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Bleak-House/43

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Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (2p. 144-154).



CHAPITRE XIII.

Narration d’Esther.

Je n’osais ni me rapprocher de ma mère, ni lui écrire, dans la crainte de compromettre son repos. L’idée que j’étais pour elle un danger vivant, ranimait parfois la terreur qui m’avait saisie à Chesney-Wold. J’évitais non-seulement de proférer son nom, mais encore d’entendre parler d’elle, tant je craignais de la trahir ; et, plus d’une fois, il m’est arrivé de sortir brusquement pour dissimuler mon trouble. Mais quand j’étais seule, je me rappelais sa voix, et je m’étonnais de l’avoir connue si tard ; je me demandais si je l’entendrais encore, et je parcourais tous les journaux pour y trouver son nom. Combien j’aimais tout ce qui me rapprochait d’elle ! Une fois, je la vis au théâtre ; elle m’aperçut aussi ; mais nous avions beau nous toucher presque, nous n’en étions pas moins séparées l’une de l’autre par un abîme, en face de tout ce monde réuni. Je crus rêver en pensant que j’étais sa fille. Tout est fini maintenant, et je continue mon histoire, qui est celle de la bonté d’autrui. Mon sort a été si heureux ici-bas, que parler de moi c’est dire combien les autres ont été généreux.

Nous étions installées à Bleak-House, et Richard faisait le sujet de toutes nos conversations. Éva souffrait beaucoup de l’injustice de son ami envers le cousin John ; mais elle l’aimait trop pour avoir le courage de le blâmer même de cela. Mon tuteur, du reste, l’excusait tout le premier. « Rick se trompe, disait-il ; mais vous l’éclairerez, mon enfant, et il reviendra de son erreur. »

J’appris plus tard qu’il n’avait pas seulement compté sur Éva, mais qu’il avait essayé lui-même d’ouvrir les yeux à Richard ; qu’il lui avait écrit, qu’il était allé le voir et lui avait dit tout ce que l’affection et la bonté peuvent inspirer. Notre pauvre ami était resté sourd à toutes ces preuves de désintéressement et d’amitié. S’il avait tort, disait-il, si vraiment il se trompait, il ne demanderait pas mieux que de le reconnaître un jour ; ses soupçons étaient la conséquence du procès. Raison de plus, ajoutait-il, pour s’en occuper sans cesse, afin d’en presser la conclusion. Cette malheureuse affaire dominait tellement son esprit, que chaque observation qui lui était faite ne servait qu’à lui fournir de nouveaux arguments à l’appui de sa conduite. « Aussi vaut-il mieux, disait mon tuteur, ne pas s’occuper de lui que d’essayer de lui faire des remontrances plus nuisibles qu’utiles. »

Comme nous en parlions un soir, je profitai de l’occasion pour dire à M. Jarndyce toutes les craintes que m’inspirait M. Skimpole, et combien je doutais qu’il fût d’un bon conseil. Mon tuteur se mit à rire en me demandant qui jamais aurait l’idée de consulter un pareil individu.

« Peut-être bien Richard, lui répondis-je.

— Oh ! que non, reprit mon tuteur ; il s’amuse de ses divagations pleines d’originalité ; mais quant à lui demander un avis, c’est autre chose ; rassurez-vous, ce vieil enfant ne sera jamais pris au sérieux par personne.

— Et d’où vient qu’il est ainsi ? demanda Éva, qui venait d’entrer au salon et qui avait entendu les dernières paroles de mon tuteur.

— Il n’a jamais été que sensation et fantaisie, répondit M. Jarndyce. On attacha trop d’importance autrefois à ces qualités qui plurent dans sa jeunesse ; et, au lieu d’en régulariser l’essor, on en a favorisé le développement au préjudice de la réflexion et du bon sens.

— Il est fâcheux, dit Éva, qu’il se soit lié avec Richard. En supposant qu’il ne lui donne pas de mauvais conseils, il n’en est pas moins pour lui un grand sujet de dépense.

— Vraiment ? reprit mon tuteur avec vivacité. Il faut y mettre ordre ; je ne peux pas souffrir ces choses-là.

— Ce qu’il y a de plus regrettable, dis-je à mon tour, c’est qu’il ait placé Richard entre les griffes de M. Vholes, et cela pour un billet de cinq livres que lui a donné ce dernier.

— Comment, cinq livres ! s’écria M. Jarndyce, dont le visage exprima une vive contrariété. Eh bien ! ceci vous peint l’homme. Pour lui, c’est une chose toute simple et qui n’a rien de répréhensible ; le sens moral lui manque, aussi bien que le sentiment des valeurs. Il conduit Richard à M. Vholes, qui lui prête quelque argent ; il n’en voit pas plus long, et la preuve, c’est qu’il est capable de le raconter à la première occasion.

— C’est par lui-même que nous l’avons su, répondis-je.

— Vous voyez bien ! reprit mon tuteur d’un air de triomphe ; j’en étais sûr. Il ne se doute pas de la gravité du fait, et rend compte de cette action avec autant de simplicité qu’il en a mis à la faire ; mais nous irons le voir un de ces jours, et vous comprendrez mieux sa nature. D’ailleurs, il faut que je lui parle, et surtout que je lui recommande de ne rien coûter à ce pauvre Richard. »

Quelque temps après, nous partîmes de grand matin pour Londres, et nous allâmes frapper à la porte de M. Skimpole. Il demeurait dans Somers-Town, où il occupait la même maison depuis plusieurs années, grâce probablement à son ami un tel, qui en payait le loyer, à moins que son inaptitude à comprendre les affaires n’eût rendu très-difficile de l’en mettre dehors. Cette maison était aussi délabrée que nous nous y attendions ; plusieurs barreaux manquaient à la grille extérieure, la gouttière était brisée, le marteau dérangé, la sonnette décrochée ; bref, l’empreinte de pas crottés sur les marches de la porte était la seule chose à laquelle on pût reconnaître que cette demeure fût habitée.

Une grosse fille dégoûtante, dont l’embonpoint semblait vouloir sortir par ses vêtements craqués, entrebâilla la porte, et, reconnaissant mon tuteur, nous fit entrer en nous répondant que M. Skimpole était en haut.

Nous montâmes donc, ne trouvant sur les marches que la boue déposée par les allants et les venants. M. Jarndyce entra sans plus de cérémonie, et nous entrâmes avec lui dans une chambre passablement obscure et malpropre, qui ne manquait pas d’un certain luxe bizarre et misérable dans tout l’ameublement. On y voyait un piano, un canapé, une quantité de fauteuils, de coussins, de tabourets, de livres de musique, de journaux, de crayons, de tableaux et de dessins. L’un des carreaux des fenêtres avait été raccommodé à l’aide d’un morceau de papier collé avec des pains à cacheter ; mais, sur la table, se trouvaient une assiettée de raisins, une autre de brugnons de serre, des biscuits et un flacon de vin fin.

M. Skimpole, à demi couché sur le sofa, prenait son café dans une tasse de vieux Sèvres en regardant les fleurs qui garnissaient le balcon. Il vint à nous avec sa grâce ordinaire, et, nous faisant asseoir, chose assez difficile, car la plupart des sièges étaient brisés :

« Vous voyez, dit-il, je suis en train de déjeuner ; on ne saurait être plus frugal. Il y a des gens a qui il faut un aloyau de bœuf ou un gigot de mouton dès le matin ; moi, pas du tout. Que j’aie une pêche, une bonne tasse de café, une bouteille de vieux bordeaux, je n’en demande pas davantage ; encore est-ce moins pour les consommer que pour les voir. Ils me font penser au soleil du midi. Allez donc trouver le moindre souvenir solaire dans un rosbif ou un gigot ? Pure satisfaction animale !

— Cette pièce est le cabinet de consultation de notre ami, ou du moins l’aurait été s’il eût exercé la médecine, dit mon tuteur.

— Oui, c’est la cage où l’oiseau chante, répliqua M. Skimpole. De temps en temps des fâcheux lui arrachent quelques plumes et lui rognent les ailes ; mais la gaieté lui reste, et il n’en chante pas moins, ajouta-t-il en nous offrant du raisin.

— Il est magnifique ! dit mon tuteur. C’est un cadeau ?

— Non pas ; c’est un aimable jardinier qui l’a fait venir et qui le vend à tout le monde. La dernière fois qu’il en apporta, poursuivit le vieil enfant, son garçon me fit demander s’il devait attendre l’argent. C’est tout à fait inutile, lui répondis-je, à moins que vous n’ayez du temps à perdre. Mais je n’oublierai jamais la journée délicieuse que vous me procurez aujourd’hui, je veux l’appeler désormais la Sainte-Clare et la Sainte-Summerson. Il faut que vous voyiez mes filles ; elles seront enchantées de vous connaître. L’une a des yeux bleus ; c’est ma beauté ; la seconde est une brune sentimentale, et la troisième est l’esprit en personne. »

Il se leva pour les faire avertir ; mais mon tuteur lui demanda auparavant quelques minutes d’entretien.

« Autant que vous voudrez, mon cher ami, répondit-il. Vous savez qu’ici l’on ne s’inquiète jamais des heures. Ce n’est pas le moyen, direz-vous, de réussir dans la vie. Assurément, vous répondrai-je ; mais nous n’avons jamais eu la prétention d’y parvenir.

— C’est à propos de Richard que j’ai à vous parler, reprit M. Jarndyce.

— Le meilleur de mes amis, répliqua M. Skimpole. Je ne devrais pas dire cela devant vous, je sais que vous êtes mal ensemble ; mais ce n’est pas ma faute. Il a tant de jeunesse et de poésie, qu’il m’est impossible de ne pas l’aimer, quand même cela devrait vous déplaire.

— Vous avez raison, dit mon tuteur, et je vous remercie de l’affection que vous lui portez. Aimez-le autant que vous voudrez, Harold, mais épargnez sa bourse.

— Je ne demanderais pas mieux ; mais je ne vous comprends pas, répondit M. Skimpole en trempant un biscuit dans son verre.

— J’entends par là, reprit M. Jarndyce, que lorsque vous allez avec lui quelque part, il ne faut pas permettre qu’il paye pour vous deux.

— Que voulez-vous que je fasse ? Il m’emmène, il faut bien que j’aille avec lui ; et comment payerais-je, puisque je n’ai pas d’argent ? Supposez que je demande à un homme : « Combien cela ? » et qu’il me réponde : « Sept schellings et six pence ; » je ne sais pas ce que cela veut dire, pas plus que si on me parlait arabe. Comment voulez-vous que je m’adresse à quelqu’un dans une langue que je n’ai jamais comprise ?

— Dans ce cas-là, dit mon tuteur, à qui cette réponse ne parut pas déplaire, quand vous voyagerez avec Richard, empruntez-moi l’argent dont vous aurez besoin (sans qu’il le sache, bien entendu), et laissez-lui régler vos comptes.

— Mon cher ami, je ne demande pas mieux que de vous être agréable ; mais tout cela me paraît une formalité superflue, un préjugé. D’ailleurs, je croyais que M. Carstone était immensément riche, et qu’il lui suffisait de transférer quelque chose ou de signer une traite ou un billet quelconque pour faire pleuvoir les guinées et les pence.

— Hélas ! non, dit Éva ; bien loin d’être riche, il est pauvre.

— Vraiment ? répondit M. Skimpole en souriant ; vous m’étonnez beaucoup.

— Et d’autant plus pauvre qu’il nourrit une illusion perfide, ajouta M. Jarndyce en posant la main sur le bras de M. Skimpole. Ayez bien soin de ne pas l’entretenir dans cette idée, qui le mènerait à sa perte.

— Vous savez, mon cher ami, que je ne connais rien aux affaires. Ce n’est pas moi qui l’entretiens dans ses idées ; c’est lui qui m’entraîne à les suivre. Il me parle de son procès et déroule à mes yeux la plus brillante perspective, en me demandant ce que j’en pense. Moi, je ne puis qu’admirer, comme j’admire tout ce qui est séduisant ; mais je n’en sais pas plus long, et je ne le lui cache pas. »

La franchise et la simplicité qu’il mettait dans ses paroles produisirent sur moi leur effet accoutumé. Je ne pouvais croire, en l’écoutant, qu’il fût capable de dissimuler quelque chose ou d’influencer quelqu’un ; et cependant, lorsque je me trouvais seule, toutes mes craintes me revenaient malgré moi, et je souffrais de lui savoir des relations avec une personne que j’aimais.

Aussitôt que M. Jarndyce eut terminé ce que M. Skimpole appelait son interrogatoire, celui-ci nous quitta pour aller chercher ses filles, laissant mon tuteur enchanté de nous avoir prouvé son innocence, et revint bientôt, ramenant les trois jeunes ladies et leur mère, qui avait été fort belle et qui n’était plus maintenant qu’une femme délicate à l’air souffrant et dédaigneux.

« Voici Aréthuse, ma beauté, nous dit M. Skimpole ; elle joue du piano et chante, comme son père, des fragments de toute espèce de musique ; Laura, ma sentimentale, qui touche un peu de piano, mais qui ne chante pas ; et Kitty, ma spirituelle, qui chante et ne joue d’aucun instrument ; nous composons, nous dessinons tous un peu et nous n’avons ni les uns ni les autres aucune notion des chiffres. »

Mistress Skimpole soupira en entendant cette dernière phrase, et je crus voir qu’elle regardait mon tuteur en soupirant ainsi.

« Il est curieux, continua M. Skimpole, d’observer les bizarreries particulières à chaque famille : dans celle-ci, par exemple, nous sommes tous de grands enfants, et c’est moi qui suis le plus jeune ; il faut qu’il en soit ainsi, puisque c’est dans notre nature ; je suis persuadé que miss Summerson, dont la capacité administrative est surprenante, trouve singulier que nous ne sachions pas comment s’apprête une côtelette ; nous ne savons rien dans cette maison en fait de cuisine, et l’usage du fil et des aiguilles nous est complétement inconnu ; mais nous admirons ceux qui possèdent les qualités qui nous manquent, et nous ne voyons pas pourquoi ils nous chercheraient querelle en échange de notre admiration ; leur lot est la sagesse et le nôtre la sympathie ; n’est-ce pas, mes roses ?

— Oh ! oui, papa, dirent les trois sœurs.

— Aimer et sentir, voilà notre rôle au milieu du tohu-bohu de l’existence ; nous avons la faculté de voir le beau et d’y prendre un puissant intérêt, nous regardons et nous sommes vivement impressionnés, que pouvons-nous faire de plus ? Voilà ma beauté, qui épousa il y a trois ans un enfant comme elle et qui depuis lors a donné le jour à deux anges ; tout cela est mal au point de vue de l’économie politique ; mais c’est fort agréable ; c’est une occasion de se réjouir en famille et d’échanger quelques idées sociales ; un jour, ma beauté vint avec son mari s’abriter sous mon toit ; elle y a fait son nid, et ses hirondeaux y sont nés : le temps arrivera où les deux autres feront comme elle, et nous vivrons sans trop savoir comment ; mais nous vivrons heureux. »

Les trois sœurs étaient le portrait de leur père ; même esprit et mêmes idées, ainsi que nous pûmes nous en convaincre, Éva et moi, en causant avec elle pendant que M. Skimpole, qui avait formé le projet de revenir à Bleak-House avec nous, était allé faire ses préparatifs de départ.

« Vous prendrez bien soin de votre maman, dit-il à ses filles lorsqu’il rentra quelques instants après ; elle est très-souffrante aujourd’hui ; quant à moi, je vais passer deux ou trois jours avec Jarndyce, pour entendre chanter les alouettes et conserver ma belle humeur ; vous savez à quelle épreuve elle serait soumise si je ne m’en allais pas.

— Je crois bien, dit l’une des filles.

— Un si vilain homme ! ajouta Laura, venir faire de pareilles scènes, tandis que le ciel est si pur.

— Et l’air si parfumé, poursuivit Aréthuse.

— Un malotru, nous dit M. Skimpole, une espèce de hérisson qui est boulanger dans le voisinage, et à qui j’ai emprunté une couple de fauteuils dont je me trouvais avoir besoin ; il nous les prête ; c’est à merveille ; un beau jour, il les redemande, on les lui rend ; vous croyez qu’il est content ? pas du tout, il répond qu’ils sont usés ; est-il possible, lui dis-je, qu’à votre âge vous ne sachiez pas que les fauteuils sont faits pour servir, et qu’on ne les emprunte que pour s’asseoir dessus ? Mais c’est un être déraisonnable qui, au lieu de me répondre, s’est livré à des excès de langage tout à fait inconvenants. J’essayai alors, non plus de le persuader, mais au moins de le faire partir ; il fait un temps délicieux, repris-je quand il fut un peu plus calme, l’air est embaumé, le ciel est sans nuage ; quelles que soient nos aptitudes, nous sommes tous les enfants de la nature, et je vous supplie, au nom de cette fraternité qui nous unit, de ne pas interposer plus longtemps entre les fleurs et moi le tableau ridicule d’un boulanger furieux ; il n’en persista pas moins à se placer devant mon soleil, en me menaçant de revenir, et c’est pourquoi je suis enchanté d’esquiver sa visite en allant jouir de la campagne avec ce cher Jarndyce. »

Quant aux ennuis que sa femme et ses enfants pourraient éprouver de la part du boulanger, il n’y pensa pas une seconde ; et disant au revoir à sa famille avec une tendresse pleine de charme, il nous suivit, complètement libre de toute inquiétude ; et fit preuve de tant de verve et d’esprit pendant tout le voyage, qu’Éva et moi nous en fûmes émerveillées, et que le vent d’est, qui tourmentait mon tuteur quand nous quittâmes Somers-Town, avait tourné franchement au sud avant que nous eussions fait deux milles.

À peine arrivé à Bleak-House, M. Skimpole, qui aimait à changer de place comme un enfant, courut au salon bien avant nous, et je l’entendis jouer du piano, chanter des refrains de barcarolles, des fragments d’airs italiens et de mélodies allemandes, jusqu’au moment où nous allâmes le rejoindre ; il se mit alors à causer, mêlant de temps en temps à la conversation quelques phrases musicales, et nous disant qu’il terminerait le lendemain un dessin qu’il avait commencé deux ans auparavant, lorsqu’on remit une carte à M. Jarndyce, qui lut avec surprise le nom de sir Leicester Dedlock.

J’aurais voulu fuir ; mais j’étais paralysée ; je n’eus pas même la présence d’esprit de me retirer avec Éva dans l’embrasure d’une fenêtre ; mon nom fut prononcé par mon tuteur, qui me présenta au personnage, et c’est comme en rêve que j’entendis la conversation suivante :

« J’ai l’honneur de venir vous voir, monsieur Jarndyce…

— Tout l’honneur est pour moi, sir Leicester.

— Pour vous dire, continua le baronnet en s’inclinant, combien j’ai regretté qu’un sujet de plainte, quelque vif qu’il puisse être, que j’ai contre un gentleman dont vous avez été l’hôte, vous ait empêché, surtout les jeunes ladies qui vous accompagnaient, de visiter mon château de Chesney-Wold et tout ce qu’il peut offrir d’intéressant à des esprits cultivés.

— Je vous remercie mille fois de votre bonté, sir Leicester, pour mon propre compte et pour celui de mes pupilles.

— Serait-il possible, monsieur, que le gentleman dont j’ai parlé plus haut, et que j’évite de qualifier, m’eût fait l’injure de méconnaître mon caractère au point de vous avoir donné lieu de croire que vous ne seriez pas reçu chez moi avec cette courtoisie que les membres de ma famille ont toujours eue dans tous les temps pour les messieurs et les dames qui se présentaient à leur château ? Dans ce cas-là, monsieur, je vous prierais d’être persuadé du contraire de ce qu’on a pu vous dire. »

Mon tuteur se contenta pour toute réponse de faire un signe négatif.

« J’ai été peiné, monsieur Jarndyce, continua d’un air grave sir Leicester, peiné, je vous assure, d’apprendre, par la femme de charge de Chesney-Wold, qu’un gentleman de votre société, qui semble avoir du goût pour les beaux-arts, ait pu être également, pour le même motif, privé d’examiner les portraits de famille avec tout le soin et l’attention qu’il aurait peut-être désiré leur accorder, et dont quelques-uns d’entre eux l’auraient dédommagé. »

Le baronnet tira une carte de son portefeuille, et, prenant son lorgnon, lut avec un grand sérieux et un léger embarras :

« Monsieur… Hirrold… Hérald… Harold Skampling… Skumpl… Je vous demande bien pardon ! Skimpole.

— Le voici, dit mon tuteur en présentant le gentleman.

— Je suis heureux de vous rencontrer, monsieur Skimpole, afin d’avoir l’occasion de vous exprimer personnellement tous mes regrets, répliqua sir Leicester ; j’espère, monsieur, que lorsque vous vous retrouverez dans le voisinage, vous voudrez bien examiner à loisir tout ce qui pourra vous intéresser à Chesney-Wold.

— Vous êtes trop bon, sir Leicester, dit à son tour M. Skimpole ; après une invitation aussi gracieuse, je ne manquerai certainement pas de visiter une seconde fois votre superbe manoir ; les propriétaires de semblables résidences sont des bienfaiteurs publics. Quand ils sont assez généreux pour offrir à l’admiration de pauvres gens comme nous de véritables trésors, il y aurait de l’ingratitude à ne pas profiter de leurs bienfaits.

— Vous êtes artiste, monsieur ? demanda sir Leicester, qui parut approuver hautement l’opinion de M. Skimpole.

— Non, monsieur, répondit celui-ci ; un amateur, un oisif dans toute la force du terme. »

Sir Leicester, plus enchanté que jamais des sentiments de M. Skimpole, exprima l’espoir qu’il avait de se trouver à Chesney-Wold la première fois que celui-ci viendrait dans le Lincolnshire ; et ajouta qu’il avait été d’autant plus contrarié de ne pas avoir reçu notre visite, que M. Jarndyce était une ancienne connaissance de lady Dedlock, même un parent éloigné, qui avait toujours inspiré à milady une profonde vénération. Mon tuteur répondit quelques paroles qui m’arrivèrent confusément ; sir Leicester parla, je crois, de notre rencontre avec milady à la loge du garde, ce fameux jour d’orage, toussa pour ne pas entendre une observation de M. Skimpole à propos de M. Boythorn, et prit congé de nous avec beaucoup de cérémonie.

Je courus m’enfermer dans ma chambre, où je restai quelques instants fort inquiète de mon trouble, et je m’estimai fort heureuse, quand je revins au salon, d’en être quitte pour quelques plaisanteries sur l’impression que m’avait faite l’illustre baronnet. Mais la possibilité de me retrouver en face de ma mère, peut-être l’obligation de lui faire une visite, jusqu’aux politesses de son mari pour M. Skimpole, tout cela m’effrayait au point que je résolus de confier mon secret à mon tuteur, ne me trouvant plus assez de force pour me priver de ses conseils ; je quittai donc ma chambre après avoir dit bonsoir à Éva, et j’allai rejoindre M. Jardnyce dans la bibliothèque où il passait une heure ou deux à lire avant de se mettre au lit.

« Puis-je entrer ? lui dis-je.

— Certainement, petite femme. Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Je voudrais bien vous parler de quelque chose qui me concerne.

— Vous savez alors, chère enfant, avec quel intérêt vous allez être écoutée.

— Je n’en doute pas, et j’ai tant besoin de vos conseils, cher tuteur, surtout depuis la visite que vous avez reçue aujourd’hui.

— Celle de sir Leicester ?

— Oui, tuteur. »

Il croisa les bras, et me regardant avec surprise :

« Je n’aurais jamais cru, dit-il en souriant, que vous eussiez le moindre rapport avec le baronnet.

— Moi aussi, je vous assure ; j’étais loin de m’en douter il y a peu de temps encore. »

M. Jarndyce se leva pour aller voir si j’avais fermé la porte, et vint se rasseoir en face de moi.

« Vous souvenez-vous, tuteur, du jour où nous fûmes surprises par l’orage dans le parc de Chesney-Wold, et où lady Dedlock vous a parlé de sa sœur ?

— Parfaitement.

— Elle vous rappela combien elles avaient toujours différé de caractère, et vous dit, n’est-ce pas, qu’elles avaient même fini par se séparer complétement ?

— C’est vrai.

— Pourquoi se sont-elles quittées, cher tuteur ?

— Je n’en sais rien, mon enfant ; elles seules peut-être pourraient vous l’apprendre ; qui jamais a pénétré les secrets de ces deux femmes ? Vous connaissez lady Dedlock ; si vous aviez pu voir sa sœur…

— Oh ! je l’ai vue bien des fois.

— Vous, Esther ?… »

Il se mordit les lèvres et s’arrêta un instant.

« Lorsque vous m’avez demandé si Boythorn avait été marié, poursuivit-il, et que je vous répondis qu’il avait perdu sa fiancée, morte pour lui comme pour le monde, saviez-vous quelle était la femme dont je parlais ?

— Non, répondis-je tout effrayée de ce qu’il me faisait entrevoir.

— C’était la sœur de milady, répliqua M. Jarndyce.

— Et pourquoi ne l’a-t-elle pas épousé ? dites-le-moi, je vous en prie.

— Elle ne le confia jamais à personne. Mon pauvre ami, désespéré, en fut réduit aux conjectures, et supposa que, blessée dans sa fierté par l’événement qui l’avait séparée de sa sœur, elle avait pris le parti de ne plus reparaître dans le monde ; car, en lui annonçant qu’il ne la reverrait jamais, elle ajoutait que cette résolution lui était imposée par le sentiment du devoir envers un galant homme, dont elle connaissait la susceptibilité en fait d’honneur, susceptibilité qu’elle partageait, et qu’elle conserverait jusqu’à sa mort. Je ne sais pas si elle vit toujours ; mais elle a tenu parole ; et depuis cette époque, non-seulement il ne l’a pas revue, mais personne n’a même entendu parler d’elle.

— Oh ! mon Dieu, m’écriai-je, que de chagrins n’ai-je pas causés !

— Vous, ma pauvre Esther !

— Bien innocemment, tuteur ; et cependant cette recluse dont j’ai gardé le souvenir…

— Non, non, s’écria M. Jarndyce en tressaillant.

— Celle qui m’a élevée enfin, c’était elle, et sa sœur est ma mère. »

J’aurais voulu lui dire tout ce que contenait la lettre que j’avais brûlée à Chesney-Wold ; mais il refusa de l’entendre au moins quant à présent, et me parla avec tant de sagesse et de bonté, qu’il me sembla que jamais je n’avais encore ressenti pour lui autant d’affection que j’en éprouvais alors. Il me reconduisit jusqu’à la porte, où il m’embrassa ; et je pensai avant de m’endormir que je ne serais jamais assez dévouée, assez utile aux autres, assez oublieuse de moi-même pour lui prouver ma gratitude et ma tendresse.