez vous en charger, petite mère Durden… Si cela vous était égal de le laisser entrer ?

— Qui cela ? Richard ? il est donc là à la porte ?

— Oh ! je n’en suis pas sûre, » répondit-elle avec un embarras charmant qui lui aurait gagné mon cœur, si elle ne l’avait eu depuis longtemps.

Il y était bien en effet. Il prit une chaise, vint s’asseoir à côté de moi et tous les deux me comblèrent de tant de marques d’affection, me donnèrent tant de preuves de confiance, qu’on eût dit qu’ils m’aimaient plus qu’eux-mêmes et s’oubliaient pour moi. Ce fut d’abord un flux de paroles que je me gardai bien d’arrêter ; les riens qu’on s’était dits cent fois ; puis les questions plus graves eurent leur tour. Combien il leur faudrait d’années avant qu’ils pussent s’unir, mais aussi quel bonheur de nourrir cet amour constant et durable, pour la félicité l’un de l’autre ! Aussi Richard allait travailler pour Éva jusqu’à s’user les ongles. Éva, de son côté, ne ferait pas moins pour Richard. Enfin, m’appelant des noms les plus tendres, ils devisèrent de la sorte une grande partie de la nuit et ne se séparèrent qu’après m’avoir fait promettre de parler au cousin John.

Le lendemain matin, j’allai donc trouver mon tuteur dès qu’il eut déjeuné, et lui dis que j’avais à lui communiquer certaine chose dont on m’avait chargée.

«  Très-bien, petite femme, dit-il en fermant son livre ; c’est une preuve que votre mission est excellente, puisque vous l’avez acceptée.

— Je l’espère bien, tuteur ; je puis, du reste, vous garantir qu’il ne m’a pas été possible de m’en acquitter plus tôt ; car c’est d’hier seulement qu’elle m’a été confiée.

— Et de quoi s’agit-il ?

— Vous n’avez pas oublié l’heureux soir où nous sommes arrivés à Bleak-House, et le moment où Éva chantait dans l’ombre, tuteur ?

— Je me le rappelle à merveille, chère enfant.

— C’est que… Éva et Richard se sont dit qu’ils s’aimaient.

— Déjà ! s’écria-t-il avec surprise.

— Oui, tuteur ; et à vrai dire je m’y attendais depuis longtemps. »

Après un moment de réflexion, pendant lequel son visage s’éclaira d’un bienveillant sourire, il me pria de faire connaître aux deux amants qu’il désirait les voir. Quand ils entrèrent, il attira Éva auprès de lui, l’entoura paternellement de son bras gauche, et s’adressant à Richard avec une douce gravité :

« Rick, lui dit-il, je suis heureux d’avoir gagné votre confiance, et j’espère bien la conserver. Lorsque la pensée m’est venue d’établir entre nous quatre ces relations qui répandent sur ma vie tant de bonheur en me créant de nouveaux plaisirs et de nouveaux intérêts, j’ai certainement envisagé, dans l’avenir, la possibilité, pour vous et votre charmante cousine, d’une liaison plus étroite que celle qui existe aujourd’hui. Je voyais, et je vois encore plusieurs motifs qui rendraient cette union désirable, mais dans un avenir éloigné, bien éloigné, Richard.

— C’est aussi à l’avenir que nous avons pensé, monsieur.

— Très-bien, reprit mon tuteur ; on ne peut pas être plus raisonnable. Écoutez-moi, chers enfants : je pourrais vous dire que vous ne savez pas trop encore ce que vous faites : que mille choses, mille événements peuvent arriver qui vous séparent et vous détournent l’un de l’autre ; qu’il est heureux que cette chaîne de fleurs que vous portez aujourd’hui puisse être facilement rompue, car sans cela elle deviendrait une chaîne de fer ; mais je n’en ferai rien ; vous le saurez assez tôt, si vous devez jamais l’apprendre ; et je veux penser, au contraire, que vous éprouverez toujours l’un pour l’autre ce que vous ressentez maintenant. Mais, si vous reconnaissiez plus tard que vous vous êtes trompés, et qu’il n’existât plus entre vous que le lien de famille banal qui vous unit aujourd’hui, ne craignez pas de me l’avouer ; car il n’y aurait dans ce fait rien d’extraordinaire et qui pût m’étonner (quand vous serez plus âgé, Rick, vous me pardonnerez ces paroles). Je ne suis, à votre égard, qu’un parent éloigné, qu’un ami ; je n’ai aucun droit sur vous ; mais je désire et j’espère conserver votre confiance, tant que je n’aurai rien fait qui puisse me la faire perdre.

— Monsieur, répondit Richard, vous avez sur nous le plus puissant de tous les droits : celui que vous donnent la reconnaissance et l’affection que nous éprouvons pour vous et qui grandissent chaque jour.

— Cousin John, dit Éva en se penchant sur l’épaule de mon tuteur, vous occupez la place que mon père laissait vide auprès de moi ; tout le respect, toute la tendresse que j’aurais eus pour lui, c’est vous qui les avez.

— Maintenant, reprit M. Jarndyce, relevons la tête et envisageons l’avenir avec espoir ; le monde s’ouvre devant vous, Richard ; et de la manière dont vous y entrerez dépendra probablement celle dont vous y serez reçu ; ne comptez que sur vos propres efforts et sur la Providence ; n’oubliez jamais Dieu ; ne séparez sa pensée d’aucune de vos actions ; rappelez-vous que la constance dans votre amour ne serait rien par elle-même, sans la persévérance que vous devez apporter au travail ; et qu’eussiez-vous le génie de tous les grands hommes de la terre, vous n’obtiendriez aucun résultat, sans une volonté ferme et une application constante. Si vous pensiez qu’on peut saisir la fortune au passage et d’un bond lui arracher le succès, il faudrait abandonner cette idée fausse ou renoncer pour toujours à la main de votre cousine.

— Monsieur, répondit Richard en souriant, si j’avais le malheur d’avoir cette idée-là, j’y renoncerais bien vite, pour me frayer, par mon travail, le chemin qui me ramènerait à Éva.

— C’est juste, dit M. Jarndyce ; pourquoi chercheriez-vous à l’obtenir, si c’était pour la rendre malheureuse ?

— La rendre malheureuse ! oh ! je ne le voudrais pas, au prix même de son amour, s’écria Richard avec fierté.

— Bien dit ! répliqua M. Jarndyce ; maintenant, Rick, elle va rester près de nous ; pensez à elle, au milieu de cette vie active que vous allez avoir ; aimez-la toujours ; revenez ici quelquefois ; et tout ira parfaitement ; mon sermon est fini ; je crois qu’un tour de promenade est, quant à présent, ce que vous avez de mieux à faire. »

Éva embrassa M. Jarndyce de tout son cœur ; Richard lui serra la main, et tous les deux quittèrent la chambre en me faisant comprendre qu’ils m’attendraient pour sortir.

La porte resta ouverte ; nous les suivîmes des yeux tandis qu’ils traversaient la pièce voisine toute brillante de lumière. Richard lui donnait le bras, et la tête inclinée, lui parlait avec ardeur ; elle le regardait en l’écoutant et ne semblait plus voir que lui au monde. Charmants, pleins d’espérance, ils traversaient d’un pas léger l’étroit espace qu’un rayon de soleil inondait de sa clarté ; ainsi leur pensée joyeuse franchissait les années qu’elle faisait resplendir. Ils passèrent ; le rayon qui avait brillé un instant s’évanouit comme ils fermaient la porte ; de gros nuages voilèrent le soleil ; et la pièce redevint sombre.

«  N’ai-je pas eu raison, Esther ? me demanda mon tuteur lorsqu’ils se furent éloignés ; Rick pourra peut-être y gagner ce qui lui manque : la force, la puissance de faire valoir ses qualités précieuses, ajouta-t-il d’un air pensif. Je n’ai rien dit à Éva ; elle a près d’elle son conseil et son amie ; » et il posa sa main sur ma tête avec tant d’affection que je ne pus m’empêcher d’être émue ; il le vit, malgré tous mes efforts pour le dissimuler.

« Tut ! tut ! dit-il ; nous veillerons de notre côté à ce que la vie de notre petite femme ne soit pas absorbée tout entière par la peine qu’elle se donne pour assurer le bonheur des autres.

— De la peine, cher tuteur ! moi qui suis la plus heureuse de toutes les créatures.

— Je l’espère, dit-il ; mais ce n’est pas une raison pour négliger notre petite femme, à qui l’on doit penser avant tout ; car c’est ce que dame Durden ne ferait pas si personne ne s’en mêlait. »

J’ai oublié de dire plus haut, qu’il y avait avec nous quelqu’un à dîner chez mistress Badger. Ce n’était pas une femme, mais un gentleman aux cheveux noirs, à la peau brune, un jeune médecin, qui, malgré la réserve qu’il montra, me parut aimable et sensé ; du moins Éva m’ayant demandé si je ne l’avais pas trouvé tel, je fus tout à fait de son avis.


  1. Docteur-médecin.