Bodin - Le Roman de l’avenir/Une résolution

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Lecointe et Pougin (p. 267-286).

XIII


UNE RÉSOLUTION.
Minima de maiis
Entre deux maux il faut choisir le moindre
La civilisation s’étend par l’exemple, et se défend par la force.
Anonyme.

XIII



Une Résolution.

Le chef des pirates, dans l’espoir d’être traité avec indulgence, n’a point fait difficulté d’avouer à Philirène qu’il fait partie de l’immense bande aérienne que commande le fameux Aëtos, et dont le quartier-général est dans le Caucase. La prétention de se faire considérer, lui et les siens, comme prisonniers de guerre échangeables, est aussi pour quelque chose dans cet aveu. Il a parlé peut-être avec exagération des grands armemens de son chef qui s’est fait proclamer Empereur des airs, et se dispose à prendre l’offensive. Enfin, il a déclaré qu’il avait eu mission spéciale pour s’emparer de Philirène, et que, pendant ce temps, un aigle du premier rang croisait entre la Sicile et Carthage, avec l’ordre d’enlever la sultane Mirzala. Il ne pouvait dire si cette opération délicate avait réussi ; mais il savait que le chef suprême y attachait tant d’importance qu’il était peut-être allé en personne pour la diriger.

Ces subites informations n’ont pu manquer d’agiter fortement Philirène. Dès que l’hirondelle est en état de prendre essor, il cingle vers Marseille, assez bien secondé par un vent de nord-ouest qui règne fréquemment en France. Il espère trouver dans ce port soit un convoi aérien, prêt à partir pour la Sardaigne ou pour l’Afrique, et à défaut d’une telle occasion, pour arriver à son but vite et sans s’exposer maladroitement aux entreprises des audacieux croiseurs, il s’embarquera sur le paquebot de Carthage. C’est ce dernier parti qu’il est obligé de prendre. En touchant à Cagliari, il apprend qu’une tentative hardie a été faite à Carthage, par un oiseau de proie, et il se rembarque avec un serrement de cœur. Quelques heures après, il est devant Politée qui lui a confirmé son malheur dans toute son étendue.

Quand nous expliquera-t-on enfin ce que c’est que l’amour ? C’est souvent une modification de l’égoïsme ou de la vanité ; c’est d’autres fois un bizarre esprit de contradiction, le désir de triompher d’un obstacle. Elle ne m’aime pas ; eh bien ! je veux qu’elle m’aime ; je ferai tant qu’elle m’aimera. — On s’oppose à ce qu’elle soit à moi, on me l’enlève ; Eh ! bien, elle sera à moi, je saurai la reconquérir. Voilà comme raisonnent des gens qui sont souvent fort calmes dans leurs amours, et même qui n’y songent pas beaucoup lorsqu’elles ne sont pas traversées.

— Eh bien ! mon pauvre Philirène, vous voilà donc enfin amoureux ! Il vous fallait donc cela ?

Enfin ! le mot est un peu dur de votre part, belle Didon, lui répond Philirène, qui, au degré d’intimité où ils sont dès long-temps, peut se permettre avec elle cette familière allusion, et dans leurs entretiens mêle quelquefois une légère teinte d’ironie, qui pourrait bien être du dépit.

— Oui, enfin, dit Politée qui a légèrement rougi. Convenez, mon ami, que vous étiez un peu bien tranquille sur votre mariage, et que vous confirmiez par trop exactement mon aphorisme : qu’il est impossible à un sceptique d’étre amoureux, dans le vrai sens du mot.

— Oui, j’en conviens et je m’en accuse ; j’étais un misérable indigne d’elle. O ma chère Mirzala ! ma petite sultane ! ma jolie fleur de rosier[1] !

Et il frappe violemment son front de ses mains ; et les sanglots… non : il faut dire la vérité ; il n’est point étouffé par les sanglots ; ses yeux sont seulement un peu humides ; mais peut-être les larmes qu’il retient sont plutôt d’indignation que d’amour.

Toutes les femmes vont dire : Est-ce que c’est là un héros ? Ah ! le beau héros que voilà ! Et l’on prétend que nous nous intéressions à une pareille espèce d’homme ? Oh ! vraiment, c’est bien peu nous connaître.

Eh ! mon Dieu, que voulez-vous que je vous dise ? Le voilà tel quel ; il est comme cela. Je n’y peux rien. Mettons que ce n’est point un héros, que c’est tout bonnement un homme comme il y en a beaucoup, et ne vous y intéressez pas, si cela vous est impossible. Mais je vous demande en grâce d’avoir pour lui quelque indulgence, et de consentir à le supporter. Après tout, vous verrez qu’il a du bon. Et puis, je vous promets un héros de votre goût.

Politée examine Philirène avec les yeux pénétrans des femmes de son âge qui connaissent le monde, et reprend ainsi :

— Eh bien ! mon cher Philirène, je maintiens mon axiôme : un sceptique, par organisation surtout comme vous, ne peut être réellement amoureux.

— Moi, je vous jure que je le suis : vous allez finir par m’impatienter, chère Politée.

— Tant pis, ou plutôt tant mieux ; car je serais charmée de vous voir de bonne foi en colère pour ce sujet-là. Mais je dis que pour être amoureux, il faut croire à quelque chose bien vivement, ne fût-ce que pendant un temps fort court. Il faut croire ou qu’on est aimé ou qu’on aimera toujours ; chimères sans doute, mais enfin point d’amour sans cela.

— Je vous avoue, Politée, que de telles chimères comme vous dites bien, détruites par l’expérience de chacun et de chaque jour, ne peuvent m’entrer dans la tête. J’ai toujours peine à croire à la durée d’un sentiment que le premier défaut de confiance, souvent la première sensation désagréable suffisent pour affaiblir, et qui, de découverte en découverte, finit par s’évanouir tout-à-fait. Je n’éprouve pas autant qu’un autre cet entrainement qui nous aveugle sur l’objet que nous aimons et sur nous-mêmes, qui nous inspire une foi entière et nous porte au sacrifice illimité. Je me vois trop parfaitement tel que je suis pour me faire illusion ; je ne puis me persuader qu’un être inconstant, indécis et presque insaisissable comme moi, soit jamais l’objet d’une passion sérieuse, si ce n’est de la part d’une femme qui n’ait pas la tête bien rassise. Mais s’il est vrai, comme vous me l’assurez, que Mirzala songe quelquefois à moi, qu’elle soit disposée à m’aimer un peu… Oh ! mon Dieu, cela pourtant n’a rien qui doive bien flatter mon amour-propre, puisqu’elle ne connaît d’autre homme que moi au monde…

— Malheureux esprit, interrompt Politée, toujours ingénieux à se détourner de croire à quoi que ce soit.

— Laissons cela, pardon ; eh bien ! Je dis que si vous m’avez parlé vrai, (et j’ai toute confiance en vous) je suis si touché, si reconnaissant des sentimens de cette charmante enfant, que pour l’en convaincre, je suis prêt à sacrifier ma vie, à faire plus, à la changer tout entière, à prendre une vie contraire à mon éducation, à mes habitudes, à mes goûts, à mon tempérament, à mes principes, enfin, je suis prêt à faire la guerre.

Est-il possible ! s’écrie Politée en se levant avec vivacité. Est-ce bien le sage Philirène qui parle, celui qui a reçu solennellement à Constantinople le beau nom d’ami de la paix[2] ?

— Oui, c’est lui-même ; mais vous savez, mon amie, qu’aucun principe n’est absolu, et que pour en faire prévaloir un quelconque, il faut souvent le ployer, le modifier, le détourner de sa direction essentielle. Ainsi, ce n’est souvent que par la guerre, qu’on peut assurer la paix ; moi donc, pacifique par caractère, et autant qu’il est en moi par conviction, moi Philirène, qui ai voué ma vie entière au triomphe de la paix, je vais commencer une guerre terrible contre cet ennemi… contre ces ennemis du repos de l’humanité. Ils ne savent pas à qui ils auront affaire ; ce n’est pas un guerrier qui va se mesurer contre eux. C’est un homme qui ne cherche ni les jouissances du pouvoir, ni celles de la gloire ; mais qui se met au service d’une idée, de la civilisation contre la barbarie, de l’ordre contre le chaos ; c’est un homme qui saura animer les autres hommes de son esprit, parce que le désintéressement a quelque chose qui se fait toujours sentir, qui n’échappe jamais à l’instinct des masses. Ils ont à leur solde toutes les viles passions, tous les ignobles appétits de notre nature ; je remuerai contre eux les nobles sentimens, les vrais intérêts. Ils déploieront de la bravoure, je leur montrerai du sang froid et je saurai soulever, mieux qu’ils ne le peuvent faire, l’immense levier de la science.

— Savez-vous, Philirène, que voilà un mouvement superbe ; mais l’amant n’y paraît plus autant, et je commence à n’y voir que le philosophe.

— Vous avez raison, dit Philirène, un peu confus de l’observation. Mais, voyez-vous, nous ne sommes jamais mus par un motif unique et sans alliage ; tout se mêle un peu dans ce monde. Je vais vous parler à cœur ouvert. Sans l’amour, je n’aurais pas pris si promptement mon parti ; mais une fois mon parti pris, je ne suis pas fâché de laisser la philantropie s’en faire honneur. Vous savez bien, Politée, que je suis d’une franchise peu commune ; je me laisse voir à jour, et c’est peut-être pour cela que je ne réussirai jamais auprès des femmes, qui veulent toujours de l’illusion, qui ont toujours besoin d’être trompées.

— Hélas ! Ce n’est que trop vrai, dit Politée en comprimant un soupir. À présent abordons les moyens, traitons les questions d’affaires. Quel est votre plan ?

— En premier lieu, je compte sur toutes vos ressources en finances et en matériel de guerre, comme sur les miennes. En effet, cela vous touche autant que moi, Politée. Il s’agit de venger votre honneur tout comme le mien. Nous n’en pouvons plus douter ; le fameux chef des polygames et des brigands, Aëtos, c’est lui.

— J’en suis certaine à présent. Mais je suis loin de songer à une vengeance indigne de moi, après avoir suffisamment exercé celle du mépris. Ce que je dois venger, c’est une insulte faite dans mes domaines, sous mes yeux, à ma sœur, à mon amie, par d’infâmes forbans. Ce que je dois vouloir, c’est la délivrer, la rendre à sa liberté, à ses affections.

— Bien, comme vous voudrez ; pourvu que le résultat soit le même, dit Philirène, en lançant sur la belle délaissée un regard voilé mais fin.

— Vous ne pouvez résister à l’envie de désenchanter les autres comme vous-même. Laissez-moi donc au moins l’illusion de mon indifférence, si c’est une illusion.

— Soit, je la respecte. Ce sera moi qui attaquerai Philomaque, votre mari, et vous, vous n’attaquerez que les ravisseurs. Mais nous avons affaire à forte partie. Tandis que je faisais de belles phrases au congrès de l’isthme, et que je montrais la situation du monde bien plus en beau que je ne la voyais réellement, suivant l’usage officiel de tous les temps, savez-vous qu’il se faisait proclamer empereur de l’atmosphère ?

— Oui, je viens de l’apprendre. Nouvelle folie !

— Tant qu’il vous plaira ; mais cela prouve que ses forces sont considérablement augmentées. S’il est vrai, comme on le dit que toutes les hordes des Tartaries, tous les soldats licenciés des dernières guerres de l’Hindostan contre la Chine, et des Mongols contre l’Hindostan, lui arrivent de toutes parts, ainsi que les peuplades voisines de la mer Caspienne ; s’il est vrai qu’il ait une flotte sur cette mer, et une étendue de territoire suffisante pour assurer ses subsistances ; s’il est vrai que son matériel aérien soit considérablement augmenté par des envois de tous les points de l’Europe, soit en nature, soit en argent, et qu’il soit en état de venir quand il lui plaira, brûler quelques capitales du monde civilisé ; si l’association soi-disant poétique lui prête, même clandestinement, le puissant secours de ses finances et de son influence morale ; si enfin il parvient à contracter une alliance avec cette autre folle, cette virago qui a imaginé de ressusciter les amazones de la fable, et qui est parvenue à ramasser autour d’elle une multitude de fanatiques écervelées fort audacieuses et fort habiles à la manœuvre des airs ; eh bien ! je dis que dans ce cas, ce n’est point du tout un ennemi à dédaigner.

— Je suis loin de penser le contraire. Il n’y a donc point à s’endormir. Je veux employer toute mon influence dans l’association civilisatrice. Je vais me rendre à Jérusalem où se réunit le comité des finances.

— Et moi je dois aller à Athènes auprès du comité militaire, auquel j’exposerai mes plans. Notre rendez-vous doit être à Constantinople où l’immensité des ressources de toute nature nous rendra plus facile de concerter nos moyens d’action. Nos subsistances et nos munitions sont assurées dans le fertile royaume de l’Asie-mineure et la riche Ilion, sa capitale. Pour détruire le principal guêpier qui est dans le Caucase, nous prendrons la hauteur de Trébizonde et le mont Ararath pour centre d’opérations, et nous porterons notre avant-garde sur Colchos, sur la terre classique des dragons volans, et sur le lieu même où la terrible Médée fit la connaissance de l’infidèle Jason. (Politée se mord la lèvre.) Voilà pour la partie atmosphérique ; quant à l’invasion terrestre que Philomaque médite peut-être par le Khorazan, nous n’avons pour la repousser d’espoir que dans les forces militaires du sultan constitutionnel de Babylone. Son intérêt est assez engagé dans la question pour qu’on puisse compter sur lui ; il y va de l’existence de son empire.

Ils ont continué ainsi à causer de leur plan de campagne ; et dans cette conversation Politée fait preuve de connaissances statistiques très-étendues qui ne seront point inutiles à l’accomplissement du projet commun.

Quand ils sont séparés, Politée songe à l’homme qui l’a dédaignée, délaissée, et dont elle ne veut pas se venger, comme le voudrait une femme vulgaire ; non, son ame est trop haute pour cela. Mais elle voudrait le voir vaincu, hors d’état de faire d’autres victimes, elle voudrait surtout lui montrer qu’elle n’a aucun ressentiment personnel, qu’elle vit parfaitement heureuse sans lui, qu’elle l’a oublié… Tout cela est-il bien vrai ? Du moins elle le croit sincèrement. Mais quand on a tant à cœur de prouver de pareilles choses, c’est qu’elles ne sont pas tout-à-fait vraies. Et puis l’idée que son mari s’est fait empereur traverse rapidement son esprit, et ce n’est pas sans un mouvement de dépit qu’elle y songe ; quoique femme supérieure elle est toujours femme.

Philirène de son côté, tout en roulant ses projets, se demande ce que devient sa tendre Mirzala, sa suave fleur de rosier.

Il faut convenir qu’elle est terriblement exposée dans les mains d’un homme qui ne respecte pas grand’chose, et qui a pris le turban pour rétablir la polygamie, la plus essentielle, selon lui, des pratiques de l’islamisme.


  1. C’est le sens du joli nom de Mirzala.
  2. Il faut peut-être dire à nos lectrices que telle est la traduction du nom de Philirène.