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Bleak-House/29

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Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 377-387).




CHAPITRE XXIX.

Le jeune M. Guppy.

Chesney-Wold est fermé ; les tapis sont roulés et placés dans les coins de petites chambres inhabitées ; le damas fait pénitence sous la toile brune ; les sculptures et les dorures se mortifient dans l’ombre, et les ancêtres de la famille Dedlock s’évanouissent de nouveau dans les ténèbres ; autour du vieux manoir, les feuilles s’amoncellent ou s’envolent pour retomber en tournoyant avec une morne lenteur ; que le jardinier les balaye, qu’il les enlève des pelouses, les entasse dans sa brouette et les conduise au loin, elles n’en couvrent pas moins d’une couche épaisse les allées et les pelouses. Le vent hurle et siffle dans les arbres, et vient s’abattre en gémissant contre les murs ; la pluie fouette les vitres, les fenêtres craquent, les cheminées grondent, les nuages couvrent les avenues d’un voile épais, masquent les points de vue, et passent comme un cortège funèbre au-dessus des pelouses ruisselantes. Partout dans le château s’élève une odeur fade et glacée, pareille à celle qu’on respire dans la chapelle, et qui fait naître cette pensée, que les vieux Dedlock se lèvent du tombeau pour venir se promener la nuit dans leur ancien manoir et laissent derrière eux cette vapeur sépulcrale.

Mais l’hôtel de Londres, qui brille ou s’assombrit rarement en même temps que Chesney-Wold, excepté quand un Dedlock vient à mourir, est aujourd’hui dans tout l’éclat de son réveil ; un air tiède et chargé du parfum des fleurs y fait oublier l’hiver ; de moelleux tapis, d’épaisses tentures y interceptent les bruits du dehors ; le tintement des pendules, le pétillement de la flamme, troublent seuls le silence qui règne partout dans cette demeure somptueuse, et sir Leicester repose avec joie et dignité ses membres transis devant le grand feu de la bibliothèque, parcourant d’un œil protecteur les titres inscrits au dos de ses livres, et honorant d’un regard d’approbation les œuvres d’art qui l’entourent ; car il a ses tableaux anciens et modernes, dont quelques-uns pourraient se cataloguer ainsi, comme un lot d’articles divers : trois fauteuils gothiques, une table préparée pour le repas, une bouteille à long col remplie de vin, un flacon, un costume de femme espagnole, le portrait de miss Jogg (le modèle) vue de trois quarts, et une armure complète renfermant don Quichotte ; ou bien dans le fond une gondole et une terrasse dégradée ; au premier plan un costume de vénitienne, robe de satin blanc richement brodée de perles et d’or ; le portrait de miss Jogg (vue de profil), un magnifique cimeterre, dont la poignée est enrichie de pierreries, un costume mauresque très-étudié, fort rare, avec un Othello.

M. Tulkinghorn vient souvent à l’hôtel, où l’amènent des affaires relatives aux propriétés du baronnet, des baux à renouveler, des quittances à signer et ainsi de suite ; il voit souvent milady ; tous les deux se rencontrent avec le même calme, la même indifférence qu’à l’ordinaire, et ne semblent pas faire la moindre attention l’un à l’autre. Il se peut toutefois que milady craigne M. Tulkinghorn, et qu’il le sache ; il se peut qu’il la poursuive impitoyablement, sans repos ni trêve, comme sans remords ; que sa beauté, sa grâce, la grandeur et l’éclat dont elle est entourée, ne fassent qu’ajouter un intérêt plus vif au complot qu’il médite et le rende plus inflexible. Que ce soit chez lui froideur ou cruauté, amour de la domination, curiosité ardente, volonté ferme de pénétrer le seul secret qui lui reste à connaître ; qu’au fond de l’âme il n’ait que haine et mépris pour cette splendeur dont il est un reflet affaibli, ou qu’il amasse en lui-même les dédains et les offenses que lui prodigue l’amabilité de sa pompeuse clientèle ; que ce soit l’un ou l’autre de ces motifs, ou tous ensemble, il vaudrait mieux pour milady avoir les regards de cinq mille fashionables fixés sur elle, avec toute la vigilance soupçonneuse des gens du monde, que les yeux ternes de ce procureur à la cravate tortillonnée, à la culotte d’un noir mat, liée aux genoux par des rubans assortis.

Sir Leicester est dans la chambre de milady, dans cette chambre où M. Tulkinghorn lut un jour le fameux affidavit dont milady Dedlock remarqua l’écriture ; le baronnet est près du feu et s’abandonne à la satisfaction qu’il éprouve. Milady, comme le jour où M. Tulkinghorn apporta la pièce en question, est assise en face du baronnet, son écran à la main. Sir Leicester est éminemment satisfait, car il vient de trouver dans son journal quelques remarques identiques à sa manière de voir sur la destruction des digues et le renversement de tout ce qui forme la base de l’édifice social ; elles sont d’une application tellement heureuse au fait du maître de forges, que sir Leicester est venu tout exprès de la bibliothèque pour en faire la lecture à milady. « L’auteur de cet article a l’esprit aussi éclairé que judicieux, fait-il observer par manière de préface, en hochant la tête comme si du haut d’une montagne il laissait tomber son regard protecteur sur l’auteur de l’article. »

L’esprit du publiciste, malgré son jugement et ses lumières, a pour effet de causer un ennui mortel à milady, qui, après un languissant effort pour écouter, ou plutôt pour paraître écouter, devient rêveuse et regarde le feu, comme si elle n’avait pas quitté Chesney-Wold et qu’elle fût seule dans son boudoir. Sir Leicester, qui ne se doute pas de cette contemplation mélancolique, poursuit sa lecture à travers son double lorgnon et s’arrête de temps en temps pour exprimer son approbation en ces termes : « Parfaitement vrai ! très-nettement exposé ! J’ai souvent fait cette remarque. »

À chacune de ces observations, il perd invariablement l’endroit où il en est, et parcourt la colonne du haut en bas pour retrouver la ligne à laquelle il s’est arrêté.

Le baronnet est donc en train de lire son article avec une excessive gravité, lorsque, ouvrant la porte, Mercure jette dans la chambre ces paroles étranges : « Milady, le jeune homme appelé Guppy. »

Sir Leicester fait une pause, répète d’un ton écrasant : « Le jeune homme appelé Guppy ! » et, jetant un regard autour de la chambre, aperçoit ledit jeune homme extrêmement embarrassé de lui-même, et ne se recommandant pas le moins du monde par sa tournure et ses manières.

«  Que voulez-vous dire, et à quoi pensez-vous d’annoncer avec cette promptitude le jeune homme appelé Guppy ? demande sir Leicester au valet de chambre.

— Pardon, sir Leicester ; milady m’a donné l’ordre d’introduire ce jeune homme dès qu’il serait arrivé, et je ne savais pas que vous étiez chez milady, sir Leicester. »

Mercure, en faisant cette excuse, lance au jeune Guppy un coup d’œil méprisant et indigné qu’on peut traduire de la sorte : « Qu’aviez-vous besoin de venir ici pour me faire avoir cette algarade ? »

«  C’est juste, répond milady ; c’est moi qui en ai donné l’ordre ; faites attendre ce jeune homme.

— Pas du tout, milady, puisque vous l’avez fait demander, je ne veux nullement retarder ce que vous avez à lui dire. » Et le baronnet s’éloigne, sans accepter le salut du jeune homme qu’il prend majestueusement pour un cordonnier ou pour quelque intrus du même genre.

Lorsqu’elle est seule avec lui, lady Dedlock toise le visiteur de son regard impérieux ; et, le laissant debout auprès de la porte, lui demande ce qu’il désire.

«  Que Votre Seigneurie veuille bien être assez bonne pour m’accorder un instant d’entretien, répond M. Guppy avec un profond embarras.

— C’est probablement vous qui m’avez écrit tant de lettres ?

— Il est vrai, milady ; j’en ai écrit plusieurs avant que Votre Seigneurie ait daigné condescendre à m’honorer d’une réponse.

— Et ne pouviez-vous pas, en continuant de m’écrire, éviter cette visite et la rendre inutile ? »

M. Guppy tourne la tête en proférant des lèvres un « non » silencieux.

«  Vous avez été singulièrement importun, reprend milady ; s’il est vrai que vous ayez à me dire quelque chose qui me concerne, et je ne le comprends pas, vous me permettrez de couper court à toute cérémonie, et de vous prier d’en venir au fait. »

Milady fait un geste d’insouciance avec son écran ; et, reprenant la position qu’elle a quittée un instant pour regarder le jeune homme, lui tourne presque le dos.

«  Avec la permission de Votre Seigneurie, je vais donc entrer en matière, répond M. Guppy ; hum !… Je suis dans la procédure, ainsi que je l’ai dit à Votre Seigneurie dans mon premier billet. J’ai pris dans cette profession l’habitude de ne rien écrire qui puisse me compromettre ; et c’est pourquoi je me suis abstenu de nommer à Votre Seigneurie l’étude où je travaille, et dans laquelle ma position… et je puis dire mes appointements… sont assez satisfaisants. Je puis maintenant confier à Votre Seigneurie que cette étude est celle de Kenge et Carboy de Lincoln’s-Inn ; étude que Votre Seigneurie doit nécessairement connaître à cause de ses rapports avec le procès en chancellerie Jarndyce contre Jarndyce. »

Milady commence à devenir attentive et cesse d’agiter son écran qu’elle tient immobile, comme pour écouter.

«  Je dirai tout de suite à Votre Seigneurie, poursuit le jeune homme légèrement enhardi par l’attention qu’on lui témoigne, que ce n’est point à l’occasion de Jarndyce contre Jarndyce que j’ai si vivement désiré de m’entretenir avec elle ; désir qui m’a dicté une conduite qui, je le pense, a paru et paraît encore importune, je dirai même frisant la grossièreté. » Après s’être arrêté quelques instants pour recevoir l’assurance du contraire, M. Guppy, n’obtenant pas le moindre mot, continue son exposé de l’affaire : « Si le fait en question, poursuivit-il, avait eu un rapport quelconque avec le procès Jarndyce, c’est à M. Tulkinghorn des Champs, le procureur de Votre Seigneurie, que je me serais adressé tout d’abord. J’ai l’honneur de connaître M. Tulkinghorn,… du moins nous échangeons un salut quand nous nous rencontrons ; et si, je le répète, il se fût agi d’un incident judiciaire, je serais allé tout simplement trouver le procureur de Votre Seigneurie. »

Milady tourne la tête et dit au jeune homme : « Vous feriez mieux de vous asseoir.

— Je remercie Votre Seigneurie, » répond M. Guppy en s’asseyant ; il consulte un petit morceau de papier où il a jeté rapidement quelques notes relatives à l’argumentation qu’il doit suivre, et qui paraît le plonger dans une épaisse obscurité, de quelque façon qu’il l’envisage : « Je… ah ! oui…, mon sort est entre les mains de Votre Seigneurie ; si Votre Seigneurie portait plainte de la présente visite à Kenge ou Carboy, ou à M. Tulkinghorn, je me trouverais placé dans une position extrêmement désagréable ; je le dis franchement, et je me fie à l’honneur de Votre Seigneurie. »

Milady fait un geste dédaigneux de la main qui tient l’écran, et assure M. Guppy qu’il ne mérite pas qu’elle fasse une plainte contre lui.

«  Je remercie Votre Seigneurie, dit le jeune homme complètement satisfait ; maintenant, poursuit-il, je… où donc en étais-je ? Qu’est-ce que j’ai donc voulu mettre là ?… C’est que, voyez-vous, j’ai couché sur ce papier un ou deux chefs des points que je voulais aborder ; je les ai écrits par abréviations…, et je ne sais plus ce que ça veut dire. Si Votre Seigneurie veut bien m’excuser et me permettre de m’approcher de la fenêtre un instant… je… »

M. Guppy se dirige vers la croisée, tombe au milieu de bengalis auxquels, dans son trouble, il demande mille pardons, ce qui ne contribue pas à rendre ses notes plus lisibles ; il s’échauffe, devient rouge, approche le papier de ses yeux, l’en éloigne et balbutie à demi-voix :

«  C. S. ! Qu’est-ce que ces lettres veulent dire ?… Ah ! j’y suis, m’y voilà ; certainement ! » et il revient à sa place n’ayant plus aucun doute.

«  Je ne sais pas, dit-il en s’arrêtant à moitié chemin devant milady, si Votre Seigneurie a jamais entendu parler d’une jeune demoiselle appelée miss Summerson. »

Milady le regarde en face.

«  J’ai vu l’automne dernier, répond-elle, une jeune fille que l’on nommait ainsi.

— Votre Seigneurie n’a-t-elle pas été frappée de la ressemblance de cette demoiselle avec quelqu’un ? » demande M. Guppy en inclinant la tête et en se grattant le coin de la bouche avec son memorandum.

«  Non, répond milady qui le regarde toujours.

— Quelqu’un de la famille de Votre Seigneurie ?

— Non.

— Sans doute que Votre Seigneurie ne se rappelle pas exactement les traits et l’ensemble de miss Summerson.

— Je me les rappelle fort bien. Qu’est-ce que cela peut avoir de commun avec moi ?

— J’affirme à Votre Seigneurie, qu’ayant l’image de miss Summerson profondément gravée dans mon cœur, ce qui est une confidence, j’ai trouvé, lorsque j’ai eu l’honneur de visiter le château de Chesney-Wold, pendant une courte excursion que je fis avec un ami dans le comté de Lincoln, j’ai trouvé, dis-je, une telle ressemblance entre miss Summerson et le portrait de Votre Seigneurie, que j’en suis resté foudroyé ; au point que je ne me suis pas rendu compte, jusqu’à présent, de ce qui avait pu produire sur moi un pareil saisissement ; et maintenant que j’ai l’honneur de contempler Votre Seigneurie de plus près (j’ai pris souvent la liberté, depuis lors, de regarder Votre Seigneurie dans sa voiture, au parc ou ailleurs, sans qu’elle m’ait remarqué), j’avoue que cette ressemblance est encore plus frappante que je ne l’avais pensé. »

Il fut un temps, jeune homme, lorsque les ladies habitaient des châteaux forts et avaient à portée de la voix des serviteurs peu scrupuleux, où votre chétive existence n’aurait pas duré une minute, si ces beaux yeux avaient jeté sur vous le regard qu’ils viennent de vous lancer.

Milady s’évente négligemment avec son riche écran, et demande à M. Guppy en quoi il suppose que son goût pour les ressemblances puisse avoir pour elle quelque intérêt.

«  J’arrive précisément,… répond l’audacieux en consultant de nouveau ses abréviations ;… maudites notes ! Ah ! oui ! mistress Chadband ! »

M. Guppy approche un peu sa chaise et s’assied. Milady se penche tranquillement sur le bras de son fauteuil ; peut-être y a-t-il dans sa pose un peu moins d’aisance qu’à l’ordinaire ; toutefois, son regard conserve toute sa fermeté. « Une… attendez un instant, continue M. Guppy cherchant toujours à déchiffrer ses notes ; E. S. deux fois ! Oui, oui, c’est bien cela ! Je me rappelle à présent. »

Il roule son morceau de papier pour s’en faire un instrument de démonstration et continue ainsi :

«  Un profond mystère plane sur la naissance et les premières années de miss Esther Summerson ; c’est à ma position, je le dis en confidence à Votre Seigneurie, à ma position chez Kenge et Carboy que je dois d’être informé de ce fait. Comme je l’ai dit à Votre Seigneurie, l’image de miss Summerson est gravée dans mon cœur ; si donc je pouvais éclaircir ce mystère, prouver qu’elle a des parents bien placés, et découvrir, qu’ayant l’honneur de représenter l’une des branches éloignées de la famille de Votre Seigneurie, elle a des droits à se constituer partie dans le procès Jarndyce contre Jarndyce, je pourrais espérer que miss Summerson voulût bien écouter avec plus de faveur qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent les propositions que j’ai eu l’honneur de lui soumettre et qu’elle est bien loin d’avoir encouragées. »

On voit poindre une sorte de sourire sur le visage irrité de milady.

«  Par un de ces hasards singuliers qui se rencontrent quelquefois sur notre chemin, à nous autres hommes de loi (ainsi que je puis m’appeler dès aujourd’hui, car, bien que n’étant pas encore admis, j’ai reçu de Kenge et Carboy mes diplômes, sur l’avance que ma mère a faite de la somme nécessaire pour le timbre, en employant à cet usage une partie du capital qui forme son revenu) ; par un de ces hasards singuliers, j’ai rencontré la personne qui habitait en qualité de servante chez la dame où fut élevée miss Summerson jusqu’à l’époque où M. Jarndyce se chargea de cette jeune fille ; c’était une dame Barbary. »

Est-ce le reflet verdâtre de l’écran qu’elle tient à la main et qu’elle rapproche de son visage qui répand cette pâleur effrayante sur la figure de milady ?

«  Votre Seigneurie connaîtrait-elle, par hasard, le nom de miss Barbary ? lui demande M. Guppy.

— Je ne sais pas ; peut-être bien ; je crois que oui.

— Appartenait-elle à la famille de Votre Seigneurie ? »

Les lèvres de milady s’agitent, mais ne profèrent aucun son ; elle fait un signe négatif.

«  Pas même alliée ? reprend le jeune homme ; il se peut que Votre Seigneurie l’ignore. Ah ! cela peut être ?… Oui… très-bien. »

Après chacune de ces questions, milady a fait un signe affirmatif.

«  Cette miss Barbary, continue l’homme de loi, était d’une réserve extraordinaire, surtout pour une femme, le sexe étant généralement (au moins dans la classe moyenne) fort enclin à la conversation ; et mon témoin n’a jamais pu savoir si elle avait des parents. Une fois, une seule fois, elle s’écarta de la réserve qu’elle avait toujours eue à l’égard de mon témoin, et lui dit que le véritable nom de l’enfant n’était pas Esther Summerson, mais bien Esther Hawdon.

— Ciel ! »

M. Guppy s’étonne ; lady Dedlock est assise en face de lui, son regard est fixe, la pâleur qui couvre son visage est plus sombre, ses lèvres sont entr’ouvertes, ses sourcils contractés ; elle est immobile et comme morte pendant un instant ; peu à peu le sentiment lui revient, un tressaillement imperceptible passe sur toute sa personne, comme une ride à la surface de l’eau, ses lèvres s’agitent, elle fait un violent effort et se rappelle enfin la présence du jeune homme, les paroles qu’il vient de dire ; mais tout cela si rapidement, que son exclamation et sa stupeur se sont évanouies comme les traits de ces cadavres longtemps conservés dans la tombe, qui, lorsqu’on ouvre leur cercueil, tombent en poussière au contact de l’air comme frappés d’un coup de foudre.

«  Votre Seigneurie connaissait le nom que je viens de dire ?

— Je l’ai entendu prononcer autrefois.

— Peut-être celui d’un parent, d’un collatéral de Votre Seigneurie ?

— Non !

— J’arrive au dernier point de la cause ; à l’endroit où nous en sommes, les faits se présentent d’eux-mêmes, et je vais les resserrer de plus en plus dans un rapide exposé. Il faut d’abord que j’apprenne à Votre Seigneurie, si toutefois Votre Seigneurie l’ignore, qu’il y a quelque temps un expéditionnaire faisant des copies pour les gens de loi fut trouvé mort dans la plus profonde misère, au second étage d’une maison sise près Chancery-Lane, et appartenant à un marchand nommé Krook ; à la suite d’une enquête, il fut déclaré anonyme, son nom étant demeuré inconnu. Or, j’ai découvert dernièrement que cet infortuné s’appelait Hawdon.

— Et qu’est-ce que cela peut me faire ?

— Ah ! c’est précisément la question. Il s’est passé après la mort de cet homme un fait étrange ; une dame, sous un costume d’emprunt, est venue voir la scène où le drame avait eu lieu, et a visité jusqu’au cimetière où sont les restes du malheureux Hawdon ; elle a été conduite dans ces différents endroits par un petit balayeur des rues que je pourrais produire et dont la déposition viendrait corroborer mon témoignage si Votre Seigneurie le désirait ; je puis à toute heure mettre la main sur lui. »

Ce misérable importe fort peu à milady ; elle ne désire pas le moins du monde qu’il soit amené devant elle.

«  C’est une étrange histoire, reprend M. Guppy ; et, si Votre Seigneurie entendait ce petit balayeur parler des bagues qui étincelèrent aux doigts de cette lady quand elle ôta son gant, elle trouverait, j’en suis sûr, que l’incident est du dernier romantique. »

Des diamants étincellent aux doigts qui tiennent l’écran ; milady, en jouant avec cette précieuse bagatelle, fait briller d’autant plus ces bagues resplendissantes, et son visage prend de plus en plus cette expression qui, dans le temps jadis, eût été si fatale au jeune M. Guppy.

«  On a cru longtemps, poursuit-il, que ledit Hawdon n’avait rien laissé qui pût faire reconnaître son identité ; c’est une erreur ; on a trouvé chez lui un paquet d’anciennes lettres. »

Le regard de milady est rivé sur l’audacieux jeune homme, et, l’écran s’agite de plus en plus.

«  Ces lettres ont été prises et conservées en secret ; j’avertis Votre Seigneurie que demain soir elles seront en ma possession.

— Qu’est-ce que tout cela peut me faire ?

— Voici mes conclusions, dit M. Guppy en se levant ; si Votre Seigneurie trouve qu’il y a dans la ressemblance frappante qui existe entre miss Summerson et Votre Seigneurie, fait positif et concluant pour des jurés ; dans la première éducation de cette jeune fille livrée aux soins de miss Barbary ; dans l’aveu de cette dernière que le véritable nom de l’enfant n’est pas Summerson, mais bien Hawdon ; dans la connaissance parfaite que Votre Seigneurie avait de ces deux noms ; dans la mort du copiste et la démarche qui a suivi son décès ; si Votre Seigneurie trouve, en un mot, dans cet enchaînement de circonstances, un intérêt de famille suffisant pour s’occuper de cette affaire, je lui apporterai les papiers qu’on doit me remettre demain ; je ne les connais pas, je sais seulement que ce sont d’anciennes lettres ; je les donnerai à Votre Seigneurie avant même de les avoir examinées. Maintenant, j’ai dit à Votre Seigneurie quel était le but de ma visite, je lui répète qu’une plainte de sa part me placerait dans une position très-fâcheuse, et que je compte sur son entière discrétion. »

Est-ce bien-là tout ce que s’est proposé M. Guppy ? A-t-il révélé dans toute leur étendue l’objet de sa visite et le soupçon qui l’amène ? Que cache-t-il donc, si ses paroles n’ont pas exprimé toute sa pensée ? Il est digne de lutter de ruse et d’audace avec milady ; elle peut le sonder du regard, il baissera les yeux sur la barre, et, témoin impénétrable, son visage ne laissera rien paraître de ce qu’il ne veut pas dire.

«  Vous pouvez apporter ces lettres si bon vous semble, répond milady.

— Sur mon honneur, Votre Seigneurie n’est pas encourageante, dit-il un peu froissé.

— Vous pouvez apporter ces lettres si vous voulez, répète milady avec indifférence.

— Je les apporterai à Votre Seigneurie. J’ai l’honneur de vous souhaiter le bonjour. »

Une cassette richement ciselée, barrée, verrouillée comme un vieux coffre-fort, est sur la table, auprès de milady ; Sa Seigneurie l’attire à elle en regardant M. Guppy, et en ouvre la serrure.

« Non, l’intérêt pécuniaire est complétement étranger au motif qui me fait agir, reprend le jeune homme ; et je n’accepterai ni argent ni valeur ; je n’en remercie pas moins Votre Seigneurie de ses intentions. »

M. Guppy salue profondément et descend l’escalier ; l’arrogant Mercure est dans l’antichambre, installé près du feu, et ne croit pas devoir quitter son Olympe pour lui ouvrir la porte.

Mais pendant que sir Leicester se chauffe dans la bibliothèque et s’endort sur le journal qu’il tient toujours, n’y a-t-il pas dans sa maison une influence qui devrait l’éveiller, assombrir les portraits des ancêtres, faire frissonner les armures et faire tendre aux arbres de Chesney-Wold leurs bras noueux vers le ciel ?

Non ; l’air est trop étouffé dans l’hôtel pour que les sanglots et les cris puissent parvenir jusqu’aux oreilles de sir Leicester ; et pourtant, dans la chambre de milady, une femme est à genoux, égarée par la douleur, et jette à Dieu ces paroles désespérées :

«  Mon enfant, mon enfant ! Elle n’était donc pas morte ?… elle vit encore ; mon impitoyable sœur m’a trompée, après m’avoir reniée moi et mon nom. Oh ! mon enfant ! mon enfant ! »