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Bourdaret - En Corée, 1904/Chapitre VI

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Librairie Plon (p. 162-192).


CHAPITRE VI


Jours de fête. — Divertissements. — Jeux nationaux. — L’anniversaire de la soixante et unième année. — Vie politique et intellectuelle. — Habitations. — L’art de bâtir. — Coup d’œil sur les différentes sortes de maisons. — Maison d’un « yang bane ». — Distribution. — Ameublement. — Chauffage. — Éclairage. — Alimentation. — Le riz coréen. — Mets indigènes. — Boissons.


On peut dire que dans la basse classe hommes et femmes s’appartiennent peu ou pas : chacun vit à l’auberge ou chez un maître quelconque. Dans cette catégorie les prostituées sont les plus heureuses.

Dans la classe moyenne, mari, femme, enfants vivent sous le même toit ; mais ils ne se trouvent vraiment réunis qu’aux heures des repas. Dans la haute société, les hommes vivent beaucoup plus éloignés des femmes et de leur famille, car leurs occupations au palais et dans les ministères les retiennent constamment au dehors. S’ils ont des concubines habitant des maisons séparées, ce qui est le cas chez les riches, ils peuvent rester des jours entiers sans paraître chez leur femme légitime, c’est-à-dire à leur demeure conjugale. En dehors des occupations des fonctionnaires, les gens riches ne font rien ou du moins font la fête, entourés d’amis, de danseuses, de chanteuses. Leurs heures s’écoulent dans l’inaction et la débauche. Cette oisiveté les entraîne à inventer des fêtes, des jeux, des occasions de se réunir ; aussi celles-ci sont-elles très nombreuses en dehors de celles qui tombent à date fixe et que tout le pays célèbre.

Les jours de fête du calendrier coïncident, en général, avec ceux de la Chine. Le jour de l’an, premier jour de la première lune, tombe en février. C’est une occasion de visites, de cadeaux. La veille tout le monde a réglé ses dettes, et tous mangent de la soupe au gâteau de riz offerte aussi en sacrifice aux tablettes des ancêtres. C’est là un usage officiel et obligatoire. Du premier au dixième jour, il y a le jour du lapin pendant lequel les femmes s’abstiennent de ne rien faire dans la maison avant les hommes. Elles attachent, en outre, à la bourse de leur mari et de leurs enfants un fil de soie en signe de longévité.

Le septième jour est celui des hommes. Au palais, on présente aussi aux membres de la famille impériale des fils de soie en signe de longévité. Il y a le jour du bœuf, des céréales, du tigre, du cochon, du chien.

Le quatorzième jour, on confectionne les tcheoung, bonshommes en paille, et les icho-roun, bonshommes en bois recouverts d’étoffe pour les enfants. Ces mannequins sont destinés à éloigner le malheur de la maison. On les jette dehors aux gamins qui s’en amusent et prennent les menues monnaies qu’ils renferment. Ce jour-là, on mange de la soupe de riz cuit avec des céréales, et les jardiniers — pour avoir une bonne récolte de fruits — mettent des pierres sur les arbres. On appelle cela le « mariage des arbres ».

Le quinzième jour de la première lune est une grande fête populaire, non officielle. On l’appelle le jour de la promenade. Les hommes se promènent sur les ponts de la ville, pendant la nuit, pour ne pas avoir de maladies de jambes (rhumatismes, paralysie). On mange également en cette occasion certains fruits à coque dure pour ne pas avoir de furoncles. Le seizième jour, ce sont les femmes qui se promènent la nuit. Pendant toute cette période, les hommes et les enfants se sont livrés au jeu du cerf-volant, au jeu de face ou pile, comprenant quatre bâtonnets arqués de deux côtés, qu’on jette en l’air, et qui retombent, face ou pile : aux combats de pierres (lancées avec des frondes) sanglants et souvent tragiques. Les filles, restées au logis, se balancent sur l’escarpolette.

Les quinzième, seizième ou dix-septième jour, on sort la nuit pour voir la pleine lune. Dans la province, les Coréens se prosternent devant l’astre de la nuit, en qui ils saluent la première pleine lune de l’année. De la couleur qu’elle offre ce soir-là ils déduisent des pronostics plus ou moins heureux pour les récoltes.

C’est dans le deuxième mois lunaire que se place la fête des Morts. La veille on arrange et gazonne les tombeaux.

Le troisième jour de la troisième lune on célèbre le retour des hirondelles. C’est le sa-mol-same-tjine-nal ou san-sa.

Le huitième jour de la quatrième lune, on célèbre la naissance de Bouddha (Sa-Kia-Mouni). C’est la fête des Lanternes. Les enfants achètent des lanternes, des poupées, d’énormes poissons en papier qu’ils promènent accrochés à de longues perches. Ce jour-là seulement les poupées sont à face humaine, car d’une façon générale les Coréens ne les aiment pas ; ils les regardent comme des diables. C’est aussi la grande fête des Bonzes qui font des sacrifices sur l’autel de Bouddha. Dans la province, les sorciers chassent les mauvais esprits à grand renfort de bruit.

Le cinquième jour de la cinquième lune se place la fête de l’Escarpolette. Ce jour-là tout le monde se balance. Cette fête a pour origine une légende d’après laquelle une jeune femme de la cour était aimée et aimait un Chinois qu’elle ne pouvait malheureusement pas voir. Elle imagina de se faire installer une escarpolette grâce à laquelle elle put — en se balançant — apercevoir de temps à autre par-dessus le mur son pauvre amant.

Le sixième jour de la sixième lune est la fête du Milieu de l’Année, d’origine chinoise également.

Le septième jour de la septième lune voit une fête curieuse, d’origine mythologique. Deux étoiles jadis mariées furent punies par le dieu du ciel, et exilées aux deux extrémités de la voie lactée, avec l’autorisation cependant de se voir une fois par an. Afin de traverser la voie lactée, la rivière du ciel, les deux étoiles amoureuses appellent à leur aide les corbeaux et les pies pour leur construire un pont. Ce jour-là les filles mettent du fil à leur aiguille et demandent à ces deux astres l’habileté des couturières. Les lettrés exposent leurs livres au soleil. À ce propos une légende raconte qu’un pauvre lettré, ayant vendu tous ses livres et ne possédant plus rien, exposait son ventre au soleil à l’occasion de cette fête. On lui demanda ce que signifiait sa conduite, et il répondit que n’ayant plus de livre il exposait, en montrant son ventre, toute sa bibliothèque, tout ce qu’il avait appris. D’après cela, on juge de la drôle d’idée qu’un lettré chinois peut se faire de la localisation intellectuelle.

Le seizième jour de la septième lune est consacré à célébrer la dynastie régnante. C’est surtout une fête de lettrés. Ils se promènent en barque sur le fleuve en composant et en récitant des poésies. C’est une fête officielle avec illumination des rues, pavoisement, audiences au palais.

Le quinzième jour de la huitième lune voit encore une fête des Morts. Les paysans vont en foule visiter les tombeaux.

Ils s’enivrent si la récolte a été bonne.

Le neuvième jour de la neuvième lune, jour de départ des hirondelles, est en même temps la fête des Chrysanthèmes, et surtout celle des voyageurs qui sont loin de leur famille. Ces derniers montent sur les hauteurs pour essayer d’apercevoir leur maison.

Le dix-septième jour de la neuvième lune voit la fête du Couronnement impérial de Sa Majesté. C’est une fête officielle.

Quand vient la dixième lune, les Coréens vont au temple du dieu de la guerre demander le bonheur, la prospérité. Les sorcières font des sacrifices aux esprits de la maison. Ces fêtes durent jusqu’à la fin de la lune, car chacun est libre de choisir son moment pour ce genre de cérémonies importantes dans la destinée.

Le solstice d’hiver est encore l’objet d’une fête. On le célèbre en mangeant de la soupe de haricots rouges.

Pendant la douzième lune se place la fête de la Déclaration de l’Indépendance de la Corée (1894). Il y a aussi un jour pendant lequel on mange et on donne en présent du gibier au palais.

Puis vient la fin de l’année coréenne.

Le dernier jour est le Tché-sok-nal. On fait des visites, on règle ses comptes, on doit payer ses dettes. Les riches sont contents ; les pauvres n’ont pas le sou ; il n’est pas rare de trouver des suicidés dans les rues. Comme on le voit, sous tous les cieux, le jour de l’an est un triste jour, excepté pour les enfants et les privilégiés.

À cette liste de jours fériés, il faut ajouter les innombrables cérémonies auxquelles donne lieu la croyance aux esprits, et pour lesquelles sont mis sans cesse à contribution les sorciers des deux sexes moutang et panesou.

Cliché L. Louis.
UN JOUR DE FÊTE À SEOUL


Parmi les distractions et divertissements populaires se placent les danses, les exercices d’acrobatie, le théâtre en plein air. Sur celui-ci on représente des pièces dans le genre chinois ou japonais. Les acteurs sont des hommes déguisés, porteurs de masques grimaçants d’une laideur invraisemblable. Ils exécutent des danses contorsionnées et miment des scènes ultra naturalistes qui provoquent le rire et les bravos des spectateurs.

Parmi les acrobates, on voit des jongleurs, des équilibristes, des danseurs de corde. Ils parcourent en troupe, avec des chanteurs et des musiciens, les villes et les campagnes.

Je m’aventure à placer parmi les représentations publiques et récréatives les kout-tchoun-pei (bonzes qui font des prières). Quand les bonzes vont quêter dans les villages, ils sont généralement une dizaine, habillés comme les indigènes, mais coiffés d’un chapeau spécial. Au son du tambourin, ils exécutent des danses chantées. Ils disent — sans doute — des choses fort drôles, car les auditeurs rient quelquefois aux larmes.

J’ai parlé ailleurs du corps de ballet du palais. Ici, je dirai seulement que les danseuses de deuxième et troisième classes sont appelées à chaque instant dans les parties de plaisir des yang-banes.

Un des sports favoris des aristocrates est le tir à l’arc, où ils montrent beaucoup d’adresse. À cent ou cent cinquante mètres de distance, dans une cible d’un demi-mètre carré de surface, ils plantent presque toutes leurs flèches.

Aux sports d’hiver, glissades, boules et bonshommes de neige, il faut ajouter le jeu affectionné des grands et des petits : le cerf-volant. Les jours de vent, on peut voir des quantités de cerfs-volants planer au-dessus de Seoul. Ils sont de forme carrée, sans queue, et s’élèvent et s’abaissent dans les airs. Le jeu consiste surtout à scier ou à couper la corde du cerf-volant de son voisin, et les badauds assistent des heures entières à ce spectacle enfantin. L’escarpolette est également un divertissement national.

Les échecs sont très répandus parmi les Coréens qui sont, paraît-il, fort joueurs. Ils sont aussi amateurs de dominos. Les cartes font fureur dans les casernes où elles occupent les loisirs des troupiers.

Pour terminer cette énumération des principaux jeux et divertissements en usage dans la péninsule, je citerai une des plus grandes fêtes, celle de l’anniversaire de la soixante et unième année. En outre que chaque année la date de la naissance est célébrée par tous, celle-ci est une réjouissance pour les pauvres comme pour les riches.

« Le Hoane Kap est l’anniversaire de la soixante et unième année[1].

« Les Coréens suivent le cycle chinois de soixante ans, et chacune des années porte un nom particulier, comme chez nous les noms des jours de la semaine et des mois de l’année. Cette période de soixante ans écoulée, les années de même nom recommencent dans le même ordre et l’année de la naissance se présente avec une révolution entière du cycle. Cet anniversaire est la fête la plus solennelle de la vie. Riches et pauvres, nobles et gens du peuple, tous ont à cœur de fêter dignement ce jour où l’âge mûr finit, où commence la vieillesse. Celui qui atteint cet âge est censé avoir rempli sa tâche, achevé sa carrière. Il a bu à longs traits la coupe de l’existence, il ne lui reste qu’à se souvenir et à se reposer.

« Longtemps d’avance on fait des préparatifs de la fête. Quelle plus belle occasion de montrer de la piété filiale, et de prouver publiquement combien on apprécie l’inestimable bonheur d’avoir conservé ses parents jusqu’à un âge aussi respectable. Les riches prodiguent leurs ressources pour faire venir — même des provinces éloignées — tout ce qui peut orner un festin ; les pauvres s’ingénient à ramasser quelques épargnes. De leur côté, les lettres composent des pièces de vers pour célébrer cet heureux jour. À l’intérieur de la maison, on est continuellement affairé. Tous les habits devront être blancs comme la neige, les jupes bleues comme l’azur. Un nouvel habit de soie sera l’ornement du sexagénaire. Il faut ramasser du riz, du vin et de la viande en abondance, pour rassasier et enivrer parents, amis, voisins, connaissances, étrangers, etc.

« Les femmes de la maison sont surchargées de besogne ; mais alors, comme du reste dans les autres grandes circonstances, leurs voisines, leurs amies, s’empressent de venir à leur secours. S’il est nécessaire, les voisins contribuent généreusement aux frais par des présents en argent ou en nature. Ils sont tous invités de droit, et ce qu’ils font aujourd’hui pour un autre, on le fera demain pour eux.

« L’heureux jour arrivé, on conduit le héros de la fête en grande cérémonie à la place d’honneur. Il s’assied et reçoit d’abord les saluts et félicitations de tous les membres de la famille, puis on place devant lui une table surchargée des meilleurs mets qu’il a été possible de trouver. Viennent ensuite les amis, les voisins, les connaissances, les parasites, etc., tous avec les plus beaux compliments dans la bouche et un appétit féroce dans l’estomac.

« Personne n’est repoussé, personne ne s’en retourne à jeun ; les passants, les voyageurs profitent de la bonne aubaine, et si on oublie de les inviter, ils s’invitent eux-mêmes sans plus de formalité. Bien plus, quand les ressources le permettent, on envoie chez tous les voisins des tables abondamment servies. La musique la plus étourdissante vient réjouir les convives ; on appelle des chœurs de musiciens et de danseuses, des comédiens, tout ce qui peut embellir la fête et rehausser l’éclat de la solennité. C’est pour des enfants bien élevés la plus rigoureuse des obligations, et devraient-ils se saigner à blanc, se condamner à mourir de faim le reste de l’année, dépenser leur dernière sapèque, il leur faut faire les choses avec une profusion extravagante, sous peine d’être à jamais déshonorés. »

Détail curieux à ajouter, et touchant, si les vieux parents de celui dont on célèbre les soixante et un ans vivent encore, il s’habille comme un enfant, joue et s’amuse pour leur faire plaisir.

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Si nous jetons à présent un coup d’œil sur la vie politique dans notre petit royaume, nous voyons qu’elle est à peu près nulle. L’empereur, les eunuques et quelques ministres font tout ce qu’ils veulent, et ce qu’on demande au peuple, c’est de payer, de payer toujours, et beaucoup, pour subvenir aux frais de la cour et de la multitude des fonctionnaires. Pourtant, ces derniers mêmes participent aux frais des grandes fêtes. Cette année (1903) on leur a retenu deux mois d’appointements pour la fête du jubilé de l’empereur, fête qui — d’ailleurs — n’a pas eu lieu. Quelquefois, dans les provinces, la population proteste contre les abus d’un mandarin, d’un gouverneur qui prélève les impôts suivant son bon plaisir, mais ce sont là des faits sans importance.

À Seoul, le club des Indépendants, faction politique, tout à fait tranquille aujourd’hui, eut son heure de célébrité. Il fut fondé sous forme de club littéraire, mais en réalité il avait pour but de faire de l’opposition au ministre des Affaires étrangères et aux instructeurs européens, parce que ses membres voulaient la Corée aux Coréens. Il y eut des luttes sanglantes, il y a quelques années, entre les Indépendants et la corporation des colporteurs, conservateurs, à la solde du roi, qui se réunissaient à Tchong-no, au centre de la ville. Quelquefois aussi les ministres feignirent de se rendre à leurs ultimatums.

La secte monothéiste des Tong-Hak, joua un rôle important dans la guerre sino-japonaise. C’est elle qui fit l’agitation dans la Corée, et mit le feu aux poudres. En 1893, elle voulut imposer sa volonté au roi, mais il ne leur céda pas, et leur prestige en fut un peu diminué.

De la vie intellectuelle des Coréens, il y a peu de chose à dire. Le peuple est ignorant, et très peu de paysans, pour ne pas dire point, savent lire l’Eun moun ou écriture coréenne. Dans la classe moyenne la culture se borne à la connaissance de cette écriture et des règles de morale de Confucius.

Dans la haute société, beaucoup de personnes sont aptes à lire et à écrire le chinois qui est la langue officielle, celle dans laquelle sont rédigés les rapports avec les autres puissances. Quelques-uns parlent maintenant une langue étrangère. J’ai traité avec détails cette question de l’instruction à propos des écoles, je n’y reviendrai pas. J’ai voulu donner seulement dans ces pages un aperçu rapide de l’état actuel de la société coréenne du haut en bas de l’échelle, telle qu’elle se présente au seuil du vingtième siècle, et à la veille de cette guerre russo-japonaise si grosse de conséquences pour notre petit royaume ermite.



Je n’entreprendrai pas ici de faire l’histoire de l’art de bâtir en Corée, depuis l’époque du mythique Tane-Koun qui ne connaissait probablement que la caverne, jusqu’à nos jours. Ce serait difficile faute de documents et de monuments témoins des temps passés. On ne s’est jamais préoccupé de faire des édifices durables en Corée, et les archéologues bouleverseraient en vain le sol habité de la péninsule, ils n’y trouveraient rien, ni palais, ni temple enfoui. Cela tient à ce que l’art de bâtir en pierre est méconnu de ce peuple qui ne l’emploie guère que dans les soubassements, les escaliers, quelques monuments isolés, ou comme remplissage. En fait de monuments vieux de plusieurs siècles, je ne peux guère citer que les myrioks, statues géantes en granit datant des premiers temps du bouddhisme, et quelques pagodes en marbre, notamment celle de Seoul, ainsi que sa Tortue célèbre. Mais étant donnée la fidélité du Coréen, comme du Chinois, à la coutume, il y a des chances pour que la demeure actuelle diffère peu de celle d’il y a mille ans, sauf quelques légères modifications de détail apportées par un acheminement très lent vers le progrès. Quoi qu’il en soit, mon rôle est de décrire les habitations telles qu’elles sont, et non telles qu’elles devraient être, en spectateur consciencieux et prudent, car il ne faut pas confondre le type indigène avec la maison sino-coréo-européenne ou coréo-japonaise, modèles d’art nouveau que l’on peut admirer aujourd’hui dans les rues de la capitale et même dans certains coins des palais impériaux. Il faut s’entendre aussi sur la valeur des mots. Ainsi une maison coréenne est un peu plus qu’une cabane, et un palais — en tenant compte des jardins et des murs qui l’environnent — un peu plus que la réunion de plusieurs de ces maisons.

L’habitation la plus primitive consiste en un trou creusé dans la terre suffisant pour contenir — si besoin est — toute une pauvre famille. Le toit est formé de nattes que l’on entr’ouvre dans le jour pour donner de l’air et de la lumière à l’intérieur. Aux environs mêmes de la capitale se rencontre ce type sommaire d’habitation humaine qui a pour avantage d’être économique et chaude.

La Corée étant un pays à températures extrêmes, très chaude en été, très froide en hiver, les maisons sont surtout construites de façon à protéger du froid : murs assez épais, peu d’ouvertures, chauffage du sol. Pour l’été, la résolution du problème est plus simple. Le Coréen couche dehors, dans sa cour ou sur le chemin, et brûle près de lui de la paille dont la fumée épaisse chasse, en partie, l’armée des moustiques qui l’assaille, moustiques dont la combativité et la vigueur sont extraordinaires.

Un autre type d’habitation est la cabane en terre pilonnée, recouverte de chaume ; c’est celle que l’on rencontre dans les petits villages pauvres. Viennent enfin les maisons dont l’ossature est en charpente et dans la construction des murs desquelles la pierre et la terre entrent comme remplissage. C’est le type usuel des maisons bourgeoises qui peuvent être recouvertes en chaume ou en tuiles : ce dernier genre de toiture distingue les propriétaires fortunés, les richards du pays (yang-bane). Les habitations des grands fonctionnaires comportent, en outre de ces maisons couvertes en tuiles, quelques pavillons isolés en bois et en papier. Dans l’intérieur des palais anciens et nouveaux, les habitations ne sont pas différentes d’aspect de celles des yang-banes. L’architecture de la Corée, copie de celle des Chinois, se manifeste seulement dans les salles d’audience, les temples, les portes de la capitale, mais elle y atteint un art élevé.

J’ai parlé ailleurs des diverses coutumes relatives à l’installation dans une maison en construction des différents esprits qui la gouvernent, ainsi que la présence à certaines phases de l’avancement des travaux, des panesou et moutang. Cette année 1903 ayant été tout à fait remarquable au point de vue des constructions de palais, j’ai eu l’occasion de voir préparer les fondations de murs d’enceinte, et de divers monuments et, n’était le sérieux apporté dans l’accomplissement — en musique — de ces travaux, j’aurais cru assister à quelque divertissement de la population.

Les fouilles en fondation achevées, les lois de la construction veulent qu’elles soient remplies à sec, de matériaux plus ou moins durs : pierres, briques, tuiles cassées, tassés ensuite avec une dame attachée à une douzaine de cordes en paille, tenues en main par une douzaine de coolies. Un chanteur émérite entonne une longue chanson. À la fin de chaque couplet, au moment où les coolies reprennent en chœur le refrain, on s’aperçoit que la dame s’élève un peu et retombe sur le remplissage, en même temps que s’achève le refrain. Cette nécessité de chanter en travaillant n’est pas spéciale aux Coréens. Mais, en outre qu’ils chantent beaucoup et travaillent très peu, il y a encore un autre « tour de main » indispensable dans les constructions impériales, de sorte que les terrassiers forment presque une corporation d’art. Quand la fouille est remplie de pierres et que tout le répertoire de chants a été épuisé, on la nivelle avec du sable fin qui doit être lui-même pilonné. Pour cette opération — de quelques instants — il faut avoir recours à un renfort musical. Le chanteur de tout à l’heure empoigne une grosse caisse avec laquelle il accompagne un pas redoublé coréen — c’est-à-dire très lent — auquel répondent les douze coolies qui, appuyés sur un gourdin, avancent ou reculent d’un pas, en cadence. Voilà un piétinement en musique dont ne s’accommoderait guère un entrepreneur européen ! Heureusement que pour les maisons ordinaires dont les propriétaires n’ont pas les moyens, comme le palais impérial, d’avoir des terrassiers-chanteurs, la besogne va plus vite et est — en outre — beaucoup moins compliquée.

L’ossature de la maison est donc en charpente et les piliers reposent sur des dés en pierre simplement enfoncés dans le sol. Ces piliers sont réunis par des poutres horizontales formant cadres et pannes, et la charpente se compose d’une combinaison compliquée de pièces de bois énormes et découpées aux encastrements dans les piliers jusqu’à n’avoir plus qu’une section extrêmement faible, ce qui n’empêche pas que jamais le charpentier coréen ne comprendra l’inutilité de ces énormes poutres dont le point faible est encore aminci. Il faut cependant que cette charpente soit robuste — et elle l’est parce qu’on y emploie beaucoup de bois — car elle supporte un matelas en terre de vingt-cinq à trente centimètres d’épaisseur, sur lequel se placent soit le chaume, soit les tuiles, lesquelles sont elles-mêmes excessivement lourdes.

Pour les portes et les fenêtres on réserve des encadrements en bois, et le reste de l’espace entre les piliers verticaux est rempli avec un treillage de bâtons auxquels sont attachés les moellons à l’aide de cordes de paille. Tel est le type d’une maison qui se respecte. Ajoutons que les angles des toits sont légèrement relevés à la manière chinoise. Dans les constructions soignées le soubassement est fait en blocs de granit sur une hauteur d’un mètre cinquante à deux mètres. Les pierres sont reliées entre elles par de la terre employée comme mortier.

C’est à ce niveau que sont placées les fenêtres, qui sont à coulisses. Les volets, quand il y en a à l’extérieur, sont à charnières.

Au-dessus des fenêtres — les maisons n’ont qu’un étage — le toit fait une saillie qui a — quelquefois — un mètre. Les Coréens collent souvent sur le mur, entre les fenêtres, des feuilles de papier blanc. La caractéristique de l’habitation coréenne, à cause de la réclusion des femmes à l’intérieur, est que la façade ou les façades n’ont qu’une seule ouverture : la porte d’entrée en bois plein, à deux battants. Sur cette porte, des affiches en papier blanc portant des caractères chinois, souhaitent bonheur et longévité aux habitants. C’est le hyp choune. Des affiches semblables sont collées aussi sur les poteaux verticaux de la façade et contiennent des poésies et des souhaits de bonheur.

Les petites fenêtres à coulisses sont formées par de légers cadres en bois glissant sur une planchette à rainures, dans des cavités pratiquées dans l’épaisseur du mur. Elles sont quelquefois doubles, la seconde étant en papier plus épais, car les vitres sont remplacées ici par des feuilles de papier. On réserve seulement dans un coin un carré de trois ou quatre centimètres dans lequel on met un petit morceau de verre, de façon que l’on puisse voir, de l’intérieur, ce qui se passe dans la rue, sans être obligé d’ouvrir ou de percer le papier avec le doigt.

Les volets extérieurs à deux battants sont formés par un cadre en bois dont les vides sont bouchés par du papier collé. La porte et les volets sont pourvus de ferrures, et fermés intérieurement par un énorme verrou en bois.

Chaque propriétaire est obligé d’éclairer sa maison au moyen d’une lampe à huile quelconque.

Les locaux donnant sur la rue, c’est-à-dire exposés aux regards indiscrets des passants, sont toujours habités d’un côté par le maître de la maison, qui a — comme les Turcs — son selamlik où il reçoit ses visiteurs et ses amis, de l’autre par les domestiques. Les femmes sont reléguées dans les pièces du fond et dans la cour, laquelle est toujours invisible de la porte d’entrée, et d’un accès tout à fait indépendant. Seuls les porteurs d’eau et les marchands ambulants sont admis à y pénétrer.

Il est impossible d’entrer dans une maison — sous peine d’enfreindre les règles de la bienséance et d’effrayer tous les habitants — sans avoir — au préalable — frappé à la porte de façon à avertir de la présence d’un visiteur.

« Moun-hionora » est un cri que l’on entend à chaque instant dans la rue. Et alors, après quelques secondes d’attente, et un remue-ménage inusité, un petit domestique vient s’informer auprès du visiteur. L’appel fait à la porte ayant eu pour résultat de mettre en fuite toutes les femmes, nous pouvons entrer. Après avoir franchi la porte on se trouve dans un vestibule appelé taï-moun-kane. Ici, je dois expliquer que cette dénomination de kane, qui veut dire « chambre », s’emploie aussi comme mesure de surface. On dit qu’une maison a quinze, vingt, cinquante kanes. Un champ peut également se mesurer de cette façon. Le kane est un carré qui mesure en moyenne de deux mètres vingt à deux mètres cinquante.

HABITATION DE YANG-BANE

Dans un petit vestibule s’ouvre d’une part la chambre des domestiques, de l’autre le parloir ou selamlik du maître de la maison. Il peut se composer lui-même d’une petite cour et d’un ou plusieurs kanes. Il y a, en outre, de plain-pied avec le sol, un magasin à provisions, un débarras, la cuisine ; enfin la cour intérieure réservée aux femmes et — dans le fond — surélevés de cinquante centimètres au-dessus du sol, pour le chauffage en dessous, les kanes privés, c’est-à-dire les appartements de la famille.

Comme, en général, les familles comprennent le ménage des parents, et au moins un ménage d’enfants nouvellement mariés, il s’ensuit qu’il y a la chambre de la maîtresse de la maison, la mère, reine et maîtresse de son intérieur, et celle de la bru. Celle-ci, guère mieux traitée qu’une servante, doit à sa belle-mère l’obéissance absolue. Comme je l’ai dit ailleurs, la Corée est le pays des belles-mères, d’après le principe du respect des parents poussé au paroxysme. D’autres chambres sont réservées aux enfants non mariés. Ajoutons encore que ce rez-de-chaussée comporte — dans ce genre de maison bourgeoise que je décris — un salon pourvu d’un parquet recouvert de nattes plus ou moins fines parce qu’il n’est pas chauffé en dessous, et une petite véranda couverte.

Les portes intérieures sont en papier épais collé sur des cadres en bois. Tous les murs sont recouverts de papier blanc.

Dans les pièces chauffées en dessous, le sol est recouvert de dalles très plates, et celles-ci sont elles-mêmes revêtues de papier huilé destiné — mais sans y réussir la plupart du temps — à empêcher la fumée de pénétrer dans la pièce. Or la caractéristique de ces maisons est d’être perpétuellement enfumées en hiver.

Naturellement, les maisons princières se distinguent par certains raffinements. Au lieu de papier, les plafonds et les murs sont tendus de soie de Chine et le sol couvert de nattes très fines de Kang-hoa.

Quelquefois, il n’y a pas de plafond, et les chevrons de la toiture sont apparents. Dans ce cas, ils sont peints, et l’espace qui les sépare est garni d’une bande de papier collé. Les femmes accrochent aux fermes et aux poutres tous les bibelots encombrants de la demeure. Le salon est séparé de la véranda par une cloison mobile à quatre panneaux. Les portes des chambres qui donnent sur cette partie ouverte de la maison sont doubles. L’une intérieure est à glissière, l’autre extérieure à claire-voie, toujours pour garder le gynécée des indiscrétions du dehors.

La décoration extérieure et intérieure de ces logis coréens se complète par des images collées sur les portes, sur les murs et dont les sujets : soleil, pinceaux ou livres sur une table, oiseaux, poissons, arbres, montagnes, fleuves, coq, chien, tigre, ont un caractère plus ou moins fétichiste. Le coin retiré de la maison est à « la turque », et le système des fosses d’aisances, très primitif, se compose d’une cavité que — de l’extérieur — on vide journellement ou de temps en temps. C’est même une rencontre de tous les instants que celle des hommes préposés à cette vidange qui circulent, eux et leurs bœufs pesamment chargés, dans les rues de la ville. D’ailleurs sur ce sujet délicat il y a beaucoup à dire. Les Coréens ont une conception très personnelle du mystère et de la pudeur dont on doit entourer certaines fonctions. Les hommes n’usent pour ainsi dire pas de ce modeste recoin laissé aux femmes ; ils préfèrent le grand air, et ne se gênent nullement. C’est une des surprises que la rue réserve à chaque instant au pauvre touriste qui n’en finit pas de se boucher le nez, et de s’étonner de ce qu’il voit.

Il me reste à dire quelques mots du chauffage dont les Coréens ont dû se préoccuper de toute antiquité, le climat étant rude en hiver, et de toute antiquité voici le procédé qu’ils emploient, immuable dans son application.

Les foyers sont très sommaires : quelques pierres entre lesquelles des trous sont ménagés pour recevoir le bois ou les feuilles, car la Corée se chauffe uniquement avec des végétaux. La cheminée consiste en conduits qui suivent horizontalement, sous le dallage, la pièce dans toute sa longueur, et viennent sortir dans le mur, sur la ruelle voisine. Ceci explique l’énorme fumée suffocante des rues à partir de cinq heures du soir. Il y a plusieurs foyers. L’un chauffe la chambre de la maîtresse de la maison, un autre celle de sa bru, un autre celle des domestiques, etc. Comme l’orifice de dégagement de ces tuyaux est, en général, très bas, il arrive fréquemment dans les ruelles à courants d’air, que le tirage se fait mal, et que la fumée se répand dans toute la maison. Les ferblantiers fabriquent pour remédier à cet inconvénient, avec de vieilles caisses à pétrole, des tuyaux de cheminée carrés, de vingt-cinq centimètres de côté qui émergent dans la ruelle, et montent jusqu’au toit. Malgré cet énorme appendice, j’ai constaté — dans certains villages où j’ai campé — que cela ne suffisait pas, et que par 15 degrés de froid, avec un vent violent, il était impossible de chauffer les chambres. Par contre, quand le chauffage se fait régulièrement, la chaleur est absolument intolérable pour un Européen ; mais elle laisse indifférent le Coréen, même s’il couche directement sur le papier huilé qui recouvre le dallage.

Si le lecteur veut se faire une idée du prix que peut valoir une maison du type que je viens de décrire, je lui dirai qu’il peut s’en rendre acquéreur pour une somme de 1,400 à 1,500 piastres coréennes, c’est-à-dire 2,000 à 2,400 francs. Ce n’est pas cher, mais cela prouve que la Corée est très pauvre. Il y a des habitations beaucoup plus misérables, des chaumières, en terre battue, comprenant deux ou trois kanes.

Dans les campagnes, il faut encore prévoir dans la cour l’étable pour le bœuf, et un coin pour la porcherie. Dans ces misérables demeures il n’y a souvent qu’une pièce pour toute la famille. Celle-ci grouille littéralement dans la vermine et la saleté : il est impossible d’en décrire le lamentable aspect.

Ce qui ne varie pas, quelle que soit la valeur de la maison, c’est la clôture extérieure, formée tantôt pas un mur élevé, tantôt par une série de nattes en paille. C’est la limite des cours, pour permettre aux femmes de travailler, battre le linge, préparer les repas sans être vues des passants.


Voyons à présent en quoi consiste le mobilier de ces maisons, très variable naturellement. Chez les pauvres, il est réduit à sa plus simple expression. Chez les hauts fonctionnaires il comprend — en outre des meubles indigènes — des fauteuils européens en velours ou en rotin, des horloges, des bureaux, des poêles, des lits en fer même ; mais ces derniers ne sont pas utilisés parce que les Coréens trouvent le sol du kane chauffé bien supérieur à nos lits les plus moelleux.

Dans la cour intérieure sont disposées des jarres en terre, munies de couvercles en bois, et contenant les diverses provisions du ménage, notamment le kim-tchi (chou fermenté), des sauces-condiments au poisson pourri, innomables et indescriptibles.

Le parloir du maître est dallé et couvert de nattes en bambou, blanches ou ornées de dessins, très curieuses. C’est un produit local. Les plus fines et les plus renommées viennent de l’île de Kang-hoa. Sur le sol sont étendus des matelas, grands et petits, en coton et recouverts de toile grise ; ils servent de lit au propriétaire et de sièges pour les visiteurs qui s’asseyent à la turque. Ils sont accompagnés de dossiers rembourrés sur les deux faces. Ajoutons encore quelques oreillers ou chevets en bois et recouverts d’étoffe. Comme cette pièce sert aussi de cabinet de travail, et d’affaires, on y trouve une petite table pour l’encre de Chine et les rouleaux de papier à écrire. Sur un coffre en bois, orné quelquefois de ferrures très artistiques, sont déposés des vases de fleurs et des pinceaux. Dans un coin enfin une étagère contient une collection de pipes à la disposition des visiteurs. Des cendriers, un crachoir et un vase que nous cachons discrètement chez nous composent l’ameublement. Ce dernier ustensile joue un rôle prépondérant dans la chambre, où il est au premier plan à la disposition du maître, comme dans sa chaise à porteurs. Un domestique attentif veille toujours à son entretien, et — de temps à autre — entr’ouvre la petite fenêtre, el lance son contenu dans la ruelle.

Dans la chambre de la maîtresse de la maison, on retrouve les mêmes nattes, des matelas, des couvertures, des armoires à trois rayons et à doubles portes, une table pour porter les couvertures de coton pendant le jour, un coffre pour l’argent, une moustiquaire pour l’été, des rideaux pour l’hiver, une botte incrustée de nacre pour les bibelots précieux, une boîte pour la poudre, l’huile et la glace. De petites boîtes en laque rouge, des chandeliers, un réchaud en cuivre jaune, enfin des paravents peints ou brodés complètent l’ameublement de la chambre de madame.

Le salon renferme toujours dans le fond un coffre à riz, une armoire pour les mets, une étagère.

En règle générale l’habitation coréenne est faite pour une seule famille ; aussi dans les grandes maisons des locaux supplémentaires sont élevés pour loger les domestiques, les porteurs de chaises, les portiers, les kissos. Un yang-bane a toujours pour son service personnel et celui de la maison une vingtaine de domestiques qu’il doit seulement nourrir et entretenir, ce qui constitue tout à fait l’esclavage, quoique celui-ci ait été officiellement aboli. Mais ces esclaves préfèrent cette vie assurée, où ils n’ont pas beaucoup à faire, au métier d’homme libre — coolie ou portefaix — très pénible et souvent peu rémunérateur.

Jusqu’à ces dernières années l’éclairage se faisait uniquement au moyen de chandelles nauséabondes et peu éclairantes piquées sur des chandeliers. Ce système existe toujours à l’intérieur du pays. Les sorties de nuit se font avec un domestique porteur d’une lanterne en papier blanc dans laquelle brûle une chandelle. Aujourd’hui le pétrole américain est en grand usage à Seoul. On le brûle dans de petites lampes allemandes ou japonaises. L’éclairage électrique, installé depuis un an par une société américaine, a inondé de flots de lumière le palais ainsi qu’un certain nombre de boutiques. Enfin quelques lampes à arc éclairent insuffisamment la ville.

L’alimentation d’eau consiste tout simplement en puits publics. Ils sont très nombreux dans la capitale. Certains d’entre eux sont taris en été, et d’autres ne donnent qu’une eau putride. La mortalité dans les grandes agglomérations tient, en partie, à la mauvaise qualité de l’eau. Un projet est en préparation pour alimenter Seoul avec l’eau du fleuve Hane, ce qui sera un bienfait pour cette grande cité. L’entretien des rues est nul. Pas de voirie. Chacun jette ses ordures où bon lui semble.

Les principales villes, les places fortes sont — comme en Chine — entourées de murailles. Mais ce qui est une des caractéristiques de la Corée, c’est que toutes les agglomérations, villes, bourgs, villages, sont situées invariablement dans des fonds de vallées, dans des plaines, jamais sur des hauteurs. Celles-ci sont quelquefois escaladées par les murailles, et çà et là s’y dresse quelque bonzerie cachée dans un repli de la montagne à l’abri des vents froids de Mongolie. En dehors de ces constructions, les hauteurs appartiennent aux morts, dont les tombes bosselées, comme des taupinières, criblent littéralement les pentes qui avoisinent les villes. Nous savons aussi que les lois de la géomancie déterminent ces emplacements des villes qui doivent être toujours entourées de montagnes.

À présent que nous connaissons la maison du Coréen et les meubles qui l’entourent, pénétrons plus avant dans la vie privée de notre indigène, et regardons-le manger. Nous aurons vite acquis la certitude que nous sommes en présence d’un gros mangeur. La quantité ne l’arrête pas. À eux s’applique parfaitement le dicton : « L’appétit vient en mangeant. » Leurs médecins ont fort à faire à préparer des emplâtres contre les indigestions. Même dans la haute société, on fait honneur au maître de la maison en mangeant et en buvant le plus possible : l’ivresse n’est pas du tout mal considérée au « Pays de la Fraîcheur matinale ». On rencontre journellement des ivrognes, la face congestionnée, zigzaguant dans les rues, et chantant à tue-tête tout en cherchant à résoudre le difficile problème de regagner leurs pénates. Si parfois le pied leur manque, ils tombent n’importe où et sur n’importe quoi, et, dans l’impossibilité de se relever, ils continuent de chanter jusqu’à ce que le sommeil vienne clore leurs paupières.

Si la cuisine des restaurants ou de la classe pauvre est répugnante pour l’Européen, surtout à cause de la façon malpropre dont elle est faite, par contre dans la classe aisée ou riche les repas artistement servis peuvent être mangés sans inquiétude, car les mets ont été préparés avec soin. Ceux-ci sont servis avec force condiments et sauces. Pour un palais de Français, cela manque de beurre, évidemment, et surtout de pain, remplacé ici par le riz.

Le riz est la base de la nourriture, et celui que produit la Corée est d’excellente qualité, fort apprécié des Chinois et des Japonais. Ceux-ci, qui sont en général très dédaigneux des produits étrangers à leur sol, n’hésitent pas, chaque année, à importer au Japon tout le riz coréen qu’ils peuvent acheter au moment et même avant la récolte. Non seulement ils exportent le riz coréen pour importer en Corée le riz japonais très inférieur, mais ils le payent trop souvent en fausse monnaie de nickel, tandis que si les pauvres Coréens veulent du riz japonais, quand ils s’aperçoivent que tout le leur est parti au Japon, ils le payent en bons dollars. Il faut bien le dire ici, les Japonais sont des contrefacteurs et des faux monnayeurs hors de pair.

La culture du riz est la principale occupation du paysan coréen. Dans les contrées où il n’y a pas de rizières, on mange le millet et le sorgho. Dans les montagnes on cultive maintenant la pomme de terre. En été, les paysans mangent aussi de l’orge qu’ils font bouillir avec du vin trouble. (Le vin est — rappelons-le — de l’alcool de riz.) Ils font aussi du vermicelle avec de la farine de blé et des œufs. Mais c’est là un aliment de luxe.

En outre du sorgho, de l’avoine, du blé noir, ils cultivent et mangent beaucoup de haricots et de lentilles. Leurs principales cultures de légumes sont les choux et les navets auxquels il faut ajouter les oignons, les ails, les concombres, les courges, la salade de chicorée et — en été — les melons dont ils font une consommation effrayante. Comme fruits, ils ont le « kaki » (diospiros), différentes espèces de pommes, des poires, des abricots, des pêches, des cerises ; celles-ci, sans queue, adhèrent aux branches de l’arbre.

Dans les familles aisées on mange tous les jours soit de la viande de bœuf, soit du gibier, des poulets, soit du poisson frais ou salé. Dans le peuple, on mange du chien en été seulement.

Les piments sont très employés dans l’assaisonnement de la cuisine. On les fait sécher dans les jardins, sur les toits des maisons où ils font — en septembre et en octobre — des guirlandes rouges d’un pittoresque effet. Mais un des événements de la vie d’un bon Coréen est la préparation, en novembre et décembre, du kim-tchi, le mets national. Il se prépare avec des choux, des navets, découpés finement, salés et mis dans de grands vases en compagnie de piment, d’oignons, d’ail, de gingembre et même de poires. On laisse mariner cette mixture tout l’hiver ; mais on a soin d’ajouter dans le courant de la saison de la saumure de deux sortes de poissons. Cette provision doit durer jusqu’à la fin du printemps. En été on prépare le kim-tchi au fur et à mesure qu’il est nécessaire. On le mange frais. C’est — en somme — un condiment un peu analogue à nos conserves au vinaigre, mais il atteint une force telle que nos plus grands amateurs d’épices reculeraient s’il leur fallait absorber la vingtième partie de ce qu’un Coréen avale sans sourciller.

La viande de bœuf se mange toujours découpée en petits morceaux que — bien souvent — le cuisinier enveloppe d’une omelette. On sert aussi sous cette forme le poisson, les tripes. On fait également des soupes à la viande de bœuf, de chien, de cochon, de mouton. Mais ce dernier est excessivement rare (il vient de Chine) et ne peut figurer que sur la table des riches. On mange bouillis le faisan, le poulet, le canard.

On rôtit la viande sur une plaque de fer chauffée en l’enduisant de kam-tchan (sauce épicée) pour la saler ou de gingembre. En général le Coréen trempe ses morceaux de viande dans une de ces sauces fortes dont il est friand, kam-tchan, kim-tchi, etc. Elles ont une odeur abominable pour un Européen.

J’ai dit précédemment que les Coréens étaient friands de la viande de chien. Cette chair est — en effet — réputée excellente, et la plupart des chiens sont élevés dans le but d’être mangés. Il a été dit — pour en démontrer l’opportunité — qu’après trois ans ils deviennent trop intelligents, et peuvent voir les esprits entrer dans la maison. Pour tuer ces pauvres animaux, on leur passe un nœud coulant au cou, et on les fait tourner à tour de bras jusqu’à ce qu’ils perdent la notion des choses ; après quoi on les saigne.

Les chèvres sont noyées avant d’être dépecées. En ce qui concerne le bœuf, voici comment le boucher opère. Il coupe la gorge de l’animal, et bouche immédiatement la plaie avec un coin de bois. Puis il le frappe sur la croupe jusqu’à ce que la mort s’ensuive. De cette façon, très peu de sang se perd ; mais c’est une agonie terrible que celle de ces pauvres bêtes cruellement assassinées.

Comme le gibier est des plus abondants en Corée et que c’est par hécatombes que l’on abat les faisans, les canards, les oies sauvages, ils sont très bon marché et l’on en fait une grande consommation. On les rôtit sans les vider. Tout se mange, même les os. L’intérieur est un mets de prédilection.

On peut se rendre compte facilement — sur le bord des rivières — que la cuisson du poisson n’est pas du tout nécessaire pour les pêcheurs notamment. On les voit prendre délicatement le poisson qu’ils viennent de pêcher à l’hameçon, le tremper dans une petite soucoupe de sauce qu’ils emportent avec eux toujours, et sans autre préparation manger le poisson tout vivant, y compris les arêtes. Ils ont aussi une prédilection pour les crevettes, les algues marines.

Si j’ajoute quelques gâteaux faits avec de la farine de blé ou de riz, et assaisonnés de sucre ou de miel, une sorte de sucre d’orge, j’aurai à peu près donné une idée de ce que mange le peuple coréen. Le tout est cuisiné sur des fourneaux très primitifs, alimentés au bois. Jadis on gardait continuellement un feu de braise dans la maison. Cette coutume existe chez d’autres peuples de l’Asie qui attachent à l’entretien de ce feu perpétuel une idée superstitieuse. Quand il s’éteint, le malheur plane sur la famille. Depuis l’introduction en Corée des allumettes japonaises, cette coutume tend à disparaître ; néanmoins la plupart des domestiques trouvent encore bon de conserver de la braise dans un récipient en cuivre, et c’est là qu’ils viennent enflammer leurs allumettes.

Un repas ordinaire se compose ainsi : un bol de riz, un bol de soupe, une tasse de kim-tchi, une tasse de kam-tchan, et deux ou trois autres sauces à noms rébarbatifs. L’eau de riz sert de boisson, et le matériel comporte une cuillère en laiton, assez plate, pour le riz et la soupe, et une paire de baguettes.

Pour un repas plus corsé on ajoute à cela des bols de viande, de poisson cru ou séché, ou frit.

Le nombre des repas est variable suivant la fortune. Les familles pauvres mangent deux fois par jour, matin et soir. Les paysans ou ceux qui font un travail pénible mangent souvent cinq fois par jour.

Le repas du roi comprend plus particulièrement deux bols de riz : l’un contenant simplement du riz, l’autre du riz avec des pois. Il comprend — en outre — les meilleurs mets bien entendu.

À part le riz, les plats — s’ils sont nombreux — sont peu volumineux. Ils sont servis tous à la fois sur de petites tables de trente centimètres de hauteur, placées devant chaque convive. Les Coréens mangent accroupis, en silence, avec infiniment de propreté, leur attention tout entière absorbée par la manœuvre délicate qu’ils sont obligés de faire au-dessus de toutes ces petites tasses, peu stables, qui sont placées devant eux.

Mais on aurait une mauvaise opinion de leur appétit, extraordinaire quand la table est abondamment servie, en les jugeant seulement sur ce qu’on peut voir au restaurant ou à l’auberge où leur bourse le limite. Leur voracité est extrême. Ils ne mangent pas pour satisfaire leur faim, mais pour se remplir. Et c’est dès l’enfance que cette bonne habitude leur est inculquée.

Quand la mère alimente au riz son enfant, et que celui-ci ne peut plus en prendre un grain, elle le couche sur ses genoux, et continue à le bourrer, tandis qu’avec la cuillère elle frappe sur son ventre et son estomac pour tasser et accumuler le plus possible de nourriture. Aussi, on rencontre des enfants — et en été c’est facile à reconnaître, car ils jouent tout nus dans les rues — dont le ventre ballonne d’une façon extraordinaire. Ils ont l’air de petits monstres, et leurs jambes plient sous leur poids !

Quand un adulte est bien repu, il fait entendre de bruyantes éructations et autres bruits intempestifs, et se caresse l’abdomen avec une satisfaction marquée. Son air béat montre qu’il a fait tout son possible pour honorer l’ami qui l’a si bien traité.

Les boissons indigènes sont l’eau de riz et le soul. Ce dernier a une saveur détestable : un mélange de fumée, d’alcool, d’huile de lampe tout à la fois. Mais cela est affaire de goût, car le Coréen fait, en buvant pour la première fois du vin ou de l’alcool étrangers, la même grimace que l’Européen qui boit du soul pour la première… et la dernière fois. Ils boivent aussi de l’eau de miel et des orangeades au gingembre. Mais ce sont là des boissons de luxe, préparées par les femmes, et c’est pourquoi on voit devant chaque maison — à l’époque des oranges — les peaux de celles-ci soigneusement conservées et mises à sécher.

Il est presque inutile de dire que depuis que les produits européens viennent en Corée, où la colonie étrangère est de plus en plus nombreuse, nos vins et liqueurs y ont trouvé beaucoup d’amateurs dans la classe riche. Le champagne y est fort apprécié. Mais le peuple et la petite bourgeoisie n’ont rien changé à leurs habitudes, et leur alimentation est telle que je viens de la décrire.

  1. Père Dallet, Introduction à l’histoire de l’Église de Corée.