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Bleak-House/30

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Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 387-402).



CHAPITRE XXX.

Narration d’Esther.

Il y avait déjà quelque temps que Richard était parti, lorsque nous eûmes la visite d’une personne qui vint passer quelques jours avec nous, une vieille dame, mistress Woodcourt ; elle avait quitté le pays de Galles pour aller voir mistress Badger ; et M. Jarndyce, ayant reçu d’elle une lettre où elle lui disait que son fils la priait de nous donner de ses nouvelles et de le rappeler à notre souvenir, l’avait invitée à venir nous voir à Bleak-House. Elle y resta près de trois semaines, me témoigna une vive affection et m’honora d’une confiance qui, parfois, me rendit bien malheureuse. Je n’avais pas de motif pour souffrir de ses paroles, je le savais à merveille ; ce n’était pas raisonnable, et pourtant ses confidences me désolaient. C’était une petite femme un peu roide, à l’esprit vif et pénétrant, qui croisait ses mains lorsqu’elle était assise, et dont le regard s’attachait sur moi avec tant d’insistance pendant qu’elle me parlait, que j’en éprouvais comme un certain malaise. J’aimais pourtant sa toilette et sa tenue, qui me paraissaient avoir un cachet d’originalité qui n’était pas sans charme ; ce n’était pas non plus sa physionomie pleine de vivacité, ni ses traits, fort bien encore malgré son âge, qui me déconcertaient ainsi. Je ne puis pas dire ce qui me troublait si fort en elle ; du moins, si je le sais à présent, je l’ignorais alors ; mais peu importe.

Le soir, au moment de nous coucher, elle me priait d’entrer dans sa chambre, et, s’asseyant dans un grand fauteuil auprès du feu, elle se mettait à me parler de Morgan-Ap-Kerrig jusqu’à ce que mes forces complétement épuisées ne me permissent plus de l’entendre. Elle me récitait des passages entiers de Crumlinwallinwer et du Mewlinnwillinwodd (il est probable que j’écorche ces noms illustres), et s’enflammait d’une noble ardeur en déclamant ces beaux vers que je ne pouvais comprendre, car ils étaient en gallois ; je savais seulement qu’ils faisaient un pompeux éloge de la lignée de Morgan-Ap-Kerrig.

« Voilà, me disait-elle d’un air triomphant, l’héritage de mon fils ; en quelque lieu qu’il soit, il peut se vanter d’appartenir à la race d’Ap-Kerrig. Il peut être pauvre ; mais il a ce qui vaut mieux que la fortune, c’est-à-dire la naissance. »

Je n’étais pas sûre qu’en Chine ou aux Indes on se souciât beaucoup de Morgan-Ap-Kerrig ; je me gardais bien toutefois d’exprimer un pareil doute, et je répondais que c’était une belle chose que d’avoir une si noble origine.

«  Certainement, répliquait mistress Woodcourt ; mais cet immense avantage a ses inconvénients ; par exemple, celui d’imposer des limites fort restreintes au choix que mon fils devra faire d’une épouse ; il est vrai que le même motif impose la même contrainte aux membres de la famille royale. »

Et me frappant légèrement sur le bras, elle caressait ma manche comme pour m’assurer de la bonne opinion qu’elle avait de moi, en dépit de la distance qui existait entre nous.

«  Ce pauvre M. Woodcourt, me disait-elle encore d’une voix émue, car, au bout du compte, elle avait un cœur affectueux en dépit de ses prétentions généalogiques, ce pauvre M. Woodcourt descendait d’une grande famille highlandaise, les Mac Coorts de Mac Coort ; il servit son pays et son roi en qualité d’officier dans le Royal-Highlanders et mourut glorieusement au champ d’honneur. Mon fils est le dernier représentant de ces deux anciennes familles, qu’avec l’aide de Dieu il relèvera, je n’en doute pas, en épousant la descendante d’une race non moins ancienne. »

J’essayais vainement de changer de conversation ; j’employais tous les moyens possibles ; par besoin de variété, peut-être aussi… mais à quoi bon entrer dans ces détails. Mistress Woodcourt n’en restait pas moins fidèle à son sujet.

«  Vous avez une si haute raison, me dit-elle un soir, vous envisagez le monde avec une supériorité si rare à votre âge, que c’est pour moi un plaisir extrême que de m’entretenir avec vous de mes affaires de famille ; vous connaissez peu mon fils ; mais je crois que vous l’avez assez vu pour ne l’avoir pas oublié.

— Je me le rappelle fort bien, madame.

— Eh bien ! chère miss, que pensez-vous de son caractère ? Je voudrais avoir là-dessus votre opinion.

— Oh ! madame ! ce serait bien difficile.

— Comment cela ? Je n’y vois pas de difficulté.

— Donner son opinion sur…

— Une personne que l’on connaît si peu ? je le comprends. »

Ce n’est pas cela que je voulais dire ; nous avions vu souvent M. Woodcourt ; il avait fini par se lier intimement avec M. Jarndyce, et je le connaissais parfaitement ; je le dis à sa mère ; j’ajoutai qu’il paraissait fort habile comme médecin, et que la bonté qu’il avait eue pour miss Flite, son dévouement et sa douceur étaient au-dessus de tout éloge.

«  Je vois que vous l’avez apprécié, répondit-elle en me serrant la main ; vous le connaissez à merveille ; Allan est un brave garçon, plein de science et de cœur, et médecin irréprochable ; mais, je dois l’avouer, néanmoins, il n’est pas sans défaut.

— Tout le monde a les siens, répliquai-je.

— Heureusement qu’il pourra se corriger et qu’il se corrigera, poursuivit la vieille dame en secouant la tête avec malice. Je vous suis tellement attachée, qu’entre nous, je puis bien vous le dire, comme à un tiers complétement désintéressé dans la question : mon fils est l’inconstance personnifiée.

— J’aurais pensé, répondis-je, qu’il avait au contraire fait preuve d’une grande persévérance dans ses études, et qu’il apportait dans sa profession un zèle que rien n’avait pu ralentir.

— Vous avez raison ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

— Ah ! vraiment ?

— Pas du tout ; je parle de sa conduite dans le monde ; il est avec les femmes d’une extrême légèreté ; entourant les jeunes filles d’attentions banales qu’il leur prodigue indistinctement, et cela depuis l’âge de dix-huit ans ; il n’a jamais aimé aucune d’elles, et ne croit faire aucun mal en agissant ainsi ; affaire de politesse et d’amabilité… toujours est-il que ce n’est pas bien, chère miss.

— Non, répondis-je.

— Vous comprenez que cela pourrait donner lieu à des méprises cruelles.

— Certainement.

— Aussi lui ai-je maintes fois répété qu’il devrait se montrer plus réservé, par égard pour lui-même aussi bien que pour les autres. « Je le ferai, bonne mère, me répond-il ; vous me connaissez mieux que personne, vous savez que je n’ai pas de mauvaise intention : c’est sans y penser. » Ce qui est très-vrai, mais cela ne le justifie pas. Enfin le voilà parti et pour longtemps ; il a des recommandations excellentes, et ne sera présenté que dans de bonnes familles, ainsi donc ne songeons plus au passé. Mais vous, chère miss ? dit la vieille dame en souriant, parlons un peu de votre chère personne.

— De moi ! mistress Woodcourt.

— Il serait trop égoïste de ne songer qu’à mon fils, parti pour faire fortune et pour trouver une femme. Quand pensez-vous, de votre côté, chercher fortune et trouver un mari, miss Summerson ? Pourquoi rougissez-vous ? »

Je ne savais pas que je rougissais, et la chose importait peu ; je répondis que j’étais si contente de mon sort, que je ne désirais nullement en changer.

  • Voulez-vous que je vous dise ce que vous deviendrez et ce que je pense de votre avenir, ma toute belle, me dit mistress Woodcourt.

— Êtes-vous si bon prophète que vous puissiez le savoir ?

— Oh ! la chose est facile ; vous épouserez quelqu’un de très-riche et du plus noble caractère ; un peu âgé ; vingt-cinq ans peut-être de plus que vous ; et vous n’en serez pas moins une excellente femme, très-aimée, très-aimable et très-heureuse.

— C’est vraiment la bonne aventure, répondis-je ; mais ce ne sera pas la mienne.

— Pourquoi donc ? Il y aurait parfaite convenance, ma chère belle ; vous êtes si active, si bien placée à la tête d’une maison, si parfaitement posée pour un pareil mariage, que je ne doute pas qu’il se fasse, et personne, croyez-le, ne vous en félicitera plus sincèrement que moi-même. »

Chose étrange, ces paroles me causèrent un profond déplaisir ; j’en fus tourmentée une partie de la nuit, et j’eus tellement honte de cette folie, que je ne l’aurais avouée à personne, pas même à Éva, ce qui augmentait encore le malaise que j’en ressentais. J’aurais donné beaucoup pour ne pas être aussi avant dans la confiance de cette vieille dame ; l’ennui que j’éprouvais à cet égard me donnait de mistress Woodcourt les opinions les plus opposées : tantôt, je la prenais pour une femme qui voulait m’en imposer ; tantôt pour un miroir de vérité ; quelquefois elle me semblait pleine de ruse, et, l’instant d’après, j’avais la plus entière confiance en la droiture et la simplicité de son cœur. Après tout, qu’est-ce que tout cela me faisait ? Pourquoi n’allais-je pas tranquillement causer avec elle au coin de son feu, mes clefs dans mon panier, mon panier à mon bras, comme je l’aurais fait avec une autre, au lieu de m’inquiéter de ses paroles assurément fort innocentes ? J’étais attirée vers elle par une secrète influence, je désirais qu’elle m’aimât, j’étais heureuse de lui plaire ; pourquoi dès lors attacher un sentiment pénible à chaque mot qu’elle me disait ? pourquoi le peser vingt fois dans mon esprit, quelque insignifiant qu’il pût être, et souffrir d’avoir à écouter les confidences qu’elle me faisait chaque soir ; il y avait dans tout cela des contradictions perpétuelles que je ne pouvais comprendre ; ou si parfois… mais j’y reviendrai à l’occasion, il est fort inutile d’en parler à présent.

J’étais à la fois triste du départ de mistress Woodcourt et délivrée d’un grand poids depuis qu’elle avait quitté Bleak-House, lorsque l’arrivée de Caroline vint me distraire de mes préoccupations.

Elle déclara d’abord que j’étais la meilleure conseillère qui eût jamais existé ; ce à quoi Mignonne répondit que ce n’était pas une nouvelle, et moi que c’était une plaisanterie. Elle ajouta qu’elle se mariait dans trois semaines et qu’elle serait la plus heureuse du monde si nous consentions à être ses filles d’honneur. Voilà bien du nouveau ; aussi je crus un instant que nous ne finirions jamais de causer, tant nous avions de choses à nous dire.

Il paraît que la banqueroute de M. Jellyby s’était arrangée à l’amiable ; que ses créanciers avaient eu pitié de lui, et qu’après leur avoir abandonné tout ce qu’il avait (peu de chose, à en juger d’après l’état de son mobilier), il était sorti de ses affaires sans être parvenu à les comprendre ; mais, en laissant à chaque intéressé l’intime conviction qu’il avait fait tout ce qui était en son pouvoir ; il fut donc renvoyé honorablement à son bureau pour recommencer une nouvelle carrière. Que faisait-il à ce bureau ? je n’ai jamais pu le savoir ; Caroline prétendait qu’il était directeur de quelque chose à la douane ; et tout ce que je vis clairement dans cette affaire, c’est que, quand il avait besoin d’un peu plus d’argent que d’habitude, il allait aux docks pour tâcher de s’en procurer, et n’en trouvait presque jamais.

Dès qu’il se fut tranquillisé l’esprit en se dépouillant complétement comme un agneau qui se ferait tondre, et qu’il se fut logé en garni dans Hatton-Garden (où je trouvai les enfants, la première fois que j’y allai, occupés à arracher le crin des fauteuils pour s’en gonfler les joues), Caroline lui fit avoir une entrevue avec M. Turveydrop ; et M. Jellyby avait reconnu si humblement la supériorité des grâces et de la distinction du gentleman, qu’ils étaient devenus fort bons amis. Peu à peu, M. Turveydrop, se familiarisant avec l’idée du mariage de son fils, avait amené ses sentiments paternels à envisager cette union comme prochaine, et avait consenti gracieusement à ce que les jeunes gens entrassent en ménage quand bon leur semblerait.

«  Et que vous a dit M. Jellyby quand vous lui avez parlé de vos projets ? demandai-je à Caroline.

— Pauvre père ! il a pleuré en disant qu’il espérait que nous serions plus heureux ensemble qu’il ne l’avait été avec maman ; il n’a pas dit ça devant Prince, mais à moi seule ; puis il ajouta : « Ma pauvre fille, on ne t’a pas enseigné à rendre ta maison agréable à ton mari, et, si tu n’as pas la ferme intention d’employer tous tes efforts pour y parvenir, il vaudrait mieux le tuer tout de suite que de l’épouser, si tu l’aimes réellement. »

— L’avez-vous rassuré, Caroline ?

— Vous comprenez qu’il était bien triste de voir papa si malheureux et de lui entendre dire de si terribles choses ; aussi je n’ai pas pu faire autrement que de pleurer avec lui ; mais je lui ai répondu que je m’appliquerais de toutes mes forces et de tout mon cœur à bien tenir ma maison ; que j’espérais qu’il viendrait chez nous tous les soirs ; qu’il y trouverait un peu de consolation et de bien-être, et que Pepy resterait avec moi. Il a recommencé à pleurer, en disant que ses pauvres enfants étaient de véritables sauvages ; et il a dit encore (ici la pauvre fille se mit à sangloter) que le plus grand bonheur qui pût leur arriver serait d’être tués tous ensemble d’un coup de tomahawk[1].

— M. Jellyby est loin d’être cruel, répondit Éva ; il ne pense pas un mot de ce qu’il disait alors.

— Je sais bien que papa ne voudrait pas voir mourir ses enfants ; mais il veut dire par là combien nous sommes malheureux d’avoir une mère comme la nôtre ; et je vous assure que c’est vrai, bien qu’il paraisse dénaturé de le dire. »

Je demandai à Caroline si mistress Jellyby savait que le jour de son mariage était fixé.

«  Je ne pourrais pas vous le dire, répondit-elle ; vous connaissez maman ; chaque fois que je lui en parle, ce que je fais souvent, elle me regarde comme si j’étais un clocher à l’horizon, secoue la tête, me répond doucement que je la tourmente, et continue ses lettres pour Borrioboula-Gha.

— Et votre trousseau, Caroline ?

— Mon Dieu ! chère Esther, je ferai comme je pourrai ; j’ai confiance en Prince ; il est assez bon pour ne pas m’en vouloir de ce que je viens à lui si pauvrement montée ; s’il était question d’équiper un colon pour Borrioboula-Gha, maman s’en occuperait avec ardeur ; mais quand il s’agit de moi, elle ne s’en inquiète pas, et se soucie bien de savoir si j’ai l’indispensable. »

Caroline ne manquait pas d’une certaine affection pour sa mère, et ne faisait en disant ces paroles que mentionner un fait malheureusement avéré. Elle pleurait, pauvre fille ; et nous admirions si sincèrement les qualités qui, chez elle, avaient survécu, en dépit de l’abandon où elle avait grandi, qu’Éva et moi nous lui proposâmes un plan dont elle fut toute joyeuse. C’était de rester avec nous jusqu’à l’époque de son mariage et d’employer ces trois semaines à tailler, à réparer, à inventer et à coudre tout ce que nous pourrions imaginer pour lui faire un trousseau. Mon tuteur ayant approuvé cette idée, nous partîmes le lendemain pour Londres, et nous ramenâmes triomphalement Caroline avec ses cartons et ses caisses et toutes les emplettes que nous avions pu extraire d’un billet de dix livres, que M. Jellyby avait trouvé probablement aux docks et lui avait donné. Je ne sais pas tout ce que nous aurions eu de mon tuteur si nous l’avions laissé faire ; mais nous pensâmes qu’il devait se borner à la toilette de noces et au chapeau ; il accepta le compromis ; et si jamais Caroline fut heureuse, c’est quand elle vint s’asseoir entre nous pour se mettre à l’ouvrage.

Elle ne savait pas tenir son aiguille, pauvre enfant ! et se piquait les doigts avec autant de verve que jadis elle les noircissait d’encre. Elle rougissait alors, un peu à cause de la piqûre, et un peu plus de se voir si maladroite ; mais elle ne tarda pas à triompher de son inexpérience et fut bientôt bonne ouvrière ; c’est ainsi que nous passions nos journées, travaillant de toutes nos forces avec un plaisir infini, Éva, Caroline, ma petite Charley, une lingère de la ville et moi.

En outre, elle voulut absolument que je lui apprisse à tenir une maison ; bonté divine ! l’idée de vouloir s’instruire auprès d’une personne de mon vaste mérite me parut si plaisante, que je me mis à rire, en devenant toute confuse lorsqu’elle me le demanda ; néanmoins, je lui répondis que je me mettais à sa disposition pour lui apprendre tout ce que je pouvais savoir, et je lui montrai mes livres, lui expliquai mon système, je lui donnai mes recettes, mes méthodes et tous les petits secrets de mon tatillonnage. On aurait dit qu’il s’agissait d’inventions merveilleuses, à la manière dont elle les étudiait ; et si vous aviez vu avec quel empressement elle accourait pour me suivre, dès qu’elle entendait quelque part tinter mon trousseau de clefs, vous auriez pensé que jamais plus grand imposteur que moi n’avait rencontré séide plus aveugle que Caddy Jellyby.

Si bien qu’avec notre travail et les soins du ménage, les leçons de Charley, le trictrac de mon tuteur et les duos avec Éva, le temps s’envola plus rapidement que jamais. Les trois semaines à peu près écoulées, je ramenai Caroline chez elle pour voir un peu ce que nous pourrions y faire ; Éva et Charley restèrent à Bleak-House pour soigner mon tuteur.

Quand je dis chez elle, je parle de la maison où son père et sa mère étaient logés en garni. On faisait, à l’académie de Newman-Street, certains préparatifs pour le mariage, presque tous destinés à augmenter le bien-être du vieux gentleman et quelques-uns pour établir le jeune couple au meilleur marché possible dans le grenier de la maison ; mais le grand point pour nous c’était de disposer d’une manière décente l’appartement garni de Hatton pour le déjeuner de noces, et d’inculquer à mistress Jellyby quelque notion de la solennité qui allait avoir lieu.

Entreprise difficile, car mistress Jellyby occupait, avec le jeune homme maladif qui lui servait de secrétaire, la pièce principale, située sur le devant de la maison ; cette pièce était jonchée de papiers déchirés et de documents africains, autant qu’une étable mal tenue peut l’être de litière. C’était là qu’elle restait depuis le matin jusqu’au soir, avalant du café, dictant des lettres et donnant à heure fixe des audiences relatives à Borrioboula-Gha. Le jeune secrétaire, qui paraissait décliner chaque jour, prenait ses repas au dehors. Quand M. Jellyby rentrait, il grognait un peu, et descendait à la cuisine, où il mangeait, si toutefois la servante avait quelque chose à lui donner ; après quoi, sentant bien qu’il gênait, il sortait de la maison et se promenait dans la rue au brouillard et à la pluie ; quant aux enfants, ils se traînaient jusqu’en haut de l’escalier, qu’ils dégringolaient ensuite, comme ils avaient toujours fait.

L’impossibilité de produire ces pauvres petits sous un aspect convenable, le jour de la cérémonie, étant hors de doute, je proposai à leur sœur de les reléguer dans leur mansarde le jour du mariage, de les y rendre aussi heureux que possible en l’honneur de la fête, et de concentrer tous nos efforts sur leur mère et sur la salle du festin. Mistress Jellyby exigeait pour sa part beaucoup de soins particuliers, si on voulait qu’elle fût présentable, l’échelle que formait dans son dos le lacet blanc qui retenait son corsage, s’étant considérablement élargie depuis ma première visite, et sa chevelure ressemblant à la crinière d’un cheval de boueur.

Pensant donc que l’exhibition du trousseau de Caroline serait le meilleur moyen d’aborder la question, j’invitai mistress Jellyby, un soir, après le départ du secrétaire, à venir dans la chambre de sa fille, où nous avions étalé toutes nos jolies choses sur le lit.

«  Ma chère miss Summerson, répondit-elle en quittant son pupitre avec sa douceur ordinaire, tout cela est du dernier ridicule, bien que l’assistance que vous avez prêtée à ma fille soit une preuve de votre bonté ; mais il y a pour moi quelque chose de si étrangement absurde dans la pensée de voir Caddy se marier !… Caddy, folle et niaise que vous êtes ! »

Elle n’en monta pas moins et considéra tout ce qui était sur le lit avec cet air distrait qui lui était habituel ; puis, secouant la tête, elle me dit en souriant : « Miss Summerson, avec la moitié de ce qu’on a dépensé là, cette folle enfant aurait pu s’équiper pour l’Afrique. »

En descendant, elle me demanda s’il était vrai que cette ennuyeuse affaire dût réellement avoir lieu le mercredi suivant, et, sur ma réponse affirmative : « Est-ce qu’on aura besoin de mon cabinet ? dit-elle ; chère miss Summerson, il est tout à fait impossible que mes papiers soient mis ailleurs. »

Je pris la liberté de lui dire qu’il était indispensable qu’elle nous prêtât son cabinet, et que je ne croyais pas impossible de placer ailleurs les papiers qui s’y trouvaient : « Fort bien, chère miss ; vous savez cela mieux que moi : seulement, en me forçant à prendre un secrétaire, accablée de besogne comme je le suis, Caddy m’a dérangée au point que je ne sais plus où donner de la tête. Nous avons une séance de la Société de ramification mercredi vers trois heures ; ce mariage est un grave inconvénient.

— Qui ne se renouvellera pas, répondis-je en souriant ; Caddy ne se mariera probablement qu’une fois.

— C’est vrai, ma chère ; faites donc ce que vous jugerez convenable. »

Restait à savoir quelle toilette aurait mistress Jellyby. Rien n’était plus curieux que le regard paisible qu’elle nous jetait de son bureau pendant que sa fille et moi nous discutions cette affaire importante. De temps en temps elle secouait la tête avec un sourire de demi-tolérance, comme un être supérieur qui voulait bien, quoique avec peine, supporter nos discours frivoles.

L’état de sa garde-robe ajoutait encore aux difficultés de l’entreprise ; nous parvînmes cependant à organiser un costume convenable pour une mère de condition moyenne en pareille circonstance.

Sa maison n’était certes pas grande ; mais je suis persuadée qu’eût-elle eu pour logement Saint-Pierre ou Saint-Paul, le seul avantage qu’elle y aurait trouvé eût été d’avoir plus d’espace à mettre sens dessus dessous ; tout ce qu’on pouvait casser dans la maison était en pièces ; tout ce qu’il avait été possible d’endommager d’une façon ou d’une autre était flétri, souillé, déchiré ; tout ce qui pouvait être sale, depuis les genoux des enfants jusqu’à la plaque de la porte, avait autant de crasse et de boue qu’ils en pouvaient porter.

Le pauvre M. Jellyby, qui parlait bien rarement, et qui, à la maison, restait presque toujours assis dans un coin, la tête appuyée contre le mur, s’intéressant aux efforts que nous faisions pour mettre un peu d’ordre dans tout ce gâchis, ôta son habit et voulut nous aider ; mais quand nous ouvrîmes les cabinets, tant d’objets incroyables s’en échappèrent de tous côtés, débris de pâtés moisis, restes de bouteilles, bonnets à fleurs, monceaux de lettres, cornets de thé, souliers d’enfants, bottes de monsieur, chapeaux de madame, bois de chauffage, pains à cacheter, couvercles de marmites, sucre fondu dans de vieux sacs de papier, tabourets, brosses à tête, morceaux de pain, tartines de beurre, livres dépareillés, bouts de chandelles retournés dans des flambeaux cassés, coquilles de noix, têtes de crevettes, paillassons, café en poudre, gants et ombrelles, etc., qu’il en fut effrayé et sortit de la maison ; mais chaque fois qu’il rentrait, il ôtait son habit, s’asseyait la tête contre le mur, et nous aurait aidés s’il avait su comment faire.

«  Pauvre père ! me disait Caddy la veille du grand jour, alors que nous étions parvenus à mettre les choses en ordre, il est cruel de le quitter ; mais qu’aurais-je pu pour lui, quand même je serais restée ? Depuis que je vous connais, chère amie, j’ai essayé plus d’une fois de ranger et de nettoyer ; mais, à quoi bon ? maman et l’Afrique remettent tout à l’envers. Nous n’avons jamais eu de servantes qui n’aient fini par boire ; maman n’est bonne qu’à tout gâter. »

M. Jellyby n’entendait pas ce que me disait sa fille ; mais il semblait fort triste, et je crus voir qu’il pleurait.

«  Mon cœur se brise quand je le regarde, poursuivit Caddy en pleurant à son tour ; et moi qui espère être si heureuse avec Prince, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il fut un jour, comme ce soir, où il espéra de tout son cœur être heureux avec maman.

— Quelle amère déception, ma chère enfant ! » dit M. Jellyby en promenant lentement son regard autour de lui ; c’était la première fois que je lui entendais dire trois paroles de suite. Caddy se leva et courut l’embrasser.

«  Ma chère enfant, reprit-il, ne prends jamais…

— Prince ? balbutia Caroline.

— Si, mon enfant, épouse-le ; mais ne prends jamais…

— Qu’est-ce qu’il ne faut pas que je prenne, cher papa ? dites-le-moi, lui demanda Caddy en lui passant les bras autour du cou.

— Ne prends jamais une mission, mon enfant. »

Il laissa tomber un gémissement, appuya sa tête contre le mur, et c’est la seule allusion qu’il ait jamais faite devant moi à la question africaine. Je suppose qu’il fut un temps où il parlait davantage et où il montrait plus de vivacité, mais l’abattement complet où je le voyais plongé paraissait déjà fort ancien, la première fois que je le vis.

Je crus, ce soir-là, que mistress Jellyby n’en finirait pas de jeter son regard plein de sérénité sur ses paperasses et de prendre du café. Il était plus de minuit quand elle nous abandonna son cabinet ; et le nettoyage dont il avait besoin était si décourageant, que la pauvre Caroline, fatiguée au delà de toute expression, se laissa tomber sur une chaise au milieu de la poussière, et ne put retenir ses larmes. Mais elle reprit bientôt courage, et nous fîmes des merveilles avant d’aller nous coucher. Aussi, le lendemain matin, à l’aide de quelques fleurs et de beaucoup d’eau de savon, le cabinet de mistress Jellyby offrait-il un aspect tout à fait réjouissant ; le déjeuner, quoique très-simple, avait bonne apparence, et la mariée était charmante. Quant à Éva, je ne crois pas qu’il ait jamais existé de figure plus ravissante que la sienne.

Nous organisâmes une petite fête pour les enfants, dans la mansarde où ils couchaient : Pepy occupa la place d’honneur. Caroline vint se faire voir en toilette de mariée à ces pauvres anges, qui frappèrent dans leurs mains en criant hourra ! de toute leur force. Elle se mit à pleurer en songeant qu’elle allait partir, et les embrassa mille et mille fois, jusqu’au moment où Prince vint la chercher ; ce que voyant, je regrette d’avoir à le dire, Pepy se jeta sur son beau-frère et le mordit tant qu’il put. M. Turveydrop attendait Caroline au salon dans toute la pompe de son maintien et de ses grâces ; il lui donna sa bénédiction avec attendrissement et fit entendre à mon tuteur que le bonheur de son fils était son propre ouvrage, et qu’il avait tout sacrifié pour arriver à ce but. « Ils vivront chez moi, disait-il ; ma maison est assez grande pour qu’ils y soient commodément ; et je suis heureux de les abriter sous mon toit. J’aurais désiré, vous le comprenez, cher monsieur, car vous vous souvenez du prince régent, mon illustre modèle, j’aurais désiré que mon fils entrât dans une famille où il y aurait eu plus de grâce et de tournure ;… mais que la volonté de Dieu soit faite ! »

Ainsi qu’on pouvait s’y attendre chez mistress Jellyby, les convives peu nombreux s’occupaient exclusivement des intérêts publics. C’étaient d’abord mistress Pardiggle et son mari, gentleman obstiné, avec un habit trop large, une perruque de chiendent, et qui, d’une voix de basse retentissante, parlait continuellement de sa légère offrande, de celle de sa femme et de l’obole donnée par ses enfants ; M. Gusher, avec ses cheveux rejetés violemment en arrière, ses tempes osseuses et luisantes, ne représentant pas le moins du monde un amant désappointé, mais plutôt l’heureux futur d’une lady, sinon jeune, du moins célibataire, mademoiselle Wisk, qui faisait également partie de la fête, et dont la mission, dit mon tuteur, était de prouver au monde que l’homme et la femme n’ont ici-bas d’autre mission que d’aller de meeting en meeting provoquer des résolutions déclaratoires sur tout en général ; puis une dame extrêmement sale, avec son chapeau de travers et un châle où était restée l’étiquette du marchand et dont la maison, à ce que nous dit Caroline, offrait le tableau d’un désert dégoûtant, mais dont l’église ressemblait à une foire d’objets de curiosités. Enfin un gentleman ergoteur qui avait, disait-il, pour mission la fraternité universelle, mais qui semblait fort mal avec toute sa famille, complétait l’assemblée.

Je ne crois pas, quand on l’aurait fait exprès, qu’il fût possible de trouver des gens ayant moins de rapport avec la circonstance qui les réunissait. De toutes les missions, la seule qu’ils ne pussent pas supporter était la vile mission des intérêts domestiques. Miss Wisk alla même jusqu’à nous dire avec indignation, un peu avant de nous mettre à table, que penser que la mission de la femme se renfermait principalement dans la sphère étroite du foyer était une calomnie outrageante que l’homme, indigne tyran de l’autre sexe, se plaisait à répandre. Une autre singularité qui me frappa, c’est que personne, à l’exception de M. Gusher, dont la mission était, comme je l’ai dit ailleurs, de tomber en extase devant la mission de n’importe qui, ne faisait cas de la mission du voisin. L’unique remède à tous les maux de la société, d’après mistress Pardiggle, était de poursuivre le pauvre, de le saisir et de lui appliquer la bienfaisance comme une camisole de force. Pour miss Wisk, l’émancipation de la femme était la seule chose au contraire qui pût sauver le genre humain ; et tandis qu’elle soutenait cette thèse avec ardeur, mistress Jellyby souriait à la vision lointaine de Borrioboula-Gha.

Mais revenons au mariage de Caroline ; nous nous rendîmes à l’église, où M. Jellyby conduisit la mariée. Venait ensuite le vieux M. Turveydrop, et je n’en dirai jamais assez pour rendre justice à l’air incroyablement distingué avec lequel ce gentleman, son chapeau sous le bras gauche (l’intérieur présenté au ministre comme la bouche d’un canon), les yeux épanouis jusqu’aux bords de sa perruque, le cou roide, l’épaule haute, se tint derrière Éva et moi pendant toute la cérémonie. Miss Wisk, d’un extérieur naturellement peu agréable, écouta les paroles consacrées, si révoltantes à l’égard de la femme, avec le plus profond dédain. Quant à mistress Jellyby, dont le regard et le sourire conservaient leur éternelle sérénité, nul, parmi tous ceux qui étaient là, n’avait l’air aussi complétement étranger au mariage qui se faisait sous ses yeux.

Nous revînmes déjeuner ; mistress Jellyby occupa le haut bout de la table et son mari se plaça vis-à-vis.

Avant d’entrer dans la pièce où le repas avait lieu, Caroline avait couru chez les enfants pour les embrasser de nouveau et pour leur dire qu’elle s’appelait maintenant Caroline Turveydrop ; mais, au lieu de causer une agréable surprise à Pepy, cette information le mit dans une telle colère, que sa sœur m’ayant envoyé chercher pour le calmer, je ne pus faire autrement que de consentir à ce qu’il vînt déjeuner avec moi ; je le pris donc sur mes genoux, et sa mère, voyant alors dans quel état se trouvait son tablier, ne put s’empêcher de lui dire : « Vilain Pepy ! quel petit cochon vous faites ! » Mais elle ne s’en troubla pas autrement. Pepy fut très-sage tout le temps du repas, si ce n’est qu’ayant descendu le Noé d’une arche que je lui avais donnée le matin, il le trempait dans mon verre pour le mettre ensuite dans sa bouche.

Mon tuteur, avec sa bienveillance accoutumée, son esprit plein de tact et sa figure aimable, finit par égayer le repas en dépit des convives dont chacun ne savait parler que de son propre sujet ; et je ne sais pas ce que nous serions devenus s’il n’y avait pas été ; car tous les hôtes de mistress Jellyby, ayant pour les mariés un véritable mépris, et M. Turveydrop se considérant, en vertu de sa suprême distinction, comme infiniment supérieur à toute la compagnie, le cas devenait extrêmement embarrassant.

Enfin, le moment arriva de se séparer ; tous les bagages de Caroline furent attachés sur la voiture qui devait avec son mari l’emporter à Gravesend, et nous fûmes touchés de voir la pauvre enfant donner un dernier regret à ce déplorable intérieur et se suspendre au cou de sa mère avec la plus vive affection.

« J’ai bien du chagrin, lui disait-elle au milieu de ses sanglots, de n’avoir pas pu continuer à écrire sous votre dictée, maman ; j’espère que vous me le pardonnez aujourd’hui.

— Je vous ai déjà répondu cent fois que j’avais pris un jeune homme à votre place et qu’il n’était plus question de cela, disait mistress Jellyby.

— Vous n’êtes pas fâchée contre moi, maman ? je vous en prie, dites-le-moi bien avant que je parte.

— Vous êtes folle, Caroline ; est-ce que j’ai l’air mécontent ? est-ce qu’il est dans ma nature de me fâcher, et d’ailleurs, est-ce que j’en aurais le temps ?

— Ayez soin de papa jusqu’à mon retour, maman. »

Mistress Jellyby ne put pas s’empêcher de rire : « Petite sotte, enfant romanesque, dit-elle en frappant légèrement sur l’épaule de sa fille ; soyez tranquille et partez ; nous nous quittons fort bien ensemble ; adieu, Caddy, soyez heureuse ; encore adieu. » Caroline alla embrasser son père, appuya sa joue contre la sienne et le berça doucement comme on fait à un enfant malade pour endormir sa douleur ; puis, son père la quitta, prit son mouchoir de poche et alla s’asseoir sur l’escalier, la tête contre le mur ; j’espère que les murailles avaient pour lui quelque consolation secrète, et je le crois réellement.

Prince, prenant alors sa femme par la main avec l’émotion la plus profonde, se tourna vers son père dont le maintien superlatif était vraiment écrasant :

« Merci mille fois encore, dit-il au vieux gentleman en lui baisant la main ; oh ! mon père ! que de reconnaissance pour toutes vos bontés !

— Oh ! oui, murmura Caroline tout en larmes.

— J’ai fait mon devoir, cher fils et chère fille, répondit M. Turveydrop ; et je trouverai dans le regard d’une sainte qui plane au-dessus de nous, comme dans votre constante affection, la récompense de tous mes sacrifices. Vous ne manquerez pas à vos devoirs envers moi, j’en ai la certitude.

— Jamais, mon père, s’écria Prince.

— Jamais, jamais, cher monsieur Turveydrop, ajouta Caroline.

— Cela doit être, continua le vieux gentleman, et j’y compte assurément ; chers enfants ! ma maison est la vôtre ; mon cœur est à vous avec tout ce qui m’appartient. Je ne vous quitterai jamais ; la mort seule pourra nous séparer ; mon fils, je suppose que vous avez l’intention de rester huit jours absent.

— Oui, mon père, d’aujourd’hui en huit nous serons de retour.

— Mon cher enfant, permettez-moi, dans la circonstance exceptionnelle où nous sommes, de vous recommander la plus grande exactitude ; il est de la plus haute importance de conserver vos élèves et les pensions que vous avez ; les habituées du cours pourraient aussi se formaliser d’une absence trop prolongée.

— D’aujourd’hui en huit nous arriverons pour dîner, mon père.

— Très-bien ! mon enfant ; vous trouverez, ma chère Caroline, du feu dans votre chambre et le dîner servi dans mon appartement. Si, si, mon fils, ajouta-t-il en prévenant quelque objection de Prince sur l’embarras que cela pourrait lui causer ; vous seriez comme dépaysés dans votre nouveau logement ; c’est pourquoi vous dînerez chez moi le jour de votre arrivée. Et, maintenant soyez bénis, chers enfants ! »

Ils partirent, et je ne sais pas qui des deux m’étonna davantage, de mistress Jellyby ou de M. Turveydrop. Au moment où nous allions monter en voiture, M. Jellyby vint me trouver dans la salle, me prit les mains qu’il pressa dans les siennes, et ouvrit deux fois la bouche sans rien dire ; je crus toutefois comprendre les remercîments qu’il voulait m’adresser. « Je vous en prie, lui répondis-je, ne parlons pas de cela, je serai toujours heureuse de vous être agréable. »

«  J’espère que ce mariage tournera bien, tuteur, dis-je à M. Jarndyce en roulant vers Bleak-House.

— Je l’espère aussi, petite femme ; mais, patience, nous verrons cela plus tard.

— Est-ce qu’aujourd’hui le vent est de l’est ? me hasardai-je à lui demander.

— Non, répondit-il en riant.

— Mais peut-être l’a-t-il été ce matin ?

— Non, » répondit-il de nouveau. Non, dit aussi mon Éva en secouant sa jolie tête couronnée de fleurs mêlées à ses cheveux d’or, et qui l’aurait fait prendre pour l’image du printemps. « Et que savez-vous du vent d’est, vilain amour ? » lui dis-je en l’embrassant.

Il y a bien longtemps de cela, et je sais bien que c’était leur affection pour moi qui le leur faisait dire ; mais il faut que je l’écrive, quitte à l’effacer aussitôt ; j’ai trop de plaisir à me le rappeler encore ; ils répondirent « que le vent d’est ne pouvait pas souffler quand certaine personne était là, et que le soleil et la brise d’été suivaient partout dame Durden. »


FIN DU PREMIER VOLUME.

  1. Hache-d’armes des sauvages de l’Amérique. (Note du trad.)