Bodin - Le Roman de l’avenir/L’Association anti-poétique

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Lecointe et Pougin (p. 287-304).

XIV


L’ASSOCIATION POÉTIQUE.


« Andando mas los tiempos, y creciendo mas la malicia, etc.
« La malice des hommes croissant avec le temps, on institua la chevalerie errante pour protéger les demoiselles, les veuves, les orphelins. »
…… Les chévriers écoutèrent cette longue et inutile harangue tout ébaubis, et sans répondre un mot. Sancho mangeait des châtaignes et visitait l’outre.
El incomparable Don Quixote.

XIV



L’Association poétique.

Quoi qu’en puissent dire les esprits chagrins qui persistent à croire que depuis le commencement des temps, l’humanité n’a fait que tourner dans le même cercle, s’élèvant de la barbarie à la civilisation, et puis retombant de la civilisation à la barbarie, pour ne pas parler des pessimistes moins nombreux qui vont jusqu’à penser que tout, hommes et choses, se détériore de jour en jour ; que les races, par exemple, sont moins belles qu’alors qu’elles étaient plus rapprochées de leur type primitif ; que les fleuves sont moins beaux depuis que la canalisation leur a fait quelques saignées ; que les montagnes ne lèvent plus une tète aussi fière, et que les poires et les pêches sont moins bonnes quoique plus grosses ; en dépit, dis-je, de ces tristes systèmes, le progrès existe et continue : cela éclate comme le jour.

Ainsi n’est-ce pas une évidente amélioration politique et sociale, que les gouvernemens aient tous renoncé à leurs armées de terre et de mer ; que les impôts se soient presque réduits à des cotisations locales destinées à pourvoir aux dépenses administratives, sauf, dans les grandes agrégations politiques, quelques fonds communs pour dispenser la vie et l’aisance aux parties languissantes du tout, et pour subvenir aux dépenses générales et indispensables du gouvernement ? De la sorte les grandes entreprises soit de colonisation, soit de guerre philantropique, ont été soutenues et dirigées par l’esprit public, et par les forces, les ressources collectives, de tous ceux qui, dans le monde civilisé, ont pris intérêt à telle colonisation, ou se sont passionnés pour le triomphe de tel principe. C’est l’association qui à la place des gouvernemens s’est chargée des expéditions lointaines, et c’est la souscription qui a soudoyé les flottes et les armées. Il en est résulté que l’impôt n’est plus exigé que pour des dépenses dont l’utilité se fait sentir directement du contribuable, et dont le résultat est presque sous ses yeux. On ne paie plus, malgré soi, des frais de conquêtes au profit de la civilisation européenne, dont on ne profitera que dans la personne de ses arrière-petits neveux. On ne va plus se battre de force pour un intérêt auquel on est parfaitement étranger, pour une idée à laquelle on est parfaitement indifférent. Les armées ne se composent plus que de gens qui ont un but commun et qui marchent à son accomplissement avec un commun enthousiasme et un intelligent ensemble ; les riches à leurs frais, les pauvres aux frais de la souscription, chacun avec l’expectative d’une part dans les bénéfices, proportionnée à sa mise de fonds et à sa coopération personnelle, s’il s’agit d’une colonisation ou d’une spéculation commerciale, tous avec la même expectative de gloire, et un dividende de reconnaissance, s’il s’agit d’une entreprise généreuse. C’est grâce à ces puissans moyens que la civilisation européenne a fait des prodiges de colonisation dans les deux hémisphères depuis près de deux siècles, et que l’œuvre de l’abolition de l’ esclavage politique et domestique a été achevé après tant de guerres soutenues avec une admirable persévérance.

Mais les moyens imaginés pour un but louable ont souvent été mis au service d’intentions tout opposées. C’est ainsi que les opinions anti-progressives et anti-civilisatrices se sont emparées de l’association et de la souscription pour lutter contre le mouvement de la société européenne, l’arrêter et le faire rétrograder s’il est possible. On sait à quel degré d’importance s’est élevée l’association dite anti-prosaïque universelle, à laquelle se sont affiliées les diverses sociétés fondées dans le même esprit chez toutes les nations du monde.

Il y a environ un siècle, l’aristocratie anglaise frappée mortellement par l’abolition de la pairie héréditaire, réunit ses débris et forma ce qu’on appelle le noyau, fut la pierre angulaire de cette vaste association.

Cette initiative lui appartenait à tous égards, car on ne pouvait nier qu’elle ne fut la première aristocratie de l’Europe, celle dont les titres étaient les plus authentiques, celle qui avait joué le rôle politique le plus glorieux.

Les autres aristocraties n’ont pas manqué de suivre son exemple et de se grouper autour d’elle. Mais les lois de partage des successions ont rendu si impossible la conservation des grandes fortunes dans les familles, que si ces associations ne se fussent pas sans cesse recrutées dans ce qu’on appelait alors la bourgeoisie, elles eussent fini avec le temps par se réduire à un très-petit nombre d’individus. Rien n’est plus facile à concevoir. Dès le siècle de Louis XIV, à une époque où les biens de la noblesse se transmettaient intégralement aux aînés, on avait remarqué que sur dix familles d’épée (ce qui était la seule noblesse féodale) ; il n’y en avait pas trois qui se maintinssent plus de deux cents ans ; le reste s’éteignait ordinairement ou par la ruine des fortunes, ou faute de descendans directs, et les titres passaient à de riches bourgeois qui achetaient les terres. Les recherches généalogiques faites sur la pairie française de cette époque, par ordre du parlement, prouvent combien peu de familles parmi les plus illustres remontaient réellement au-delà du seizième siècle.

Depuis la régence, comme le premier venu qui achetait une terre s’en donnait le titre, et même comme plus tard sans acheter de terres on se procurait aisément des titres au moyen de quelques centaines de de livres tournois, on ne peut dire qu’il y eût en France un corps de noblesse titrée. Il est à peu près impossible de suivre ces filiations ; les fortunes sont plus mobiles et les familles s’éteignent plus vite que jamais ; tous les titres viennent se perdre dans la bourgeoisie.

Mais en Angleterre, où ce qu’on nommait le peerage était une institution politique sur laquelle toute la nation avait les yeux et dont les archives étaient tenues sévèrement, aucun titre ne pouvait être usurpé. Il était donc facile de faire dans ce pays des observations de statistique sur la durée des familles. Eh bien ! lorsqu’on publia l’état de la pairie anglaise peu après la réforme de la chambre des communes, réforme qui rendit nécessaire l’introduction de nouveaux membres dans la chambre haute, tout le monde vit avec étonnement combien petit était le nombre des familles qui remontaient au-delà de trois siècles, et encore on pouvait assurer que la plupart d’entre elles se rattachaient à des alliés ou à des étrangers sur la tête desquels les titres étaient passés par faveur royale. Quant aux lords dont la pairie ne datait que du siècle précédent, et dont les ancêtres avaient été en général de célèbres avocats qui avaient rendu de signalés services au pays et à la couronne, on put se convaincre qu’ils formaient la grande majorité de la noble chambre.

Cette digression, qui aura semblé puérile à quelques lecteurs, était nécessaire pour expliquer comment il se fait qu’en France, par exemple, ceux de l’association anti-prosaïque, qui ont le plus de prétentions à l’ancienneté d’origine, ont de la peine à faire remonter la leur au commencement du XIXe siècle. Aussi, ceux qui croient descendre de cette noblesse impériale sur laquelle le faubourg St.-Germain faisait tant de plaisanteries, figurent-ils en première ligne. Après eux, viennent ceux qui peuvent rattacher leur généalogie à quelqu’une de ces notabilités bourgeoises qu’on nommait, je crois, du juste-milieu, qui fondèrent en France le régime parlementaire, et sur le compte desquelles le parti dit légitimiste s’égayait fort à son aise. Ces roturiers ayeux de nos fiers aristocrates anti-progressifs, eussent été bien étonnés, eux qu’on traitait impitoyablement de boutiquiers, et qu’on stigmatisait du nom d’épiciers, s’ils eussent pu prévoir qu’ils seraient la souche d’une si superbe postérité. Je ne doute point que cela n’eût un peu chatouillé leur amour-propre.

Laissant à part la vanité qui a été d’abord un des agens constitutifs de la grande association, d’autres élémens se sont unis pour la fortifier : des croyances religieuses qui, à tort, se sont crues menacées par le progrès, des intérêts industriels qui périclitent par l’abandon de certains usages, des convictions philosophiques, politiques, littéraires et artistiques. On voit qu’il y a dans tout cela des intentions pures, ou des motifs graves, à côté d’arrières-pensées moins respectables. Comme dans tous les partis, il y a l’honnête troupeau des gens de bonne foi, et les meneurs qui les poussent dans un but intéressé. Mais parlons sincèrement, et convenons que dans les entreprises de cette association, il y a de la grandeur.

On ne peut sans admiration, songer aux dépenses énormes qu’elle a faites en Europe et en Asie, pour sauver de curieuses ruines d’églises, de mosquées, de pagodes, de châteaux, d’abbayes, et pour conserver entiers les anciens monumens dont l’industrie était sur le point de s’emparer pour les arranger à son usage ou pour les détruire, restes précieux que les gouvernemens n’ont pas toujours le moyen de sauver, et que la négligence laisse dépérir. C’est elle qui a fait restaurer tant de beaux modèles des architectures lombarde, gothique, sarrasine, hindoue, etc., etc. C’est elle qui a fait de si grands frais, mais sans succès, pour le maintien des anciens costumes nationaux dans les campagnes, et pour sauver des dialectes qui avaient été des langues de peuples célèbres, tels que le gaélique et le basque, de l’entier abandon où ils sont tombés.

Tandis que les naturalistes nous montrent dans leurs musées des échantillons de diverses races d’hommes rouges ou cuivrés, qui ont disparu de la surface du globe, conservés dans le sublimé ou l’alcool ; ou dans leurs jardins botaniques des familles de sauvages avec les habitudes de la vie des forêts et des savanes ; l’association fait l’acquisition d’une multitude de curiosités physiques et de belles horreurs, qui intéressent plus particulièrement l’art et la poésie, que la science. On lit dans un des rapports de son comité des finances : « L’association compte maintenant dans ses domaines cinquante neuf cavernes souterraines, et soixante dix-sept grottes éclairées par le jour ; trente-six rochers de formes bizarres ont été dérobés à la mine, et grâce à vous, quarante-trois cascades, dont plusieurs de près de cent pieds de haut, qui allaient être comme muselées, comme enchaînées par l’industrie, et ignoblement dressées à foire tourner un moulin, à fabriquer des tissus, du papier, des barres de fer ou des clous et des aiguilles, continuent de vomir leurs eaux mugissantes au fond des précipices, sans que leur blanche et noble écume soit impertinemment arrêtée par les stupides godets d’une roue. »

On a remarqué le passage suivant dans un autre rapport fait à la réunion du stonehenge : « L’effrayant morcellement de la propriété territoriale, qui, en Angleterre, depuis la nouvelle législation, est poussé peut-être plus loin qu’en aucun pays de l’Europe, sans en excepter la France, entraîne la disparition de tous les sites qui devaient leur effet pittoresque à une nature inculte. Déjà il y a deux siècles, la forêt historique de Sherwood, séjour du Robin de la vieille Albion, était défrichée et envahie par l’orge, le houblon et le navet. Avant peu, on ne pourra plus se faire une idée de ces vastes et tristes espaces couverts de la sombre et poétique bruyère, où l’imagination du grand Shakspeare sut rendre si terrible l’apparition des sorcières de Macbeth. Tout cela est chaque année labouré, semé et moissonné par l’inévitable et imperturbable vapeur. Le comité a cru devoir en acquérir six mille acres. Mais ses efforts pour y réunir quelques lièvres n’ont pas été heureux, quoiqu’il n’ait épargné ni soins ni dépenses ; il sera absolument nécessaire d’en faire acheter dans le midi de l’Europe. Quant au renard, nous avons acquis la triste certitude que ce précieux quadrupède a disparu de notre île, preuve éclatante de la chute de notre ancienne aristocratie campagnarde ; on nous a bien apporté une femelle qui a été payée 3,500 livres sterling (ancienne monnaie) ; mais il a été impossible de lui trouver un mâle. »

Dans un autre rapport fait à la section anglaise de l’association, on s’exprimait ainsi : « Nous avons procédé avec une scrupuleuse attention à l’enquête qui nous a été demandée sur l’état des mines de charbon de terre dans les îles britanniques. Nous avons à offrir pour résultat de nos recherches à nos compatriotes de l’association, la perspective consolante d’un futur épuisement de cet odieux aliment de l’industrie mécanique, de ce puissant agent d’une civilisation triste, uniforme, monotone, destructive de toute vie poétique. Toutefois nous ne pensons pas que le manque de ce combustible puisse se faire sentir avant un siècle. Mais en attendant, les belles races de chevaux de trait et de selle qui furent une des gloires nationales, disparaissent peu-à-peu de notre sol, et nous avons cru devoir en faire empailler plusieurs pour les exhiber dans les musées de l’association. C’est à la fois une épigramme que nous adressons à la mécanique, et un avertissement à la nation pour qu’elle songe à l’avenir. »