Bourdaret - En Corée, 1904/Texte entier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Librairie Plon.

AVANT-PROPOS



Un petit pays presque ignoré de l’Europe il y a peu d’années encore ; une péninsule sans importance dans l’histoire de l’Asie : telle nous apparaît la Corée, sortie soudain de l’ombre où elle végétait, non pas qu’elle manquât de vitalité, mais parce que ses gros voisins lui faisaient peur, et qu’elle cherchait à se faire oublier. Simple appendice du versant chinois d’une part, proche du Japon d’autre part, elle ne pouvait manquer d’être convoitée par ces deux empires. Vassale de la Chine pendant des siècles, elle resta pourtant un pays autonome. Mais l’arrivée de la Russie dans son voisinage la mit dans l’obligation de traiter avec ses redoutables voisins et les puissances européennes. Elle commença en 1876 par le Japon, et continua avec les États-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie, la Russie et la France. Elle était, dès lors, ouverte aux étrangers. Mais ce n’est que lorsque son indépendance fut proclamée — après la guerre sino-japonaise (1894-1895) — que la sécurité de l’avenir lui donna une vigueur nouvelle. Grâce à l’essor rapide que prirent les affaires, une notable transformation s’est déjà accomplie dans ce pays qui a voulu figurer à l’Exposition de 1900, en faisant élever au Champ-de-Mars un pavillon dont on a pu remarquer l’élégance. Un grand pas a donc été fait. Mais il y en a encore un immense à parcourir. C’est le domaine moral, psychologique, de la nation tout entière qui est à bouleverser. Ce n’est pas tout de tracer des chemins de fer, d’établir des tramways électriques, de copier nos institutions civiles et militaires, si le peuple reste à la merci des « chamanes », sorciers, astrologues et géomanciens, qui, depuis les temps les plus reculés, sont vraiment les maîtres dans le royaume. C’est cet état rudimentaire de la nation (quoique officiellement confucianiste, elle n’en reste pas moins surtout attachée aux cultes animistes de ses ancêtres) qui, de longtemps encore, entravera les négociations, et empêchera le développement normal de la Corée.


CHAPITRE PREMIER


Aperçu sur la Corée. — Voies de communication. — Les Messageries et le Transsibérien. — Nagasaki. — Traversée jusqu’à Foussane. — Un peu de géographie. — Tchémoulpo, le port, la ville. — Arrivée nocturne à Seoul.


La Corée est certainement un des pays d’Extrême-Orient les moins connus, pour la bonne raison qu’elle a été peu visitée. Longtemps on la considéra comme une terre mystérieuse d’un difficile accès et peu sûre pour les visiteurs européens. Cette petite presqu’île isolée déjà par sa position lointaine dans les mers de Chine a augmenté encore son isolement en observant un parti pris volontaire de se faire oublier du reste de l’univers. Elle a été bien déjouée dans ses calculs, puisque aujourd’hui l’univers a les yeux sur elle, et que la politique de l’Extrême-Orient gravite autour du royaume « ermite », comme on l’a appelé. Ses habitants lui ont, en outre, donné le nom gracieux de « Pays de la Fraîcheur matinale ».

Pour aller de France en Corée, il y a aujourd’hui deux routes :

1o Celle par l’océan Indien et le Japon où le point terminus des Messageries maritimes est Nagasaki ; de là, on va à Tchémoulpo par un des services japonais qui desservent les différents points du pays, les ports de Foussane (Fusan), Tchémoulpo, Gensane, ainsi que Tchéfou, Takou, Port-Arthur et Dalny.

2o La voie la plus rapide, la plus économique comme argent et surtout comme temps qu’offrent actuellement le Transsibérien et le Transmandchourien dont le terminus est à Dalny avec embranchements sur Port-Arthur et sur Pékin. Ces deux ports de Dalny et Port-Arthur concédés à bail pour vingt-cinq ans au gouvernement russe.

Dans les pages qui vont suivre, je me propose de présenter au lecteur un aperçu de la Corée telle qu’elle est en ce moment, c’est-à-dire influencée à la fois par le conservatisme vieillot et absolu de son ancienne suzeraine la Chine, qui fut son éducatrice en toutes choses, et le mouvement en avant, rapide et profond, qui — depuis cinquante ans — a modifié jusque dans sa base le Japon des daïmios, au point de le rendre méconnaissable. Un séjour de quatre années en Corée m’a permis d’y faire une étude approfondie des choses et des gens. Mes notes personnelles me serviront de guide dans ces pages, et je me reporterai à l’un de mes récents voyages au Japon, d’où je regagnais mon poste en Corée, pour amener le lecteur au « Pays de la Fraîcheur matinale ».

Le 31 mars 1903, je m’embarquais à Nagasaki sur le Genkai Maru, paquebot japonais de la Nippon Yusen Kaïsha, qui fait un service régulier entre les ports coréens de Foussane et de Tchémoulpo, et s’en va ensuite vers le golfe du Petchili.

Je dois dire qu’à ma connaissance aucun bateau de commerce français n’a mis sa quille dans les eaux coréennes[1]. Seuls les bateaux de guerre y viennent quelquefois montrer notre pavillon.

Le service postal et celui des voyageurs est fait par les paquebots japonais de la Nippon Yusen Kaïsha, desservant régulièrement chaque quinzaine la ligne de Kobé, Nagasaki, Foussane, Mokpo, Tchémoulpo, Tchéfou, Takou (aller et retour), ainsi que par ceux de la même Compagnie partant de Kobé toutes les trois semaines pour Foussane, Oueunsane (Gensane) et Vladivostok (aller et retour). Pour le nord de la mer Jaune, les services sont modifiés en hiver à cause des glaces.

De même les paquebots de l’Osaka shosen Kaïsha partent plusieurs fois par semaine d’Osaka et de Kobé, et touchent à Foussane, Massampo, Mokpo, Kounsane, Tchémoulpo et Tchénampo.

Le service de Tchénampo est interrompu de décembre à mars à cause des glaces.

Les paquebots russes de la Compagnie des chemins de fer de l’Est chinois, Chinese Eastern Railway Company partent deux fois par mois de Vladivostok et desservent, tant à l’aller qu’au retour, les ports de Gensane (Guènsane), Foussane, Nagasaki, Shanghai, Tchémoulpo, Dalny, Port-Arthur, Tchéfou et Shanghai, et établissent en outre des communications directes entre Nagasaki et Dalny pour la correspondance avec les express, « trains de : luxe » transsibériens.

La Compagnie Hambourg America Linie a également traité avec une société de Hongkong pour un service régulier entre ce port et les différents ports chinois de la mer Jaune, Shanghai, Tchéfou, Dalny et Port-Arthur, Tchémoulpo, le Japon et Vladivostok.

De Vladivostok partent encore des bateaux de la flotte volontaire russe pour Odessa, par Nagasaki, Port-Arthur, Shanghai, Singapour et Odessa. Enfin la Compagnie japonaise Oiyé, dans son service des mers du Japon, dessert encore Foussane et Gensane.

La Corée, depuis peu de temps, profite de ces différents services, et il arrive que le port de Tchémoulpo — fait inconnu il y a quatre ans — reçoit parfois dans la même journée cinq ou six vapeurs de commerce, presque tous portant pavillon japonais. La poste, de ce fait, y arrive d’une façon à peu près régulière.

Je mentionnerai encore différents services réguliers de cabotage coréens ou japonais desservant à intervalles périodiques les ports de la presqu’île. À cette longue dissertation sur les moyens de transport j’ajouterai, pour les commerçants français qui l’ignorent, que les vapeurs de la Nippon Yusen Kaïsha touchent Marseille, Londres et Anvers.



Au départ de Nagasaki, je profite des dernières lueurs du soleil couchant pour admirer, à l’allure modeste du bateau, le défilé magnifique des côtes japonaises, des îlots recouverts de la verdure sombre des pins aux branches contorsionnées ; les coquets villages qui s’étagent au bord de la mer étincelante, et s’enveloppent déjà d’ombre et de fumée, car c’est l’heure où les ménagères, trottinant sur leurs ghettas sonores, se hâtent à la préparation du riz familial. Des bateaux de pêche s’empressent vers les criques, doucement balancés et penchés sous le poids de leur haute voilure blanche ou rougeâtre, de toile ou de nattes. Ils portent dans leurs flancs des milliers de poissons qui constituent, avec le riz, la base de l’alimentation japonaise.

Les rizières resplendissent comme des glaces partout où le rocher ne se rencontre pas. Elles montent, montent sans cesse sur les flancs des coteaux, après avoir absorbé la plaine, utilisant la moindre plateforme, le moindre filet d’eau, et montrant combien l’espace est rare au Japon, quels prodiges doivent faire les cultivateurs pour obtenir deux récoltes différentes, sans lesquelles l’immense population nippone ne pourrait pas vivre. Et, malgré ce dur labeur, le Japonais est toujours gai, jamais las.

Maintenant l’ombre s’étend partout ; les bonzeries, les temples — ils sont légion — se perdent dans la verdure des arbres centenaires des vieux parcs vénérés, remplis d’idoles dorées aux visages souriants, et le Japon, dentelé, mignard, tel que ses artistes le représentent, avec le Fujiyama dans le fond, disparaît à l’horizon.

En cette saison la brise est fraîche, et après le coucher du soleil le pont est intenable. J’en profite pour m’installer dans ma cabine, suffisamment confortable pour un si petit voyage, et je me félicite d’avoir pris le Genkai Maru, l’un des meilleurs bateaux de la Compagnie qui en quinze heures environ m’amènera à Foussane, distant de Nagasaki d’environ trois cents kilomètres.

Notre capitaine ne quitte guère sa passerelle parce qu’en ces parages la navigation est difficile et trop souvent, hélas, des accidents terribles, sur les côtes de Corée, jettent le deuil un peu partout. L’an dernier, en juin 1902, le Kuma Gawa, paquebot de l’Osaka shosen Kaïsha, se perdit corps et biens sur un rocher, à travers les îles de l’archipel coréen, et bien peu de voyageurs ou de matelots purent se sauver…

Nous passerons au point du jour en face des îles Tsou-Shima qu’un câble relie à Foussane et à Nagasaki, Foussane est à peu près par 126° 31’ de longitude est de Paris, et 35° 8’ de latitude nord.



Toute la matinée un brouillard épais a retardé la marche du bateau, et la sirène a fait entendre souvent sa note grave, bien vite étouffée dans cette ouate opaque. Mais peu à peu on sent les efforts du soleil, le jour grandit, l’horizon s’élargit ; le brouillard humide, glacé, se dissipe, et là-bas dans le fond, très loin encore, des montagnes basses se distinguent confusément, des flots apparaissent encore, plus près du bateau. La côte se dessine et le voyageur aperçoit le sol de la nation « ermite », ouverte à présent, par la force de la diplomatie, au commerce européen.

Vers midi, on est en vue du port, et le bateau, ralentissant sa marche, se prépare à jeter l’ancre, à une petite distance de la terre. À droite et à gauche, des îlots arides ; dans le fond, une ceinture de collines granitiques, couvertes autrefois d’une forêt de pins, n’offrent plus que des flancs dénudés dans lesquels les eaux ont creusé des ravines profondes.

Du port on aperçoit des quantités de jonques montées par des hommes habillés de blanc, et menées à la godille. Elles s’avancent vers nous, poussées rapidement en cadence. Les chants des bateliers s’égrènent sur l’eau et montent jusqu’à notre pont, comme pour souhaiter la bienvenue au voyageur ventru qui apporte dans ses flancs, avec des vivres, des caisses dont le déchargement va durer plusieurs heures, et procurer un gain à tout ce petit peuple affairé qui s’entasse maintenant sur le quai en rumeur.

Nous stoppons. Devant nous, sur la côte, un bois de pins a résisté à la hache du bûcheron. C’est l’emplacement d’un tombeau ; un autel se montre à travers les branches des arbres.

Le voyageur s’étonne de cette absence de végétation, dans un pays autrefois couvert d’épaisses forêts. C’est qu’ici les habitants ont pris soin de leurs bois, ils les ont transformés… en fumée. Autour des agglomérations importantes, il n’y a plus d’arbres, pas un seul n’est conservé. Chacun prend et coupe où il veut, et ce n’est que tout dernièrement que le gouvernement, ému enfin de la dévastation des forêts, a ordonné aux gouverneurs de replanter de jeunes arbres, et de veiller à ce qu’on ne coupe que les plus gros.

Près des villes, les seuls bouquets de pins sont ceux qui poussent sur les collines renfermant un tombeau d’une grande famille, où il est interdit de couper un seul arbre, voire même d’en ramasser le bois mort, autrement qu’avec l’autorisation des gardiens. On voit encore quelques arbres isolés, arbres sacrés, fétiches vénérés où chacun vient formuler un vœu et accrocher un chiffon.


On n’aperçoit de Foussane que le quartier européen installé au fond du port. C’est là que se trouvent les bâtiments de la douane coréenne et du commissaire des douanes, les banques, les commerçants japonais qui — à eux seuls — ont accaparé toutes les affaires. La ville coréenne est sur la droite, cachée par un contrefort, de sorte que du bateau on ne voit qu’un pclit groupe de constructions, de style européen ou japonais et quelques hangars.

Ce n’est plus l’aspect riant de la côte japonaise, et cependant le soleil a chassé depuis longtemps les brumes ; la mer étincelle, et les montagnes se détachent blanches, bien découpées, dans le ciel d’un bleu pâle incomparable.

Ce qui attire dès le premier instant le regard du voyageur nouveau venu en Corée, c’est l’aspect du port lui-même, peu encombré par quelques petits bateaux de pêche ou à vapeur qui font le service de la côte, mais littéralement couvert, à chaque arrivée de malle, d’une infinité de curieux et de travailleurs — débardeurs ou coolies — attirés là par l’appât d’un gain.

De loin, on se demande si ce sont des oiseaux qui se sont abattus sur la côte, si ce sont des rangs serrés de pélicans au blanc plumage ? De près, cette masse s’agite, crie, rit ou fume : ce sont des Coréens, tout de blanc vêtus, la pipe à la main, coiffés de noir et chaussés de paille, pour qui l’arrivée d’un paquebot est un spectacle toujours nouveau, toujours attrayant ! Du pont je ne voyais que des robes blanches immaculées ; mais du sampan, qui me conduit à terre, je constate que si le blanc est la couleur nationale du vêtement coréen, il lui est permis de passer par toutes les teintes consécutives, de la légère grisaille au plus beau noir ciré, à en juger par les guenilles puantes et crasseuses de mon batelier. Celui-ci est pieds et tête nus. Son petit chignon, attaché solidement en boule sur le sommet de la tête. lui donne l’air drôle, ni homme ni femme.

Sur le quai, je suis — ainsi que les autres voyageurs européens — la curiosité des badauds, ne pouvant être la proie des coolies porteurs de valises, puisque je ne débarque que pour quelques heures seulement.

Voici de nobles fonctionnaires, à l’air vénérable, à la barbiche blanche. Ils déambulent gracieusement, avec leur robe empesée, serrée sous les bras par un cordon de soie de couleur claire, et qui bouffe et s’arrondit dans le balancement de leur marche lente. Leurs pieds sont chaussés de souliers de cuir blanc ; leur chignon, retenu dans un serre-tête en crin, est recouvert par un chapeau, le plus extraordinaire qui se puisse voir. Il s’emboîte exactement sur le serre-tête et est retenu sous le menton, par un ruban de soie noire, ou une file de tubes de bambou séparés par de petites boules d’ambre. Ce chapeau est en crin et en bambou noirci, et cette œuvre de patience ne se fabrique pas partout, mais justement près de Foussane, et dans l’île de Quelpaert. C’est de là que s’exportent, non montées, ces étranges coiffures, transparentes, glacées et noircies qui valent jusqu’à 50 francs. Ce chapeau comprend un tronc de cône en bambou et en crin animal, auquel s’ajuste, en dessous, un bord annulaire plat, également transparent, fait de brins de bambou artistement entrelacés, tissés, maintenus par des fils et deux cercles de bambou, puis teints en noir à l’encre de Chine.

Les gens de la classe pauvre se vêtent à grand’peine, et ne changent de costume que très rarement, sinon quand le costume lui-même menace de les quitter.

Je serre, sur le port, la main du nouveau Père français des Missions étrangères qui vient voir aussi si le paquebot n’amène pas quelques compatriotes — quelques nouveaux Pères pour la Mission de Corée, — ces rencontres sont si rares à Foussane ! Nous causons. Il vient remplacer le P. Rault, mort du choléra en décembre 1902, victime de son dévouement.

L’Histoire de l’Église de Corée, du P. Dallet, relate les persécutions subies par nos missionnaires établis dans ce pays depuis 1784. En 1831, la Corée fut érigée en vicariat apostolique à la tête duquel est à présent Mgr Mutel.

Le petit temple bouddhique situé sur la colline boisée qui domine le port, et autour de laquelle s’étalent, d’un côté, la ville japonaise et étrangère, de l’autre la ville coréenne, fut construit au moment de l’occupation japonaise en 1592.

Le quartier Japonais de Foussane comptait, en 1902, sept mille sept cents habitants. Il est bien construit et on peut dire d’ailleurs que c’est un port japonais, car tout le commerce, tous les échanges, se font par les Nippons, quoique la ville indigène compte au moins trente-quatre mille habitants. Je ne décrirai pas ici le quartier coréen. Nous retrouverons son sosie à Tchémoulpo ou à Seoul, où j’aurai le loisir de faire faire connaissance au lecteur, avec les rues indigènes et les toits de chaume des maisons enfumées.

À première vue le Coréen paraît assez grand, bien proportionné, d’un type mongol moins accentué que celui du Chinois dont il diffère par ses pommettes beaucoup moins proéminentes et un teint plus clair. On est frappé aussi par l’expression douce et bonne de sa physionomie où brillent souvent des yeux fort intelligents. En somme, le Coréen a l’air bon enfant, sympathique ; mais il est très badaud, très flâneur. En hiver, dans leurs manteaux ou leurs vestons blancs ouatés, ils sont chaudement vêtus, et ne donnent pas cette impression d’êtres transis, de manchots, que l’on éprouve en présence des Japonais lorsqu’ils trottinent sur leurs ghettas sonores, les jambes nues et les mains rentrées dans les manches des kimouos, tendues horizontalement.

CORÉEN

Le choix de la couleur blanche est certes très peu heureux pour le vêtement national ; mais, à part les pauvres gens, les coolies, dont les vêtements ne voient jamais la lessive, la classe qui peut se permettre ce luxe est encore assez nombreuse pour donner aux yeux le plaisir de blancheurs immaculées.

Si les pauvres coolies sont sales avec leur unique vêtement qu’ils portent jusqu’à usure complète, ils sont aussi bien mal chaussés, car leurs souliers de paille ne sont pas appropriés pour des gens qui marchent beaucoup dans la boue et la neige. À cela, on répondra que ces chaussures ne coûtent que quelques centimes et puis… c’est la mode, et sous tous les cieux on ne va pas à l’encontre de la mode. La pièce la plus chère du vêtement est le chapeau de crin. Mais il y a des différences énormes entre les prix de ces couvre-chefs qui varient de trois à trente dollars.

Les garçons, avec leur tresse dans le dos, ressemblent plutôt à des petites filles. Cette tresse enfantine est portée par des hommes de trente ans et plus. Le chignon n’est permis qu’aux hommes mariés, ainsi que le chapeau de crin transparent. Cette coutume s’observe plus dans la province, où tout le monde se connaît, qu’à Seoul, où quelques célibataires fonctionnaires portent le chignon et le chapeau. Elle est appelée, d’ailleurs, à disparaître bientôt parce qu’un récent édit de l’empereur vient d’obliger tous les Coréens militaires et les fonctionnaires portant uniforme à se raser les cheveux. Déjà les civils ont suivi cet exemple, de sorte que dans un avenir prochain le chignon aura vécu.

Il est certain que, si tous les peuples d’Extrême-Orient portent des vêtements amples, ils offrent entre eux des différences tranchées. Rien ne se ressemble moins que le vêtement blanc du Coréen, le vêtement bleu du Chinois, le vêtement noir de l’Annamite et le kimono bariolé des Japonais.


À Foussane, le bateau s’arrêtant plusieurs heures, il faut se mettre en quête d’un restaurant si l’on ne veut pas retourner à bord. Il n’y a pas de restaurant coréen à l’usage des Européens, et mieux vaut ne pas avoir à faire connaissance avec la cuisine indigène. C’est encore à l’hôtel japonais qu’il faut aller. Pendant le repas, de gracieuses mousmés viendront, si on en marque le désir, jouer du «  chamissen », dernière réminiscence du pays du mikado.

Dans cet hôtel, on trouve un repas suffisamment substantiel : du poisson, des œufs, un bifteck et du vin cacheté dont la marque n’est sûrement pas authentique. On est servi dans des assiettes grandes comme la main, et les serviettes sont plus petites que des mouchoirs de poche. Mais cela est familier au Japon. La ville ne renferme rien d’intéressant en dehors de quelques bâtisses à l’européenne : la banque Dai Ichi Ginko, les bureaux des compagnies de navigation, la douane, etc.

Depuis un an les Japonais ont commencé les travaux du chemin de fer de Foussane-Takou-Seoul dont ils ont la concession, ainsi que celle d’une bande de terrain de dix lis (environ cinq kilomètres) tout le long de la ligne, et dont ils font un territoire tout à fait japonais avec poste, télégraphe, gendarmerie, etc. La ligne aura environ quatre cent soixante kilomètres à travers les régions les plus riches en rizières de la Corée, le Tcheulla-To du Nord et du Sud. Si l’on admire l’habileté des Japonais en ces matières, ne faut-il pas aussi admirer la simplicité des Coréens qui ne savent pas se défendre chez eux ! Et l’on s’étonnera après cela que le Japon ait des prétentions sur la Corée !

Le Genkai Maru quitte le port de Foussane à cinq heures du soir. La navigation entre les flots de l’archipel de Corée et ceux de la côte ouest est très intéressante, mais elle est dangereuse, surtout en temps de brouillard : aussi le commandant ne perd-il pas de vue sa carte et sa boussole.

Dans la nuit, le bateau passe devant le port de Massampo où se trouve une population de vingt-cinq mille habitants sur lesquels on compte environ trois cents Japonais. La rade est magnifique et bien abritée. Les Russes y ont un dépôt de charbon. Dans tous ces îlots vit une population de pêcheurs et de chercheurs de perles très indépendante, ne payant pas d’impôts. C’est le refuge assuré de tous ceux que la potence guette dans l’intérieur de la Corée.

Attablé dans le salon, je pense aux absents, aux amis et collègues qui à l’heure actuelle vivent — comme moi — sur quelque coin perdu de notre planète, et que je retrouverai peut-être un jour à l’antipode du lieu où je les suppose être, perçant quelque sombre tunnel ou préparant, à coups de tachéomètre le tracé d’un futur trans-quelque part.



Ce matin, navigation difficile, brouillard et îlots dangereux. Nous croisons quelques pêcheurs. La cloche sonne le déjeuner, et chacun s’installe plein d’appétit en face d’un menu artistiquement dessiné.

Et, pendant que les îlots défilent à travers le hublot, je me rappelle les repas d’antan sous la tente, sans menu colorié, ceux-là, et le français de mon cuisinier annamite, auquel, moi-même, je devais parler un langage baroque :

— Qu’est-ce qui en à faire manger, ce matin, cuisinier ?

— Mousieur, premier y en a potasse (potage) : second, y en a eup-la-plat (œuf-au-plat) ; troisième, y en a foulet tomasses (poulet aux tomates !) ; quatrième, y en a…, etc., etc.

À Seoul, on trouve maintenant des boys et cuisiniers chinois ou coréens, les premiers plus coûteux, mais remplissant avec dignité leur fonction — à la condition de ne rien leur demander en dehors du service pour lequel ils sont engagés ; — les seconds, moins ponctuels, ivres quelquefois, négligés trop souvent.

Un personnel d’individus des deux races fait toujours mauvais ménage, et la cuisine devient alors une salle de réunion tumultueuse, au lieu d’un simple club où MM. les boys reçoivent — chacun a son jour — les domestiques d’autres maisons amies.

Mais voici un paquebot russe de la Compagnie des chemins de fer de l’Est chinois qui salue au passage et disparaît vite derrière nous dans le brouillard. Ce navire a dû quitter Tchémoulpo ce matin, venant de Port-Arthur, et il se rend au Japon. Voici, encore plus loin, près d’un îlot boisé, toute une flottille de bateaux de pêche avec leurs jolies voiles qui se balancent, pendant que les équipages lancent les filets dans les eaux très poissonneuses. Ces incidents de route, les îlots que l’on contourne avec une sage lenteur, font que la navigation est loin d’être monotone sur les côtes de Corée. Avec la longue-vue, on peut apercevoir encore des barques un peu partout ; de petits villages, minuscules à cette distance, perdus derrière les rizières, dans un bosquet, peu vêtu en cette saison. On distingue des théories blanches de Coréens se rendant au marché de la localité voisine, marché hebdomadaire où ils vont s’approvisionner de coton, de tabac, d’allumettes ; ou bien vendre du bois de chauffage que portent de paisibles mais robustes bœufs disparaissant sous leur charge volumineuse.

Pendant que le bateau file lentement ses nœuds, n’est-ce pas le moment de donner quelques détails géographiques sur le pays que je vais bientôt fouler de nouveau ?

Approximativement, la Corée ou « Tchosen » est située entre les 34e et 48e degrés de latitude nord, et entre les 122e et 128{e}} degrés de longitude est. C’est une longue presqu’île baignée à l’est par la mer du Japon, au sud-est par le détroit de Corée, et à l’ouest par la mer Jaune. Au nord et à l’ouest, c’est le Tou-men-kang et le Ame-nok-kang ou Ya-lou-kang qui séparent la péninsule de l’empire russe et de l’empire chinois. La frontière avec la Russie n’est pas déterminée complètement sur les monts Tchan-yane-line. Ces deux fleuves qui servent de limites prennent leur source au Paik-tou-sane (montagne à la tête blanche). Une grande chaîne part de là et se répand vers le sud, suivant d’assez près la côte est, puis bifurque vers la pointe sud-ouest. Sur le versant ouest de nombreux contreforts et collines s’étendent très loin de la chaîne principale, en formant autant de petites vallées très fertiles. Sur le versant est il y a moins de contreforts ; la pente est plus rapide, aussi n’y a-t-il pas de fleuves se jetant dans la mer du Japon. Les plaines y sont aussi très fertiles. En somme la Corée est un pays montagneux. Il faut escalader collines sur collines avant d’atteindre un endroit d’où l’on puisse embrasser un assez vaste horizon.

Le point le plus haut de ces montagnes est le Paik-tou-sane (2,450 mètres), mais il ne s’élève que de 540 mètres au-dessus de la plaine qu’il domine. Le nord de la Corée est encore couvert de grandes forêts où l’on trouve en abondance cerfs, tigres et faisans, léopards, chats sauvages, chevreuils et une grande variété d’oiseaux d’eau.

Les fleuves du nord, grâce à la persistance des forêts, ont un régime à peu près invariable ; tandis que les fleuves du sud, même le Hane-Kang (le fleuve de Seoul) ont des crues considérables et rapides pendant la saison des pluies. On retrouve un peu partout sur le continent les signes de l’activité volcanique. Le Paik-tou-sane est un ancien volcan. La « montagne à la tête blanche » est regardée comme sacrée par les Coréens et un grand nombre de légendes se racontent sur les mystères qui s’y sont passés. On désigne encore comme autre montagne de feu, en Corée, le Kouane-ak-sane, pic élevé au sud de Seoul ; c’est une erreur qui vient de ce qu’elle est désignée dans les livres coréens sous le nom de « montagne ayant la forme de flammes ». Cette forme de flammes est due à des à-pics rocheux sur le sommet et du côté de Seoul, mais cette montagne n’offre aucun caractère volcanique. En résumé, on constate la présence de laves et de basalte dans le nord et aussi dans le Ping-hane-to, et Tchai-Tchou (Quelpaert) dont l’origine volcanique n’est pas douteuse. Les terrains paléozoïques et mésozoïques se trouvent dans le Houan-haï-to ; les terrains tertiaires dans le Ping-hane-to, dans le Hane-kion-to ; mais les roches de l’assise cristalline dominantes sont le micaschiste et le gneiss avec des interpositions de porphyres et de roches granitiques. Le granit de l’île de Kang-hoa est superbe.

On trouve en Corée de l’or, de l’argent, du plomb, du cuivre, du fer, de l’étain, du manganèse, du mercure et de l’anthracite à Pieun-yang. Les lacs y sont peu nombreux et petits ; peu de rivières et de fleuves sont navigables à plus de quelques kilomètres de la côte. Cependant les grands fleuves Ya-lou-kang (fleuve de Eui-tjou), Taï-tong-kang (fleuve de Pieun-yang), le Im-tjine et le Nak-tong-kang (fleuve du sud) sont navigables à quelque distance. Le Hane-kang (fleuve de Seoul) serait navigable sur 250 kilomètres au moins avec de petites chaloupes, si on coupait quelques rapides, à partir de Ryong-sane et de Ma-po (porte de Seoul).

Il y a actuellement douze ports ouverts au commerce européen. Comme je l’ai dit précédemment, la rade de Massampo est admirable, et les Russes et les Japonais y ont un dépôt de charbon. Les Russes se proposent d’y construire un hôpital. Foussane et Oueunsane (Gensane) sont encore assez bons. Tchémoulpo, qui prend la première place à cause de la capitale, est cependant un très mauvais port. Les grands bateaux sont obligés de rester à l’extérieur, très loin, et les communications avec le port intérieur qui se font par un chenal très étroit, toujours déplacé par les alluvions, sont impossibles pendant la basse mer pour des bateaux calant 3 mètres. Sur la côte est, la marée est très faible, tandis que sur la côte ouest elle atteint 8m,50 et 9 mètres. La côte est est beaucoup moins découpée que la côte ouest ou la côte sud. Celles-ci sont souvent des rochers escarpés et des récifs qui rendent la navigation dangereuse, ainsi que les bancs de sable ou de vase qui se forment à l’embouchure de quelques fleuves. L’archipel du sud est très pittoresque, et l’on admire les vols audacieux des oiseaux de mer, seuls habitants de certains îlots escarpés. La navigation y est difficile à cause des élans furieux de la mer dans les étroits canaux qui les séparent, et parce qu’aux grandes marées quelques-uns d’entre eux sont recouverts par les eaux.

En résumé, la Corée offre des sites pittoresques. On trouve aux environs de Seoul même des bonzeries enfouies dans la verdure, perchées sur les flancs abrupts de quelque colline ou au fond d’une étroite vallée, toujours dans des cadres ravissants.

La presqu’île de Tchosen a un climat continental. La moyenne de la température annuelle varie suivant les localités, de 11°,5 à Seoul à 15°,2 à Foussane. L’été y est trop chaud (22°,4 à Oueunsane, 23°,7 à Foussane), et l’hiver trop froid (- 7° à Seoul, + 6°,9 à Foussane) pour une péninsule. Le printemps y est plus froid que l’automne. Le mois d’août est le plus chaud (maximum, 36° ; minimum, 23° à Seoul), et c’est en janvier que le thermomètre descend le plus bas : à - 28° ou - 25°. En moyenne, le climat de la Corée est plus rigoureux que celui des contrées européennes situées sous les mêmes latitudes. Le sud du pays a un climat moins continental que le nord. Il est plus doux sur la côte est que sur la côte ouest ; les baies y sont libres de glace, tandis que les fleuves gèlent sur la côte ouest. La côte orientale est sous l’influence des moussons chaudes et humides du sud-est, tandis que les vents glacés du nord-ouest y arrivent réchauffés par leurs passages à travers les montagnes. Mais le climat est sain, l’atmosphère pure et lumineuse. La saison la plus agréable est l’automne. Enfin, je terminerai ma présentation géographique en disant que la Corée affecte — aux yeux de ses superstitieux habitants — la forme d’un dragon.



Le 3 avril, au matin, le Genkai Maru, tournant à l’est, entre dans les îles de l’archipel du Prince-Impérial, et vers midi nous sommes devant Tchémoulpo. Après avoir vu défiler de nombreux flots tout embrumés, frôlé mille jonques coréennes en route vers le port, ou d’autres points de la côte, croisé quelques bateaux à vapeur qui s’en vont en pleine mer, j’ai constaté la construction de trois phares réclamés depuis longtemps par les marins à l’entrée difficile de Tchémoulpo. C’est le service des douanes qui est chargé de l’installation de ces précieux témoins, et on se propose d’en établir d’autres le long de la côte pour le plus grand profit de la navigation de cabotage.

Voici, dans le port extérieur, plusieurs navires de guerre : un stationnaire et des croiseurs japonais, ainsi qu’une canonnière russe. C’est que le grand Nippon jette maintenant des regards de convoitise vers le « Pays de la Fraîcheur matinale », et se prend à réfléchir que les rizières du sud sont excellentes, que le pays est sans défense, bien à proximité pour devenir une colonie d’émigration, qui permettrait de mettre à l’aise les îles centrale et méridionale de l’archipel japonais : celle du nord, Yéso, étant trop froide pour être peuplée. L’espace commence à manquer au Japon pour une population de quarante-quatre millions d’habitants qui s’accroît chaque jour.

Tchémoulpo apparaît à présent au fond d’un groupe d’îlots entre lesquels les dépôts d’alluvions ne laissent qu’un étroit chenal qui permet seulement l’entrée aux bateaux calant moins de quatre mètres cinquante, à marée haute.

Ordinairement, on jette l’ancre en dehors, près du premier phare établi sur la pointe de l’île Roze, dominée par le fort coréen, à trois ou quatre kilomètres du port intérieur. Nous stoppons, et pendant que la chaloupe de la douane amène la « Santé » je retrouve avec plaisir Tchémoulpo embelli, augmenté de constructions nouvelles.

La ville européenne, juste en face du port, s’étale au pied des collines sur les flancs desquelles les maisons grimpent déjà presque jusqu’au sommet. Tout en haut s’élèvent le « Club » et la villa d’un négociant allemand. Au-dessous, entourant le jardin municipal, les maisons japonaises, en bois, s’accoudent et montrent leurs galeries, leurs portes à glissières, leurs énormes lanternes bariolées.

En avant, dominant les bâtiments de la douane et la jetée, le consulat d’Angleterre, en briques rouges, est planté sur un rocher.

Sur le quai, à la jetée, cris et tumulte : le mouvement commercial de ce port est de plus en plus important. Plusieurs centaines de petites jonques sont accostées au quai, remplies de sacs de riz, ainsi que des bateaux à vapeur, de faible tonnage. Les bruits de treuils et de sirènes démontrent une grande activité.

Voici notre port envahi par les coolies, et je m’empresse de gagner, en sampan, la jetée en moellons, et le quai haut de dix mètres, à cause des marées formidables de huit à neuf mètres qui se font sentir ici.

Le port est sur le fleuve Hane, qui coule du nord au sud depuis l’île de Kang-hoa jusque devant Tchémoulpo. C’est une opération longue, à cause du courant du flux ou du reflux, dangereuse par gros vent, que d’accoster, en sampan, les paquebots lorsqu’ils sont dans la rade, et il faut presque une heure pour les atteindre : c’est ce qui rend ce port fort incommode.

Au pied de l’île Roze, sont des magasins appartenant aux Russes, et le sanatorium nouvellement installé pour les pesteux.

Mon sampan me fait passer à côté de deux bateaux de la Compagnie coréenne de navigation, dont le troisième est confisqué quelque part à Dalny ou à Niou-Tchouang pour un dommage de sept à huit mille yens qu’il a causé, dans une collision, à un bateau russe et cela depuis plus de six mois.

En quelques coups de godille je suis au quai, où mon domestique m’attend, et va s’occuper de mes bagages, ce qui me préservera de la nuée des coolies. Ceux-ci s’empressent au débarcadère, et s’arrachent les colis des voyageurs qui voient s’éparpiller en tous sens malles et valises, à leur grande fureur et au milieu de cris, d’un vacarme indescriptible, tandis qu’à côté, dans une jonque, d’autres coolies comptent en chantant les sacs qu’ils déchargent à dos d’homme.

À travers les caisses, les sacs, les charrettes, j’arrive enfin sur le quai en ce moment encombré par des amas de sacs de riz, le grand commerce de la Corée et du Japon. Mais habituellement c’est une promenade de quinze à vingt mètres de largeur, très longue, que l’on agrandit tous les jours en gagnant sur la mer, car il y a à Tchémoulpo, pour la concession européenne, une municipalité prévoyante qui contribue à l’embellissement de la cité. Celle-ci s’étage en amphithéâtre. Derrière le consulat anglais est le quartier chinois avec ses bâtisses en briques grises ; puis à partir de la douane, tout le long de la grande rue, se trouvent les quartiers européen et japonais dont les maisonnettes en bois avec façades sur la rue ne laissent voir du côté de la mer que les cours, les cuisines, les auvents de toutes sortes et la lessive, ce qui gâte beaucoup le panorama. Plus loin, au bout de cette rue, s’étend la ville coréenne, dominée par l’église catholique.

Une haute montée d’escaliers, perpendiculaire à la rue précédente, conduit au « Club » luxueusement organisé, au « Tennis-Club » et au jardin municipal.

Près du port les bâtiments de la Nippon Yusen Kaïsha en briques rouges ; les hôtels japonais, les uns en bois, un autre, le « Daïbutsu-hôtel », gros bâtiment de briques rouges, d’où l’on a une belle vue sur la mer.

Mais c’est de la terrasse du « Club » que la vue s’étend au large, et c’est de là qu’on voit s’étaler toute la ville et ses faubourgs ; qu’on aperçoit les flots, les vapeurs entrant ou sortant, et le grand mouvement de la rade.

La colonie européenne de Tchémoulpo est cosmopolite, et des Français y occupent des situations importantes.

Les navires de guerre russes, anglais, français trouvent à s’y approvisionner au « General Store » de M. Rondon, un compatriote intelligent qui fait d’excellentes affaires, en société avec quelques amis, sous le nom de « Rondon, Plaisant et Cie », à Tchémoulpo et à Seoul.

Des bazars japonais bien organisés renferment à peu près tout ce que le voyageur peut désirer, et des hôtels très propres lui assurent le logement et la nourriture, dans le genre de ce que j’ai trouvé à Foussane.

Les autres Compagnies de navigation ont leurs agences à Tchémoulpo, ainsi que les banques « Dai Ichi Ginko », « Hong-Kong-Shanghaï Corporation ». Un bureau japonais des postes et télégraphes est installé au centre du quartier européen, près du bâtiment du conseil municipal et des consulats japonais et russe. Au-dessous du « Club » se dresse l’église protestante anglaise ; enfin, une quantité de maisons de toutes formes et de tous styles, maisons de bois, maisons de briques, abritent les membres de la colonie européenne et japonaise.

Au bout de la concession, on entre dans le quartier coréen, aux rues tortueuses et sales, aux maisons en terre et en boue, à toits de chaume, à demi croulantes et noircies de fumée.

Là se trouvent les boutiques de marchands de légumes, de poisson salé et frais, les bouchers, les ferblantiers, et c’est là aussi que l’on a installé, très modestement, à côté de sa rivale japonaise, la poste coréenne réorganisée ou plutôt organisée de fond en comble en 1899 par un de nos compatriotes M. Clémencet, et grâce à ses efforts constants le service fonctionne aujourd’hui régulièrement à Seoul et dans tout l’intérieur du pays.

PANORAMA DE CHÉMOULPO

La ville indigène s’étend assez loin et renferme à peu près huit mille habitants : pêcheurs, coolies, décortiqueurs, ouvriers de la manufacture de tabacs installée depuis deux ans par des Grecs et aujourd’hui subventionnée par une maison américaine. Comme les Turcs, les portefaix coréens enlèvent des charges énormes sur leur dos, sans fatigue apparente. Ils sont, au surplus, très doux (comme les forts), et il suffit pour en être convaincu de voir comment, dans le port, les font marcher les petits Japonais remuants et tapageurs.

Les jonques avec leurs formes originales, ventrues, leur mâture penchée sur laquelle glissent des voiles faites de nattes ou de vieilles toiles, cent fois rapiécées, s’alignent, se pressent dans le port intérieur, et on se demande comment ces marins affrontent la mer houleuse avec cet outillage primitif, ces amarres faites de cordes de paille, ce treuil en bois destiné à relever l’ancre également en bois.

Pourquoi, au contact et à l’exemple des bateaux japonais, mieux conditionnés, et des procédés modernes qu’ils ont tous les jours sous les yeux dans les ports, les Coréens, qui vivent de la mer, n’ont-ils pas modifié leur antique mécanisme de travail ? Ce n’est pas parce qu’ils se rappellent avec fierté qu’un de leurs ancêtres a inventé le « bateau-tortue », cuirassé en « bois » qui permit autrefois, nous rapporte l’histoire, à ce fameux amiral d’anéantir dans l’archipel la flotte japonaise ; mais c’est parce qu’ils sont trop pauvres pour adopter les amarres en chanvre ou en acier, et parce que chez le Coréen comme chez le Chinois se montre l’indifférence la plus complète pour tout ce qui est œuvre d’Européen. De plus, le temps n’est absolument rien pour lui et, pourvu que son bateau se déplace un peu sur l’eau, il en est aussi content que s’il faisait vingt kilomètres à l’heure.

En 1900, il y avait à Tchémoulpo, outre 8,000 Coréens, 4,215 Japonais, 1,263 Chinois et 85 Européens, négociants, fonctionnaires et missionnaires. Les Chinois, les Japonais, les Russes, les Anglais et les Américains y ont un consulat.

À part le quartier indigène, la ville a bon aspect : les rues sont larges et très propres, chose que l’on ne trouve à Seoul que les jours de sécheresse et de beau temps fixe.

La vue magnifique de la mer vaut mieux que celle des toits uniformément gris de la capitale, et je préfère encore l’odeur de la vase à marée basse à celle plus caractéristique de certains quartiers de Seoul.

La température y est aussi plus uniforme, la colonie européenne très gaie. Le « Club » organise chaque année des bals très goûtés, et l’on danse aussi chez d’aimables résidents.

En me rendant à la gare, je passe le long du port, où l’on est en train de décharger et compter les sacs de riz, et j’entends les chants rythmés des coolies et des portefaix pendant qu’ils accomplissent ce labeur. Règle générale, quand il travaille et qu’il ne fume pas, le Coréen chante. Heureux peuple !

Tout près de la station, s’élève le nouveau bâtiment de la Chinese Eastern Railway Steamship Company, une des plus élégantes constructions du port.

La gare est une bâtisse très simple, en bois, mais suffisante. Elle est à deux minutes du point d’embarquement sur le port, et les jonques chargées de matériel y viennent accoster derrière des hangars couverts. La construction de ce chemin de fer de Tchémoulpo à Seoul fut accordée en 1896 à un syndicat américain qui en 1898 vendit la ligne à un syndicat Japonais, lequel en acheva la construction. En 1900 les trains purent venir jusqu’à la capitale. Il y a sur cette ligne un ouvrage d’art remarquable à la traversée du fleuve Hane près de Seoul, ouvrage en fer à voie en dessous de 600 mètres en dix travées de 60 mètres. C’est un pont américain, mais il fut monté par les Japonais ; ce sont eux aussi qui exploitent cette ligne d’un rapport, dit-on, de 500,000 francs par an. La voie est à écartement normal et la longueur de la ligne est de 42 kilomètres. On ne va pas vite puisque nous mettons une heure quarante-cinq pour aller de Tchémoulpo à Seoul, y compris huit arrêts intermédiaires. Les voitures en usage maintenant sont confortables. Ce sont d’immenses cars américains de 18 mètres de longueur, mais traînés par de minuscules locomotives qui soufflent à perdre haleine aux rampes de dix millimètres accusées par le profil en long de ce chemin de fer.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

En route pour Seoul à cinq heures du soir. On voit défiler les premiers villages adossés généralement au pied d’une colline avec quelques arbres tout autour. Les maisons sont basses, en terre battue mélangée de paille, recouvertes de toits de paille. Portes et fenêtres peu nombreuses, en papier, bien entendu, collé sur de petits cadres en bois. Les maisons de ces villages sont serrées les unes contre les autres, et séparées par des cours dans lesquelles travaillent les femmes. L’étable est ouverte sur la cour intérieure, et les animaux y vivent pêle-mêle avec les enfants. Nous traversons des salines couvertes par la mer, puis des rizières. À ce sujet disons tout de suite que la culture du riz est la principale occupation des Coréens, et que la pêche vient en seconde ligne.

Des villas que l’on aperçoit çà et là appartiennent à des Américains. Ils viennent y passer l’été pour se soustraire aux émanations délétères de la capitale. À défaut de verdure, on y a une jolie vue sur la mer.

La Corée est un pays très giboyeux, et dans ces grandes plaines que la voie traverse, de même que sur les collines couvertes de jeunes pousses de pins, les chasseurs font des hécatombes de canards, d’oies, de faisans, sans compter le gibier plus modeste, les cailles et les alouettes. Aussi les Européens viennent-ils beaucoup chasser par ici.

Nous croisons de temps à autre la route de Tchémoulpo à Seoul par laquelle passaient tous les voyageurs avant l’ouverture de cette ligne ; tous ceux, du moins, qui ne descendaient pas par le fleuve. Ces voyages se faisaient soit à cheval, soit en « kourouma » ou « illioko » (pousse-pousse), soit en chaises à porteurs, soit enfin à bicyclette. Par le beau temps, ce trajet ne manque pas d’agrément. Mais quand il pleut, la route est transformée en boue liquide, argileuse, et la locomotion devient une torture. Aussi le chemin de fer a-t-il été un bienfait. Il a pris, non seulement le trafic de la route, mais aussi celui du fleuve. Dans toute cette partie, le pays n’offre rien de pittoresque et est peu peuplé. Les forêts qui le recouvraient ont été partout détruites. C’est à peine si l’on aperçoit avant d’arriver à Seoul, à la nuit, la grande montagne du Kouane-ak-sane au sommet de laquelle se trouve un monastère bouddhique avec un petit autel bâti sur un effrayant à-pic d’aiguilles rocheuses. C’est elle que les historiens coréens désignent sous le nom de « montagne en forme de flammes ».

À Yong-tong-po se voit l’amorce du chemin de fer de Seoul à Foussane. On fait des remblais énormes pour la gare et le village japonais établi sur ce point, et qui commence déjà à se peupler.

Voici maintenant le pont et le fleuve Hane dont les eaux bruissantes sur les rapides étincellent aux premiers rayons de la lune. La nuit est venue tout à fait ; les faubourgs s’éclairent faiblement, et sur la rive droite du Hane c’est à peine si je distingue encore la place de Grève où l’on tranchait autrefois la tête aux condamnés. Aujourd’hui, on pend, on étrangle encore, mais plus rarement.

Me voici à Ryong-sane, petite halte où se fera plus tard le raccordement du chemin de fer de Seoul à Eui-tjou qui, avec le Seoul-Foussane, constituera la grande ligne coréenne, prolongement du Transsibérien et du Transmandchourien dont un embranchement viendra de Moukden à Eui-tjou. Quand cette ligne sera ouverte à l’exploitation, Foussane deviendra le grand port coréen, et il ne sera plus qu’à treize jours de Moscou, et cette durée du voyage, déjà minime, sera réduite à dix jours quand les rails permettront une plus grande vitesse. Enfin, après cette gare, j’aperçois les feux rouges du tramway électrique qui attend le passage du train. En contraste frappant avec ce modernisme, est l’obscurité des rues faiblement éclairées par des luminaires fumeux, et le va-et-vient, le long de la grande artère du faubourg, de silhouettes blanchâtres, tenant en main de petites lanternes en papier, lumières falotes qui se balancent et sautillent dans la nuit. Tel est l’aspect nocturne des faubourgs et des villages quand la lune ne brille pas dans le magnifique ciel étoilé de l’Extrême-Orient. Le train s’arrête. C’est la gare de Seoul (sud). Mais l’étonnement du voyageur est grand, car — étrange chose — il n’y a que des Japonais ici. On entend le claquement des semelles de bois sur le sol ; on ne voit que manteaux à pèlerine traînant jusqu’à terre, des chapeaux mous à grandes ailes, et l’horrible melon, de forme antique, qui orne à présent le chef des sujets du mikado.

Ce qui explique cette affluence nippone, c’est le voisinage du quartier de Tchine-ko-kaï, dont la concession faite aux Japonais il y a environ trente ans fut bientôt couverte de maisons de bois, et peuplée de plusieurs milliers d’habitants. Aujourd’hui, ce quartier déborde, hors des murailles, sur le flanc du Name-sane (la montagne du sud). Une modification de la gare du Sud va bientôt leur donner un nouvel espace de plusieurs milliers d’hectares sur lequel s’élèvera tout un nouveau quartier commerçant et affairé à la tête de la ligne du « Seoul-Foussane », lequel n’est — en somme — comme je l’ai dit déjà, qu’une longue bande de cinq kilomètres de largeur et de quatre cent soixante de longueur, de territoire japonais, en plein cœur du pays, une prise de possession effective sur laquelle il sera difficile de discuter dans l’avenir. Ce succès diplomatique fait espérer aux Japonais qu’ils obtiendront — par la suite[2] — la construction, entreprise à l’heure actuelle par le gouvernement coréen, de la ligne Seoul-Eui-tjou. Possesseurs de ce Transcoréen, ils pourront, dès lors, régler les destinées du « Pays de la Fraîcheur matinale ».

Encore quelques centaines de mètres et le train s’arrête enfin au terminus, à la gare Ouest, après avoir longé la muraille dont les crêtes dentelées se dessinent vaguement dans la nuit, ainsi que les portes voûtées surmontées de toitures à deux étages et de dragons protecteurs.

Coolies, portefaix se précipitent pour saisir les malles et les paquets, pendant que les « illiokos » (pousse-pousse) hèlent le client. Je préfère, habitant près de la muraille, rentrer à pied par cette nuit froide. L’air est vif, la neige durcie craque sous la semelle.

Voici « Station Hotel », ouvert depuis un an et tenu par un Américain. Celui-ci, ancien missionnaire, fait construire à côté de la gare un grand hôtel en briques qui offrira tout le confort moderne.

Il y a trois ans à peine, le voyageur qui arrivait à Seoul devait frapper à la porte de quelque ami ou compatriote pour trouver le gîte et la table ; mais depuis peu, plusieurs hôtels et restaurants se sont installés ici, et n’offrent que l’embarras du choix.

Le chemin que je suis est bordé de boutiques fermées à cette heure. Elles sont surmontées de la lanterne réglementaire, la plus petite possible, aux carreaux sales ornés d’un caractère chinois, et qui n’envoie pour l’éclairage de la rue que des rayons faibles, bien incertains. J’arrive sous une porte voûtée, et mon premier soin est d’enfoncer jusqu’à la cheville, dans la boue gluante de ce passage très fréquenté, piétiné du matin au soir par une infinité d’animaux et de gens. Je ne suis pas le seul à souffrir du mauvais état de la voie. Un Coréen tout de blanc vêtu, coiffé de son « gracieux » chapeau noir, s’avance prudemment, en équilibre sur des sabots à chevalets (ils ressemblent aux ghettas japonais). Mais un de ses pieds s’enfonce ; en le retirant, le sabot reste englué, et mon homme va s’étaler tout de son long dans la boue. Adieu le vêtement blanc qui ressort de là noir et puant, et de cette masse qui s’agite, qui s’ébroue, à la recherche du sabot disparu, sort ce cri douloureux : « Ai-gou ! ai-gou ! » auquel le voyageur s’habitue vite en Corée, comme à la boue et à une infinité d’autres caractéristiques du pays.

En ce moment, ce cri a la signification de : « Ah ! mon Dieu ! quelle guigne ! c’est désolant ! Finie la petite fête projetée pour ce soir ! » Que sais-je encore ?…

Sous cette porte, il y a réellement une étude de mœurs à faire, car voici encore d’autres sujets intéressants : c’est un coolie, traîneur d’illioko, trottant depuis le matin, qui revient couvert de boue jusqu’au ventre ; c’est un factionnaire, baïonnette au canon, qui piétine devant sa guérite, en criant à tue-tête des commandements de l’exercice du matin : « Hane ! toul ! sieh ! » (un, deux, trois), pour se réchauffer.

Mais arrive un bœuf chargé de branches de pin et qui obstrue à lui seul toute la porte, juste au moment où le « tram électrique » sonne pour se faire livrer passage. Une pauvre femme engagée dans cette impasse — la lanterne à la main, couverte d’un manteau vert d’où émergent seulement ses pieds et le bas du pantalon — hésite entre deux périls : celui d’être bousculée par le bœuf ou de s’étaler à son tour. Alors, adieu aussi, pour ce soir, la séance de sorcellerie à laquelle elle se rend peut-être, ou le papotage avec l’amie qu’elle va voir.

Déjà j’entends ses cris, ses appels au conducteur qui, lui, emboîte prudemment le pas de son bœuf, assuré que là où sa charge passera, il pourra bien passer lui-même sans crainte, et il va ainsi pendant des heures, rêvant à je ne sais quoi, insensible aux bousculades de cette énorme charge qu’il conduit, qui le conduit plutôt, vers sa demeure.

Je peux, avec des sauts et une gymnastique compliquée, me tirer de ce mauvais pas, et je n’attends pas davantage la conclusion, car si la femme tombe, ce sera une dispute d’au moins une heure, et à tue-tête, entre les deux parties, les trois même, car le bœuf, aussi bien qu’innocent de ce qui se passe à droite et à gauche de sa grosse tête, recevra sa part des injures, et étant donnés le ton et le choix de celles qui sont réservées aux humains, je me demande ce que peuvent être celles adressées aux bétes !…


CHAPITRE II


Description de Seoul. — Fondation de cette ville. — Le rôle des géomanciens. — Les portes et la muraille. — Promenade en car électrique. — Les artères principales. — Physionomie des rues. — Malpropreté. — Les chapeaux coréens. — Barbarie et civilisation. — Le tombeau de la reine Mine.


Avant de visiter Seoul et d’en montrer au lecteur les particularités, je crois nécessaire de dire quelques mots de l’histoire de cette ville, et les circonstances qui déterminèrent la préférence qu’on accorda à ce site pour en faire une capitale.

À la chute de la dynastie de Ko-ryo, le général Yi-taï-tjo, à qui un bonze célèbre avait prédit qu’il serait roi, monta sur le trône. C’était en 1392. Le nouveau roi, après une vie aventureuse passée dans les batailles, avait alors cinquante-sept ans. Il était né en 1335 à Heuk-Sok, localité voisine de Gensane, dans le Hame-Kion-Pouk-To (province de Hame-Kion du nord), et son premier soin, en s’installant dans son palais de Song-To (capitale de Ko-ryo), fut d’abord de s’assurer l’approbation de l’empereur de la dynastie Ming de Chine. Il envoya à Nanking une ambassade pour lui expliquer les raisons de son accession au trône, et lui demander, en même temps que des titres posthumes de rois pour ses ancêtres, de choisir un nom nouveau pour son royaume. Il voulait appeler le pays « Terre de la Clarté matinale », puisqu’il se trouve à l’Orient asiatique, ou « Pays de la Paix harmonieuse ». Mais la cour répondit à l’ambassade que l’ancien nom de Tchosen qui datait du temps de Tane-Koun (personnage mythique qui commence l’histoire de la Corée, en 2332 avant J.-C.) était préférable. Son royaume s’appela donc Tchosen.

Ce roi fut un grand constructeur, après avoir été un brillant général, et il désira tout de suite avoir une capitale bâtie par lui-même. À cet effet, il fit rechercher le célèbre bonze Mou-hak qui lui avait prédit si exactement son avenir glorieux, sur l’explication d’un rêve, et lui ordonna de lui trouver un site convenable.

Avant de se fixer sur Hane-yang qui n’était à cette époque qu’un centre de commerce important, à cause de son fleuve, on avait commencé des travaux à Kaï-ryong-sane, plus au sud ; mais le roi les fit suspendre à la suite d’un rêve pendant lequel une voix lui avait dit de chercher ailleurs ; qu’il commettait un sacrilège (cet emplacement avait été choisi en effet comme future capitale de la famille Tcheung). Mou-hak choisit alors, comme propice, Houang-Chim-Ni, à cinq kilomètres à l’est de la capitale actuelle. Mais la tradition dit que là encore les travaux furent empêchés, des inscriptions écrites par une main mystérieuse informant Mou-hak qu’il se trompait (ce qui dut le mortifier, je pense) et des voix disant aux ouvriers qu’ils étaient trop à l’est. Enfin Hane-Yang fut adopté, et dans la douzième lune de la troisième année du règne de Taï-tjo (1394) les travaux furent commencés.

Ainsi s’accomplissaient des prophéties antérieures qui avaient désigné Hane-yang comme appelée au rôle de capitale.

Le choix d’une capitale, plus encore que celui d’une maison ou de l’emplacement d’une tombe, est confié aux géomanciens, et, en règle générale, pour qu’une ville soit dans une situation heureuse, il faut qu’elle s’étale dans le fond d’une vallée traversée par un fleuve, de préférence coulant à l’est ; qu’elle soit dominée par une montagne au nord, une autre au sud, et des collines à l’est et à l’ouest. Seoul réalise toutes ces conditions, ce qui a sans doute préservé, jusqu’à présent, la dynastie d’une chute mortelle, mais ne lui a pas épargné les vicissitudes et les luttes acharnées contre les envahisseurs.

Dès la fin de l’année 1394, le palais de Kiong-bok (Kiong-bok-koung), ainsi que le temple des Tablettes ancestrales étaient terminés, et la cour venait s’installer à Hane-Yang, à quatre-vingts kilomètres au sud de Song-To.

Immédiatement, avec le concours de deux cent mille hommes (cent vingt mille venant du nord et quatre-vingt mille du sud), les murs de la capitale furent élevés sous la direction de Tcho-Tcheung (un Vauban coréen), en neuf ou dix mois. Ce sont les murs actuels qui donnent à la ville un air de forteresse imprenable. Rien n’y a été changé et des réparations y ont seulement été faites pendant la régence du Taï-ouen-koun, le père de l’empereur actuel, qui fit couvrir de dalles les crêtes ébréchées de la muraille, et placer quelques-uns de ces magnifiques blocs de granit que l’on voit aux portes de la ville.

Cette enceinte barre à l’est et à l’ouest la vallée, et s’élève au nord et au sud sur les pics qui entourent Seoul. Elle les escalade jusqu’à la crête, et n’a pas moins de sept à huit mètres de hauteur, et dans certains points davantage, du côté extérieur, et un développement de dix-huit ou vingt kilomètres. Du côté intérieur un remblai élève le chemin de ronde à la hauteur des créneaux. C’est une promenade intéressante tout indiquée pour un bon marcheur et un bon grimpeur, qui peut en une journée faire le tour des murailles de Seoul[3]. Il y a là un panorama peu banal dont les yeux se réjouissent et des coins d’un pittoresque achevé, particulièrement le long des pentes du Name-sane, couvertes de pins et de fleurs dans la belle saison.

Le roi fut si satisfait de la rapidité avec laquelle avait été achevé cet énorme travail qu’il remit les taxes aux habitants (et sans doute aux travailleurs qui devinrent ensuite les habitants) pour trois années consécutives. Chose curieuse, on s’est montré si respectueux de cette faveur qu’aujourd’hui encore les habitants de Seoul, qui sont cependant les plus favorisés de l’empire, ne payent pas d’impôts.

La muraille fut percée de huit portes : portes de l’ouest, de l’est, du sud et du nord ; les trois premières étant les plus fréquentées ; la petite porte de l’ouest et la petite porte de l’est réservées aux convois funèbres qui ne peuvent passer sous les autres portes de la ville[4] ; enfin la porte du nord-est et la petite porte du nord, cette dernière réservée à l’empereur, en cas de rébellion, pour lui assurer sa retraite dans la forteresse du Pouk-hane, la grande montagne dentelée située au nord de la capitale.

Ces portes s’appellent encore, respectivement, et ces dénominations se retrouvent en Chine :

1o À l’ouest, porte de la Ferme-Droiture (Tone-houi-moun) ;

2o À l’est, porte de l’’Humanité-Élevée (Heung-hine-tchi-moun) ou Tong-tai-moun (grande porte de l’est) ;

3o Au sud, porte de la Haute-Cérémonie (Soung-hiei-moun), ou Name-tai-moun (grande porte du sud) ;

4o Au nord, porte de la Solennelle-Tranquillité (Souk-tchon-moun) ;

5o Au nord-ouest, porte de la Brillante-Loyauté (Tchang-houi-moun) ;

6o Au sud-est, porte des Morts (Si-gou-moun), appelée encore aussi porte de la Royale-Splendeur (Kouane-koui-moun) ;

7o À l’est encore, porte de la Sortie-de-la-Royale-Faveur (Yé-houa-moun) ;

8o À l’ouest, petite porte de la Droiture-Éclatante. (C’est par cette porte que doivent sortir les condamnés aux exécutions.)

Ce fut Tai-tjo qui commença à bâtir au centre de la ville le quartier de Tchong-no. En 1398, après sept ans de règne, il céda son trône à son second fils, et mourut en 1409. Il fut enterré à Yang-tjou, à quinze kilomètres à l’est de Seoul. Son portrait est conservé dans le district où il est né, ainsi qu’à Tchoug-tjou, dans le sud de la Corée.

Si, à propos de Seoul, j’ai parlé longuement de Tai-tjo, c’est qu’il est un des personnages les plus intéressants de l’histoire de Corée, et qu’il est le premier représentant de la dynastie actuelle des Yi qui a aujourd’hui cinq cent douze ans d’existence (1392-1904).



La première nuit passée en Corée ne manque pas d’impressionner le voyageur, par le bruit étrange qu’il entend et qui semble sortir de terre ou de la maison voisine, puis s’éloigner sous un autre toit de chaume, puis revenir et éclater enfin partout à la fois. C’est un roulement d’abord lent, puis un galop sourd, infernal, un ra-pa-ta-pa-ta-pa-ta-pa-ta-pan prolongé, infini, qui cesse et recommence longtemps, et très tard dans la nuit, comme une gigantesque mécanique qui fonctionnerait partout à la fois.

Ce roulement rapide est produit tout simplement par les repasseuses. Elles préparent, à l’heure où tout Ie monde dort dans la maison, et sans que cela interrompe le sommeil de personne, les vêtements du mari et des enfants.

Le repassage se fait en frappant rapidement le linge sur une pierre plus ou moins cylindrique, avec deux bâtons parfaitement lisses de la forme de ceux des agents de police parisiens, et ce battage, auquel les femmes et les filles s’exercent dès le plus jeune âge, donne à l’étoffe l’apprêt et le glacé du neuf.

Avant de laver et de repasser les vêtements, il faut d’abord les découdre et les décoller complètement, car les morceaux sont collés, puis cousus ensemble.

Pour laver un petit filet d’eau suffit, propre si cela se peut (et en voyant les canaux de la ville, on se rend compte que cela ne se peut pas toujours). Le lavage demande encore une pierre plate et une sorte de battoir moins large que celui de nos blanchisseuses ; enfin un baquet de bois pour empiler le linge lavé, sans savon bien entendu.

On entend chaque soir, chaque nuit, dans les rues de la capitale, comme on disait poétiquement au temps de Tai-tjo, résonner les quarante mille pierres des quarante mille maisons, avec une activité et un entrain dignes d’admiration. Les ménagères peuvent ainsi, pendant des heures entières, produire un roulement précipité des bâtons sans devenir folles, car cet exercice, qui s’acquiert par l’habitude, leur demande une infernale agilité du bras ! Elles ne l’interrompent que pour déplacer la pièce d’étoffe, ou allaiter leur enfant. Celui-ci d’ailleurs n’est nullement réveillé par ce galop auquel il est habitué.

Cette absence de nerfs et de besoin de confort est remarquable en effet chez les Coréens et les Chinois. On voit fréquemment des gens dormir en plein soleil, coucher sur un tronc d’arbre ou quelque autre lit aussi incommode, la tête pendante, la bouche ouverte, dévorés par les mouches, sans qu’ils semblent en ressentir la moindre gêne, sans faire un geste.

Les quarante mille pierres peuvent résonner n’importe où, autour de n’importe quel bruit, le Coréen, le Chinois dormiront très tranquilles. Le lit indigène se compose d’une natte sur laquelle l’homme s’allonge, presque nu, ou — en hiver — sous une couverture ouatée, le cou appuyé sur un chevet en bois, ou une pierre qui lui sert d’oreiller. En hiver comme en élé, le sol de la chambre à coucher est chauffé, et on n’a pas idée des températures qui règnent parfois dans ces dortoirs où s’entassent les uns contre les autres tous les membres d’une famille. Le sol est formé de dalles très minces recouvrant des canaux de fumée qui traversent la chambre ou la maison d’un bout à l’autre. Le foyer de la cuisine généralement est à une extrémité, et à l’autre émerge dans la ruelle voisine la cheminée, formée d’un simple tuyau de poterie ou de fer blanc. Elle vomit sur le passant la fumée qui a chauffé les dalles des chambres à coucher.

Le sol de la chambre est couvert de papier huilé ; néanmoins des interstices oubliés s’échappent souvent, dans les vieilles baraques surtout, des torrents de fumée au milieu desquels toute la famille dort quand même, grillée par-dessous, empoisonnée par-dessus, ronflant avec accord. D’ailleurs les fenêtres et les portes suffisent à une ventilation relative de la chambre. Le vent entre en vainqueur à travers les glissières, les châssis non jointifs de ces habitations en bois et en papier, véritables boîtes de carton, divisées en compartiments cubiques de deux mètres vingt environ de côté, disposées autour d’une petite cour intérieure, où se passe la vie des femmes coréennes.



Une promenade jusqu’au tombeau de la reine Mine s’impose — dès le premier Jour — au nouvel arrivé, car elle lui fait connaître la grande artère ouest-est de la ville, longue de quatre kilomètres environ. Et comme en cette saison le soleil déjà chaud amène le dégel et transforme en boue gluante les rues en simple terre non macadamisée, je ferai avec le lecteur cette promenade rapide en tramway électrique, le mode de locomotion le plus pratique de Seoul.

Le réseau du tramway n’a pas moins de seize kilomètres de longueur et dessert bien la ville et ses faubourgs. C’est le système du trolley aérien qui a été adopté, et rien n’est plus disgracieux que la profusion de poteaux de pin qu’a nécessité ce transport de courant. Les voitures, de fabrication américaine, sont petites mais bien faites et assez confortables. Elles comprennent deux classes. Le trafic est considérable les jours de fête, et ces jours sont nombreux en Corée, comme en Chine. Les soirs d’été, les cars sont envahis par des bandes de jeunes gens. Ils s’en vont au bout de la ligne, dans une bonzerie ou au fleuve Hane, pour y chanter les grands airs nationaux. Ceux-ci vantent les exploits des anciens guerriers et l’héroïsme d’une patriote qui se précipita dans les flots avec un général japonais qu’elle tenait emprisonné dans ses bras.

Pour revenir à mon tramway, j’ajouterai que les conducteurs et les « wattmen » sont tous des Coréens dressés à ce métier, dont ils s’acquittent fort bien, sans accident, malgré l’encombrement de la voie par les bœufs, les piétons, les enfants et les ivrognes, populace nonchalante qui se dérange à regret de ce chemin entre rails, mieux entretenu, plus propre, que la large voie.

Le jour de l’inauguration du tramway, malgré la cloche d’avertissement, il y eut, malheureusement, un homme écrasé, et la foule, devenue tout à coup furieuse, brisa le car criminel. Mais l’énergie des directeurs américains de la Société mit fin à l’émeute. Après quelques jours d’interruption, et une bonne somme donnée à la famille de l’écrasé, le service a depuis toujours fonctionné avec régularité.

Installé dans un de ces cars, pris à la porte de l’Ouest, je m’apprête à parcourir la cité remplie de temples du Ciel, de la Terre, de la Guerre, des Ancêtres, de palais inhabités, tous pleins de souvenirs historiques et de légendes merveilleuses.



Voici d’abord, près de la porte de l’Ouest, un pont à peine achevé, destiné à réunir le palais impérial actuel à l’emplacement du palais des Mûriers, devenu aujourd’hui le champ de manœuvre où l’empereur vient — aux grandes solennités — passer la revue de ses troupes.

De ce palais des Mûriers, il ne reste qu’un seul pavillon remis à neuf pour abriter l’état-major aux jours de revue et un immense terrain entouré de murs.

Vient ensuite l’École militaire transformée depuis peu en une nouvelle caserne à ajouter à celles — déjà nombreuses — qui sont en ville. Seoul prend — de plus en plus — un air de place forte. Du matin au soir, s’entendent les sonneries et les commandements des compagnies en exercice, tandis qu’on voit défiler les piquets de garde, les relèves. C’est qu’en effet la capitale renferme six mille hommes de troupes sur les dix mille qui composent environ toute l’armée coréenne.

À côté de l’ex-Ecole est le théâtre, innovation qui date de quelques mois seulement. Nous y viendrons un soir que nous éprouverons le besoin d’entendre un peu de bonne musique.

De ce point, jusqu’à la porte de l’Est, la grande voie s’allonge presque en ligne droite : c’est la rue du commerce, des corporations diverses.

Voici la grande artère, nord-sud, dite avenue des Ministères, large de soixante mètres et longue de six cents, sur laquelle s’échelonnent à droite et à gauche, les différents ministères : postes et télégraphes, justice, police, guerre, Affaires étrangères, etc., et tout au fond, en avant et au pied du Pouk-sane, la porte du palais dit Kyong-bok-Koung, le plus ancien de tous, auquel nous ferons, un jour, une visite spéciale.

Au sud, la rue se prolonge moins large, passe sur un pont de bois le canal de la ville, et conduit au nouveau palais et au quartier japonais. On y voit un pavillon élevé en commémoration du quarantième anniversaire du règne de S. M. Yi Hion.

PAVILLON COMMÉMORATIF

Le car poursuivant sa course nous amène à Tchong-no, le centre de la ville, et le pont de croisement pour la route du sud. La baraque du contrôleur a pour vis-à-vis la « grosse cloche » en cage, un des personnages importants du pays dont je parlerai plus tard.

C’est autour de Tchong-no que sont installées les plus importantes corporations de la ville, dans des bâtiments appartenant au gouvernement. Dans ces locaux à étages sont répartis — par éventaires distincts — tous les corps de métiers et de vendeurs. Tchong-no est le rendez-vous des mécontents aux jours de manifestation, et le matin — comme en ce moment — ce grand espace est envahi de bœufs chargés de branches de pin, de bois de chauffage, de marchands de légumes, de fruits, de bimbeloterie, de chapeaux de crin et de bambou, aussi extravagants qu’incommodes, ces fameux chapeaux qui sont une des curiosités du pays. Tout cela constitue un grouillement plein de vie et de pittoresque baroque, d’une esthétique douteuse, mais à laquelle on se fait. On arrive même assez vite à reconnaître dans la foule les élégants, les aristocrates, rien qu’aux reflets et au moirage de leur chapeau : ce qui prouve — une fois de plus — qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, pas même les fameux « tout reflets », des élégants de Paris. Les Coréens payent même plus cher que ces derniers le chic de leur coiffure. L’instabilité de ce couvre-chef trop léger et haut perché explique, en partie, la démarche lente, mesurée des « yang-banes »[5] que rien ne saurait émouvoir quand ils vont à pas comptés, les pieds en dehors, à travers les rues, suivis par un ou plusieurs domestiques à quelques pas d’intervalle.

Voici le joli bâtiment de la Seoul electric Railway and Light Co, qui a son histoire aussi ; car, à peine inauguré, en 1902, il prenait feu par une cause tout à fait accidentelle, et il n’en resta que les murs. Il fut immédiatement reconstruit, et huit mois après les bureaux s’y installaient de nouveau.

Passons le local de la musique militaire dirigée par un Allemand dont les élèves font merveille. Nous apercevons, au bord d’une longue avenue, le palais de Tchang-tok, appelé à tort par les Européens le « Vieux Palais ». Il se dresse dans un site magnifique, surtout en été, car ses constructions s’étagent sur les derniers contreforts du Pou-hak-sane, et sont noyées dans la verdure. Ce palais était habité par l’empereur actuel pendant la régence de son père.

Sur la grande route qui conduit à la porte du Nord-Est se trouve le palais de Kiang-mo-tcheun. Des missionnaires américains occupent des villas répandues, çà et là, sur de petites collines contre la muraille de l’est.

Dans ce pays si étrange, de perpétuels contrastes s’offrent à la vue de l’Européen. À côté de la porte de l’Est, d’allure imposante dans son architecture chinoise, et dont la vue seule évoque tout un passé de vieille ville orientale, une grande cheminée vomit des torrents de fumée noire dans le ciel limpide, symbole bien moderne de l’activité humaine. C’est l’usine électrique alimentée par du charbon japonais.

Les assises et la voûte de la porte de l’Est sont formées de remarquables cubes de granit. La porte est en bois blindé de tôle, mais pour faire passer la voie du tramway, il a fallu en baisser le seuil, et cette énorme porte ne se ferme plus.

Cette longue promenade dans la ville donne le coup d’œil d’ensemble qu’il est difficile d’avoir sur cette capitale établie dans la plaine, et qui n’offre — à première vue — qu’un amas de masures où alternent les toits de tuiles et de chaume, les premiers relevés aux angles à la chinoise : aspect déconcertant, sans caractère, que l’on ne comprend pas, à moins de parcourir le dédale de ses rues. D’un point élevé des murailles, Seoul apparaît comme une mer de toits gris ou jaunes, rayée par les grandes artères de la ville. Il faut avouer que le touriste n’éprouve à contempler cette vue aucune sensation de beauté, ni de pittoresque. L’art n’a pas secondé la nature dans le tracé de cette ville qui n’a rien d’attrayant, et ne justifie pas son titre de capitale, du moins à première vue.

Dans le faubourg de l’Est, la route est bordée d’auberges, de restaurants, de masures à l’aspect misérable, couvertes de chaume, tandis que dans la grande rue Est-Ouest se voient encore de nombreux toits de tuile.

Dans la journée, le mouvement de cette voie est considérable : petits chevaux coréens chargés de bois, bœufs majestueux qui s’enlizent dans la boue des après-midi ensoleillées ; piétons qui s’entre-croisent sans cesse, et s’engouffrent pêle-mêle, sous la porte, dans un désarroi comique, quand la cloche du tramway se fait entendre. Mais ici les masures sont lamentables, et les gens accroupis devant les auberges sont horriblement sales. Les bœufs sont vraiment les seuls êtres d’une beauté incontestable.

La cause de tout cela est dans la pauvreté des Coréens. Malgré ce mouvement qui anime les quartiers populaires, le commerce ne rapporte que de maigres bénéfices, et leurs masures de boue et de paille — un capital pour eux — ne valent guère plus de 200 francs !

Nous apercevons maintenant les toits du temple de la Guerre bâti en 1600. Enfin nous voici à l’extrémité du faubourg et les premières rizières apparaissent dans une plaine basse traversée par le canal de la ville. Le Pouk-hane se détache bien dans le fond avec ses trois pics. En été, et surtout vus de loin, car de près c’est toujours le même aspect misérable, ces villages semés au pied des collines, cachés sous les grands arbres que respecte encore la hache du bûcheron, sont très coquets et dominés tantôt par la masse granitique des contreforts du Pouk-hane, tantôt par des bois de pins. Ceux-ci abritent quelques tombeaux de personnages illustres. Ils forment au tableau de Seoul, vu à vol d’oiseau, un fond de paysage d’une réelle beauté.

Mais voici que tout près de la route résonne avec furia un gong de bronze. C’est probablement une sorcière (car nous sommes dans le pays par excellence de la sorcellerie, du chamanisme le plus primitif) en train de pacifier l’esprit malin qui s’est emparé du corps d’un pauvre agonisant et comme le tapage augmente, on a dû lui payer une forte somme. D’ici quelques instants, le démon sera enfermé dans une bouteille et le malade guéri, à moins qu’il ne meure de ce vacarme étourdissant.

Le tramway court à travers de petites vallées au fond desquelles sont cachées des bonzeries, dans des sites délicieux, et traverse de grandes rivières, desséchées maintenant, mais qui, après les pluies torrentielles, gonflent en quelques heures et après bien des détours extravagants s’en vont se jeter dans le fleuve Hane. Enfin le car quitte la grande route qui continue encore sur une largeur de seize mètres et une longueur de vingt kilomètres. C’est une voie magnifique. Elle doit conduire au nouvel emplacement choisi par les astrologues et les sorciers du palais, pour y transférer les restes de la reine Mine, à moins que d’ici quelque temps le lieu ne soit plus reconnu favorable.

La ligne passe à présent au pied de quelques coteaux couverts de pins où les écureuils, les faisans, les pigeons ramiers ont élu domicile. Des lèvres aussi se font quelquefois tuer par nos Nemrods que ce voisinage de la gent emplumée et poilue taquine quelque peu.

Voici le terminus, et un portique en bois rouge qui indique un lieu ou un bâtiment officiel. D’ailleurs une sentinelle en garde l’entrée. C’est le tombeau de la reine Mine. Mais la consigne est sévère. On ne peut pénétrer dans cet enclos réservé. Toutefois on aperçoit suffisamment, en avant d’un grand bois de pins, les toits en zinc du temple des sacrifices, les bâtiments couverts en tuiles des fonctionnaires de haut grade, gardiens de ce tombeau, et le tombeau lui-même sur un tertre déboisé, avec quelques pierres sculptées et une table pour les offrandes, comme en possèdent tous les monuments funéraires de grands personnages.

Mon voyage est terminé. Il ne me reste plus qu’à retourner vers la ville, non sans signaler certaine source — là-bas — sous un grand arbre, provenant du lit sablonneux de la rivière voisine et dont l’eau limpide et fraîche, — chose rare dans le pays — attire, en été, la plupart des Européens. Les Coréens ne dédaignent pas d’y venir aussi en pique-nique, mais les inclinaisons inquiétantes qu’ils prennent avec la verticale, en s’en allant, prouvent qu’ils mettent du vin[6] dans leur eau.

Des vols de faisans indiquent que ces superbes oiseaux apprécient la quiétude du lieu vénéré où ils établissent en grand nombre leurs quartiers. Le fusil meurtrier ne viendra pas les y relancer, étant donné que la chasse est interdite dans tout le terrain réservé au tombeau de la reine.

Mêlé à la foule, je regagne à pied le quartier des Légations, intéressé par le mouvement des grandes rues de cette ville de deux cent mille âmes, sillonnées par le mélange le plus hétéroclite qui se puisse imaginer : antiques chars à deux roues en bois, cerclées de fer, cahotantes et grinçantes, tirés par de paisibles bœufs ; des « illiokos » ferraillent et bondissent sur les pierres ou les dalles des ponceaux, obligeant les clients de ces minuscules équipages à se servir des bras et des jambes pour éviter les plus fortes secousses ; de longues files de petits chevaux rageurs trottinent les uns derrière les autres en se mordant et se battant, s’ils ne sont pas tout à fait écrasés sous leur charge. Au milieu de cet encombrement passent les tramways électriques ; les chaises à porteurs des ministres, des personnages de la ville, des élégantes qui s’en vont en visite ; des compagnies de soldats coréens, un peu en débandade. Au retour d’une promenade militaire, il n’est pas rare de voir des traînards à qui la plus large avenue suffit à peine, à cause des nombreuses libations qu’ils ont faites, et à côté d’eux un camarade obligeant et de sang-froid, porteur de plusieurs fusils, accessoires bien lourds et bien dangereux en ce moment, entre les mains de ses compagnons.

Je vois là, se promenant d’un air grave et digne, au milieu de cette cohue de voitures, de chevaux et de porteurs, évitant avec soin les places boueuses, à cause de leurs chaussettes et de leurs souliers blancs, de braves fonctionnaires, le serre-tête décoré du bouton de jade ou d’or. Quelques-uns, de grande taille, au vêtement blanc immaculé, recouvert du tcham-bok (pardessus sans manches) de soie bleue ou marron, ont grand air, et obtiendraient un légitime succès sur nos boulevards, s’ils y venaient en costume national.

Ici, ce vêtement convient parfaitement à cette légion de fonctionnaires, de « yang-banes » méticuleux, que des domestiques entourent pour les aider aux passages difficiles, pour porter leur pipe quand ils ne daignent plus fumer.

Quand il pleut, pour protéger son chapeau de crin, le Coréen ajuste, par-dessus, un cône de papier huilé, qui a exactement la forme d’un filtre, se replie et se glisse dans la poche lorsqu’il fait beau temps. La robe est garantie par un vaste manteau également en papier huilé, et rien n’est plus surprenant que cette superposition d’habits d’un nouveau genre, dans lesquels se promènent, étrangement engoncés, les graves citadins qui ne circulent pas en chaise.

Il me faudrait tout un chapitre pour raconter la fabrication de ce fameux papier coréen, fort résistant, indéchirable, et ses nombreux usages. On en fait des vitres, des portes, presque des maisons, des vêtements, des souliers, des cordes avec lesquelles on confectionne des paniers, des corbeilles, que sais-je encore ? Il y a du papier fin comme de la soie pour les livres, d’autre épais comme du carton, qui, huilé pour le rendre imperméable, sert à recouvrir le plancher des habitations, les chaises à porteurs (les jours de pluie), les lanternes des domestiques précédant leurs maîtres dans les rues de la ville. Bref, le papier et la paille ont des usages innombrables en Corée.

Peu d’Européens résistent au fou rire quand tout à coup passe à côté d’eux une bonne femme qui s’en va — quelle que soit la température — avec son « boléro » trop court laissant les seins nus. C’est à cette particularité que l’on reconnaît les servantes, pauvres femmes dont la vie tout entière se passe à travailler péniblement. C’est le « chic » de la basse classe d’avoir les seins libres, de prendre le frais à leur aise, et ils s’ébattent quelquefois très bas, ce qui rend le spectacle peu réjouissant. Les jolis sont cachés sous la large ceinture et la robe empire des dames de distinction.

Les femmes de la classe moyenne portent un manteau vert sur la tête, de sorte que les manches en sont inutilisées. Elles prennent soin de se cacher le visage, le plus possible, par coquetterie plus que par obligation, pas assez cependant pour les empêcher de satisfaire leur curiosité et la nôtre. Les dames coréennes, décemment vêtues, sont assez mignonnes malgré leur visage trop fardé. Leurs pieds surtout semblent très, très petits dans leurs chaussures de soie jaune ou rouge (celles-ci réservées aux fiancées) des plus gracieuses. Malheureusement certains détails laissent à désirer, telle la grande tache graisseuse formée — dans le dos de leur corsage — par leurs cheveux trop pommadés. Je parlerai, plus tard, des danseuses du palais, gentilles dans leur accoutrement bizarre, et plus timides — quoique plus habillées — que les petits rats de l’Opéra.



C’est dans la grande artère Ouest-Est, et dans quelques rues qui y aboutissent, que se trouvent les marchands, les corporations. Mais quelles boutiques ! quels étalages ! Voici celui d’un marchand de sucre d’orge et de marrons bouillis ou rissolés, disposés en petits tas de quatre, cinq ou six sur une planche. Une vieille natte en paille fichée sur trois bâtons abrite le marchand des rayons du soleil ou de la pluie indifféremment, et le voilà installé gravement, la pipe aux dents, pour toute la journée, sans faire une seule fois l’article aux jeunes clients qui sont là, tout autour, hésitant à donner quelques sapèques trouées en échange d’un sucre d’orge ou d’un petit tas de marrons.

RUE DE L’OUEST

Vainement, attendrait-on jusqu’au soir pour voir la physionomie du marchand exprimer le dépit d’une mauvaise journée ou la joie d’une bonne recette. Cette impassibilité est la caractéristique de tous les commerçants coréens, et en général de tous les Asiatiques.

Cependant j’ai remarqué que ce commerce de marrons cuits, de fruits, et en particulier des savoureux « kakis » ou des melons dont le peuple fait une énorme consommation en été et en automne, est souvent fait par de jeunes garçons qui, plus débrouillards ou moins dignes, crient à tue-tête leurs produits rangés en lignes serrées dans des boîtes plates. Celles-ci, le soir venu, sont placées les unes sur les autres et emportées au domicile sur la hotte d’un porteur, généralement le marchand lui-même.

Dans la rue du Commerce, se voient les boutiques de ferraille ; celles où l’on débite du bois, tout à côté d’un étalage mieux pourvu, dans lequel il y a un peu de tout : des serviettes japonaises (chaque ouvrier a toujours sur lui sa serviette pour enlever la sueur ou se laver le matin au premier ruisseau qu’il rencontrera), de vieux vêtements, de la vaisselle de cuivre, des pipes, des livres, des réveille-matin, des lunettes montées sur écaille, que sais-je encore ? Le marchand trône dans le fond de la boutique, accroupi comme un bouddha, sur le banc d’étalage, au milieu de pots en serpentine et de blagues à tabac aux couleurs voyantes (c’est encore un des usages du papier coréen), très occupé à lire le journal de son quartier.

Cette lecture se fait à haute et intelligible voix, de sorte que les voisins peuvent entendre, et s’ils ne savent pas lire l’eun-moun (caractères coréens, différents du chinois), ils profitent, sans bourse délier, de toutes les nouvelles du jour. Celles-ci comportent les événements les plus saillants de la vie coréenne : confiscation à la douane de faux nickel importé par les Japonais ; démission présentée à Sa Majesté par le nouveau ministre (un ministre qui vient d’être nommé doit régulièrement refuser trois fois cet honneur, sous forme de démission, laquelle n’est pas acceptée, après quoi il prend en main le portefeuille)… Le journal annonce que M. Pak… change de nom parce que le sien ne lui plaît plus ; un décret accorde un titre posthume à tel personnage mort depuis cent ans, et autres faits divers de moindre importance, paysans pillés par une bande de brigands. Ceux-ci, armés de gourdins, s’en vont parfois explorer de fond en comble un pauvre village isolé dont les habitants, loin d’opposer la moindre résistance qui mettrait en fuite les pillards, abandonnent prestement leurs marmites de riz et leurs poules, toute leur fortune, et reviennent quand le soleil a chassé les voleurs. Ceux-ci, pour la circonstance, se barbouillent de noir. Quel dommage que je ne connaisse pas un Alexandre Dumas coréen !

Que d’histoires de brigands se répètent le soir, à la veillée, dans les auberges de la longue route, dans les cours des maisons. Pendant que les bras exécutent le roulement de bâtons du repassage, les langues des ménagères et des servantes, non moins agiles, racontent les histoires qui de génération en génération se sont dites sous le même toit. Les enfants en bayent… de ravissement ou d’épouvante… mais… je reprends ma description des étalages.

Maintenant ce sont les marchands de riz, installés le jour en plein vent, au milieu de la rue, devant le magasin, simple entrepôt pour la nuit. Ce sont ces magasins que les moineaux préfèrent, et ils sont nuées à Seoul. Les marchands comptent les mesures en chantant à tue-tête les nombres avec des modulations variées.

Plus loin une bonne vieille a installé un restaurant en plein air, au pied du mur du canal, où elle peut mieux abriter ses clients et son feu de la brise glacée, et pour être, sans doute, plus près de l’eau avec laquelle elle fait cuire son riz. Un consommateur accroupi déguste un bol de riz aux haricots, tandis que les badauds (ils sont légion ici) restent des heures entières à contempler cette auberge improvisée et à humer le peu d’air chaud qui monte du foyer. C’est une scène absolument typique. La bonne vieille, assise à la bouddha sur une natte de paille, souffle gravement son feu.

RESTAURANT EN PLEIN AIR

Pour reconnaître un débit de vin (lequel vin est de l’alcool de riz) il suffit de lever la tête, pas très haut, car les maisons sont assez basses pour qu’on en puisse toucher les tuiles ou le chaume avec la main, et partout où l’on voit des paniers en osier se balancer à l’extrémité d’une perche, avec un drapeau au-dessous, on peut frapper sans crainte de se tromper. Mais je ne conseille guère d’entrer au voyageur qui espère trouver là une « maison de thé » japonaise, une « tchaya » où de gracieuses servantes donnent gentiment, avec forces sourires, le saké brûlant dans de minuscules tasses, pendant que les mousmés chantent en s’accompagnant du « shamissen ». Chez le marchand d’alcool coréen, point n’est besoin de quitter ses chaussures afin de ne pas souiller les « tatamis » ou nattes de paille blanche de l’établissement. Ici, point d’étage, point de plancher, point de nattes ; une étable peut très bien devenir, sans aucune réparation, un luxueux débit de vin.

Cet alcool (il y en a plusieurs qualités) a un arrière-goût de pétrole et une odeur fade très désagréable. J’en ai bu, pourtant — et de première qualité — chez un fonctionnaire qui m’avait invité à un diner indigène préparé chez lui avec le plus grand soin. De très nombreux plats furent servis, depuis la soupe à la viande, les morceaux de viande entourés d’omelette, le « kim chi » ou choux salés et fermentés, le poisson frais, et le poisson sec, jusqu’aux sucreries : gâteaux à la farine de riz sucrée, gélatines rouges ou vertes, fruits de la saison, le tout servi sur de petites tables devant lesquelles on s’accroupit à la turque. Le riz et tous les mets étaient excellents, et j’ai fait ce jour-là honneur à la cuisine coréenne, sinon au vin qui eut peu de succès, et que l’aimable amphitryon eut d’ailleurs le bon goût de remplacer par de la bière et du champagne.

À propos des enseignes et des marchands de vin, je dois ajouter qu’il y a plusieurs sortes de débits. Ceux qui ont des paniers ou des lanternes sont tenus par des hommes ou des femmes, des prostituées vêtues comme des danseuses ou des chanteuses, très maquillées, dans le but d’attirer les clients. En outre, des affiches alléchantes vantent les qualités du vin et des mets servis dans l’auberge.

Lorsqu’on puise du vin dans une jarre, pour ne pas prendre dans le broc les résidus de la fermentation, on se sert d’un panier en guise de filtre. D’où son usage comme enseigne.

Les naï-houen-soul-tchip sont des maisons reconnaissables aussi au panier d’osier porté au bout d’une perche ; mais elles n’ont point de lanterne. Elles sont plus « select ». La particularité de ces cabarets, c’est que la femme qui est à leur tête (c’est un des métiers permis aux femmes honnêtes) ne se montre pas. Dans une salle de la maison, l’entrée généralement, des nattes et des coussins sont disposés pour les clients qui s’y installent, appellent un serviteur, lui demandent du vin ou un repas que celui-ci apporte de l’intérieur sans que la propriétaire paraisse. Il y a aussi des maisons où l’on fabrique en gros le vin vendu aux petits marchands. Dans les auberges de campagne, on ne vend généralement que du vin trouble.


CHAPITRE III


Influence de la Chine et du Japon. — Bouddhisme, confucianisme. — Culte des ancêtres. — Superstitions. — Culte naturaliste. — Sorcellerie. — Exposition des cadavres. — La petite vérole au palais. — Moutangs et Panesous. — Liste des Esprits.


Il est certain que la première impression subie par le nouveau venu — surtout s’il est familiarisé avec les pays de l’Orient jaune — est une impression de déjà vu, malgré que les choses et les gens gardent ici un cachet d’originalité très personnel. C’est que l’influence du Japon et de la Chine s’y manifestent à chaque pas. Vassale de cette dernière jusqu’en 1895, ravagée à différentes reprises par des invasions chinoises et japonaises, comment cette terre n’en garderait-elle pas l’empreinte ineffaçable ? De même que le Japon, la Corée tient surtout sa civilisation de la Chine, de sorte que l’on peut dire qu’elle en est plus tributaire au point de vue intellectuel qu’au point de vue politique. Mœurs, religion, institutions, tout est imité du pays des Célestes, sauf pourtant la division en castes, propre à la Corée, et dont nous parlerons plus loin. Bien que l’état stationnaire dans lequel ce pays s’est obstiné si longtemps l’ait amené à une décadence forcée, on ne peut s’empêcher de reconnaître qu’il a été un remarquable imitateur et un gardien fidèle des arts reçus jadis. Il a eu une époque d’industrie artistique : étoffes, céramiques, dessins, peintures, sculptures sont là pour l’attester. Aux septième et huitième siècles les Coréens furent les initiateurs des Japonais. On ne sera pas peu étonné d’apprendre que ce peuple, qui semble actuellement stationnaire, a possédé une littérature florissante ; qu’avant le dixième siècle les Coréens ont imprimé au moyen de planches gravées, et qu’en 1403 ils ont inventé les types mobiles[7]. Cela prouve qu’il ne faut pas juger les gens à première vue, et que notre modeste petit royaume gagnera à être connu.

Du quatrième au quatorzième siècle, le bouddhisme fut la religion officielle de la Corée. À partir du quatorzième siècle, il fut remplacé par le confucianisme. En même temps que le gouvernement adoptait le calendrier et par conséquent la manière chinoise de compter les années, il prescrivait la doctrine de Confucius comme religion officielle, et des lois sévères condamnaient ceux qui ne se soumettraient pas à ces nouveaux rites. Compris seulement par une élite de lettrés, ni le bouddhisme ni le confucianisme n’eurent de prise sur le Coréen. Il se prosterne, il offre des sacrifices, mais sans comprendre. Seule l’antique croyance populaire aux esprits, vieille comme le monde, a dominé sur l’imagination de ces êtres foncièrement naïfs et puérils, et en a fait un peuple extrêmement superstitieux. On peut dire que toutes les femmes et les trois quarts des hommes en Corée sacrifient aux esprits bons ou malfaisants dont ils ont peuplé l’univers. Le reste suit la doctrine de Confucius, et peu ou pas sont bouddhistes, et encore leurs idées sont-elles assez peu précises, pour qu’on les voie s’adresser tour à tour à Bouddha, à Confucius ou aux esprits. À côté de ce fétichisme indéracinable, la préoccupation capitale du peuple est le culte des ancêtres.

La vie nationale est liée étroitement à ce culte des morts qui absorbe l’existence entière des grands et des humbles. Les esprits des morts sont représentés dans les familles par les tablettes et c’est à elles que l’on fait des offrandes, les unes à époques fixes : changement de lune ou changement de saison, les autres amenées par les événements. Il n’y a pas de sacerdoce constitué à part.

En résumé, du haut en bas de l’échelle sociale, comme en Chine, règne le culte des ancêtres. Dans chaque famille, le fils aîné est héritier des sacrifices, et il présente les offrandes sous forme d’encens, d’étoffes, de vin, de mets, de prières, aux tablettes du père, de l’aïeul, du bisaïeul, ainsi qu’à leurs épouses, c’est-à-dire à une, deux ou trois générations d’ancêtres en ligne masculine. Ce culte est rendu aux tablettes, soit dans la pièce principale de la maison, soit dans une pièce spéciale, soit auprès des tombeaux. Nous aurons occasion de revenir sur ce sujet plus tard, en parlant des cérémonies funéraires.

Comme nous l’avons dit précédemment, avant l’introduction du bouddhisme, les Coréens ne connaissaient que les cultes naturalistes, et ils furent toujours tellement développés parmi eux, que — de nos jours — ces anciennes pratiques sont encore très vivaces. Ils peuplent tout ce qui les entoure d’esprits bons ou malfaisants. La terre, le ciel, les montagnes, les fleuves, les arbres, sont animés par eux. Les maladies elles-mêmes sont causées par des démons. De là à la sorcellerie il n’y a qu’un pas, or elle règne en maîtresse absolue partout en Corée. C’est le point faible, c’est le mal dont souffre ce pays exploité — au seuil du vingtième siècle — par une légion de magiciens, sorciers, astrologues, géomanciens. Le jour où l’empereur expulsera ce cortège d’un autre âge, on peut affirmer que c’est à pas de géant que s’achèvera la transformation du pays.

À chaque instant, on entend résonner çà et là, sur divers points de la ville, le tambourin de la sorcière (moutang) qui vient faire des exorcismes dans une maison où se trouve un malade. C’est par un bruit effroyable de tam-tam, une danse effrénée, qu’elle chasse le démon de la maladie, ainsi que par des offrandes de mets — faites par la famille — et dont elle profite ensuite.

Ici, des aveugles appelés panesous prédisent l’avenir. Là, des géoscopes décident l’emplacement des maisons, des tombeaux. Un enfant aveugle est accueilli joyeusement par ses parents dont il assure l’existence, puisqu’il sera un sorcier, un chamane. Et ces individus ont une telle importance qu’ils sont constitués en « guilds ». Aveugles et sorcières forment deux corporations importantes, avec des chefs, et soumises à la surveillance du gouvernement. Les candidats ne sont admis qu’après avoir subi un examen devant la confrérie. C’est ainsi que le pauvre Coréen ne sait naître, se marier, être malade, ni mourir sans le concours des sorciers. Ceux-ci exercent leur influence sur les démons au moyen de la magie, de rites, d’offrandes, le tout complété d’un bon salaire. Exorcismes, oracles, sont accompagnés de danses, de cris, de tambourin. Le client ne faisant jamais défaut, il s’ensuit que le métier est des plus lucratifs.

Muni d’une boîte à divination, d’un gong, d’une sonnette, de baguettes de bois, et aidé de quelques formules magiques, le panesou recherche d’abord la nature de l’esprit auquel il a affaire et le lieu où il se trouve. Il arrive un moment où la baguette s’agite d’un mouvement très vif, ce qui prouve qu’elle s’en est emparée. Alors s’engage une conversation, un interrogatoire entre l’homme et l’esprit. Tantôt ce dernier répond, tantôt il ne répond pas, par des manifestations de la baguette. Enfin lorsqu’il a fait connaître ses intentions, on l’entraîne au dehors. On touche la baguette avec un papier sur lequel a été écrit le nom du démon, puis ce papier est mis dans une bouteille que l’on bouche, et que l’on va enterrer au loin. Certains exorcismes durent plusieurs jours, et nécessitent une abondance d’offrandes de mets et de salaires.

Les boîtes de divination ont la forme d’une tortue qui remue la tête. Elles renferment trois pièces de monnaie sur lesquelles le sorcier débite des incantations ; puis il les lance trois fois et la combinaison des caractères obtenus lui permet de tirer ses oracles.

Moutang veut dire « sorcière », « possédée par le démon » qui est supposé se saisir de la femme et lui imposer ses volontés. Celles qui entrent dans cette voie cessent toute relation de famille. Elles n’ont pas le pouvoir, comme les panesous, de chasser les esprits, mais celui de les apaiser, de les rendre favorables à ceux qui leur en font la demande. Tantôt la moutang apaise les esprits en dansant et gesticulant autour de tables d’offrandes, jusqu’à épuisement complet. Tantôt, au moyen de ses baguettes, de ses formules magiques et de prières spéciales, elle ramène l’esprit gardien du logis mis en fuite par la mort ou la maladie.

Voici d’ailleurs comment elle s’y prend pour faire réintégrer le logis à l’esprit tutélaire. Elle attache une bande de papier autour d’une baguette de chêne, qu’elle tient en l’air, et elle sort à la recherche du fuyard. Quelquefois, l’esprit se tient tout près de la maison, d’autres fois il en est très loin. Mais la sorcière reconnaît sa présence parce que, lorsqu’elle passe près de lui, il secoue si violemment sa baguette que plusieurs hommes ne peuvent la tenir. La moutang le rapporte alors à la maison où il est reçu avec les plus sympathiques démonstrations. Le papier qui entourait la baguette de chêne est plié avec quelques menues monnaies, trempé dans du vin, puis lancé contre une poutre de la maison, où il se colle. On jette ensuite contre ce papier une poignée de riz dont quelques grains adhèrent ; c’est en ce point que résidera désormais l’esprit de la maison, jusqu’à ce qu’un nouvel événement vienne provoquer sa fuite.

Je pourrais multiplier à l’infini les scènes auxquelles donnent lieu les séances de sorcellerie, car sur le chapitre de la superstition, il y a un livre à écrire. Je ne saurais trop le répéter, cet état d’esprit est la plaie de la Corée. De la plus humble servante jusqu’aux dames du palais, tous les sujets de l’empire de la « Fraîcheur matinale » sont les jouets et les victimes de la redoutable et rusée engeance de ces magiciens. Que peut-on espérer d’un pays où règnent encore des croyances aussi barbares ? Les résultats en ont parfois des conséquences intolérables. Voici — par exemple — la petite porte de l’Est par laquelle sortent les cadavres, ainsi que par celle qui lui correspond à l’ouest. Il y a, — en ce moment — adossés au mur de la ville, près de cette porte, les cadavres des enfants morts récemment de la petite vérole qui seront ainsi exposés à l’air, jusqu’à la fin de l’épidémie en règne actuellement. Cette exposition des cadavres a pour but de chasser l’esprit de la maladie. En attendant, les habitants seront victimes de la pestilence et du danger qu’offre le voisinage de ces corps en putréfaction.

La petite vérole est un des fléaux de Seoul. Elle est très redoutée, et dernièrement, elle fit son apparition au palais dans la personne du jeune prince Oun. Dès que le mal fut constaté, on prit, suivant les anciennes méthodes, les plus grandes précautions pour se rendre propice la malfaisante visiteuse. Il fut décidé de fermer les boucheries, le théâtre ; et partout sorciers et sorcières reçurent l’ordre de dire des prières. Les fonctionnaires qui se trouvaient au palais le jour où la maladie se déclara y furent consignés, et les autres — à l’extérieur — ne purent y entrer. Heureusement, ces minutieuses précautions suffirent, et grâce aux prières et à la suppression des réjouissances publiques, le jeune prince guérit. Cela dut — je suppose — soulager d’un grand poids le chamane qui avait empêché la vaccination de l’enfant.

La petite vérole étant la maladie la plus fréquente et la plus redoutée, elle a le privilège de posséder son esprit à elle. Pendant qu’elle règne dans une maison, aucun animal ne doit être tué, parce que le sang versé ferait gratter et saigner le malade. Nous avons vu que cet usage s’étend au palais puisque, pendant neuf jours, on décréta la fermeture de toutes les boucheries de la capitale. Le treizième jour est regardé comme celui où le danger est conjuré. L’esprit se retire, et la moutang préside à son départ en lui présentant des mets ainsi qu’un petit cheval en bois, confectionné dans ce but. Celui-ci est chargé de menues monnaies et de riz, provisions de voyage de la dangereuse visiteuse, à laquelle on souhaite un bon retour dans ses pénates.


Le peuple a recours à la moutang pour se mettre en communication avec l’esprit des morts. Ceux-ci sont questionnés sur ce qui se passe dans le royaume des Ombres. On leur demande s’ils y ont vu telle ou telle personne morte depuis peu ou d’ancienne date, et ils répondent avec d’autant plus d’aplomb qu’ils ne craignent pas d’être contredits. Lorsque la conversation est terminée avec le défunt, on dit à la sorcière d’appeler le grand Juge (ils sont dix). Celui-ci étant supposé présent, on lui offre un sacrifice de mets, et on le prie de rendre l’existence facile — dans l’autre monde — à celui qui est parti. Généralement, le grand Juge promet tout ce qu’on veut, et se retire en remerciant la compagnie des mets excellents qu’elle lui a présentés. Et la séance de sorcellerie est levée.

Les moutang appartiennent à la basse classe de la société. Leur profession est héréditaire. Il paraîtrait qu’elles sont aussi adoratrices de Bouddha, car leur maison renferme des images de ce dieu à côté de celles des démons. Autrefois elles prédisaient l’avenir en observant les mouvements d’une tortue de mer, sur la carapace de laquelle elles appliquaient un fer chaud, ou en observant — comme les pythonisses de Dodone — les feuilles de certains arbres. Aujourd’hui, leur profession s’est compliquée, ce qui montre que leur prestige n’a pas diminué d’importance. Les filles prennent des leçons de leur mère en l’accompagnant. Il y a aussi celles que le démon possède soudain et qui, par ce fait, sont désignées pour ce métier. Pendant le temps de leur maladie, ces possédées rêvent de dragons, d’arcs-en-ciel, de pêchers en fleurs ou d’un homme d’armes subitement transformé en animal. Elles profèrent des paroles grossières, et menacent de mort tous les gens de la maison, si on ne leur permet pas de se livrer à la pratique des exorcismes. Il en est même dont l’imagination est tellement frappée par ces divagations qu’elles succombent devant la résistance de leur famille.

Quand une fille noble est possédée par le démon, on la tue, ou l’on s’en débarrasse, pour que la disgrâce ne retombe pas sur sa famille.

Toute moutang doit posséder plusieurs robes dont quelques-unes très coûteuses, un tambourin de forme spéciale, des cymbales de cuivre, une baguette en cuivre surmontée de clochettes, des bandes de soie, des bannières qu’elle déploie quand elle danse, des éventails, des ombrelles, des baguettes magiques, des images d’hommes et d’animaux, des gongs, une paire de paniers allongés employés pour s’emparer de l’esprit de certaines maladies que l’on attire au moyen de grattements. La pratique des exorcismes entraîne certains jeûnes. Il arrive parfois que les sorcières mettent une telle frénésie dans leur danse qu’elles tombent inanimées, l’écume à la bouche, et ont besoin de soins empressés pour échapper à la mort. Elles gagnent très largement leur vie et celle de leur famille. Aussi trouvent-elles parfois à se marier. Mais dans l’esprit de l’astucieux mari, c’est à seule fin d’avoir toujours une table bien garnie. Les sorcières de bonne famille exercent à domicile, et sont enterrées sur un flanc de coteau, avec les instruments de leur profession.

Les esprits et les démons qui peuplent l’univers des Coréens sont innombrables, mais en dépit de la plus que certaine origine indigène de ce culte de la nature et de toute cette démonolâtrie, c’est sous la forme chinoise qu’il est surtout pratiqué, en ce sens que l’on retrouve, dans toutes les formules et les cérémonies qu’il comporte, les caractères et les prédictions chinoises.

D’après le Dr Landis[8], voici les plus connus de ces esprits.


ESPRITS DE HAUT RANG

1. — Esprit du ciel.

2. — Esprit de la terre.

3. — Esprit des montagnes et des collines.

4. — Esprit des dragons.

5. — Esprits gardiens des districts

6. — Esprit de la foi bouddhique.


ESPRITS DE LA MAISON

7. — Esprit de la toiture (c’est le chef de tous ceux de la maison).

8. — Esprit des meubles et des tentures.

9. — Esprit démon de la famille Yi.

10. — Esprit de la cuisine.

11. — Esprit serviteur de l’esprit démon de la famille Yi.

12. — Esprits qui servent leurs ancêtres.

13. — Les gardes et servants de l’esprit démon de la famille Yi.

14. — Esprits qui assistent les jongleurs.

15. — Esprit de la petite vérole.

16. — Esprits qui prennent la forme d’animaux.

17. — Esprits qui prennent possession des jeunes filles et en font des sorcières.

18. — Esprit des sept étoiles qui forment le plongeur.

19. — Esprit du lieu de la maison.

20. — Esprits qui font les hommes braves.

21. — Esprits qui résident dans les arbres.

Tout arbrisseau noueux, tout arbre difforme est supposé être la résidence de l’un de ces esprits. C’est eux qui causent les morts violentes ou prématurées. Toute personne morte avant l’âge de soixante ans est regardée comme victime de l’un de ces esprits.

22. — Esprits qui poussent les tigres à manger les hommes.

23. — Esprits qui font mourir les hommes sur les chemins.

24. — Esprits qui rôdent autour des maisons, causant toutes sortes de calamités.

25. — Esprits qui font mourir certains hommes pour d’autres, comme remplaçants, comme délégués.

26. — Esprits qui font mourir les hommes par strangulation.

27. — Esprits qui font mourir les hommes par noyade.

28. — Esprits qui font mourir les femmes en couches.

29. — Esprits qui inspirent le suicide aux hommes.

30. — Esprits qui font périr les hommes dans le feu des incendies.

Dans ce peuple de lutins bons et méchants — tout asiatique, — certains personnages apparaissent comme propres à la Corée. Tel est le personnage mythique appelé Tane-Koun dont la légende se place vers 2300 avant Jésus-Christ. Ouang-eung, fils du créateur Chisok, descendit sur la terre pour y créer un royaume (2332 avant J.-C.). Il se reposa avec ses compagnons sous un arbre le « Pak Tal » et se proclama roi de l’Univers. Il choisit comme lieutenants le « gouverneur de la pluie », le « général du vent » et le « maître des nuages ». Il entendit un jour un tigre et un ours qui prétendaient devenir des hommes. Il leur conseilla pour cela de s’enfermer dans une grotte pendant vingt et un jours sans essayer de voir la lumière. Ils obéirent, mais le tigre sortit avant la date fixée. L’ours, plus patient, resta vingt et un jours enfermé, et se transforma en une superbe femme. Le premier désir de celle-ci fut d’avoir un fils. Comme elle émettait ce vœu, Ouang-eung, qui passait sur le vent, l’entendit et exauça sa prière. Elle eut un fils. C’est lui que les indigènes trouvèrent sous l’arbre Pak et appelèrent Tane-Koun.


Nous avons une idée — d’après la liste précédente — de la variété de ces esprits tourmenteurs des hommes. On leur attribue des fétiches : papier, pierre, bois, paille, vêtements, arbres, etc., qui sont sacrés aux yeux du Coréen pour lequel une identification complète existe entre l’esprit et son fétiche.

Voyons — à présent — ce que sont les esprits de haut rang. Nous avons eu pour cela recours au très intéressant travail du Rév. Jones M. A.[9], ainsi qu’à celui de M. Maurice Courant sur les cultes coréens[10].

À tout seigneur tout honneur. Voici les O-bang-tchang-goun (tchang-goun signifie le chef du monde et o-bang les cinq côtés). Cela veut dire les esprits, les généraux des cinq parties du ciel, et ils portent des noms spéciaux correspondant au ciel oriental, méridional, occidental, septentrional et central. Ce sont les principales divinités coréennes qui gouvernent l’univers, celles que les chamanes invoquent pour combattre les démons.

Tane-Koun, le seigneur mythique, sacrifiait au ciel à Kang-hoa, au sommet du Mari-sane à la dixième lune. Les rois du Sin-rai également. Des sangliers et des cerfs étaient immolés. Partout et en tout temps on a sacrifié au ciel, et en temps de guerre pour obtenir la victoire.

M. Courant pense que ces sacrifices ne sont pas d’origine chinoise, car en Chine ils sont réservés à l’empereur seulement, tandis qu’en Corée ce droit est étendu à tous. Les sacrifices consistent en pâte de riz et en fruits offerts sur les autels pour se rendre favorables les puissances célestes. Pendant que l’encens brûle, et que l’on agite des clochettes, les sacrificateurs (des sorciers) récitent dévotement les prières. Au-dessus de l’autel flotte une bannière sur laquelle sont inscrits les noms des maîtres du ciel.

Ces O-bang-tchang-goun sont les dieux tutélaires des villages. Ils détournent de ceux-ci les esprits errants et malins, qui rôdent aux alentours, dans les vallées. Leurs fétiches sont nombreux, et placés par groupes à l’entrée et à la sortie des bourgs, des hameaux, des vallées. Mais il semblerait, cependant, qu’en divers endroits, ils sont délaissés, car ils jonchent le sol, et seront employés probablement un jour comme bois de chauffage.

O-BANG-TCHANG-GOUN

Placés — comme nous l’avons dit — à l’entrée des villages et des vallées, ces fétiches sont souvent précédés d’une longue perche plantée en terre, et au sommet de laquelle est fixée une racine d’arbre grossièrement taillée en forme de canard. Cet oiseau est l’insigne des généraux. On leur offre des sacrifices au printemps et à l’automne. Ces images, appelées aussi Tsou-sari (rangée de soldats) sont grossièrement sculptées dans des poteaux en chêne ou en pin. Elles représentent des figures humaines monstrueuses, quelques-unes couvertes du chapeau de mandarin à ailettes. Des bras sont quelquefois rapportés et fixés sur les côtés du poteau, ainsi que le nez et les oreilles. Ils portent — en outre — en caractères sculptés ou écrits, la distance de la localité du chef-lieu. Ils servent donc, en même temps, de poteaux indicateurs. Mais il faut les distinguer des Tchang-seung qui sont — eux — réellement et spécialement des poteaux indicateurs sans caractère fétichiste, plantés isolément, non en groupes, et qui sont identiques aux Tsou-sari. Ce sont des poteaux à face humaine que l’on trouve sur certaines routes de la Corée de dix en dix lis ou de cinq en cinq lis. Ils sont peints en rouge et en noir mais, — eux aussi — ne sont pas remplacés. Ils sont la survivance — ainsi que les précédents, — d’une époque de barbarie qui cède le pas rapidement devant les progrès actuels. Les Tchang-seung ont une légende suivant laquelle, au temps jadis, un noble du nom de Tchang, accusé et reconnu coupable de trahison, fut mis au pilori. Il fut décidé, pour rendre sa mémoire exécrable à tout le peuple, qu’il serait figuré sur des poteaux de bois, et que ceux-ci seraient plantés partout sur les chemins. Il est possible que l’on ait eu l’idée d’utiliser ensuite ces poteaux comme indicateurs de distance.

Après ces O-band-tchang-goun, les plus importants parmi les esprits, viennent les Sine-tchang ou esprits généraux. Ce sont en quelque sorte les lieutenants des cinq grands esprits précédents, et c’est surtout à eux que les aveugles sorciers demandent aide pour chasser les démons. Ils sont innombrables, peut-être cent mille, peut-être davantage,

Leur fétiche consiste en une image grossière. C’est toujours en exagérant certains traits de la physionomie que les peuples ont représenté leurs idoles.

Les To-tji-tji-Sine, ou esprits de la terre, sont différents de l’esprit de la montagne que nous verrons plus loin, et jouent un rôle très important parce qu’ils occupent tous les terrains et que le Coréen est obligé d’appeler le sorcier pour se rendre propice l’esprit du sol sur lequel il veut bâtir ou cultiver. Ce sont eux qui occupent les cimetières, et nous savons quelle importance les Coréens attachent au choix d’un emplacement, pour leurs morts. C’est toujours le sorcier qui décide de telle ou telle place, à la suite d’un exorcisme.

Son-hang-Sine. C’est l’esprit de la muraille de la ville, de la localité, de la cité. On s’adresse à lui pour voyager sans difficulté, pour se préserver des serpents de la route. C’est le quinzième jour de la première lune qui est favorable pour lui présenter ses doléances et obtenir de lui la prospérité. L’autel sur lequel on sacrifie à cet esprit s’appelle Son-hang-dang. On le rencontre partout, au bord du chemin, auprès d’un village ou dans le point de la plaine, le plus souvent au col de la route.

Ces autels consistent en un amas de petites pierres, jetées une à une par les passants, sous un arbre, au pied d’un buisson, quelquefois à côté d’un Tchang-seung. Souvent on peut voir à côté du tas de pierres une petite baraque en bois, couverte en chaume, ou même plus solidement construite en pierre et couverte en tuiles. Dans cette baraque se trouve une image grossière représentant un animal qui est le fétiche de cet esprit, ou celui du Sane-Sine, esprit de la montagne, dont je parlerai plus loin.

Sur les branches du buisson des Son-hang-dang, on peut remarquer quantité de guenilles accrochées : morceaux de papier, chiffons de couleur, débris de vêlements, des cheveux, des ustensiles, des piécettes de monnaie même. Ces dernières indiquent des prières pour obtenir de l’argent ; les guenilles sont destinées à obtenir une longue vie aux enfants des passants qui les ont accrochées. Des marchands qui vont faire des opérations commerciales accrochent aux arbres un spécimen de la denrée ou de l’objet dont ils trafiquent, pour avoir plein succès.

Les chiffons de couleur ont été accrochés par des fiancées, quand elles quittent la maison des parents pour celle de l’époux, afin d’éviter que les esprits de la maison paternelle ne les suivent dans leur nouvelle demeure. C’est une croyance populaire, en effet, qu’au départ d’un membre de la famille, les esprits de la maison le suivent, et, si on ne les retient pas par des prières aux Son-hang-dang, ce sera bientôt la ruine de la maisonnée qui perd tout en perdant ses esprits familiers.

En accrochant des chiffons arrachés à son vêtement, la fiancée indique ainsi à l’esprit de ne pas l’accompagner plus loin, et de retourner dans son ancienne demeure.

On peut aussi venir solliciter à cet autel les autres protecteurs de la localité. On suppose, en effet, que, dans cet arbrisseau et dans ce tas de pierres, se trouvent les génies de la cité, de la montagne, de la ville, et des démons qui sont là, en permanence, pour observer le voyageur.

On voit fréquemment des femmes venir prier pour que l’esprit redonne la santé à leurs enfants malades. Elles déposent une écuelle de riz cuit sur le tas de pierres, se frottent les mains et, les portant ensuite à la face, font des génuflexions. Quand leur prière est terminée, elles remportent le riz qui doit être donné au malade.

Des sorcières sont chargées quelquefois de venir faire des exorcismes aux Son-hang-dang, en faveur d’un enfant malade : la cérémonie se complique alors de cymbales et de tam-tams.

En passant devant ces autels, le voyageur, pour obtenir une bonne route, dépose son offrande. Cela consiste simplement à ajouter une petite pierre aux autres, ou à cracher sur le tas. Cette dernière coutume se rattache surtout à la peur qu’inspire aux Coréens l’esprit errant des serpents. Ils croient, en effet, que l’esprit d’un serpent mort erre sur le chemin à la recherche d’un corps à habiter, c’est pourquoi ils espèrent l’occuper avec cette sorte d’offrande, pendant qu’ils s’éloignent rapidement. Nous avons remarqué très souvent cette bizarre coutume, et surtout l’horreur du serpent, qu’un Coréen de sang-froid ne voudra jamais toucher ni tuer.

Si une moutang découvre, en prédisant l’avenir d’un homme, qu’il doit mourir bientôt, elle lui conseille de présenter une offrande aux Son-hang-dang, de suspendre à l’arbre le col de son habit, par exemple. Le démon s’attache alors à ce vêtement croyant avoir affaire à l’homme lui-même.

À la passe de Tong-Sol, près de Piun-yang, col très dangereux en hiver à cause de la pente énorme de la route, se trouve un autel célèbre de ce genre, auquel tous les voyageurs adressent leur prière pour une heureuse descente. Une sorcière habite dans une cabane à côté, et c’est elle qui est chargée d’offrir les gâteaux de riz et les prières. Elle a fort à faire, car les demandes sont nombreuses. Elle inscrit, sur des bandes de papier accrochées dans la cabane qui renferme l’image de l’esprit, les noms des donateurs. Les passants déposent leur carte de visite avec leur prière. D’ailleurs, comme on le verra plus loin, j’ai eu l’occasion de visiter cet autel.

Au Sane-Sine (esprit de la montagne) les Coréens ont attribué de tous temps une puissance extraordinaire. On l’invoqua jadis pour protéger le pays contre les invasions mongoles, et il fit des miracles. Sa renommée était telle qu’un empereur de Chine envoya un ministre en Corée pour faire des sacrifices aux montagnes, et la prière qu’il lut, célébrait en termes pompeux la puissance du Sane-Sine.

La Corée étant un pays montagneux, on comprend aisément l’importante influence que ces esprits des montagnes ont exercée sur l’homme qui les parcourt depuis sa plus tendre enfance. Il y entend des bruits bizarres, s’étonne de la forme de certaines collines, de ces blocs de rochers qui restent comme suspendus dans les airs ou reposent en équilibre presque instable, sur de longues aiguilles de roc, comme si un géant les avait placés là. Il entend l’esprit qui parle, lui ordonne telle ou telle chose. Le silence mystérieux de la montagne a captivé son imagination naïve ; il la craint parce qu’il ne la comprend pas. Il suppose qu’elle engendre des hommes d’une bravoure et d’une force extraordinaires, et il la peuple d’esprits et de démons. Le plus important, celui auquel il pense toujours quand il est dans la forêt, c’est le Sane-Sine.

Le Sane-Sine réside sur les flancs de la montagne, il erre partout à la recherche des villageois qui viennent couper du bois ou cultiver leur lopin de terre. Ceux-ci craignent de l’offenser quand ils viennent ramasser le bois mort, et s’ils se coupent avec leur serpette, ou font une chute, ils pensent que c’est le Sane-Sine qui se venge, parce qu’ils n’ont pas ramassé ce bois mort avec le respect voulu. Quand ils se réunissent pour le repas dans la forêt, ils ne manquent jamais de jeter la première cuillère de riz au Sane-Sine qui est là et les épie. C’est à iui que les chasseurs de fauves se recommandent avant d’entreprendre leur périlleuse course, et ils ont pour lui une grande vénération. Les chercheurs d’herbes rares, de plantes médicinales, comme le ginseng sauvage, font aussi des offrandes à cet esprit pour que leur récolte soit abondante.

Le tigre est regardé par le peuple comme le lieutenant de l’esprit de la montagne. C’est un animal presque divin ; il figure sur les étendards royaux, et constitue l’insigne des fonctionnaires militaires qui reçoivent comme cadeau de l’empereur des peaux de ces animaux.

Si le Sane-Sine est courroucé contre un village, il envoie le mangeur d’hommes (tigre). Aussi lorsqu’un tigre a emporté un animal domestique, les villageois s’empressent-ils de faire une offrande pour apaiser l’esprit de la montagne.

Le Sane-Sine est encore le dieu des ermites. Si un Coréen veut s’engager dans une entreprise délicate, il vient dans la montagne faire une retraite de plusieurs semaines, pendant laquelle il prie, jeûne, fait des ablutions pour obtenir sa protection. Ces individus sont toujours considérés ensuite par leurs voisins avec respect, parce qu’on les suppose en communication avec l’esprit vénéré.

En rêve, les habitants voient quelquefois une apparition devant eux, sous la forme de l’image qu’ils ont l’habitude de rencontrer sur l’autel de cet esprit, et ils ne doutent pas que c’est le Sane-Sine qui leur est apparu. C’est un signe de bonne chance, et cela leur vaudra par la suite du bonheur et une bonne récolte. La plupart des songes que font les Coréens sont rapportés au Sane-Sine.

Les autels destinés à ce culte consistent en petites baraques construites en paille, renfermant des peintures représentant un vieillard assis sur un tigre et vêtu de costumes spéciaux de mandarins. Quelquefois aussi ce sont des femmes qui sont dessinées et peintes pour représenter le Sane-Sine. Ces baraques sont établies auprès d’une source, sous un arbre touffu ou dans une caverne, et dans ce dernier cas, l’autel est regardé comme situé à une place privilégiée.

Tchone-Sine, ou esprit honorable. C’est encore un esprit tutélaire du village ou de la vallée, et chaque année les habitants se cotisent pour faire des offrandes à son autel. Il protège le village contre l’incendie, les maladies, la grêle, les autres fléaux qui sont susceptibles de diminuer sa prospérité. L’autel se trouve parfois confondu avec un autel de Sane-Sine, ou bien consiste en une petite cahute en paille contenant un portrait. Cette relique représente un homme, et c’est toujours avec un grand respect qu’on lui fait des révérences.

Le Yong-Sine ou esprit du dragon gouverne les eaux. Au culte de la nature, les Coréens ajoutent celui d’animaux réels ou fantastiques : le cheval, le rat, le sanglier (ces deux derniers nuisibles) et le dragon redouté par eux de toute antiquité. Celui-ci réside dans les eaux, dans les rivières, dans les lacs, dans les puits, et une infinité de légendes racontent les exploits de dragons fantastiques.

Ce monstre qui n’est pour les Coréens, ni poisson, ni reptile, ni oiseau, ni mammifère, mais qui est tout cela à la fois, leur inspire une grande frayeur, et les offrandes qu’ils lui font sont présentées avec un profond respect. Les enfants portent souvent des noms d’animaux, et celui du dragon est très employé concurremment avec éléphant, chameau, etc.

Quand on fait un sacrifice au dragon de l’eau, les sorciers montent sur un bateau, et s’en vont au milieu de la rivière. Là, avec tambourins et cymbales, ils adressent des prières au Yong-Sine : c’est généralement pour le rendre plus clément envers les membres d’une famille éprouvée par la mort d’un parent noyé accidentellement.

Rêver au dragon est de bon augure, et lui vouer son enfant, c’est lui réserver un avenir brillant.

Si un homme se noie, c’est qu’il a mis en colère le Yong-Sine. Ceux qui entreprennent un long voyage en mer ont soin, avant le départ, de faire un sacrifice au dragon pour obtenir sa protection. C’est également lui qui fait tomber la pluie ou la retient dans le ciel, et en temps de sécheresse, des sacrifices officiels sont ordonnés dans les provinces pour l’apaiser.

Les Tok-Kébi (diables malins) sont des lutins fort connus et craints des Coréens ; ils peuvent être d’origine surnaturelle ou bien être les âmes des hommes qui sont morts de mort violente.

Le Rev. Jones[11] cite le cas d’une femme possédée du démon, qui prétendait avoir en elle trois lutins, l’un était l’âme d’une femme brûlée vive, un autre celle d’une femme qui s’était noyée, et la troisième l’âme d’un condamné à mort.

Ces lutins habitent les cimetières, les champs de bataille, les bois, sous la forme de nains à l’affût de mauvais tours à jouer aux humains. Les maisons abandonnées, les bords de ruisseaux peu fréquentés sont peuplés de ces démons malfaisants.

Nombreuses sont les maisons hantées où les hommes eux-mêmes ne voudraient jamais venir pendant la nuit, et sur lesquelles on raconte des scènes effroyables aperçues pendant des promenades nocturnes, et ces histoires circulent de bouche en bouche.

Des hameaux ont été abandonnés par les habitants à la suite des mauvaises farces des Tok-Kébi, qui, chaque nuit, venaient commettre de nouveaux méfaits : secouer violemment la porte et les fenêtres d’une maison, souffler les lumières, ébranler toute la demeure ou casser la vaisselle, et cela, au dire des victimes, par une nuit calme et sereine, et sans que les voisins entendissent le moindre bruit. Parfois il prend fantaisie au démon de renverser la marmite à riz sens dessus dessous, de salir dans la nuit la vaisselle lavée la veille, de déplacer un meuble, et mille autres tours de ce genre qui font mourir de frayeur les habitants de la maison hantée.

Les feux follets sont regardés comme des Tok-Kébi. On fait à ces lutins des sacrifices spéciaux avec l’aide des sorciers.

Voici maintenant les esprits qui habitent la demeure du plancher jusqu’au faîte. C’est pourquoi, lorsqu’un Coréen achète une maison, il demande toujours à l’ancien propriétaire quels en sont les esprits, et les places qu’ils occupent pour qu’il leur fasse des offrandes à son tour.

Le Song-tjou est l’esprit gouverneur de toute la construction. Le bonheur ou la mauvaise chance de la famille dépendent de lui. Chacun s’efforce de ne pas l’offenser. On recommande sévèrement aux enfants de ne pas marcher sur le seuil de la porte, car ce serait marcher sur le cou du Song-tjou ; en mangeant il ne faut pas se tourner vers le coin de la poutre où il réside.

C’est pendant la construction même que la sorcière l’installe sur la charpente où il est supposé résider. Pour cela on fixe sur la poutre des feuilles de papier et un petit sac de riz contenant autant de cuillères de riz que le propriétaire a d’années. C’est le fétiche.

Le Tote-jou est l’esprit du terrain bâti. Son fétiche consiste en une botte de paille portée au-dessus du sol, sur des chevalets, derrière la maison. On y sacrifie quand on emménage.

Le Same-Sine est l’esprit de la nativité. C’est lui qui préside à la conception des enfants, et c’est à lui qu’on demande la postérité de chaque famille. Il peut déterminer le sexe et aider à l’accouchement. On a l’habitude, quand un enfant est né dans une maison, de la fermer aux voisins pendant un laps de temps variant de quelques jours à deux ou trois semaines, en l’honneur du Same-Sine, pour lui éviter de se rencontrer avec des gens en deuil ou des gens ayant vu des cadavres, ou des serpents. Après la naissance, on place sur le devant de la porte une corde de paille. On y attache soit des piments rouges si le nouveau-né est un garçon, soit des branches de sapin si c’est une fille.

Le Tché-Oung (ou mannequin) est l’esprit chargé d’entraîner loin de la maison la mauvaise fortune, et chaque année une fête a lieu en son honneur. Le fétiche consiste en un mannequin en paille représentant un homme ou une femme, et dans lequel on met quelques menues monnaies, pour lui permettre d’effectuer un long voyage, car on l’abandonne sur le chemin. On trouve à l’époque de la fête, le quinzième jour du premier mois, quantité de ces Tché-Oung sur les routes. On s’en sert encore pour éloigner les maladies en plaçant ces mannequins dans les vêtements des malades où ils sont supposés prendre la maladie, puis on les porte sur la route.

Les Moun-pi sont les esprits gardiens de la porte dont le fétiche est un vieux chapeau, ou un manteau ou des images de guerriers collées sur les portes d’entrée. Il y a encore quantité d’autres esprits et démons, nous terminerons cette longue énumération par celui de la petite vérole, Yok-Sine, qui pénètre dans le corps des enfants.

On pense que les personnes atteintes de la petite vérole sont très impressionnables. On évite avec soin de laisser approcher d’un varioleux les portefaix, parce qu’en leur présence il ressent une grande fatigue dans les épaules comme s’il avait fait le travail de ces coolies. Petite vérole se dit ma-ma en coréen. Le fétiche du Yok-Sine est un bol d’eau claire placé sur une table dans la chambre du malade. Si le mal empire, les parents et amis devront boire quelques gorgées de cette eau en faisant des prières.



Pour compléter cette étude, il me reste à dire quelques mots de la conception que ce peuple se fait de la terre, des éléments, du monde. On verra, là encore, l’influence de la Chine, rebelle aussi à se laisser arracher le voile épais qui la recouvre et la sépare du reste du monde.

Les lettrés des écoles primaires, en vous regardant profondément derrière leurs quartz enfumés, vous apprendront ou plutôt vous liront dans leur vieux classique, Ha-houi-houeun-lame :

« Dans la grande origine, rien n’était visible, pondérable ; dans le grand tout, la vie commence à apparaître ; dans le grand commencement les formes se dessinent ; dans le grand début, la matière prend figure : c’est le monde.

« Sur la masse confuse de la terre, le ciel apparaît comme un œuf ; il est en haut, la terre en bas.

« Dans et sur la terre, l’eau s’amasse, remplit tous les vides et la masse entière tourne comme une roue.

« Le ciel est l’atmosphère de la terre et de l’eau, atmosphère claire et lumineuse qui l’encercle et la couvre.

« La terre est trouble et solide, et l’eau qui est maintenue sous le ciel inonde tout.

« L’homme est l’essence concentrée du ciel et de la terre, formée des cinq éléments ; son esprit est plus développé que celui de toutes les autres choses créées.

« Le soleil est l’essence du principe mâle de la nature ; c’est un roi qui vit dans l’air et sur sa poitrine sont marquées trois pattes de corbeau.

« La lune est l’essence du principe femelle de la nature : elle a un lapin blanc dans son sein, occupé à préparer des médecines.

« Les étoiles sont la gloire du soleil : elles sont composées de l’essence des montagnes, des rivières et autres choses créées. Les hommes célèbres sont représentés par une étoile.

« Les nuages sont les atmosphères des montagnes.

« La pluie est le principe femelle, ou négatif, du ciel et de la terre.

« Quand il fait chaud, il pleut parce que les principes du soleil et de la pluie sont en contact.

« Il gèle quand le principe femelle prédomine ; c’est la rosée qui est changée en neige par le froid.

« La neige est l’essence des cinq graines, des cinq céréales.

« Le vent est le serviteur du ciel et de la terre. On ne sait pas où il commence ; il est produit par la pluie et le soleil.

« Le tonnerre gronde quand les principes mâle et femelle sont en colère.

« L’éclair se produit quand ils se querellent, quand ils se heurtent.

« L’arc-en-ciel se montre quand ces deux principes hian et heum sont en harmonie ; les parties brillantes de l’arc sont les parties mâles, les bandes sombres sont les parties femelles.

« Quand le principe femelle (pluie) dompte le principe mâle (soleil) il s’élève cent vapeurs nuisibles entre le ciel et la terre qui forment la brume.

« La voie lactée dirige toutes les étoiles de l’atmosphère, elle est formée des eaux qui montent dans le ciel.

« Il y a neuf étages au ciel (les bouddhistes en trouvent trente-trois) ; l’étage le plus élevé est celui où les étoiles voyagent ; le deuxième est parcouru par le soleil, et le plus bas est celui où la lune suit sa route.

« Le disque du soleil est plus grand que celui de la lune. Dans la lune, on voit des ombres, des montagnes et des fleuves.

« (Pour le peuple, pour les femmes, le ciel est rond, la terre plate et carrée ; le ciel est mobile autour de la terre qui reste fixe.)

« Le ciel s’abaisse au nord-ouest et la terre au sud-est ; dans la mer de l’est, il y a un trou infini, dans lequel toute l’eau du monde s’engouffre.

« À l’orient, il y a un grand mûrier, sur lequel est un coq doré qui chante pour faire lever le soleil ; au couchant il y a un grand lac dans lequel il se plonge. »

Les Coréens associent encore le ciel (rond) au principe mâle, et la terre (carrée) au principe femelle. Quand ils portent le chapeau de deuil, si c’est pour un homme, la monture intérieure du chapeau, à laquelle s’attachent les brides, est ronde (en bambou recouvert de papier) ; si c’est pour une femme, la monture est carrée. Le bâton de deuil que les membres de la famille tiennent en main à l’enterrement est rond quand il s’agit du deuil d’un homme, équarri pour celui d’une femme.

Voici, pour terminer, la légende du lapin qui habite la lune :

Il y avait autrefois, en Chine, un célèbre tireur d’arc. Il avait préparé des médecines qui devaient lui donner l’immortalité. Pendant une absence qu’il fit, sa femme lui vola cette médecine et l’absorba pour devenir — elle aussi — immortelle. Elle se trouva alors subitement transportée dans la lune, où elle habite depuis le palais de Kouan-hane. Le lapin blanc lui appartient et prépare sans cesse, pour elle, des poudres merveilleuses. La lune est encore habitée par un génie Ho-Gan, qui est constamment occupé à couper un rosier avec une hache.

De tels exemples montrent bien la mentalité du peuple de Corée, et quel bouleversement apportent dans son esprit les théories de l’Occident. Il va sans dire que l’élite de la société — confucianiste — se tient en dehors de ces vieilles croyances. Souhaitons seulement que son exemple se répande de plus en plus, et que bourgeois et gens du peuple arrachent de leurs yeux, au plus tôt, ce bandeau qui depuis trop longtemps les isole du reste de l’univers, et surtout les met à la merci de tant de ruses et de tant de convoitises.


CHAPITRE IV


La pagode de marbre. — La tortue. — Le quartier marchand de Tchong-no. — La grosse cloche. — Le tombeau de la reine Kang-Si. — Le palais des Müriers. — La rue des Légations. — Soldats coréens. — Coup d’œil sur les ministères. — Une audience chez l’empereur. — Cérémonie. — Repas. — Danseuses. — La danse du Lotus. — La danse du Tigre. — La danse du Sabre. — Sortie impériale.


Le bijou de Seoul, de la Corée tout entière, est la pagode de marbre exécutée à Nanking par le sculpteur You-Yong, sur les ordres de Sei-tjo, roi de la dynastie mongole qui donna sa fille en mariage à Tcheung-son-yong, roi de Koryo, et lui fit présent de cette pagode de marbre. Longtemps enfouie au milieu de cahutes lépreuses, cette merveille fut enfin dégagée et s’offre aux regards dans son intégrité, près de Tchong-no, le grand carrefour central. La partie supérieure de la pagode fut démolie par les Japonais envahisseurs, en 1598, et actuellement ses trois derniers étages sont à terre, à côté du monument, intact tout de même, ayant miraculeusement échappé aux déprédations des envahisseurs qui voulaient l’emporter au Japon, ainsi qu’à celles, plus lentes mais non moins sûres, des Coréens.

Cette pagode est taillée dans un marbre blanc très pur, légèrement jauni par le temps. Elle a treize étages, avec des bas-reliefs sur chaque face. Sa base est un polygone à vingt côtés, et sa hauteur totale est d’environ onze mètres.

C’est probablement vers 1352 qu’elle fut apportée en Corée. Elle vint par mer de Nanking, qui était alors la capitale de la dynastie mongole des Seung, et remonta le fleuve Hane jusqu’à Hane-yang (Seoul). Elle fut placée près du monastère bouddhique de Oueun-kak-sa, dans le voisinage d’un autre monument non moins curieux qu’elle, une grosse tortue sculptée dans le granit et portant sur le dos une stèle, probablement commémorative de la fondation du monastère de bonzes. Celui-ci a disparu avec le bouddhisme comme religion officielle, car les bonzes, sous les règnes suivants, causèrent tant de scandales par leurs mœurs dépravées, que la démolition de la bonzerie fut ordonnée. Ils insultaient les femmes des dignitaires venues en pèlerinage au monument de la Tortue, qui avait le pouvoir de donner des enfants mâles. Aussi furent-ils bannis de Seoul, sous peine de mort, et relégués dans la montagne. Ce n’est que depuis la domination japonaise (1894-1895) qu’ils furent de nouveau tolérés dans la capitale, où ils peuvent aujourd’hui venir mendier librement.

De ces ruines du glorieux passé du bouddhisme, il ne reste plus que la Tortue et la Pagode, et ce sont certainement les plus curieux monuments de la ville.

LA TORTUE ET LA PAGODE DE MARBRE



Dans ce même quartier de Tchong-no, se trouve la « Grosse Cloche », autre monument célèbre, entouré des bazars. Ceux-ci sont reconnaissables aux allées et venues, devant les portes des boutiques, d’individus criant, appelant, faisant l’article pour tel ou tel étalage, bibelots, soieries, cotonnades, etc., comme cela se passe d’ailleurs dans certains bazars du Caire et de Constantinople. Ce sont des rabatteurs, affiliés aux négociants. Ils reçoivent une commission, et s’entendent, en un langage conventionnel, du prix à faire au client.

Mais je reviens à la grosse cloche, installée là sur ce carrefour, dans une cage de bois rouge surmontée d’un toit à la chinoise, par Tai-tjo, le fondateur de la présente dynastie, et qui par conséquent depuis cinq siècles fait entendre sa grande voix aux habitants de Seoul.

Elle mesure environ deux mètres vingt de diamètre à la base et trois mètres de hauteur jusqu’à un dragon magnifique qui la surmonte, et à travers les anneaux duquel passe la chaîne de suspension enroulée sur une grosse poutre. La cloche se trouve suspendue à quarante centimètres au-dessus du sol. On la frappe, à midi et à minuit, avec une poutre en bois supportée par des chaînes attachées à la charpente de l’abri. Ce dernier est un simple hangar de petites dimensions où, en outre de la cloche, gîtent de nombreux moineaux, sans parler des araignées. L’histoire de cette grosse cloche est intéressante parce qu’elle se rattache à la fondation de Seoul. Une cloche de petite dimension ayant été trouvée pendant les travaux de construction de la muraille de l’est, Tai-tjo décida d’en faire faire une reproduction en grand, et de la placer au centre de la ville, à Tchong-no, non seulement pour avertir les hommes qu’ils devaient regagner leur maison et leur lit, tandis que les femmes pouvaient alors sortir librement dans la cité (coutume abolie depuis 1895), mais encore pour perpétuer le souvenir de son règne, et rappeler pendant dix mille fois dix mille ans que Tai-tjo fut le premier, le grand roi de la dynastie Tcho-sen.

Les magistrats dans les districts reçurent l’ordre de percevoir un impôt spécial sur tous les habitants, hommes et femmes, afin de couvrir les frais de la fonte de ce grand travail. Pendant la collecte de cet impôt, il se trouva une maison dans laquelle l’homme préposé à cet office vit une pauvre femme avec un petit enfant de trois ou quatre ans. À sa demande, elle répondit : « Je n’ai que lui au monde ; voulez-vous donc que je vous le donne ? » Le collecteur se retira et raconta cet incident. Quand on eut recueilli l’argent nécessaire, on fondit la cloche avec tous les soins possibles, mais elle se fendit à l’air. On recommença. Elle se fendit encore. Finalement le roi offrit une grande récompense à celui qui pourrait couler la cloche sans accident. Quelqu’un s’offrit, mais à la condition que l’on rechercherait la femme qui n’ayant pu donner des sapèques avait proposé son enfant. On la trouva et elle dut donner son fils qui fut précipité dans le métal en fusion. Cette fois, l’opération eut un plein succès, la cloche fut terminée sans autres incidents et placée à Tchong-no. Mais les habitants disent que lorsqu’elle fait entendre sa voix profonde dans la cité silencieuse, on entend distinctement l’enfant crier : « He mi lei, He mi lei ! » Ce qui veut dire : « C’est la faute de ma mère ! »

Depuis la guerre japonaise, les Coréens, hommes et femmes, peuvent sortir librement en ville, tandis qu’auparavant, une heure après le coucher du soleil, la cloche sonnait vingt-huit coups, et en les entendant les hommes hâtaient le pas vers leur demeure, sinon les inspecteurs de police les arrêtaient, les gardaient une nuit en prison, et ne les relâchaient le lendemain qu’après une distribution de dix coups de bâton. Cette mesure avait pour but de livrer la ville aux femmes qui, n’ayant plus à craindre la rencontre du sexe barbu, devenaient — pendant quelques heures — les maîtresses de la cité. À minuit, la cloche sonnait de nouveau trente-trois coups, les portes de la ville se rouvraient, et la journée nouvelle commençait.

Comme on le voit, ce pays, que voilait jadis un épais mystère, est en réalité bien étrange : costumes, mœurs, croyances, tout est matière à étonnement.



Le quartier de l’Ouest où j’habite, et qui est celui des légations, s’appelle Tchong-dong, par abréviation de Tchong-ne-kol (quartier du tombeau). À l’emplacement élevé où se trouve actuellement la légation d’Angleterre, existait autrefois un tombeau de la deuxième femme légitime de Tai-tjo, Kang-Si. Elle fut enterrée là, contrairement à tous les précédents, à tous les usages qui défendaient de placer un tombeau dans l’intérieur des murs d’une ville. Mais le roi en décida ainsi, car il était tellement épris de cette femme qu’il ne voulut pas s’en séparer, même morte. Quant au choix de l’emplacement, ce fut — d’après la légende — la reine elle-même qui le décida. Avant de mourir, elle avait demandé à son époux de faire faire un immense cerf-volant sur lequel serait écrit son nom, ct qu’une fois lancé à une grande hauteur, la corde en fût coupée. L’endroit précis où il tomberait serait alors choisi pour l’emplacement de son tombeau. On dit même que cette reine très sage et très intelligente avait pris un ascendant considérable sur le roi, et gouvernait le royaume. Elle mourut empoisonnée par les hauts fonctionnaires, dont elle se plaisait à déjouer les projets. Mais son tombeau fut déplacé à plusieurs reprises à la suite des pétitions des dignitaires et, en dernier lieu, l’année de la mort de Tai-tjo. Cette fois, le roi avait rêvé que sa chère Kang-Si lui avait demandé que l’on chargeât encore un cerf-volant de désigner le nouvel emplacement. Ainsi fut fait. Et c’est à Tchong-nong, à une heure environ en dehors de la porte du Nord-Est, près de la fameuse bonzerie de Tchine-hon-sa, où les Européens viennent en pique-nique, que s’arrêta le cerf-volant, dans un site ravissant. Le tombeau fut placé près d’une source afin que la reine entendît le murmure des cascades, et que les malades puissent trouver, en se baignant dans ces eaux, un remède à leurs maux. Il n’en fallait pas davantage pour lui donner des propriétés miraculeuses. La foule accourut en masse tout d’abord, puis, avec le temps, l’oubli se fit. Reconstruit en 1668, le monument fut désormais gardé comme un tombeau royal, et aujourd’hui, Européens et Coréens font de Tchong-nong leur promenade de prédilection.



Après la grosse cloche et le tombeau de la reine aimée du fondateur de Seoul, il convient de parler d’un édifice qui remonte à peu près à la même époque, el dont le caractère éminemment sacré nous interdit l’entrée. C’est Tchong-Mio, le temple des tablettes ancestrales. Il occupe un espace assez restreint, près de la grande artère, et s’élève au milieu d’un magnifique parc, mal entretenu malheureusement, et que l’on peut apercevoir par la porte principale dont un des battants est généralement ouvert. Il fut construit en 1394, et comprend de petits bâtiments renfermant à l’ouest les tablettes des ancêtres royaux, à l’est, celles des hommes d’État illustres. C’est le plus important, le plus sacré des temples de Seoul. Pendant l’invasion japonaise en 1592 les palais de Kiong-bok, de Tchang-tok, ainsi que celui-ci, furent détruits par des incendies, et reconstruits immédiatement.

À propos du palais des Mûriers dont j’ai déjà parlé, et qui fut transformé en champ de manœuvres, je ferai remarquer qu’il n’en reste pas grand’chose, sauf deux pavillons réparés et repeints en 1902 à l’occasion de la célébration de l’anniversaire de l’empereur. La ville et quelques vieux palais branlants ont gagné, en l’honneur de cet événement, quelques réparations urgentes. Son nom lui vient de ce que l’on a planté des mûriers à l’intérieur de cet emplacement, dans le but d’encourager la sériciculture. Construit en 1600, le palais fut détruit par un incendie et eut à subir une série de vicissitudes dans lesquelles les esprits malins jouèrent un grand rôle. Tantôt on y entendait des bruits étranges ; on y voyait des lumières insolites ; tantôt, sous l’influence néfaste des esprits, les tigres ravageaient la contrée. Aussi sa destruction fut-elle résolue, et en 1864 il tombait sous la pioche des démolisseurs. La reine douairière Tcho fit pourtant épargner ces deux pavillons. Je vous ferai grâce des récits fantastiques qui ont cours sur ce monument, car en Corée il n’est pas possible de faire un pas, de regarder un mur, un toit, sans qu’immédiatement la légende ne vous le peuple de farfadets, de génies malfaisants, jusqu’à vous en donner le cauchemar. À plus forte raison quand il s’agit de demeures princières, dans le seul choix desquelles une légion de devins, astrologues et géomanciens, ont été mis à contribution.

Laissant là ces superstitions d’un autre âge, je reprends ma promenade à travers Seoul et ses différents quartiers.



La rue des Légations. Elle part de la porte de l’Ouest pour aboutir à la place du Palais, en traversant le quartier de Tchong-Dong.

Elle présente une physionomie particulière ; elle est mieux entretenue que les autres rues de la ville, et au-dessus des enclos qui limitent les jardins des propriétés particulières, s’élancent des arbres qui suffisent à donner à ce coin de la cité un air européen. À droite et à gauche s’élèvent des bâtiments en briques, habitations, orphelinat, église anglaise, enfouis dans la verdure ; les légations russe et française se font vis-à-vis. La première, installée sur un mamelon qui domine la ville et le palais, est entourée d’un magnifique parc où nous avons assisté à des fêtes splendides. Les bâtiments en sont spacieux, et leur architecture originale repose les yeux des murs rouges et des vérandas des alentours, élevés d’après un même plan. C’est à la légation russe que s’est réfugié l’empereur le 11 février 1896, et c’est là encore qu’en 1902, Yi Yong-ik, accusé d’un complot, a trouvé un abri sûr.

La légation de France se dresse, près de la muraille, au milieu d’un vaste parc, fort bien entretenu et planté de beaux arbres. Elle fait l’admiration de tout Seoul. L’édifice fut achevé en 1896, sous la direction de M. Collin de Plancy et de M. Lefèvre, qui en furent les architectes. Les meubles viennent du château de Chenonceaux. C’est un monument coquet, spacieux, surmonté d’une tour d’où la vue sur la ville et le faubourg est magnifique.

LÉGATION DE FRANCE À SEOUL

Chaque année, le 14 Juillet réunit à la légation les Français et les membres des autres colonies ; tous sont heureux d’offrir leurs vœux au ministre qui, avec son amabilité et son entrain infatigable, rend notre fête nationale l’événement mondain le plus goûté de la colonie européenne. Les jardins, superbement illuminés a giorno, se remplissent pour quelques heures de la gaieté de plusieurs centaines d’invités. On admire avec quels soins et après quels efforts, notre représentant a su faire, de ce qui n’était — quelques années auparavant — qu’un mamelon inculte, un parc délicieux. En automne un autre événement attire à la légation les amateurs de fleurs. C’est l’exposition des chrysanthèmes, qui est encore un nouveau succès pour M. Collin de Plancy, dont les heures de loisir sont consacrées à la surveillance de son parc et de ses serres ! Qui a eu l’honneur d’être reçu par notre ministre revient ravi à la fois de sa courtoisie et du goût qu’il déploie dans l’ornementation de ses salons, où ses belles fleurs jettent un éclat incomparable.

Dans ce même quartier se trouvent les bâtiments des légations de Belgique, d’Angleterre, d’Amérique, différentes constructions appartenant au palais, les « tennis » des clubs qui contribuent encore, aux jours de tournois entre les équipes de Seoul et celles de Tchémoulpo, à donner au quartier de Tchong-Dong un air de ville européenne ; de-ci de-là cependant se perdent dans la verdure quelques toitures retroussées, et le grand mur d’enceinte du palais actuel, achevé depuis peu, rappelle, quelque cent mètres plus loin, que ce coin d’Europe est fini. La nouvelle salle d’audience se dresse au milieu du palais impérial, et ses doubles toits, sa façade principale orientée au sud, nous montrent, à côté des demeures des ministres étrangers, le désir du monarque actuel de vivre en paix et de travailler à la grandeur de son pays. Conseillers et fonctionnaires étrangers sont nombreux à Seoul, et peu à peu, à mesure que les finances du royaume le permettront, nous assisterons au développement économique et industriel de ce pays que l’on apprend à aimer à mesure que l’on y séjourne davantage, que l’on voudrait voir plus prospère, plus fort, libre de ses actes.

Voici maintenant la place qui termine cette rue. Là sont des magasins chinois et japonais et l’hôtel français, en face de Tai-hane-moun, la porte d’entrée principale du palais. Elle s’ouvre aux jours de sortie de Sa Majesté, sur la quadruple rangée des bataillons coréens, de la double haïe des kissos[12] armés de leurs lances, de leurs hallebardes, de leurs lanternes ou de leurs étendards, compléments habituels d’une sortie officielle.

Le chemin que doit suivre Sa Majesté, qui ne sort que pour se rendre à quelque sacrifice important, est marqué par une ligne de sable. Ces sorties, les gros événements de la capitale, permettent au peuple d’entrevoir le souverain, souriant à tous dans sa chaise jaune impériale, gardée par des eunuques et des agents de police.

Voilà des factionnaires dans leur guérite. Ils ne semblent guère se soucier du sergent de ronde, et leur attitude jure beaucoup avec l’aspect guerrier de la ville, où on ne rencontre que des soldats, baïonnette au canon.

Pendant la faction, ces jeunes troupiers, pour qui la discipline n’est guère sévère, se servent de leur arme pour se battre entre eux, ou bien ils font des commandements et des pas de parade devant leurs guérites, sautent en s’appuyant sur leur fusil, et autres exercices du même goût, tandis que l’on aperçoit leur caleçon par le fond de culotte trop largement entre-bâillé… Voilà le soldat coréen : enfant, oisif, dépenaillé, n’ayant nullement l’allure martiale qui conviendrait à ce petit pays. La discipline existe à peine, et à part quelques jeunes officiers qui ont bonne allure sous l’uniforme, le portrait que je viens de faire pourrait s’appliquer aux officiers en général, qui — s’ils ne sont pas dépenaillés — sont, du moins, plus embarrassés, dans leur uniforme étriqué et leurs souliers de cuir, que le simple soldat pour marcher au pas. Mais l’élégance s’acquiert, et on peut avoir l’espoir que, plus tard, l’armée coréenne pourra soutenir la comparaison avec celle des voisins de l’est.

Le chant est obligatoire dans les casernes. Voici justement — dans l’une d’elles — le chant du soir qui commence. L’air en est assez agréable. Un soldat dit le couplet, et le bataillon tout entier reprend le refrain. Le sujet de ces chansons est toujours la gloire du pays, les victoires passées, et elles se terminent par des souhaits pour l’empereur et la famille impériale. Ce sont les Russes qui ont donné l’organisation actuelle et les méthodes d’instruction des troupes coréennes.

Tous les ministres, ou à peu près, et les hauts fonctionnaires sont, de droit ou d’office, généraux ou colonels : leur titre les met ainsi immédiatement au rang de tacticiens de premier ordre. Rien n’est plus drôle que de voir ces bons papas, revêtus d’un uniforme qui les serre trop, — eux qui sont habitués aux vêtements larges, — perchés sur de tout petits chevaux, cramponnés au pommeau de la selle, pendant qu’un mapou tient la bride du cheval, et que le képi mal enfoncé sur la tête, à cause du chignon, dodeline de droite et de gauche. Un édit vient de prescrire aux militaires, sans exception de grade, d’avoir les cheveux rasés. Mais ceci ne s’applique pas obligatoirement aux fonctionnaires civils.

Devant la porte du palais sont disposées, en rangs serrés, les chaises à porteurs des ministres, et des personnages en audience au palais. À l’intérieur de ces chaises on peut voir un ou deux des porteurs vautrés sur le siège de leur maître, et qui ne craignent pas d’être pris en faute, cette façon d’agir étant tout à fait dans les mœurs locales. D’ailleurs, tout à l’heure, quand les ministres sortiront, le factionnaire sifflera toute la bande des valets, couchés un peu partout, ou occupés à jouer et à boire.

Les audiences de Sa Majesté, pour les affaires courantes, commencent vers quatre ou cinq heures du soir, et durent toute la nuit. À partir de six heures, on ne peut plus, ni entrer, ni sortir du palais, à moins que ce ne soit jour de gala et que les Européens ne soient invités.

Me voici, tout en contournant le palais actuel de Kiong-houn-koung, revenu sur l’avenue des Ministères, attiré par les manœuvres de cavalerie. Il y a là un jeune officier, élève des Japonais, qui fait tous ses efforts pour dresser une quarantaine de chevaux et de cavaliers, étriqués dans leur casaque rouge et leur képi trop court. Quel drôle de spectacle que ce peloton et ces chevaux qui ne veulent pas marcher en ligne. Allons, ils partent au trot maintenant : voilà le désarroi dans les rangs. La foule de badauds et d’enfants se disperse, pour éviter les ruades, et s’engouffre sous les auvents des portes des différents ministères, situés à droite et à gauche de l’avenue, et dont les noms sont indiqués par des caractères chinois.

Bien modestes sont ces « cases » administratives où s’entassent fonctionnaires et paperasses ; bien modeste le salon du ministre, généralement meublé de nattes. Ici pas de cartons verts, pas de classeurs compliqués ; les papiers importants sont collés au mur blanc ou piqués sur un clou.

Les fonctionnaires européens et les diplomates sont conviés, aux grandes occasions, au ministère des Affaires étrangères. On y entend la musique militaire pendant et après le souper froid, très brillamment servi dans une longue salle basse de plafond, et où figure, entre autres bonnes choses, régulièrement, un petit cochon de lait, très appétissant. Le cochon des Affaires étrangères est légendaire à Seoul. Travaille-t-on réellement dans ces ministères ? Mais oui. La légion des tchoussas et chefs de bureaux des ministres arrive entre onze heures et midi, guère avant. Ils causent un peu, puis s’installent à la tailleur, et alors commence le défilé des visiteurs, les audiences du ministre avec ses subordonnés. Ces audiences se tiennent dans la pièce qui lui sert de bureau. Les portes en sont envahies par une foule de domestiques — porteurs de chaises, kissos, scribes — qui assistent aux discussions, et, à l’occasion, donnent leur avis ou un renseignement, tout à fait en famille.



Le palais actuel de Kiong-houn-koung est, comme la plupart des autres palais, une sorte de petite ville dans la grande, une série de pavillons, bâtisses de toutes dimensions, closes de murs et entourées de cours. On y trouve des chemins aussi boueux, les jours de pluie, que ceux de la capitale ; des maisons en tous points semblables à celles que nous connaissons déjà. Il y a loin de ces pauvres édifices impériaux aux fastueux palais chinois que Loti a si merveilleusement décrits. L’espace occupé par l’enceinte est immense, mais dans la partie que les Européens connaissent, il n’y a que de toutes petites cours bordées par des baraques ou des murs. Les appartements de Sa Majesté sont dans un pavillon quelconque. On a élevé cependant, en vue du public, une grande salle d’audience et quelques bâtisses à l’européenne qui émergent des toits grisâtres relevés aux angles.



À certaines dates, anniversaires de naissance, de couronnement, fêtes de la dynastie, l’empereur de Corée donne audience au corps diplomatique et aux fonctionnaires européens du gouvernement.

On entre, ces jours-là, au palais en habit ou en uniforme par la petite porte située à côté de Tai-hane-moun, où la garde présente les armes aux diplomates. Après avoir longé la deuxième enceinte intérieure et des casernements, on passe sous une toute petite porte modestement fermée par un portail en bois surmonté d’un toit à la chinoise, et l’on pénètre dans une cour où j’ai vu, un jour d’audience, un cochon noir se promener parmi les chaises vertes officielles des ministres européens qui, seuls, ont droit d’entrée jusque-là.

On se trouve devant la salle de réception, grand hall vitré adossé à une maison en briques couverte de zinc, un peu plus grande, mais semblable à celles que l’on peut voir dans le quartier européen des légations et n’ayant aucun cachet oriental. C’est dans cette salle couverte d’un vulgaire tapis rouge acheté en rouleau chez le Chinois du coin, et éclairée à l’électricité pour les réceptions du soir, que se tiennent les invités avant l’audience et après les déjeuners ou dîners officiels ; c’est là aussi que se produisent les danseuses du palais après le repas. Dans la maison, deux grandes pièces servent de salles à manger : l’une pour le corps diplomatique, l’autre pour les fonctionnaires. Des tables et des chaises en constituent tout l’ameublement. On vient cependant de commander en Europe des mobiliers de brocatelle jaune et rouge destinés aux appartements de l’empereur et du prince héritier, quand ceux-ci seront installés dans la maison à l’européenne en construction à côté du palais actuel. Il y aura même des lits (innovation remarquable), pour la famille impériale, qui couche encore sur des nattes étendues sur le sol chauffé des chambres à coucher, tout comme le bon peuple de Corée. Certaines réceptions au palais ne comportent qu’une audience et une coupe de champagne ; d’autres une audience, un déjeuner ou un dîner et la musique ; d’autres enfin dîner, musique et pas d’audience. Le protocole est très compliqué et, seul, le maître des cérémonies pourrait en expliquer le rouage. On a l’habitude au palais d’inviter séparément les femmes des ministres, puis celles des fonctionnaires, auxquelles l’empereur, en les recevant, serre la main. Elles sont admises à saluer « lady Ohm » (la princesse impériale)[13], et la femme du prince héritier, une princesse Mine. Quant à l’empereur et à son fils, ils ne paraissent à aucun festin ; on ne les voit quelques instants qu’à l’audience.

Mais revenons à notre salle de réception que nous devons traverser pour aller quitter pelisse et chapeau, en saluant au passage les ministres, les hauts fonctionnaires et les interprètes en habit de cour, lequel se compose d’une grande robe en soie de Chine bleu-vert très foncé, à larges manches ; de bottes de cour en velours noir ; du chapeau de crin à ailettes (shamo). Des carrés de broderie permettent de distinguer les civils des militaires, quand ces derniers ne portent pas l’uniforme. Pour les civils, ces broderies figurent une grue brodée en soie blanche sur un fond bleu foncé émaillé de feuillages ou autres motifs ; pour les militaires, le dessin représente un tigre. L’empereur et le prince héritier portent des dragons, et la broderie est de forme ronde.

Ce sont ces insignes et la nature des boutons — jade ou or — ajustés sur le serre-tête, au-dessus et en arrière de l’oreille, qui permettent de distinguer le rang du fonctionnaire. Une ceinture complète l’habillement. Elle est très large, formée de placages de bois sculptés finement encastrés dans de petites bordures de cuivre doré, et s’accroche à la robe de cour.

Actuellement, les fonctionnaires portent la médaille donnée par l’empereur à l’occasion de l’anniversaire de la quarantième année de son règne. Sont présents tous les diplomates européens en grand uniforme, les secrétaires et le personnel des légations, les fonctionnaires européens, et aussi — c’est un usage devenu permanent — les officiers de la garnison japonaise de Tchine-ko-kaï (concession japonaise de Seoul). Des cigares et des cigarettes de choix nous permettent d’attendre notre tour d’audience.

L’empereur reçoit séparément le corps diplomatique, puis les officiers japonais, puis les fonctionnaires.

Le maître des cérémonies et un interprète viennent nous annoncer que notre tour est venu.

On traverse alors de petits couloirs couverts, derrière la maison en briques, et qui font le tour de petites bâtisses dont l’ensemble constitue le palais impérial. On arrive sur le côté d’une petite cour intérieure, bordée au sud par des entrepôts, nullement dérobés à la vue de Sa Majesté, et au nord par la salle d’audience, à la porte de laquelle arrive déjà celui qui conduit notre file indienne, rendue obligatoire par l’étroitesse des couloirs. Qu’on ne se figure pas, surtout, une salle de palais des contes des Mille et une nuits, mais une salle de cent cinquante mètres carrés, recouverte d’un modeste tapis rouge, sur les côtés de laquelle s’ouvrent des kanes (chambres) remplis de personnages de l’entourage de l’empereur, dont on voit les yeux et les têtes dans l’entre-baillement des portes en papier blanc. L’ensemble forme un petit pavillon, très modeste, accolé aux autres bâtiments, le long des murs desquels sont placés des piquets de garde, dans de minuscules cours bordées des kanes ou chambres impériales : appartements des concubines, des eunuques, cuisines, etc.

Un interprète nous précède. En atteignant l’entrée, il s’incline jusqu’à terre, salue et reste pendant toute l’audience dans une demi-génuflexion, car le protocole exige qu’un Coréen ne regarde jamais l’empereur en face, et ne lui parle qu’à voix très basse. C’est ainsi que se fera, en effet, la traduction des paroles dites par le doyen au nom des fonctionnaires du gouvernement ou des diplomates, paroles de courtoisie et bons souhaits, Les Européens saluent profondément Sa Majesté et le prince héritier, mais ne sont pas astreints à ne pas regarder devant eux. Les ministres serrent la main de l’empereur.

En examinant le contenu de sa salle, on s’aperçoit que c’est la simplicité dans toute sa splendeur. Une petite table carrée, couverte d’un tapis en soie jaune (couleur impériale), et un grand paravent brodé dans le fond constituent tout l’ameublement.

Sa Majesté, qui a, à sa gauche, le prince héritier, est debout derrière la petite table ; et, dissimulés par le paravent sont des personnages, des officiers de la garde du corps et des eunuques. Du papier blanc aux murs, et c’est tout. Le doyen fait son discours que l’interprète traduit à voix basse, et que l’empereur écoute d’une oreille distraite. Il y répond par quelques mots aimables auxquels le prince héritier ajoute ses remerciements et ses souhaits. Examinons ces deux personnages au nom desquels, et à leur insu souvent, tant d’intrigues sont menées.

L’empereur, dont les yeux vifs observent tous les assistants, est vêtu d’une robe de brocart jaune, chaussé de bottes de cour et coiffé d’un chapeau violet un peu différent de forme de celui de ses courtisans. Sur la poitrine, il porte une belle broderie représentant des dragons et le premier ordre de l’empire. Appuyé à la table, il toussotte et sourit gentiment aux paroles traduites par l’interprète. L’empereur est né en 1852, c’est le vingt-huitième monarque de la dynastie actuelle des Yi, dont le premier roi fut Tai-tjo-Tai-Houan. Cette dynastie remonte à 1392 et Seoul devint capitale à cette époque (1394), comme nous l’avons dit déjà. Le prince héritier, de taille plus élevée que son père, se tient à sa gauche, et fixe sur l’assistance des regards curieux, détaillant la silhouette ou la coupe d’habit de chacun. Il est vêtu de même façon que Sa Majesté, mais en brocart rouge. Ce prince est né en 1874. Autour d’eux sont rangés quelques membres de la famille impériale, des généraux, et le chef des eunuques : celui-ci se tient tout à côté du prince héritier. Il dévisage curieusement la rangée serrée que nous formons, et qui maintenant s’incline profondément, et sort à reculons, car l’audience est terminée. C’est en effet plus difficile de quitter la salle que d’y entrer, car il ne faut pas tourner le dos à l’empereur. Enfin nous voici dehors, recommençant notre défilé à travers les petits couloirs, pendant que l’empereur et le prince héritier rentrent dans leurs appartements, soutenus sous les bras par les eunuques (ainsi l’exige le protocole), qui seuls ont le droit de toucher Leurs Majestés, les habillent, les déshabillent, et leur rendent les services discrets que comporte une telle fonction.

Comme on vient de le voir, une audience impériale est une cérémonie intéressante, mais sans faste, moins solennelle que celles décrites dans les livres anciens et dessinées par les artistes d’autrefois qui représentent, dans de magnifiques salles d’audience, un trône sur lequel est assis le monarque majestueux devant lequel tous se prosternent.

Quoi qu’il en soit, l’empereur, malgré les soucis d’un règne difficile, est souriant et affable, et de tous les dignitaires de son entourage, c’est lui, certainement, qui sympathise le mieux avec les étrangers.

En regagnant la salle de réception, on nous présente la traditionnelle coupe de champagne que l’on vide en l’honneur de Sa Majesté. Dans la salle à manger, chacun s’installe à la place désignée, autour de tables présidées par les ministres, et fait honneur à l’excellent repas à l’européenne, arrosé de vins fins, que des domestiques indigènes servent d’une façon très correcte.

Mais voici le moment de faire connaissance avec le gracieux corps de ballet qui va danser devant l’assistance. Un groupe de jeunes femmes (kissans) de quinze à dix-huit printemps le composent. Vêtues de façon assez heureuse, de rouge, de bleu et de vert, ces toutes petites créatures ne manquent pas de grâce, à défaut d’une réelle beauté. Leur lourde coiffure en faux cheveux donne un peu de raideur aux mouvements du cou, mais l’œil s’amuse — surtout la première fois — à voir pirouetter et marcher à pas menus ces petites poupées peintes, aux pieds de Cendrillon, dans leurs vêtements de soie aux couleurs vives, tandis que la musique de fifres, de tambours et de violons à trois cordes, marque la cadence, et que le maître de danse, vénérable vieillard à bouton de jade, dirige son bataillon léger à coups de claquette.

DANSEUSES DU PALAIS

L’orchestre est absurde et détestable pour nos oreilles d’Occidental. Les Coréens lui trouvent, au contraire, un charme infini ! La mesure est lente et marquée par le tambour, tandis que les fifres et les violons émettent des sons peu harmonieux, rappelant des airs vieillots.

Parmi les danses représentées au palais, la plus gracieuse, la plus poétique est celle du Lotus. Un bassin plein de fleurs et de verdure est apporté au milieu de la salle. Au centre de ce bassin se trouve un énorme lotus prêt à s’entr’ouvrir. Deux cigognes s’en approchent. Ce sont deux danseurs fort bien déguisés, et très habiles à faire manœuvrer avec grâce le bec et les ailes de ces oiseaux faits de papier et de soie.

Les cigognes se mettent à sautiller, à voler, à tourner autour du bassin, à seule fin de s’emparer du lotus qu’elles convoitent. Après mille évolutions manifestant la joie qu’elles éprouvent devant leur trouvaille, mille pas rythmés par l’orchestre, elles approchent de plus en plus et déjà leur bec effleure les pétales, lorsque, du cœur entr’ouvert de la fleur, s’échappe soudain une petite kissan. Sa grâce et sa jeunesse émerveillent pendant quelques instants les cigognes, subitement éprises de la jeune fille qui, à leur grand chagrin, s’enfuit en laissant aux spectateurs eux-mêmes une impression charmante.

Dans un autre divertissement, les ballerines viennent les unes après les autres, en dansant lentement, devant un haut écran de bois rouge percé d’un trou circulaire à la partie supérieure. Elles ont en main une balle et font le simulacre, avec des gestes gracieux des bras et des mains, de la lancer de l’autre côté de l’écran, à travers cette ouverture. À la fin, la musique s’accélère, et la danseuse (car chacune fait cet exercice séparément), se hissant sur la pointe de ses petits souliers jaunes, lance la balle à travers l’écran de bois. Si elle réussit, elle reçoit une fleur que l’on pique dans ses cheveux ; si elle est maladroite ou troublée et qu’elle manque son coup, on lui fait une marque noire sur la joue. Lorsqu’elles dansent devant l’empereur, les « kissans » les plus adroites reçoivent en cadeau un rouleau de soie.

La danse des Tigres aussi est assez remarquable, et permet à deux danseurs d’exhiber le vrai talent de clowns, d’acrobates et de mimes que possèdent les Coréens.

Deux mannequins représentant deux tigres sont apportés, et dans chacun d’eux s’introduisent deux danseurs, l’un dans la tête et les pattes de devant, l’autre dans les pattes et le train de derrière de l’animal. La tête énorme, les yeux, la gueule sont mobiles, et habilement mis en mouvement par l’homme placé à l’intérieur. Ces mannequins arrivent à donner à la perfection l’illusion de bêtes bondissantes qui, mises en présence, exécutent au son de l’orchestre une danse sauvage et fantastique. Généralement, et l’imagination aidant, les petites danseuses prennent peur et se cachent derrière les accessoires ou la large robe de leur vieux maître. Mais la danse qui réunit tous les suffrages des spectateurs coréens et européens est celle des Sabres. Cette fois, les danseuses sont habillées en hommes : elles n’ont plus les fausses manches traînant à terre ni les petits souliers ; elles marchent avec leurs chaussettes blanches. Sur leur même coiffure de faux cheveux elles posent, non plus leur minuscule tiare de danseuse, mais un chapeau de feutre rouge ponceau (semblable à ceux des anciens guerriers qu’elles représentent dans cette danse) orné d’une plume de paon en avant, d’une queue rouge en arrière ; une grosse bride en boules de jade ou en pierres jaunes retient le chapeau sous le menton.

Elles dansent au nombre de quatre seulement, deux portant un costume de soie verte, les deux autres un costume de soie ponceau. Ainsi vêtues comme d’anciens guerriers de deux camps ennemis, elles tournent rapidement en mesure autour de petits sabres qui sont disposés sur le plancher ; leurs jupes s’envolent dans leurs pirouettes gracieuses. À un signal du maître de danse, elles se placent chacune devant les deux petits sabres qui leur sont destinés, s’inclinent, puis finalement s’agenouillent et en saisissent un dans chaque main. Alors, la musique s’accélérant, avec des mouvements gracieux du poignet, elles font tourner et cliqueter les armes dans leurs petites mains ; elles les agitent à droite et à gauche de leur tête ; une bonne danseuse doit aller assez vite pour qu’on ait l’impression que la lame passe au travers de son cou.

Ce divertissement n’est qu’une variante de la véritable danse du Sabre qui s’exécute en petit comité devant l’empereur, pantomime d’une légende que voici, succinctement racontée.

Deux princes devenus ennemis mortels, mais cachant leur haine sous les dehors de la plus parfaite amabilité, ne songeaient qu’au moyen de se défaire l’un de l’autre.

Un jour, l’un d’eux invita son ennemi à une grande fête dans son palais. Un de ses hommes d’armes, connaissant ses secrets projets, lui offre de le tuer en exécutant devant l’assistance la danse du Sabre. Le prince refuse d’abord puis finit par accepter cette offre.

À l’heure dite, l’invité et sa suite de courtisans et de guerriers arrivent au palais. Les deux princes se témoignent pendant la soirée et le festin les marques de la plus franche cordialité, pourtant l’un d’eux sait que le soir même il sera délivré de son ennemi ; l’autre se demande quel piège on lui tend.

Le moment de la danse du Sabre arrive. Le guerrier, homme jeune et vigoureux, émerveille tous les assistants par son adresse à manier cette arme dangereuse. Elle étincelle, et peu à peu arrive à frôler la poitrine du prince invité qui devine alors quel danger le menace. Mais un homme de sa suite, comprenant aussi, s’élance au milieu de la salle et tout en feignant d’exécuter une danse semblable à celle du premier guerrier, pare les coups destinés à son maître, et oblige enfin son adversaire épuisé à abandonner son noir dessein et à cesser la danse.

Le prince se lève alors et prend congé de son amphitryon, car tous deux se sont devinés. Pendant que le cortège disparaît, le sauveur pique de la pointe de son sabre un cochon de lait — relief du festin — et, dans un geste à la « Cyrano », le lance à la volée sur le maître de la maison. C’est cette légende qui est représentée sous le nom de « danse du Sabre ».

C’est toujours par les danses que se clôture une audience ou une fête impériale, à moins qu’on n’y ajoute un numéro sensationnel de chant. Il est donné par un groupe de cinq ou six sous-officiers de la garnison de Pieun-yang qui chantent des chansons comiques en se contorsionnant, à la grande joie des Coréens très friands de scènes grivoises.

Depuis peu la musique militaire se fait entendre au palais, et exécute les différents hymnes nationaux, même quelques airs d’opéras et des marches.

Pendant que les diplomates regagnent, après la réception, leurs chars à quatre chevaux, expression chinoise qui figure quelquefois dans les invitations du palais, et qui désigne les chaises à porteurs, les autres invités repartent dans leurs plus modestes équipages, les « illiokos ».

Les sorties impériales sont encore parmi les événements importants de la capitale. Elles ont lieu à l’occasion de sacrifices aux tombeaux des ancêtres.

Ces jours-là, tous les factionnaires sont sous les armes ; la musique militaire ouvre la marche, derrière elle viennent les fonctionnaires. Des kissos armés de piques et de lances forment la haie sur le parcours du cortège, pendant qu’une compagnie de soldats présente les armes. S’il s’agit d’un sacrifice en l’honneur d’un ancêtre de la famille impériale, sa tablette figure dans une chaise à porteurs au premier plan. Étendards déployés, le retour s’effectue comme l’aller, au milieu d’une affluence énorme de peuple et de militaires gantés de blanc, le plumet au képi. C’est d’ailleurs un spectacle curieux que le défilé, à travers les rues de Seoul, des hauts dignitaires en grand uniforme et à cheval, entourés de kissos formant la haie, et les chevaux — selon la coutume coréenne — tenus en mains par des palefreniers. Tous les kissos portent un vêtement noir en toile, dont la vareuse est serrée à la taille par une ceinture bleue, et le chapeau — en feutre noir — est agrémenté d’un fin ruban rouge. Ils forment, avec les officiers, la haie autour de la chaise impériale. Quatre grands parasols jaunes sont portés aux coins de la chaise, soulevée par une douzaine de porteurs, et précédée encore par les eunuques du palais. On n’oblige pas ici — comme en Chine pour les jours de sortie du Fils du Ciel — les boutiquiers à fermer leur porte, et les gens du peuple à tourner le dos au cortège impérial.


CHAPITRE V


Les Coréens sont sédentaires. — Coup d’œil sur leur vie et organisation domestique. — Exogamie. — Monogamie. — Concubines. — Enfants d’adoption. — Noms de famille. — Condition des femmes. — Castes. — Esclaves. — Danseuses. — Le mariage. — La mort. — Cérémonies funéraires.


En Corée il n’y a pas de nomades, de semi-nomades, d’errants, pas de migrations. Le peuple est essentiellement sédentaire. Il faut faire cependant une exception pour les cent mille Coréens qui ont traversé les monts, et sont allés s’installer sous le protectorat des Russes dans les environs de Vladivostok, et sur quelques points en Mandchourie où ils ont trouvé des terres meilleures que celles de leurs montagnes du nord de la Péninsule. Ils se livrent principalement à la culture du « ginseng » (panax quinquefolium), la panacée universelle de la Corée, l’excitant, l’aphrodisiaque per excellence. D’une façon générale ils sont contents d’avoir changé de patrie : leurs maisons sont mieux construites, et le gouvernement russe les protège efficacement. À part ces émigrés, ni au Japon, ni en Chine, on ne peut citer une seule colonie.

Les Coréens pratiquent l’exogamie, c’est-à-dire qu’ils ne se marient pas entre consanguins. Ils sont monogames, et n’ont qu’une femme légitime ; mais ils peuvent avoir une ou plusieurs concubines logées séparément. C’est le type de la famille patriarcale, car le chef vit avec sa femme, son ou ses fils mariés, ses enfants et petits-enfants, ceux-ci entourant de respect leurs parents et grands-parents.

La parenté est bilatérale, c’est-à-dire établit des liens tant avec la famille du père qu’avec celle de la mère, comme cela se passe chez nous.

L’adoption est un usage très répandu en Corée, comme je l’ai dit à plusieurs reprises ; elle est motivée par la nécessité d’avoir un héritier mâle qui puisse faire les sacrifices rituels aux tablettes des ancêtres. La veuve a aussi le droit d’adoption.

Si l’enfant qu’un homme désire adopter lui est refusé par ses parents, il peut protester contre cet empêchement devant le président du bureau des cérémonies. Celui-ci examine le cas, et décide si l’adoption peut ou non se faire, même contre le gré des vrais parents.

Il suffit généralement qu’un Coréen décide publiquement devant ses amis ou sa famille, qu’il adopte tel ou tel garçon, ou tel homme, pour que l’adoption soit valable, sans enregistrement. L’adopté est — le plus souvent — un neveu. Le fils aîné légitime ou adoptif s’occupe, à la mort de son père, de partager ses biens suivant les volontés du défunt. Les filles n’ont rien. Elles sont à la charge de leurs frères qui doivent pourvoir à leurs besoins, les marier, et les doter si tel est leur bon plaisir. Les eunuques adoptent leurs fils sans se préoccuper de la condition ni du rang de la famille.

Le fils adoptif est tenu envers ses nouveaux parents à tous les devoirs d’un fils légitime ; il en possède aussi tous les droits. Mais ces adoptés amènent souvent des discordes dans les familles, car ils n’apportent pas toujours les sentiments d’un vrai fils ou d’un vrai frère.

Les liens de famille s’étendent jusqu’au quinzième ou au vingtième degré, au moins du côté du père, car la parenté du côté de la mère cesse après quelques générations. Tous ces parents forment une espèce de grande famille où les riches doivent soutenir les pauvres, ce qui amène des abus considérables.

Les noms de famille sont composés d’un seul caractère chinois : Mine, Tcho, Yi, Kam, Pak, Tchou, etc. Il y a cependant quelques exceptions et des noms formés de deux caractères : Name-Koung, Houan-Po. Ces noms de famille sont accompagnés du petit nom. Ainsi deux frères de la famille Yi s’appelleront Yi Pan-hoa, Yi Tchang-hoa. Mais ce n’est que le jour de leur mariage qu’ils les reçoivent de leur père. Jusque-là, on les a désignés, les filles sous des noms de fleurs ou de fantaisie, les garçons sous des noms d’animaux ou d’autres appellations portant bonheur. Une mère appelle ses filles : Iris, Rose, Jade-Brillante, Poche-en-soie, Clarté-de-la Lune, etc. ; ses fils : Cheval, Chameau, Éléphant, Excrément-de-Chien, Dragon, Cochon, etc., etc.

Il faut remarquer que le caractère hoa, par exemple, s’appliquera à tous les membres d’une même génération, et vient pour tous à la même place, soit à la fin, soit au début du postnom. Ainsi tous les frères et les cousins se reconnaîtront par le premier caractère Yi qui indique la famille ; seul l’un des caractères du postnom varie pour chaque individu d’une même génération. Ainsi Yi Poua-hoa, Yi Houn-hoa, Yi Tchol-hoa, sont des frères ou des cousins.

Les filles n’ont que leur nom d’enfant pour les désigner habituellement. En se mariant elles prennent le nom de famille de leur mari.

Les danseuses, les filles publiques ont des noms que l’on peut qualifier de noms de guerre : Peau-de-Satin, Fleur-de-Pêcher, Printemps-Parfumé, etc.

Lorsqu’un homme reçoit un titre, sa femme en reçoit aussi un équivalent. De là le proverbe : « La mère devient noble par ses fils et la femme par son mari. »

Il y a enfin des noms posthumes, conférés à des dignitaires, à des sages, à des hommes qui ont rendu de grands services ou qui ont acquis une réputation glorieuse. Par exemple, Yi Soun-sine, le nom officiel d’un général, fut changé après sa mort en celui de Tchoung mou kong (duc de la loyauté militaire).

Le Coréen aime bien ses enfants, surtout ses fils, aussi ne voit-on pas d’abandons d’enfants en bas âge, sauf de la part de quelques veuves qui ont eu un enfant clandestin, ou de filles. Mais ces derniers cas sont très rares. Il est certain que les familles sont nombreuses en Corée : les enfants n’effraient jamais le père, même s’il est pauvre. Quoique gâtés, les fils — et les filles bien entendu — lui obéissent toujours et montrent la plus grande déférence envers leur père et leur mère. La piété filiale est la première chose enseignée aux enfants en même temps que le respect des parents et des morts. Mais il y a là une question de coutume qui agit plus puissamment sur l’esprit que sur le cœur.

Le père a — de fait — tous les droits possibles sur sa famille. Il marie ses enfants à sa guise, gouverne ses biens comme il l’entend, s’occupe de l’éducation de ses fils et filles s’il en a le loisir, et laisse généralement à sa femme la direction intérieure de la maison.

Filles et femmes, cela se confond en Corée, car dès qu’elles sont nubiles, les filles se marient. Les garçons, je l’ai dit déjà, jusqu’au moment de leur mariage, qui peut avoir lieu de quinze à trente ans, sont considérés comme des êtres incapables d’aucune action sérieuse, ni de discuter sur quoi que ce soit. Ils portent la tresse dans le dos jusqu’à leurs fiançailles, et le chapeau de crin transparent n’est permis qu’aux hommes mariés, en chignon.

La femme coréenne, si elle est intelligente et si son mari n’est pas un débauché, sait prendre une certaine autorité dans la maison, et souvent elle montre plus de caractère que l’homme en maintes circonstances. Elle se décourage moins vite dans la misère et l’adversité, étant par habitude, par atavisme, prête à toutes les douleurs. Elle sortira de la misère grâce à un travail acharné, tandis que l’homme vaincu par le découragement ou la paresse se laissera mourir de faim plutôt que de lutter. Les femmes sont des souffre-douleur. L’idée répandue de la supériorité des hommes fait que les enfants eux-mêmes apprennent, de bonne heure, à estimer leur mère moins que leur père. L’amour maternel suffit pourtant à faire oublier aux Coréennes la tristesse de leur existence, et le poids de toutes leurs peines se dissipe devant le sourire de leur enfant qu’elles voient — comme toutes les mères — plus beau ou meilleur que celui de la voisine. Pour vaquer aux occupations de son ménage, la femme du peuple porte son bébé sur le dos, où il est suspendu par une large ceinture.

Les femmes mariées ne peuvent parler qu’à leurs parents, et le degré de consanguinité auquel s’arrête cette tolérance varie un peu, selon qu’elles sont de la haute société ou de la bourgeoisie. Ces dernières peuvent recevoir les visites de parents mâles jusqu’au sixième cousinage, tandis que les dames de l’aristocratie sont limitées au quatrième. Comme les familles ont des ramifications nombreuses, il reste à la Coréenne, au lieu de cette réclusion étroite qu’on lui prête trop souvent, la possibilité de recevoir les visites de plus de cinquante cousins. Mais ces visites devront avoir lieu en présence du mari ou de parents, dans le salon de la maison, ou à défaut dans une chambre des parents, car personne de la famille ne peut entrer dans les appartements privés des femmes sans autorisation, et la chambre de la bru est interdite même à son beau-père. Seuls les enfants — jusqu’à l’âge de douze ou treize ans — peuvent entrer chez elles librement.

Dans les maisons riches où les appartements sont spacieux, l’intimité des femmes est mieux gardée. Les amies peuvent se faire visite entre elles, mais aucun homme ne doit être présent à leurs entrevues.

SCÈNE DE FAMILLE

Les femmes de la classe moyenne sortent à pied, recouvertes d’un manteau (tchan-hot) qui leur laisse le visage découvert. Cette tenue indique que l’on a affaire à des femmes honnêtes. Celles de la haute société sortent en chaise à deux ou quatre porteurs, selon leur rang. Les chaises sont plus ou moins richement ornées ; elles sont généralement accompagnées par une ou deux servantes.

Les servantes, les esclaves, les danseuses, les prostituées de haut et bas étage qui constituent la basse classe, ne sont soumises à aucune règle et peuvent aller et venir librement à visage découvert. Ces dernières sortent en chaise ouverte ou fermée, en pousse-pousse, à pied ou à cheval.

À présent que nous avons vu le rôle effacé que la destinée a accordé à la femme en Corée, disons que sa fonction principale est là — comme dans bien d’autres pays — la maternité. De même que le plus grand désir d’une fille est de se marier, le célibat étant une honte, de même le plus cher désir de la jeune épouse est d’être mère. Confucius exigeant des hommes une descendance nombreuse, la femme qui ne donne pas d’enfant à son mari est complètement discréditée. C’est d’ailleurs la stérilité qui constitue la principale cause des divorces. La difficulté est de caser les jeunes filles infirmes, paralytiques, bossues, borgnes, mais comme les mariages se font souvent par des entremetteuses, celles-ci s’ingénient à cacher aux yeux des parents les difformités de leurs protégées, et le jeune mari, qui ne voit sa femme que le jour de son mariage, s’aperçoit, trop tard, qu’il a été trompé sur la qualité de la marchandise. C’est une juste compensation aux nombreux cas où une jeune et jolie fille est mariée à un ivrogne ou à un malade.

Là ne se borne pas cependant la tâche de la femme dans la société coréenne, où elle a vraiment le beau rôle. La plupart d’entre elles doivent encore — par leur travail — aider à subvenir aux dépenses du ménage, et cela depuis la femme du peuple jusqu’à la grande dame. La seule boutique qu’elles puissent tenir dans la classe bourgeoise — cela paraîtra étrange aux Européennes — est un débit de vin ouvert dans une salle quelconque de la maison, et tenu, non par elles-mêmes, mais par un domestique mâle ou une servante. Par contre, elles ne peuvent vendre ni fruits, ni légumes, ni étoffes. Dans les campagnes, les grandes dames pauvres peuvent filer. Mais une de leurs principales occupations est l’élevage des vers à soie, et celle qui donne les plus grands profits. La reine montre l’exemple en cueillant elle-même des feuilles de mûrier pour nourrir ses vers.

Le tissage, la couture et la broderie sont des travaux de femmes de la meilleure société. Beaucoup de ces dames peuvent aussi s’occuper de l’éducation et de l’instruction des enfants de leurs sœurs plus fortunées. Elles apprennent aux enfants à lire, à écrire. Elles leur enseignent la musique, la couture, la broderie, le maintien, la civilité, la façon de se conduire dans les cérémonies religieuses ou funéraires.

Dans la province, l’entretien des abeilles incombe encore à la maîtresse de maison, quelle que soit sa haute situation sociale. Elle a également à s’occuper des arbres fruitiers, spécialement des jujubiers et des mûriers. Mais une des professions les plus recherchées, et qui font le plus d’honneur aux grandes dames pauvres, est celle de médecin, que ne peuvent exercer les femmes de la classe moyenne. Ces doctoresses sont entourées du respect public. Elles interviennent dans les accouchements et dans tous les cas où il est impossible d’appeler un homme.

Autrefois, en temps de guerre, les filles de l’aristocratie confectionnaient elles-mêmes des arcs et des flèches, et il n’était pas rare de les voir combattre au côté des hommes sur la muraille.

La classe moyenne a un champ plus vaste ouvert à son activité, et des quantités de petits métiers manuels ou industriels lui sont permis, sans déchéance : couturières, blanchisseuses, fabricantes de peignes, de serre-tête, de blagues à tabacs, etc., etc. Les femmes de l’île de Quelpaërt se sont fait une spécialité de la pêche. Les hommes restent à la maison, tandis que les femmes s’en vont plonger dans la mer à la recherche des coquillages et des huîtres perlières. Comme elles sont nues pendant les heures de pêche, une loi stricte obligeait les hommes à rester enfermés au logis pendant le jour. Cela avait conduit à dire que l’île de Quelpaërt était gouvernée par les femmes. Mais l’arrivée de pêcheurs japonais sur les côtes a modifié ces coutumes ; non pas que leur présence ait effarouché la pudeur des plongeuses, mais parce qu’avec leurs scaphandriers, ils font une pêche fructueuse qui les a découragées.

Une autre position importante monopolisée par les femmes de la classe moyenne est celle de nourrice. De cette dernière classe aussi sortent les religieuses bouddhistes, regardées comme déchues de leur rang social, et les femmes du palais (nai-hine) qui travaillent — sous les yeux de la reine — dont elles sont en quelque sorte les servantes. Leurs moindres fautes sont — dit-on — punies très sévèrement. C’est la seule position qui soit interdite aux femmes de basse classe. Enfin beaucoup d’entre elles sont aubergistes. Dans un pays où les routes sont en très mauvais état, les étapes sont courtes et les auberges nombreuses : les femmes trouvent dans ce métier un moyen très lucratif de gagner leur vie.

Si nous passons à présent à la basse classe, nous voyons que les femmes de cette condition sont tenues en dehors de la société coréenne, n’ont aucun droit, ne sont l’objet d’aucun respect, et sont à la merci du premier venu. Tout d’abord viennent les danseuses qui — fatalement — tombent à la prostitution ; ce sont — si l’on veut — les demi-mondaines.

D’après ce qui précède, on voit que la société coréenne est organisée en castes et en classes nettement tranchées. Examinons rapidement les différentes divisions, telles qu’elles existent actuellement.

1o Nous trouvons la famille impériale et les proches parents de l’empereur.

2o La caste aristocratique des nobles ou « yang-banes ». Ce mot veut dire « deux rangs ». C’est parmi elle que se recrutent les fonctionnaires, qui se divisent en fonctionnaires civils et militaires, ou encore, nobles de l’ouest et nobles de l’est, d’après la place qu’ils occupent dans la cour du palais, devant la salle d’audience.

Cette aristocratie, bien fermée aux gens des autres classes, se divise actuellement en quatre partis politiques : du nord, du sud, de l’ouest, de l’est, parce que leurs chefs habitent les quartiers opposés de la capitale.

Aujourd’hui, le parti de l’est (Ton-Hine ou So-Rone) est le plus influent, c’est le parti des jeunes.

Au collège de Confucius, à Seoul, les lettrés sont également divisés suivant ces quatre clans, selon les familles auxquelles ils appartiennent et le parti avec lequel elles pactisent.

3o Classe moyenne. C’est la classe de la société la plus près des « yang-banes ». On y trouve les familles des nobles exilés, des interprètes, etc.

4o Employés de districts ou de ministères et les serviteurs du palais qui portent le « touroumagui » rouge. C’est la caste des « yi-ba », où l’on prend les jeunes filles qui deviennent dames de la cour ou nai-hine. Les copistes, les secrétaires de ministères, appartiennent à cette division.

5o Sous-officiers et anciens gardes du corps impériaux. Cette classe est à peu près égale à la quatrième.

6o Basse classe, comprenant les portefaix, cultivateurs, porteurs. Cependant parmi les cultivateurs, il y a des gens de toutes classes, les nobles pauvres pouvant exercer ce métier.

7o Les esclaves et servantes des palais. Certains jongleurs-équilibristes sont de cette caste bien tranchée.

8o Les bouchers, les maris des sorcières, et les cordonniers, appartiennent à cette caste spéciale de la société coréenne. Au-dessous on ne trouve que les condamnés.

L’esclavage a existé de toute antiquité en Corée, mais actuellement, il n’y a que des esclaves volontaires, et encore cela ne se voit-il plus, pour les hommes. Mais c’est un peu différent pour les femmes. Une femme malheureuse qui ne peut trouver à gagner honnêtement sa vie, et qui a besoin d’argent pour entretenir ses parents, par exemple, s’engage comme esclave dans la maison d’un noble. Celui-ci, en échange de la somme fixée et payée d’avance, lui fait signer un contrat par lequel elle reconnaît avoir fait don d’elle-même, pour la vie, contre la somme de… Généralement, au lieu de signer leur recu, ces esclaves donnent le contour de la main, ce qui permet, si elles s’enfuient, de les reconnaître plus aisément. C’est ainsi que les esclaves hommes signaient autrefois l’acte de vente de leur liberté et de leur corps, et c’est pourquoi nous avons éprouvé nous-même de grandes difficultés, lorsque, au simple point de vue anthropologique, cela va sans dire, nous avons fait des mensurations sur les Coréens. Ce contrat entre esclave et maître est privé, laissé à la volonté et au libre arbitre de chacun.

Il n’est pas d’usage qu’une femme de la noblesse s’engage comme esclave ; il faut alors qu’elle cache son identité pour ne pas rendre hésitant le maître auquel elle se propose.

Ces femmes qui se vendent pour la vie sont des Ichon. Toute leur descendance restera à l’état d’esclavage dans la famille, car les jeunes filles esclaves qui sont autorisées à se marier, même avec un homme libre, restent esclaves de leur maître, à moins que celui-ci ne consente à leur rendre la liberté, moyennant un remboursement, ou une certaine redevance, payée par le mari. Si la femme reste esclave, ses enfants eux-mêmes seront des esclaves.

D’une façon générale, quoique cet esclavage soit absolu, et que le maître puisse disposer à son gré de ses serviteurs (il a droit de vie et de mort sur eux), beaucoup de pauvres villageois préfèrent encore ce sort, car ils sont rarement maltraités, et leur travail n’est jamais très pénible, et de plus leur nourriture est assurée, même s’ils ont pu passer leur journée à ne rien faire. Beaucoup de familles nobles possèdent encore des esclaves, surtout des femmes.

D’autres esclaves sont engagées par leur contrat, pour un certain temps seulement. On les appelle tchamai-tchon.

Les esclaves du palais se recrutent un peu différemment ; ce sont des jeunes filles nai-hine. Leurs parents, avec le secret espoir qu’elles deviendront peut-être concubines impériales, les envoient au palais où elles sont occupées au service de la reine et des favorites. Leur métier n’est pas pénible. Elles entretiennent les appartements royaux, font de la broderie, servent de dames de compagnie et de suite lorsque la reine ou les favorites sortent de leurs appartements ; elles jouissent, en somme, d’une grande liberté, et peuvent, à la suite d’intrigues habiles, devenir favorites. Ce sont donc des esclaves beaucoup plus heureuses que la moyenne des femmes en Corée. Dans les demeures des princes, il y a également des nai-hine comme servantes.

Au palais, des nai-hine sont chargées de présenter les mets à Sa Majesté ; d’autres, d’entretenir, de laver le linge ; d’autres, de coudre les habits royaux ; en un mot, elles font tout le service de la famille impériale, comme cela se passe partout en Orient. Elles sont libres, si elles sont maltraitées, de quitter leur service, mais ne peuvent plus ensuite rentrer au palais.

Si elles veulent se marier, il faut qu’elles quittent le palais, et ne sont alors plus nai-hine. Sa Majesté peut en donner une ou plusieurs, comme concubines, à des ministres, ou bien si le gendre de l’empereur est veuf, comme il ne peut se remarier, ce dernier lui donne une nai-hine comme concubine. Mais les parents de la branche directe (frère, cousin, neveu, fils) n’ont pas le droit d’avoir une de ces femmes du palais comme concubine, parce qu’ils ont les leurs dans leur maison.

Au-dessous de cette caste des nai-hine sont les moussouri qui sont leurs servantes, et dont la condition est très précaire ; ce sont bien des esclaves, celles-là occupées aux plus basses besognes.

Il y avait autrefois une catégorie d’esclaves, femmes, disparue aujourd’hui, les koanpi, dont la condition était douloureuse et pénible. Elles se recrutaient parmi les femmes de condamnés politiques, d’assassins, et étaient considérées comme, appartenant à l’État. On les occupait dans les bâtiments publics, les ministères, les yamens des gouverneurs, des magistrats, à faire les grosses besognes ; leur métier était très dur, et elles étaient à la merci de tous les serviteurs, satellites, prétoriens. Leurs enfants, cependant, étaient libres, si elles se conduisaient bien et ne commettaient aucune faute, mais il leur fallait pour cela une âme bien trempée, puisqu’elles étaient à la merci de tous.



Les danseuses dont j’ai parlé précédemment qui, aux jours d’audience, exécutent devant la cour et les invités leurs plus remarquables évolutions, sont les kissans ou yo-rion. Il y a deux catégories principales de danseuses : celles qui appartiennent au bureau de la Médecine impériale ; celles qui appartiennent à la « Garde-Robe » de la cour. Ces danseuses sont de la première classe.

Celles qui viennent temporairement de la province n’appartiennent pas à ces catégories.

Les danseuses de première classe ont seules le droit d’entrer au palais.

La deuxième classe comprend généralement d’anciennes concubines déchues. Elles sont rangées parmi les prostituées. Toutefois nous pourrions certifier que beaucoup de danseuses, sinon toutes celles de la première classe, pourraient être rangées aussi dans cette catégorie.

Une danseuse ou chanteuse de deuxième ou troisième classe ne peut s’asseoir en présence d’une danseuse du palais, une kissan. Ce cas se présente lorsque des fêtes sont données dans des ministères, par exemple, où peuvent se trouver réunies des filles de diverses classes.

Malgré leur profession de prostituées, les danseuses ont presque toujours un « mari », ce qui prouve qu’il n’y a rien de neuf sous notre ciel.

Les kissans dépendent du gouvernement. Elles reçoivent des appointements fixes et des cachets supplémentaires de présence quand elles dansent ou chantent au palais impérial ou dans une cérémonie. Un bureau spécial s’occupe de leur recrutement ainsi que de celui des musiciens du palais et du théâtre coréen. De riches particuliers, des yang-banes peuvent appeler chez eux des kissans, en plus ou moins grand nombre, selon leurs moyens, pour qu’elles dansent devant eux, mais ce sont là plaisirs très coûteux.

C’est certainement parmi les danseuses du palais que l’on trouve les plus jolies femmes coréennes, aussi quelques fonctionnaires s’en éprennent-ils et en font leur concubine ou leur épouse légitime.

Les mieux éduquées et les meilleures, si ce n’est les plus jolies, viennent de Pieun-yang, centre de recrutement pour la capitale, mais ce n’est pas exclusivement cette ville qui en fournit à Seoul. Généralement ce sont des parents pauvres qui donnent au gouverneur leur petite fille pour qu’elle devienne kissan, si elle est jolie. On les prend toutes jeunes, et on leur apprend la danse, la musique, l’écriture et la lecture, de sorte qu’elles sont souvent mieux élevées que les femmes de la classe moyenne, ce qui est pour les hommes un attrait de plus à leur compagnie ; elles ne sont soumises à aucune des obligations qui rendent la vie des femmes coréennes si tristement monotone, et elles commencent leurs premiers pas en public vers quinze ans.

Les danseuses ou chanteuses des autres classes ne sont pas entretenues par le gouvernement. Ce sont généralement leurs maris qui les poussent à devenir danseuses, parce que ce métier leur rapporte des profits considérables, à cause de l’autre profession qui s’y ajoute.

En dehors des quatre-vingts danseuses qui, officiellement, font partie du corps de ballet du palais, aucune autre n’y peut entrer.

Ces quatre-vingts jeunes filles se renouvellent sans cesse. Les unes sont prises comme concubines, d’autres sont chassées par l’âge, et il y a ainsi toujours des places vacantes pour les nombreuses compétitrices aux pieds mignons.



Le mariage de deux jeunes gens est toujours décidé par les familles, sans l’assentiment des intéressés, et cela, parfois depuis le plus jeune âge. C’est vers douze ou treize ans qu’il a lieu ordinairement.

Quand une union est décidée, reconnue possible par les raisons de famille : même caste, même rang, non-consanguinité, il faut encore demander au sorcier ou — dans les petits villages — à un ami obligeant qui veut bien tenir cet emploi, si la nouvelle famille aura le bonheur et la prospérité. On donne pour cela au sorcier le jour, l’heure, la date de naissance et le nom des jeunes gens, et ces renseignements lui suffisent pour trouver s’il y a possibilité de mariage, d’union heureuse. Cet usage tend à disparaître, dans les familles intelligentes, car on comprend qu’avec de l’argent, le sorcier dira et prédira tout ce qu’on désire.

L’union étant enfin acceptée, on fixe la date favorable pour les fiançailles. Cette partie de la cérémonie du mariage ne regarde encore que le jeune homme.

Au jour des fiançailles, pour la cérémonie de la prise du chapeau, on invite parents et amis dans la maison du père du garçon. Jusqu’alors, le Coréen doit porter la tresse dans le dos, quel que soit son âge, et il est curieux de voir, dans les campagnes surtout, des célibataires de trente ans portant la tresse. Dans la capitale et les grandes villes, la coquetterie, ou la crainte de paraître ridicule, amène des tricheries, et beaucoup portent le chignon et le chapeau des gens mariés, sans y avoir droit.

On choisit parmi les invités à la cérémonie un homme heureux qui porte chance, et ce ne peut être évidemment qu’un homme riche, un homme qui a beaucoup d’enfants, ou qui occupe une haute situation. C’est cet ami qui défait la tresse, rase les cheveux sur le milieu de la tête parce qu’ils sont trop épais, et relève la couronne qui reste, pour en faire le chignon du fiancé.

Ce chignon est maintenu par un serre-fête, en crin de cheval, sur lequel s’ajuste le chapeau de fiancé, en paille fine, dont le tour est toujours plus petit que la tête qu’il doit recouvrir, de sorte que cette coiffure semble perchée et en équilibre. Après quoi, on se réunit devant les tablettes des ancêtres de la famille, disposées dans une armoire accrochée dans une pièce réservée de la maison, ou dans un bâtiment séparé. Les parents et amis se prosternent, et l’on annonce aux esprits enfermés dans ces tablettes ancestrales l’heureuse nouvelle. Car le mariage est universel en Corée, chaque individu ayant besoin d’un héritier mâle pour sacrifier devant les tablettes des morts. Celui qui n’a pas de garçon en adopte un, comme nous l’avons vu précédemment.

La cérémonie des fiançailles est terminée quand on en a averti les morts, et il ne reste plus aux parents du fiancé qu’à envoyer à la famille de la future quelques cadeaux : des pièces d’étoffe, pour faire plus tard des robes, et un papier portant le nom du père du fiancé, le nom du fiancé et son âge. On envoie de l’argent — si la famille de la fiancée est pauvre — pour les frais de la noce.

Jamais la famille de la jeune fille ne donne de l’argent au moment du mariage.

Après les fiançailles, on choisit une date favorable pour célébrer le mariage. La veille de ce grand jour, le père du garçon envoie le contrat au père de la fille, ainsi que deux pièces de soie pour cette dernière, une de soie rouge, une de soie bleue, renfermées dans une boîte spéciale en fort carton multicolore. Cette boîte s’appelle hame et le cadeau de noce nape-tchei.

Un certain nombre de porteurs de lanternes rouges accompagnent celui qui remettra ces présents à la fiancée, et ils sont rejoints en route par des hommes munis de torches, envoyés par la famille de la jeune fille. Un combat de torches s’ensuit, qui dégénère quelquefois en pugilat, selon l’état d’ébriété des serviteurs chargés de s’en acquitter.

La nuit avant le mariage, les parents des deux futurs font des offrandes de mets, et se prosternent devant les tablettes, pour avertir les esprits de l’événement du lendemain. (On voit qu’en Corée les esprits des morts sont conviés et interrogés sur tous les actes des vivants : ils vivent avec eux.)

Le jour du mariage, un peu avant midi, le fiancé quitte la maison de son père, en vêtements de cour somptueux, et sur un cheval harnaché et caparaçonné comme celui du grand écuyer impérial. Le Coréen a, en effet, pour ce jour solennel, le droit de revêtir tout ce qui lui plaît, sauf peut-être la robe de l’empereur. Il met généralement un costume officiel de ministre, et chaussé de bottes superbes, en feutre noir, il peut venir en chaise à six porteurs et se faire précéder de deux parasols rouges, insignes de grand fonctionnaire.

Le plus généralement, il est à cheval, et voici l’ordre du cortège :

1o En avant quatre porteurs de lanternes rouges, même en plein jour ;

2o Un homme habillé de gaze rouge et coiffé d’un chapeau rouge, portant dans ses bras une oie en bois, emblème de la fidélité conjugale ;

3o Quatre servantes sou-mo, portant une énorme coiffure de faux cheveux, qui aideront à farder, à habiller et déshabiller la fiancée ;

4o À droite du cheval, le porteur du parasol ;

5o À gauche, le palefrenier qui conduit le cheval par la bride :

6o Le fiancé à cheval ;

7o En arrière, son père ou son frère, à cheval ou en chaise ;

8o Un certain nombre de serviteurs.

Dans la maison de la fiancée, les parents et amies sont réunis autour d’elle, dans la pièce de réception, et procèdent à sa toilette.

La jeune fille revêt ce jour-là une robe spéciale, comme en portent les dames de la cour ; elle écrase sa petite tête sous une volumineuse coiffure en faux cheveux, formée par l’entrelacement de longues tresses bien lissées, savamment enduites d’huile et de parfum. La coiffure est surmontée d’une tiare en soie, lamée d’argent, et maintenue par des épingles en argent. Dans les faux cheveux sont piquées des fleurs artificielles.

Pour la circonstance son visage a été fortement fardé, ses cils ont été collés entièrement, ses lèvres recouvertes de rouge, ce qui fait ressembler sa mignonne bouche à une tache de sang sur ce visage blanc, sans expression, rehaussé par des mouches noires collées sur les joues et le front. Tel est l’aspect de la jeune épouse, aveugle momentanée, attendant l’arrivée de son mari, dont elle ne pourra voir les traits que le soir.

L’émotion et le soin qu’elle prend de ne pas parler, de ne pas rire, ni ouvrir les yeux, de ne pas détruire l’équilibre de sa lourde et encombrante coiffure, en font une poupée mignonne, immobile comme une statue, et son cœur même doit battre bien faiblement, car elle n’a pas subi encore toutes les épreuves dont elle doit sortir victorieuse, pour devenir jeune épousée.

Quand le fiancé entre dans la maison, il va d’abord s’agenouiller dans le coin de la chambre où l’on a déposé l’oie en carton ou en bois, et faire le serment d’être un bon mari.

Il s’approche ensuite de la jeune fille que l’on prévient en lui touchant la main. Elle fait à son futur époux quatre grands saluts qu’il lui rend, et pour montrer qu’ils sont liés pour toujours, une femme, moitié sorcière et moitié servante, les enlace dans de longs fils bleus et rouges (couleurs des mariés), puis on leur présente le vin de l’amitié, dans une coupe à laquelle le jeune homme boit d’abord, et qu’il offre ensuite à la jeune fille.

Alors se passe une scène bizarre qui a pour but d’éprouver la jeune mariée, car le mari peut rire sans crainte, tandis que la jeune fille ne le doit pas. Deux femmes se placent à côté d’eux et débitent un tas de farces qui font rire aux larmes les assistants. On se demande quelle force de caractère il faut à cette enfant pour rester seule à ne pas sourciller, sans quoi elle serait jugée indigne du mariage.

L’épreuve ayant réussi, il ne restera plus à la jeune fille, quand elle verra son mari, qu’à observer le silence le plus absolu pendant le premier jour, et même plus longtemps, dans les grandes familles où l’on considère que cette preuve d’obéissance doit être rigoureusement observée.

Le jeune mari essaie même de faire parler sa femme, et l’on raconte pas mal de tours employés par eux. Ainsi, il s’écriera, à haute voix, qu’il ne veut pas épouser une fille muette ou borgne ; généralement la jeune fille se tait ; mais il arrive aussi qu’elle se sente piquée par ce soupçon et proteste. Alors le mariage est nul. Ce cas est fréquent quand la jeune fille est rebelle au mariage. Lorsque tout s’est passé correctement, le mari pénètre dans une autre pièce où sont préparés des mets pour lui et ses parents qui doivent ce jour-là s’empresser à le servir. Au préalable il a ôté ses beaux vêtements et revêtu un costume d’intérieur.

Pendant ce temps, la jeune mariée est déshabillée devant toutes les femmes, puis on lui met une simple robe d’intérieur, on la soulage également de sa volumineuse coiffure, mais elle garde les yeux collés jusqu’au soir. Elle se retire dans sa chambre pour le repas servi par ses amies et parentes.

Les invités sont alors priés de prendre part au festin préparé pour eux dans une autre salle, et les domestiques leur apportent, sur de petites tables abondamment servies les mets les plus divers : soupe, viandes, salades et sucreries, le tout arrosé de vin (le soul), alcool de riz ayant quelque analogie avec le saké des Japonais.

On mange, on boit, on fume, on rit autant que le permet la largesse des parents, et que l’alcool n’a pas réduit au silence les plus animés causeurs. Ensuite, les domestiques participent à la fête, dans un coin quelconque de la maison, après que tous les invités sont servis ou partis.

Quand le repas du jeune marié est terminé, son beau-père lui fait visiter sa demeure, où il restera pendant les trois premiers jours de son mariage, avant d’emmener sa femme dans sa maison ou celle de ses parents.

Généralement, en effet, la jeune épouse va habiter la maison des parents de son mari, et c’est l’exception quand le mari habite chez son beau-père. Cela arrive cependant, et on appelle gendre adoptif (teri-sa-honi) celui qui vit chez ses beaux-parents. D’autres fois, si les parents du mari sont morts, les époux vivent seuls dans leur maison, au grand bonheur de la jeune femme, car les belles-mères coréennes sont les plus terribles du monde, et la bru, souffre-douleur, n’attend plus que d’être belle-mère à son tour.

Après la cérémonie que je viens de décrire, le mari retourne, dans le même équipage, à la maison de son père, et peu après, la jeune femme, avec ses vêtements de mariée, les yeux toujours collés, accompagnée de servantes et de porteurs de lanternes et de parasols, qui entourent sa chaise hermétiquement close, tout enluminée de couleurs vives, vient à son tour saluer sa nouvelle famille.

Après cette visite, elle retourne chez elle ; là on lui ôte ses vêtements de mariée, on lui décolle les yeux et on lui enlève son fard. Le soir, son mari vient auprès d’elle, mais retourne chez ses parents, le lendemain matin.

Ce va-et-vient du marié dure trois jours, après lesquels la jeune femme est emmenée, dans une chaise fermée ordinaire, à la maison conjugale, sous le toit de sa redoutable belle-mère, où sa vie va s’écouler en butte aux mauvais traitements, sauf de rares exceptions.

Avec son mari, la jeune épouse observera le mutisme le plus absolu, pendant les premiers jours, afin de lui faire l’impression d’une femme très distinguée. Ce qui n’empêchera pas ce dernier, quand son amour légitime lui pèsera, de prendre autant de concubines qu’il lui plaira, si ses moyens le lui permettent.



Les coutumes relatives au décès et aux cérémonies funèbres sont observées partout, en Corée, avec le plus grand soin, et voici en quoi consistent les différentes pratiques en usage actuellement dans le pays pour la mort d’un parent, d’un père par exemple.

Quand on considère dans une famille que l’état d’un malade est désespéré, on le transporte de sa chambre dans une autre pièce de la maison, afin de modifier les intentions de l’esprit de la maladie, grâce au changement du lieu où il exerce sa puissance occulte.

Si le mal augmente et que le malade s’affaiblisse encore, on considère qu’il n’y a plus de remède et les parents, les enfants replacent le moribond dans sa chambre habituelle, où toute la famille s’installe silencieusement, attendant ses derniers moments.

On constate que le souffle n’a pas cessé encore à l’aide d’un léger morceau de tissu de coton placé sur la bouche et le nez et qui est soulevé par l’expiration du malade. Quand tout mouvement a cessé, l’esprit de la maladie a fait son œuvre. Les parents s’empressent de recouvrir le corps d’un suaire de toile, en observant un silence absolu, de façon à ne pas gêner l’esprit du mort qui n’a pas encore quitté le corps et voltige sans doute près de lui.

Au bout d’une heure ou deux, les Coréens supposent que l’esprit a complètement abandonné le corps, alors, commencent les lamentations, les gémissements des pleureurs et des pleureuses, ainsi que des parents assemblés là. Cette coutume se retrouve en Grèce, en Espagne et partout en Orient. Ces lamentations, qui durent quelque temps, une heure ou deux, n’expriment pas la colère contre la mort ravisseuse qui enlève un être cher à ses affections, ni les regrets de voir partir si vite celui que l’on chérissait ; c’est simplement la consécration de la mort, un acte obligé par le cérémonial qui commence. L’Européen est surpris de voir aussi peu de vraie douleur sur les physionomies des pleureurs et pleureuses, qui sont généralement des gens payés pour remplir ces fonctions, comme cela se passe ailleurs.

Quand les lamentations cessent, tout le monde doit quitter la chambre mortuaire. Ici se place un acte fort curieux. Un serviteur ou un voisin, s’il n’y a pas de domestique mâle dans la maison du défunt, toujours un homme de basse condition, prend un vêtement du décédé, et monte sur le toit de la maison, juste au-dessus de la chambre du mort.

Il tient le haut du vêtement dans la main gauche et le bas dans la droite, puis se tournant vers le nord, il le secoue trois fois, en criant le nom du défunt, son rang, le jour et l’année de sa naissance. Il annonce qu’il est mort. Le domestique se tourne vers le nord parce que c’est la direction du royaume des Ombres, et que c’est par là qu’est parti l’esprit que l’on craignait de troubler tout à l’heure. On l’avertit ainsi que la cérémonie se poursuit.

Je dois ajouter que les Coréens pensent qu’après leur mort, deux esprits s’échappent de leur corps. L’un se rend dans le royaume des Ombres, l’autre va habiter la tablette de la maison, conservée dans l’autel des ancêtres, tandis qu’un troisième esprit reste dans la dépouille. C’est à celui-ci qu’on fait des offrandes sur la tombe, à certaines dates.

Quand le domestique est redescendu, le mort est revêtu provisoirement de cet habit, et les gémissements recommencent pendant que les enfants du défunt détachent leur chignon ou leur tresse, et laissent flotter leurs cheveux en signe de désespoir. Enfin cessent ces lamentations, et les parents enlèvent le corps de dessus le sol (on sait que les Coréens dorment sur des nattes) et le placent sur une planche étroite, de sa longueur, préparée pour cet usage depuis que la maladie a laissé peu d’espoir à la famille. La planche, placée sur deux supports, est inclinée de façon que les pieds soient plus bas que le corps, et orientée pour que la tête regarde le sud. Près d’elle est placé le coffret de l’esprit qui doit habiter le tombeau. C’est une boîte en bois de vingt centimètres de largeur, trente à quarante de longueur, et vingt de hauteur, couverte extérieurement de papier blanc. À l’intérieur, on place une feuille de papier portant en caractères coréens ou chinois le nom du défunt, sa condition, son rang. C’est l’état civil après la mort.

Parmi les relations du défunt, un homme est alors choisi qui se chargera de tous les préparatifs de la cérémonie funèbre (c’est l’entrepreneur des pompes funèbres), et, avec l’aide d’un serviteur, réglera toutes les dépenses pour le compte de la famille.

Chacun des assistants s’interroge pour rechercher s’il n’y a pas eu de cause criminelle à cette mort. Tous les parents quittent les vêtements de couleur et ne portent plus que des costumes de soie ou de coton blanc, les cheveux sont laissés défaits sur le cou.

Les parents et amis se rendent ensuite dans une pièce voisine, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, séparés par une toile de coton tendue en travers de la chambre. On présente au mort de la soupe de riz. La personne chargée de la cérémonie fait prévenir du décès tous les parents et les amis éloignés, qui doivent, s’ils n’habitent pas trop loin, apporter leurs condoléances ; tous envoient des cadeaux utiles : papier, tabac, bougie, argent, soie, etc.

Les parents qui restent autour du cadavre poussent des gémissements, des lamentations, tout en distribuant aux amis et voisins des vêtements ou objets ayant appartenu au mort, pendant que ces voisins lavent eux-mêmes le corps avec de l’eau chaude et du papier. Les cheveux du mort sont attachés négligemment, et le résidu du peignage est soigneusement placé sur la tête. Durant sa vie le Coréen conserve avec soin toutes les dents qu’il a pu perdre, pour qu’après sa mort, elles soient placées avec son corps, de façon qu’il soit complet quand il se présentera devant le tribunal des Dix Juges.

On commande le cercueil et les vêtements de deuil pour la famille. Quant au mort on va l’habiller à présent avec des vêtements neufs, les « habits de longévité » confectionnés dans les familles riches, longtemps à l’avance. Ils peuvent être entièrement en soie depuis le pantalon jusqu’au pardessus ou touroumagui, ou plus simplement en toile de chanvre plus ou moins fine.

Avant de revêtir le mort de ses habits spéciaux, on l’étend sur une table préparée pour la circonstance dans la chambre. Tous les parents sont assemblés autour de lui, les hommes regardant l’est et les femmes l’ouest. Les parents jusqu’au sixième degré sont représentés là, et tous gémissent. De la nourriture est offerte au mort et à son esprit. Une coutume bizarre veut qu’à ce moment on présente à chaque assistant un oreiller du défunt, devant lequel on s’incline en balançant le front.

La caisse de l’esprit et quelques vêtements sont placés près de sa tête, la bouche est ouverte et on y introduit une boule de farine renfermant une perle ; c’est le mou-kong-tjou ou perle sans trou. En réalité, c’est une simple boule faite en écaille. On place le corps sur une étoffe de soie, un matelas peu épais, et une couverture de coton, et le chef de la cérémonie l’habille complètement. Une pièce d’étoffe, jetée par-dessus, porte son nom et ses titres. On dépose encore à ses côtés ses pinceaux et son bâton d’encre de Chine. Ainsi se passe la première journée : le corps est gardé toute la nuit.

Le matin du deuxième jour, l’entrepreneur de la cérémonie détache les vêtements et habille de nouveau le cadavre avec grand soin ; le corps enveloppé d’une toile de chanvre est lié avec sept liens différents. Ces liens sont des bandes en chanvre ou en papier, et non des cordes. La première bande est au niveau des yeux, la seconde aux épaules, la troisième à la poitrine, la quatrième au niveau des poignets, la cinquième aux hanches, la sixième aux genoux, la septième aux chevilles.

À partir de ce moment, seul le chef de la cérémonie doit rester avec le mort pendant cette deuxième journée. On lui présente des mets, et dans une pièce voisine les parents continuent les lamentations.

Le troisième jour, on apporte le cercueil soigneusement assemblé, avec des clous en bois. L’extérieur est verni en noir, et quelquefois la caisse est double. Le fond est rempli de trois centimètres de farine, de façon que les chocs ne se fassent pas sentir, quand on transportera le cercueil au cimetière.

Par-dessus la farine est une feuille de papier blanc et par-dessus des planches minces. Ensuite vient le matelas, l’oreiller et la couverture et encore deux ou trois des vêtements usés par le défunt. Tout est prêt pour le recevoir. Son ou ses fils, après un bain complet, viennent eux-mêmes placer le corps dans le cercueil.

La face est recouverte d’une fine étoffe de coton écru, ou de soie, liée derrière la tête. À côté du corps sont placés, dans de petits paquets, les dents arrachées et les cheveux conservés avec soin, durant la vie.

Les vides sont bouchés par des vêtements et du papier. Le couvercle est alors fixé avec des clous de bois. Le cercueil est en bois de pin, cet arbre, étant toujours vert, est un symbole de virilité, de longue vie, il doit garder longtemps le corps qu’on lui confie.

Le quatrième jour après la mort s’appelle le jour de la prise du deuil.

Tous les parents, ayant revêtu leur costume, viennent dans une chambre spéciale, s’agenouillent et se prosternent, les hommes tournés vers l’est, les femmes vers l’ouest. Après quoi, chacun peut retourner à ses affaires, sauf le chef de la cérémonie. Il place près du cercueil les objets de toilette usuels du défunt, comme si celui-ci était simplement endormi, et allait se réveiller et se servir de ces objets. Des mets divers, des fruits, sont également placés sur une table. Quelquefois le corps est gardé plusieurs semaines, plusieurs mois, dans la maison mortuaire, et alors les membres de la famille doivent venir se prosterner devant le cercueil le 1er et le 15 de chaque mois.

C’est, au plus tôt, le cinquième jour après la mort que l’enterrement peut avoir lieu, dans les familles pauvres ; dans les autres on attend quelquefois trois mois. L’emplacement du tombeau est choisi par un géomancien, et le choix du site a une importance considérable pour le bien-être de la descendance.

Le jour avant l’enterrement, le géomancien va limiter l’emplacement de la tombe, et les parents et amis apportent des mets à l’esprit de la colline. On lui annonce qu’une personne sera enterrée là et qu’il doit la protéger. Pendant ce temps, le chef de la cérémonie annonce au mort et à son esprit, que tous les préparatifs de l’enterrement sont faits. La tablette est portée devant le « temple des Ancêtres », à la place du corps lui-même, comme pour permettre aux esprits de se rendre compte que tout est en ordre.

Au cimetière, on a creusé la fosse et jeté au fond un mélange de sable et de chaux que l’on a pilonné fortement.

Quand il s’agit d’une femme, avant de la déposer dans le cercueil, on la pare de la coiffure de cérémonie.

C’est à partir du moment où le corps est mis en bière (quatrième journée) que la famille prend le grand deuil : mère, enfants, beaux-enfants. Les autres parents mettent seulement un chapeau de ville, blanc, la ceinture et les jambières en toile de chanvre, les souliers blancs en cuir. Les vêtements de dessous, pantalon, gilet et bas sont les mêmes qu’en temps ordinaires, c’est-à-dire en toile de coton. Le touroumagui (robe, manteau) est en toile de chanvre grossière. Par-dessus se met le tchim-honi, grande robe extérieure en toile de chanvre, à très larges manches. Si l’on porte le deuil d’un père, ce vêtement est retenu à la poitrine par un cordon de chanvre ; si c’est le deuil d’une mère, c’est une ceinture plate en toile qui le remplace.

Jusqu’au premier anniversaire, on ne doit porter que des souliers en paille et des jambières en toile de chanvre.

Le chapeau de deuil est un immense cône en bambou, orné de festons tout autour. Le serre-tête et le bonnet sont aussi en toile de chanvre blanche. L’écran (possan) qui permet à l’homme en deuil de se cacher le visage, est fait avec un morceau de toile carré et collé sur deux bâtonnets que l’on tient à la main. C’est grâce à cette coutume de se cacher le visage et au grand chapeau des gens en deuil, que les missionnaires catholiques ont pu pénétrer en Corée et s’y cacher, au moment des persécutions.

Pour les jours de sacrifices, d’offrandes, soit aux tablettes conservées dans la maison, soit aux tombes elles-mêmes, les yang-banes revêtent la robe appelée to-pho (vêtement de sacrifice) qui consiste en un vêtement à manches flottantes, fendu dans le dos, depuis la taille jusqu’en bas, et cette fente est recouverte par un large ruban flottant.

Le jour de l’enterrement les fils du mort ajoutent au costume que je viens de décrire une ceinture en racine de bois épineux, et portent une couronne du même genre autour de la tête, et à la main un gros bâton de bois noueux.

On fixe alors un jour pour l’enterrement, qui a toujours lieu, dans les villes, soit le matin, de bonne heure, soit dans la soirée, vers cinq ou six heures. À Seoul, on ne peut sortir les morts de la capitale, comme je l’ai dit déjà, que par deux portes de la ville, la petite porte de l’Ouest et la petite porte de l’Est.

Au moment où la famille se met en deuil, le fils aîné, héritier des droits aux sacrifices, prépare une première tablette en soie ayant la forme d’un étui long dans lequel on enferme un morceau de l’habit du mort. Sur cette tablette on écrit, en caractères à l’encre de Chine, le titre du mort, le nom de sa famille, son nom à lui ne figure pas. Par exemple, on écrit : « Fonctionnaire de… (tel rang, de… famille de…) » Le jour de l’enterrement cette tablette est portée dans une petite chaise couverte jusqu’au tombeau, en avant du cortège.

Le cadavre étant enterré, et la cérémonie au cimetière terminée, on rapporte la tablette chez le défunt, où elle est considérée par la famille comme un être vivant, auquel on demandera des conseils, devant lequel on se prosternera. Pendant trois années, on lui offrira chaque jour des aliments, en se prosternant à chaque offrande. À chaque anniversaire de la mort auront lieu, en outre, de grandes cérémonies.

Après ce laps de temps, on enlève cette tablette et on l’enterre dans le tumulus du tombeau. Au préalable, par une cérémonie spéciale, on prévient l’esprit du remplacement de la tablette par un papier déposé sur l’autel.

La tablette en soie est alors remplacée par une autre en châtaignier que l’on place dans le temple des ancêtres de la famille, où toutes ces planchettes sont alignées par ordre.

Dans la famille impériale on sacrifie aux tablettes de tous les ancêtres ; dans une famille ordinaire on va jusqu’à l’arrière-grand-père.

Il faut pour confectionner ces planchettes du bois de châtaignier sauvage, coupé dans une forêt très éloignée des habitations, où jamais n’ait résonné un bruit humain. Elles sont de forme allongée, arrondies en haut, et on y écrit le titre du mort.

La face de la tablette qui reçoit l’inscription est peinte en blanc. La partie supérieure est percée d’un trou pour permettre, en cas d’incendie par exemple, de réunir à la hâte toutes les tablettes qui sont dans « l’autel » de les attacher et de les emporter sans risquer d’en perdre une.

L’autel des tablettes est situé soit dans une salle spéciale de la maison, soit dans un mur de l’une des chambres. C’est simplement une sorte de casier que l’on commence à remplir de gauche à droite, par ancienneté.

Dans le même casier, on place les tablettes du grand-père et de la grand’mère, ou de ses femmes légitimes, s’il a eu plusieurs épouses ; les fils de concubines placent les tablettes de leur mère généralement dans un autre petit temple.

Ensuite, on les enterre soit dans les tombeaux respectifs, soit dans un autre emplacement, judicieusement choisi pour leur repos, si les tombeaux sont dans d’autres provinces, ce qui arrive pour les familles qui ont quitté leur lieu d’origine.

C’est donc, en général, deux tablettes (mari et femme) qui sont enterrées ensemble dans chaque tombeau ; pour cela on creuse un peu la terre à côté du tumulus, et on les place à plat dans ce trou que l’on rebouche simplement.

Chacune des tablettes, dans le casier du temple qui lui est attribué, est recouverte d’une gaine en sole pour la préserver des injures de la poussière. Quand on sacrifie devant l’une d’elles, on doit, au préalable, enlever cette gaine.

Le temple (ou autel) est soigneusement fermé et ne doit être ouvert que pour les sacrifices annuels aux anniversaires de la mort de chacun des parents. On retire alors la tablette du défunt dont c’est l’anniversaire, on la place à part, et toute la famille se prosterne devant elle, en gémissant pour tous les parents que l’on a vus vivants ; ainsi le petit-fils qui a vu son grand-père gémira devant sa tablette, le jour du sacrifice.

Cette cérémonie consiste, en outre de la prière, à offrir à l’esprit des mets nombreux et préparés avec soin, semblables à ceux que prennent les vivants : fruits, légumes cuits, riz, vermicelle, kim-tchi, piments.

Chaque jour les mets que l’on offre sont simplement placés devant le temple, sans l’ouvrir, et on se prosterne une seule fois.

Les trois années de deuil terminées, on ne sacrifie plus qu’à chaque anniversaire jusqu’à la fin, c’est-à-dire jusqu’à la quatrième génération.

On célèbre chaque année, au milieu de l’automne, la fête des Morts (quinzième jour du huitième mois) par un sacrifice général devant le temple des tablettes.

Quand un Coréen part en voyage, il ne manque jamais d’aller saluer les esprits de ses ancêtres pour leur demander protection. Cette prosternation se fait sans ouvrir l’autel.

Enfin, il existe encore une coutume spéciale : à chaque apparition, selon la saison, du riz nouveau, des fruits, des légumes, on en offre la primeur aux tablettes, avec un verre de vin. On dépose cette offrande devant le temple des ancêtres.

Mais je reviens à notre enterrement qui quitte la maison pour se rendre, par les portes permises aux morts, au cimetière choisi, près des tombes des autres membres de la famille. Les Coréens doivent faire les funérailles des leurs le plus somptueusement possible, afin d’être agréables aux esprits, et les exemples de piété filiale montrent souvent des enfants se ruinant pour enterrer dignement et avec éclat leur père ou leur mère.

Le cortège se forme à la tombée du jour, et la plupart du temps, on passe la nuit en route, de façon à procéder à l’enterrement le lendemain matin de bonne heure. Il se compose de la façon suivante :

1o En avant, des hommes portant des torches allumées, et, à droite et à gauche, tout le Jing de la procession, des serviteurs portent des lanternes de soie ou de gaze rouge et bleu, de grandes dimensions, dans lesquelles brûlent des chandelles.

Ces cortèges, que l’on voit fréquemment la nuit, aux environs de Seoul, sont très curieux, très bruyants.

2o Vient ensuite le chef de la cérémonie, généralement à cheval.

3o Un serviteur portant une bannière sur laquelle sont inscrits le nom du défunt et ses titres.

4o Une ligne transversale de porteurs de lanternes réunit les deux files latérales.

5o La chaise dans laquelle sont renfermées la tablette du mort et la boîte de l’esprit (cette dernière est détruite quelques jours après la cérémonie). Cette chaise, portée par deux ou quatre serviteurs, est en bois ajouré et sculpté, avec un joli toit ; le tout est décoré de menus ornements de papier ou de verre.

À droite et à gauche de la chaise marchent des femmes esclaves de la famille, ou des servantes (dont le nombre varie de deux à quatre ou six), coiffées d’une énorme chevelure fausse.

6o Une seconde ligne transversale de porteurs de lanternes réunit les deux files latérales.

7o Vient alors le corbillard porté sur les épaules d’un nombre de coolies variant de quatre à huit, seize, trente-deux ou soixante-quatre, pour les grands personnages, les rois. Les porteurs sont en deuil et marchent en cadence, en changeant d’allure de temps à autre ; ils sont le plus souvent ivres, avant de partir, et effectuent cette corvée le plus gaiement du monde.

ENTERREMENT

Pour de grands personnages, deux hommes se tiennent sur les brancards, en avant et en arrière de la chaise funèbre, agitant une sonnette et donnant la cadence aux porteurs.

Sur les brancards repose la chaise dans laquelle a été placé le cercueil. Elle est de grande dimension, avec une jolie toiture, et couverte de dessins multicolores. Des pendeloques de papier et de verroterie s’agitent tout autour des parois.

Pour l’enterrement d’un grand personnage (pour celui de la reine Mine en 1897, par exemple), des chevaux en carton précèdent le corbillard et sont également portés sur des brancards, à dos d’hommes, ou roulés sur des chars.

Quelquefois, ce sont des diables qui sont portés près du cercueil pour chasser les mauvais esprits du chemin.

Tous ces porteurs, pour aller en cadence, s’accompagnent d’un chant et d’un léger dandinement.

À droite et à gauche de la grande chaise mortuaire, des hommes portent des bannières sur lesquelles sont inscrites des poésies en l’honneur du défunt, des louanges sur sa vie, son caractère, sa famille. Ces bannières sont envoyées par les amis (elles tiennent lieu de couronnes mortuaires).

8o Vient le fils aîné, héritier des sacrifices, des offrandes à présenter à l’autel des tablettes ancestrales.

Il est dans une chaise à porteurs carrée, dont les parois sont en toile de chanvre et le toit recouvert d’un immense chapeau de paille.

À côté de la chaise marchent les esclaves hommes ou les serviteurs de la maison, en deuil également.

9o Ensuite, à la file indienne, les chaises de deuil portant les autres membres de la famille du défunt, les parents, les amis, flanqués à droite et à gauche de serviteurs qui accompagnent leurs maîtres.

Quand le cortège approche de l’emplacement choisi, il est généralement très tard, et l’on passe la nuit près du tombeau ; le corbillard est déposé sous un dais, et chacun s’en va se reposer dans des huttes préparées pour cette occasion, ou dans les maisons du village voisin.

De bon matin, le lendemain, la bannière qui porte le nom du mort est placée sur la bière que l’on apporte au-dessus de la fosse. Avant de la descendre, le chef vérifie que le trou a exactement les dimensions de la caisse. Quand la bière est au fond, on la recouvre d’une étoffe de soie noire, et d’un plancher ; de la chaux est jetée de façon à boucher tous les vides. Puis le trou est comblé avec un mélange de terre et de chaux.

Alors le chef de la cérémonie se place en avant, sur le terre-plein en contre-bas, puis, faisant face au tombeau, tout le monde se place derrière lui.

On annonce à l’esprit de la montagne qu’un homme est enterré là. Une stèle (tchi-sok) est élevée en avant du tombeau ; elle porte le nom du défunt.

On annonce au mort que sa tablette sera amenée avec précaution à la maison ; on récite des prières qui marquent la fin de la cérémonie funèbre. Après le départ de la tablette, des parents, aidés par des ouvriers, font le tumulus qui recouvre la tombe. Un même tumulus sert à recouvrir les restes du mari et de la femme.

Quand on enterre une femme publique qui n’a pas de parents, les maris d’autres femmes publiques se cotisent pour faire les frais de l’enterrement : ils portent eux-mêmes la chaise, en dansant et en chantant. Cette procession s’appelle tchou-mon-dji.

Quand on enterre un colporteur, c’est de la même façon, en dansant et en chantant : il y a même de la musique, des tam-tams. Cette coutume n’existe qu’à Seoul.

Le deuil est observé ainsi qu’il suit, par les Coréens :

Père et mère, deuil pendant trois années ;

Frère et sœur, pendant une année ;

Oncle et tante, pendant une année ;

Cousin, cousine, pendant neuf mois ;

Cousine mariée, pendant cinq mois ;

Beau-père, belle-mère, pendant trois mois ;

Cousin germain, pendant trois mois.

Quand un fonctionnaire a perdu son père ou sa mère, il ne peut plus exercer sa fonction, aussi voit-on de pauvres Coréens en deuil de leurs parents, réduits pendant trois années à la misère noire, car quoique nobles, ils n’en sont pas moins pauvres, le plus souvent.

Il arrive cependant pour certains fonctionnaires indispensables : postiers, télégraphistes, interprètes, que l’empereur les autorise à ne porter le deuil que pendant un certain nombre de jours ; le décret autorisant ces fonctionnaires est imprimé dans la Gazette officielle.

Pour les Coréens qui ont affaire au palais, les exceptions de ce genre sont moins rares à présent qu’autrefois, où l’on voyait des ministres être tout à coup obligés de démissionner par suite d’un deuil imprévu. La coutume exige, en effet, qu’on ne pénètre pas au palais en costume de deuil, et que quiconque a vu un mort ne se présente devant Sa Majesté avant de longs mois.

Au printemps de chaque année, pendant le troisième mois, a lieu la fête de la visite des tombes, et à l’automne la fête des morts.

À Seoul, à ces deux dates, les collines environnantes, couvertes de tombes, offrent un coup d’œil peu banal. Des légions d’hommes, de femmes, d’enfants, aux vêlements blancs, bleus, verts et rouges, se répandent partout sur les mamelons à la recherche de leurs ancêtres, les bras chargés de fleurs, et le soleil, éclairant ces théories de visiteurs vêtus de couleurs vives, dans un cadre de verdure, fait de ces journées des morts les plus gaies, les plus animées que l’Européen puisse voir.

Tous les sacrifices, toutes les offrandes relatives au culte des morts — et même pour toutes circonstances — sont faites dans la soirée, le plus tard possible. Il faut toujours prier devant les tablettes avant le chant du coq qui effraie l’esprit qu’elles renferment.

En dehors de ces sacrifices aux ancêtres, aux parents, il y en a d’autres, destinés tantôt à Bouddha, tantôt aux diables, pour demander une foule de services.

L’inhumation est pratiquée pour tous, en Corée, sauf pour les bonzes et bonzesses, qui sont incinérés sur un bûcher.

Les Coréens gardent leurs morts indéfiniment, aussi les collines qui avoisinent les grandes villes sont-elles couvertes littéralement de tombes. Celles-ci se reconnaissent aux tumuli gazonnés qui les constituent, et l’aspect de ces collines bosselées est un sujet d’étonnement pour le voyageur étranger.

Ces cimetières occupent un espace considérable autour de Seoul, et nuisent à son développement.

Les collines sont habitées — comme en Chine — par des dragons, des serpents qui portent chance aux villages voisins, de sorte que la présence des tombes et celle de ces dragons souterrains empêchent aux villes de se développer, de s’élargir. Quand on ne marche pas sur une tombe, on est sur une colline sacrée pour une autre raison, par exemple parce qu’elle représente le corps, la tête ou la queue d’un tigre ou d’un dragon ; que là passe la veine du bonheur de tel pays, de tel village ; parce qu’un roi étant venu sur ce point en a trouvé la vue superbe. À chaque instant se posera le problème, et dans l’avenir les Coréens devront limiter leurs cimetières, et se soumettre au système européen.

Toute place libre sur un mamelon inculte — car les cimetières sont toujours sur des collines, le fond des vallées pouvant être utilisé pour la culture — peut être occupée gratuitement par quiconque, pour y enterrer ses morts. On creuse un trou à côté des tombes voisines, espacées de trois mètres en trois mètres ; on y descend le cercueil, souvent enfermé en outre dans une cuve en maçonnerie, en chaux faite sur place, et on rebouche en faisant au-dessus du sol un tumulus hémisphérique que l’on recouvre de gazon. Tel est le type de la tombe ordinaire à laquelle tout fils de la terre de la « Fraicheur matinale » a droit. Il n’y a pas de pierre portant le nom, ni quoi que ce soit qui permette de savoir qui est enterré là. On peut se demander comment les familles, aux jours de visite des tombes, arrivent à reconnaître leur emplacement, au milieu de ces collines bosselées uniformément, donnant l’aspect, en plus gros, des terrains ravagés par les taupes. Il paraît cependant qu’il n’y a pas d’erreur. Ils prennent des points de repère sur les tombes voisines, et jamais les victuailles apportées ne se trompent de destination.

Quelques tombes de « yang-banes » sont entourées d’une petite ceinture en terre, un tertre demi-circulaire de trois à quatre mètres de rayon, imitant en quelque sorte le mur en briques des grandes tombes. D’autres sont agrémentées du tertre et de deux petits tumuli en avant du tumulus recouvrant les cercueils. Ceux-ci sont enterrés à un mètre cinquante, environ, au-dessous du sol, mais les tombes de pauvres sont creusées moins profondément, et le cadavre des mendiants y est quelquefois posé sans cercueil, à peine enveloppé d’une toile grossière et recouvert d’un peu de terre, à la merci des chiens errants. J’ai vu des tombes ouvertes par les chiens et j’ai pu recueillir des crânes de cette façon.

Les grands fonctionnaires, les gens riches agissent un peu différemment pour leurs tombeaux. Ils acquièrent tout un mamelon, bien isolé, pas trop loin de leur résidence, et dès lors personne ne peut venir enterrer sur les flancs de cette colline. De nombreux procès ont lieu chaque année, dans les provinces ou à Seoul, à la suite de réclamations de « yang-banes », propriétaires plus ou moins authentiques d’une colline, contre des paysans qui y ont enterré leurs morts. L’argent étant le meilleur argument en justice, « le yang-bane » fait facilement valoir ses droits, et le pauvre doit transporter ailleurs ses chères dépouilles.

Pour les tombes royales, c’est non seulement toute une colline, mais quelquefois tout l’espace environnant sur trois ou quatre lieues, qui est réservé. Ces emplacements de tombes royales sont désignés par les sorciers, les géoscopes les plus habiles. À l’aide d’une boussole, ils déterminent l’endroit où l’on doit rencontrer la veine du dragon. Ce monstre habite au centre de la terre, et il dispose de toutes les faveurs pour les familles qui ont placé leurs tombeaux à sa convenance.

C’est généralement sur le sommet de la colline, du mamelon, que ces grands personnages nobles ont acquis, que sera placée la sépulture de leur famille, car dans le même emplacement, à côté de l’autre, sous le même tumulus peuvent être placés les corps du père, et de la mère, si celle-ci était la femme légitime ; les concubines ne peuvent être enterrées au même endroit. Cependant quelques Coréens, à l’esprit plus libéral, ont fait fi de cette coutume : ainsi Kim Hion-tchoun, un ministre (il fut pendu en 1901, pour conspiration), était fils de la concubine de son père, qui l’avait reconnu comme fils légitime, ce qui prouve encore qu’aujourd’hui les fils de concubines peuvent arriver aux plus hautes situations, chose impossible autrefois.

Sa famille s’opposait à ce qu’il enterrât sa mère à côté de son père, mais il lui répondit, et sa logique eut gain de cause et lui donna des imitateurs : « Comment, durant sa vie, vous trouviez naturel que ma mère vécût avec mon père, et maintenant vous vous opposeriez à ce qu’ils restassent encore ensemble ? »

L’emplacement étant choisi, on ménage généralement un chemin d’accès facile, ou un escalier pour arriver au sommet du mamelon. On déboise tout autour, dans un rayon de vingt à trente mètres, et tout à l’entour on laisse pousser de magnifiques bois de pins, qui font aux tombeaux des rois, aux environs des anciennes capitales, un cadre merveilleux. Les rois ne peuvent être enterrés à plus de trente lis (environ quinze kilomètres) des villes qu’ils ont habitées. Voici la description d’un de ces sites funéraires royaux :

1o Tumulus (au-dessus du cercueil, enfoui à 1m,50) recouvert de gazon ;

2o Mur d’enceinte en brique, recouvert de tuiles (ou tertre en terre gazonnée) ;

3o Pierre à sacrifices, à offrandes, en granit, sans sculpture ni gravure, ayant d’un à deux mètres de longueur, cinquante à quatre-vingts centimètres de hauteur, quatre-vingts centimètres à un mètre trente de largeur ; repose parfois sur une maçonnerie ou des pieds en granit ;

4o Colonnes à têtes de serpent, soi-disant, mais finissant le plus souvent en forme de pommes de pin ;

5o Béliers en granit ;

6o Lanterne en granit :

7o Gardiens du tombeau, en granit, représentant des généraux de la terre ;

8o Autres béliers ou bœufs (?).


TOMBEAU ROYAL

Les grands tombeaux sont gardés. En dehors de cet emplacement, au pied de la colline, est construite la maison des gardiens. Les sépultures des rois sont confiées à des lettrés qui exercent en outre la police dans le territoire avoisinant. Quelquefois ces constructions sont très importantes, et comportent même un petit temple pour les sacrifices et une salle où l’empereur revêt les vêtements de sacrifices quand il vient aux tombes de ses ancêtres.

Autrefois, on enterrait avec le mort des objets familiers : porcelaines, bijoux, argent, soies brodées, etc., etc. Cette coutume ne s’observe plus que pour les tombes impériales.

Le fond de la fosse est rempli de chaux, ce qui permet de retrouver parfois les corps presque intacts longtemps après l’inhumation, signe de grande faveur pour la famille.

Ce sont les sorciers qui déterminent l’emplacement et l’orientation générale dans laquelle doit être placé le cercueil ; le plus souvent la tête au nord, les pieds au sud, mais cette règle n’est pas rigoureuse, à cause des prévisions du géoscope qui donne quelquefois une autre direction.

Des parents, des familles soucieuses de plaire au dragon protecteur, interrogent, de génération en génération, et souvent à quelques années d’intervalle ou à la suite d’un grand événement, les sorciers pour savoir si l’emplacement est toujours favorable, — ce mot-là a une grande valeur en Corée — et il arrive souvent, comme actuellement pour le tombeau de la reine Mine, assassinée en 1895, que les sépultures sont déplacées et transportées même très loin, Mais cela ne se présente, fort heureusement, que dans les grandes familles qui peuvent payer ces déménagements.

Quoi qu’il en soit, les cérémonies que je viens de décrire s’observent ponctuellement, et chacun, selon son rang et sa richesse, s’efforce de faire à ses morts le plus de sacrifices possible, afin de leur plaire et d’en retirer bonheur et prospérité.

Il arrive, soit que le sorcier ne trouve pas tout de suite un emplacement favorable, soit que la famille ne puisse garder son mort chez elle avant de le transporter au tombeau, que les corps sont exposés à l’air, sous des hangars en paille, faits pour la circonstance, et recouverts d’un toit de chaume.

Dans le Tchoun-tchang-to, province au sud de Seoul, ïl existe une coutume qui, peut-être, existe aussi ailleurs, mais que je n’ai pu vérifier qu’à Seoul : c’est celle d’exposer les corps d’enfants ou de gens morts de la petite vérole, en plein air, tout près du village jusqu’à ce que l’épidémie ait disparu. À ce moment seulement l’autorité donne l’autorisation d’inhumer. C’est une coutume étrange qui n’a rien à voir avec l’hygiène, mais qui n’en est pas moins observée très méticuleusement. Pour les petits enfants quelquefois — et j’ai vérifié le fait — au lieu de les enterrer, on enveloppe les cadavres dans une natte en paille, et on attache le paquet à une branche d’arbre. D’autres fois, la sépulture est une paillote dans laquelle le corps est étendu sur un plancher au-dessus du sol. En voyageant en Corée j’ai rencontré ces divers modes de sépulture.

Les corps des bonzes et bonzesses sont incinérés, ils ne sont jamais inhumés. On prépare un grand bûcher sur lequel est étendu le cadavre, puis on met le feu pendant que tous les bonzes de la bonzerie font des prières.

La légende veut qu’un bonze qui a mené une existence de saint (et c’est un fait rare, comme on va le voir !) un bonze, presque bouddha, laisse après la crémation, au milieu de ses cendres, une perle appelée sa-ri qui est alors religieusement conservée, enterrée dans une petite pagode placée devant le temple. La réalité montre qu’on ne voit jamais de ces petits pagodons devant les temples. Comme il n’y a pas de perle au milieu de ces cendres, le supérieur les ramasse, les broie ; on y mélange du riz, et on donne le tout aux corbeaux et aux pies.

Le deuil d’un roi dure trois années, comme le deuil des parents. Il est porté avec le chapeau blanc, les vêtements entièrement blancs (les couleurs sont sévèrement prohibées) et les souliers blancs en cuir.

Pour les ministres ou les personnages et interprètes qui ont à entrer au palais, le vêtement est en toile de chanvre très fine, et de même forme alors que les vêtements habituels de cour, bottes blanches en cuir ou en étoffe.

Le deuil d’une régente, telle que la reine Tcho, est de trois années également. Pour une reine, on le porte une année seulement, à moins que Sa Majesté n’ordonne de prolonger ce temps. Pour la reine Mine le roi de Corée ordonna — après divers incidents qui lui firent d’abord dégrader la reine — trois années de deuil public. Pour les princes, cet usage n’existe pas.

Le lecteur peut se rendre compte, d’après le récit détaillé que je viens de faire des cérémonies funéraires, que le culte des morts absorbe — à lui seul — la plus grande partie de l’existence des Coréens.


CHAPITRE VI


Jours de fête. — Divertissements. — Jeux nationaux. — L’anniversaire de la soixante et unième année. — Vie politique et intellectuelle. — Habitations. — L’art de bâtir. — Coup d’œil sur les différentes sortes de maisons. — Maison d’un « yang bane ». — Distribution. — Ameublement. — Chauffage. — Éclairage. — Alimentation. — Le riz coréen. — Mets indigènes. — Boissons.


On peut dire que dans la basse classe hommes et femmes s’appartiennent peu ou pas : chacun vit à l’auberge ou chez un maître quelconque. Dans cette catégorie les prostituées sont les plus heureuses.

Dans la classe moyenne, mari, femme, enfants vivent sous le même toit ; mais ils ne se trouvent vraiment réunis qu’aux heures des repas. Dans la haute société, les hommes vivent beaucoup plus éloignés des femmes et de leur famille, car leurs occupations au palais et dans les ministères les retiennent constamment au dehors. S’ils ont des concubines habitant des maisons séparées, ce qui est le cas chez les riches, ils peuvent rester des jours entiers sans paraître chez leur femme légitime, c’est-à-dire à leur demeure conjugale. En dehors des occupations des fonctionnaires, les gens riches ne font rien ou du moins font la fête, entourés d’amis, de danseuses, de chanteuses. Leurs heures s’écoulent dans l’inaction et la débauche. Cette oisiveté les entraîne à inventer des fêtes, des jeux, des occasions de se réunir ; aussi celles-ci sont-elles très nombreuses en dehors de celles qui tombent à date fixe et que tout le pays célèbre.

Les jours de fête du calendrier coïncident, en général, avec ceux de la Chine. Le jour de l’an, premier jour de la première lune, tombe en février. C’est une occasion de visites, de cadeaux. La veille tout le monde a réglé ses dettes, et tous mangent de la soupe au gâteau de riz offerte aussi en sacrifice aux tablettes des ancêtres. C’est là un usage officiel et obligatoire. Du premier au dixième jour, il y a le jour du lapin pendant lequel les femmes s’abstiennent de ne rien faire dans la maison avant les hommes. Elles attachent, en outre, à la bourse de leur mari et de leurs enfants un fil de soie en signe de longévité.

Le septième jour est celui des hommes. Au palais, on présente aussi aux membres de la famille impériale des fils de soie en signe de longévité. Il y a le jour du bœuf, des céréales, du tigre, du cochon, du chien.

Le quatorzième jour, on confectionne les tcheoung, bonshommes en paille, et les icho-roun, bonshommes en bois recouverts d’étoffe pour les enfants. Ces mannequins sont destinés à éloigner le malheur de la maison. On les jette dehors aux gamins qui s’en amusent et prennent les menues monnaies qu’ils renferment. Ce jour-là, on mange de la soupe de riz cuit avec des céréales, et les jardiniers — pour avoir une bonne récolte de fruits — mettent des pierres sur les arbres. On appelle cela le « mariage des arbres ».

Le quinzième jour de la première lune est une grande fête populaire, non officielle. On l’appelle le jour de la promenade. Les hommes se promènent sur les ponts de la ville, pendant la nuit, pour ne pas avoir de maladies de jambes (rhumatismes, paralysie). On mange également en cette occasion certains fruits à coque dure pour ne pas avoir de furoncles. Le seizième jour, ce sont les femmes qui se promènent la nuit. Pendant toute cette période, les hommes et les enfants se sont livrés au jeu du cerf-volant, au jeu de face ou pile, comprenant quatre bâtonnets arqués de deux côtés, qu’on jette en l’air, et qui retombent, face ou pile : aux combats de pierres (lancées avec des frondes) sanglants et souvent tragiques. Les filles, restées au logis, se balancent sur l’escarpolette.

Les quinzième, seizième ou dix-septième jour, on sort la nuit pour voir la pleine lune. Dans la province, les Coréens se prosternent devant l’astre de la nuit, en qui ils saluent la première pleine lune de l’année. De la couleur qu’elle offre ce soir-là ils déduisent des pronostics plus ou moins heureux pour les récoltes.

C’est dans le deuxième mois lunaire que se place la fête des Morts. La veille on arrange et gazonne les tombeaux.

Le troisième jour de la troisième lune on célèbre le retour des hirondelles. C’est le sa-mol-same-tjine-nal ou san-sa.

Le huitième jour de la quatrième lune, on célèbre la naissance de Bouddha (Sa-Kia-Mouni). C’est la fête des Lanternes. Les enfants achètent des lanternes, des poupées, d’énormes poissons en papier qu’ils promènent accrochés à de longues perches. Ce jour-là seulement les poupées sont à face humaine, car d’une façon générale les Coréens ne les aiment pas ; ils les regardent comme des diables. C’est aussi la grande fête des Bonzes qui font des sacrifices sur l’autel de Bouddha. Dans la province, les sorciers chassent les mauvais esprits à grand renfort de bruit.

Le cinquième jour de la cinquième lune se place la fête de l’Escarpolette. Ce jour-là tout le monde se balance. Cette fête a pour origine une légende d’après laquelle une jeune femme de la cour était aimée et aimait un Chinois qu’elle ne pouvait malheureusement pas voir. Elle imagina de se faire installer une escarpolette grâce à laquelle elle put — en se balançant — apercevoir de temps à autre par-dessus le mur son pauvre amant.

Le sixième jour de la sixième lune est la fête du Milieu de l’Année, d’origine chinoise également.

Le septième jour de la septième lune voit une fête curieuse, d’origine mythologique. Deux étoiles jadis mariées furent punies par le dieu du ciel, et exilées aux deux extrémités de la voie lactée, avec l’autorisation cependant de se voir une fois par an. Afin de traverser la voie lactée, la rivière du ciel, les deux étoiles amoureuses appellent à leur aide les corbeaux et les pies pour leur construire un pont. Ce jour-là les filles mettent du fil à leur aiguille et demandent à ces deux astres l’habileté des couturières. Les lettrés exposent leurs livres au soleil. À ce propos une légende raconte qu’un pauvre lettré, ayant vendu tous ses livres et ne possédant plus rien, exposait son ventre au soleil à l’occasion de cette fête. On lui demanda ce que signifiait sa conduite, et il répondit que n’ayant plus de livre il exposait, en montrant son ventre, toute sa bibliothèque, tout ce qu’il avait appris. D’après cela, on juge de la drôle d’idée qu’un lettré chinois peut se faire de la localisation intellectuelle.

Le seizième jour de la septième lune est consacré à célébrer la dynastie régnante. C’est surtout une fête de lettrés. Ils se promènent en barque sur le fleuve en composant et en récitant des poésies. C’est une fête officielle avec illumination des rues, pavoisement, audiences au palais.

Le quinzième jour de la huitième lune voit encore une fête des Morts. Les paysans vont en foule visiter les tombeaux.

Ils s’enivrent si la récolte a été bonne.

Le neuvième jour de la neuvième lune, jour de départ des hirondelles, est en même temps la fête des Chrysanthèmes, et surtout celle des voyageurs qui sont loin de leur famille. Ces derniers montent sur les hauteurs pour essayer d’apercevoir leur maison.

Le dix-septième jour de la neuvième lune voit la fête du Couronnement impérial de Sa Majesté. C’est une fête officielle.

Quand vient la dixième lune, les Coréens vont au temple du dieu de la guerre demander le bonheur, la prospérité. Les sorcières font des sacrifices aux esprits de la maison. Ces fêtes durent jusqu’à la fin de la lune, car chacun est libre de choisir son moment pour ce genre de cérémonies importantes dans la destinée.

Le solstice d’hiver est encore l’objet d’une fête. On le célèbre en mangeant de la soupe de haricots rouges.

Pendant la douzième lune se place la fête de la Déclaration de l’Indépendance de la Corée (1894). Il y a aussi un jour pendant lequel on mange et on donne en présent du gibier au palais.

Puis vient la fin de l’année coréenne.

Le dernier jour est le Tché-sok-nal. On fait des visites, on règle ses comptes, on doit payer ses dettes. Les riches sont contents ; les pauvres n’ont pas le sou ; il n’est pas rare de trouver des suicidés dans les rues. Comme on le voit, sous tous les cieux, le jour de l’an est un triste jour, excepté pour les enfants et les privilégiés.

À cette liste de jours fériés, il faut ajouter les innombrables cérémonies auxquelles donne lieu la croyance aux esprits, et pour lesquelles sont mis sans cesse à contribution les sorciers des deux sexes moutang et panesou.

Cliché L. Louis.
UN JOUR DE FÊTE À SEOUL


Parmi les distractions et divertissements populaires se placent les danses, les exercices d’acrobatie, le théâtre en plein air. Sur celui-ci on représente des pièces dans le genre chinois ou japonais. Les acteurs sont des hommes déguisés, porteurs de masques grimaçants d’une laideur invraisemblable. Ils exécutent des danses contorsionnées et miment des scènes ultra naturalistes qui provoquent le rire et les bravos des spectateurs.

Parmi les acrobates, on voit des jongleurs, des équilibristes, des danseurs de corde. Ils parcourent en troupe, avec des chanteurs et des musiciens, les villes et les campagnes.

Je m’aventure à placer parmi les représentations publiques et récréatives les kout-tchoun-pei (bonzes qui font des prières). Quand les bonzes vont quêter dans les villages, ils sont généralement une dizaine, habillés comme les indigènes, mais coiffés d’un chapeau spécial. Au son du tambourin, ils exécutent des danses chantées. Ils disent — sans doute — des choses fort drôles, car les auditeurs rient quelquefois aux larmes.

J’ai parlé ailleurs du corps de ballet du palais. Ici, je dirai seulement que les danseuses de deuxième et troisième classes sont appelées à chaque instant dans les parties de plaisir des yang-banes.

Un des sports favoris des aristocrates est le tir à l’arc, où ils montrent beaucoup d’adresse. À cent ou cent cinquante mètres de distance, dans une cible d’un demi-mètre carré de surface, ils plantent presque toutes leurs flèches.

Aux sports d’hiver, glissades, boules et bonshommes de neige, il faut ajouter le jeu affectionné des grands et des petits : le cerf-volant. Les jours de vent, on peut voir des quantités de cerfs-volants planer au-dessus de Seoul. Ils sont de forme carrée, sans queue, et s’élèvent et s’abaissent dans les airs. Le jeu consiste surtout à scier ou à couper la corde du cerf-volant de son voisin, et les badauds assistent des heures entières à ce spectacle enfantin. L’escarpolette est également un divertissement national.

Les échecs sont très répandus parmi les Coréens qui sont, paraît-il, fort joueurs. Ils sont aussi amateurs de dominos. Les cartes font fureur dans les casernes où elles occupent les loisirs des troupiers.

Pour terminer cette énumération des principaux jeux et divertissements en usage dans la péninsule, je citerai une des plus grandes fêtes, celle de l’anniversaire de la soixante et unième année. En outre que chaque année la date de la naissance est célébrée par tous, celle-ci est une réjouissance pour les pauvres comme pour les riches.

« Le Hoane Kap est l’anniversaire de la soixante et unième année[14].

« Les Coréens suivent le cycle chinois de soixante ans, et chacune des années porte un nom particulier, comme chez nous les noms des jours de la semaine et des mois de l’année. Cette période de soixante ans écoulée, les années de même nom recommencent dans le même ordre et l’année de la naissance se présente avec une révolution entière du cycle. Cet anniversaire est la fête la plus solennelle de la vie. Riches et pauvres, nobles et gens du peuple, tous ont à cœur de fêter dignement ce jour où l’âge mûr finit, où commence la vieillesse. Celui qui atteint cet âge est censé avoir rempli sa tâche, achevé sa carrière. Il a bu à longs traits la coupe de l’existence, il ne lui reste qu’à se souvenir et à se reposer.

« Longtemps d’avance on fait des préparatifs de la fête. Quelle plus belle occasion de montrer de la piété filiale, et de prouver publiquement combien on apprécie l’inestimable bonheur d’avoir conservé ses parents jusqu’à un âge aussi respectable. Les riches prodiguent leurs ressources pour faire venir — même des provinces éloignées — tout ce qui peut orner un festin ; les pauvres s’ingénient à ramasser quelques épargnes. De leur côté, les lettres composent des pièces de vers pour célébrer cet heureux jour. À l’intérieur de la maison, on est continuellement affairé. Tous les habits devront être blancs comme la neige, les jupes bleues comme l’azur. Un nouvel habit de soie sera l’ornement du sexagénaire. Il faut ramasser du riz, du vin et de la viande en abondance, pour rassasier et enivrer parents, amis, voisins, connaissances, étrangers, etc.

« Les femmes de la maison sont surchargées de besogne ; mais alors, comme du reste dans les autres grandes circonstances, leurs voisines, leurs amies, s’empressent de venir à leur secours. S’il est nécessaire, les voisins contribuent généreusement aux frais par des présents en argent ou en nature. Ils sont tous invités de droit, et ce qu’ils font aujourd’hui pour un autre, on le fera demain pour eux.

« L’heureux jour arrivé, on conduit le héros de la fête en grande cérémonie à la place d’honneur. Il s’assied et reçoit d’abord les saluts et félicitations de tous les membres de la famille, puis on place devant lui une table surchargée des meilleurs mets qu’il a été possible de trouver. Viennent ensuite les amis, les voisins, les connaissances, les parasites, etc., tous avec les plus beaux compliments dans la bouche et un appétit féroce dans l’estomac.

« Personne n’est repoussé, personne ne s’en retourne à jeun ; les passants, les voyageurs profitent de la bonne aubaine, et si on oublie de les inviter, ils s’invitent eux-mêmes sans plus de formalité. Bien plus, quand les ressources le permettent, on envoie chez tous les voisins des tables abondamment servies. La musique la plus étourdissante vient réjouir les convives ; on appelle des chœurs de musiciens et de danseuses, des comédiens, tout ce qui peut embellir la fête et rehausser l’éclat de la solennité. C’est pour des enfants bien élevés la plus rigoureuse des obligations, et devraient-ils se saigner à blanc, se condamner à mourir de faim le reste de l’année, dépenser leur dernière sapèque, il leur faut faire les choses avec une profusion extravagante, sous peine d’être à jamais déshonorés. »

Détail curieux à ajouter, et touchant, si les vieux parents de celui dont on célèbre les soixante et un ans vivent encore, il s’habille comme un enfant, joue et s’amuse pour leur faire plaisir.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Si nous jetons à présent un coup d’œil sur la vie politique dans notre petit royaume, nous voyons qu’elle est à peu près nulle. L’empereur, les eunuques et quelques ministres font tout ce qu’ils veulent, et ce qu’on demande au peuple, c’est de payer, de payer toujours, et beaucoup, pour subvenir aux frais de la cour et de la multitude des fonctionnaires. Pourtant, ces derniers mêmes participent aux frais des grandes fêtes. Cette année (1903) on leur a retenu deux mois d’appointements pour la fête du jubilé de l’empereur, fête qui — d’ailleurs — n’a pas eu lieu. Quelquefois, dans les provinces, la population proteste contre les abus d’un mandarin, d’un gouverneur qui prélève les impôts suivant son bon plaisir, mais ce sont là des faits sans importance.

À Seoul, le club des Indépendants, faction politique, tout à fait tranquille aujourd’hui, eut son heure de célébrité. Il fut fondé sous forme de club littéraire, mais en réalité il avait pour but de faire de l’opposition au ministre des Affaires étrangères et aux instructeurs européens, parce que ses membres voulaient la Corée aux Coréens. Il y eut des luttes sanglantes, il y a quelques années, entre les Indépendants et la corporation des colporteurs, conservateurs, à la solde du roi, qui se réunissaient à Tchong-no, au centre de la ville. Quelquefois aussi les ministres feignirent de se rendre à leurs ultimatums.

La secte monothéiste des Tong-Hak, joua un rôle important dans la guerre sino-japonaise. C’est elle qui fit l’agitation dans la Corée, et mit le feu aux poudres. En 1893, elle voulut imposer sa volonté au roi, mais il ne leur céda pas, et leur prestige en fut un peu diminué.

De la vie intellectuelle des Coréens, il y a peu de chose à dire. Le peuple est ignorant, et très peu de paysans, pour ne pas dire point, savent lire l’Eun moun ou écriture coréenne. Dans la classe moyenne la culture se borne à la connaissance de cette écriture et des règles de morale de Confucius.

Dans la haute société, beaucoup de personnes sont aptes à lire et à écrire le chinois qui est la langue officielle, celle dans laquelle sont rédigés les rapports avec les autres puissances. Quelques-uns parlent maintenant une langue étrangère. J’ai traité avec détails cette question de l’instruction à propos des écoles, je n’y reviendrai pas. J’ai voulu donner seulement dans ces pages un aperçu rapide de l’état actuel de la société coréenne du haut en bas de l’échelle, telle qu’elle se présente au seuil du vingtième siècle, et à la veille de cette guerre russo-japonaise si grosse de conséquences pour notre petit royaume ermite.



Je n’entreprendrai pas ici de faire l’histoire de l’art de bâtir en Corée, depuis l’époque du mythique Tane-Koun qui ne connaissait probablement que la caverne, jusqu’à nos jours. Ce serait difficile faute de documents et de monuments témoins des temps passés. On ne s’est jamais préoccupé de faire des édifices durables en Corée, et les archéologues bouleverseraient en vain le sol habité de la péninsule, ils n’y trouveraient rien, ni palais, ni temple enfoui. Cela tient à ce que l’art de bâtir en pierre est méconnu de ce peuple qui ne l’emploie guère que dans les soubassements, les escaliers, quelques monuments isolés, ou comme remplissage. En fait de monuments vieux de plusieurs siècles, je ne peux guère citer que les myrioks, statues géantes en granit datant des premiers temps du bouddhisme, et quelques pagodes en marbre, notamment celle de Seoul, ainsi que sa Tortue célèbre. Mais étant donnée la fidélité du Coréen, comme du Chinois, à la coutume, il y a des chances pour que la demeure actuelle diffère peu de celle d’il y a mille ans, sauf quelques légères modifications de détail apportées par un acheminement très lent vers le progrès. Quoi qu’il en soit, mon rôle est de décrire les habitations telles qu’elles sont, et non telles qu’elles devraient être, en spectateur consciencieux et prudent, car il ne faut pas confondre le type indigène avec la maison sino-coréo-européenne ou coréo-japonaise, modèles d’art nouveau que l’on peut admirer aujourd’hui dans les rues de la capitale et même dans certains coins des palais impériaux. Il faut s’entendre aussi sur la valeur des mots. Ainsi une maison coréenne est un peu plus qu’une cabane, et un palais — en tenant compte des jardins et des murs qui l’environnent — un peu plus que la réunion de plusieurs de ces maisons.

L’habitation la plus primitive consiste en un trou creusé dans la terre suffisant pour contenir — si besoin est — toute une pauvre famille. Le toit est formé de nattes que l’on entr’ouvre dans le jour pour donner de l’air et de la lumière à l’intérieur. Aux environs mêmes de la capitale se rencontre ce type sommaire d’habitation humaine qui a pour avantage d’être économique et chaude.

La Corée étant un pays à températures extrêmes, très chaude en été, très froide en hiver, les maisons sont surtout construites de façon à protéger du froid : murs assez épais, peu d’ouvertures, chauffage du sol. Pour l’été, la résolution du problème est plus simple. Le Coréen couche dehors, dans sa cour ou sur le chemin, et brûle près de lui de la paille dont la fumée épaisse chasse, en partie, l’armée des moustiques qui l’assaille, moustiques dont la combativité et la vigueur sont extraordinaires.

Un autre type d’habitation est la cabane en terre pilonnée, recouverte de chaume ; c’est celle que l’on rencontre dans les petits villages pauvres. Viennent enfin les maisons dont l’ossature est en charpente et dans la construction des murs desquelles la pierre et la terre entrent comme remplissage. C’est le type usuel des maisons bourgeoises qui peuvent être recouvertes en chaume ou en tuiles : ce dernier genre de toiture distingue les propriétaires fortunés, les richards du pays (yang-bane). Les habitations des grands fonctionnaires comportent, en outre de ces maisons couvertes en tuiles, quelques pavillons isolés en bois et en papier. Dans l’intérieur des palais anciens et nouveaux, les habitations ne sont pas différentes d’aspect de celles des yang-banes. L’architecture de la Corée, copie de celle des Chinois, se manifeste seulement dans les salles d’audience, les temples, les portes de la capitale, mais elle y atteint un art élevé.

J’ai parlé ailleurs des diverses coutumes relatives à l’installation dans une maison en construction des différents esprits qui la gouvernent, ainsi que la présence à certaines phases de l’avancement des travaux, des panesou et moutang. Cette année 1903 ayant été tout à fait remarquable au point de vue des constructions de palais, j’ai eu l’occasion de voir préparer les fondations de murs d’enceinte, et de divers monuments et, n’était le sérieux apporté dans l’accomplissement — en musique — de ces travaux, j’aurais cru assister à quelque divertissement de la population.

Les fouilles en fondation achevées, les lois de la construction veulent qu’elles soient remplies à sec, de matériaux plus ou moins durs : pierres, briques, tuiles cassées, tassés ensuite avec une dame attachée à une douzaine de cordes en paille, tenues en main par une douzaine de coolies. Un chanteur émérite entonne une longue chanson. À la fin de chaque couplet, au moment où les coolies reprennent en chœur le refrain, on s’aperçoit que la dame s’élève un peu et retombe sur le remplissage, en même temps que s’achève le refrain. Cette nécessité de chanter en travaillant n’est pas spéciale aux Coréens. Mais, en outre qu’ils chantent beaucoup et travaillent très peu, il y a encore un autre « tour de main » indispensable dans les constructions impériales, de sorte que les terrassiers forment presque une corporation d’art. Quand la fouille est remplie de pierres et que tout le répertoire de chants a été épuisé, on la nivelle avec du sable fin qui doit être lui-même pilonné. Pour cette opération — de quelques instants — il faut avoir recours à un renfort musical. Le chanteur de tout à l’heure empoigne une grosse caisse avec laquelle il accompagne un pas redoublé coréen — c’est-à-dire très lent — auquel répondent les douze coolies qui, appuyés sur un gourdin, avancent ou reculent d’un pas, en cadence. Voilà un piétinement en musique dont ne s’accommoderait guère un entrepreneur européen ! Heureusement que pour les maisons ordinaires dont les propriétaires n’ont pas les moyens, comme le palais impérial, d’avoir des terrassiers-chanteurs, la besogne va plus vite et est — en outre — beaucoup moins compliquée.

L’ossature de la maison est donc en charpente et les piliers reposent sur des dés en pierre simplement enfoncés dans le sol. Ces piliers sont réunis par des poutres horizontales formant cadres et pannes, et la charpente se compose d’une combinaison compliquée de pièces de bois énormes et découpées aux encastrements dans les piliers jusqu’à n’avoir plus qu’une section extrêmement faible, ce qui n’empêche pas que jamais le charpentier coréen ne comprendra l’inutilité de ces énormes poutres dont le point faible est encore aminci. Il faut cependant que cette charpente soit robuste — et elle l’est parce qu’on y emploie beaucoup de bois — car elle supporte un matelas en terre de vingt-cinq à trente centimètres d’épaisseur, sur lequel se placent soit le chaume, soit les tuiles, lesquelles sont elles-mêmes excessivement lourdes.

Pour les portes et les fenêtres on réserve des encadrements en bois, et le reste de l’espace entre les piliers verticaux est rempli avec un treillage de bâtons auxquels sont attachés les moellons à l’aide de cordes de paille. Tel est le type d’une maison qui se respecte. Ajoutons que les angles des toits sont légèrement relevés à la manière chinoise. Dans les constructions soignées le soubassement est fait en blocs de granit sur une hauteur d’un mètre cinquante à deux mètres. Les pierres sont reliées entre elles par de la terre employée comme mortier.

C’est à ce niveau que sont placées les fenêtres, qui sont à coulisses. Les volets, quand il y en a à l’extérieur, sont à charnières.

Au-dessus des fenêtres — les maisons n’ont qu’un étage — le toit fait une saillie qui a — quelquefois — un mètre. Les Coréens collent souvent sur le mur, entre les fenêtres, des feuilles de papier blanc. La caractéristique de l’habitation coréenne, à cause de la réclusion des femmes à l’intérieur, est que la façade ou les façades n’ont qu’une seule ouverture : la porte d’entrée en bois plein, à deux battants. Sur cette porte, des affiches en papier blanc portant des caractères chinois, souhaitent bonheur et longévité aux habitants. C’est le hyp choune. Des affiches semblables sont collées aussi sur les poteaux verticaux de la façade et contiennent des poésies et des souhaits de bonheur.

Les petites fenêtres à coulisses sont formées par de légers cadres en bois glissant sur une planchette à rainures, dans des cavités pratiquées dans l’épaisseur du mur. Elles sont quelquefois doubles, la seconde étant en papier plus épais, car les vitres sont remplacées ici par des feuilles de papier. On réserve seulement dans un coin un carré de trois ou quatre centimètres dans lequel on met un petit morceau de verre, de façon que l’on puisse voir, de l’intérieur, ce qui se passe dans la rue, sans être obligé d’ouvrir ou de percer le papier avec le doigt.

Les volets extérieurs à deux battants sont formés par un cadre en bois dont les vides sont bouchés par du papier collé. La porte et les volets sont pourvus de ferrures, et fermés intérieurement par un énorme verrou en bois.

Chaque propriétaire est obligé d’éclairer sa maison au moyen d’une lampe à huile quelconque.

Les locaux donnant sur la rue, c’est-à-dire exposés aux regards indiscrets des passants, sont toujours habités d’un côté par le maître de la maison, qui a — comme les Turcs — son selamlik où il reçoit ses visiteurs et ses amis, de l’autre par les domestiques. Les femmes sont reléguées dans les pièces du fond et dans la cour, laquelle est toujours invisible de la porte d’entrée, et d’un accès tout à fait indépendant. Seuls les porteurs d’eau et les marchands ambulants sont admis à y pénétrer.

Il est impossible d’entrer dans une maison — sous peine d’enfreindre les règles de la bienséance et d’effrayer tous les habitants — sans avoir — au préalable — frappé à la porte de façon à avertir de la présence d’un visiteur.

« Moun-hionora » est un cri que l’on entend à chaque instant dans la rue. Et alors, après quelques secondes d’attente, et un remue-ménage inusité, un petit domestique vient s’informer auprès du visiteur. L’appel fait à la porte ayant eu pour résultat de mettre en fuite toutes les femmes, nous pouvons entrer. Après avoir franchi la porte on se trouve dans un vestibule appelé taï-moun-kane. Ici, je dois expliquer que cette dénomination de kane, qui veut dire « chambre », s’emploie aussi comme mesure de surface. On dit qu’une maison a quinze, vingt, cinquante kanes. Un champ peut également se mesurer de cette façon. Le kane est un carré qui mesure en moyenne de deux mètres vingt à deux mètres cinquante.

HABITATION DE YANG-BANE

Dans un petit vestibule s’ouvre d’une part la chambre des domestiques, de l’autre le parloir ou selamlik du maître de la maison. Il peut se composer lui-même d’une petite cour et d’un ou plusieurs kanes. Il y a, en outre, de plain-pied avec le sol, un magasin à provisions, un débarras, la cuisine ; enfin la cour intérieure réservée aux femmes et — dans le fond — surélevés de cinquante centimètres au-dessus du sol, pour le chauffage en dessous, les kanes privés, c’est-à-dire les appartements de la famille.

Comme, en général, les familles comprennent le ménage des parents, et au moins un ménage d’enfants nouvellement mariés, il s’ensuit qu’il y a la chambre de la maîtresse de la maison, la mère, reine et maîtresse de son intérieur, et celle de la bru. Celle-ci, guère mieux traitée qu’une servante, doit à sa belle-mère l’obéissance absolue. Comme je l’ai dit ailleurs, la Corée est le pays des belles-mères, d’après le principe du respect des parents poussé au paroxysme. D’autres chambres sont réservées aux enfants non mariés. Ajoutons encore que ce rez-de-chaussée comporte — dans ce genre de maison bourgeoise que je décris — un salon pourvu d’un parquet recouvert de nattes plus ou moins fines parce qu’il n’est pas chauffé en dessous, et une petite véranda couverte.

Les portes intérieures sont en papier épais collé sur des cadres en bois. Tous les murs sont recouverts de papier blanc.

Dans les pièces chauffées en dessous, le sol est recouvert de dalles très plates, et celles-ci sont elles-mêmes revêtues de papier huilé destiné — mais sans y réussir la plupart du temps — à empêcher la fumée de pénétrer dans la pièce. Or la caractéristique de ces maisons est d’être perpétuellement enfumées en hiver.

Naturellement, les maisons princières se distinguent par certains raffinements. Au lieu de papier, les plafonds et les murs sont tendus de soie de Chine et le sol couvert de nattes très fines de Kang-hoa.

Quelquefois, il n’y a pas de plafond, et les chevrons de la toiture sont apparents. Dans ce cas, ils sont peints, et l’espace qui les sépare est garni d’une bande de papier collé. Les femmes accrochent aux fermes et aux poutres tous les bibelots encombrants de la demeure. Le salon est séparé de la véranda par une cloison mobile à quatre panneaux. Les portes des chambres qui donnent sur cette partie ouverte de la maison sont doubles. L’une intérieure est à glissière, l’autre extérieure à claire-voie, toujours pour garder le gynécée des indiscrétions du dehors.

La décoration extérieure et intérieure de ces logis coréens se complète par des images collées sur les portes, sur les murs et dont les sujets : soleil, pinceaux ou livres sur une table, oiseaux, poissons, arbres, montagnes, fleuves, coq, chien, tigre, ont un caractère plus ou moins fétichiste. Le coin retiré de la maison est à « la turque », et le système des fosses d’aisances, très primitif, se compose d’une cavité que — de l’extérieur — on vide journellement ou de temps en temps. C’est même une rencontre de tous les instants que celle des hommes préposés à cette vidange qui circulent, eux et leurs bœufs pesamment chargés, dans les rues de la ville. D’ailleurs sur ce sujet délicat il y a beaucoup à dire. Les Coréens ont une conception très personnelle du mystère et de la pudeur dont on doit entourer certaines fonctions. Les hommes n’usent pour ainsi dire pas de ce modeste recoin laissé aux femmes ; ils préfèrent le grand air, et ne se gênent nullement. C’est une des surprises que la rue réserve à chaque instant au pauvre touriste qui n’en finit pas de se boucher le nez, et de s’étonner de ce qu’il voit.

Il me reste à dire quelques mots du chauffage dont les Coréens ont dû se préoccuper de toute antiquité, le climat étant rude en hiver, et de toute antiquité voici le procédé qu’ils emploient, immuable dans son application.

Les foyers sont très sommaires : quelques pierres entre lesquelles des trous sont ménagés pour recevoir le bois ou les feuilles, car la Corée se chauffe uniquement avec des végétaux. La cheminée consiste en conduits qui suivent horizontalement, sous le dallage, la pièce dans toute sa longueur, et viennent sortir dans le mur, sur la ruelle voisine. Ceci explique l’énorme fumée suffocante des rues à partir de cinq heures du soir. Il y a plusieurs foyers. L’un chauffe la chambre de la maîtresse de la maison, un autre celle de sa bru, un autre celle des domestiques, etc. Comme l’orifice de dégagement de ces tuyaux est, en général, très bas, il arrive fréquemment dans les ruelles à courants d’air, que le tirage se fait mal, et que la fumée se répand dans toute la maison. Les ferblantiers fabriquent pour remédier à cet inconvénient, avec de vieilles caisses à pétrole, des tuyaux de cheminée carrés, de vingt-cinq centimètres de côté qui émergent dans la ruelle, et montent jusqu’au toit. Malgré cet énorme appendice, j’ai constaté — dans certains villages où j’ai campé — que cela ne suffisait pas, et que par 15 degrés de froid, avec un vent violent, il était impossible de chauffer les chambres. Par contre, quand le chauffage se fait régulièrement, la chaleur est absolument intolérable pour un Européen ; mais elle laisse indifférent le Coréen, même s’il couche directement sur le papier huilé qui recouvre le dallage.

Si le lecteur veut se faire une idée du prix que peut valoir une maison du type que je viens de décrire, je lui dirai qu’il peut s’en rendre acquéreur pour une somme de 1,400 à 1,500 piastres coréennes, c’est-à-dire 2,000 à 2,400 francs. Ce n’est pas cher, mais cela prouve que la Corée est très pauvre. Il y a des habitations beaucoup plus misérables, des chaumières, en terre battue, comprenant deux ou trois kanes.

Dans les campagnes, il faut encore prévoir dans la cour l’étable pour le bœuf, et un coin pour la porcherie. Dans ces misérables demeures il n’y a souvent qu’une pièce pour toute la famille. Celle-ci grouille littéralement dans la vermine et la saleté : il est impossible d’en décrire le lamentable aspect.

Ce qui ne varie pas, quelle que soit la valeur de la maison, c’est la clôture extérieure, formée tantôt pas un mur élevé, tantôt par une série de nattes en paille. C’est la limite des cours, pour permettre aux femmes de travailler, battre le linge, préparer les repas sans être vues des passants.


Voyons à présent en quoi consiste le mobilier de ces maisons, très variable naturellement. Chez les pauvres, il est réduit à sa plus simple expression. Chez les hauts fonctionnaires il comprend — en outre des meubles indigènes — des fauteuils européens en velours ou en rotin, des horloges, des bureaux, des poêles, des lits en fer même ; mais ces derniers ne sont pas utilisés parce que les Coréens trouvent le sol du kane chauffé bien supérieur à nos lits les plus moelleux.

Dans la cour intérieure sont disposées des jarres en terre, munies de couvercles en bois, et contenant les diverses provisions du ménage, notamment le kim-tchi (chou fermenté), des sauces-condiments au poisson pourri, innomables et indescriptibles.

Le parloir du maître est dallé et couvert de nattes en bambou, blanches ou ornées de dessins, très curieuses. C’est un produit local. Les plus fines et les plus renommées viennent de l’île de Kang-hoa. Sur le sol sont étendus des matelas, grands et petits, en coton et recouverts de toile grise ; ils servent de lit au propriétaire et de sièges pour les visiteurs qui s’asseyent à la turque. Ils sont accompagnés de dossiers rembourrés sur les deux faces. Ajoutons encore quelques oreillers ou chevets en bois et recouverts d’étoffe. Comme cette pièce sert aussi de cabinet de travail, et d’affaires, on y trouve une petite table pour l’encre de Chine et les rouleaux de papier à écrire. Sur un coffre en bois, orné quelquefois de ferrures très artistiques, sont déposés des vases de fleurs et des pinceaux. Dans un coin enfin une étagère contient une collection de pipes à la disposition des visiteurs. Des cendriers, un crachoir et un vase que nous cachons discrètement chez nous composent l’ameublement. Ce dernier ustensile joue un rôle prépondérant dans la chambre, où il est au premier plan à la disposition du maître, comme dans sa chaise à porteurs. Un domestique attentif veille toujours à son entretien, et — de temps à autre — entr’ouvre la petite fenêtre, el lance son contenu dans la ruelle.

Dans la chambre de la maîtresse de la maison, on retrouve les mêmes nattes, des matelas, des couvertures, des armoires à trois rayons et à doubles portes, une table pour porter les couvertures de coton pendant le jour, un coffre pour l’argent, une moustiquaire pour l’été, des rideaux pour l’hiver, une botte incrustée de nacre pour les bibelots précieux, une boîte pour la poudre, l’huile et la glace. De petites boîtes en laque rouge, des chandeliers, un réchaud en cuivre jaune, enfin des paravents peints ou brodés complètent l’ameublement de la chambre de madame.

Le salon renferme toujours dans le fond un coffre à riz, une armoire pour les mets, une étagère.

En règle générale l’habitation coréenne est faite pour une seule famille ; aussi dans les grandes maisons des locaux supplémentaires sont élevés pour loger les domestiques, les porteurs de chaises, les portiers, les kissos. Un yang-bane a toujours pour son service personnel et celui de la maison une vingtaine de domestiques qu’il doit seulement nourrir et entretenir, ce qui constitue tout à fait l’esclavage, quoique celui-ci ait été officiellement aboli. Mais ces esclaves préfèrent cette vie assurée, où ils n’ont pas beaucoup à faire, au métier d’homme libre — coolie ou portefaix — très pénible et souvent peu rémunérateur.

Jusqu’à ces dernières années l’éclairage se faisait uniquement au moyen de chandelles nauséabondes et peu éclairantes piquées sur des chandeliers. Ce système existe toujours à l’intérieur du pays. Les sorties de nuit se font avec un domestique porteur d’une lanterne en papier blanc dans laquelle brûle une chandelle. Aujourd’hui le pétrole américain est en grand usage à Seoul. On le brûle dans de petites lampes allemandes ou japonaises. L’éclairage électrique, installé depuis un an par une société américaine, a inondé de flots de lumière le palais ainsi qu’un certain nombre de boutiques. Enfin quelques lampes à arc éclairent insuffisamment la ville.

L’alimentation d’eau consiste tout simplement en puits publics. Ils sont très nombreux dans la capitale. Certains d’entre eux sont taris en été, et d’autres ne donnent qu’une eau putride. La mortalité dans les grandes agglomérations tient, en partie, à la mauvaise qualité de l’eau. Un projet est en préparation pour alimenter Seoul avec l’eau du fleuve Hane, ce qui sera un bienfait pour cette grande cité. L’entretien des rues est nul. Pas de voirie. Chacun jette ses ordures où bon lui semble.

Les principales villes, les places fortes sont — comme en Chine — entourées de murailles. Mais ce qui est une des caractéristiques de la Corée, c’est que toutes les agglomérations, villes, bourgs, villages, sont situées invariablement dans des fonds de vallées, dans des plaines, jamais sur des hauteurs. Celles-ci sont quelquefois escaladées par les murailles, et çà et là s’y dresse quelque bonzerie cachée dans un repli de la montagne à l’abri des vents froids de Mongolie. En dehors de ces constructions, les hauteurs appartiennent aux morts, dont les tombes bosselées, comme des taupinières, criblent littéralement les pentes qui avoisinent les villes. Nous savons aussi que les lois de la géomancie déterminent ces emplacements des villes qui doivent être toujours entourées de montagnes.

À présent que nous connaissons la maison du Coréen et les meubles qui l’entourent, pénétrons plus avant dans la vie privée de notre indigène, et regardons-le manger. Nous aurons vite acquis la certitude que nous sommes en présence d’un gros mangeur. La quantité ne l’arrête pas. À eux s’applique parfaitement le dicton : « L’appétit vient en mangeant. » Leurs médecins ont fort à faire à préparer des emplâtres contre les indigestions. Même dans la haute société, on fait honneur au maître de la maison en mangeant et en buvant le plus possible : l’ivresse n’est pas du tout mal considérée au « Pays de la Fraîcheur matinale ». On rencontre journellement des ivrognes, la face congestionnée, zigzaguant dans les rues, et chantant à tue-tête tout en cherchant à résoudre le difficile problème de regagner leurs pénates. Si parfois le pied leur manque, ils tombent n’importe où et sur n’importe quoi, et, dans l’impossibilité de se relever, ils continuent de chanter jusqu’à ce que le sommeil vienne clore leurs paupières.

Si la cuisine des restaurants ou de la classe pauvre est répugnante pour l’Européen, surtout à cause de la façon malpropre dont elle est faite, par contre dans la classe aisée ou riche les repas artistement servis peuvent être mangés sans inquiétude, car les mets ont été préparés avec soin. Ceux-ci sont servis avec force condiments et sauces. Pour un palais de Français, cela manque de beurre, évidemment, et surtout de pain, remplacé ici par le riz.

Le riz est la base de la nourriture, et celui que produit la Corée est d’excellente qualité, fort apprécié des Chinois et des Japonais. Ceux-ci, qui sont en général très dédaigneux des produits étrangers à leur sol, n’hésitent pas, chaque année, à importer au Japon tout le riz coréen qu’ils peuvent acheter au moment et même avant la récolte. Non seulement ils exportent le riz coréen pour importer en Corée le riz japonais très inférieur, mais ils le payent trop souvent en fausse monnaie de nickel, tandis que si les pauvres Coréens veulent du riz japonais, quand ils s’aperçoivent que tout le leur est parti au Japon, ils le payent en bons dollars. Il faut bien le dire ici, les Japonais sont des contrefacteurs et des faux monnayeurs hors de pair.

La culture du riz est la principale occupation du paysan coréen. Dans les contrées où il n’y a pas de rizières, on mange le millet et le sorgho. Dans les montagnes on cultive maintenant la pomme de terre. En été, les paysans mangent aussi de l’orge qu’ils font bouillir avec du vin trouble. (Le vin est — rappelons-le — de l’alcool de riz.) Ils font aussi du vermicelle avec de la farine de blé et des œufs. Mais c’est là un aliment de luxe.

En outre du sorgho, de l’avoine, du blé noir, ils cultivent et mangent beaucoup de haricots et de lentilles. Leurs principales cultures de légumes sont les choux et les navets auxquels il faut ajouter les oignons, les ails, les concombres, les courges, la salade de chicorée et — en été — les melons dont ils font une consommation effrayante. Comme fruits, ils ont le « kaki » (diospiros), différentes espèces de pommes, des poires, des abricots, des pêches, des cerises ; celles-ci, sans queue, adhèrent aux branches de l’arbre.

Dans les familles aisées on mange tous les jours soit de la viande de bœuf, soit du gibier, des poulets, soit du poisson frais ou salé. Dans le peuple, on mange du chien en été seulement.

Les piments sont très employés dans l’assaisonnement de la cuisine. On les fait sécher dans les jardins, sur les toits des maisons où ils font — en septembre et en octobre — des guirlandes rouges d’un pittoresque effet. Mais un des événements de la vie d’un bon Coréen est la préparation, en novembre et décembre, du kim-tchi, le mets national. Il se prépare avec des choux, des navets, découpés finement, salés et mis dans de grands vases en compagnie de piment, d’oignons, d’ail, de gingembre et même de poires. On laisse mariner cette mixture tout l’hiver ; mais on a soin d’ajouter dans le courant de la saison de la saumure de deux sortes de poissons. Cette provision doit durer jusqu’à la fin du printemps. En été on prépare le kim-tchi au fur et à mesure qu’il est nécessaire. On le mange frais. C’est — en somme — un condiment un peu analogue à nos conserves au vinaigre, mais il atteint une force telle que nos plus grands amateurs d’épices reculeraient s’il leur fallait absorber la vingtième partie de ce qu’un Coréen avale sans sourciller.

La viande de bœuf se mange toujours découpée en petits morceaux que — bien souvent — le cuisinier enveloppe d’une omelette. On sert aussi sous cette forme le poisson, les tripes. On fait également des soupes à la viande de bœuf, de chien, de cochon, de mouton. Mais ce dernier est excessivement rare (il vient de Chine) et ne peut figurer que sur la table des riches. On mange bouillis le faisan, le poulet, le canard.

On rôtit la viande sur une plaque de fer chauffée en l’enduisant de kam-tchan (sauce épicée) pour la saler ou de gingembre. En général le Coréen trempe ses morceaux de viande dans une de ces sauces fortes dont il est friand, kam-tchan, kim-tchi, etc. Elles ont une odeur abominable pour un Européen.

J’ai dit précédemment que les Coréens étaient friands de la viande de chien. Cette chair est — en effet — réputée excellente, et la plupart des chiens sont élevés dans le but d’être mangés. Il a été dit — pour en démontrer l’opportunité — qu’après trois ans ils deviennent trop intelligents, et peuvent voir les esprits entrer dans la maison. Pour tuer ces pauvres animaux, on leur passe un nœud coulant au cou, et on les fait tourner à tour de bras jusqu’à ce qu’ils perdent la notion des choses ; après quoi on les saigne.

Les chèvres sont noyées avant d’être dépecées. En ce qui concerne le bœuf, voici comment le boucher opère. Il coupe la gorge de l’animal, et bouche immédiatement la plaie avec un coin de bois. Puis il le frappe sur la croupe jusqu’à ce que la mort s’ensuive. De cette façon, très peu de sang se perd ; mais c’est une agonie terrible que celle de ces pauvres bêtes cruellement assassinées.

Comme le gibier est des plus abondants en Corée et que c’est par hécatombes que l’on abat les faisans, les canards, les oies sauvages, ils sont très bon marché et l’on en fait une grande consommation. On les rôtit sans les vider. Tout se mange, même les os. L’intérieur est un mets de prédilection.

On peut se rendre compte facilement — sur le bord des rivières — que la cuisson du poisson n’est pas du tout nécessaire pour les pêcheurs notamment. On les voit prendre délicatement le poisson qu’ils viennent de pêcher à l’hameçon, le tremper dans une petite soucoupe de sauce qu’ils emportent avec eux toujours, et sans autre préparation manger le poisson tout vivant, y compris les arêtes. Ils ont aussi une prédilection pour les crevettes, les algues marines.

Si j’ajoute quelques gâteaux faits avec de la farine de blé ou de riz, et assaisonnés de sucre ou de miel, une sorte de sucre d’orge, j’aurai à peu près donné une idée de ce que mange le peuple coréen. Le tout est cuisiné sur des fourneaux très primitifs, alimentés au bois. Jadis on gardait continuellement un feu de braise dans la maison. Cette coutume existe chez d’autres peuples de l’Asie qui attachent à l’entretien de ce feu perpétuel une idée superstitieuse. Quand il s’éteint, le malheur plane sur la famille. Depuis l’introduction en Corée des allumettes japonaises, cette coutume tend à disparaître ; néanmoins la plupart des domestiques trouvent encore bon de conserver de la braise dans un récipient en cuivre, et c’est là qu’ils viennent enflammer leurs allumettes.

Un repas ordinaire se compose ainsi : un bol de riz, un bol de soupe, une tasse de kim-tchi, une tasse de kam-tchan, et deux ou trois autres sauces à noms rébarbatifs. L’eau de riz sert de boisson, et le matériel comporte une cuillère en laiton, assez plate, pour le riz et la soupe, et une paire de baguettes.

Pour un repas plus corsé on ajoute à cela des bols de viande, de poisson cru ou séché, ou frit.

Le nombre des repas est variable suivant la fortune. Les familles pauvres mangent deux fois par jour, matin et soir. Les paysans ou ceux qui font un travail pénible mangent souvent cinq fois par jour.

Le repas du roi comprend plus particulièrement deux bols de riz : l’un contenant simplement du riz, l’autre du riz avec des pois. Il comprend — en outre — les meilleurs mets bien entendu.

À part le riz, les plats — s’ils sont nombreux — sont peu volumineux. Ils sont servis tous à la fois sur de petites tables de trente centimètres de hauteur, placées devant chaque convive. Les Coréens mangent accroupis, en silence, avec infiniment de propreté, leur attention tout entière absorbée par la manœuvre délicate qu’ils sont obligés de faire au-dessus de toutes ces petites tasses, peu stables, qui sont placées devant eux.

Mais on aurait une mauvaise opinion de leur appétit, extraordinaire quand la table est abondamment servie, en les jugeant seulement sur ce qu’on peut voir au restaurant ou à l’auberge où leur bourse le limite. Leur voracité est extrême. Ils ne mangent pas pour satisfaire leur faim, mais pour se remplir. Et c’est dès l’enfance que cette bonne habitude leur est inculquée.

Quand la mère alimente au riz son enfant, et que celui-ci ne peut plus en prendre un grain, elle le couche sur ses genoux, et continue à le bourrer, tandis qu’avec la cuillère elle frappe sur son ventre et son estomac pour tasser et accumuler le plus possible de nourriture. Aussi, on rencontre des enfants — et en été c’est facile à reconnaître, car ils jouent tout nus dans les rues — dont le ventre ballonne d’une façon extraordinaire. Ils ont l’air de petits monstres, et leurs jambes plient sous leur poids !

Quand un adulte est bien repu, il fait entendre de bruyantes éructations et autres bruits intempestifs, et se caresse l’abdomen avec une satisfaction marquée. Son air béat montre qu’il a fait tout son possible pour honorer l’ami qui l’a si bien traité.

Les boissons indigènes sont l’eau de riz et le soul. Ce dernier a une saveur détestable : un mélange de fumée, d’alcool, d’huile de lampe tout à la fois. Mais cela est affaire de goût, car le Coréen fait, en buvant pour la première fois du vin ou de l’alcool étrangers, la même grimace que l’Européen qui boit du soul pour la première… et la dernière fois. Ils boivent aussi de l’eau de miel et des orangeades au gingembre. Mais ce sont là des boissons de luxe, préparées par les femmes, et c’est pourquoi on voit devant chaque maison — à l’époque des oranges — les peaux de celles-ci soigneusement conservées et mises à sécher.

Il est presque inutile de dire que depuis que les produits européens viennent en Corée, où la colonie étrangère est de plus en plus nombreuse, nos vins et liqueurs y ont trouvé beaucoup d’amateurs dans la classe riche. Le champagne y est fort apprécié. Mais le peuple et la petite bourgeoisie n’ont rien changé à leurs habitudes, et leur alimentation est telle que je viens de la décrire.


CHAPITRE VII


Le palais de Kiong-bok. — Cours. — Salle d’audience, appartements. — Assassinat de la reine Mine. — Le palais de l’Est ou Tchang-tok-koung. — Son site. — Le quartier de Pak-tong. — Les écoles européennes. — Les « illiokos ». — Encore une histoire de palais. — L’arc de la Dépendance. — Réception des ambassadeurs chinois. — Le quartier de la « Soie-de-l’Ancien-Bienfait » et sa légende.


Le palais actuel ou Kiong-houn-koung est situé, comme je l’ai dit déjà, dans le quartier des Légations, près de la muraille ouest de la capitale, dans un bas-fond sans arbres. C’est là que l’empereur habite depuis 1897, lorsqu’il sortit de la Légation de Russie qui lui donna asile pendant plus d’une année (1896-1897).

Les anciens palais — et je dois faire ici toutes réserves sur la valeur de ce mot « palais » — sont situés entre la grande route ouest-est de la ville et les collines du nord de Seoul, le Pou-hak-sane (ou Paik-hak-sane) et les autres contreforts du Pouk-hane, la montagne fortifiée du Nord, dont l’enceinte devait servir de refuge à la cour qui, aujourd’hui, préfère à ces murailles haut perchées les murs de l’une quelconque des légations européennes, ses voisines.

De l’ouest à l’est, on trouve le palais des Mûriers, et derrière son emplacement, le temple de Sa-tjik ; puis le vieux palais ou Kiong-bok-koung ; puis, plus à l’est, le Tchang-tok-koung précédé du temple de Tchong-mio, et suivi du Tai-po-tane. Ces palais sont réduits à quelques anciens, mais fort intéressants bâtiments, de style chinois. Ils tombent en ruine peu à peu ; mais ils sont entourés de parcs magnifiques, pleins d’arbres séculaires, d’étangs couverts de lotus qui en font tout le charme aujourd’hui, malgré l’absence complète d’entretien de ces résidences royales, où vécurent tant de souverains pacifiques ou belliqueux, où se nouèrent et se dénouèrent tant d’intrigues, et où se décidèrent cependant les grands actes et les faits les plus remarquables de l’histoire de Corée du quatorzième au dix-neuvième siècle.

J’ai pu, aujourd’hui, par autorisation spéciale, visiter le plus vieux palais de Seoul, le Kiong-bok-koung, construit par Tai-tjo, au moment de la fondation de Hane-Yang, en 1394.

Pour y arriver, je longe encore l’avenue des Ministères, sur laquelle j’ai oublié de mentionner l’existence d’un nouveau local appelé « Bureau des Vieillards », où se font inscrire tous les hommes ayant dépassé la soixantaine, ce qui leur vaut un titre honorifique, le droit de porter le bonnet des nobles ; d’entrer au palais pour se prosterner, à la nouvelle année, devant Sa Majesté qui fait, par exception également, partie de cette assemblée vénérable.

Devant la grande porte d’entrée du Kiong-bok-koung se dressent deux statues d’animaux que l’on a pris pour des tigres, mais dont on ne saurait au juste déterminer le type zoologique. Ils sont taillés dans d’énormes monolithes de granit, de plus de quatre mètres de longueur sur deux mètres cinquante de hauteur.

La présence de ces animaux n’est pas purement ornementale, comme on pourrait le croire. Les géomanciens s’étaient aperçus que le Kouane-ak-Sane, la grande montagne du voisinage, dont j’ai déjà signalé les aiguilles à pic, pouvait être un danger pour le palais, parce que ces aiguilles donnent à ce rocher l’aspect de flammes s’élevant dans les airs. C’est donc pour combattre les mauvaises influences de cette montagne de feu que ces deux gardiens de pierre furent placés là, et comme des « monstres de mer » peuvent seuls contre-balancer l’influence du feu ; il faut les regarder comme tels. Toujours dans le but de protéger le palais contre les incendies envoyés par la montagne, une mare a été creusée en dehors de la porte du Sud.

Il faut dire tout d’abord que les bâtiments renfermés dans l’enceinte du palais ont été — comme la plupart de ceux de Seoul — détruits par des incendies, notamment en 1592, et reconstruits 4 différentes reprises. En dernier lieu, anéanti au moment de l’invasion japonaise, il fut de nouveau rétabli par le père de l’empereur actuel, en 1865, à la suite d’une prédiction que lui avait faite un bonze, et tel quel il donne, dans son ensemble et ses détails, une bonne idée de l’architecture coréenne.

Voici d’abord la porte principale, la porte du Sud ou Kouang-houa-moun, c’est-à-dire « porte du Glorieux Mérite ». Elle est précédée d’une terrasse à laquelle on accède par deux escaliers élevés et ornés d’une balustrade.

Cette terrasse sert aujourd’hui de terrain d’exercice pour l’école des tambours et des clairons, dont les accents font résonner les voûtes de ces trois entrées qui ont vu passer tous les grands hommes de cette dynastie.

C’est au premier étage de cette porte en double toit que se trouve la cloche qui a servi de modèle à celle de Tchong-no. Elle est suspendue par des chaînes à une charpente en bois peinte en rouge, avec des filets bleus, verts et jaunes, décoration que l’on retrouve partout dans les édifices coréens. Celle porte se présente avec des lignes harmonieuses, à la manière chinoise : angles de toits relevés, toitures recouvertes de tuiles grises, souvent à deux et trois étages. La charpente est massive, mais très artistiquement fouillée et peinte. C’est, dans l’ensemble, un remarquable travail.

Ce grand palais, dans lequel on entre par la porte de l’Est, occupe une superficie de cinquante hectares. L’enceinte extérieure mesure quinze cents mètres carrés sur une hauteur de sept à huit mètres.

Un autre petit enclos au nord, attenant à ce palais, servait de lieu de réunion pour les « koua-ga » ou examens de lettrés. Aux angles des murs d’enceinte s’élèvent de jolis miradors en bois découpé. S’ils pouvaient parler, ils nous raconteraient de singulières choses sur ce qui s’est déroulé derrière les hautes murailles.

L’enceinte est traversée par des canaux dont les eaux sont fournies par les ruisseaux venant du Pou-hak-sane. Ils reçoivent le trop-plein des petits lacs creusés à l’intérieur. Ces canaux sont endigués entre des murs en pierre de taille, recouverts çà et là de ponceaux en granit, dont les balustrades sculptées représentent des monstres marins, des chimères que l’on retrouve dans les palais chinois.

Des agents de police, chargés de la garde des palais, accompagnent les visiteurs. Ils sont vêtus de drap noir, et leur uniforme est galonné de jaune, tandis que les agents de ville ont un galon blanc à leur képi.

L’espace occupé par ce palais forme un immense quadrilatère entouré de murs construits en belle pierre de taille. Les portes dressent, de loin en loin, leur toiture à double étage, au-dessus de la ligne monotone de l’enceinte. Ce grand espace est subdivisé en une série de cours abritant des bâtiments divers auxquels des portes bâtardes donnent accès.

Tandis que les cours centrales, dallées, propres, spacieuses, entourent les édifices royaux, celles qui s’en éloignent donnent abri aux logements du personnel de la cour, qui, au temps où ce palais était encore habité, c’est-à-dire jusqu’en 1895, comptait trois mille serviteurs et soldats.

Il est à remarquer que les maçonneries, les pierres sculptées, les magnifiques toits en charpente et les peintures, reproductions de l’art chinois, plus sobre cependant, sont exécutés ici avec un soin, un fini parfaits que nous ne retrouverons pas dans les autres palais de la ville. Rien ne manque à cette massive architecture, ni l’espace autour des constructions, ni le décor qui est superbe en été. Le fond de verdure sombre et de rochers noirs du Pou-hak-sane donne un air de grande majesté à ce lieu solitaire où la mauvaise herbe envahit tout.

Nous voici maintenant devant un édifice à deux étages, situé au-dessus d’une belle terrasse de marbre garnie de balustrades, que l’on gravit par un perron élevé, orné d’animaux en pierre artistiquement sculptés. C’est la « salle du Trône » (le Koun-tjeung-tcheun).

La grande cour qui précède ce magnifique édifice, et que nous traversons dans sa partie centrale, est entièrement dallée. À droite et à gauche du chemin sont disposées des stèles qui indiquent les rangs des dignitaires. Les jours d’audience, autrefois, ceux-ci s’alignaient selon leur grade, en rangs pressés, parallèlement à la salle du Trône. Ils faisaient face à leur souverain, à peine visible sur un trône lointain.

En approchant de l’édifice, on s’aperçoit qu’il est porté par de magnifiques colonnes de bois dur de dix-huit à vingt mètres. Elles soutiennent ses deux étages et sa toiture pesante de tuiles grises ; alternativement concaves et convexes, pour assurer l’écoulement de l’eau. Cette toiture caractéristique a une arête faîtière horizontale ; les quatre arêtes d’angle, de courbe gracieuse, sont cassées au tiers de la longueur et relevées par des figurines fantastiques en terre cuite, fétiches protecteurs des toitures, des portes, des murailles.

La peinture multicolore de toutes les pièces d’assemblage rehausse la charpente qui est un chef-d’œuvre. Le plafond à caissons, décoré de dragons, est aussi un superbe travail en bois sculpté et peint de couleurs éclatantes. Il est un fait, c’est que ces colonnes et ces couleurs vives, la sobriété générale des ornements de cet édifice, enfin la lumière aussi qui l’environne, lui donnent une légèreté et une élégance que sa lourde toiture semblerait rendre difficiles. D’ailleurs, et c’est le cas d’en parler ici, il a été constaté que, bien que d’origine chinoise, l’architecture coréenne s’est toujours distinguée par une austérité et un goût parfaits. Les architectes ont surtout eu le talent de toujours profiter du pittoresque naturel d’un site, si bien que le monument semble destiné à rehausser le paysage, et celui-ci fait exprès pour mettre en valeur le monument.

Le trône (he-tap ou hion-san, le lit du dragon) est encore un excellent travail coréen, et fait l’effet d’un mirhab dans une mosquée. En résumé l’ensemble de cette salle haute et sombre est grandiose, et devait former un cadre majestueux aux solennités royales. Les bois qui ont servi à sa construction venaient du Nord, et furent amenés sur des chars traînés par douze et quinze bœufs. Nous avons revu à Seoul ces transports pendant la construction de la nouvelle salle d’audience du palais actuel.

Depuis 1895, la cour a déserté le vieux Kiong-bok, et des moineaux habitent seuls le fouillis des arbalétriers et des poutrelles qui soutiennent son énorme toiture.

Il faut se reporter à l’époque qui a précédé l’occupation Japonaise et l’entrée des étrangers en Corée pour se figurer ce qu’était ce vieux palais, résidence du roi, souverain absolu, maître de la vie et des biens de ses sujets, et ce que pouvait être la cour de ce monarque de l’Orient jaune. Il avait, comme tous les princes asiatiques, ses harems où ses concubines étaient gardées par les eunuques tout-puissants. Ces femmes, ainsi que la reine, ne sortaient jamais de l’enceinte muraillée. Elles n’avaient pour se promener que les jardins et les bosquets dont nous voyons aujourd’hui les allées abandonnées. La reine n’en tenait pas moins — du fond du harem royal — les fils de toutes les intrigues du palais, grâce aux espions innombrables qu’elle entretenait partout. Quant au roi, à l’exemple des souverains Fils du Ciel, il ne se manifestait que rarement, et à peu près comme une divinité, soit aux yeux de ses ministres et des gouverneurs de provinces, dans cette salle du Trône que je viens de visiter, soit à la foule de ses sujets. Ceux-ci devaient tenir, contrairement à ce qui se fait aujourd’hui, leurs maisons — portes et fenêtres — hermétiquement closes, afin que nul regard profane ne pût se porter sur le roi. Il était cependant suffisamment caché dans sa chaise laquée, fermée de rideaux de soie, timbrée du cartouche royal, et portée sur les épaules de huit serviteurs, entre la double haie des guerriers et des dignitaires à cheval ou en chaise. Il est certain que ce spectacle devait dépasser en couleur et en originalité celui de nos jours. Mais ne le regrettons pas trop…


En arrière, et un peu à l’ouest de la salle du Trône, se dresse le pavillon d’été du roi, au milieu d’un étang recouvert de magnifiques fleurs de lotus. Une grande terrasse avec une balustrade sculptée encadre cette construction originale qui se compose simplement, au rez-de-chaussée, d’une immense salle hypostyle formée par six rangées de huit troncs de pyramides carrés, monolithes en granit rose, posés sans base sur le dallage. Les colonnes ont huit mètres de hauteur ; leur chapiteau est formé par une simple bague de métal vert.

Une galerie élégante entoure le premier étage qui peut être fermé par des vantaux ajourés d’un très joli travail. Malheureusement — suivant la funeste habitude du pays — rien n’est entretenu, et ce pavillon commence à tomber en ruine, bien que cette fantaisie du Tai-ouen-koun (le père de l’empereur actuel, celui que l’on appelait « l’homme au cœur de fer et aux entrailles d’airain ») ait ruiné — pour plusieurs années — les finances du pays.

Un autre pavillon, non moins élégant, se dresse dans le voisinage, c’est celui des « Tablettes ancestrales » auquel on accède par un petit escalier sur les balustrades duquel sont sculptés des animaux fantastiques. Les portes et les charpentes présentent le même fouillis délicat de sculptures et de peintures.

On traverse une série de bâtiments, de moindre importance : appartements divers qui se relient, entre eux, par des galeries couvertes. Ces locaux étaient occupés par la famille royale, les concubines, les dames de la cour. Voici les chambres qui ont été habitées par la reine Mine et les dames de sa suite, et enfin le plus pittoresque endroit de ce palais, un petit lac au milieu duquel s’élève — sur un tertre — un pavillon dans lequel on accède par un minuscule pont en bois. Ce pavillon devait être une résidence favorite de la reine Mine, isolée dans cette partie de l’enceinte. C’est dans les appartements des alentours que s’est passé l’affreux drame du 8 octobre 1895 : l’assassinat de la reine et de ses suivantes par les soshis japonais.

Comme on le sait, depuis longtemps l’ingérence des Japonais dans toutes les affaires de l’État avait inspiré aux Coréens en général, aux souverains en particulier, la haine la plus vive contre ces voisins envahissants et ces diplomates qui les tyrannisaient pour tirer d’eux et de leur pays le plus grand parti possible. On sait aussi que c’est pour contre-balancer leur influence chaque jour plus grande — dans ce malheureux royaume qui ne savait pas être maître chez lui — que Li Hong-tchang avait suggéré au roi de Corée l’idée d’ouvrir son pays aux Européens. Il n’était pas jusqu’aux soldats, jusqu’aux gardes du palais sur lesquels les Japonais n’eussent la haute main. La reine Mine, très intelligente, très intrigante aussi, mais qui, en somme, se défendait avec énergie, elle, son mari et son fils, se montrait une rude adversaire des Japonais. Elle était parvenue à placer près du roi les Mine, ses propres parents, et elle espérait — grâce à cet entourage — tenir tête au cabinet officiel uniquement occupé de plaire aux Japonais. Sur ces entrefaites, dans un moment de relâchement de surveillance, le 7 octobre, pendant la révolte des Koun-ryen-tai, le palais se trouva sans défense et toutes ses portes ouvertes. Dans la nuit du 8 octobre les émeutiers y pénétrèrent. L’alarme donnée, on s’aperçut que les Japonais entouraient le palais. Les soldats coréens refusèrent d’obéir à leur colonel Hong et tirèrent sur lui. Il tomba percé de balles, haché de coups de sabre. Les gardes s’enfuirent sans brûler une cartouche, paraît-il, et les émeutiers pénétrèrent de toutes parts dans l’enceinte impériale.

Une bande de soldats japonais arriva jusqu’aux appartements de la famille royale. Ce fut dès lors une poursuite infernale à la recherche de la reine qui était surtout visée. De crainte qu’elle ne leur échappât, les assassins frappèrent toutes les femmes qu’ils rencontrèrent. Quatre furent massacrées, et l’une d’elles — suivant le récit fait par une servante — était la reine Mine qui fut assommée, piétinée, et achevée à coups de sabre. Elle n’avait pu échapper aux féroces rancunes de ses ennemis.

Une violente campagne de presse s’établit naturellement entre la Corée et le Japon. Un mouvement antijaponais se produisit, puis des troubles, des émeutes, et le pauvre roi Yi Hion s’en fut un soir demander asile à la légation de Russie (1896), ne se sentant plus en sûreté ni du côté de son peuple ni du côté des Japonais.


Mais revenons à notre promenade, et détournons nos regards de ces lieux témoins de telles horreurs. Il ne me reste plus d’ailleurs qu’à jeter un coup d’œil sur le bâtiment à l’européenne construit pour Sa Majesté, mais qui ne fut jamais habité. Le palais de Kiong-bok — qui est, en somme, le Louvre de la Corée — n’est plus habité actuellement que par des gardiens et des fonctionnaires, aussi bien que le palais de l’Est, dont le site est plus ravissant encore. Il est certain que ces résidences ne peuvent être comparées à celle qu’occupe actuellement l’empereur dans un bas-fond boueux de la capitale.



Le palais de l’Est ou Tchang-tok-koung est intéressant surtout par le site très pittoresque — en été particulièrement — au milieu duquel ses vieux pavillons se dressent. C’est la promenade de prédilection des Européens qui y venaient, jusqu’à ces derniers temps, goûter pendant la belle saison, à l’ombre de ses ombrages frais, un peu de repos, loin de la chaleur de la ville et de ses odeurs intolérables. L’accès aujourd’hui en est interdit par un édit récent de l’empereur, quoique les bâtiments et le parc soient abandonnés par la cour depuis longtemps. Est-ce un retour aux idées chinoises, ou l’œuvre des sorciers qui craignent que les Européens ne jettent un mauvais sort dans les allées de ce parc enseveli sous la mousse et l’herbe sauvage ?

Le Tchang-tok-koung occupe au nord-est de la capitale une enceinte d’une superficie de quatre-vingts hectares, sans compter le temple de Tchong-Mio, ni le Tai-po-tane construit plus tard, en 1705, par le roi Souk-tjon en l’honneur des empereurs chinois de la dynastie Ming qui envoyèrent des troupes au secours des Coréens. L’emplacement de ce temple est dans l’angle nord-ouest de l’enceinte.

Le palais fut bâti en deux fois, c’est pourquoi il s’appelle aussi le Tong-houan-tai-houal. La partie occidentale est la plus ancienne et fut construite par Tai-tjo, de 1396 à 1400. La partie de l’est, un peu plus récente, date de 1484. Elle est due à Souk-tjon, qui — la même année — agrandit beaucoup le collège de Confucius situé en arrière de ce palais. Mais toutes ces constructions furent la proie des flammes en 1592. Le palais actuel fut reconstruit en 1674 par le roi Souk-tjon, qui réunit les deux palais en un seul et vint y habiter. Il l’appela le Tchong-tok-koung, nom sous lequel les Coréens le désignent aujourd’hui. Son mur d’enceinte a plus de deux mille mètres de tour et une hauteur de six à sept mètres. Il a plusieurs portes, et la plus grande est celle du Sud. Elle fut trouée par les boulets en 1884, lors de l’émeute organisée par Kim Hok-kioun avec le concours des Japonais. Il offre dans son ensemble la même distribution que le précédent : murailles, portes, bâtisses diverses ont à peu près toujours le même aspect.

La porte de l’Est fut construite de 1780 par le roi Tjon, et fut appelée la porte des visites mensuelles parce qu’elle lui permettait de communiquer plus facilement avec le temple où était conservée la tablette de son père mort, en 1762, étouffé dans un coffre en bois.

On entre au palais par la porte de l’Ouest, et en suivant le dédale des cours on arrive bientôt à la salle d’audience, à peu près semblable de forme à celle que nous avons vue au Kiong-bok-koung.

Les petites cours qui l’environnent sont — au printemps — enfouies dans la verdure des lilas. Dans l’une d’elles se voient une belle cuve de granit et des fragments de tufs volcaniques placés — comme de précieux objets — sur de beaux socles en granit. Ce respect pour les « pierres de feu » se retrouve en Chine et au Japon, et dans les cours de chaque maison on en voit se dresser sur des socles de bois ou de calcaire.

UN PAVILLON DU TCHANG-TOK-KOUNG

Partout de charmants petits kiosques émergent de la verdure. Le pavillon d’été, notamment, est un coin superbe de ce beau vieux parc solitaire. Abrité par des arbres d’essences diverses, le gracieux édifice est proche d’un étang plein de lotus, qui se couvrent — en été — de fleurs magnifiques. Sur ses bords se promènent des grues, des aigrettes, seules souveraines dans ces lieux déserts. Elles y sont nombreuses, très respectées, et ajoutent — avec la foule des oiseaux qui peuplent ces bois — un charme exquis à ce coin poétique.

Parmi les arbres qui croissent là, et que l’on retrouve dans la Corée du Sud, je citerai les chênes, les érables pourprés, les catalpas, les saules, les marronniers, les troènes, et toutes les grandes espèces d’arbres du Japon. Dans le nord du pays, c’est le pin qui domine, et, dans le sud, on trouve des bambous qui servent — découpés en fils extrêmement minces — à confectionner les chapeaux.

Plus loin, c’est encore un pavillon au bord d’un étang, avec le même cadre de lotus et d’échassiers. Les « yang-banes » viennent ici s’amuser en compagnie de danseuses dont on entend — jusqu’à la nuit — le chant monotone, agréable seulement pour les oreilles indigènes. Il serait à souhaiter que ce parc abandonné fût utilisé comme jardin public, la capitale ayant grand besoin de squares et d’air pur. Malheureusement, il est question — au contraire — de le fermer tout à fait aux visiteurs dont la présence dans ces lieux est une profanation. C’est à regret que l’on quitte ce vieux palais qui renferme dans ses murailles grises le seul endroit où l’Européen puisse venir oublier les tristesses de son exil en pays jaune.



Entre les deux palais de Kiong-bok et de Tchang-tok, près de ces murs d’enceinte qui rappellent tout un passé de culture artistique et de luttes acharnées, s’étend le quartier de Pak-tong où sont installées les écoles de langues européennes, d’où sortent les interprètes qui se répandent ensuite un peu partout, à la cour, dans les légations et chez des particuliers. Les secrétaires, sinon les ministres eux-mêmes envoyés en Europe par le gouvernement, sortent de l’une de ces écoles, dont la création a marqué un pas en avant considérable.

Pak-tong signifie « village des pierres plates ». C’est la traduction de Pak-tong ou Pak-souk-tong, ou Pak-souk-kol. J’espérais en conséquence trouver, en visitant ce quartier pour la première fois, des rues propres, bien dallées, avec des rigoles, comme me le faisait espérer ce nom rassurant ; mais, hélas, je pourrais presque affirmer qu’aujourd’hui ce quartier est l’un des plus sales, des plus enfumés, des plus boueux de la cité ; que les ruisseaux où on lave le linge ne sont que des égouts remplis d’immondices et de bêtes crevées.

C’est au milieu de ces lamentables ruines d’un autre âge que s’éduque la jeunesse intelligente ; que les Coréens prennent le premier contact avec notre civilisation occidentale, nos langues et nos sciences.

Si l’on interroge un habitant sur la dénomination inexacte de ce quartier, il répond, avec un flegme étonnant, que les rues étaient, en effet, autrefois, dallées de longues pierres ; mais peu à peu les habitants ont pris ces matériaux pour construire quelque pan de leur maison. Et seul le souvenir en reste, et cela suffit amplement à la satisfaction du peuple, fier de savoir que, jadis, les rues étaient pavées ; cela explique leur impassibilité et leur résignation à piétiner ou à rouler dans cette boue noirâtre et nauséabonde.

Il est certain que la Corée a eu des époques florissantes, et ce que l’on peut voir aujourd’hui est la résultante de longs siècles d’inaction, de décadence. Comme consolation cependant, je puis ajouter que la Chine est encore plus sale, plus boueuse, plus poussérieuse ; que Seoul est un Éden à côté de Pékin.

Pour arriver à l’école française, je passe devant des boutiques de bric-à-brac fort bien achalandées. Sur la grande table inclinée qui porte tont l’étalage, se trouve un mélange inoui de toutes sortes d’objets de jade, de pierre, de verre, des coffres laqués, des pipes et des lunettes : mais le tout est tellement empilé et serré, qu’il semble impossible de retirer de là un seul des objets sans renverser tout l’étalage. En arrière de ces bibelots le marchand impassible attend la clientèle en fumant ou en lisant.

Au fond et sur l’un des côtés d’un vaste terrain qui sert de cour de récréation, s’élèvent les bâtiments des écoles française et russe (alliance due au hasard, sans doute), fort modestes maisons aux murs refaits en briques, et dont les carreaux de papier ont été remplacés par des vitres. Des bancs comme chez nous et des tableaux noirs forment le mobilier des différentes salles où sont entassés, c’est le cas de le dire, à l’école française, de nombreux jeunes gens très attentifs, à ce qu’il m’a semblé, aux leçons de leur professeur et de ses aides. Cette école est dirigée par M. Martel un de nos distingués compatriotes, grâce aux efforts duquel elle est des plus prospères.

ÉCOLE FRANÇAISE
(Élèves de la classe supérieure)

Il existe actuellement à Seoul, indépendamment des autres écoles dont je parlerai ensuite, six écoles de langues étrangères : Heu-kouk-heu-hak-kio : française (la plus importante actuellement ; elle compte plus de cent élèves), russe, anglaise, allemande, japonaise et chinoise.

Les locaux de ces différentes écoles sont dans ce quartier ou dans les rues avoisinantes. Les professeurs-directeurs comprennent des Européens, un Japonais et un Chinois, auxquels sont adjoints des Coréens ayant suivi les cours.

Les élèves sont surtout destinés à faire des interprètes pour le ministère des Affaires étrangères, pour les Légations ou pour les particuliers européens, pour les services postaux ou télégraphiques, les chemins de fer, etc., etc. Leur admission est sanctionnée par le ministère de l’Instruction publique et le directeur.

Ces écoles de langues étrangères ont rendu déjà de très grands services et la seule critique que l’on puisse faire, et qui incombe exclusivement au favoritisme du ministre coréen, c’est qu’au lieu de ne prendre, pour suivre les cours, que des jeunes gens ayant déjà complété leur instruction primaire, c’est-à-dire l’étude des caractères chinois et des diverses matières enseignées, on doit — dans ces écoles — accepter de jeunes élèves sans aucune instruction préalable, ce qui oblige à créer un grand nombre de classes, et à y donner des cours de chinois et des notions élémentaires que les élèves auraient dû apprendre ailleurs. Malgré cela, les résultats sont magnifiques et certains élèves sont des sujets remarquables.

On leur enseigne, en dehors de la langue, l’arithmétique, la géométrie élémentaire, la géographie, des notions scientifiques : leçons de choses, histoire naturelle, etc. Avec les trop faibles ressources budgétaires dont disposent ces écoles, il faut tout le dévouement et la patience des professeurs européens pour arriver aux résultats actuels.

Les fournitures scolaires et surtout les livres de langues européennes font souvent défaut, les finances du ministère ne permettant pas, paraît-il, de remédier à ces inconvénients, et je ne puis m’empêcher de désirer tout haut que les gouvernements, ou des particuliers généreux, envoient de temps à autre, aux écoles de Corée, par l’intermédiaire de leurs Légations, des livres de l’enseignement primaire, neufs ou vieux : notions de sciences, narrations, arithmétique, tableaux et cartes murales. Cela serait aider puissamment, et à peu de frais, l’œuvre des professeurs. L’Alliance française a déjà fait quelques envois ; mais il faut que chaque année de nouveaux livres soient expédiés à Seoul.

Je veux dire maintenant quelques mots des écoles coréennes de différents degrés.

Il existe des écoles subventionnées, des écoles demi-officielles, et des écoles privées, et en dehors de cela les institutions établies par les missionnaires des différentes confessions.

Les Japonais ont installé des écoles pour leurs enfants à Seoul, Tchémoulpo, Foussane, Tcheun-tchou, etc.

Voici quelle est la classification officielle de ces diverses écoles dans lesquelles l’instruction est donnée, sans être obligatoire :

1o So-hak-kio, écoles primaires ;

2o Ko-doun-so-hak-kio, école primaire supérieure ;

3o Sa-peum-hak-kio, école normale ;

4o Tchoum-hak-kio, école supérieure ;

5o Heu-kouk-heu-hak-kio, écoles des langues étrangères ;

6o Heui-hak-kio, école de médecine ;

7o Kouang-mou-hak-kio, école des mines (n’existe pas encore) ;

8o Sang tjon-hak-kio, école du commerce et de l’industrie (n’existe pas) ;

9o Mou-kouanne-hak-kio, école militaire ;

10o Hou-tchi-hak-kio, école postale ;

11o Tcheun-bo-hak-kio, école de télégraphie ;

12o Sang-kioun-kouanne-taï-hak, collège de Confucius ;

13o Hio-hak-kio, école des filles (n’existe pas) ;

14o Yang-tjame-hak-kio, école d’élevage des vers à soie.

Cette liste pourrait faire penser à une organisation extrêmement complète de l’éducation en Corée ; aussi je crois nécessaire de donner quelques explications sur chacune d’elles, pour bien montrer quelle en est l’importance relative.

Écoles primaires. — Ce sont les écoles officielles du gouvernement où la jeunesse vient s’instruire. Les professeurs sortent de l’école normale et touchent des appointements (de vingt à trente dollars coréens par mois, selon la classe à laquelle ils appartiennent). Ils sont élevés de la troisième à la deuxième classe et à la première, après deux diplômes de louanges, quand leurs élèves ont des succès scolaires ; quand leur enseignement est reconnu bon.

Tous les enfants, pour y venir étudier, doivent avoir l’autorisation du ministère de l’Instruction publique ; il suffit qu’ils soient présentés par leurs parents ou des répondants.

L’instruction est absolument gratuite dans ces écoles primaires, et le gouvernement donne toutes les fournitures ; seulement l’enfant doit s’engager à rester deux années complètes pour achever ses études primaires. S’il quitte avant ce temps, le répondant doit rembourser au gouvernement les frais de fournitures, fixés à deux dollars et demi par mois. Autrefois, on donnait même aux élèves cinq cents (environ deux sous) par jour pour la nourriture.

Les classes se font de dix heures à cinq heures — entre les deux repas principaux — avec récréation dans l’intervalle. Ces écoles sont installées dans une des maisons du village ou du quartier et ne comportent généralement qu’une seule pièce : professeur et élèves sont assis sur des bancs ou par terre.

Les études de ces enfants comprennent la lecture des principes de morale et de conduite, traduits ou extraits des livres de Confucius et de Menfucius, dans des livres imprimés en caractères chinois et en caractères coréens ; le précis d’histoire de la Corée, récit plus ou moins fabuleux ; la géographie de la Corée et du monde ; les quatre opérations.

Le professeur explique chaque caractère, son sens, la façon de l’écrire, et les élèves répètent selon sa prononciation ; ils lisent à haute voix, en remuant la tête et en balançant le corps, généralement assis sur leurs jambes repliées. Cette lecture à haute voix produit un bruit, une rumeur énormes qui révèlent, de loin, au passant la présence d’une école.

Dans ces deux années d’études primaires, les enfants peuvent apprendre deux à trois mille caractères, un peu de morale, les préceptes fondamentaux : devoirs envers leurs parents, leurs ancêtres, leurs amis, leurs semblables, etc.

Les instituteurs ont toujours une énorme paire de lunettes en verre ou en quartz, avec une monture en corne ; ils portent le bonnet de lettré, en crin, de forme spéciale, et ont une baguette pour rappeler à l’ordre les écoliers turbulents.

Après l’école primaire les élèves reçoivent un diplôme, icho-rop-tchieun-so.

Il y a à Seoul une école primaire supérieure dirigée par deux étrangers.

Le programme comprend un peu de science, de la chimie, astronomie, calcul, géométrie, géographie, histoire, leçons de choses, et l’étude des classiques chinois.

École normale. — Ici on prépare les professeurs des écoles officielles primaires. Les admissions dépendent du ministre et des recommandations. Les lettrés de province sont réputés les plus forts en chinois. Les élèves sont logés et nourris par le gouvernement.

L’examen d’admission porte exclusivement sur le chinois. Ce sont déjà des lettrés qui se présentent à cette école ; ils ont étudié les classiques, chez eux, pendant de longues années.

Les études à l’école normale d’instituteurs comportent l’arithmétique, la géographie, l’histoire, etc., connaissances qu’ils ignorent, ayant passé leur vie à apprendre les caractères chinois (les élèves en connaissent, en entrant, de sept à dix mille). Après les études, ils reçoivent un diplôme ; puis sont nommés immédiatement instituteurs, mais honoraires, jusqu’à ce qu’il y ait une place vacante, et en attendant ils se placent comme professeurs privés.

École de médecine. — Elle se trouve également à Seoul et est dirigée par un directeur coréen, un professeur japonais (le médecin militaire de la garnison japonaise) et un assistant coréen ayant fait des études de médecine au Japon. Un hôpital est annexé à cette école, dans le quartier de Hôune-dong, pour la pratique des élèves, sous la surveillance du médecin japonais. Les élèves y sont admis sur la simple présentation d’une autorisation du ministre, et la seule connaissance préalable requise est la langue chinoise (un certain nombre de caractères, tout au moins). On y rencontre de jeunes hommes de quinze à trente ans.

Cette école a déjà fourni des élèves diplômés ; mais je doute un peu de leur science, de leur valeur médicale. Les cours comprennent l’anatomie, l’étude des maladies diverses et les remèdes à leur appliquer. Le cours professé en japonais est traduit en langue coréenne par un interprète, et c’est cette traduction qui sert d’enseignement. On y donne quelques notions de pharmacie, et dans l’hôpital ce sont les élèves qui soignent les malades — quand ils veulent bien se confier à leurs soins — sous la direction du professeur et de l’assistant.

Les études durent trois années d’après le règlement officiel. Pendant les épidémies de choléra, comme cette année, par exemple, un bureau de vaccination a été installé dans l’école. Mais sa présence n’empêche pas les pratiques superstitieuses, telle que l’exposition, en dehors des murs de la capitale, des corps des enfants morts de la petite vérole, pendant toute la durée de l’épidémie.

École militaire. — Créée depuis plusieurs années, elle a pour but de former des officiers pour l’armée coréenne. Les instructeurs sont des officiers coréens qui ont étudié l’art militaire au Japon. Ce sont des fils de grandes familles qui y sont plus généralement acceptés.

Les conditions requises pour entrer à l’école militaire sont la connaissance du chinois, une taille et un développement suffisant de la poitrine, une bonne constitution, une bonne vue (ces conditions sont contenues dans les règlements).

En dehors de l’art militaire, on enseigne la gymnastique, et depuis un an on a organisé un cours de langue française et un cours de langue allemande, pour un certain nombre d’élèves désignés par le directeur qui est un général de brigade.

École postale. — Un cours postal est fait chaque année par le conseiller inspecteur des postes, M. Clémencet, à un certain nombre d’élèves de l’école française, et depuis un an des autres écoles européennes, pour enseigner à ces jeunes gens le service postal international. Aussi trouve-t-on maintenant à la poste un certain nombre d’agents parlant nos langues. Le cours postal est traduit en coréen par un interprète.

En dehors du service international, le directeur des communications engage chaque année un certain nombre de Coréens pour apprendre les règlements du service intérieur des postes, et ces jeunes gens rentrent dans le service au fur et à mesure des vacances. Ces postiers du service intérieur connaissent seulement le coréen et les caractères chinois.

École télégraphigue. — Un cours analogue est fait par le conseiller inspecteur des télégraphes pour dresser des jeunes gens au maniement des appareils télégraphiques.

École de droit. — Le conseiller légiste du ministère de la Justice enseigne le Code pénal arrangé avec le Code français, traduit en chinois, à un certain nombre d’élèves qui deviendront plus tard juges dans les tribunaux.

Collège de Confucius. — Cette institution se trouve dans le quartier du nord-est, derrière le vieux palais de Tchang-tok. Les lettrés qu’on y reçoit y étudient seulement les livres classiques chinois, les enseignements de Confucius, et, pendant la durée des études, ils sont logés et nourris.

Chaque année a lieu un examen passé devant le ministre de l’Instruction publique, et le lauréat prend le titre de pak-sa (lettré savant), grâce auquel il peut porter le bonnet et arriver à une fonction civile.

Depuis sa sortie du collège jusqu’au moment où il obtient un emploi, le gouvernement ne s’occupe plus du pak-sa. Il vit chez des amis, s’il est pauvre, et trop souvent dans une sombre misère. C’est la gloire de porter le titre et le bonnet du tchoussa (fonctionnaire) qui amène chaque année à Seoul un grand nombre de candidats pauvres qui trouvent à cette école la nourriture et le gîte.

Les Coréens riches étudient chez eux les classiques chinois, et viennent ensuite passer cet examen pour prendre le titre de pak-sa, lequel, grâce au favoritisme, n’est plus synonyme aujourd’hui de lettré savant.

Ces « lettrés de Confucius » (du Collège de Confucius) sont, avant tout, les conservateurs des anciennes coutumes, hostiles aux Européens et aux innovations du gouvernement.

École de l’élevage des vers à soie. — On y enseigne la culture du mûrier et l’élevage des vers ; elle est organisée sur le modèle des écoles similaires du Japon. On essaye de répandre dans les provinces les meilleures méthodes d’élevage, et grâce à l’initiative privée d’un Coréen qui a créé une pépinière de mûriers de Chine, supérieurs à ceux de la péninsule, on voit déjà la culture de cet arbre précieux prendre de l’extension dans les provinces.

Écoles privées. — Parmi les plus importantes, je citerai une école dirigée par des Coréens et subventionnée en partie par le gouvernement, le reste étant fourni par des souscriptions privées. Elle s’appelle Hou-hoa-hak-kio (école qui augmente la civilisation). Ce nom lui fut donné parce qu’elle était située primitivement près de la porte du palais des Mûriers qui s’appelle Hou-hoa-moun.

Une mission américaine méthodiste a ouvert une école libre, le Pai-Tchai-College, où l’on enseigne la langue anglaise, les sciences, le calcul et les principes de la religion. Il y a également à Seoul un orphelinat pour fillettes, dirigé par les missionnaires américaines, Hi-houa-hak-ton (école de la fleur de poirier).

Les Japonais ont une école à Seoul pour instruire les Coréens. Elle appartient à l’Alliance japonaise.

Comme je l’ai déjà dit, ils ont en outre dans tous les centres importants : Seoul, Tchémoulpo, Foussane, Gensane, etc., des écoles pour leurs enfants, et des écoles de langue japonaise pour les Coréens.

Enfin les Missions étrangères de Paris possèdent des orphelinats très bien installés, pour les filles et pour les garçons, abandonnés ou malheureux. On leur apprend un métier manuel, en outre de l’enseignement élémentaire qui y est fait en langue coréenne et des principes religieux. L’église russe a également un petit orphelinat.

Un séminaire catholique français, appartenant aux Missions étrangères, est installé à Ryong-sane dans un très vaste bâtiment. Déjà un certain nombre de prêtres sortant de ce séminaire sont répandus en Corée.

De toutes les confessions représentées ici, missionnaires anglais, américains, catholiques français, orthodoxes, c’est la religion catholique qui a fait le plus de prosélytisme. Ce sont nos missionnaires, d’ailleurs, qui ont prêché les premiers en Corée, et à ce sujet je mentionnerai l’Histoire de l’Église de Corée, du Père Dallet, page édifiante du grand livre des martyrs, car l’Église de Corée a souffert continuellement de la haine des fanatiques.

D’après Mgr Mutel qui dirige la mission composée de quarante-six Pères français, il y a actuellement dans le pays quarante-quatre mille prosélytes, et ce chiffre laisse loin en arrière celui des adeptes des autres religions.

Nos Pères français sont installés sur tout le sol coréen, dans les villages importants, vivant, comme les indigènes ; de riz et des autres mets ordinaires du pays ; faisant du pain quand ils peuvent avoir de la farine ; couchant par terre, sur des nattes ; chaussés comme le peuple, et ne ménageant ni leur peine, ni leurs conseils. Ils ne sont — eux — ni propriétaires de terrains, ni propriétaires d’immeubles, et ceux qui ont de l’argent l’emploient à bâtir une église en briques, dans la région où ils sont installés. L’église de Tai-kou a été construite de cette façon.



En quittant le quartier des écoles je regagne Tchong-no, le grand carrefour de Seoul, et je ne peux, une fois de plus, m’empêcher de constater l’aspect de camp militaire que présente la capitale. À tous les coins de murs abritant des demeures de princes, de généraux, de personnages officiels, se tiennent des factionnaires. Des patrouilles de relève sillonnent les rues ; des casernes rapprochées dressent leurs façades de briques rouges percées de petites fenêtres barricadées et fermées par des volets verts. Près de Tchong-no, voici la caserne du colonel Yi Yong-ik, le grand homme d’État de la Corée ; malgré la guerre acharnée que lui font ses adversaires, il reste debout, et lutte avec une rare énergie.

La grande rue du Sud, qui va de Tchong-no à la porte du Sud et à Ryong-sane, est une des artères importantes de la ville. Dans les baraques à étages échelonnées à droite et à gauche, se tiennent les marchands de soie, de toile et autres marchandises. Les boutiques s’ouvrent sur de petites cours intérieures, et il est intéressant de jeter un coup d’œil sur la façon dont les marchands opèrent.

Cliché L. Louis.
LA RUE DU SUD À SEOUL

Les pieds ou tchok qui servent à mesurer les étoffes sont de longueur différente pour chaque espèce de tissu et aussi pour la soie chinoise et, malgré l’organisation d’un système de mesures plus uniforme, l’ancienne méthode subsiste toujours. Les soies coréennes sont tissées à une largeur de trente-cinq à quarante centimètres au maximum ; les soies chinoises sont un peu plus larges, et les toiles ont environ quarante-cinq centimètres.

Le tchok a cinquante et un ou cinquante-deux centimètres de longueur, et il est divisé en dix parties et en vingt subdivisions ; selon que vous achèterez de la toile, de la soie coréenne ou de la soie chinoise on retranchera quelques subdivisions.

Ici, il faut traverser le canal sur le pont Kouang-tchoung-tari. Autrefois un ruisseau clair y courait ; aujourd’hui, on pourrait l’appeler le dépotoir de la ville. Des tas d’ordures encombrent ses rives. Malgré cela, les blanchisseuses trouvent le moyen d’y laver leur linge. Tout le long de ce canal sont installés les bijoutiers dont on entend les petits marteaux frapper rapidement sur l’argent, le cuivre et le fer, car ils ne travaillent que sur ces métaux.

Sur deux cents mètres de parcours, depuis le pont, la rue du Sud est occupée par les libraires, et une station devant leurs boutiques me permettra de jeter un coup d’œil sur quelques vieux livres, très soigneusement imprimés, sur du papier indéchirable. Nous savons déjà que les Coréens ont connu de bonne heure l’imprimerie, et qu’ils ont même excellé — jusqu’à un certain point — dans cet art.

Voici des cartes de Corée, récentes, très mal imprimées à la brosse, mais surtout des atlas qui ont une saveur particulière. Ouvrons l’un d’eux. Il a la forme d’un livre parce que toutes les cartes sont repliées sur elles-mêmes, et il comprend les huit provinces de la Corée, une carte de la Chine, une carte de l’Asie, une carte générale de la Corée, une du Japon et enfin celle du monde. Remarquable naïveté dans les contours ; dimensions exagérées données aux fleuves et aux cours d’eau ; les montagnes sont indiquées de profil et rabattues sur le plan horizontal. Les capitales sont indiquées par de grands ronds jaunes bordés de rouge ; les préfectures par des carrés rouges, les autres villes importantes par des rectangles jaunes bordés de rouge et les ports par des points rouges. Évidemment, il y a loin de ces cartes géographiques à celles de Kiepert ; néanmoins, telles quelles, elles sont originales et amusantes. Il y a surtout une extraordinaire carte du monde dans laquelle les pays sont désignés de la manière suivante : le pays des mangeurs de riz ; le pays du peuple velu ; celui des fileurs de soie, des joueurs de flûte ; le pays des femmes vertueuses, des hommes à trois corps, du peuple ailé, etc., etc. Certains livres d’images dessinées à l’encre de Chine et au pinceau renferment des dessins d’une exécution enfantine.

Toute cette partie de la rue du Sud qui passe devant le quartier japonais est encombrée, tout le jour durant, de charrettes et de bœufs transportant de la gare les trois quarts, sinon davantage, des marchandises vendues à Seoul.

Je passe devant le consulat et le bâtiment de la police japonaise, l’église presbytérienne américaine et la légation d’Allemagne, les seuls bâtiments à l’européenne de ce coin de la capitale. Enfin voici la porte du Sud, la plus encombrée de la ville. La rue se continue par la route de Ryong-sane, le port de Seoul, sur le fleuve Hane.

Les Américains font construire près de la muraille, en dehors de la ville, un superbe hôpital qui rendra d’immenses services à la population.

Entre la porte du Sud et la petite porte de l’Ouest, par où passent les enterrements, d’antiques bâtiments à moitié vermoulus abritent l’artillerie coréenne : canons Maxim à tir rapide, vendus au gouvernement depuis deux ans, et qui sont précieusement gardés dans ces bâtiments. Jamais une manœuvre n’a été accomplie par les Coréens avec ces armes nouvelles, depuis les démonstrations du vendeur, auxquelles peu d’officiers ont daigné assister d’ailleurs, quoiqu’ils n’eussent de leur vie vu semblables engins.

À l’entrée du quartier Japonais, se trouve un monument intéressant, le Houang-tane (autel du Couronnement), qui a une histoire fort curieuse.

Cet autel fut construit sur l’emplacement d’un ancien palais, dont il ne reste qu’une tour légendaire, le Name-bieul-koung. Ce palais avait été élevé par le roi Tai-Tjong pour y loger son gendre Tai-Rime, fils d’un favori. Ce Tai-Rime abusa de l’affection royale, et commit tous les excès possibles. La grande tour qui subsiste encore lui servait, dit-on, d’observatoire du haut duquel il désignait à ses hommes — lorsqu’elles passaient sous ses fenêtres — les chaises de dames qu’il supposait jolies, et qu’il faisait enlever. Il était haï par toute la haute société à cause de ses débauches et de la facilité avec laquelle il vendait les places de fonctionnaires pour se procurer de l’argent. La coutume à cette époque était de marquer en noir les portes des demeures des fonctionnaires indélicats. La sienne fut bientôt noircie, et tout le peuple l’appelait la porte Noire. Finalement il fut tué par deux officiers, qui débarrassèrent ainsi le royaume de ce prince exécré.

Ce palais fut toujours considéré comme un lieu maudit, et c’est là que furent logés les ambassadeurs de la dynastie mandchoue. Les Coréens avaient fait placer sur la tour du Name-bieul-koung, en hommage de fidélité aux Mings, quand ils furent renversés par les Mandchous, une inscription qui exprimait leur affliction de la chute de cette dynastie : Myong-soul-lou, ou Tour des Mings détrônés. Les ambassadeurs mandchous, courroucés de cette inscription révolutionnaire, demandèrent des explications au roi. On leur répondit (voyez la finesse de la langue chinoise et la signification multiple des mêmes caractères) que leur courroux était incompréhensible ; que cette inscription signifiait : « Tour d’où l’on voit la blancheur de la neige », et l’inscription fut alors trouvée très poétique par les envoyés du Céleste Empire.

Ceci m’amène à dire que pendant sa vassalité (la Chine ne reconnut l’indépendance de la Corée qu’en 1895, après la guerre sino-japonaise) les ambassadeurs chinois venaient chaque année à la capitale apporter le calendrier et les souhaits de la cour de Pékin, et recevoir le tribut. Le roi de Corée se rendait au-devant d’eux, sous l’arc de la Dépendance, à Mo-houa-rouanne, en dehors de la porte de l’Ouest. La veille de cette cérémonie, les ambassadeurs logeaient au pavillon de Houng-tchai-kouen, à une demi-heure au nord de Seoul, dans la vallée des « Muguets », séparée de la vallée de la capitale par la « passe de Pékin ». Après cette réception sous l’arc de la Dépendance, les ambassadeurs des Mings entraient dans la ville, et étaient logés au Tai-piong-Kouanne, ceux des « Tchoun » à Name-bieul-koung.

Quand l’indépendance du pays fut proclamée, on s’empressa de démolir cet arc qui rappelait tout un passé de vassalité, et d’élever à côté une lourde et disgracieuse construction, qui fut appelée l’arc de l’Indépendance, Tok-nim-moun, fini en 1898.

Nous sommes ici, tout au pied du quartier japonais et de la colline de la Mission catholique, et parmi les nombreuses légendes qui donnent à chaque quartier de la capitale un intérêt compensant un peu la saleté de ses ruelles nauséabondes, celle de Ko-hone-dan-khol ou du « quartier de la Soie-de-l’Ancien-Bienfait » est une des plus jolies que j’aie recueillies. Elle vous montrera le Coréen sous un jour nouveau.

Il y a quelques centaines d’années, un marchand de ginseng étant allé à Nanking vendre sa précieuse racine, réalisa un énorme bénéfice, et tout heureux décida de mener avec cet argent une joyeuse vie.

Une vieille femme à qui il s’adressa lui proposa de lui faire acheter une charmante jeune fille qu’elle connaissait et qui — à cause de sa pauvreté — voulait se vendre. Hong Mou (c’était le nom du marchand) se décida sur-le-champ quand il eut entendu la vieille lui détailler la beauté de la jeune fille. Rendez-vous fut pris. Mais quand celle-ci se présenta devant lui, si belle, si distinguée, si honteuse de se trouver l’objet d’un pareil marché, il la questionna, ne pouvant croire à la déchéance d’une si charmante personne. Elle lui dit alors qu’elle était orpheline, que la mort de son père avait obligé sa mère à vendre ses biens pour lui faire des funérailles dignes de leur rang ; que, sa mère étant morte à son tour depuis peu, elle ne pouvait subvenir aux frais de ce nouveau deuil. C’était en présence de ce dénuement qu’elle s’était décidée à se vendre pour gagner l’argent nécessaire à l’enterrement de sa mère.

Tout ému, le brave Hong Mou la félicita pour cet acte de piété filiale, mais il lui promit de la laisser tranquille à Nanking, la priant seulement d’accepter — pour rendre les derniers devoirs à sa mère — l’argent qu’il venait de gagner, et qu’il s’apprêtait à dépenser honteusement.

— Soyez ma sœur, lui dit-il, et regardez-moi comme votre frère aîné.

La jeune fille accepta l’offre du marchand avec reconnaissance car elle lui permettait de tenir son rang de fille noble, d’enterrer sa mère et de payer ses dettes. Hong Mou s’en retourna en Corée, heureux de sa noble action. Malheureusement, elle ne lui porta pas bonheur, car ayant abandonné le gain énorme qu’il avait fait, il ne tarda pas à végéter, puis à tomber dans la plus complète misère. Naturellement, ce changement de fortune éloigna de lui ses amis, et n’ayant plus personne, il quitta la capitale et s’en alla vers le sud, exerçant le métier de musicien dans une troupe de danseurs. Il vécut ainsi plusieurs années de son pauvre métier de « kouk-sa » qui lui permettait tout juste de vivre. Il avait oublié la jeune fille, sa sœur de Nanking, qu’il avait sauvée du déshonneur. Celle-ci était d’une grande famille et avait épousé un parent qui devint rapidement premier ministre en Chine. Elle n’oubliait pas son sauveur. Son unique préoccupation était — au contraire — de le retrouver, et de lui rendre tout l’argent qu’elle en avait reçu. Comme elle ne voulait pas en demander à son mari, elle se mit courageusement à tisser des pièces de soie, en compagnie de ses femmes, sans jamais se départir de son labeur quotidien. Sur chaque pièce elle brodait des caractères signifiant : « La soie de l’ancien bienfait ». Il arriva qu’un jour son mari, la trouvant toujours à cette occupation, lui demanda pourquoi elle prenait tant de peine à tisser de la soie qu’il lui était si facile d’acheter. Elle lui conta alors toute son histoire. Il en fut très touché, et promit de retrouver son beau-frère d’adoption. Grâce à sa haute situation il fut autorisé à faire rechercher en Corée le marchand Hong Mou que tout le monde avait perdu de vue et oublié. Bientôt le gouvernement lança une proclamation dans le royaume, ordonnant à tous les magistrats de le rechercher : ce qui fut fait immédiatement.

Un jour, Hong Mou, dans ses voyages à travers le pays, lut un placard annonçant sa recherche, et s’en fut déclarer — tout joyeux — au gouverneur de la province que c’était lui, l’homme que l’on cherchait. Ce ne fut pas sans peine qu’il persuada le gouverneur de son identité, car ce dernier avait peine à voir dans ce pauvre hère le marchand que réclamait la cour de Chine. Enfin il fut envoyé à Nanking avec une suite de soldats et de domestiques. Sa sœur d’adoption, avertie de son arrivée, alla à sa rencontre, et lui porta les cent pièces de magnifique soie qu’elle avait tissées pour lui avec l’expression de sa reconnaissance infinie. Le ministre y joignit de superbes présents, et l’empereur de Chine, mis au courant de cette affaire, pria le roi de Corée, son vassal, de donner à Hong Mou une place de fonctionnaire bien rétribuée. Il fut fait suivant son désir et le roi Seun-tjo (1568) joignit à la charge une jolie habitation qu’il appela Ko-hone-dan-khol (emplacement de la soie de l’ancien bienfait), lequel nom s’étendit par la suite à tout le quartier. Mais ce n’est pas tout. On raconte que c’est grâce à l’amitié de Hong Mou avec le premier ministre de Chine Sang, que celui-ci décida l’empereur à aider les Coréens dans la guerre japonaise de 1592-1598. Un temple fut bâti en l’honneur du ministre Sang près de la rue du Sud, et non loin de l’ambassade d’Allemagne actuelle. On y mit son portrait ainsi que celui de sa femme, la sœur adoptive du Coréen Hong-Mou. C’est ainsi que ces ruines du passé prennent — par les souvenirs qui s’y rattachent — un intérêt que leur vue seule ne suffit pas à éveiller.

En circulant dans les ruelles de la ville, pleines de cahutes misérables, de gens sordides, l’œil finit par ne plus s’étonner, et se contente de se promener, distrait, sur ces tableaux affreux. Malheureusement le nez ne reste que trop sensible aux pestilences de dépotoir qui infectent l’air.

Et cependant, l’odorat mis à part, le principal attrait de Seoul pour le touriste est certainement la flânerie dans ses rues, sur ses ponts, à la recherche de quelque instantané. Les sujets ne manquent pas dans le mouvement des piétons, des véhicules de tous genres. Ici, c’est le passage d’un ministre en chaise à quatre porteurs, annoncée par les « garez-vous » du serviteur qui la précède. Là, le cliquetis des pendeloques jaunes, roses et bleues d’une élégante chaise multicolore attire l’attention du passant, intrigué et désireux d’entrevoir la houri qu’elle renferme. Il aperçoit parfois, durant l’espace d’une seconde, la petite poupée fardée dans ses beaux atours de soie brochée. La chaise toute capitonnée est munie de stores fins en bambou, et entourée par les servantes de la dame. Elles trottinent rapidement, la tête ornée d’une montagne de faux cheveux noirs et brillants retenus par de longues et grosses épingles.

CHAISE DE DAME

Une autre rencontre curieuse et fréquente est celle d’une chaise de mariée précédée et suivie de porteurs de parasols rouges, de lanternes et de gens chargés de cadeaux, ou celle d’un enterrement avec son luxe d’accessoires, loués pour la circonstance, sa longue file de chaises de deuil couvertes de chapeaux de paille d’où sortent des pleurs et des gémissements réglementaires.


CHAPITRE VIII


La cathédrale de Seoul. — Mgr Mutel. — Le quartier japonais. — Le temple de Hiong-houi-tcheun. — Temple du dieu de la guerre. — Temple de Confucius. — Visite au port de Ma-Pou. — Ryong-sane. — Aspect pittoresque du pays. — Le fleuve Hane. — La pêche. — Coup d’œil sur quelques industries. — Le théâtre municipal. — Acteurs et spectateurs. — Agents de police et prisonniers. — Marchands et bijoutiers.


C’est dimanche aujourd’hui ; nous irons entendre la messe à la cathédrale. C’est une occasion de voir la colonie française, qui se compose d’environ quarante-cinq personnes, y compris les femmes et les enfants.

La cathédrale s’élève au centre d’un grand jardin, sur le sommet d’une colline qui s’appelait, bien avant que cet édifice y fût élevé, d’un nom prédestiné : « Colline de la Cloche ». Il y avait en effet autrefois à cette place une bonzerie dont la cloche appelait les fidèles.

Les beaux bâtiments de la mission, la maison des sœurs de Saint-Paul de Chartres et l’orphelinat s’élèvent à côté. L’église catholique est très prospère. En outre de la colonie française, belge et italienne, on y trouve deux cent cinquante à trois cents Coréens, hommes et femmes, à chaque office, et les jours de grand’messe, elle est bondée. Elle domine un des plus beaux emplacements de la ville. La première pierre en fut bénie par Mgr Mutel, au printemps de 1892, et elle fut achevée en 1896, sous la direction du P. Coste, qui en fut l’architecte, ainsi d’ailleurs que de tous les autres bâtiments, sauf celui des sœurs, plus récent, et bâti par le P. Poisnel : le P. Coste étant mort en 1896 avant l’achèvement des travaux.

La cathédrale mesure soixante-cinq mètres de longueur et vingt mètres de largeur, et la croix est à environ quarante mètres au-dessus du parvis. On a dû, je pense, prendre soin de ne pas dépasser quarante mètres, et même de laisser quelques centimètres, car c’est à cette hauteur que les mauvais esprits voltigent, au-dessus des villes coréennes et chinoises. La demeure épiscopale fut terminée en 1889 ; l’église Saint-Joseph, la première élevée en Corée, le fut en 1891. Elle est à l’ouest de la ville, dans le faubourg de Yek-hyeun, d’où elle domine la gare.



Nous voici maintenant dans Tchine-ko-kai, la principale rue du quartier japonais, adossé aux pentes boisées du Name-sane. Réminiscence de Nagasaki, on retrouve là les mêmes boutiques de marchands de porcelaine, de bonbons, de libraires, de droguistes, de barbiers. Et derrière ces magasins, les petites maisons en bois, les « cages à mouches » des Japonais qui, accroupis sur leurs «tatamis » (nattes fines rembourrées), avec une indifférence bien orientale, répondent vaguement ou ne répondent pas aux marchandages de leur clientèle.

Quelques grands magasins sont fournis des nouveautés du Japon, curieuses contrefaçons des produits européens. On y trouve des chapeaux de feutre dernier cri (de Tokio), et des bottines élastiques dont les Japonais font une consommation extraordinaire, même avec les jambes nues et le kimono national.

On trouve dans ce quartier la légation du Japon, le consulat, la municipalité, la poste, une succursale de la banque japonaise Dai-Ichi-Ginko, un hôpital et deux casernes. Mais ce que l’on remarque surtout, c’est que nulle part la ville n’est aussi propre, la police mieux faite.

On ne voit point de détritus dans les rues, et l’on n’est pas exposé — comme ailleurs — à trouver à chaque tournant quelque individu accroupi et fortement absorbé…

En outre, le quartier japonais occupe certainement la meilleure situation qui soit dans la ville. On y retrouve les maisons de thé, de bons photographes, comme au Japon.

Je dois signaler, au fond du quartier, près de la muraille de l’est, et adossé au Name-sane, le Tchang-tchoun-tane, où se font, chaque année, un service, des offrandes et une revue en l’honneur des soldats et officiers coréens morts pour la patrie. Ce temple comprend plusieurs bâtiments de réception et un pavillon dans lequel sont installés les autels des tablettes des héros que l’on vénère ici.

Dans Tchine-ko-kai même, près de la mission catholique, est le temple de Hiong-houi-tcheun qui, jusqu’à ces dernières années, était destiné à abriter les tablettes des six grands rois guerriers de la dynastie actuelle. Ces tablettes figurent également dans le temple de Tchong-mio, dont j’ai parlé précédemment, le plus sacré des temples de Seoul, où sont les tablettes des vingt-huit rois de la dynastie. Mais depuis trois ans, les géomanciens ayant trouvé que l’emplacement n’était plus favorable dans ce quartier étranger et très populeux, les six tablettes furent transportées au palais de Kiong-mo-koung.

Une place est réservée pour la tablette de Sa Majesté actuelle, Yi Hion, qui y a, certes, tous les droits, son règne ayant été, jusqu’à présent, assez mouvementé et périlleux pour qu’il puisse figurer dignement à côté des rois guerriers.

C’est surtout au Tchong-mio que se rend aujourd’hui l’empereur, à l’occasion des grands sacrifices solennels.

Il y a, à propos des nombreux palais et temples disséminés dans la capitale, des histoires, des légendes fort remarquables, qui ne peuvent malheureusement pas trouver leur place dans ce récit. Qu’il me suffise donc d’indiquer que ce temple de Kiong-mo-koung est situé au nord-est de la ville, au pied d’une colline couverte d’un bois de pins très frais. Chose remarquable pour la Corée : la route qui passe par là, sur un très petit col, est dallée. On pourrait croire que c’est là un travail d’édilité pure et simple. Il n’en est rien. Cette croupe de terrain, qui va ainsi du temple au palais de Tchang-tok-koung, n’est pas autre chose que l’un des nombreux plis du corps du dragon de la colline, et ces dalles sont placées là pour que les piétons ou les chevaux ne grattent ni ne blessent le dos de ce monstre, d’où résulteraient les pires calamités. Un peu plus loin, sous la porte du Nord-Est, un semblable dallage remplit un but analogue.



Il y a bien longtemps — au troisième siècle — vivait en Chine un guerrier absolument remarquable du nom de Koane Ou. Son courage et ses éclatantes victoires lui avaient valu le surnom du « général Tigre ». Sa face était rouge brique, il avait les yeux d’un oiseau de proie, et sa barbiche était formée de trois longues pointes. Son cheval était surnommé le « Lapin rouge », parce qu’il avait la course rapide de cet animal. Son épée s’appelait le « Dragon bleu ». Koane Ou avait rencontré pendant sa jeunesse deux hommes remarquables aussi par leur bravoure, et qui devinrent ses amis. Ils se firent frères de sang, et jurèrent de se secourir et de mourir l’un pour l’autre. Le plus âgé était You Pi ou You Yeung-tok, le second était Koane Ou et le plus jeune Tchang Pi. L’aîné devint empereur de Chine, le plus jeune fut un grand général. Koane-Ou mourut en combattant contre les ennemis de son frère l’empereur, et sa vaillance le fit regarder par tous comme le dieu de la guerre. Tchang Pi, qui voulut venger son ami, fut également tué par ses adversaires ; quant à l’empereur You Yeung-tok, décidé à les venger à son tour, il fut arrêté par une maladie dont il mourut : c’est pour leur belle conduite et leur fidélité à la foi jurée, que ces trois frères excitent l’admiration de la Chine et que Koane Ou a été choisi pour personnifier le dieu de la guerre. On dit qu’après leur mort, l’esprit de You Yeung-tok devint le roi Sine-tjing de la dynastie chinoise des Mings, et que celui de Tchang Pi devint le roi Scun-tjo de Tcho-sen, et c’est pour cette raison que le dieu de la guerre vint à l’aide des Coréens pendant l’invasion japonaise de 1592. On sait qu’à cette époque l’empereur de Chine envoya au roi de Corée un général fameux. Au moment de l’arrivée des troupes ennemies à Hane-yang le dieu de la guerre apparut soudainement aux yeux éblouis des soldats, en un point situé en dehors des murs de la ville, près de la porte du Sud, où fut élevé un temple en 1398. Cette image traversa la ville et disparut en dehors de la porte de l’Est, en un point où fut élevé un second temple. En 1883, le roi de Corée en fit élever un troisième au nord de la ville. Enfin, pour satisfaire les quatre points cardinaux, on a commencé en 1902 la construction d’un quatrième édifice de ce genre, celui de l’ouest et un temple général des dieux de la guerre, le Same-eui-mio. Ce dernier renfermera, au lieu de la seule statue de Koane Ou, celles des trois frères d’armes réunis. Ce qui prouve qu’avec le temps les trois guerriers ne perdent rien de leur prestige.

Ce récit avait pour but de nous amener au temple de Tong-mio, que nous allons visiter, où l’empereur se réfugia au moment du complot coréo-japonais pendant lequel les Indépendants assassinèrent six ministres, et obligèrent le représentant du Japon à s’enfuir. Ces temples étant construits sur le même modèle, nous les connaîtrons tous quand nous en aurons vu un.

L’entrée comprend une grande porterie peinte en rouge, avec deux portes bâtardes à droite et à gauche.

Sur la porte principale sont écrits les caractères Tong-mio, et à droite et à gauche dans des petits réduits se voient les Tchok-to-ma, les chevaux du dieu.

Lorsque le général Koane Ou fut tué, son palefrenier tomba à ses côtés, et son cheval fut pris par les vainqueurs, mais comme il refusa toute nourriture, il ne tarda pas à mourir. Aussi lorsqu’on éleva des temples au général déifié, on n’oublia ni Tchok-to-ma ni le mapou. Il existe au Yunnan, en Chine, des temples absolument analogues. Le cheval et le palefrenier sont en carton-pâte : l’un richement harnaché, l’autre, vêtu de ses beaux habits de guerrier, le tient par la bride d’une main ferme. Des rideaux abritent généralement ces figures que l’on distingue mal dans la demi-obscurité de leur réduit.

Après le portail, nous nous trouvons dans une première cour, traversée dans sa partie centrale par un chemin qui sert de passage pour les sacrificateurs aux grandes solennités. Le carré de terrain légèrement surélevé sur la droite, est le Mang-dai. C’est l’emplacement de la tente impériale sous laquelle s’habille l’empereur quand il vient au temple de la guerre ; car il doit — avant d’entrer — revêtir les habits de sacrifice. À gauche sont les logements des gardiens.

Un deuxième portail nous sépare de la partie centrale du monument. À droite et à gauche, dans deux galeries, se voient des fresques aux brillantes couleurs. Elles représentent de grandes batailles sur terre et sur mer. Ce travail a fort bon air et a dû être exécuté par des artistes en renom.

Dans les autres temples se voient également des fresques semblables d’une grande valeur artistique. Ce sont des troupes de cavaliers, étendards déployés, lancés contre un ennemi fou de terreur et en fâcheuse déroute ; ou une flottille d’embarcations chargées de soldats, qui disparaissent dans les plis d’immenses étendards claquant au vent de la mer dont les lourdes vagues bleues viennent battre les rochers du fort que ces hommes sont en train d’attaquer.

D’autres fresques représentent des cours martiales, des prisonniers devant leurs vainqueurs, et différents épisodes de la vie de Koane Ou.

Dans le fond de cette seconde cour se dresse enfin le temple dont l’architecture ressemble à celle de tous les palais coréens, avec ses portes en bois ajouré et peint ; une véranda et des nattes protègent de l’ardeur du soleil l’entrée et les côtés du sanctuaire. En avant, à droite et à gauche du chemin, sont la lanterne et le cadran solaire que l’on retrouve réglementairement dans chacun des temples de la Guerre.

Pénétrons à l’intérieur, après avoir toutefois retiré nos chaussures, pour ne pas salir les nattes qui recouvrent les dalles.

Nous trouvons une première salle, séparée de la grande par une porte magnifique, en bois ajouré et sculpté. C’est la salle des parfums, l’antichambre du sanctuaire.

Au plafond, richement peint et décoré, sont pendues de grosses lanternes en soie de couleur ; contre les murs quelques tableaux de Bouddha et du dieu de la guerre ; au milieu, le brûle-parfum, très finement ciselé, est posé sur une table en ébène. Une grande lanterne en bronze et deux tambours portés sur des chevalets, à droite et à gauche de cette salle, complètent le mobilier. C’est sur ces tambours que les gardiens, les prêtres, frappent aux heures des offrandes de mets et des prières.

Ici, tout est entretenu d’une façon remarquable, l’atmosphère est parfumée d’encens qui brûle constamment au bout de petites baguettes piquées dans les cendres du brûle-parfum.

Ces bronzes et les cuivres qui servent d’ustensiles du culte sont de jolies pièces très artistiques.

Voici maintenant le sanctuaire, au milieu duquel se dresse l’autel isolé :

Au fond est la statue du dieu, avec ses moustaches tombantes, sa face rouge brique. Il est assis, dans une attitude absolument digne ; c’est une statue en bois doré de grande valeur.

Notre guide, le gardien, place en ce moment, dans la demi-obscurité de la salle, des mets devant l’image du dieu.

En avant de l’autel, à droite et à gauche, quatre guerriers en carton, à la physionomie féroce et aux vêtements finement peints, représentent les généraux Kouan, Tcho, Tchon, Houan. Ils sont armés de pied en cape et montent la garde devant l’autel. C’est la même disposition qu’en Chine, d’ailleurs.

À gauche de l’autel, à côté de l’un des généraux, est le grand sabre du dieu.

En arrière sont encore deux parasols en soie jaune.

Au premier plan, sur l’autel, sont disposés quatre grands chandeliers de cuivre ciselés et gravés, allumés pendant les sacrifices, et à côté quatre autres de dimensions plus petites.

Entre ces chandeliers se placent les petits plats contenant les mets qui sont présentés en offrande. En avant de l’autel est une table séparée portant un brûle-parfum.

La niche dans laquelle est placée la statue se ferme avec des rideaux de magnifique soie brochée jaune. Les deux caractères dorés que l’on voit au fronton signifient « le grand empereur qui s’entend avec le ciel ».

Tout autour et contre les murs du sanctuaire, sont de petits autels particuliers, tous élevés au même personnage et devant lesquels des mets sont aussi servis. Certaines personnes, pour des motifs variés, viennent dans ces temples faire des prières.

Autrefois, beaucoup de nobles avaient un autel du dieu de la guerre, installé dans leur propre maison ; quelques-uns de ces autels et des tableaux qui ornent les murs de ce sanctuaire proviennent de dons faits par eux. Ce sont les plus beaux et les mieux entretenus de Seoul, et c’est pourquoi j’en ai fait si longuement la description.

J’admire le soin avec lequel les Coréens ont choisi l’emplacement de leurs palais et de leurs temples, dans les plus jolis coins de la ville ou des environs ; ce sont eux, en effet, qui occupent, avec les morts, les meilleures situations, les collines et les sites ombragés.

Le temple de Confucius, l’un des plus importants de Seoul, est situé encore dans le quartier du Nord-Est. Il fut élevé la première fois avec les deniers You, un célèbre lettré, puis démoli et reconstruit plusieurs fois au même emplacement. On l’appelle couramment le Moun-mio. Rebâti en 1398, il brüla en 1400, et lorsque Tai-tjong revint à Seoul, en 1405, il en ordonna la reconstruction qui dura deux années. Pendant l’invasion japonaise de 1592, il fut de nouveau détruit et reconstruit en 1600 tel qu’il existe actuellement.



On peut faire aux environs immédiats de Seoul de ravissantes promenades, pendant les doux après-midi de printemps. Le ciel est alors excessivement pur, les chemins, séchés par le soleil déjà chaud, sont enfin praticables, après la boue gluante qui les recouvrait à la fonte des neiges, et c’est un plaisir d’escalader les collines fleuries, où les genêts et les azalées mettent des jaunes et des roses tendres en contraste avec le vert sombre des pins, et surtout avec les taches lépreuses des toits de chaume des villages, enfoncés dans les bas-fonds, enveloppés de fumée.

Une belle route, lorsqu’il fait sec, conduit de la porte de l’Ouest au port de Ma-po sur le fleuve Hane. En longeant les travaux du chemin de fer de Seoul à Song-to, entrepris par le gouvernement coréen, on passe au col de Ma-po où se dresse le temple de la Guerre (de l’ouest), puis on redescend dans la plaine, traversée par une belle allée de saules qui conduit au tombeau du Tai-ouen-koun, père de l’empereur actuel. Cette allée, très ombragée en été, va jusqu’au pied de la colline funéraire, jusqu’aux bâtiments servant de demeure aux lettrés, gardiens habituels des tombes royales, et à leurs subalternes. Sur la colline, se dresse le tumulus, et en avant les lanternes, les statues et les animaux en pierre, taillés dans de beaux blocs de granit, placés dans un ordre invariable. Le tumulus est soigneusement gazonné et tondu régulièrement. Un large espace, tout autour du tombeau, simplement recouvert de gazon, est limité par un magnifique bois de pins qui recouvre tous les coteaux environnants, où nulle habitation ne peut être élevée, où nul autre tombeau ne peut être placé. C’est là un endroit fort apprécié des habitants de Seoul, amateurs d’air pur et de fraîcheur, qui viennent se reposer en été sous ces frais ombrages.

C’est en effet dans ces sites sacrés, respectés par la hache des bûcherons, que l’on peut, aux environs des villes, trouver quelques beaux arbres, car les autres collines, occupées par les tombes des pauvres, n’offrent pas un brin d’ombre.

Le village de Ma-po, près du fleuve, est un des plus importants, par sa population de pêcheurs, de débardeurs, et aussi de cultivateurs.

Toute la plaine qui s’étend entre l’allée des saules et le Hane est inondée en septembre pendant les grandes crues annuelles du fleuve. La route même disparaît sous les eaux, pendant quelques jours, et le village, bâti sur les croupes, est alors isolé en quelques îlots. Les habitants se rendent à leurs occupations, en bateaux, et quelquefois on voit des déménagements effectués de cette façon, par de pauvres gens dont la maison vient de s’écrouler subitement, à la suite d’une crue plus forte ou de plus longue durée.

Beaucoup de bateaux à voile — ces voiles sont des nattes cousues les unes à côté des autres — partent de Tchemoulpo et viennent accoster à ce port de Ma-po ou à celui de Ryong-sane, tout à côté, pour décharger leurs marchandises, que des chars à bœufs transportent ensuite à Seoul. C’est par là que vient la pierre de Kang-hoa, fameux granit bleu avec lequel on a bâti les beaux monuments de la capitale. Ici encore se trouve le bac pour les piétons et les animaux se rendant à Tchemoulpo par la route qui reliait seule — il y a quelques années — la capitale à son port.

En aval de Ma-po, on aperçoit, perché sur son rocher, le petit village de Hian-houa-tchine, où se trouve le cimetière des étrangers dont — hélas — beaucoup de coins sont occupés maintenant.

L’animation de ce petit port est fort curieuse. Voici une file de coolies qui chargent et déchargent les barques avec un vacarme de cris et de chants d’après lequel on pourrait croire à la présence d’une véritable foule, tandis qu’ils ne sont qu’une centaine occupés à charger du riz sur des chars à bœufs, aux antiques roues de bois cerclées de fer qui grinceront tout à l’heure sur la grande route.

En hiver, le fleuve large de six cents mètres est complètement gelé, et pour le passage du bac, lorsque la glace n’est pas ou n’est plus assez forte pour livrer passage aux charges et aux véhicules, on établit un va-et-vient continuel entre les deux rives, dans le chenal pratiqué à travers la glace, afin que celle-ci n’ait pas le temps de se ressouder.

Spectacle curieux que le départ du bac conduit à la godille par un seul batelier, et dans lequel s’entasse, avec force cris et exclamations, la foule la plus hétéroclite qui se puisse imaginer. La chaise d’une dame élégante, entourée de ses servantes, voisine avec de gros bœufs et taureaux, si puissants et si paisibles pourtant, et qu’un enfant mène avec une simple corde en paille.

Le bœuf est le chameau de la Corée, et comme ce dernier, il s’effraie des étrangers, dont la vue suffit à lui faire faire demi-tour, entraînant dans ce mouvement brusque corde et conducteur. Celui-ci, tiré brutalement de sa torpeur, ouvre une bouche démesurée pour tenir serrée, tendue, la bride de son grand chapeau, lève la tête pour voir ce qui arrive, et se précipite, en brandissant sa pipe, derrière sa bête affolée qui dans sa course perd son chargement.

Ils sont tout de même plus civilisés, ces braves animaux, que les buffles d’Indo-Chine, qui, loin de s’enfuir à la vue d’un casque blanc ou d’un vêtement européen, chargent volontiers cet adversaire inattendu et… surpris.

Je m’engage à présent dans le sentier en escalier, taillé dans le rocher qui sépare Ma-po de Ryong-sane, l’autre port du Hane. Un petit village de pêcheurs et de contrebandiers escalade ces pentes rocheuses. Avec ses ruelles tortueuses, en pente, fermées par des portes de distance en distance, bordées de maisons croulantes et de puits où des Rébecca horriblement sales et peu attrayantes viennent puiser l’eau claire qui filtre de la colline, ce coin de Ma-po a plutôt l’air d’un village yunnanais, avec ses murs de soutènement, en pierres sèches. Il est dans tous les cas fort pittoresque et sauvage.

En hiver, les pêcheurs s’installent sur la glace, près de trous qu’ils percent au travers de la croûte gelée, qui a de quarante à cinquante centimètres d’épaisseur, et là, ils descendent leur ligne de fond. Ils restent blottis sous leur vêtement ouaté, la nuque garnie d’un bonnet fourré, abrités parfois contre la bise glaciale par un faible paravent en paille, assis sur une caisse, jusqu’à ce que le bouchon les avertisse d’une capture.

Si la pêche a été fructueuse, le soir, pour se réchauffer, ils vont s’enfermer dans un cabaret à boire du « soul » jusqu’à ce que les sapèques, si péniblement gagnées, aient disparu sous forme d’alcool dans leur vaste estomac.

En été, la pêche au filet lancé à travers le fleuve est plus intéressante, et nous nous sommes amusés souvent à courir avec les pêcheurs, dans l’eau fraîche, à la recherche des poissons aux formes bizarres, dont la chair est — d’ailleurs — succulente.

Quelques coups de filet suffisent pour faire une ample récolte, car le fleuve Hane est très poissonneux, et sur son parcours d’importants villages vivent exclusivement de la pêche.

En amont du pont de fer, se trouve le bac de la route de Sou-ouen, et du sud. C’est par ce chemin. en suivant le pied des collines, que l’on va au monastère du Kouane-ak-sane, la « montagne de flammes », que l’on aperçoit au sud, à quinze kilomètres de Seoul. Des jonques gracieuses remontent, poussées par le vent, très lentement, à cause des rapides.

En somme, la navigation sur le fleuve est interrompue deux mois en hiver et deux mois en été, pendant la saison des pluies. Le courant devient alors extrêmement rapide, et nul bateau ne peut s’aventurer sans danger.

De la rive gauche du Hane, on a une très jolie vue sur ces villages de Ryong-sane et de Ma-po, dominés par des bois de pins et la chapelle du séminaire catholique. Devant Ryong-sane, s’élève une forêt de mâts et de tas de bois. C’est là que s’arrêtent les radeaux de bois de flottage, descendus par le fleuve.

Le commerce des bois est très important, à cause du chauffage fait exclusivement avec ce combustible, et des constructions nouvelles de plus en plus nombreuses. Dans ce pays où le bois a des débouchés considérables, on peut s’étonner que les Japonais — toujours si prompts à profiter des bonnes occasions — n’aient pas installé une scierie mécanique. Ici, tout le travail se fait encore à la main, et les scieurs de long, la pipe aux dents, s’endorment volontiers sur leur besogne.

Un embranchement de tramway électrique vient jusqu’à Ryong-sane prendre directement au bateau le charbon ou les pièces de mécanique venant du Japon et d’Amérique, pour la compagnie de traction.

Cet embranchement sort de la porte du Sud de la ville, contourne le pied du Name-sane, prend la droite de la vallée, au milieu de laquelle coule un ruisseau où maraîchers et blanchisseuses lavent indistinctement leurs légumes et leur linge, enfin, contournant des collines couvertes de tombeaux, il dessert tout le faubourg du Sud, un des plus importants de la ville.

J’effectue mon retour par le car électrique. Il ne faut pas oublier que le mouvement d’un quartier coréen s’estime d’après sa saleté ; aussi n’est-on pas étonné de voir sur cette route très fréquentée et creusée d’ornières profondes, des bœufs chargés de bois, de briques, de tuiles, se croisant avec les caravanes de petits chevaux hargneux qui trébuchent sur ce mauvais chemin.

On voit passer des charges, à découvert, de toutes les ordures d’une cité de deux cent mille âmes, que l’on transporte, engrais précieux, aux villages voisins. Des bicoques lamentablement ruinées et des boutiques en harmonie avec la vétusté et la malpropreté de leur éventaire, mal abrité de la pluie et de la poussière, s’alignent le long de l’unique route.

La colline de Ryong-sane renferme — bien entendu — dans ses flancs un dragon parfaitement déterminé. Sur ses crêtes boisées se trouve un tombeau royal, lieu de promenade en été, recherché pour ses arbres et les magnifiques iris qui poussent à leur ombre.

Voici les cheminées et les bâtiments de la Monnaie, dont les vastes ateliers, agencés et dirigés par les Japonais, peuvent suffire à frapper de la monnaie pour tout l’Extrême-Orient, tellement les machines y ont été installées nombreuses. Il ne manque qu’une chose : de l’or ou de l’argent à frapper. On n’y frappe actuellement que du nickel, ce qui n’empêche pas le Nippon d’en importer en contrebande, de grandes quantités, tout monnayé. On y fait des cartes postales, des timbres-poste, et bientôt peut-être on y fera des billets de banque. Pour cette dernière frappe, c’est la garantie qui embarrasse un peu le ministre des finances… Près de là se dressent une décortiquerie et une verrerie, qui ne fonctionnent pas encore !

Souhaitons de tout cœur qu’un jour prochain le gouvernement se décide à utiliser le nombreux personnel européen qu’il paye, et nous verrons alors une Corée nouvelle, insoupçonnée, qui ne sera plus à la merci des envahisseurs, construisant elle-même ses voies ferrées, exploitant les richesses de son sol, fabriquant ses tissus, ses munitions, sa verrerie ; cuisant et décorant sa porcelaine dans ses propres fours, à la grande satisfaction de tous. Mais, en attendant, « toune-haupso ! » répond-on de toutes parts (pas d’argent, pas d’argent !).

Nous nous rapprochons des murailles, et voici à droite, se détachant bien dans la verdure des pins, l’un des temples de la Guerre (celui du Sud) dont les toits gris, bordés de blanc, se hérissent d’animaux fantastiques en terre cuite, protecteurs de ce lieu sacré.

En arrivant à la porte du Sud, nous retrouvons des endroits, familiers déjà, l’étang des incendies, les boutiques des droguistes et des médecins, remplies de bocaux et de parquets d’herbes merveilleuses.

Je constate, chaque jour, la badauderie des Coréens. En voici trois, fort occupés depuis des heures sans doute, à regarder travailler un quatrième individu. C’est un artisan dont j’ai fait connaître déjà les produits. Il prépare les… fers à repasser… lesquels sont en bois, et de la forme des bâtons de nos agents de police : s’ils glacent admirablement l’étoffe, ils l’usent aussi avec rapidité.



Ce soir, pour utiliser mes loisirs, je vais au théâtre, car il y a un théâtre à Seoul, de création récente, puisqu’il ne date que de quelques semaines. Il s’appelle Houi-tai ou So-tchong-tai, ce qui veut dire, très poétiquement, la Maison du Rire printanier.

Ne nous étonnons ni de ses abords, masures croulantes, ni du puits qui en bouche l’entrée, ce sont choses qui passent inaperçues quand on a l’œil un peu coréen, et qui se peuvent voir, d’ailleurs, à l’entrée du palais. Or ce théâtre est loin d’être un palais et d’en avoir l’apparence. Il a la forme d’un cirque avec une petite scène dans le fond.

Les billets sont distribués à un guichet plus que modeste, et on grimpe, en entrant, un escalier de bois qui conduit à la première galerie, ou plutôt à l’unique étage du théâtre descendant en gradins jusqu’au pied de la scène.

Les places les plus modestes sont en bas, près de l’orchestre, et quel orchestre ! Les secondes sont au-dessus, en face, et les premières et les deux loges réservées sont sur les côtés, sur une galerie spéciale. Ce sont les plus mauvaises places, à mon avis, mais inutile d’émettre des critiques, cela nous mènerait trop loin. Constatons plutôt l’innovation du théâtre couvert, car jusqu’à présent, les représentations, les acrobaties, se donnaient toujours en plein vent, les acteurs étant abrités du soleil ou de la pluie par un vélum.

La construction est très légère. La salle peut contenir quatre cents personnes ; entre la scène et le premier rang des spectateurs, se trouve un espace, occupé chez nous par l’orchestre qui sert ici aux exhibitions des acrobates. Les coulisses ont été oubliées, de sorte que les acteurs, les danseuses entrent en scène d’un peu partout, et pendant les représentations, les domestiques, les employés du théâtre passent sur la scène, pour porter des rafraîchissements aux acteurs ou aux spectateurs. L’agent de police de service, pour mieux voir, s’installe commodément sur le devant de l’estrade, à quelques pas des comédiens.

Pendant que le rideau est baissé, jetons un coup d’œil dans la salle. C’est maigre comme décoration. De simples banquettes de bois, recouvertes du fameux tapis rouge en rouleaux à une piastre, font office de fauteuils, à toutes les places, sans distinction. Les spectateurs sont réduits, pour tout chauffage, à leur chaleur animale, et seuls, deux poêles, installés dans chacune des loges, remplacent les calorifères.

Comme éclairage, c’est plus pauvre encore ; quelques rares lampes électriques contribuent difficilement à illuminer cette vaste salle. Tel que, cependant, c’est encore mieux que le théâtre annamite d’Hanoï, où il faut s’entasser pêle-mêle sur des banquettes de bois, dans une « cagna » sombre, mal éclairée par des lampes fumeuses, les pieds sur la terre et la tête à quelques centimètres du toit !

Dans la loge, en face de moi, sont réunis quelques élégants fils de famille, fêtards turbulents et bruyants, au parler haut, aux allures efféminées. Ils viennent là cueillir les sourires et les œillades intéressés de « Clair de Lune » ou de « Jade brillante », les danseuses qui paraîtront tout à l’heure.

Ils portent le chapeau de crin noir, mais à huit reflets, le chapeau « chic » que seules les bourses bien garnies peuvent s’offrir. Leur robe est de soie plus ou moins foncée, bleue, rouge ou marron. Ils portent, pour se donner sans doute un air d’européanisés, de superbes lunettes à monture d’or. Il leur serait difficile de porter, avec la même assurance, un lorgnon, la forme de leur nez en empêchant absolument l’usage.

En voici d’autres, employés de ministères, plus modestes, vêtus d’irréprochables vêtements blancs, et qui se contentent, pour manifester leur supériorité de « yang-bane », des grosses lunettes à monture en écaille, dont les glaces sont en cristal de roche enfumé ; quelques-unes de ces lunettes ont bien dix centimètres de diamètre : ils ne doivent rien voir à cause de l’obscurité de la salle. Peu importe, l’orgueil est satisfait, et les commis, les petits marchands qui ont donné quelques sous pour entrer, regardent avec des yeux d’envie ces fonctionnaires, minaudant, pirouettant et s’interpellant d’un bout de la salle à l’autre. Ils vont, viennent, laissant flotter leur robe de soie, heureux de l’effet qu’ils produisent. Le théâtre est, autant pour eux que pour les acteurs ou les acrobates, un lieu où ils peuvent se faire remarquer.

Les rangs inférieurs sont plus tranquilles, plus modestes. Voilà une brave femme, couverte de son manteau vert, qui se faufile timidement à une place vide, et, ne sachant pas que la banquette est faite pour s’asseoir, s’installe commodément par terre, sur le plancher.

Comme elle est au premier rang, elle ne perdra pas une note de la délicate musique de tout à l’heure.

Chacun fume, va, vient, impatient de voir les fameuses danses réservées jusqu’à présent au palais.

Mais voici l’orchestre qui fait son apparition ; c’est le premier numéro de la soirée !

— « Ah ! c’est ça l’orchestre coréen ? me dit un soir un compatriote de passage à Seoul, après avoir entendu les premières notes des cymbales, du tambourin et des flûtes. Mais ils viennent de la Côte d’Ivoire, vos musiciens !

— « C’est de la musique pour bêtes féroces ! Vraiment, je ne m’attendais pas à un tel charivari ! Quel contraste avec l’allure paisible du Coréen ! C’est à devenir sourd ! »

— « Ne faites pas attention au bruit, répondis-je, et regardez les danseurs de corde, les sauteurs qui exécutent des sauts périlleux et des exercices acrobatiques dans le genre de ce que nous pouvons voir, en beaucoup mieux, chez nous. »

Voici un jongleur, qui, avec le détestable éclairage, manque souvent sa balle. Puis ce sont des pyramides humaines exécutées par des enfants sales au delà de toute expression ; puis des hommes masqués qui débitent quelques bonnes farces, dont les passages lestes sont soulignés par le tambourin. La salle rit aux éclats ; c’est sûrement très drôle, et accompagné — en tous cas — de gestes très… expressifs.

Nos gaillards disparaissent maintenant, et la comédie va commencer. On joue le Bois sec refleuri, légende coréenne, qui fut traduite en français[15].

On ne donne chaque soir que deux ou trois actes de la pièce, et il faut venir plusieurs fois de suite pour assister à la représentation complète. Les scènes sont jouées, comme au théâtre japonais, avec les mille détails de la vie ordinaire, ce qui rend les spectacles fort longs.

Le jeu des acteurs coréens est naturel, exact et il est aisé de comprendre leur mimique. Malheureusement, c’est un homme qui remplit le rôle de la jeune femme, et on a choisi pour cela le plus grand et celui qui a la plus grosse voix de la troupe. Néanmoins ces représentations sont curieuses.

Mais quel pauvre cadre, quels pauvres costumes ! Sûrement ces acteurs jouent avec leur vêtement ordinaire. Et le domestique qui passe sur la scène, l’agent de police, installé à côté du premier rôle… Ce soir justement, il y a un numéro exceptionnel des danseuses du palais, ce qui a attiré au théâtre une foule avide de ce spectacle nouveau. Les voici les petites poupées, avec leur coiffure en faux cheveux, leurs fausses manches qui descendent jusqu’à leurs pieds. Au moins là, il y a de la couleur, une certaine élégance. L’orchestre est aussi plus original, moins barbare que celui des sourds de tout à l’heure. Elles ne sont guère intimidées, les petites kissans, et elles lancent à leurs amis des œillades incendiaires, au moment de disparaître derrière le rideau.

C’est la fin du spectacle, et tout le monde se précipite vers la sortie, pour voir le départ en chaise à porteurs des danseuses.

Je regagne tranquillement ma demeure à pied, Seoul n’offrant pas aux noctambules les cabarets de nuit, les soupers après le théâtre. J’admire le beau ciel étoilé et la lune éclatante. Elle éclaire brillamment la route, me dispensant du fanal indispensable par les nuits sombres, pour éviter les casse-cou, les ponceaux croulants auxquels il manque parfois une ou deux dalles ; les mares qui remplissent, après la pluie, toutes les dépressions du chemin ; les blocs de pierre entreposés n’importe où, sur la chaussée, par des charretiers plus brutes que leurs bœufs et nullement surveillés par la police.

Une patrouille, vêtue de casaques rouges et de képis à bande blanche, marche silencieusement devant moi, précédée d’un homme portant une lanterne sourde, malgré la clarté de la lune. Ce sont les braves pandores qui font leur ronde nocturne, et ici aussi le gendarme exécute formellement la consigne. Il doit avoir une lanterne sourde allumée à partir de la tombée du jour, et ce n’est pas la présence de la lune qui peut l’en empêcher.

Si la police est bon enfant, les prisonniers le sont bien davantage encore. J’ai rencontré fréquemment dans les rues des agents conduisant à la prison voisine leur capture, et je n’ai pas été peu surpris de voir avec quelle docilité de grands gaillards, forts et vigoureux, se laissaient conduire par un ou deux agents de dix-huit à vingt ans. Les prisonniers sont parfois six, huit, attachés tous ensemble et en ligne, par une simple ficelle leur liant les poignets, et suivis par un agent à deux ou trois mètres en arrière. Il leur suffirait d’un faible effort pour briser leurs liens et s’enfuir, et je me suis demandé souvent ce qui arriverait de nos « apaches » si on ne les ligottait pas plus sérieusement pour les conduire « à l’ombre ».

Ici, le coupable ne résiste pas. Et cependant il sait qu’il ira moisir dans une prison, pour en ressortir un jour, la cangue au cou, la grande parfois, qu’il sera obligé de porter avec les deux bras afin de pouvoir marcher, et de ne pas avoir le cou brisé.

Ceux qui sont condamnés à des travaux forcés à temps, sont attachés deux à deux, par une chaîne fixée à la jambe et à la ceinture, et on les voit à Seoul occupés à l’entretien des cours des palais et des ministères.

Tous ces prisonniers ont la mine étiolée, blafarde, de gens mal nourris, mais ils gardent un visage impassible, sans expression, sous les yeux de la populace qui les regarde défiler, dans leurs vêtements bleus de condamnés, suivis par un garde-chiourme, bon enfant aussi, qui les laisse causer entre eux ou avec quelque passant, quand celui-ci ne craint pas de se compromettre en pareille compagnie. Les peines ne sont cependant guère proportionnées aux fautes commises, et à Seoul, il ne serait pas difficile de trouver des innocents dans les cachots, où on les a jetés sur la dénonciation d’un ennemi plus puissant.

À cette heure tardive de la nuit, c’est encore le bruit étrange, le roulement précipité des bâtons à repasser le linge, que l’on entend dans le silence des rues ; faible dans le lointain, il se continue tout près de moi, en un galop furieux et incessant. Combien je plains ces pauvres femmes assujetties à un tel labeur, nuit et jour. Si leur mentalité travaille en même temps que leurs bras agiles, elles doivent penser aux sorcières, aux mauvais esprits qui viendront peut-être tout à l’heure, — quand la maison sera redevenue silencieuse — renverser la marmite, ou la remplir de cendres, et de telles pensées précipitent leurs mouvements jusqu’à ce qu’une image moins effrayante, ou la vue de leur enfant endormi, vienne les ramener à la réalité.



Nous avons vu déjà les étalages coréens, pauvres expositions d’objets les plus usuels et les plus disparates, représentant à peine quelques piastres de leur monnaie. Nous avons vu les magasins des corporations à Tchong-no : marchands de toile, de soie et de coton ; marchands d’antiquités, marchands de meubles, aujourd’hui si mal pourvus d’armoires mal faites. Nous avons vu les diverses échoppes disséminées dans les rues principales : les lunettiers ; les marchands d’écaille, de livres et de tabac ; les boutiques des cordonniers, celles des herboristes, les restaurateurs à la maigre pitance travaillée par des mains sales.

Vu aussi les petits marchands ambulants portant, sur un fond de boîte suspendu à leur cou, des sucreries aux couleurs indéfinissables ; les marchands de grains en boutique ou en plein vent, installés sous leurs grands chapeaux, près de leurs corbeilles et « éventant » leurs grains au milieu de la chaussée, sans souci de la poussière qui va, en rafales, se coller aux vêtements de soie des passants et des « yang-banes » méticuleux. Ceux-ci, derrière leurs grosses lunettes, jettent des regards courroucés, et relèvent leur robe en danger.

Il y a encore les courtiers à domicile apportant aux Européens nouvellement venus tous les rebuts et toutes les loques de leurs patrons, pour lesquels ils demandent des prix fous. Ils étalent ensuite les armures d’anciens guerriers, doublées de plaques de cuir bouilli pour amortir les coups de sabre ; les paravents brodés ou peints sur soie, les panneaux représentant des guerriers aux allures étranges ; les jades finement travaillés ; tout un assortiment de gaines de sabres sculptées ; des couteaux et des poignards dont les manches, en bois dur, représentent des dragons entrelacés en un fouillis inextricable, dénotant chez l’artiste qui les a sculptés une patience et un art remarquables… Puis voici des boîtes en métal, aux incrustations d’argent, des ornements en malachite, décorés d’oiseaux fantastiques, enfin, les bijoux des dames, en argent émaillé, pendants d’oreilles, broches, épingles à cheveux.

Les boutiques des bijoutiers sont toutes situées, les unes à côté des autres, le long du canal, à Tchong-no. Les ouvriers sont installés dans de toutes petites chambres, à quatre ou cinq, martelant et chiffrant des tasses à vin, en argent fin. Celui-ci fait des épingles, des papillons ou des fleurs dont se parera, quelque jour, une danseuse du palais, ou une jeune fiancée. Leur outillage est fort rudimentaire, leurs procédés primitifs et leurs vitrines peu garnies ; c’est qu’ils sont pauvres, ces bijoutiers, et si l’on veut avoir un objet en argent de quelques piastres seulement, il faut le commander à l’avance et fournir le métal. Ceux-là travaillent le jade ; polissent au tour primitif, avec une patience et une persévérance inouïes, des pierres qui deviendront des cachets agrémentés de dragons et de tigres, des épingles dont la tête figurera des branches, des fleurs découpées une à une, et sans cassure, dans cette matière si dure. D’autres font des plaques — également très ajourées — pour les ceintures de cour, des pipes en cuivre avec ou sans émail.

Tout le long de ce canal, on entend le bruit continu du martellement, sortant des échoppes où il faut deviner la présence d’habiles ouvriers, travaillant des semaines entières sur le même objet de pierre ou de métal.


CHAPITRE IX


Panorama de Seoul. — Vue du Name-sane. — La forteresse du Pouk-hane. — Son passé glorieux. — Le Bouddha-Blanc. — Un « Sone-hang-dang ». — Les Coréens vont quitter leurs blancs habits ! — La vieille Corée s’en va.


Profitons de cette belle journée pour nous mettre en quête d’une vue d’ensemble de la capitale, à présent que nous commençons à la connaître dans ses détails. C’est du Name-sane que nous aurons le panorama le plus remarquable sur la ville et ses faubourgs. En passant, saluons le temple Tchang-tchouan-tane où l’on célèbre — chaque année — un sacrifice à la mémoire des braves, morts pour la patrie, et celui de Kouk-sa-dang élevé à la mémoire du célèbre sorcier Mou-hak qui prédit à Tai-tjo, le fondateur de la dynastie actuelle, son brillant avenir. Remarquons aussi que les contreforts boisés de la montagne sont déjà couverts de coquettes habitations. C’est à cette distance que l’on apprécie le pittoresque des murailles dont la dentelure est ébréchée en maints endroits. Tantôt dans la plaine, tantôt gravissant les pentes raides, elles encerclent de leur ligne puissante la ville étrange qui d’ici — avec sa mer de toits gris, les taches de verdure sombre répandues aux alentours de ses palais et de ses temples, le pic pointu et boisé du Paik-sake — offre un coup d’œil non dépourvu de grandeur et de grâce. Mais, hélas, la malpropreté de l’intérieur a vite fait oublier le cadre. On dirait un de ces jades que nous avons vu travailler tout à l’heure, mais un jade dont on aurait seulement sculpté avec soin le pourtour, les parties saillantes, simplement ébauché les creux, et que l’on aurait ensuite abandonné à la poussière des siècles.

PANORAMA DE SEOUL

À gauche, les faubourgs forment une véritable ville dominée par l’église Saint-Joseph. Dans le fond, le fleuve Hane fait à ce tableau une ceinture miroitante au soleil, sur laquelle glissent les barques de pêche ou de transport avec leurs hautes voiles blanches, jaunes ou rouges, déployées au vent. On aperçoit — au nord — les murailles de la forteresse du Pouk-hane. Tous ces pics isolés que nous voyons autour de Seoul ont été utilisés, dès que Tai-tjo s’y fut installé en 1394, pour avoir des communications avec l’intérieur du pays, à l’aide de feux allumés la nuit, d’un pic à l’autre, à des heures convenues. L’ascension du Pouk-hane, bien qu’assez malaisée si l’on veut arriver au sommet (850 mètres), est une des courses classiques et fort pittoresques du pays. On est récompensé de la fatigue par une vue magnifique de la plaine et de la mer que l’on peut apercevoir par un temps clair. Le fleuve trace ses courbes argentées au milieu des collines qui n’apparaissent — de ce point — que comme de légères ondulations de la plaine. La forteresse elle-même a son histoire glorieuse dans les annales coréennes, et pendant les trois royaumes de Ko-kou-ryo, de Paik-tché et de Silla, elle eut à subir de nombreux sièges.



Aujourd’hui, je suis invité à des manœuvres de l’infanterie coréenne, dans la vallée du Bouddha-Blanc ; je profite de cette circonstance qui me fournira l’occasion de conduire le lecteur vers des choses et des lieux nouveaux.

Voici déjà des bataillons qui passent devant mon habitation, tambours et clairons en tête, à une allure très variable ; ceux-ci très lentement, ceux-là très vite, la mesure étant tout à fait facultative, et laissée à l’appréciation du caporal-clairon. Ils passent, ces soldats, le sac au dos, guêtrés de blanc ou à peu près, l’arme sur l’épaule gauche, encadrés par leurs sous-officiers et leurs officiers, à l’allure aussi peu martiale que possible : celle des pompiers de Nanterre, si chère à nos revuistes.

Les chefs se tiennent difficilement en équilibre sur leurs petits chevaux ébouriffés, sans souci du peu d’ordre de la troupe qui les suit. La marche de front et l’alignement sont choses encore impossibles aux troupiers coréens, tout autant que de porter correctement l’arme sur l’épaule.

Ils rentreront ce soir à leur caserne, en chantant un chœur, en l’honneur de leur empereur, pour oublier la fatigue de la route. Ils vont au champ de manœuvre par la route de Pékin. Je prendrai un autre chemin, par la porte du Nord-Ouest, et ferai au retour la même route qu’eux.

Le chemin que je suis contourne le mur d’enceinte du Kiong-bok-koung, et à gauche est la colline de l’ouest, sur laquelle passe la muraille ; c’est la colline du Tigre-Blanc (Hine-houng-sane). Elle est semée de bouquets de pins et de petits temples emmurés qui rompent la monotonie et l’aridité de ses croupes granitiques, aux arêtes dentelées et contournées se détachant nettement sur le ciel bleu.

Voici la porcelainerie, entourée d’habitations de nobles, avec leurs toitures de tuiles grises ; c’est un bâtiment tout neuf, mais qui n’a pas encore vu le feu… de ses fours. On traverse là tout un quartier d’habitations princières, de demeures aux souvenirs historiques, gardées par une foule de dignitaires et d’eunuques.

J’arrive à l’ancienne ferme impériale, transformée en jardin public, abandonné tout à coup, en plein travail d’installation, parce que l’aiguille de la boussole des géomanciens — dorée, sans doute — se tournait obstinément du côté « défavorable ».

Le chemin grimpe maintenant à travers les rochers jusqu’à Ha porte du Nord-Ouest (Tchang-houi-moun) d’où l’on a encore une très jolie vue sur Seoul.

De l’autre côté du col le chemin dévale dans une gorge étroite, qui porte le nom de quartier des Nuages-Blancs, parce que ceux-ci s’y amoncellent et s’accrochent aux dentelures de ses collines.

Elle pourrait s’appeler aussi bien « vallée des Pommiers », car, en automne, depuis le village situé à sa base jusqu’aux pentes du Pouk-hane, tout est rouge de pommiers chargés de fruits.

J’atteins rapidement le ravin qui descend du Pouk-hane, et à travers la vallée du Bouddha-Blanc et celle des Muguets, vient déboucher dans la plaine du Hane, près du village de Hian-houa-tchine. Sauf pendant la saison des pluies, l’eau court en dessous du sable qui encombre le lit du ravin. Elle s’échappe çà et là pour l’arrosage des rizières.

Au point où la vallée des Pommiers rejoint celle du Bouddha-Blanc, se trouve un pavillon en bois sculpté, bâti sur un bloc énorme, isolé au milieu du ravin. C’est le pavillon du lavage du sable.

Non loin de ce dernier se trouvent les papeteries où l’on fait ce merveilleux papier coréen indéchirable dont les usages sont innombrables.

Plus en aval encore, dans cette vallée encaissée et déserte se dresse enfin le Bouddha-Blanc, près de l’endroit où elle s’élargit et prend le nom de vallée des Muguets ou « passage de la grande route de Pékin ».

Le « Bouddha-Blanc » s’appelle plus exactement : « Bouddha femelle de l’eau de la mer » et la légende qui s’y rattache est assez intéressante pour que je la conte après avoir décrit le monument.

C’est tout simplement un énorme rocher sur lequel a été peinte en blanc l’image d’une femme, protégée par un toit de pagodon que l’on est tout d’abord surpris d’entrevoir dans ce couloir désert où n’habitent que des aigles et des vautours, en dehors du gardien, logé dans une cabane perchée sur le rocher voisin.

L’histoire du Bouddha remonte au seizième siècle, pendant le règne du roi Miong-tjou. À cette époque vivait un certain Kim, réputé pour sa beauté dans toute la capitale, et qui fut fiancé et marié à une pauvre fille extrêmement laide, aux yeux chassieux, à la face large et marquée de petite vérole.

Ce jeune homme accepta sans objection son malheureux sort, et prit en pitié sa femme. Il savait bien que la faute de cette stupide union était celle de la marieuse, et non celle de la jeune fille. Il sut la défendre contre sa mère, prise d’une haine farouche contre cette bru si laide, qu’elle enfermait pour que personne ne la vît. Elle la faisait travailler jour et nuit, et souvent la rouait de coups. Cette vie atroce dura deux ans, et la pauvre femme eut un fils. Mais sa belle-mère, de plus en plus impitoyable, la mit, un jour, pendant l’absence de Kim, à la porte de la maison, elle et son enfant. Incapable de supporter plus longtemps son martyre, Hai-sou se donna la mort, après avoir tué son fils. Elle fit parvenir auparavant ces mots à son mari : « Je meurs, et ne vous demande qu’une chose, de m’enterrer près d’un clair ruisseau dont l’eau — en baignant mon corps — viendra rafraîchir mon esprit enfiévré. »

Kim, sans prêter attention à ce désir, enterra sa femme selon la coutume ordinaire, sur une colline. Mais, quelques nuits après, il entendit l’esprit de la morte lui reprocher de ne pas avoir exaucé sa prière. Il répondit à l’esprit que c’était chose impossible, parce que ce genre de sépulture était contraire à tous les usages.

Mais l’esprit ayant insisté et demandé que le corps fût enterré à l’endroit où se trouve le monument actuel, Kim obtint du roi l’autorisation d’y placer le corps de sa femme — quoique ce fût contraire aux usages — mais seulement parce qu’il fallait obéir à l’esprit.

La pauvre Hai-sou fut donc enterrée là, son image fut peinte sur ce bloc avec l’inscription Hai-sou (qui veut dire « eau de la mer »).

Ce monument excite la croyance populaire et souvent j’ai vu des femmes y venir faire des offrandes pour obtenir le bonheur en mariage, ou un enfant.

La légende raconte encore que l’eau, pendant les crues de la rivière, ne monte jamais jusqu’à l’image, et qu’une force invincible l’oblige à passer au-dessous de la partie blanche. Le contraire est visible cependant, mais ceci démontre la croyance aux choses surnaturelles, même quand la réalité vient, d’une façon éclatante, prouver le contraire.



J’arrive maintenant au champ de manœuvres, où l’infanterie exécute des feux de peloton, debout, à genoux, sous la direction d’un officier supérieur.

Voici les tireurs à la cible dont le tir est remarquable, grâce à leur absence totale de nerfs. Ceci est parfait, mais que serait-ce devant l’ennemi ? Voilà la question, insoluble pour le moment. Les premiers instructeurs militaires des Coréens ont été des Chinois, puis des Japonais, pendant l’émeute de 1884, puis des Américains et enfin des Russes. Maintenant ce sont des officiers coréens ayant fait leur éducation militaire à Tokio.

Laissons ces braves soldats à leurs exercices, et regagnons Seoul par la passe de Pékin, en jetant au passage un coup d’œil sur la vallée des Muguets. Il y a là de très jolis bois de pins entourant un tombeau princier, et dans l’herbe de superbes muguets, des iris et des violettes qui attirent en été les promeneurs de la capitale.

Au tournant de la grande route se dresse le Hong-tchai-houeun, pavillon où étaient reçus autrefois les ambassadeurs chinois. Cette route de Seoul à Pieun-yang et au nord, est assez bonne, quand il ne pleut pas, pour permettre à d’intrépides bicyclistes de s’y aventurer, malgré les cols élevés et les descentes rapides, obligeant à faire le tiers de la route à pied. C’est évidemment la meilleure des routes coréennes, surtout aux environs des grands centres.

Au moment où je fais cette promenade, les bourgeons commencent à éclater, les violettes se montrent timidement au bord du chemin. Elles sont, par parenthèse, sans parfum, les violettes de Corée, sauf une variété blanche. Leurs feuilles sont extrêmement variables de forme, depuis la feuille ordinaire jusqu’à une autre extrêmement allongée et dentelée.

Du col, on aperçoit tout le faubourg ouest de la ville et le fleuve Hane dans le lointain. Au pied de la descente, se dresse l’arc de l’Indépendance dont la première pierre fut posée le 21 novembre 1896, par les membres du Club des Indépendants, patronné par le prince héritier. Derrière sont encore debout les deux piliers de l’arc de la Dépendance, démoli en 1895. Il était moins imposant que le nouveau, mais plus gracieux, et il a duré plus longtemps que ne durera peut-être celui-ci.

Sous la porte de l’Ouest, par laquelle je rentre en ville, je vois des affiches placardées que la population lit attentivement. C’est qu’il s’agit d’une véritable révolution du costume national !…

Ces affiches portent à la connaissance des habitants de Seoul, la proclamation du préfet donnant dix jours (du quatorzième jour de la deuxième lune au vingt-quatrième), pour ne plus s’habiller en blanc, sous le prétexte excellent que cette couleur est trop salissante, et est réservée aux gens en deuil.

Mais cette proclamation est restée lettre morte, car fort peu d’habitants ont pu faire la dépense d’un nouveau costume, surtout parmi ceux que la proclamation visait surtout. Cependant on en voit quelques-uns porter des robes grises. Ce sera peut-être bientôt la fin du costume national blanc. Il me semble que ce jour-là le pays sera profondément modifié.

Quelques-uns, pensant — puisque les couleurs foncées étaient bien vues par l’autorité — qu’il était plus sage alors de mettre la robe extérieure tout à fait noire, se virent arrêtés par la police. Et voici pourquoi cet excès de zèle leur a valu cette rigueur. La circulaire parle de vêtements foncés, non de vêtements noirs. Cette couleur est défendue, en principe, parce que le révolutionnaire coréen Pak-Yeng-hio pénétra au palais, en 1884, vêtu de noir, pour afficher davantage ses idées réformatrices.

Chose curieuse, c’est toujours sur le costume qu’ont porté les grandes réformes du gouvernement, qui oublie que l’habit ne fait pas le moine (c’est cependant un de leurs proverbes). Il paraît que ces réformes sont plus aisées que celles à effectuer sur les institutions surannées.

Autrefois on a obligé les habitants à diminuer la longueur de leurs pipes ; on trouvait qu’ils avaient l’air trop arrogants. On leur fit diminuer ensuite l’ampleur de leurs manches ; puis le diamètre de leurs chapeaux, que sais-je encore ? Aujourd’hui c’est à la couleur que l’on s’en prend ; demain, ce sera à la forme. Mais le gouvernement continuera, malheureusement, d’être en proie au fonctionnarisme à outrance et au gaspillage.


CHAPITRE X


De Seoul à Song-to. — Paysage printanier. — Ma petite caravane. — Arrivée au village de Pa-djou. — L’auberge coréenne. — Curiosité des habitants. — Village de Tchang-dane. — Arrivée à Song-to. — Aspect de la ville.


Par une belle matinée d’avril, je me mets en route pour Song-to et Pieun-yang, les anciennes capitales du « Pays de la Fraîcheur matinale », en suivant la grande route du Nord-Ouest, parcourue jadis par les guerriers qui obligèrent les souverains de Corée à tant de déplacements précipités, et par les ambassades annuelles de l’empereur de la Chine, la grande suzeraine, apportant les souhaits et les désirs de leur souverain, Fils du Ciel, le calendrier et quelques cadeaux, en échange du tribut de vassalité.

Déjà — depuis quelques jours — le printemps a paré de fleurs la campagne, et les genêts, les azalées, les abricotiers et les pêchers couvrent les coteaux de leurs brillantes couleurs. C’est le moment de la visite des tombes, de la fête des Morts. Les collines bosselées sont couvertes de monde. Les enfants, chargés d’énormes gerbes de fleurs, s’agitent autour de leurs parents occupés à gazonner les tumulus. De loin, les vêtements blancs, verts ou rouges, mêlés aux couleurs foncées prescrites ces jours derniers, donnent encore l’impression de grandes fleurs sorties miraculeusement du tapis à peine verdoyant des collines, peuplées pour quelques heures d’une foule attentive et recueillie.

Après un long hiver froid et gris, la moindre verdure, les premières fleurs ont un charme exquis. Ajoutons à cela un soleil éclatant et un ciel d’une pureté extraordinaire sur lequel se détachent les montagnes, les rochers, le feuillage sombre des pins qui couronnent les crêtes, et l’on comprendra que ce simple tableau suffit à faire oublier la mauvaise odeur des cités, la boue des jours de pluie, et donne envie de voir des champs, des rizières, des montagnes nouvelles, après un long séjour entre les murs de la capitale, autour des ruines du passé ou des bâtisses en construction, dans la poussière d’une ville mal entretenue.

Avril, mai et le commencement de juin sont les mois les plus agréables pour voyager en Corée, à cause de la parure fleurie des vallées, de la fraîcheur du temps qui permet les ascensions sans avoir à souffrir de l’ardeur du soleil.

Pour voyager, à moins d’être tout à fait habitué à la nourriture et au couchage du pays qui sont l’une et l’autre fort peu compliqués, il est nécessaire de se munir de quelques provisions, d’ustensiles de cuisine, d’une couchette, car tout ce que l’on peut trouver dans l’intérieur se résume en riz, remplacé dans le Nord par de l’orge, ou des haricots, en œufs et en poulets.

Comme couchage, une natte et un petit chevet en bois, sont à la disposition du voyageur, dans les auberges, s’il n’a pas eu la précaution d’emporter une couchette. Si l’on veut voyager vite, il faut se contenter absolument de ce qu’on trouve à l’auberge ; encore est-il nécessaire d’emporter du thé et une bouilloire que rien ne peut remplacer à l’étape.

Ma modeste caravane se compose de deux chevaux de bât, conduits par leur « mapou » (palefrenier) portant mon matériel de campement et de cuisine, et d’un domestique chinois auquel est confié l’entretien de mon cheval australien qui demande des soins un peu plus compliqués que ceux donnés aux chevaux du pays, d’une endurance et d’une solidité remarquables. Ce domestique se révéla aussi maître-coq de premier ordre. Il avait d’ailleurs fait son instruction culinaire, en 1900, avec l’armée des alliés en Chine, et était passé maître dans l’art de confectionner les soupes à l’oignon et les poulets braisés. Cela, avec des conserves et du thé, permet de voyager en grand seigneur.


Nous quittons Seoul, le 15 avril de bon matin, par un ciel gris qui se découvre peu à peu.

L’étape du soir est fixée à Tchang-tane, à cent vingt lis (soixante kilomètres environ). Le conducteur des chevaux de bât objecte bien que c’est beaucoup trop loin, qu’habituellement on ne fait que quarante kilomètres ; mais, voulant m’arrêter à Song-to, le lendemain, je finis par le convaincre facilement. D’ailleurs pour les « mapou » l’étape est toujours trop longue.

Mon Chinois s’installe commodément sur les bagages légers portés par l’un des chevaux, étonné de ce changement brusque dans le poids de sa charge. Le Coréen, lui, fera la route tout le temps à pied, selon l’habitude : il ne monte jamais ses chevaux, marchant à côté de celui de tête, excitant de la voix et du fouet ces querelleuses et hargneuses petites bêtes qui se battent et se mordent continuellement. Mon grand cheval les exaspère, et ils veulent constamment se jeter sur lui, avec une insouciance héroïque qui les empêche de calculer la disproportion de taille.

Après la Passe de Pékin, la route descend dans la vallée des Muguets, au fond de laquelle coule la rivière des Sables, puis remonte et continue ainsi à se dérouler en montagne russe, à travers de jolies petites vallées encaissées entre des collines de peu de hauteur, couvertes ici et là de bois de pins. Sur les versants, de véritables champs d’azalées jettent leur note brillante ; les petits villages que l’on aperçoit, cachés au pied des collines, sont abrités derrière une rangée de saules au feuillage encore indécis, tandis que dans les vergers, les têtes blanches et roses, vaporeuses, des abricotiers et des pêchers éclatent dans la verdure nouvelle.

Nous atteignons bientôt la riante petite vallée (le bois de Boulogne) qui donne l’accès le plus commode au Pouk-hane, autre lieu d’excursion des Seouliens, qui trouvent là, pour quelques heures, le calme et le bon air dans les bonzeries accrochées à ses flancs de granit sombre.

En cette saison, par un ciel limpide, la visite des monastères, qui sont nombreux autour de Seoul, offre un attrait particulier. Ce sont des sanctuaires assez propres, entretenus par des bonzes hospitaliers et ravis de montrer les trésors de leurs autels, consistant en bouddhas de bois doré, en tableaux représentant, en couleurs vives et tranchées, des scènes religieuses, en brûle-parfums, souvent d’un remarquable travail artistique. Les arbres en bourgeons et les fleurs ornent coquettement l’entrée et les jardins de ces monastères, où l’on peut trouver déjà des Coréens en villégiature, des chercheurs de rimes venus là s’inspirer, dans le calme reposant de ces jolis sites, tous choisis avec un rare sentiment de la nature.

Sur le vert sombre des pins, peuplés de pigeons ramiers et de loriots, se détachent nettement les toits gris à bordure blanchie à la chaux des bonzeries, et leurs charpentes multicolores aux arabesques brillantes. Le décor est complété par les fleurs roses des arbres fruitiers et les robes blanches des bonzes. Il rappelle certains « kakémonos » japonais, très étroits et très hauts, sur lesquels un artiste minutieux a simplement dessiné, dans un coin, tout en haut, d’un pinceau habile et léger, un sujet minuscule, mais plein de grâce et d’une finesse extrême. C’est à cela que ressemblent — au printemps — tous ces temples, qui bientôt disparaîtront sous l’ombrage d’arbres séculaires. Ce sont, comme je l’ai dit, les lieux préférés des poètes. J’ai entendu vanter souvent l’âme poétique, le goût avec lequel les lettrés savent rendre l’impression qu’ils ressentent devant la nature ; comment ils savent décrire la mélodie des cascades ou des clochettes claires des monastères, dans le silence d’une aube naissante, ou le gazouillis charmant des oiseaux enivrés du retour du printemps.

Nous dépassons bientôt les contreforts du Pouk-hane, dont les pics dentelés s’aperçoivent encore un moment, avant de disparaître derrière les premières collines. Les petites vallées se succèdent, et comme nous sommes encore près de la capitale, nous rencontrons, dans cette première journée, tous les modes possibles de transport.

D’abord le plus ordinaire, le plus commun, le bœuf puissant et paisible, admirable bête de travail, de taille élevée, aux cornes bien plantées, portant une charge de bois de cent à cent vingt kilos, sous laquelle il disparaît, ne laissant voir que sa belle tête et quatre jambes nerveuses et fines. La masse entière fait un brusque écart à notre approche, entraînant le conducteur dont on ne voit que les jambes sous le grand chapeau de paille qui le protège du soleil. Par respect, il enlève à notre rencontre la pipe de ses dents, et pousse des aï-gou ! aï-gou ! extraordinairement expressifs à la vue du grand cheval que je monte ; tout à l’heure il demandera au « mapou » : « Quel est ce Japonais, où va-t-il, et que fait-il ?… »

Puis ce sont des caravanes de petits chevaux qui passent en trottinant. Les cavaliers s’empressent de mettre pied à terre, car la politesse veut qu’un inférieur ne passe pas à cheval à côté d’un supérieur, et les Européens sont regardés comme tels ; les chevaux, eux, ont moins de civilité et hennissent furieusement au passage.

Ça et là des militaires en tournée regagnent les petits postes qui sont échelonnés le long de la route ; ils marchent, le fusil sur le cou, les deux bras s’appuyant sur l’arme horizontale, façon commode peut-être de la porter, mais peu militaire. Leurs pantalons aussi, généralement très aérés, n’ont guère l’allure martiale, mais semblent avoir été déchiquetés par la mitraille ou par un trop long usage.

Nous rencontrons encore des « yang-banes » à cheval, beaucoup de piétons, gens paisibles, comme leurs bœufs. Ils marchent sans voir, absorbés dans leurs pensées, s’arrachant cependant à leur rêverie continuelle pour saluer tous les fétiches de la route, les sone-hang-dang et les tchang-seun. Ils expectorent avec respect sur le tas de pierres pour occuper l’esprit du serpent, à la recherche d’un corps à habiter, ou bien pendent aux branches de l’arbre fétiche quelque guenille ou un vieux soulier en offrande à l’esprit tutélaire de la montagne, puis ayant ainsi conjuré le mauvais sort, ils reprennent leur route, avec leur pipe et le rouleau des vêtements de pluie, pendus dans le dos. Ces piétons, bons marcheurs, font quarante kilomètres par jour, au minimum, avec leurs sandales de paille qu’ils quittent au passage des gués. De rares chaises à porteurs circulent encore, ainsi que des « pousses » transportant à leur résidence quelques nobles fonctionnaires.

Vers dix heures, nous arrivons à Ko-yang, le premier grand centre à dix-neuf kilomètres de Seoul. À l’entrée du village, misérable comme tous ceux de l’intérieur, plusieurs stèles, rappelant les noms de magistrats renommés, sont plantées à droite et à gauche du chemin, et sur l’une d’elles est inscrit un ordre obligeant les voyageurs à mettre pied à terre pour passer devant elles.

Comme c’est le cas à Ko-yang, ces pierres sont toujours placées devant l’allée qui conduit au bâtiment officiel appelé Kaik-sa (le temple de la tablette impériale), précédé d’un portique en bois rouge ; tout près est la demeure du mandarin, gouverneur du district, qui centralise entre ses mains tous les pouvoirs.

Rien de remarquable dans ce village aux toits de chaume et aux baraques branlantes, élevées à droite et à gauche de la route qui le traverse du sud au nord ; comme presque tous les autres villages, celui-ci est entouré d’une ceinture de saules et de pins abritant les tombeaux des nobles ; la culture dominante de la région est encore la rizière ; mais déjà, dans la plaine, de grands champs de céréales sont visibles.

Dans toutes les vallées que la route traverse, un gibier abondant et varié s’enfuit à l’approche de notre petite caravane : faisans au merveilleux plumage, pigeons ramiers, alouettes ; en automne les canards, les oies sauvages viennent se reposer, près des rizières ou au bord du fleuve, de leurs longues courses dans les airs.

Le printemps est partout dans l’atmosphère de cette belle journée, et ma monture piaffe avec joie dans les clairs ruisseaux que nous traversons, et qui scintillent au soleil comme des diamants. Tout le long de la route, nous voyons encore quantité de cigognes, des grues, des hérons, des oiseaux de proie. Perchés sur le sommet des poteaux télégraphiques, ceux-ci ne se dérangent de leur guet que si l’on fait mine de les mettre en joue. Sur les arbres, des nuées de pies se disputent en poursuivant les éperviers qui rôdent autour de leurs nids.

Ce qui est pénible à constater lorsqu’on voyage dans l’intérieur, c’est la dénudation des collines : là où autrefois s’étendaient de belles forêts de pins, sont maintenant des « mornes » déserts, chauffant au soleil déjà ardent de l’après-midi leur carcasse granitique.

Après Ko-yang, à quelques minutes de ce gros village, commence la montée du col de Piok-tché ; col assez élevé au-dessus des plaines environnantes (250 mètres), d’où l’on a une idée assez exacte de la campagne coréenne. Des collines mouvementées, en désordre, coulent de la grande chaîne, vers l’ouest, et entre leurs pentes se dessinent de minuscules vallées arrosées par de clairs et bruyants ruisseaux.

La route que nous suivons, assez bonne quand le temps est sec, dévale, serpente encore dans de petites vallées riantes, et nous amène bientôt au col de Myriok-tagui, à vingt-cinq kilomètres de Seoul, où se trouvent, à droite de la route, deux statues géantes qui représentent un Bouddha mâle et un Bouddha femelle. Ces colosses, taillés dans le rocher, ont quatorze mètres de hauteur. Un petit autel, à leur pied, montre que les offrandes et les prières sont faites encore quelquefois à ces « myrioks », vestiges de l’époque florissante du bouddhisme en Corée. Ils élèvent leur tête énorme, au-dessus d’un petit bois de pins, et semblent interroger l’horizon, ces géants silencieux, insensibles aux injures du temps. L’un d’eux, le Bouddha mâle, d’une expression plus fine, fouille du regard la plaine qui s’étale à ses pieds ; l’autre, les yeux baissés, confiante et résignée, s’appuie contre son compagnon.

Ils attendent, idoles abandonnées, le retour des croyants, les jours de fêtes, les jours de sacrifices d’antan, où l’autel s’animait d’une foule recueillie de fidèles venue pour implorer leur puissance. Ces jours-là l’encens des petits bâtonnets allumés par des mains de bonze montait jusqu’à eux, jusqu’à leur face sereine ; le chuchotement des prières des mères et des jeunes fiancées se perdait en écho affaibli dans les branchages des pins et sous le grand chapeau des Bouddhas. L’endroit est désert aujourd’hui, où s’élevait autrefois un monastère important.

La route continue, assez monotone, à travers les plaines ondulées, semées de touffes de « Pinus sinensis » échappées par miracle à la hache du bûcheron ; les courbes régulières des rizières et le miroir de leur eau tranquille me rappellent Madagascar dont l’orographie bouleversée ressemble un peu à celle de la Corée.

En longeant les masures du bord de la route, grâce à ma monture élevée, je domine facilement les petites clôtures qui limitent la cour des femmes ; invariablement celles-ci — surprises de cette intrusion par le toit — se précipitent dans la maison, et s’y barricadent, tandis que les chiens hurlent désespérément à mes trousses.

Bientôt, toujours à travers les rizières et les champs d’orge, nous atteignons le col de Pa-tjou, recontrant, tout le long du chemin, de moins en moins large, des sone-hang-dang, d’énormes tas de pierres accumulées par les passants, des branches chargées de chiffons multicolores, des stèles commémoratives et des poteaux indicateurs à face humaine.

Maintenant, c’est un cercueil qui passe ; le corps, porté par quatre hommes, est placé sur une longue planche et soigneusement enveloppé dans du papier huilé, lié avec les sept cordes qui attachent, aux endroits prévus par les rites, le linceul autour du cadavre.

Nous apercevons la plaine de Pa-tjou et, avant ce grand village, un autre petit hameau qui porte le même nom ; il est réuni à son frère aîné par une longue allée de saules. C’est là que je dois chercher un gîte pour la halte de midi.

« On s’habitue à tout, me disait un vieux résident, même à loger à l’auberge coréenne. » Néanmoins, la première fois qu’on y entre, on est désagréablement surpris par l’impression de misère, la saleté du lieu et des gens, l’odeur infecte de la cour ; je dois ajouter cependant, pour bien montrer mon impartialité, que j’ai habité des auberges yunnanaises qui ne le cédaient en rien à celles-ci.

Nous voici donc devant l’auberge de Pa-tjou où j’ai décidé de m’arrêter. Heureusement j’ai choisi la maison où s’arrête le « mapou » à chacun de ses passages dans le village, de sorte que nous nous trouvons presque en pays de connaissance.

En ce moment, l’entrée est encombrée par quelques indigènes accroupis sur le seuil, la pipe aux dents, vêtus de blanc franchement sale ; ils sont entourés par les chiens et les cochons de l’auberge qui hurlent, grognent à notre approche insolite, laquelle effraie encore le coq et les poules.

Nous pénétrons dans une cour centrale, non couverte, qui reçoit toutes les eaux de pluie en outre de celles de la cuisine et de l’écurie.

Tout autour limitant le carré de la cour sont des bâtiments, des hangars couverts de chaume.

Derrière l’auberge, un jardinet où poussent des choux, des navets, des haricots, et un petit édicule, peu confortable, complètent l’ensemble.

L’hôtelier cesse la conversation qui l’absorbait et vient à notre rencontre. C’est généralement une des notabilités de l’endroit. Ceci explique la présence des quatre ou cinq bons apôtres qui viennent lui tenir compagnie en lui fumant ses pipes pendant qu’il surveille les allées et venues de ses serviteurs et des « mapous » occupés au pansage de leurs chevaux, au milieu de la cour.

Tandis que mon personnel case chevaux et bagages, gesticule et discute avec l’hôtelier, examinons un peu notre demeure momentanée.

En entrant, se trouvent, d’un côté, l’étable pour le bœuf de la maison, et la grande chambre des voyageurs ordinaires et des domestiques mâles. C’est une pièce toujours horriblement chauffée, dont le mobilier sommaire comprend une grosse natte, brûlée et déchirée, qui recouvre les dalles par-dessous lesquelles passe la fumée servant au chauffage. Du papier, autrefois blanc, est collé contre les murs ; il porte les empreintes de doigts de plusieurs générations de voyageurs ; des chevets en bois, réunis dans un coin, sont les oreillers à l’usage des dormeurs ; deux petites fenêtres, fort rarement ouvertes, jettent quelque lumière blafarde dans cette pièce, où s’entasse le soir une populace variée qui s’endort, au milieu des hardes apportées par chacun, dans une atmosphère empestée par l’odeur des vêtements sales et des pipes.

Formant un autre côté de la cour, voici l’écurie pour les chevaux et les bœufs, simple hangar ouvert ; dans la mangeoire le garçon d’auberge apportera tout à l’heure, pour les petits chevaux, la soupe chaude aux haricots à laquelle le « mapou » attentionné ajoute quelques feuilles d’arbres ou des herbes, débris de choux, etc.

Dans un coin de la cour se trouve le puits, drain naturel, réceptacle de toutes les immondices liquides qui filtrent dans le sol. En face de l’écurie, sous le hangar opposé, est la cuisine, où l’on prépare à la fois la soupe des chevaux et le riz des voyageurs ; ceci est fait par les soins d’une servante fort occupée, dont le tablier sert un peu à tous les usages.

À côté, le logement du propriétaire et du personnel féminin ; la chambre à coucher, chauffée par-dessous, est encombrée d’armoires à vêtements, de jarres contenant les choux salés.

Dans le fond de la cour, une pièce ouverte, où travaillent généralement les femmes de l’auberge, et une petite chambre réservée aux voyageurs de distinction (les Européens ont le bonheur d’en faire partie).

Celle-ci mesure bien quatre mètres carrés ; le papier dont les murs sont recouverts n’est guère plus propre que celui de la grande chambre, et la natte ne m’inspire qu’une confiance très limitée, justifiée d’ailleurs.

Le tout, en somme, est d’une grande saleté, et si l’on n’a pas un lit de camp élevé au-dessus de la natte, on est assuré, pour la nuit, d’une nombreuse compagnie, à moins que la chaleur suffocante de 40 degrés qui règne ici n’oblige l’habitant à s’installer dans la cour, au clair de la lune, en tête à tête avec les bœufs et les chevaux.

Je ne souhaite pas au voyageur européen d’être obligé de se contenter de la cuisine de l’auberge, et dans ce cas je lui conseille le riz exclusivement, et de fermer les yeux si on le sert avec la main, et s’il trouve dans son bol quelque cheveu de l’accorte servante.

Telle est l’auberge où je m’installe dans un coin avec mes provisions, tandis qu’une foule compacte assiste à mon frugal repas, prend mon flacon d’eau rougie pour une dose sérieuse d’alcool, goûte à mon pain, et ramasse avidement les boîtes de conserves vides.

Le déjeuner achevé, je flâne un peu dans le village pendant que les chevaux absorbent consciencieusement leur soupe chaude.

C’est jour de marché à Pa-tjou et une affluence inusitée de paysans ont envahi la rue principale, armés de leur longue pipe et coiffés de leur chapeau monumental. Ils discutent et marchandent, une heure durant, pour des achats de quelques ligatures, devant les étalages de la plus affreuse bimbeloterie imaginable, de fabrication japonaise.

Du reste, les marchands les plus affairés sont les grainetiers qui vendent les semences dans de petits sacs de papier ; les marchands d’étoffe de coton, de toile de chanvre, de chapeaux et de serre-tête.

Pa-tjou est un amas de masures délabrées, dominées par le Kaik-sa, en ruine, où la tablette de Sa Majesté réside, sur l’autel effondré, au milieu de la poussière, des toiles d’araignées, des souillures des oiseaux installés dans ces temples ouverts. Seule, la toiture architecturale de ces bâtiments officiels, le grand Tai-kouk (les armes de Corée) peint sur les vantaux des portes, les distinguent des maisons en boue ou en pierre. Le décor est embelli par la floraison printanière et la foule bariolée de ce jour de marché.

Je n’éprouve plus, depuis longtemps, la curiosité de dévisager les femmes, l’expérience m’ayant suffisamment édifié sur leur beauté et leur jeunesse ; je crois n’avoir jamais parcouru de pays où il y ait autant de vieilles femmes qu’ici. Cela tient au dur labeur auquel elles sont astreintes.

Un des pires inconvénients de la Corée est le mauvais état de ses ponts branlants, défoncés, sur lesquels la situation du cavalier ou du piéton est parfois très précaire. À part ce danger, très relatif en somme, et à moins de voyager dans les régions boisées et désertes du nord, où l’on peut rencontrer quelque tigre ou léopard peu sociable, on circule partout en toute sécurité, car une des grandes qualités du peuple est son hospitalité. Sa curiosité pour les objets que l’on peut mettre sous ses yeux ne va jamais jusqu’à l’envie. Évidemment cette remarque souffrirait quelques exceptions à Seoul, où les domestiques sont tentés par des objets de valeur qu’ils croient oubliés par leurs maîtres ; mais ceux-là ne constituent qu’une minime partie de la population.

À deux heures, nous quittons l’auberge de Pa-tjou, et jusqu’à la rivière Ime-tjine se succèdent cols et vallées bien cultivés en céréales, mais absolument dénudés. De tous côtés, sous ce gai soleil du printemps, les paysans retournent le sol avec leurs charrues rudimentaires. Les premières hautes collines centre lesquelles coule l’Ime-tjine apparaissent, et bientôt nous gravissons le col derrière lequel se cache le village pittoresque qui donne son nom à la rivière.

Autrefois ce village servait de sentinelle avancée à Song-to. Il reste encore debout une ceinture de murailles garnissant les crêtes rocheuses qui surplombent la berge, à laquelle on arrive par un chemin en pente rapide, et en passant sous une porte pratiquée dans l’enceinte. Les maisonnettes du village s’étagent sur les flancs du ravin, dont le lit desséché sert de chemin. On fait ici le commerce du bois que l’on descend en radeaux nombreux, au fil de l’eau.

La rivière, large de trois cents mètres, en face du village, est resserrée en amont entre des collines abruptes, tandis qu’en aval elle décrit de gracieuses courbes, jusqu’à son confluent avec le Hane-kang.

Des fortifications en terre ont été élevées par les Japonais en 1894, sur les bords escarpés de cette rivière, pour protéger leur marche en avant vers le nord.

Nous traversons la rivière en bac. En hiver les bateliers sont obligés de se frayer un chenal à travers la couche glacée qui atteint cinquante centimètres, et d’établir un va-et-vient pour empêcher les blocs de se ressouder.

Après Ime-tjine, c’est encore la même succession de petits cols verdoyants, de villages cachés dans les saules, de rizières aux eaux claires se déversant l’une dans l’autre ; le chemin, assez bon dans cette partie, serpente, disparaît derrière les mamelons qui se succèdent jusqu’au soir.

Enfin, à six heures, la caravane s’arrête au village de Tchang-tane, où je retrouve encore un Kaik-sa en ruine, un grand nombre de stèles dont quelques-unes en fonte, un vieux kiosque où doit se prélasser en été le magistrat du district. Cet édifice émerge au milieu d’une mare sale qui a la prétention d’être un lac décoratif !

Sous la porte de l’unique auberge nous eûmes mille peines à faire passer mon grand cheval, et ce fut vite fait d’envahir la cour minuscule et l’écurie remplie déjà par des bœufs fort occupés à manger leur bouillie fumante de paille hachée et de haricots.

Un nombre respectable de curieux et d’enfants entourent nos bagages et mon cuisinier dont l’attirail de casseroles les amuse infiniment. Les réflexions vont leur train, bien entendu, et peu à peu tous les gens du village défilent curieusement, palpant tout ce qui tombe sous leur main, interrogeant le mapou qui se démène au milieu de cette foule pour préparer le repas de ses chevaux. Je réclame le nettoyage complet de la chambre que je vais habiter, ce qui est fait rondement d’un grand coup de balai à toute volée, soulevant des nuages de poussière centenaire ; les mouches dérangées par ce phénomène extraordinaire — un nettoyage — s’envolent en bourdonnant.

Les achats d’œufs, de poulets, de grains pour le cheval et de riz terminés, le Chinois installe ma couchette, ce qui ne manque pas d’attirer les badauds de plus en plus surpris : ils se retirent pour aller chercher d’autres villageois suivis de quelques femmes qui se sauvent au moindre mouvement que je fais.

C’est au milieu d’une nombreuse assistance que je prends moi-même mon repas, et à l’apparition des fourchettes, de la vaisselle émaillée du touriste, ce sont des « ai-gou ! » des mines d’un comique irrésistible. Il n’y a qu’un point noir à se sentir entouré d’un cercle aussi sympathique, c’est que ces curieux sont tous épouvantablement sales, hommes, femmes et enfants.

Avant de me coucher, je flâne quelques instants dans les rues du village ; mais le hurlement lamentable des chiens m’oblige à regagner très vite ma cage en papier, atrocement chauffée, où je ne tarde pas à m’endormir, malgré le vacarme des animaux et certains petits bruits insolites de la porte. Ce sont des curieux qui percent avec le doigt les carreaux en papier et observent, jusque dans son sommeil, le voyageur de passage.


Bien avant le jour, ce matin, nous sommes réveillés par les hennissements et le bruit des chevaux qui se battent devant leurs mangeoires vides.

Nos préparatifs de départ sont bientôt faits, et nous sommes en route à sept heures. Le soleil est éclatant et la route très bonne jusqu’à Song-to. De vastes plaines s’étendent autour des hameaux, plus nombreux, plus peuplés, et l’on passe de l’une à l’autre par de petits cols fleuris d’azalées. Les poteaux à face rébarbative, les arbres-fétiches s’échelonnent, le long de la route.

Nous rencontrons cependant un missionnaire catholique, habituellement en résidence à Song-to, et qui se rend à Seoul pour la retraite. Il est monté sur un petit cheval par-dessus ses bagages et se trouve ravi de ce voyage de quelques jours à la capitale. Toute l’année, en effet, nos Pères français, qui n’ont ni monture ni bicyclette, s’en vont à pied, par tous les chemins, catéchiser et porter la bonne parole, vivant de la vie ordinaire du peuple, sans le moindre confort. La pipe est peut-être leur meilleure distraction.

SUR LA ROUTE DE SONG-TO

Vers le sud la plaine s’étale assez large et nous apercevons les premiers champs de ginseng ou ine-same, le Panax quinquefolium, la plante dont la racine est si réputée en Extrême-Orient et qui fait la richesse de la région de Song-to et de la province. Cette racine est — je l’ai déjà dit — un aphrodisiaque de premier ordre dont les Coréens sont très amateurs. On en exporte à Shangai et à Tien-Tsin de grosses quantités, car elle jouit en Chine d’une réputation universelle, comme contre-poison de l’opium, qui y fait tant de ravages.

Il faut sept années généralement pour que la plante soit à maturité. On l’arrache et on utilise la racine que l’on fait sécher au soleil, ce qui donne la variété blanche. À Song-to, des fermiers impériaux préparent la variété rouge, la plus renommée, obtenue en faisant sécher les racines en vases clos. Il existe encore un ginseng sauvage dont le prix est excessivement élevé. Le commerce de cette racine extraordinaire, que l’on prend en décoctions, est d’un excellent rapport pour le gouvernement qui en a le monopole.

CULTURE DU « GINSENG » AUX ENVIRONS DE SONG-TO

Tous les habitants des environs s’adonnent à cette culture méticuleuse qui demande des soins inouïs et un terrain très riche. On aperçoit les nattes placées au-dessus des champs pour protéger les plantes des ardeurs du soleil ; en hiver, il faut aussi les garantir contre les gelées.

Les autres cultures, réduites au minimum, sont encore suffisamment étendues pour nourrir la population.

Vers dix heures, les premières stèles annoncent l’approche de la ville. Elles portent les noms de mandarins célèbres, de sages lettrés coréens ou de généraux chinois, venus là au secours de Tchosen ; dans un champ se dresse une grande pagode à huit étages.

Song-To est précédé d’un faubourg important en avant duquel est une allée de saules bordée d’un grand nombre de Seun-tchong-pi, stèles commémoratives enfermées dans de petits pavillons séparés. Quelques-unes d’entre elles sont portées par des tortues sculptées dans un seul bloc de granit, ressemblant à la Tortue de Seoul.

La grande route, après avoir traversé tout le faubourg encombré de paillottes et de gens très sales, nous amène à la porte du Sud, surmontée d’un étage à double toiture abritant une magnifique cloche en bronze qui sonne encore aujourd’hui, à midi et à minuit.

L’auberge est la plus délabrée que j’aie jamais vue à travers le pays. C’est d’ailleurs assez fréquent dans les grands centres ; ici il est tout à fait impossible à un Européen de se loger. Aussi ne ferai-je que le tour de la ville, pour aller coucher ce soir à un hameau voisin.

Entre Seoul et Song-To, on se trouve dans des terrains absolument granitiques ; la culture de la première partie est la rizière, comme dans le sud ; puis ensuite le ginseng et quelques céréales ; les routes sont meilleures que partout ailleurs, car cette région est peu montagneuse.

La dimension ordinaire des chambres est de deux mètres sur deux mètres (le kane), tandis que plus au nord, dans le Houan-hai-to, elles sont doubles, triples même.

On trouve à peu près partout du riz blanc, de l’orge pour les chevaux européens, et chose remarquable, qui fait honneur à l’administration compétente, les poteaux télégraphiques s’alignent merveilleusement à travers les vallées, ce qui n’existe pas partout. J’ai été fort surpris de cela, habitué à voir plutôt des poteaux aux airs penchés.



Quand je vins à Song-to, il y a deux années, je reçus une hospitalité charmante d’un marchand de ginseng de la cité, et vécus chez lui plusieurs jours, tout à fait à la coréenne.

Je vis là le noble, avec sa domesticité polie et silencieuse, recevant ses amis, ses invités dans son sélamlik tout à fait séparé des appartements des femmes. Je vis le bonheur de cet heureux père — fier de ses deux garçons — qui s’appelaient Yackté et Kokiri, c’est-à-dire « chameau et éléphant ».

Cette fois je me contente d’aller saluer cet aimable homme, car je ne veux passer ici que le temps nécessaire pour revoir ce qu’il y a d’intéressant.

Je retrouve la ville telle qu’auparavant, avec tout son commerce concentré dans la rue principale et dans le faubourg qui précède la porte du Sud ; je constate seulement la présence d’un nombre plus grand de commerçants chinois at japonais. En somme, Song-to ou Kaï-son ressemble à l’un des faubourgs de Seoul, avec çà et là quelques toitures de tuiles abritant les notabilités, les riches propriétaires des fermes de ginseng environnantes.

LA GRANDE RUE DE SONG-TO

Cette ville, grâce au ginseng, aux céréales que l’on y apporte des régions voisines, est un grand centre commercial ; une activité constante règne dans la grande artère où s’ouvrent aussi les boutiques des marchands d’étoffes, de bibelots. Les jours de marché, les ambulants installent leur éventaire au milieu de la chaussée et on y distingue, dans un mélange bizarre, des toiles, des nattes, des allumettes japonaises, des blagues à tabac, du tabac et des pipes.

La poste et le télégraphe sont installés à Song-to et fonctionnent d’une façon satisfaisante ; des missionnaires protestants y ont leur demeure, beaucoup plus luxueuse et « confortable » que l’humble chaumière du Père français. En outre une faible garnison, placée sous les ordres du gouverneur, occupe une caserne toute neuve.

Indépendamment de l’habitation du gouverneur de la cité, se trouvent le yamen du gouverneur de la province, qui nous reçut autrefois fort aimablement ; les temples de la Guerre, de Confucius, et celui de la tablette impériale, monuments qui se peuvent voir dans chaque préfecture.

Les habitants d’ici gardent rancune à la dynastie actuelle des Yi pour avoir déplacé la capitale. Ils manifestent leur mécontentement en continuant de porter le vaste chapeau de paille qu’ailleurs les paysans seulement conservent encore. Ils se déclarent volontiers sans souverain, et mettent sur le compte de la mauvaise chance la chute de la dynastie des Houan de Ko-ryo.

Ils ont conservé une façon particulière de compter les mesures de grains en faisant glisser le contenu des mesures sur la main avant de le jeter dans le récipient. Pour eux, le riz s’appelle toujours houan-sal, du nom donné pendant la dynastie de Ko-ryo, ce qui signifie « le riz des Houan », tandis que partout ailleurs on l’appelle yi-sal, du nom Yi de la dynastie actuelle. Il paraît aussi que les habitants désignent le cochon sous le nom de Seun-kiei, nom de famille de Yi tai tjo, fondateur de la présente dynastie, ce qui est une façon irrévérencieuse de conserver le nom de ce grand roi doublé d’un grand général.

On dit que les femmes de Song-to n’épousent que des hommes du pays, et que, lorsqu’elles sont loin de leur ville natale, elles veulent venir y finir leurs jours. Cet attachement au sol, qui semble très naturel, est particulier cependant aux habitants de Song-to. Ils ne veulent pas se mêler aux autres enfants de la grande patrie.

Cette ancienne capitale de Ko-ryo (918 à 1392), réduite au rang de chef-lieu de province et de place forte à l’avènement de la dynastie actuelle, en 1392, offre peu d’intérêt, en tant que ville. Le touriste n’y trouve qu’une réduction mauvaise de ce qu’il peut voir à Hane-yang (Seoul). Comme pour les autres villes, les géomanciens ont choisi son emplacement entre des collines bien orientées. La montagne directrice, au nord, le Son-halk-sane, est moins élevée que celle de Seoul ; elle est granitique, et sur le pic le plus élevé se voient encore un petit temple bouddhique et quelques autels.

Une muraille de douze kilomètres de tour enserre la ville, et une branche s’en va au nord rejoindre la muraille de la forteresse avancée de cette ancienne capitale.

Une chaîne, semblable à celle du Pouk-hane, s’élève au nord-est de la ville, et ses pics dentelés atteignent huit cents mètres.

À l’est de la cité, en dehors des murs, et adossé à la colline, est un pavillon intéressant élevé à la mémoire du lettré confucianiste Tchoun-Montjou, fidèle serviteur de la famille des Houan souverains de Ko-ryo. N’ayant pas voulu accepter de servir l’usurpateur du trône, il fut assassiné en 1391. Ce monument se compose de deux stèles en marbre, de grandes dimensions, reposant sur deux énormes tortues taillées dans un seul bloc de granit. Le pavillon qui protège ces stèles est formé de poteaux peints en rouge, supportant la toiture en tuiles, dont la charpente est finement sculptée. Les côtés sont fermés par des grillages en bois et des portes, en avant des stèles, donnent aux gardiens de ce monument accès à l’intérieur.

La cloche suspendue au-dessus de la porte du Sud a été fondue il y a plus de cinq cents ans, et mesure deux mètres cinquante de hauteur, un mètre quatre-vingts de diamètre, à la base ; elle est suspendue un peu au-dessus du sol de la tour. Cette cloche d’un beau travail est couverte d’inscriptions chinoises, et porte, dans des écussons à la partie supérieure, des images de Bouddha. Au pourtour sont représentés les huit diagrammes. Elle est maintenue à la partie supérieure, sous la poutre qui la tient suspendue, par un enroulement compliqué de dragons en bronze.

De la plate-forme de cette porte du Sud, on aperçoit toute la ville, le yamen, des bâtiments pour le tir à l’arc, fort en honneur encore aujourd’hui, les rares habitations européennes. Vers le nord, au pied de la montagne directrice, les ruines de l’ancien palais disparaissent au milieu des champs de ginseng. Il n’en reste plus que quelques marches branlantes ; des balustrades en pierre dessinent la place des escaliers qui permettaient l’accès à la plate-forme supérieure du palais royal.

L’orientation de cette demeure des rois de Ko-ryo est au sud, et quelques tronçons de colonne se dressent encore à l’emplacement de la salle d’audience qui portait le nom de « Plate-forme de la pleine lune ».

Du dixième au quatorzième siècle, le bouddhisme florissait, et dans Song-to, se trouvaient un grand nombre de temples, entourés de rizières et d’habitations pour les bonzes dont l’influence était énorme à la cour. Après la chute de la dynastie Houan, que le peuple attribua justement à la pernicieuse influence de ces bonzes, les monuments bouddhiques furent détruits. Aujourd’hui, il existe encore à l’ouest, en dehors de la ville, au milieu d’un bois de pins, un joli temple où se trouve aussi une très belle cloche en bronze.


CHAPITRE XI


Départ de Song-to. — Le village de Miriok-tagui et son Bouddha. — Séjour à l’auberge. — Nourriture des chevaux et des bœufs. — Aspect et richesse du pays. — Les dolmens de Sime-sane-hi. — Pong-sane.


Nous partons pour le petit village de Miriok-tagui, à quinze lis de Song-to ; l’étape sera courte, mais le mapou s’est plaint que celle d’hier était trop longue.

La ville muraillée s’éloigne bientôt et nous atteignons le col après une longue montée. La route traverse des champs de ginseng et de céréales, car les rizières ont disparu, et nous ne les rencontrerons plus maintenant. Après le col, la route se divise en deux embranchements : l’un allant à Haï-tjou, capitale du Houan-haï-to ; l’autre, que je suis, bifurque au nord et contourne les contreforts des collines de Song-to.

À trois heures nous atteignons Miriok-tagui, dans une pittoresque petite vallée très boisée, limitée par des collines mouvementées et un massif au nord, assez important. Ce village doit son nom à une statue de Bouddha, très grossière, renfermée dans un pavillon au pied de la colline. C’est un Bouddha semblable à ceux que j’ai vus sur les autres routes de Corée, en pierre, et recouvert de chaux. Il mesure environ deux mètres de hauteur, porte une robe bleue et un chapeau noir. Sa physionomie est paisible et il semble attendre, les yeux baissés, les prières et les offrandes des femmes qui viennent souvent le visiter, à en juger par les baguettes d’encens, les bâtonnets de benjoin à demi consumés, au pied de son autel.

Nous trouvons dans ce village une très bonne petite auberge relativement propre et des hôteliers empressés, ce qui n’est pas le cas dans les grands centres.

J’ai des loisirs jusqu’au dîner, et j’en profite pour observer le va-et-vient des gens. La femme et la servante de l’auberge sont occupées dans la cuisine à préparer le riz, à hacher menu les navets salés qui rempliront les assiettes d’« extra » servies avec le bol de riz. Ce dernier n’est pas de première qualité, il est rose, et on le fait cuire avec des haricots. Ces deux femmes travaillent silencieusement, et sans prendre garde aux commères curieuses qui, peu à peu, envahissent la cuisine, sous un prétexte quelconque, en réalité pour voir l’Européen.

Me voici bientôt entouré de marmots éveillés, mais bien sales, qui se grattent avec ardeur ; puis les parents s’avancent à leur tour. Une distribution de bouteilles vides a un succès fou, et me vaut une paix relative pour la soirée.

Je constate que la pitance préparée dans les grandes marmites en terre, pour les chevaux et les bœufs, est un peu différente : les premiers sont nourris avec une bouillie de haricots et de son, de déchets d’enveloppes d’orge et de millet, le tout servi très chaud ; les seconds ont une bouillie de haricots et de paille hachée. De plus les chevaux reçoivent, après la bouillie, une ration de paille hachée, paille de riz, de maïs, n’importe.

On ne donne pas à boire aux animaux, leur pitance nage dans l’eau chaude qui suffit à les désaltérer.

Le lendemain nous partons de bonne heure, pour atteindre Name-tcheun dans la soirée. La petite vallée que nous suivions hier finit bientôt, et nous entrons dans un défilé fort pittoresque, mais qui donnera des soucis aux ingénieurs du chemin de fer de Song-to à Pieun-yang, à cause de ses tournants brusques et des à-pics.

Il fait froid et le brouillard remplit encore le fond de l’étroite gorge encaissée, la « vallée des Schistes » limitée par de grandes collines, aux pentes très raides. Je ramasse quelques échantillons de ce schiste ardoisier superbe que les habitants utilisent pour couvrir leurs maisons.

La route, assez bonne, court ainsi pendant une heure, au pied des ardoises, à côté d’un clair et bruyant ruisseau. De tous côtés partent les appels des faisans qui dressent à quelques mètres de nous leur tête orgueilleuse. Les rossignols, cachés dans les beaux pins, font résonner ces solitudes de leur chant merveilleux auquel on est peu habitué en Corée.

À partir de Miriok-tagui, qui marque décidément la fin du granit, la route va maintenant onduler, escalader des schistes presque jusqu’à Pieun-yang : schistes plus ou moins compacts ou feuilletés formant toutes les collines à pente très raide des vallées resserrées et dénudées, désertes même. Aucun village ne se montre et cependant, jusqu’à mi-hauteur des collines, la moindre partie cultivable de ces pentes est travaillée en escaliers réguliers sur lesquels on sème des haricots.

Le fond de la vallée est occupé par des champs qu’arrose le ruisseau, et par de minuscules rizières, tout à fait accidentelles.

Nous arrivons au village de Ta-ko-kai, composé de quelques misérables cahutes et de plusieurs petits bâtiments en ruines, de magasins abandonnés.

Je ne m’expliquais pas la présence de ces bâtiments dans ce modeste village perdu au milieu d’une cuvette formée par cette vallée encaissée, lorsque, ayant gravi le col après le village, j’aperçus les murs d’une très vieille forteresse qui courent sur les crêtes des collines, et vont se perdre très loin. Il s’agit d’une ancienne ville forte, sentinelle avancée de Song-to, comparable à la forteresse du Pouk-hane, par rapport à Seoul.

Bientôt nous passons sous la porte de la muraille, à l’endroit où elle barre la petite vallée, et ferme la route par où venaient autrefois les envahisseurs du Nord, les Mongols conquérants. Le site est tout à fait sauvage et le silence de ces collines mornes et désolées, muraillées et dressées presque à pic sur la vallée, est imposant. Aujourd’hui, en signe de paix, la porte reste éventrée et privée de ses tôles de blindages utilisées par les villageois à un usage moins noble.

Tout de suite après cette forteresse, la route tourne et nous atteignons une vallée plus large et le gros village de Tchong-sok-tjine.

Le soleil a percé la brume et fait scintiller les eaux de la très jolie rivière qui coule dans cette vallée, cultivée, partout où les schistes le permettent.

Pas de voyageurs sur la route. Nous ne croisons que des paysans allant au labour avec leurs bœufs, et des cultivateurs ensemençant leurs champs.

Ils ont pour cela un procédé original. Les semeurs jettent leurs graines dans des trous qu’ils font avec le talon ; puis, en avançant d’un pas, ils les recouvrent de terre avec les pieds. Ces mouvements rapides les font ressembler de loin à des gens qui dansent au milieu des terres labourées.

Partout les faisans pullulent et viennent jusque sur le chemin, sans souci des passants. C’est que jamais, sans doute, ils n’ont entendu de coups de fusil, et je connais certains chasseurs qui feraient là un massacre inoubliable, dont on parlerait longtemps pendant les veillées de chasse.

Plus loin, à Pa-soul-mak, nous trouvons toute une série de stèles portant les noms de guerriers chinois, de généraux venus au secours des armées coréennes. En face, de l’autre côté de la rivière que nous traversons sur un pont de bois, est le chef-lieu du district, Koun-tcheun, où se trouvent des bâtiments officiels entourant la demeure du mandarin.

Quelques minutes après nous sommes sur les bords du Todji-oueul-kang, très beau fleuve aux eaux profondes, qui va se jeter dans la mer, en face de l’île de Kang-hoa. Une roue actionnant un moulin est installée sur la berge ; elle montre que les habitants savent aussi utiliser la houille blanche — la puissance de l’eau — souvent d’une façon fort ingénieuse.

Le pont qui permet de traverser ce fleuve a deux cent cinquante mètres de longueur, il est dans un état déplorable, branlant, à chaque pas des chevaux ; le tablier est troué en maints endroits, et ce n’est pas sans appréhension que je me risque avec ma monture sur cette fragile passerelle ; mais il n’y a pas d’autre chemin, et enfin nous passons sans encombre.

La plaine qui suit est admirablement cultivée ; sur le sol rouge bien labouré, apparaissent déjà les jeunes orges et le blé. Nous croisons un indolent « yang-bane » à cheval et, plus tard, un officier japonais brûlé par le soleil et un long séjour dans l’intérieur. Il rentre à Seoul avec des notes intéressantes sur la topographie du nord du pays, convoité depuis longtemps par son empereur.

YANG-BANE EN VOYAGE

Voici un magnifique arbre fétiche, un sone-hane-dang dont les branches sont chargées de souliers de paille, offrandes de coolies mal impressionnés sans doute, par le passage dans la vallée sauvage des schistes. Ceux-ci disparaissent peu à peu et font place à des conglomérats friables.

Nous faisons halte, pour déjeuner, à un misérable village, et en quelques minutes tous les habitants sont autour de notre petit groupe. L’appareil photographique effraie un peu ces braves gens qui le prennent pour un canon nouveau genre ; mais voyant qu’il ne produit ni détonation, ni bruit, ils se rassurent bientôt.

La route escalade des cols assez élevés. Sur l’un d’eux nous trouvons un autel au Sane-sine, en ce moment occupé par des sorcières dont le tam-tam fait rage, et qui débitent leurs prières sur un ton très élevé et avec une rapidité remarquable. Près du petit pavillon, un tchang-seun à la mine rébarbative monte la garde.

Toujours à travers des vallées bien cultivées, nous suivons la route qui monte, descend, tourne et serpente avec une fantaisie toute chinoise. Après le village de Piong-sane-hié-ga-houi, nous sommes surpris de découvrir sur la droite un mamelon muraillé.

C’est l’ancienne forteresse Tai-bek-sane-son. La route, jusqu’à Eui-tjou est semée de ces vieux murs derrière lesquels bataillèrent autrefois les bonzes militaires, organisation religieuse et défensive de la patrie.

Je fais l’ascension de la colline et ayant passé sous la porte de la forteresse, construite dans le même genre que celles que j’ai déjà décrites, j’aperçois, dans la cuvette formée entre les divers sommets couronnés par la muraille, un petit village tranquille, enfoui sous un joli bois de pins. Un sentier me conduit à un pic plus élevé, au milieu de la forteresse, et où s’élève une vieille bonzerie, bien gardée par des chiens qui hurlent à mon approche.

Aujourd’hui, ce sanctuaire est ouvert aux ferventes prières des femmes. Autrefois ces murs se couvrirent de guerriers armés de flèches meurtrières, qui du haut de cette forteresse escarpée faisaient des ravages dans les bandes ennemies.

La route, dans la plaine est assez bonne, en cette saison sèche, mais doit être impossible les jours de pluie, car elle est toute dans l’argile.

Piong-sane, important centre, est la résidence du mandarin ; nous le reconnaissons aux bâtiments couverts de tuiles, à l’allée de saules qui conduit de la route au village et aux nombreuses stèles couvertes.

Peu après nous trouvons des paillotes renfermant des cadavres, mode de sépulture assez rare dans cette province.

Enfin nous atteignons Name-tcheun où nous devons passer la nuit. L’auberge est horriblement sale et la pièce où je vais installer ma couchette est passée au plus beau noir, à cause de la fumée qui y pénètre par tous les interstices des dalles ; la puanteur égale la saleté ; des milliers de mouches ont élu domicile sur les murs et la charpente, tandis que les nattes sont avantageusement habitées par les punaises. Dans la pièce à côté sont emmagasinées les jarres de kim-tchi qui suffiraient amplement — à défaut des autres odeurs — à empester l’air, non seulement de l’auberge, mais du village tout entier.

Comme compagnons, dans la grande pièce, se trouvent des « poussangs ». Ce sont des membres de la corporation des colporteurs, dans laquelle se recrute la garde impériale en temps d’émeute, et qui sert un peu de police secrète dans l’intérieur du pays. Ils sont reconnaissables à un énorme gourdin, emblème de leur suprématie, ainsi qu’à un petit chapeau de paille orné de deux boules de coton.


Il a gelé dans la nuit et quand nous repartons le lendemain matin, il fait froid. Nous suivons d’abord la rivière de Name-tcheun, puis un affluent du Todji-oueul, rivière très poissonneuse où de nombreux pêcheurs sont déjà à l’ouvrage.

La contrée est très riante et boisée. Tolmorro, malgré ses toits de chaume, apparaît très coquet dans un joli décor.

Mais la route est mauvaise aujourd’hui : elle passe dans des terrains gras défoncés, au pied des collines schisteuses à pente très raide, où nous voyons des paysans gratter, utiliser les moindres parcelles de terre.

Le village de Tchong-sou est très pittoresque ; il est au bord de la rivière, et derrière lui s’élève un rocher tout couvert d’azalées, qui suffit à reposer les yeux du délabrement misérable des maisons.

VILLAGE DE TCHONG-SOU

Après Tchong-sou, à la traversée de la rivière, j’assiste à une scène pénible. Des curieux, des gamins surtout, suivent les gestes d’une pauvre folle, une jeune fille qui, depuis plus d’une heure, escalade les pierres d’un ancien pont en ruine, et cherche sous chaque pierre quelque chose d’invisible. Puis je la vois se jeter dans l’eau glacée et y exécuter une danse extraordinaire à la grande joie des gamins qui l’excitent.

Nous repartons, navrés de ce triste spectacle. Seuls les villages apparaissent misérables au milieu de ces riantes vallées, larges et bien cultivées : on se demande pourquoi il n’y a pas plus de richesse, de confort chez ces paysans ? C’est que — probablement — les dîmes prélevées par les mandarins sont trop fortes et, malgré leurs grands champs de culture, ils sont tout de même réduits au strict nécessaire.

Kanentari, Ane-son-pa-pal sont des coins ravissants dans des vallées boisées, où coulent de clairs ruisseaux. Un rideau de saules cache les maisonnettes des villages. On entend partout les cris des paysans excitant leurs bœufs, et les chants des semeurs.

Au col de Tcha-ho-rion, après une montée très raide, nous découvrons en avant une grande vallée. La nature géologique des terrains a changé. Nous sommes dans le calcaire à présent ; les collines peu hautes, à pentes douces, s’écartent peu à peu de la route qui suit le milieu d’une grande plaine, admirablement cultivée.

À Sai-soul-mak, misérable village, nous faisons halte pour déjeuner. Les cultivateurs accourent pour ce spectacle extraordinaire, et on m’amène une jeune fille affligée d’une taie sur un œil, en me demandant de la guérir. Je n’y puis rien et conseille à la mère de la faire venir à Seoul, où on pourra peut-être la soigner. Elle est assez jolie, cette fillette, et semble désolée de son infirmité.

Il y a, dans cette auberge, toute une collection de vieilles gens fumant lentement leur petite pipe, entourés d’enfants déguenillés. Dans un coin j’aperçois un vieillard, infirme aussi. Il se traîne à quatre pattes devant un feu de charbon de bois sur lequel il fait cuire une drogue qui doit ramener un peu de vie dans ses pauvres jambes usées par la fatigue et l’âge. Sur tout cela, un air de profonde misère et de résignation qui fait un contraste inexplicable avec les riches cultures que je retrouve bientôt, à la sortie de ce village, dans une grande plaine à travers laquelle serpente un petit ruisseau, bientôt une rivière, repoussée de droite et de gauche par les collines schisteuses qui ont recommencé.

Nouvelle traversée de rivière à Piong-pon-pa-houi, sur un pont branlant, et grand détour à l’ouest pour arriver au chef-lieu très important de Si-ou-houeun, au milieu d’une immense plaine, barrée au nord par une chaîne de collines assez importantes, qui oblige la route et la rivière à un long détour à l’ouest.

La ville comprend environ quinze cents maisons, le yamen du gouverneur de la province, et un certain nombre de bâtiments en ruines, y compris le Kaik-sa, où la tablette impériale, quoique vénérée régulièrement chaque année, est encore bien mal logée. Les toits de chaume alternent avec ceux de tuiles et d’ardoises. Il y a un bureau de poste et le télégraphe à Si-ou-houeun.

On traverse la rivière sur un pont — en bon état celui-là — et on aperçoit un certain nombre de roues hydrauliques, installées sommairement pour actionner des pilons ou des moulins.

De nouveau, nous voici occupés à gravir de nombreux cols ; la route, mauvaise, est taillée dans les schistes qui redeviennent la roche dominante.

Le village où je voulais m’arrêter étant par trop misérable, je pousse plus loin espérant trouver à Son-go, en dehors de la route, un gîte convenable.

Lorsque j’arrive aux premières chaumières, j’aperçois des gens ivres accroupis devant une maison dont on vient de poser la toiture, et par conséquent d’installer l’esprit gouverneur de la construction. Pour cette cérémonie sorcier et alcool ne font jamais défaut, comme on le sait.

Je demande une auberge, et l’on me répond qu’il n’y en a pas, le village n’étant pas sur la route. Alors je veux absolument loger dans cette maison, toute neuve. Mais on m’explique, au milieu des divagations des ivrognes, que c’est chose impossible, et je comprends enfin que la présence d’un Européen dans une maison où l’on installe l’esprit tutélaire est un mauvais présage. Cela pourrait détruire le charme ; aussi je me décide à retourner sur la route et à continuer jusqu’au premier grand village.

Nous arrivons à Hong-son-houeun, exténués de fatigue par cette longue journée. Nous trouvons heureusement un gîte convenable, au fond d’une cour littéralement remplie de chevaux qui font toute la nuit un bruit infernal. À côté de nous, des mapous se racontent d’interminables histoires ; mais, — grâce à l’habitude, et à la bonne fatigue — malgré ces bruits nous nous endormons rapidement.

Hong-son-houeun est un gros bourg dont les maisons sont construites en boue et couvertes d’ardoises. Il n’offre rien de remarquable, si ce n’est sa situation pittoresque au bord d’une rivière, et quelques vieux pagodons qui renferment des stèles de personnages plus ou moins illustres.

Après ce bourg, la région semble plus peuplée ; de nombreux hameaux sont cachés derrière les plis des collines voisines.

À part quelques coins de vallées, toutes roses de pêchers en fleurs, la journée s’écoule monotone à circuler sur des plateaux unis, bien cultivés. La route heureusement est assez bonne, malgré les dénivellations, et nous avançons rapidement. J’apprends qu’il y a dans la région des dolmens, et cette nouvelle vient faire diversion à la monotonie du paysage et de mes pensées. Depuis Seoul, j’ai demandé peut-être cent fois aux paysans s’ils connaissaient des koindols (dolmens) dans la région. Tous répondaient moulla (je ne sais pas.) Aujourd’hui, un brave homme me répond isso (il y en a) et m’indiqué à peu près la localité où ils se trouvent. J’aurai tout à l’heure, à l’étape, des renseignements plus complets.

Vers dix heures, nous laissons à notre gauche, sur un mamelon isolé qui commande la plaine, une forteresse en ruine, celle de Ko-gol-sane-son, autre témoin d’une époque guerrière disparue.

À onze heures, nous sommes au grand bourg de Pong-sane, à l’entrée du défilé qui suivra la route, maintenant, dans la direction du nord.

Cette localité importante n’est pas entourée de murailles. Les maisons sont construites en pierres. Dans la partie élevée de la ville, le yamen du gouverneur et quelques casernes dressent leurs vieux murs ébranlés. Au nord, une chaîne de collines importantes où s’enfonce la route ; au sud, une grande plaine.

C’est à Sine-sane-hi, à dix lis de Pong-sane, vers le sud, que se trouvent les dolmens, près de la rivière Syen-nai. Cette question m’intéressait depuis longtemps et j’avais déjà fait plusieurs excursions, à la recherche de monuments mégalithiques : aussi suis-je heureux de trouver là tout un cimetière, vingt-deux dolmens réunis au même endroit. Malheureusement je ne puis que mesurer ces intéressants monuments ; le temps me manque pour y tenter des fouilles. Ils me paraissent intacts cependant, inconnus encore des Japonais qui en ont fouillé d’autres en Corée, avec l’espoir d’y trouver des trésors ! Je n’en parlerai pas davantage ici, cette étude des dolmens faisant l’objet d’un travail spécial.

À Pong-sane, où je fus de retour bientôt, le succès de curiosité des jours précédents fut encore dépassé, et cette fois on me fit l’honneur de me prendre pour un Anglais. Du moment que je n’étais pas Japonais, je ne pouvais être qu’Anglais. On s’étonnera après cela que l’Anglais soit voyageur : on ne voit que lui partout !…


CHAPITRE XII


Départ de Pong-sane. — Le col de Tong-sol. — Hoang-tjou. — Pieun-Yang. — Description de cette ancienne capitale. — Le mauvais temps gâte mon voyage. — La pluie et ses vicissitudes. — Pas d’abri, pas de nourriture. — Retour par le même chemin à Seoul.


À partir de Pong-sane, la route s’engage dans un défilé assez monotone, aride, entre des collines de schistes, des mamelons contournés, qui obligent à des lacets nombreux. Il s’agit, en effet, de passer de l’autre côté de cette chaîne qui nous barrait la route du nord, depuis une grande journée.

Tout de suite après le village s’élèvent des stèles et deux vieux pagodons en ruine. D’autres autels bouddhiques, les ruines d’une bonzerie sont visibles sur les crêtes à gauche de la vallée, dominant Pong-sane.

Nous pénétrons dans la gorge où quelques pins rabougris couvrent, çà et là, les flancs arides des collines qui se succèdent toujours ; le chemin monte, monte, s’enroule à tous les contreforts, et finalement après deux heures d’ascension nous amène au fameux col de Tong-sol, à la cote 250.

Je ne puis vérifier l’altitude : mon baromètre ne veut rien me dire de vraisemblable, et je désire beaucoup consulter à son sujet la moutang qui garde l’autel chamaniste où les passants ne manquent pas de faire dire une prière et de déposer leur carte de visite. Malheureusement, elle n’est pas là, et j’en profite pour visiter l’autel.

À gauche de la route s’élève un petit pavillon, simple observatoire dallé, d’où les voyageurs peuvent contempler la dégringolade du chemin, les moutonnements des collines schisteuses de cette barrière, enfin gravie, et la ligne des poteaux télégraphiques.

Il n’y a de remarquable que le bon état du chemin, refait complètement depuis cette année, ce qui va certainement diminuer les recettes de la sorcière : les craintes de chutes, le long de l’étroit sentier d’autrefois, disparaissant toutes.

Voici le temple, et à côté la maison d’habitation de la gardienne. Dans l’espoir d’une découverte intéressante, je pénètre dans le sanctuaire qui, ma foi, ne répond guère à son renom.

AUTEL CHAMANISTE DU COL DE TONG-SOL

Une modeste chambre, délabrée, sert de chapelle. Derrière un vieux rideau de gaze rouge, l’autel m’apparaît formé d’une planche supportant deux pots de fleurs… en papier, et contre les murs des images enluminées de Sane-sine, de vieillards assis sur des tigres, de cavaliers caracolant, complètent l’ameublement du sanctuaire. J’oublie cependant, en avant de l’autel, sur un petit tabouret, des feuillets de calepins, des cartes de visite sur lesquelles sont dessinés des caractères coréens qui attirent mon attention. Pour que le vent n’emporte pas ces prières, ces noms, destinés au Sane-sine, un vieux brûle-parfum en cuivre les recouvre, ainsi que deux ou trois soucoupes en porcelaine.

Il faut la foi de ce peuple bon enfant pour se prendre aux sornettes de la sorcière devant un étalage aussi misérable de mobilier et d’autel. J’emporte quelques-uns de ces papiers, espérant y faire traduire des prières originales. Mon interprète n’y a trouvé que les noms des passants, leur adresse et la localité où ils se rendent.

Je rattrape ma caravane au col, quoique j’aie fait en arrière plus de vingt kilomètres pour aller à Sine-Sane-hi et en revenir. Peut-être le mapou coréen, très attentionné pour ses chevaux qui, à son avis, dévorent trop de kilomètres, a-t-il voulu leur faire dire une prière !

Dans la vallée étroite, au pied du col, aussi déserte et aride que la précédente, nous ne voyons que quelques maisons de pauvres gens qui cultivent les maigres petits champs remplis de schistes et arrosés par un mince filet d’eau. Le chemin, cependant, est bon et semble réparé depuis peu ; des azalées couvrent les flancs des collines.

Après une gorge très resserrée de bancs de schistes à pic, dans les anfractuosités desquels se blottissent des centaines de pigeons ramiers, nous arrivons à l’étape, à Sai-hai-name installé dans une cuvette formée par les collines environnantes, au bord d’un ruisseau. La vallée, comme à Ime-tjine, est barrée par une muraille qui traverse la route, puis le ruisseau sur un pont ruiné, et escalade ensuite, à droite et à gauche, les collines. Ces ruines sont fort pittoresques dans ce fond de vallée sauvage. Là était autrefois la forteresse de Tchong-ban-sane-son.

L’auberge est assez misérable d’aspect ; mais, conformément à la constatation que j’ai déjà faite, j’y trouve une grande chambre, celle de la famille que l’on me cède gentiment, ce qui oblige toute la maisonnée, se composant d’un nombre respectable de femmes, à déménager pour la nuit. J’apprends là encore la présence de deux dolmens.



Départ à l’aube. Le chemin, excellent, traverse des vallées sauvages, monotones. Bientôt cependant nous arrivons dans une grande plaine, bien cultivée : nous voyons de nombreux villageois aux champs. Quelques bouquets d’arbres indiquent la présence de petits hameaux, et des stèles sur la route révèlent l’approche d’une grande cité. Nous voici, en effet, en face de Hoang-tjou. Ses murailles se dessinent sur les crêtes des collines, au pied desquelles coule la rivière dont les eaux réfléchissent les rochers de cette ancienne forteresse de To-goueul-sane-son. L’aspect général de ces vieux murs, des portes surmontées de toits délabrés, est très pittoresque, et cette enceinte a encore un vieil air de chose redoutable.

Nous entrons dans la ville par la porte du Sud, surmontée d’une grande toiture à deux étages, en ruine ainsi que la muraille. Du sommet de cette porte, on a le panorama de toute la cité qui renferme bien entendu les bâtiments officiels habituels. Les grandes rues sont encombrées par le marché. Une foule nombreuse me suit pendant que je parcours rapidement Hoang-tjou, à la recherche de clichés intéressants.

PORTE DU SUD À HONG-TJOU

Nous sortons des murs par la porte de l’Ouest, garnie de nombreuses stèles et de vieux autels abandonnés. Après le col de Hoang-tjou, le chemin traverse une immense plaine.

Pendant la halte du déjeuner, mon cheval est l’objet de mille attentions : on le tâte, on l’examine par-dessus, par-dessous, et quelqu’un me fait cette remarque judicieuse, que les chevaux coréens ont les narines beaucoup plus relevées, plus ouvertes que les chevaux étrangers.

Nous rencontrons, dans la basse plaine, une rivière importante, qui se déroule au milieu de riches terrains de culture. Puis nous franchissons un dernier col boisé, très décoré de poteaux à faces grimaçantes et grinçantes, et nous atteignons l’importante ville de Tchoun-hoa.

Beaucoup de Coréens, hommes et femmes, s’en reviennent du marché, portant à la façon ordinaire leurs petites provisions sur la tête et les gros paquets liés dans le dos.

Cette cité n’est pas murée et s’étale au pied d’une longue colline. Sur les flancs du coteau les bâtiments officiels dominent la grande rue où se tient le marché. Parmi les étalages nous distinguons des souliers, des poissons secs, de la bimbeloterie, des fruits, etc.

L’entrée du yamen est gardée par une sentinelle qui me voit approcher d’un air inquiet. Je veux seulement examiner le grand tambour pendu au-dessus de la porte, et abrité par un toit. Il sert de cloche à la cité.

À l’ouest de la ville sont les Kaik-sa en ruine et un vieux pavillon renfermant une énorme stèle de marbre sur laquelle est gravée une longue inscription. La stèle est au pied du tombeau d’un grand personnage. De loin, en somme, cette cité a bon aspect ; de près, c’est toujours la même saleté et la même infection des ruelles et des maisons.

Au bout de la grande rue, nous trouvons l’auberge, et — chose remarquable qui me fait bien augurer de la nuit — les chambres des « nobles » sont en dehors, de l’autre côté de la rue. J’espérais — étant éloigné de l’écurie — dormir admirablement : loin de là, toute la nuit on parla devant ma porte, et les mouches me harcelèrent au moment où les bruits de voix cessèrent. Aussi est-ce avec satisfaction que je quitte Tchoun-hoa, de bonne heure, afin d’arriver plus tôt à Pieun-yang.


La plaine que nous traversons descend en pente douce jusqu’aux rives du Tai-tong-kang. Des bouquets d’arbres rompent la monotonie de ces champs uniformes ; on aperçoit de nombreux villages à droite et à gauche. Nous entendons, auprès d’une maison, le tam-tam des sorcières, en train de disputer à un démon la santé d’un client crédule.

La route est excellente sur ces petits plateaux que nous suivons, où s’échelonnent de nombreux hameaux tout fleuris, et d’une crête nous apercevons enfin, dans le lointain, Pieun-yang que les habitants d’ici appellent Pi-han.

Une briqueterie chinoise est installée près de là dans un ancien temple. Sur la droite, sur les flancs des dernières collines avant la vallée du Tai-tong-kang, de grandes taches noires sont visibles. Ce sont les exploitations d’anthracite dont les bancs affleurent le sol dans la vallée du fleuve, jusque près de Tchénampo, et bien au delà de Pieun-yang en amont.

La route rejoint maintenant le bord du fleuve et remonte la rive gauche jusqu’en face de l’ancienne capitale. Sur cette partie du chemin de nombreuses stèles sont échelonnées entre les petits hameaux installés au bord de l’eau ; nous passons devant le monument élevé par les Japonais à la mémoire de leurs compatriotes morts pendant les deux terribles combats qui eurent lieu au seizième siècle entre les Japonais envahisseurs et les Chinois. Dans l’une de ces deux rencontres, les Japonais furent vainqueurs ; mais dans la seconde les Chinois et le Coréens battirent leur ennemi commun, qui laissa plus de deux mille hommes sur le champ de bataille.

Baignée au sud par Tai-tong, la cité s’élève sur la rive droite, au bord des rochers qui surplombent le fleuve ; elle est enveloppée de son long ruban de murailles qui suit la berge, escalade à l’est le Morane-pong (mont Peony), disparaît vers le nord, et revient se refermer dans la plaine de l’ouest, enserrant les quarante mille habitants dans un immense quadrilatère.

Des portes monumentales donnent accès dans la cité ; elles sont surmontées de toits chinois qui se courbent gracieusement dans le ciel bleu de cette douce matinée d’avril.

J’aime l’allure pittoresque de cette ville emmurée que je désirais voir depuis longtemps, et qui présente un intérêt historique considérable.

C’est par le grand fleuve Tai-tong, sillonné maintenant de nombreuses jonques de commerce et de bateaux à vapeur, que Ki-tja, le célèbre civilisateur, vint établir sa capitale à quatre-vingts kilomètres de l’embouchure. Jusqu’au dixième siècle Pieun-yang fut la capitale du royaume de Ko-kou-ryo, et contrée et fleuve furent le théâtre de sanglantes batailles, même jusqu’à nos jours, puisque au seizième siècle et au dix-neuvième, Mandchous, Chinois et Japonais s’y livrèrent des combats meurtriers.

L’histoire raconte les invasions successives de la province par les hordes chinoises, toujours repoussées, quel que fût le nombre des envahisseurs.

La chute du royaume de Ko-kou-ryo fut annoncée par l’entrée de neuf tigres dans les murs de la capitale qui se trouvait, à cette époque, exactement au sud-ouest de la cité actuelle, et par cet autre présage désastreux que les eaux du fleuve devinrent subitement rouges, tandis que le portrait de la mère du premier roi pleurait des larmes de sang.

En 1624 Pieun-yang fut pris aux Chinois par les Mandchous, pendant la lutte contre la dynastie des Mings. Enfin, en 1894 (septembre 15 et 16) eut lieu la grande bataille entre Chinois et Japonais : seize mille cinq cents Japonais luttèrent contre quinze mille Chinois, sur le mont Peony ou Morane-pong. En 1866, l’équipage d’un chaloupe de l’Amiral-Shermann, navire de guerre américain, fut massacré en face de la cité, et toutes les tentatives faites par le régent, le Taï-oueun-koun, pour punir les assassins restèrent sans succès, le peuple de Pieun-yang étant toujours demeuré insoumis à la dynastie actuelle des Yi, et ayant la réputation d’être prompt à la révolte. La plupart des réfugiés coréens qui peuplent quelques villages russes de la province de l’Amour viennent du Pion-hane-to et de Pieun-yang, qu’ils ont dû quitter à la suite d’actes d’insubordination.

On remarque, à mesure que l’on s’avance vers le nord de la Corée, que l’habitant est plus grand, plus fort, de traits plus rudes, plus accentués que celui du sud ; la classe aristocratique est représentée par un plus petit nombre d’individus.

La région de Pieun-yang, et les bords du fleuve renferment de l’anthracite de très bonne qualité, et plus au nord, vers Hane-tjou et Eun-sane, sont des mines d’or productives.

Actuellement la cité n’offre plus qu’un intérêt commercial, et sa belle voie fluviale, facilement navigable, permettra qu’un jour peut-être, quand l’exploitation du sol de cette province se fera d’une façon normale, elle reprenne la prépondérance, et devienne le centre industriel et commercial de la Corée, puisque, en outre des ressources minières, la culture est des plus riches dans cette région.

La population actuelle est évaluée à quarante mille habitants. On remarque une grande activité sur les berges du fleuve, un mouvement continuel de gens ; de nombreux bateaux sont amarrés tout le long de la rive, au pied des rochers couronnés par les murailles de la ville actuelle, plus en amont, plus au nord, que la cité construite par Ki-tja (1122-1083 avant J.-C.).

Du fleuve on n’aperçoit que les collines qui forment la cuvette dans laquelle est bâtie la ville, la muraille et la grande porte à deux étages, Taï-ton-moun, et quelques maisons de missionnaires européens.

Il y a plusieurs bacs pour traverser le fleuve. Ils correspondent aux différentes portes, et desservent tous les quartiers de la cité.

C’est du fleuve ou du haut de la muraille que Pieun-yang produit la meilleure impression, car l’intérieur est sale, nauséabond pour ne pas faire exception à la règle générale des villes coréennes.

UNE VUE DE PIEUN-YANG
(Le Morane-Pong.)

À droite du panorama en amont du fleuve, se trouve le Morane-pong, que les Japonais prirent d’assaut (après avoir traversé le fleuve), pour y installer leurs batteries et tirer sur la muraille est de la cité, derrière laquelle s’étaient retranchés les Chinois en 1894.

On aperçoit ensuite, en allant de l’est à l’ouest, les toits du temple de la guerre ; puis plus bas encore un grand pavillon adossé à la muraille, où est installé actuellement le télégraphe ; puis la grande porte, protégée par un mur extérieur en demi-lune. C’est par cette entrée que je pénètre dans la capitale, en prenant un raidillon qui part du fleuve, et qui est encombré à toute heure du jour d’une multitude de porteurs d’eau. Enfin, à l’ouest, après la ville, se dessine l’ancien Pieun-yang dont il ne subsiste que quelques chemins dallés, tracés régulièrement, dans un espace plat limité en avant par le fleuve et en arrière par des collines peu élevées.

Au pied de la grande porte Taï-tong-moun des pavillons abritent de nombreuses stèles commémoratives.

Il est très difficile pour un voyageur de trouver à se loger dans cette ville, car les auberges locales sont infectes. Je m’installe en arrivant, près de la petite porte de l’Ouest, à l’hôtel japonais, d’où j’ai une magnifique vue sur le fleuve, et d’où je peux voir l’activité qui règne ici, pour le chargement et le déchargement des jonques.

Ma première visite est pour la grande porte de l’Est, fort délabrée, mais d’où l’on jouit d’un excellent coup d’œil sur la cité étalée entre ses sept collines, celles du centre occupées par les bâtiments de la mission américaine, les autres par les murailles. Les petites portes du Nord, du Sud et de l’Est se trouvent dans les plis de terrain.

Au-dessus de la mer de toits de chaume ou de tuiles, sillonnée de chemins en zigzag, émergent la demeure officielle du gouverneur, les divers bâtiments publics, une ancienne Monnaie, le tout de style coréo-chinois : toitures courbes supportées par des piliers en bois, les remplissages faits en terre ou en pierres attachées par des cordes de paille, les portes en bois ajouré comme des « moucharabyeh ».

Le drapeau du consulat japonais flotte près de la porte, dans la rue principale, rue commerçante où sont installés la poste et de nombreux Nippons, car là encore ce sont eux qui tiennent tout le trafic, les Coréens étant trop indolents ou trop timides, et surtout trop pauvres, pour lutter contre cette concurrence.

Au centre de la ville, tout reluisant de peinture neuve, se trouve un petit pavillon au milieu d’un lac qui n’est malheureusement qu’une mare stagnante. Des masures croulantes masquent complètement ce pavillon original, de style chinois.

Mon guide me conduit à travers des ruelles misérables et nauséabondes, qui n’ont rien à envier à certains quartiers de Seoul. J’arrive ainsi à l’école des danseuses où se recrute le corps de ballet de la cour. Pieun-yang est renommé pour cette école et ses jolies filles.

J’ai voulu surprendre les kissans à l’improviste et les photographier ; mais je n’ai trouvé que des fillettes sales, en costume ordinaire, qui s’exerçaient, sous l’œil bienveillant d’un vieux professeur, à jouer du komoungo (sorte de harpe) et à chanter. Très déçu je rebrousse chemin.

De retour à l’hôtel, pour déjeuner, la petite mousmé joufflue et rose, aux chairs abondantes, efface de mon esprit l’impression triste laissée par cette école, installée misérablement dans une cour infecte. La servante trotte sur ses ghettas en lançant, à mon appel, ses : « Hai ! Hai ! » qui veulent dire : « Voilà ! Voilà ! »

Je consacre l’après-midi à la visite des points historiques de Pieun-yang et, en premier lieu, à la tombe de Ki-tja située au nord-est, en dehors de la ville.

Je traverse les grandes rues encombrées encore par les marchands chinois, japonais ou coréens, vendant l’ordinaire camelote des étalages, et je remarque en passant — cela tient peut-être à la présence des kissans, filles gourmandes — une quantité de marchands japonais débitant des sucres d’orge, des bonbons, pas trop mauvais quand ils sont incolores ; mais les plus demandés sont, paraît-il, ceux bariolés de vert, de rouge, de bleu, qui déteignent dans les doigts. Dieu sait avec quels poisons sont préparées ces couleurs !…

Près de la porte du Nord, avant d’atteindre la muraille, j’aperçois sur une petite colline un monument commémoratif élevé aux Japonais morts en 1894, monument très simple, une stèle entourée d’un petit mur. C’est par cette porte du Nord que passe la route qui conduit à Eui-tjou (Wiju des cartes).

De la porte j’aperçois la campagne très mamelonnée encore ; de jolis bois de pins garnissent les pentes et les vallées environnantes. À cinquante kilomètres au nord de Pieun-yang, commence la grande plaine qui va jusqu’au Yalou ou Ame-nok-kang, fleuve frontière de la Mandchourie et de la Corée ayant une largeur de plus de huit cents mètres à Eui-Tjou et à Yong-ain-po.

Cette porte s’appelle Tchil-son-moun ou porte des Sept-Étoiles ou de la Grande-Ourse, à laquelle les femmes et les sorcières s’adressent pour obtenir une faveur.

Les petites danseuses et leurs parents doivent avoir recours à ces étoiles protectrices, car, lorsque j’y arrive, des sorcières dansent devant la porte, tandis que toute une bande de Coréens des deux sexes, installés au premier étage, sur la terrasse qui la surmonte, suit avec attention leurs gestes et leurs paroles, drôles sans doute, car de longs éclats de rire font retentir la muraille ensevelie sous un manteau d’azalées roses.

Le chemin qui conduit au tombeau de Ki-tja suit le pied de la muraille, à l’extérieur, dans un site ravissant. Le tombeau est enfoui sous un grand bois de pins. Mon arrivée intempestive effarouche une bande de kissans et de joyeux compagnons, grisés de soûl. Ils s’ébattaient là, sans respect pour le grand homme qui repose sous cette colline. D’ailleurs, est-ce bien la tombe de Ki-tja ? Plusieurs villes revendiquent l’honneur de posséder ses restes, et je connais plusieurs tombeaux de ce grand civilisateur.

Quoi qu’il en soit, la stèle placée devant le tumulus porte son nom, et comme la promenade est agréable, une visite à cette tombe en vaut la peine.

La muraille qui escalade le Morane-Pong se détache de l’enceinte de la ville, au mamelon de Hil-mi-taï, dont je fais maintenant l’ascension. Là s’élève un petit pavillon portant les traces ineffaçables de la canonnade de 1894 ; tout est haché par la mitraille qui venait de la colline occupée par les Japonais. C’est sur ce point que s’étaient retranchées les forces chinoises dont la résistance fut de courte durée.

En suivant la muraille qui domine le fleuve, je regagne le centre de la ville. Au pied de Hil-Mi-Taï, se trouve le Tong-mio ou temple de la Guerre de Est. C’est le plus joli bâtiment de Pieun-yang, copié sur celui de Seoul. Il renferme des statues de Bouddha, du dieu de la guerre, de généraux, et des fresques de grande valeur artistique, ainsi que des bronzes précieux.

Plus bas encore, au niveau de la ville, sont les casernements, le champ de manœuvres où évoluent les deux cents hommes de la garnison.

Me voici de nouveau dans les ruelles de cette vieille cité, bordées d’immondices, de maisons en torchis, encombrées de marmaille sale, de chevaux de bât ; je suis à la recherche des deux photographes japonais chez lesquels je trouve quelques types de Coréens de la province, et des vues des très belles installations des mines d’or américaines de Eun-sane pour lesquelles beaucoup de jonques, amarrées au bord du fleuve, amènent encore du matériel.

Quelques heures m’ont suffi pour voir Pieun-yang et maintenant mon guide me conduit au nouveau palais impérial en construction, au sud de la capitale, et plus loin que l’emplacement de la ville de Ki-tja. La rue du Sud, qu’il me faut longer, est habitée par les marchands de légumes, de fruits, les forgerons, les marchands de meubles.

Des nattes sont tendues de place en place, en travers de la rue, peu large (quatre mètres environ), entre les avant-toits des boutiques, pour protéger la pacotille des étalages de l’ardeur du soleil, et cela me rappelle, mais de très loin, les bazars de Stamboul : il manque à ceux d’ici les riches étalages de là-bas, et les gros marchands coiffés de leur volumineux turban. Ici, tout est sale et peu intéressant.

Rien de remarquable dans le nouveau palais que l’on construit en l’honneur de la dynastie actuelle. La salle d’audience est mesquine ; elle n’a pas la hardiesse de celles des vieux palais de Seoul et même du nouveau.

Je reviens à mon auberge japonaise, par le bord du fleuve, où règne une grande animation. On charge et décharge des jonques jusqu’à la nuit, et je ne puis n’empêcher de constater la différence qui existe entre les berges animées de ce beau fleuve et celles désertes du Hane-kang. Le grand commerce de cette ville est celui des grains, des céréales que produit toute la province, car le riz cesse d’être cultivé à partir de Song-to, lorsqu’on remonte au nord de la Corée.

VUE DE PIEUN-YANG

Après les détestables auberges de la route, j’apprécie la propreté de mon logis de ce soir, les nattes immaculées de ma chambre. Du balcon, qui a vue sur le fleuve, je regarde les jonques se balancer mollement, et s’éclairer peu à peu à la nuit tombante, de fanaux hissés au mât. J’admire le va-et-vient du port ; le calme et le silence avec lesquels travaillent tous ces colporteurs infatigables, ces débardeurs faisant la navette entre les jonques et le quai et accumulant au grand air sacs de sel, sacs de grains, sacs de riz, tas de paille et fagots de bois, branchages descendus par le fleuve. En voyant la file continue des porteurs d’eau qui viennent puiser dans le fleuve et sont indéfiniment remplacés par d’autres, on songe au supplice des Danaïdes. Il n’y a pas de puits à Pieun-yang. La croyance populaire a donné à la cité, entourée de ses collines peu élevées, la forme d’un bateau. Pour cette raison, on ne peut pas creuser des puits de crainte d’en percer le fond : de là l’organisation de toute une corporation de porteurs d’eau, et à chaque entrée de la ville ce sont des processions interminables de ces hommes aux charges grinçantes et sonnaillantes, car quelques-uns attachent de la ferraille à la barre qui porte les deux seaux de bois, pour se faire reconnaître par leurs clients.

Perdu sur ce coin de l’Orient jaune, à cette heure crépusculaire qui enveloppe d’ombre la vieille cité muraillée, je pense à la puérilité de ces âmes simples et naïves qui peuplent la terre de revenants ou de choses étranges, invraisemblables, pendant que mes yeux vont des porteurs toujours en route, malgré l’heure avancée, aux lanternes des jonques, qui s’inclinent et se saluent, aux étoiles resplendissantes de ce beau ciel de Corée, et que j’écoute les « hai ! hai » de la servante, occupée avec ses clients nippons, employés des postes ou des maisons japonaises de la cité.

Le lendemain avant de quitter Pieun-Yang, je fais encore un tour sur les bords du fleuve. Là sont des bateaux chargés de tchok-hai (sorte de coquillage genre clovisse) que des marchands ambulants viennent acheter ; puis, sur la berge même, recouverte d’un monceau de coquilles vides, ils extraient les mollusques, les enfilent par cinq ou dix sur des bâtonnets, et les vendent ensuite à travers les rues, frais ou séchés, peu importe. Ailleurs se dressent des montagnes de branches de pins pour le chauffage des habitations ; puis des entrepôts de riz, de graines diverses ; des amas de peaux de bœufs, du charbon de bois, de la chaux, que l’on charge et décharge du matin au soir dans les jonques qui descendent le fleuve jusqu’à Tchénampo, port maritime de Pieun-yang.

Sous la grande porte, le factionnaire de garde joue, cause, tandis que son fusil, rouillé comme s’il sortait de la boutique du brocanteur, gît, relégué, au fond de la guérite.

La poste, logée moins luxueusement que sa rivale japonaise, est modestement cachée, près de la muraille, dans un vieux bâtiment officiel presque en ruine. Dans la rue principale, comme c’est jour de grand marché, il y a encombrement de jarres en terre, énormes et ventrues, de chaudrons en fonte, de casseroles ; puis ce sont les marchands de bonbons multicolores, l’apothicaire japonais qui, avec le désordre de son magasin, doit empoisonner ses clients de temps à autre.

Au bout de la grande rue, c’est le bazar de bimbeloterie où tout s’entremêle : souliers coréens, cigarettes japonaises, étoffes de soie chinoises, cotonnades anglaises et japonaises, chapeaux, tuyaux et pipes en cuivre ou en laiton, décorées d’émail bleu et rose, etc., etc.

Une industrie que je trouve là très active est celle des fabricants de peignes, en bois dur. Un ouvrier taille grossièrement le peigne suivant sa forme, un autre scie à la main les dents, un autre enfin polit et finit ce démêloir.

Une curiosité de Pieun-yang, c’est le chapeau de paille des femmes, énorme couvre-chef de plus d’un mètre cinquante de diamètre, véritable parapluie qu’elles sont obligées de soulever avec leurs mains pour pouvoir regarder devant elles. Vraiment la Corée a le record des chapeaux extraordinaires !



Pendant mon voyage de retour à Seoul, je décide de traverser la province du Houan-Hai, et de revenir par Hai-tjou et le fleuve Hane. Pour cela je quitte la grande route mandarine à Hoang-tjou, au milieu d’une grande affluence de population : c’est en effet jour de marché, et tout le monde est au bord de la rivière lorsque je traverse le Name-tcheun pour prendre la direction de Tong-tchaine où je dois coucher ce soir.

Notre caravane suit péniblement un mauvais sentier de piétons, qui escalade de nombreuses collines : à gauche, celles de Tong-sol-sai-kai-name nous apparaissent, hérissées de leurs vieilles murailles.

En avant et à droite, après une série de petites vallées et de mamelons, nous apparaît la grande et riche plaine de rizières du Houan-hai-to, miroitante au soleil.

Une ligne bleue, dans le fond : c’est le Tché-riong-kang, l’affluent du Tai-iong-kang que je dois traverser ce soir. Plus loin, à l’horizon, derrière quelques collines peu hautes, la mer s’estompe par instants.

Nous sommes à présent tout à fait dans la plaine et le sentier est réduit à une coursière très étroite, très sinueuse, entre deux rizières.

Nous avançons plus lentement, à cause des détours invraisemblables de notre piste, et ce n’est qu’à cinq heures que nous arrivons au bord de la rivière Tché-riong. À Sai-na-rou, nous ne trouvons qu’un misérable village et la baraque du passeur ; heureusement, on nous assure que le bac va venir bientôt de l’autre rive, et que nous serons ce soir à Tong-tchaine.

À la nuit tombante seulement, une embarcation se détache, en effet, de l’autre rive, et vingt minutes après accoste près de nous. La marée, qui se fait sentir jusque-là, a gonflé la rivière de trois mètres, le courant est très fort.

Un grand nombre de Coréens sont arrivés au bac et veulent aussi aller coucher à Tong-tchaine.

Mais je m’impose comme devant passer le premier, étant arrivé avec mes chevaux et bagages, bien longtemps avant les autres voyageurs.

Grandes discussions avec le batelier : son bateau est, dit-il, trop petit, le poids des chevaux doit l’enfoncer ; bref après une longue insistance et quelques coups de cravache, j’installe mes chevaux de bât et mon Chinois dans la frêle embarcation.

Il fait presque nuit ; et cependant, faute de place, je dois attendre le retour du bateau, car il n’y en a qu’un ce soir pour faire le service. J’ai préféré voir partir devant mes bagages, étant sûr que mon mapou reviendra avec la barque, si le passeur s’y refusait lui-même.

Nous restons donc à l’auberge, les Coréens et moi, attendant impatiemment le retour de notre batelier dont nous voyons les efforts pour traverser le courant. La nuit vient, le vent s’élève, et la pluie commence à tomber.

Depuis le début du voyage, voici la première mésaventure, et je pressens que ce soir je coucherai à Sai-na-rou, me rendant compte de l’impossibilité pour le batelier de revenir maintenant, car la mer s’est retirée, l’eau est plus basse et la couche de vase qui s’est découverte sur les rives montre la difficulté de s’embarquer.

En effet, les heures s’écoulent, aucune barque ne reparaît. Ce soir mon cheval n’aura rien à manger et rien pour s’abriter, malgré la pluie qui tombe sans cesse ; il est mort de faim et veut dévorer le toit de paille de la chaumière. L’unique chambre est envahie par la bande de Coréens ; ils attendent, eux, avec une insouciance admirable le jour suivant, sans une plainte contre moi qui les ai empêchés de s’embarquer. Je passe la nuit dehors, sous un abri léger de paillotte, préférant le froid de l’extérieur à l’odeur de cette chambre où vingt personnes sont entassées et ronflent consciencieusement.

Le lendemain, vers dix heures, malgré le vent, la pluie je vois la barque revenir, montée par mon domestique et le batelier. Celui-ci débarque furieux, disant qu’il a été obligé de passer à la suite des menaces du mapou, qui apporte de l’orge pour mon cheval. Mon brave Chinois est complètement mouillé, couvert de boue ; il m’explique, dans son français comique, la difficulté, sous la pluie, de marcher dans les sentiers de rizières, depuis le village de Tong-tchaine, à huit kilomètres de là.

Le vent est très fort, et d’ailleurs le niveau de l’eau baisse, le reflux commence, il nous faut encore attendre jusqu’au soir pour effectuer la traversée.

Interminable journée que nous passons là, transis, presque sans manger. Mon mapou a cependant eu la bonne idée d’apporter pour moi des provisions, viande froide et biscuits, et pour le cheval, de quoi l’empêcher de mourir de faim. La pauvre bête, mouillée jusqu’aux os, tremble et fait peine à voir. Enfin, à six heures, nous pouvons espérer traverser. La pluie a cessé, mais pas le vent, et le batelier est anxieux, à cause du grand cheval ; le mapou me fait mille recommandations au cas où la bête, ayant peur, ferait chavirer l’embarcation. Il me dit, d’ailleurs, le brave garçon, de n’avoir nulle crainte ; qu’il a déjà sauvé plusieurs personnes à Takou en 1900 !

Mais soit que l’embarcation lui paraisse trop petite, soit fatigue ou peur, ma monture se refuse à entrer dans la barque, et après mille efforts, et de terribles ruades, je renonce à ce retour par le Houan-hai-to, prévoyant à chaque rivière une semblable aventure. Mon mapou a été jeté à l’eau, il est mouillé ; je décide donc qu’il restera là à la garde du cheval et que je ferai la traversée seul pour aller à Tong-tchaine chercher ma caravane.

À la nuit tombante, je suis sur l’autre rive ; devant moi, au hasard, je me guide, me trompant deux fois de sentier ; cognant aux rares cahutes que je rencontre pour demander ma route. La pluie et le vent font rage, et sur ce sentier de rizières je glisse à chaque pas, et risque de tomber dans l’eau ; je comprends la difficulté pour les chevaux de passer sur de tels casse-cou où les hommes eux-mêmes ne peuvent se tenir debout, et je me réjouis d’avoir renoncé à mon voyage à travers cette province, en un tel moment.

Je suis couvert de boue — à cause des chutes que je fais à chaque pas, sur cette crête glissante, au milieu d’une obscurité profonde — et exténué de fatigue, quand j’aperçois enfin quelques lanternes m’indiquant l’approche du village où j’arrive brisé, absolument incapable de marcher davantage. Je frappe à la première porte, et je trouve un habitant complaisant, qui se lève, en me voyant dans ce piteux état, et me conduit, à travers des ruelles épouvantables, à l’auberge où je trouve enfin mes bagages et un maigre repas.

L’accueil de ces braves gens est cordial, et malgré l’heure tardive ils s’empressent à me rendre service. Je puis enfin m’étendre et m’endormir après ces deux journées pleines de péripéties.

En ce moment où l’armée japonaise a envahi le pays, je me demande quelles difficultés infinies les soldats n’éprouveront-ils pas à traverser les régions de rizières, où les chemins n’existent pas, où la pluie rend ces sentiers absolument impraticables. Mieux vaut encore la montagne où l’on n’est arrêté ni par les rivières à marée, ni par l’absence totale de chemin praticable. Là, du moins, on peut grimper, avancer quand même.

Toute la côte ouest de la Corée et le sud sont ainsi rendus impraticables les jours de pluie. Et, pour une armée en marche ce n’est guère qu’en novembre, au moment où les rizières sont desséchées, qu’il est possible d’utiliser ces plaines.

Le lendemain, avec les chevaux, nous revenons en arrière, au bac. Grâce au jour, notre marche est plus rapide. Cependant, trois ou quatre fois, chevaux et bagages glissent jusqu’en bas de la levée de rizière que nous suivons, haute de deux mètres en certains endroits, et large à la crête de vingt à trente centimètres. L’argile est détrempée, et j’admire la sûreté de pied de ces petites bêtes, qui arrivent, quand même, sur deux, sur trois pattes, à se tenir en équilibre.

Je n’oublierai jamais ce voyage au Houan-hai-to, car ni sur le fleuve Rouge, ni à la fameuse route des Dix mille escaliers, ni à Madagascar, je n’ai éprouvé misère pareille à celle du voyageur arrêté, non par la montagne, mais par la plaine inondée, sans issue, sans chemin.

De retour à Sai-na-rou, je m’empresse de quitter ce lieu inhospitalier et de gagner la grande route, l’unique route en somme, pour des cavaliers, de Pong-sane à Seoul, refaisant en sens inverse le même voyage, à la grande joie de mes hommes qui n’éprouvaient, après ce malheureux essai, aucune envie de traverser le Houan-hai-to.

Pendant le voyage de retour, je recueille d’intéressantes notes sur les dolmens de cette province, et je m’amuse à regarder les diverses attitudes des poteaux-fétiches à face humaine, si impayables, échelonnés le long du chemin. Les uns sont raides, à face blanche, le corps peint en rouge, les bras en noir ; ils ressemblent à ces juges que certains caricaturistes crayonnent dans nos illustrés satiriques. D’autres ont des airs penchés, mélancoliques, ou ressemblent à de braves et paisibles Coréens auxquels on pourrait donner un nom connu. Chacun d’eux, taillé à coups de hache, a sa physionomie particulière. Les yeux rentrants ou saillants, ils expriment tous les sentiments, ont toutes les attitudes possibles.


CHAPITRE XIII


Une visite à l’île de Kang-hoa. — Départ en sampan de Tchémoulpo. — Navigation sur le fleuve Hane. — Îles et flots. — Kang-hoa. — Autels du ciel. — Monastères de Tcheun-toung-sa. — Retour par le fleuve Hane.


Le petit bateau à vapeur de Hai-tjou qui fait le service de Kang-hoa venait de partir au moment où je m’apprêtais à faire ce voyage. Je dus y aller en sampan, depuis Tchémoulpo, en remontant un bras du Hane-kang, à la marée montante.

Nous partons à midi. Malgré l’hiver exceptionnellement froid, ces premiers jours de printemps sont très doux ; le ciel clair et un gai soleil nous promettent un agréable petit voyage en rivière. C’est surtout la marée qui nous pousse, car malgré que les bateliers sifflent au vent — coutume également chinoise et annamite — nous avançons lentement.

Nous passons d’abord au pied et à l’est de l’île Roze, dans un étroit chenal — à travers les bancs de sable et d’alluvions du fleuve — et qui n’est possible qu’à marée montante. Nous voyons les pêcheurs occupés à fouiller les bancs d’huîtres dont sont recouverts tous les rochers environnants. Des vols nombreux d’oies sauvages passent au-dessus de Tchémoulpo, et s’en vont vers l’île et les nombreux îlots de l’archipel. Notre petite voile se gonfle gracieusement au léger souffle du vent ; mais nous n’allons guère vite, ce qui nous permet d’observer les progrès de la marée.

Passons devant la grande île de Hioung-tjon, et voyons défiler une rangée d’îlots rocheux, inhabités : îles Guerrière, Oxen, Zuber, Gordo, etc., etc. À trois heures, nous côtoyons l’îlot de Pome-seun, ainsi appelé parce qu’il a la forme d’un tigre couché. Plus loin c’est un rocher auquel les Coréens donnent la forme d’un chaudron renversé. Çà et là quelques îles possèdent de tout petits villages de pêcheurs. L’île de Tong-keun-to (ou de Tricault) se dessine à son tour. Elle est habitée par des Chinois tailleurs de pierre, car c’est surtout de là qu’on extrait le beau granit bleu et gris que l’on transporte à Seoul pour les constructions nouvelles. Une autre île, Ma-heun-to, à l’ouest, donne également de la très belle pierre granitique.

À tribord on aperçoit les collines de Pou-pyong qui bordent le fleuve, et plus au nord, à l’endroit où le Hane commence à se resserrer pour n’avoir plus bientôt après que cinq cents mètres de largeur, on aperçoit le village de Tok-tjine sur la côte de la grande terre.

Enfin, voici les premiers contours de Kang-hoa qui deviennent plus nets. Des collines élevées forment l’ossature de cette île très mamelonnée. Nous distinguons aussi sa muraille, tantôt longeant la côte, tantôt escaladant les rochers et les pics avec audace. L’aspect de ces rochers et de ces côtes hérissés de vieilles murailles évoque un passé de place forte maintes fois assiégée. En effet — comme nous le verrons par la suite — cette île eut à subir les invasions mongoles et les coups de main des pirates japonais, et son appareil guerrier n’était que trop justifié. Actuellement, avec ses murs gris et solitaires, Kang-hoa a l’air d’une citadelle abandonnée. En glissant sur l’eau, dans mon sampan, je donne libre cours à mon imagination, et rêve que j’entends résonner dans l’air les vibrations des gongs guerriers appelant les Coréens aux armes, tandis que le fleuve se couvre de jonques chinoises prêtes à livrer l’assaut à ces remparts, jadis de premier ordre.

Nous voici sur les rapides du fleuve et à une courbe brusque, vers l’est, s’élève la forteresse de Sone-tol-mok dont nous apercevons le village un peu en arrière. Une porte dans la muraille la mettait en communication avec le Hane.

Après les rapides, nous reprenons notre route vers le nord. Çà et là se voient des forts et des fortins protégeant des villages de l’intérieur. La longue ligne des murs crénelés serpente sous les rayons du soleil couchant et projette son ombre sur l’eau. Ce pittoresque tableau retient mes regards, car je sais que là — comme partout ailleurs en Orient — la vue de loin est la meilleure. Le charme cesse quand on s’approche.

À six heures du soir, nous arrivons en face du port de la ville de Kang-hoa — Tchei-moul — ou Kap-tcheun — ou Ka-kou-tjo — dont le fortin se dresse sur un mamelon escarpé, bordant le fleuve. C’est le terminus de notre navigation. Nous avons franchi — poussés par la marée et un faible vent — environ trente-deux kilomètres.

Ne voulant pas coucher dans ce port peu engageant, je fais chercher des porteurs pour mes bagages afin de me rendre tout de suite à la capitale. Mes domestiques se restaurent à l’auberge, et pendant ce temps je vais errer le long de la vieille muraille, bâtie en pierre et en chaux, dont les sinuosités remarquables suivent le terrain accidenté de cette partie de la côte. Quelques jonques passent devant Tchei-moul pour gagner l’embouchure du Hane-kang et remonter jusqu’à Seoul. Dans la nuit tombante se dessinent leurs voiles blanches et jaunes, formées de petits carrés de toile cousus et maintenus par des bambous. Elles disparaissent à nos yeux, et je m’oublie à contempler le spectacle de ces murs ruinés si pittoresquement perchés avec leurs fortins, tantôt longeant les mamelons, tantôt s’enfonçant dans les petites vallées. Ma rêverie ne vient pas de ce que j’ai l’estomac dans les talons, mais de l’impression d’un « déjà vu ». Enfin il me semble que — sans avoir recours à l’intervention d’une précédente incarnation dans la peau d’un guerrier ou d’un pirate de la mer Jaune — cette impression est plutôt un souvenir d’enfance, des images d’Épinal, des illustrations des contes de fées avec leurs merveilleux châteaux et leurs murs crénelés peuplés de guerriers courageux et de fées puissantes qui ont tant fait vagabonder nos imaginations enfantines.

Bientôt mes Coréens étant lestés, nous gagnons la ville à travers la plaine bien cultivée en rizières dont nous voyons, à la nuit tombante, les nappes d’eau claire. La distance depuis le port est de quatre kilomètres et demi environ. À sept heures, nous sommes à la porte du Sud de Kang-hoa. Là, nous trouvons à nous loger chez un marchand de vin qui nous cède sa meilleure chambre, celle où la maîtresse du logis trône et distribue à ses nombreux clients de la garnison et du voisinage les petites tasses de soul et le vermicelle des grands jours. Nous nous intlallons aussi bien que possible, c’est-à-dire très mal. Heureusement, j’ai ma couchette, et pendant que mon « boy » prépare un bon bouillon, je me dirige vers la porte du Sud, juste au moment où sonne le bourdon de la ville, dont les sons — assez semblables à ceux de la cloche de Seoul — s’égrènent au-dessus des toits de chaume, et se répercutent au delà des collines à peine visibles à cette heure. Les seuls points lumineux que l’on puisse voir sont envoyés par une caserne d’où part aussi une sonnerie militaire formée surtout de « couacs ».

Ce n’est certes pas commode de gravir les escaliers de pierre de cette porte qui date, comme l’enceinte de la ville, de 1223. C’est même un tour de force d’en escalader les marches (60° de pente) disjointes, déjetées, et il faut s’aider des mains pour cela.

Au moment où j’atteins le sommet, j’entends le chœur des soldats dans la cour de la caserne, et quelques lumières brillent au yamen du gouverneur. Tout est calme et bientôt l’île s’endormira. Les oies sauvages ont fait halte dans les rizières pour passer la nuit. Elles sont si nombreuses aux alentours que Kang-hoa nous semble encore plus giboyeux que la grande terre. Les ruelles sombres ne renfermant rien d’attrayant, je regagne mon kane où il s’agit d’achever la confection de mon dîner. Il se compose d’un potage et d’une omelette, et je lui fais honneur, adossé contre une des grandes jarres qui meublent mon salon, dans lesquelles fermentent cent litres de vin coréen dont l’odeur fade va m’empêcher de dormir. Nous passerons sous silence les autres impedimenta d’un campement d’auberge. Mais je dois dire — pour être juste — que l’odeur de ce vin en fermentation, et les bouillonnements à l’intérieur de ces jarres diaboliques, ne sont pas aussi désagréables que les émanations et le bruit des pipes d’opium, tels que j’ai eu à en souffrir au Yunnan, dans des pagodes où couchaient vingt Chinois fumeurs d’opium.


Ce matin nous faisons rapidement notre tour de ville qui n’a rien d’intéressant ; les maisons sont de misérables huttes en chaume, séparées par de minuscules ruelles.

La ville est traversée par un ruisseau, qui coule de l’ouest à l’est, et qui entre et sort des murailles sous deux ponts à trois arches, supportant la muraille et le chemin de ronde. La seule rue méritant ce nom va de la porte du Sud vers l’ouest, puis au centre de la ville remonte au nord et se termine à la porte extérieure du yamen du gouverneur, à l’emplacement duquel devait se trouver autrefois la résidence royale, entourée de murailles branlantes.

Ici, comme à Seoul, existent les collines aux quatre points cardinaux, entre lesquelles les géomanciens ont installé la capitale ; les murailles, hautes de cinq mètres, datent de 1232 ; elles gravissent les crêtes des collines, et les cols sont occupés par les quatre portes.

Le palais du premier roi qui vint habiter Kang-hoa et les autres bâtiments datent de 1234 ; mais un incendie et les guerres mongoles les détruisirent à différentes époques. Les murailles, vieilles constructions en pierre et chaux, furent réparées en 1290 et en 1652.

Le yamen est en ruine, et n’offre rien d’intéressant. Dans la partie nord de la rue principale, se trouve le pont et près de là le pavillon de la cloche, le seul ornement de la capitale, à coup sûr. Les Français voulurent l’emporter en 1866 lorsqu’ils débarquèrent dans l’île.

PONT PRÈS DE KANG-HOA

Cette cloche a un mètre vingt de diamètre, un mètre cinquante de hauteur, et pèse, d’après l’inscription, environ quatre tonnes. À la partie supérieure, deux dragons extraordinaires forment l’anneau qui sert à la suspendre, et un bloc de bois supporté par une grosse chaîne fait office de battant. Une longue inscription en chinois raconte son histoire.

Du haut de la première porte du yamen, on a vue sur la ville, encaissée entre les collines et ne présentant qu’une trouée au sud et une autre à l’ouest ; les mamelons du nord sont boisés et sur la colline du sud se voient deux arbres sacrés et un minuscule pagodon.

À l’ouest, la muraille barre la vallée dans laquelle coule le ruisseau qui traverse la ville, puis va se perdre derrière la colline de Name-sane pour reparaître près de la porte du Sud ; à droite du yamen, une ancienne caserne à demi ruinée sert d’entrepôt, et à gauche, au meilleur emplacement de la cité, se dresse l’église anglaise, bâtiment à la coréenne, à toit surélevé comme celui des portes de Seoul, datant de deux années environ et dont les vives couleurs et les taikouks[16] flamboyants jettent la note gaie sur cette cité triste. En arrière sont les deux casernes.

Le fond de la vallée est occupé par le groupe le plus important des maisons de la capitale, le quartier des commerçants, et pour descendre jusqu’à la place du marché nous passons par de petites ruelles bordées de murs de soutènement en pierres sèches.

À la porte d’une maison, des sorcières frappent à tour de bras, et sans discontinuer, sur des gongs en cuivre, tandis qu’une autre fait des gestes et des signes bizarres devant un homme qui se tient debout, immobile et silencieux au milieu de cet affreux vacarme. C’est, paraît-il, un fou, que les sorcières sont en train de guérir. Nous partons avec la conviction que ce pauvre homme n’échappera pas à un pareil traitement.

De retour à l’auberge, nous assistons à la fabrication du vermicelle pendant qu’une foule compacte remplit la cour, absorbée par ce travail qu’elle revoit chaque jour.

Dans l’après-midi de ce premier jour de voyage, nous allons visiter les dolmens de Ha-heun, à une heure de la capitale, au mord-ouest ; la route, en assez bon état, serpente à travers des collines pittoresques, ou bien coupe les rizières qui constituent à Kang-hoa aussi la principale culture.

Au col qui sépare la vallée de la capitale de celle de Ha-heun, où nous allons, j’assiste à un enterrement. Un sorcier, complètement ivre, est en train de disposer, sur un tabouret élevé, la tablette en papier du mort, et les offrandes offertes au Sane-sine. Parents et enfants sont là, et assistent d’un œil presque indifférent à la préparation du tumulus, vêtus en grand deuil, avec un gros bâton en main, et portant la couronne et la ceinture en branchages.

Parmi les dolmens que j’ai rencontrés à travers la Corée, ceux de Kang-hoa sont des plus intéressants, l’un d’eux surtout est de grande dimension. Ayant publié quelques notes sur les dolmens coréens[17], je ne parlerai pas ici de ces monuments mégalithiques ; je me contente de signaler leur présence en de nombreux points du pays.

De Ha-heun, une riante vallée nous conduit au pied du Pong-hong-sane que nous gravissons avec peine, à cause de la marche pénible dans les rochers de la gorge que nous suivons.

Notre ascension de trois cents mètres dure une heure ; et au sommet nous trouvons le fameux autel du Ciel dont l’histoire nous avait parlé et que nous désirions voir de près. C’est une pyramide tronquée quadrangulaire, mesurant sept mètres de hauteur, et six mètres quatre-vingts à la base. Elle est construite en pierres sèches, et le sommet sur lequel elle est perchée est escarpé et dénudé. Les Coréens attribuent à cet autel du Ciel, comme date de construction, l’époque du Tane-koun (2332 ans avant J.-C.).

Un autel semblable est élevé sur le sommet du Mari-sane, autre colline du sud de l’île, et on assure que, par un temps clair, de l’un de ces autels on aperçoit l’autre.

Nous avons vu, en effet, dans une échancrure de la chaîne centrale de l’île, le Mari-sane ; mais la brume ne nous a pas permis d’apercevoir le monument situé environ à vingt-sept kilomètres. Sur ces autels, on sacrifiait au Ciel au temps des grandes guerres ou des calamités publiques, comme j’ai eu l’occasion de le dire précédemment.

De ce sommet du Pong-hong-sane, on aperçoit toute l’île et les bateaux de pêche répandus sur la mer, ainsi que la côte du Houan-hai-to sur la grande terre. À l’ouest l’île de Kyo-dong à peine dégagée de la brume.

Le lendemain, par un gai soleil, mais par un vent frais, nous partons visiter la fameuse forteresse de Tcheun-toung-sa.

Nous avons quinze kilomètres à faire dans le sud, et comme nous allons à pied, nous mettons environ trois heures pour effectuer ce trajet. Aux différents cols nous retrouvons les poteaux-fétiches et les arbres auxquels sont accrochées des loques ; les flancs de collines (toute cette île est très mamelonnée) sont couverts de rhododendrons, d’azalées en fleurs ; sur les sommets, des bois touffus de pins abritent faisans et pigeons ramiers ; des loriots au plumage magnifique filent devant nous, et dans les rizières de longues bandes d’oies sauvages et de canards s’envolent bruyamment à notre approche.

D’une crête que suit la route, nous apercevons à un moment dans le Pouk-hane la montagne de Seoul, qui se détache nettement dans le beau ciel limpide de cette radieuse matinée. De minuscules villages se cachent dans la verdure. La population de l’île doit être de quarante mille habitants, et la cité de Kang-hoa renferme huit mille âmes, y compris une faible garnison.

Enfin nous voici au pied de la montagne Tchion-tchok-sane (des trois pieds de chaudron), entre les trois pics de laquelle s’abrite le fameux monastère de Tcheun-toun-sa ; les murailles de la forteresse sont visibles sur les crêtes des mamelons, à travers le joli bois de pins qui recouvre toute la montagne.

Nous contournons le contrefort et faisons l’ascension de la bonzerie par le sentier abrupt qui conduit à la porte de l’Est de la citadelle.

Derrière nous, le Mari-sane se dresse, et nous apercevons vaguement l’autel du Ciel à son sommet. Le nom de la bonzerie que nous allons visiter veut dire : Temple de la Transmission de la Lampe, expression bouddhique qui indique la transmission de la foi.

À une heure, après une courte mais fatigante escalade, nous sommes au pied de la muraille qui mesure trois kilomètres de tour ; ce lieu de repos que les bonzes ont choisi est ravissant, planté de pins et de chênes séculaires, et, du point élevé où nous sommes, nous dominons les bâtiments du monastère, enfouis littéralement sous la verdure. C’est du haut de la muraille que les bonzes militaires, en 1866, tinrent en échec, et obligèrent à la retraite le faible détachement de marins français qui montaient à l’assaut.

Le temple et les autres bâtiments que nous visitons rapidement, conduits par le gardien, ont été construits en 1266 ; ils sont en ruine et présentent la même ornementation que les temples de la montagne de Diamant dont nous aurons occasion de parler plus loin. Nous trouvons là quelques jolis Bouddhas en bronze, des tableaux et des fresques remarquables, représentant diverses scènes religieuses.

Dans la grande salle, les bonzes nous offrent un bol de riz et quelques condiments ; nous acceptons ce frugal déjeuner de prêtres qui sont végétariens par devoir. Très propres, très soignés, rasés de frais, nous les trouvons en grande lecture parce que le lendemain ils ont une importante prière à faire.

Grâce à notre interprète, nous apprenons d’eux l’histoire du monastère que malheureusement nous ne pouvons, faute de place, donner ici. Un bâtiment curieux, la « tour », permet de voir la mer sans être vu, et servait autrefois de « mirador » pour surveiller l’arrivée des assaillants. Enfin à l’ouest, en arrière des magasins, dépôts divers, dépendances du sanctuaire, notre guide nous montre les deux bicoques où est enfermée une copie des archives de la dynastie. Nous étions curieux, depuis longtemps, de voir ces dépôts ; mais ces modestes pavillons, dont la façade est à claire-voie, nous montrent que les Coréens sont bien peu soucieux d’assurer à leurs archives, renfermées dans des malles, empilées les unes sur les autres, un refuge suffisant contre l’incendie, ou les accidents de toutes sortes. Les rats — sans doute — ont dû déjà se mettre au courant des secrets de l’État qui s’accumulent là. Chaque année est représentée par une malle, et voici déjà deux pavillons complètement remplis et confiés à la garde d’un bonze muet et idiot.

En quittant le monastère nous admirons encore les magnifiques arbres de ce lieu d’éternelle contemplation ; l’un d’eux, un chêne, mesure quatre mètres de diamètre. Quand nous disparaissons derrière la muraille, la cloche tinte à la porte du temple et nous apercevons les robes blanches des bonzes s’empressant vers le sanctuaire pour la prière de l’après-midi.

Nous rentrons à la capitale à six heures du soir, trop tard pour achever notre visite.

Le lendemain, jour du marché, nous jetons un coup d’œil sur la foule et les éventaires, mais nous ne découvrons rien de plus que ce que nous avons vu ailleurs. L’industrie spéciale de l’île est la confection de nattes fines en roseau, ornées de dessins en couleur ; les plus belles sont faites à Kyo-dong, et celles du palais de Seoul y sont spécialement commandées.

Le granit de Kang-hoa est également remarquable par sa dureté et la finesse de son grain.

Notre retour à Seoul s’effectue en jonque. Nous louons à Kap-tcheun un bateau à voile où nous nous installons le mieux possible, et poussés à la fois par le vent et la marée montante, nous dépassons bientôt Oueul-kol où finit la muraille qui protège l’île. Sur la rive gauche disparaît peu à peu la forteresse de Moune-on-sane, car nous tournons à l’est dans le fleuve Hane que nous allons remonter doucement jusqu’au jour.

Les matelots chantent en manœuvrant la voile, aux divers coudes du fleuve. Les rives, basses la plupart du temps, sont escarpées par moments et dominées par des rochers qui paraissent fantastiques, à la nuit tombante. Lentement nous avançons, la nuit descend, et le ciel s’éclaire de scintillantes étoiles.

Plaines, rizières et collines se succéderont toute la nuit, et j’entends, de la minuscule cabine où je suis étendu, les cris des oies sauvages dérangées de leur quiétude, au passage de notre jonque.

Nous franchissons quelques rapides. Là, nos hommes se mettent à l’eau et tirent à la cordelle ou poussent avec une perche l’embarcation ; la voile se gonfle, craque, puis nous démarrons enfin et reprenons notre lente navigation.

Du Kang-hoa à Seoul, ou plutôt à Ma-pou, il y a environ cinquante-cinq kilomètres et le lendemain, de bonne heure, nous débarquons à ce petit port, encore tout endormi.


CHAPITRE XIV


La montagne de Diamant. — Le Keum-kang-sane. — Les monastères. — Oueunane ou Gensane. — Les grandes forêts. — Ours et tigres. — Le fleuve Hane.


Le Keum-kang-sane, dans le Kan-ouen-to, est le massif montagneux qu’on laisse à droite du chemin quand on se rend à Gensane ou Oueunsane. C’est le point de mire, le but de tous les touristes, globe-trotters qui traversent la Corée. Après les plaines de rizières du sud et de l’ouest, la montagne de Diamant fait un contraste frappant, et c’est là qu’on retrouve les fameux monastères bouddhiques, dignes de la réputation qu’ils ont acquise à travers tout le pays, et qui est venue jusqu’à l’étranger.

C’est évidemment l’un des sites les plus pittoresques de la Corée et les quarante-cinq monastères qui existent dans les replis de cette montagne offrent un asile sûr et plein de charme au voyageur.

Il faut quatre jours dans la direction du nord-est pour aller de Seoul au Keum-kang-sane, la montagne sacrée, à travers des chemins ou plutôt des sentiers difficiles, grimpant péniblement sur les flancs des collines qui se succèdent, s’accumulent, et s’élèvent peu à peu, à mesure que l’on s’approche de la grande chaîne.

Ces sentiers sont ceux qui ont servi de tout temps aux villageois, sans aucun entretien ; ils se sont creusés, modifiés peu à peu, à mesure que la circulation devenait plus importante, et aujourd’hui les caravanes des voyageurs et des marchands s’y traînent lentement à travers les éboulis, gravissant et redescendant des cols, longeant des tombes royales ou princières. On aperçoit, comme sur la route du Nord, de nombreuses stèles, des poteaux-fétiches. Des dolmens — à Pabalmak et à Solmorro — font songer à un très lointain passé.

Pendant de longues heures, au départ de Seoul, la route semble monotone, mais peu à peu à mesure que l’on s’élève et que l’on s’éloigne, la végétation reprend ses droits, et les mamelons se succèdent couverts d’une riche variété d’espèces d’arbres. En ces journées de printemps, une floraison délicieuse s’épanouit sous les ombrages verts. Les rhododendrons, les lis, les champs d’azalées, les magnolias et les arbres fruitiers aux fleurs neigeuses font oublier les montées pénibles ou les sentes glissantes. Les petits chevaux pleins d’ardeur font allégrement leurs quarante kilomètres, et le soir, après un pansage sommaire, dans les misérables auberges de la route, recommencent leurs éternelles querelles.

Tout le long de ce chemin, le gibier abonde : ici, dans la plaine ce sont les hérons, les grues au vol lent et majestueux ; là, dans les pins, les pigeons, les tourterelles se font de tendres roucoulements. Un concert ininterrompu accompagne le voyageur qui voit à chaque pas défiler devant lui quelque fier faisan ou autre gibier de belle allure.

Je ne décrirai pas le voyage à la montagne de Diamant, car sur cette route comme sur les autres la badauderie est la même ; partout la même affluence à l’auberge, la même saleté des maisons et des gens. Mais le paysage fait tout oublier, et quand on s’engage dans la magnifique gorge par laquelle on pénètre dans le massif du Keum-kang-sane, on a devant soi un panorama bien fait pour attirer le peuple paisible et poète de ce doux pays, et judicieusement choisi par ces moines artistes qui sont venus se retirer du monde, dans un lieu de splendeur naturelle.

Notre caravane suit un dédale de défilés avant d’arriver au Tchang-hane-sa, le premier des monastères que l’on rencontre. Jusqu’au col de Tane-pa-ryong, et le long du ruisseau dont le lit nous conduit, le sentier s’efface, les rochers disparaissent sous la végétation de forêt vierge qui nous entoure et qui réunit toutes les essences possibles.

Déjà au col, à quatre cents mètres d’altitude — ce n’est qu’un passage étroit au milieu de ce massif montagneux — l’horizon est limité aux falaises à pic qui bordent la route. Au monastère de Tchang-hane-sa ; on se trouve au fond d’un entonnoir de verdure et de roches ; un pan de ciel bleu est seul visible, et l’ombre vient vite dans les ruines du temple de l’« Éternel Repos ».

Pour y arriver on suit un chemin uni qui bientôt traverse le torrent sur un pont rustique.


Le temple est le plus ancien de tous. Au milieu de la verdure et dans un panorama superbe s’élèvent ses constructions, dont les toits courbes prolongent leurs angles jusque dans les arbres voisins, et projettent une grande ombre sur toute la charpente richement peinte et ornementée de ces monuments aux formes hardies et robustes à la fois qui ont résisté, jusqu’à nos jours, aux injures du temps.

Ce monastère est établi sur un plateau adossé aux rochers et barré en avant par un joli torrent. Il comprend un temple pour les reliques, les Bouddhas (le Palais Précieux de la Grande Puissance) ; un autre temple pour les prières (Palais Précieux de la Charité) ; un grand hall à étages ; des maisonnettes pour loger les tablettes et la cloche du monastère ; des étables pour les chevaux des voyageurs qui viennent visiter le lieu ; des réfectoires pour les bonzes et leur supérieur ; des maisons d’habitation, cellules, dortoirs, etc. Un couvent de religieuses y est attenant. Il recueille et loge, en outre, dans ses dépendances, des infirmes, des aveugles, des boiteux, orphelins et orphelines, des veuves qui viennent chercher là un dernier refuge.

La première restauration du monastère remonte, dit-on, à l’an 515. Le grand édifice qui contient les idoles est un bâtiment rectangulaire, richement sculpté et peint, aux angles de toiture très retroussés. Un enchevêtrement de grosses poutres et de petits bois brillamment peints en forment la charpente. Portes et fenêtres sont en bois ajouré. Les plafonds décorés représentent des dragons, des serpents fantastiques.

L’image du Bouddha est protégée par un baldaquin en bois sculpté, et sur l’autel se trouvent les brûle-encens en cuivre jaune, les livres de prières, la liste des personnes pour lesquelles on prie. Les reliquaires sont placés sur des supports en bois magnifiquement travaillés.

Dans la salle des Quatre Saints se trouvent trois statues et un panneau en soie et or, d’un travail remarquable, d’origine chinoise, auquel les bonzes donnent treize siècles d’existence. Cette broderie représente Bouddha et ses disciples. Contre les murs sont peints les enfers.

Le temple des Dix-Juges est certes un des plus fréquentés, à en juger par la fumée qui a tout noirci sur l’autel. Des scènes de l’enfer bouddhique y sont aussi représentées sur des panneaux recouvrant les murs derrière les Dix Juges.

TEMPLE BOUDDHIQUE DE LA « TRÈS GRANDE PUISSANCE »
(Monastère de Tchang-Hane-Sa.)


Voici le monastère de Pyo-eun-sa. Son nom signifie Temple de l’Esprit croyant. Il est situé également dans un très joli site. Toute sa façade est en bois artistiquement travaillé, peint de vives couleurs et de filets dorés.

On y trouve un temple des Jugements, avec des représentations des enfers, dans lesquelles l’artiste a souligné tous les plus cruels raffinements. Ce monastère renferme une cinquantaine de bonzes.

Pour aller de l’un à l’autre de ces monastères, il faut utiliser les lits des torrents écumeux où les pierres roulent à chaque pas, escalader des rochers, gravir des pentes rapides qui, en hiver, à cause de la neige et du verglas, isolent quelques-uns d’entre eux du reste du monde, pendant deux ou trois mois.

Partout des stèles, des temples où des milliers de signatures attestent la visite de pèlerins venus pour admirer ce décor superbe, ces ruines imposantes enveloppées d’un voile mystérieux de légendes et de superstitions. À chaque tournant se découvrent de nouveaux toits courbes, s’entendent les cloches de bronze appelant autour de leur supérieur les prêtres silencieux et contemplatifs comme les Bouddhas ventrus qu’ils servent.

Sur les deux pentes du Keum-kang-sane ces couvents sont établis, et chacun d’eux entasse ses toits retroussés dans un coin pittoresque, escarpé et boisé.

Ces refuges de la montagne sacrée sont remarquables par leur propreté, l’affabilité des bonzes et leur supériorité intellectuelle sur la plupart de ceux du pays. Quatre cents bonzes, cinquante bonzesses et peut-être un millier de serviteurs les habitent et y vivent des quêtes, du travail des champs qui leur appartiennent et des diverses petites industries qu’ils exercent.

Monastère de You-tchome-sa ou temple de l’« Arbre du Repos ». Ses constructions sont en bon état. Une centaine de prêtres y vivent ainsi que des femmes logées à part, et peut-être deux cents serviteurs. La grande cloche est une pièce remarquable ; elle fut fondue au quatorzième siècle.

Là se trouve l’autel des Cinquante-trois Bouddhas et des neuf dragons. Une sculpture en bois, très ornementée, représente les racines d’un arbre sur lesquelles sont accrochés cinquante-trois objets figurant des idoles. Autrefois ces objets étaient en or massif ; aujourd’hui, ils ont été remplacés par d’autres de peu de valeur. Au-dessous sont représentés des dragons grimaçants, dans l’attitude de vaincus.

Enfin saluons le monastère de Soke-ouang-sa, un des plus fameux de la Corée. Son nom signifie « Monastère du Rêve du Roi », et il se rattache à la première période de Ia dynastie de Tchosen, celle de Yi-Tai-tjo. Il se trouve sur le mont Sol-pong à environ quarante-trois kilomètres de Gensane, et comprend une série de temples tombant en ruine, dans un site admirable. On suit pour y arriver un joli ravin boisé que l’on traverse sur un pont pittoresque. Chaque petit temple est destiné à des prières spéciales. Il renferme encore une grande salle pour les gens de passage et un hospice pour les vieillards et les infirmes.

Dans l’un des nombreux pavillons du Soke-ouang-sa, on peut remarquer le temple des Cinq Cents Sages. Il renferme des statuettes de pierre de vingt à trente centimètres de hauteur, disposées sur plusieurs rangs, et qui offrent une diversité de physionomies, absolument remarquable. Toutes les races y sont représentées et sans aucune intention de sainteté ni de méditation, depuis le Négroïde jusqu’au Mongol, dans des attitudes bizarres.


Quand on quitte ce monastère, on descend rapidement le versant oriental de la grande chaîne montagneuse, et l’on arrive bientôt, par de mauvais chemins, au bord de la mer du Japon que l’on côtoie alors jusqu’à Oueunsane ou Gensane[18]. Ce port est l’un des plus anciens ouverts au commerce extérieur ; il offre — lui aussi — un charmant coup d’œil, et termine heureusement le ravissant voyage de la montagne de Diamant. Il s’étale, immense, bordé d’îlots verdoyants, et constitue un remarquable abri pour les grands bateaux qui peuvent arriver assez près de la terre. Le canal d’approche est profond, facilement protégeable, grâce aux îlots voisins, ce qui fait songer que Oueunsane serait un port de guerre remarquable. Il n’a pas de glace en hiver, la baie étant mieux protégée qu’à Vladivostok, par exemple, et la marée s’y fait très peu sentir, tandis qu’à Tchémoulpo elle atteint huit mètres.

Oueunsane fut d’abord ouvert au commerce japonais en 1880, puis aux Européens en 1883. La colonie nippone y est, bien entendu, importante et elle y fait un commerce très prospère.

On traverse d’abord, quand on vient par terre, le quartier coréen, avant d’arriver à la concession japonaise et au quai. Là les rues sont entretenues, même plantées d’arbres.

Trois mille Nippons environ vivent dans la concession avec quelques Chinois. Le quartier coréen compte quinze mille habitants. Ces derniers sont des pêcheurs, et des montagnes de poissons séchés sont visibles dans la rue principale. La situation de ce port est — comme je l’ai dit — dans un site agréable, avec une vue splendide sur la mer ; la température y est plus douce qu’à Tchémoulpo, moins froide en hiver, moins chaude en été.


À partir de Oueunsane, commence la région des grandes montagnes, des forêts vierges des provinces du nord-est du pays, peuplées d’ours, de tigres et de toutes sortes de gibier. Cette région est, plus que toute autre, riche en légendes, car elle a fourni les grands hommes de la Corée, princes ou bonzes célèbres qui, descendus de leurs montagnes sauvages, sont venus présider aux destinées du royaume.

C’est là que les amateurs de chasses émouvantes trouveront à satisfaire leur passion. Les gens du pays partent en bandes à la recherche des ours et des tigres pour lesquels ils reçoivent du gouvernement une prime et une forte rémunération pour la peau et les griffes. Celles-ci servent à préparer des médecines infaillibles contre presque tous les maux.

La visite au Keum-kang-sane, aux monastères sacrés, peut être tentée par une autre voie, quand on part de Seoul. Le fleuve Hane permet, en effet, de parcourir cent quatre-vingts kilomètres en jonque et, de là, on suit un chemin qui conduit également, par le sud, à la montagne de Diamant.

Les rives du Hane sont pittoresques et de gros villages de pêcheurs s’étalent à l’entrée des petites vallées des affluents de ce beau fleuve, dont les crues, en été, sont soudaines et terribles.

On rencontre sur ses bords diverses industries spéciales, les potiers entre autres, qui font les énormes jarres indigènes que l’on descend ensuite à Seoul par eau ; des trains de bois suivent le fleuve, s’accrochant aux tournants brusques, obligeant les pêcheurs à s’esquiver avec leurs légères barques et à se rejeter sur la rive sablonneuse, où de loin en loin s’élèvent des autels aux dragons des eaux, des « myrioks » rappelant la puissance de Bouddha, des temples de toutes sortes, accrochés aux rochers boisés des rives.


CHAPITRE XV


Mok-po. — L’ile de Quelpaërt. — Ses légendes. — Pêcheuses de perles. — Hendrick Hamel. — Le serpent de Tchai-tchou.


C’est à Mok-po que l’on s’embarque généralement, sur un petit bateau de pêche, pour aller visiter l’île de Quelpaërt, qui eut son heure récente de célébrité en 1901 à la suite d’événements tragiques soulevés par le gouverneur contre les missionnaires catholiques et les chrétiens de l’île.

Mok-po est un très petit port, ouvert au commerce en 1897, et dès le premier jour occupé par les Japonais, dont les bateaux à vapeur viennent fréquemment et régulièrement, alimenter le commerce. On peut avoir la chance d’en trouver un qui de temps à autre se rend à l’île de Quelpaërt ou Tchai-tchou. À Mok-po, comme ailleurs, le quartier japonais est placé au seul endroit profitable au commerce. Les approches du port sont difficiles, semées d’écueils, de récifs et d’ilots ne laissant entre eux que d’étroits canaux pour la navigation. Il y a cependant deux passages principaux qui donnent accès au port, lequel peut contenir trente bateaux à vapeur.

Près de là est l’embouchure du Rion-hiong-kang, le fleuve important de cette région du Tchculla-to, la plus riche province de Corée, celle qui produit le plus beau riz.

Devant le port s’étend la grande île de Mok-po, couverte de forêts de pins qui lui donnent un cachet fort pittoresque.

Les constructions importantes de Mok-po sont les consulats du Japon et d’Angleterre, et les bâtiments de la douane. Les Japonais ont commencé d’y construire un quai, et leurs importations et exportations atteignent déjà un chiffre considérable, montrant leur activité à développer cette concession.

Mok-po à cause de sa situation deviendra un des ports les plus importants de la Corée, et déjà les bateaux japonais, américains et allemands, y apportent les produits de première nécessité, qu’ils échangent contre des laines et du papier, et surtout, ce qui représente le gros commerce, des sacs de riz et de céréales expédiés au Japon.

De Mok-po à Quelpaërt, à travers une série d’îlots dangereux maïs pittoresques, il y a environ quatre-vingts lieues marines. Cette île est la plus grande de l’empire, et c’est également la plus extrême terre du sud. À peu près de forme elliptique, elle mesure quatre-vingts kilomètres au grand axe, et trente-cinq au petit.

Sa constitution géologique nous la montre d’origine volcanique. On y trouve beaucoup de laves et des lacs remplissent les anciens cratères. C’est une île très montagneuse dont la grande chaîne est-ouest est dominée par le mont Auckland ou Hal-la-sane, de deux mille mètres d’altitude.

Les rives sont rocheuses et abruptes, et il n’y a pas de port ni d’ancrage convenable. Les bateaux coréens ou japonais y touchent rarement, rendant très incertaines les communications avec le continent. La navigation dans les barques est dangereuse à cause des courants et du mauvais état habituel de la mer dans ces parages.

La population de l’île est évaluée à cent mille habitants, et parmi les industries curieuses je dois signaler celle de la pêche aux huîtres perlières, pratiquée par les hommes et les femmes, surtout par les femmes, leurs maris trouvant plus pratique de fumer leur pipe au coin du feu. Ces pêcheuses, comme je l’ai dit précédemment à propos des métiers réservés aux femmes, presque complètement nues, partent à la nage, avec un petit sac qui flotte sur la mer et dans lequel elles mettent les huîtres perlières qu’elles vont chercher en plongeant. Aujourd’hui, les Japonais ont accaparé cette pêche et le nombre des plongeuses, ondines d’un nouveau genre, diminue chaque jour.

Le nom coréen de Quelpaërt est Tchai-tchou (ou Tjiei-tjiou, et politiquement l’île est divisée en trois préfectures : celle du nord ou Tchai-tchou (du nom de la capitale et de l’île), celle du sud-ouest ou Tai-tchieng, celle du sud-est ou Tchieng-heui.

À Tchai-tchou réside le mok-sa ou gouverneur de l’île ; celui-ci n’ayant pour le soutenir qu’une faible police et quelques hommes d’armes, est sans influence sur la population, très indépendante, refusant les innovations ou les modifications du gouverneur.

Quelpaërt fut longtemps un lieu de déportation pour les condamnés politiques. Il y pousse de magnifiques forêts de chênes, et il n’y a pas de tigres. On y trouve, cachés dans les taillis, des sangliers, des ours, des lièvres et le gibier commun à toute la Corée, les oies et les faisans.

La base de la nourriture des habitants est le millet. On y cultive aussi un peu le riz — considéré comme aliment de luxe, — la pomme de terre, l’orge, le blé, les haricots, le tabac, quelques légumes.

La principale occupation est la pêche : pêche d’huîtres perlières (certaines huîtres ont jusqu’à trente centimètres de diamètre), de poissons, de varechs, d’algues marines. Le commerce de Quelpaërt avec l’extérieur consiste donc en perles, varechs de tous genres, plantes médicinales, en peaux de bœufs ou de chevaux, en bétail et en chevaux. Un datura stramonia donne des graines dont on fait une huile pour les cheveux. Cet arbuste toujours vert a des fleurs pourpres en hiver.

L’élevage des chevaux s’y fait en grand, car cette île pourvoit tout le continent. Ce sont des bêtes de très petite taille, extrêmement robustes. Ils vivent dans l’île en complète liberté.

Nous avons vu à Quelpaërt, comme vestiges des époques florissantes du bouddhisme, quelques Bouddhas, taillés dans la lave, et on montre, près du sommet du mort Auckland, des rochers qui ont l’apparence de figures humaines, que l’on appelle les Cinq cents héros (Ho-paik-tchang-goun).

Encore maintenant dans la campagne, ou plutôt dans les montagnes de l’île, les paysans portent un chapeau de feutre avec des bords de soixante centimètres. Ils utilisent aussi comme vêtement la peau de chien.

L’origine de cette île, plus fermée encore et plus hostile aux étrangers que ne le fut jamais le royaume Ermite, est aussi mystérieuse que celle du grand Tchosen. Il est dit que quand la terre fut créée, trois génies sortirent des flancs de l’Hal-la-sane et furent les premiers hommes de Tchai-tchou. Ils s’appelaient Pou, Hiang, et Ko. Ils se réunissaient et discutaient gravement sur ce qu’ils devaient faire, en l’absence d’autres êtres humains dans l’île, lorsqu’un jour, au bord de la mer, du rocher où ils devisaient, ils virent venir à eux un homme installé sur une caisse flottante. C’était, leur dit ce voyageur singulier, un cadeau de l’empereur du Japon. Ils ouvrirent la caisse, et y trouvèrent trois jeunes et jolies femmes qu’ils s’empressèrent d’épouser. Ainsi furent fondées les trois grandes familles des Ko, Pou et Hiang qui peuplèrent les trois provinces. Ces jeunes femmes étaient les filles d’un empereur japonais qui avait appris — par ses géomanciens — que trois génies vivaient seuls dans cette île. La légende ajoute qu’il leur envoya, en même temps que ses enfants, les graines des cinq céréales, et des animaux pour peupler Quelpaërt.

Un temple nommé Hyeul-tchiet fut construit plus tard, non loin de la capitale Tchai-tchou, à l’endroit où se voient encore les trous par lesquels sortirent les trois génies, auxquels on fait deux fois par an, des sacrifices et des offrandes,

Un temple bâti dans l’intérieur de la capitale leur avait été dédié, mais par ordre du père de l’empereur actuel, le Tai-ouen-koun, il fut détruit ainsi qu’un grand nombre d’autres sur le continent. Les habitants protestèrent contre cette destruction, car ils étaient restés très superstitieux et très attachés à leurs génies de l’Hal-la-sane, en disant que la vengeance céleste allait les atteindre. Effectivement, il y a une vingtaine d’années, une épidémie détruisit tout le bétail qui constituait la grande exportation de l’île, et une sécheresse épouvantable amena la famine. Cela fut, bien entendu, mis sur le compte de la destruction du temple. Depuis, on demanda au roi l’autorisation de le rebâtir à Tchai-tchou.

Mais revenons à nos génies. Finalement la famille de Ko subsista seule, et on dit que Ko-Hou et Ko-Tchang, descendants de la quinzième génération, construisirent un bateau et naviguèrent vers le continent, où leur arrivée avait été prédite par un sorcier au roi de Silla, comme celle de vassaux. Ils débarquèrent au port de Tamjin et l’île reçut en souvenir le nom de Tamena (provenant de Tam-tjin et de Silla).

C’est en 662 après Jésus-Christ qu’eut lieu ce voyage de Ko, et ce n’est que plus tard que l’île reçut son nom de Tchai-tchou. En 1653, elle fut visitée accidentellement par le voilier hollandais Sperwehr (Épervier) qui y fit naufrage. Quelques survivants revinrent en Europe, parmi lesquels Hendrick Hamel qui fit la description de ce voyage. Il resta quatorze années dans les prisons coréennes et son récit est des plus captivants et émouvants. Il ne séjourna que peu de temps à Quelpaërt, car les habitants conduisirent les prisonniers sur le continent.

Cette île n’offre d’autre intérêt que sa superbe végétation où se mêlent des bambous. La capitale ressemble à n’importe quelle autre ville muraillée et malpropre du royaume Ermite.

En 1901, un massacre de catholiques eut lieu à Tchai-tchou, et il fallut toute l’énergie des missionnaires, les réclamations de notre ministre et la présence des bateaux de guerre français Surprise et Alouette, pour ramener le calme dans l’île.

Voici la légende du serpent de Quelpaërt :

Dans une des nombreuses cavernes de l’Hal-la-sane vivait un serpent monstrueux qui inspirait autant de terreur que de respect aux habitants. Suivant la tradition, la mort de ce serpent devait entraîner les plus grandes calamités pour l’île. Mais cet animal fantastique exigeait que chaque année on lui donnât en sacrifice une jeune vierge, parmi les plus jolies filles du pays, et chaque année un vote avait lieu pour désigner le père qui devait sacrifier son enfant.

Un jour le sort tomba sur un homme moins superstitieux ou dont le cœur était plus tendre, car, sans faire part de son projet périlleux à ses voisins, il résolut de sauver son enfant. À l’heure convenue, il l’emmena à l’endroit désigné dans la montagne. Il était armé d’un grand sabre et se cacha à l’entrée de la grotte d’où allait sortir l’odieux reptile.

Lorsque celui-ci s’élança sur la jeune fille, évanouie de frayeur, il bondit sur le monstre, le découpa en morceaux qu’il emporta à sa maison avec l’aide de son enfant. Puis il ordonna à celle-ci de se cacher pendant un certain temps, pour éviter d’éveiller les soupçons des voisins, et mit les restes du serpent dans une jarre recouverte avec une lourde dalle.

Une épidémie et une famine épouvantables sévirent bientôt sur Tchai-tchou, et les habitants, soupçonnant la supercherie du père, envahirent sa maison, y trouvèrent la fille, ainsi que les morceaux du terrible serpent, dans la jarre. Ils la vidèrent immédiatement sur le sol, mais le serpent ne se reforma pas, et chaque section produisit, au contraire, une infinité de reptiles qui s’enfuirent aussitôt et depuis peuplent tous les recoins de l’île.



J’ai essayé, dans les pages précédentes, de donner un aperçu de la situation de la Corée, telle qu’elle était il y a quelques mois à peine.

L’impression générale que je voudrais dégager de ces descriptions est celle d’un peuple bon, intelligent, mais dominé par des croyances qui ont retardé son développement.

On peut dire que depuis plusieurs siècles la terre de la « Fraîcheur matinale », comme la Walkyrie, dormait d’un sommeil léthargique, enveloppée d’un voile tissé de légendes merveilleuses. Nous savons que son réveil a été rude, et qu’au lieu d’un « beau et vaillant chevalier » elle n’a trouvé à ses côtés que des convoitises inquiétantes. Espérons pourtant que les esprits tutélaires de ses montagnes, de ses fleuves et de ses forêts la garderont encore de l’envahisseur étranger. Il ne s’agit, pour elle, que de rattraper le temps perdu. Le désir de progresser existe chez tous à présent, grâce à l’essor donné par l’empereur dans ces dernières années. Son sol fertile, ses richesses naturelles doivent lui assurer le bien-être et l’indépendance, tandis que la douceur et la bonté de son peuple lui attirent toutes les sympathies.

  1. Vers la fin de l’année 1903, un steamer portant pavillon français — le premier peut-être — a jeté l’ancre à Tchémoulpo, apportant du riz d’Annam au gouvernement coréen.
  2. C’est chose faite aujourd’hui.
  3. Ce nom est employé improprement pour désigner Hane-yang car il signifie simplement « la capitale ».
  4. Parmi les multiples coutumes protocolaires auxquelles est astreint l’empereur comme l’ont été ses ancêtres, celle-ci est très importante. Il ne doit jamais, non seulement voir de cadavres, mais se trouver sur leur chemin ; aussi, comme Sa Majesté, dans ses sorties aux temples de la Guerre, par exemple, doit passer par une des portes de la ville, les convois funèbres ne peuvent sortir que par ces deux portes, sous lesquelles jamais le cortège impérial ne les rencontrera.
  5. Aristocrates.
  6. Le vin coréen est un mauvais alcool de riz.
  7. Bibliographie coréenne, tableau littéraire de la Corée, par Maurice Courant, 3 vol. Paris, 1894-1896.
  8. Korean Repository, 1896.
  9. Comptes-rendus de la « Royal Asiatic Society, Korean branch ».
  10. Sommaire et historique des cultes coréens.
  11. Korean Repository.
  12. Gardes officiels, parmi lesquels on recrute les portiers (kavass) des légations et des ministères.
  13. Des journaux se sont plu à raconter que cette princesse était une Américaine. Cela est faux. Elle n’a de « lady » que le nom que lui donnent improprement les personnes parlant anglais dans la colonie européenne.
  14. Père Dallet, Introduction à l’histoire de l’Église de Corée.
  15. Bibliothèque de vulgarisation du musée Guimet.
  16. Emblèmes de la Corée.
  17. Bull. Soc. d’Anthropologie de Lyon, 1903.
  18. Gensan des Cartes.