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Cahiers personnels, Adélaïde de Brunswick/Adélaïde de Brunswick/2-5

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Chapitre V (1953 & 1964)
Cahiers personnels ; Notes pour les Journées de Florbelle ; Adélaïde de Brunswick, Texte établi par Gilbert Lely, Jean-Jacques PauvertXIII (p. 243-288).

DEUXIÈME PARTIE


Va, crois-moi, du bonheur les jours purs et sereins
Luisent bien rarement aux yeux des souverains.

Hamlet, tragédie de Ducis.


CHAPITRE V


La princesse de Saxe s’aperçut bientôt que les faibles secours qu’elle avait reçus du père de Bathilde ne seraient pas capables de la soutenir longtemps, et son orgueil ne lui laissa pas voir de sang-froid l’affreuse détresse où elle allait tomber. Née dans le luxe et dans l’abondance, elle était aussi accablée du sort qui l’attendait qu’incapable d’y porter remède, et, malgré tout cela, ne pouvant oublier son rang, elle avait loué, dans Francfort, un appartement superbe. Elle avait réparé la perte de ses équipages, sans penser que le lendemain elle n’aurait peut-être pas de quoi dîner.

Un jour que, douloureusement affectée de cette cruelle situation, elle se promenait avec sa compagne dans la partie de la ville que la foire rend la plus brillante, elle fut vivement frappée par la figure d’un homme qui semblait la considérer avec la plus grande attention. Elle s’avance vers lui :

— Ah ! monsieur, dit-elle à ce personnage avec empressement, est-ce vous que je vois ? vous, délégué du duc de Brunswick, mon père ? Est-ce vous que le ciel m’envoie dans la cruelle position où je suis ?

— Oui, madame, c’est moi-même, répond Bundorf ; mais permettez-moi de vous demander à mon tour à quel événement je dois l’honneur de voir, sous les habits d’une simple particulière, l’illustre fille de mon maître, aujourd’hui princesse de Saxe. Votre Altesse consentirait-elle à venir m’apprendre ces particularités chez moi, et à y accepter, en même temps, un logis et plus commode et plus décent que celui qu’elle occupe sans doute dans quelque maison garnie de cette ville ?

Adélaïde, pour marque d’acceptation, ayant offert sa main à Bundorf, elle et Bathilde se transportèrent à l’instant chez lui où elles trouvèrent son épouse qui les reçut magnifiquement. La princesse raconta son histoire, et le délégué, sensible au sort vraiment désastreux d’une femme de cette qualité, lui dit que, quelque sage qu’eût été le projet de retourner en Saxe, la guerre qui s’y allumait en ce moment rendait cette résolution impossible, et que ce qu’elle avait de mieux à faire était ou de se fixer à Francfort ou de voyager.

— En attendant que vos résolutions soient prises, madame, poursuivit-il, me permettez-vous de réparer l’inconstance du sort ?… Voici une lettre de recommandation illimitée, au moyen de laquelle les meilleurs marchands des principales villes de l’Europe ne feront pas de difficulté de vous compter l’argent dont vous aurez besoin. Souffrez, poursuivit-il en présentant à la princesse deux bourses pleines d’or, souffrez que j’y joigne cette somme pour les menues dépenses journalières, jusqu’à ce que vous ayez besoin de faire usage de cette lettre.

— Monsieur, répondit la princesse, je vous rends mille grâces de ce service ; mais songez qu’il ne me convient pas de l’accepter sans que vous me prouviez la manière dont je puis vous rendre cet argent. Dans la situation où je suis avec mon mari, je ne veux ni ne puis vous rien assurer sur Dresde.

— Je n’ai nul besoin de cette sûreté, madame, répondit le délégué : l’argent dont je dispose en votre faveur, appartient au duc de Brunswick, votre auguste père ; je n’ai besoin que d’une simple reconnaissance. D’ailleurs, ces sommes dont j’avais la disposition pour les employer à des levées de troupes étant excédentes, je ne puis en faire un meilleur usage.

— Me donnez-vous votre parole d’honneur pour garant de ce que vous me dites, monsieur ?

— Je vous la donne, madame.

— Ce n’est qu’avec cette certitude que je prends ces sommes ; mais que je les eusse acceptées ou non, monsieur, ma reconnaissance n’en est pas moins la même, et ma protection vous est assurée pour la vie.

Un dîner simple suivit cet acte, et la princesse, ne voulant point gêner Bundorf en prenant un logement chez lui, arrêta sur-le-champ un superbe hôtel dans le plus beau quartier de la ville, et plusieurs domestiques furent choisis pour l’y servir. Le nom de la baronne de Neuhaus fut celui qu’elle se donna, ayant jugé prudent, ainsi que le délégué, de ne point compromettre, en cette ville, le titre de princesse de Saxe.

Peu de jours après, la baronne de Neuhaus rendit au chargé d’affaires le repas qu’elle en avait reçu ; et il ne fut bientôt plus question, dans Francfort, que de la magnificence et de la beauté de cette étrangère qu’admirait tout le monde et qu’heureusement personne ne reconnut.

Conduite par Bundorf, la princesse goûta tous les plaisirs que pouvait lui procurer la ville qu’elle adoptait. Mais un cœur vivement épris ne jouit que de l’espoir de posséder un jour ce qu’il aime ; il n’y a de vraiment intéressant pour lui que ce qui rappelle cet objet chéri. Malheureusement Louis de Thuringe n’était pas à Francfort ; il se battait contre les impériaux ; Adélaïde le savait, et les dissipations qu’on lui procurait, ne laissaient aucune trêve à ses mortelles inquiétudes.

— Ô ma chère Bathilde, disait-elle souvent à sa compagne, crois-tu que ces plaisirs dont on m’environne puissent satisfaire le cœur de celle qui adore le marquis de Thuringe ? Être privée de sa présence, ignorer quand le bonheur de le revoir me sera rendu, ne me le représenter, pendant cet intervalle, qu’au milieu des dangers que sa valeur affronte !… Qui me dit que, percé du fer d’un ennemi, celui que j’idolâtre n’est pas au rang des morts ?… Ah ! quelque glorieux que soient les lauriers qu’il moissonne, puis-je ne pas frémir en les voyant peut-être inondés de son sang !

Bathilde faisait tout ce qu’elle pouvait pour calmer la princesse mais elle n’avait pour elle, en ce moment, que la froide éloquence de l’esprit, qui ne supplée jamais à celle du cœur.

Parmi les personnes de considération que le temps de la fête attiraient à Francfort, se trouvait le margrave de Bade, souverain de cette partie de la Souabe dont les frontières sont baignées par le Rhin et dont les eaux minérales jouissent aujourd’hui de la plus grande réputation. Adélaïde, qu’il eut le bonheur de voir dans les réunions publiques, lui fit une telle impression qu’il en devint passionnément amoureux. Il s’informe ; on lui dit que celle qu’il aime est la baronne de Neuhaus, dont l’origine est inconnue. Fondant aussitôt l’espoir de son amour sur le mystérieux de l’aventure, il fit tout simplement prévenir Adélaïde de l’envie qu’il avait de lui faire la cour. La princesse irritée de cette façon légère de se présenter chez une femme comme elle, lui fit dire que, séjournant à Francfort pour sa santé, elle était dans l’intention de n’y recevoir personne. Rien n’irrite l’amour comme la résistance. Le margrave renouvelle ses propositions et n’obtient jamais que les mêmes réponses.

Cependant, il continuait de voir Adélaïde dans le monde, ce qui redoublait son amour au lieu de l’attiédir.

— Eh quoi ! madame, lui dit-il un jour dans l’allée détournée d’une promenade où il la vit seule, ne me sera-t-il donc jamais possible de vous exprimer les sentiments passionnés dont je brûle pour vous ?

— Mais il me semble que c’est ce que vous faites, monsieur, lui dit Adélaïde ayant l’air d’ignorer le rang de celui qui lui adressait la parole. Vos procédés me prouvent depuis longtemps cette ardeur inutile et mes réponses auraient dû vous convaincre de l’impossibilité où je suis de vous entendre.

— Sont-ce ici des liens ou des caprices, madame ? répliqua le margrave. Daignez au moins me le faire connaître.

— Vous n’auriez besoin de savoir le motif de mes refus que dans le cas où il vous deviendrait possible de les vaincre ; mais comme ces refus sont indestructibles, que vous importe d’en savoir la cause ?

— Ce serait du moins une consolation.

— Et pourquoi, je vous prie, faut-il que je console quelqu’un des maux qu’il se fait lui-même ? Cette consolation que vous cherchez, votre seul orgueil doit y suppléer : humilié de mes refus, il ne doit plus s’y exposer, et de ce moment réduire au silence tout ce qui ne servirait qu’à engendrer chez moi le renouvellement de ces refus.

— Mais il me semble au moins, madame, que la permission de vous voir n’entraîne aucune conséquence et que la satisfaction que je retirerais de cette faveur ne conduirait à aucun des inconvénients que vous paraissez craindre.

— Je vous proteste, monsieur, que je ne redoute rien de cette visite, et l’indifférence de ma réponse doit vous convaincre mieux que tout encore que vous devriez cesser de réclamer cette faveur.

— Eh bien, madame, je hasarderai tout, dit le margrave en se retirant fort piqué…

Et, en effet, trois jours ne se passèrent pas sans que M. de Bade ne se présentât chez Adélaïde.

— Me voilà bien coupable, madame, dit-il en entrant ; je ne devrais pas, d’après vos ordres, me présenter ainsi chez vous.

— Cette visite ne m’importune point, monsieur ; je n’y vois que de l’ennui pour vous et de l’inutilité pour moi.

— Ah ! madame, dit le margrave en se jetant aux pieds d’Adélaïde, je vous conjure de me dire les raisons de vos refus. Est-ce ma fortune qu’il vous faut ? Daignez accepter celle que je possède. Est-ce une souveraineté ? La mienne vous attend.

— Rien de tout cela ne forme mes désirs, monsieur ; les sceptres sont souvent bien à charge, et la fortune qui les accompagne est toujours bien chancelante.

— Ma main pourrait-elle vous plaire ? Je vous l’offre.

— Je ne crois pas, par expérience, ces liens fort heureux : d’ailleurs je vis sous le joug et ne puis en prendre de nouveaux.

— Ainsi, madame, dit le margrave en s’asseyant près d’Adélaïde, je dois donc perdre tout espérance ?

— C’est le conseil le plus sage que je puisse vous donner.

— Permettez-moi de le regarder comme le plus cruel.

— Mais ces maux sont occasionnés par vous seul : renoncez à ce qui les constituent ; ils s’évanouiront.

— Le puis-je, grands Dieux ?

— L’homme peut tout ce qu’il veut quand il fait usage de sa force.

— Non, quand la passion qui le domine est plus puissante que sa volonté.

— C’est parce que j’éprouve la même chose, monsieur, que vos offres me sont insupportables… Et, prenant la main du margrave en le reconduisant vers la porte : — Renoncez, je vous le demande avec instance, monsieur, renoncez à des prétentions impossibles, et ne m’obligez pas à fuir les endroits où je pourrais vous rencontrer, ou à vous faire défendre l’entrée de ma maison. Contentez-vous de savoir, puisque vous m’obligez à vous le dire, que si vous êtes malheureux, ne pouvant posséder la personne que vous aimez, je le suis également de ne pouvoir aimer celle que je possède, ni posséder celle que j’aime. Que cette ressemblance, loin de nous rapprocher, établisse entre nous une éternelle séparation. Ne cherchons point, l’un et l’autre, à troubler par des malheurs le peu d’agrément que nous pouvons trouver dans les plaisirs de cette ville.

Et comme à la fin de cette phrase le margrave, qu’elle n’avait pas cessé d’éconduire, était déjà dans l’antichambre, Adélaïde rentra chez elle, ferma les portes, et donna l’ordre de ne plus laisser entrer M. de Bade.

Un caractère entier et fougueux comme celui de ce prince n’était pas fait pour pardonner une telle réception à une femme dont il était loin de soupçonner le rang. Il se promit de s’en venger. Elle ne sait pas qui elle offense, se disait-il en fureur ; elle ne connaît pas l’âme qu’elle outrage ; je le lui apprendrai à ses dépens. Je suis bien bon de m’en tenir à la séduction avec une femme aussi impérieuse : et qu’est-elle pour me résister ? Avec de tels êtres on ne doit employer que la force. Et le margrave prépare tout pour se procurer l’objet de sa flamme, à quelque prix que ce pût être. Cette femme, continuait-il de se dire, est inconnue ; isolée dans Francfort, on ne saura pas plus qu’elle en est absente qu’on ne se doute qu’elle l’habite…. Et qui sait d’ailleurs si ce n’est pas une aventurière ? Pas un de ses gens ne la connaît. Cette Bathilde qui l’accompagne paraît seule en possession de son secret : il faut les enlever toutes deux ; l’une me servira à connaître l’autre, ou du moins à déterminer ses caprices. Quelque chose peut-il résister à un homme tel que moi ? À quoi bon l’autorité dont les mortels nous environnent, si ce n’est à servir nos passions ?

Plein de ces idées révoltantes d’un âge que n’éclairaient encore ni les arts qui polissent les hommes, ni l’urbanité qui doit caractériser ceux qui les gouvernent, le margrave disposa tout pour s’emparer de la princesse et de son amie.

Une nuit où la beauté du temps avait retenu tout le monde dans une promenade célèbre, où les chanteurs, les trouvères, les ménestrels et les poètes égayaient le public par leurs jeux et par leurs talents, quatre hommes armés saisissent Adélaïde et Bathilde et les jettent dans une voiture que six chevaux, relayés de quatre en quatre milles, entraînent à Bade, jusqu’au sommet de la montagne sur laquelle est situé le château du margrave. Il ne se trouvait personne dans la voiture où ces femmes avaient été enfermées, et l’on imagine aisément dans quel état d’anxiété elles durent arriver à leur destination.

Des ordres étaient donnés pour les recevoir magnifiquement. On prévint leurs désirs ; mais le margrave ne parut point. Leur inquiétude redoubla, et elles comprirent bientôt que si leurs fers étaient dorés, ils ne pesaient pas moins sur elles, et que les précautions que l’on employait n’étaient qu’à dessein de les captiver plus sûrement.

— Entre cette prison-ci et celle où nous étions obligées de filer, comme les Parques, le fuseau de la vie, dit la princesse, je ne vois pas une bien grande différence : de la brutalité dans l’une, de la fausseté dans l’autre, mais dans toutes deux le même projet sur nos jours et sur notre honneur.

Ô ma chère Bathilde ! comme les hommes sont méchants ! Et l’on ne veut pas que nous nous en vengions, sitôt que cela nous devient possible ! Du moment que cet homme connaît et mes liens et mes devoirs, à quoi lui sert-il de me faire enlever, et que peut-il attendre de moi ? Contraindre une femme à ses désirs, quand on sait qu’elle ne les partage pas ! Est-il au monde de plus criante injustice ? Voilà pourtant où me conduit celle de mon époux. Lui seul m’entraîne dans tous les dangers que je cours, dans tous les malheurs que j’éprouve. Crois-tu, Bathilde, que je puisse jamais oublier ces horreurs ? Elles me plongeront au tombeau, et j’expirerai peut-être sans avoir la consolation d’apprendre au plus cher objet de mon cœur tout ce que j’ai souffert pour lui. Oh ! Bathilde, qu’il est malheureux pour nous de n’avoir pu instruire l’honnête Bundorf des nouveaux revers que nous éprouvons ! Heureusement, mon portefeuille ne m’a point quittée, et j’ai sur moi l’or qu’il m’a remis.

Adélaïde finissait à peine de se livrer à ces tristes réflexions, elle essuyait à peine les larmes qu’elles lui faisaient répandre, qu’un gentilhomme du margrave se fit annoncer. Cet ambassadeur se nommait le baron de Dourlach. Né à Trente, et ayant servi fort jeune dans les troupes de l’empereur, il avait fini par s’attacher au margrave de Bade dont il était à la fois et le confident et l’ami. Dourlach, âgé de vingt-huit ans, joignait à une figure agréable un caractère doux et honnête.

— Madame, dit-il à la princesse d’un air aimable mêlé de pudeur et de timidité, je suis chargé de vous exprimer l’extrême désir que monseigneur a de vous voir, et en même temps son regret de s’être vu forcé à ne devoir votre présence chez lui qu’aux moyens qu’il vient d’employer. Il désire vivement que vos procédés envers lui le fasse renoncer à de nouveaux partis qui lui déplaisent d’autant plus qu’il craint qu’ils ne vous affligent ; et cet état de chose le fâcherait infiniment sans doute, d’après les sentiments passionnés dont je sais qu’il brûle pour vous.

— Il me semble, monsieur, dit Adélaïde, que, quand on aime les gens, on ne les tient pas dans l’espèce de clôture où il me réduit.

— Quand on craint de les perdre, madame, on use de tous les expédients propres à les retenir.

— Votre maître a donc peu d’orgueil, puisqu’il ne connaît pour captiver une femme d’autres ressorts que ceux de la violence.

— Mais il m’a dit, madame, avoir employé tous les moyens.

— Il lui en reste un dont il s’écarte prodigieusement par les procédés qu’il met en usage.

— Et quel est-il, madame ?

— Celui de plaire. Or dites-lui de ma part, je vous prie, qu’il n’atteindra ce but qu’en me renvoyant à Francfort et en me replaçant dans la situation où il m’a prise.

— Que votre maison et vos gens ne vous donnent aucune inquiétude, madame. Monseigneur a mis ordre à tout ; vous n’avez plus d’établissement dans cette ville, mais toutes vos dépenses y sont payées et vos malles sont ici.

— Et qui lui a donné le droit, je vous prie, de mettre ordre à mes affaires, de congédier mes gens et de payer mes dettes ? S’imagine-t-il m’acheter et m’asservir par des procédés aussi vils ? Dites-lui bien, monsieur, qu’il saura quelque jour si j’étais née pour recevoir de lui pareille grâce, et qu’il sera forcé à bien des excuses envers moi quand il connaîtra la femme qu’il humilie.

— Je crois que monseigneur réunit pour vous, madame, tous les sentiments de respect et d’amour qui peuvent exister dans un cœur tel que le sien. Il ne lui reste que le chagrin amer d’être payé par de l’ingratitude.

— Je ne puis en avoir avec lui, monsieur, puisque je n’accepte ni ne demande ses bienfaits.

— Je vais désespérer le margrave par des réponses aussi dures. Madame ne les adoucira-t-elle pas par un peu d’espoir ?

— Pourquoi voulez-vous que je le trompe ?

— Pour être un peu plus heureuse.

— Mais pourquoi mon bonheur dépendrait-il de lui ? Avait-il le droit d’interrompre celui dont je jouissais avant que de le connaître ?

— Ô madame, dit le gentilhomme avec un enthousiasme qu’il tâcha de déguiser, qu’une femme comme vous est précieuse ! et qu’il sera heureux, celui qui parviendra à lui inspirer des sentiments moins sévères !

Ici, Adélaïde concevant aussitôt de quelle utilité pouvait lui devenir ce jeune homme, l’accueillit d’un sourire gracieux, en l’assurant que les peines qu’il prenait pour un autre étaient tout à fait inutiles ; que son cœur ne pouvait se dégager des liens qui le captivaient maintenant ; mais qu’aussitôt qu’elle aurait rencontré quelqu’un plus digne de lui en donner de nouveaux, elle changerait peut-être d’opinion.

Dourlach se retira point trop fâché de n’avoir qu’une semblable réponse à porter au margrave et croyant démêler, au travers de tout cela, que la prétendue baronne, nullement insensible, pouvait lui laisser croire qu’il ne ferait peut-être pas mal de ne travailler que pour lui.

Cette sorte de fatuité était pardonnable à vingt-huit ans ; mais avait-elle quelque fondement ? Si cela était, comment la princesse de Saxe renonçait-elle tout à coup à la fierté naturelle de son âme et au sentiment du plus violent amour qui l’attachait au marquis de Thuringe ? Hâtons-nous de développer ses motifs : il serait pénible pour nous de laisser à nos lecteurs la faculté de lui en prêter qui s’arrangeraient aussi mal avec le caractère qu’elle nous a montré dans tout le cours de cette histoire.

Adélaïde avait sans doute les mêmes sentiments ; mais elle venait donc d’être fausse ici ? Nullement ; nous lui verrons peut-être de la finesse, jamais de la fausseté. Une femme est fausse quand elle fait effrontément parade des sentiments qu’elle n’éprouve pas : elle n’est qu’adroite et fine en feignant les mêmes sentiments quand les circonstances l’y contraignent, et surtout quand elle ne les scelle point par des faveurs. C’est en les accordant à celui qu’elles aiment, comme à celui qu’elles ont intérêt à ménager, qu’elles sont fausses : jamais en se contentant de faire espérer, quand leur bonheur ou leur vie tient à ce subterfuge. La conversation suivante va développer ce que nous avançons.

— Madame, dit Bathilde, qui s’était aperçue de quelque chose, ne me suis-je point trompée ?

— Je le crains, dit la princesse : car tu me supposes éprise de Dourlach quand je ne le suis que de ma liberté.

— Mais pourquoi vos yeux ont-ils laissé à ce jeune homme l’espoir de vous enlever à son maître ?

— C’est que je ne veux ni de l’un, ni de l’autre, ma chère Bathilde, et que je vois d’ici la possibilité de me défaire de l’un en ayant l’air de ménager l’autre. Mais ne disons pas encore tous mes moyens ; ils échoueraient peut-être par trop de promptitude à les mettre en action. Rarement ce qu’on espère réussit-il quand on l’envisage trop longtemps.

Les réponses d’Adélaïde avaient irrité le margrave ; mais, calmé par le baron, il crut devoir se rendre aux conseils qu’il en reçut, et, d’après ses avis, ce ne fut qu’à force de bons procédés qu’il voulut attaquer le cœur qui s’échappait chaque fois qu’il voulait le saisir.

Dourlach, qui gagnait à un arrangement fait pour multiplier les occasions de voir une femme dont il commençait à devenir sérieusement amoureux, ne manquait pas d’employer toute son éloquence pour persuader au prince qu’assurément il réussirait en continuant de ne mettre en usage que ce que la délicatesse et la galanterie pouvaient avoir de plus raffiné. De ce moment les fêtes se varièrent et se multiplièrent au château ; on y accourait de toutes parts ; et, quoique Adélaïde en fut toujours l’objet et l’héroïne, les précautions mystérieuses qu’on employait pour s’assurer d’elle au sein de ces divertissements, lui déplaisaient à tel point qu’elle ne put dissimuler l’impossibilité où elle était de prendre part à ces plaisirs, tant qu’elle n’y assisterait que perpétuellement surveillée. Son impatience même devint telle qu’elle fit dire au margrave qu’elle ne quitterait plus son appartement, dès qu’en paraissant à ces fêtes, elle ne pouvait sortir du château.

Nouvelle visite de Dourlach, pour tâcher de la faire revenir sur ce point et pour lui faire entendre que la fin de ces précautions ne dépendait que d’elle, et que du moment que le margrave voulait absolument la posséder, il était assez simple qu’il continuât de s’assurer de sa personne, jusqu’à ce que l’objet fût rempli.

— Parfaitement pénétré de ces sentiments, il me semble, monsieur, dit Adélaïde, que si vous aimiez une femme, vous la traiteriez dans les mêmes principes.

— Il s’en faut bien, madame ; je répugne à ces procédés asiatiques, et ce ne serait jamais qu’avec des égards que je fixerais celle à qui je voudrais faire écouter mes vœux.

— Ces manières sont plus douces, elles vous mériteraient du retour.

— Hélas ! madame, j’oserais le croire, mais nulle occasion ne s’est encore présentée.

— Quoi ! vous n’avez jamais aimé ?

— J’aurais pu le dire avant votre arrivée au château, mais depuis cette époque, mon cœur n’est plus à moi.

— Il est donc venu vers ce temps quelqu’un capable de le séduire ?

— Oh oui ! madame, mais je saurai me vaincre, étouffer en moi des sentiments qui finiraient par le rendre fort à plaindre.

— Qui vous l’assure ?

— Votre conduite envers mon maître, madame : on vous imitera et l’on me rendra malheureux, comme vous le rendez le meilleur des princes de l’Allemagne.

— Mais la personne que vous aimez n’aura peut-être pas, pour résister à votre amour, les mêmes raisons qui me portent à rejeter celui du margrave.

— Je crains bien que ce ne soient les mêmes.

— Soit, mais vous n’aurez peut-être pas tant de peine à triompher.

— Jurez-le-moi, dit ardemment Dourlach, en se jetant aux pieds d’Adélaïde.

— Vous voulez que je me charge de faire des serments pour votre maîtresse ?

— Ah ! je me contenterais d’être aimé par vous comme je voudrais qu’elle m’aimât !

— Et si malheureusement j’allais vous aimer davantage ?

— Comme vous seriez sûre de me faire une infidélité !

— Allons, permettez-vous-la, je l’absoudrai.

— Ah madame ! s’écria Dourlach, vous me rendez le plus heureux des hommes.

— Et que vous ai-je promis ?

— Ah ! n’affectez plus de la rigueur, après un aussi doux moment d’abandon : daignez accepter, madame, l’hommage du cœur le plus pur.

— Mais à quoi tout cela nous mènera-t-il ? Ne sommes-nous pas enchaînés tous les deux, vous par l’attachement et le devoir, moi par les droits les plus forts sur la faiblesse sans défense ?

— Aucun de ces liens n’est indestructible : je puis toujours aimer le margrave sans passer ma vie auprès de lui, et vous, madame, vous pouvez vous en éloignez toutes les fois que j’en voudrais prendre le soin.

— Mais comment continuerez-vous à donner des preuves d’attachement au margrave en lui ravissant celle qu’il aime ?

— Ah ! que de freins brise l’amour, et que je voudrais avoir de plus grands sacrifices à vous faire !

— Le premier que j’exige de vous est d’être plus sage ! Je ne repousse point vos sentiments, mais il faut beaucoup de conditions pour que je puisse les partager, et il se peut fort bien que vous les trouviez ou impossibles ou trop sévères. Rompons donc pour aujourd’hui un entretien dont la durée pourrait nuire à l’un et à l’autre. Enveloppez des ombres du mystère tout ce qui vient d’y être traité, et remettons à des temps plus heureux la suite de cette conversation.

— Eh bien, Bathilde, dit Adélaïde, dès que le baron fut parti, me comprends-tu maintenant ?

— Oui, madame, je le crois au moins ; mais si ce jeune homme allait vous tromper ?

— Bathilde, dit la princesse en souriant, c’est mal augurer de mon pouvoir et de mes charmes.

— Enfin, madame, vous voilà donc coquette.

— Non, Bathilde, non, ce serait me supposer des torts envers le marquis de Thuringe, et je n’en aurai jamais de cette espèce. Je ne suis point coquette, mon enfant : la coquetterie chez les femmes n’est que le masque des défauts qu’elles veulent déguiser pour plaire. Celles qui n’ont aucun reproche à faire à la nature n’appellent jamais l’art à leur secours. Je ne cherche donc point à séduire le baron, mais je veux sortir de ce château, et je ne vois que lui qui soit capable de servir ce projet.

— Mais vous l’aurez trompé.

— N’est-il donc pas permis de tromper les autres, quand il s’agit de se sauver soi-même ? Dans les annales de l’Histoire, que de traités faux, de promesses vaines dangereusement rompues, de guerres injustes, et toujours les intérêts des uns sacrifiés à l’avantage des autres !

— Mais si vous trompez ce jeune homme, il ne s’en consolera pas.

— Je ferai tout pour le décourager.

— Pourra-t-il trouver quelque compensation à la perte de votre cœur ?

— Laissons cela, ma chère, et ne songeons pas à la réparation avant que le mal ne soit fait. Il est une chose que nous oublions et qui serait, ce me semble, très essentielle.

— Quoi donc, madame ?

— Il faudrait faire savoir notre malheureuse aventure à Bundorf qui peut nous être utile.

— Je sens toute l’importance de votre réflexion, madame, mais soyez certaine que nos correspondances sont trop bien observées pour qu’aucune de nos lettres puisse parvenir à son adresse. Reposons-nous sur les effets de la démarche que vous venez d’entreprendre auprès du baron : nous agirons ensuite avec bien plus de fruits et beaucoup moins de danger…

Mais le margrave entrant tout à coup d’un air très courroucé interrompit cette conversation.

— Vous ignorez ce que c’est que d’irriter un homme tel que moi, madame, dit-il en fureur ; ne me forcez pas à vous le faire sentir.

— En vérité, monsieur, dit la princesse, je ne connais rien de singulier comme votre courroux ; de quel droit, je vous prie, me parlez-vous de cette manière ?

— De celui de la puissance sur la nullité.

— C’est-à-dire de celui des lions et des ours sur leurs malheureuses victimes.

— C’est le plus sûr de tous et je ne prétends pas en employer d’autres.

— Vous n’y gagnerez que de me refroidir un peu plus sur votre compte.

— Mais qui êtes-vous donc, madame, qui êtes-vous pour résister aussi impérieusement à la faveur que je vous fais ?

— Je suis une femme libre et fière qui ne dépend que d’elle, qui n’a nul besoin de vous et qui n’aura jamais que du mépris pour la violence et pour ceux qui l’exercent. Encore une fois, monsieur, faites-moi ramener où vous m’avez prise, c’est le seul moyen de me faire oublier vos torts. Chaque minute que vous me gardez ici les augmente. Je ne sens pour vous que de l’indifférence… Redoutez les effets de ma haine.

— Je saurai m’en garantir, dit le margrave en sortant furieux.

Et cette fois Adélaïde, dont l’usage était de manger tous les jours avec le prince, fut servie seule dans sa chambre. Ce changement à sa situation lui parut singulier. Bathilde ne la rassura point :

— Tout ceci annonce quelque chose de sinistre, madame, lui dit-elle ; croyez-moi, prenons comme à l’ordinaire, dans de semblables crises, tous nos papiers sur nous, et faisons face aux événements.

À l’heure de se reposer, elles ne se couchèrent point, mais elles s’enfermèrent soigneusement dans leur chambre. À deux heures du matin, un bruit se fait entendre ; elles écoutent et frémissent en s’apercevant que le bruit redouble. Quelque précaution qu’elles aient prise pour tenir leurs portes fermées, elles s’ouvrent avec fracas. Trois hommes saisissent Adélaïde sans dire un seul mot ; deux l’arrachent de l’appartement, pendant que le troisième s’oppose à ce que Bathilde suive sa maîtresse.

Les pleurs de cette fille, les cris d’Adélaïde, les imprécations des ravisseurs, les portes qui s’ouvrent et qui se ferment avec un bruit épouvantable, l’état de désordre dans lequel la princesse se trouve après s’être défendue, ses vêtements déchirés, ses beaux cheveux flottants sur son sein découvert, ses bras d’une blancheur éblouissante brutalement pressés par les mains velues des monstres qui l’emportent, quelques traces de sang sur le visage affreux de ces scélérats, occasionnées par les coups violents qu’ils ont reçus de celle qu’ils veulent contraindre, la projection de ce tableau dans le sombre des longs couloirs où l’on conduit cette intéressante victime…, tout prête à cette scène à demi éclairée la pâle couleur de l’anéantissement. Il semble que ce soit un corps enlevé aux faisceaux de lumière qui l’entourent et qu’on plonge insensiblement dans l’obscurité des tombeaux.

C’est dans une chambre privée de jour que la malheureuse est placée. Elle y est seule ; on l’y enferme… Grand Dieu ! quel moment pour elle ! C’est celui de la destruction totale de nos facultés, celui où le fil de nos jours prêt à se rompre, paralysant tous nos sens, ne laisse plus arriver à l’âme que ce mot affreux : tu n’es plus…

Adélaïde parcourt ce local ; ses premiers pas la font porter sur une trappe qui, s’enfonçant avec rapidité, la laisse au milieu de la chambre à coucher de son persécuteur. Plusieurs bougies éclairaient cet appartement dont le maître lui offre la main pour l’approcher du lit qu’il veut lui faire partager.

— Eh bien, fière créature, lui dit-il avec arrogance, oseras-tu me résister maintenant ? Qui imploreras-tu ? De quelle part te viendront des secours ?…

— C’est moi qui lui prête les miens ! s’écrie Dourlach, entrant impétueusement dans la chambre, une épée flamboyante à la main… Oui, c’est moi, c’est moi seul, homme indigne du nom de mon maître, c’est moi qui t’épargne un crime. Les forces de ton pouvoir s’éclipsent auprès de l’innocence outragée ; tu n’as nul droit sur cette femme ; et je l’arrache à tes odieux desseins.

Le margrave veut se défendre… Il est renversé par Dourlach ; il appelle à lui…

— Cesse tes cris et tes défenses, dit le baron avec énergie : le crime est toujours faible et rarement il est secouru. Je respecte ton rang, mais ton forfait me fait détester ta personne. Tout ce qui t’entourait t’a fui au seul récit de tes horreurs : laisse-nous te fuir également sans y mettre d’obstacle : tu reviendras libre quand l’innocence outragée par toi n’aura plus à craindre tes crimes.

Puis prenant Adélaïde par la main :

— Sortons, madame, lui dit-il, une voiture nous attend ; votre fidèle Bathilde y est déjà.

Et s’adressant au margrave effrayé :

— Pour toi, n’essaye aucune poursuite ; j’ai pris, si tu osais en faire, de sûrs moyens pour que tu en devinsses à l’instant la victime.

Adélaïde suit son libérateur sans la plus légère réflexion ; elle atteint la voiture, s’y élance avec Dourlach, et les voilà bientôt dans le Tyrol, avec le projet de gagner Trente, lieu de la naissance du jeune baron. Tous trois, trop émus pour se parler, arrivent, sans se dire un mot, à Innsbruck où ils se reposent.

— Que je suis heureux, madame, dit alors le baron, d’avoir pu vous arracher aux horreurs qui vous attendaient ! Peut-être n’en eussiez-vous pas été quitte seulement pour la perte de votre honneur : le margrave furieux, et redoutant vos plaintes, vous eût inévitablement immolée. Heureusement prévenu de tout, j’ai tout osé pour rompre ses projets et lui imprimer, comme vous l’avez vu, une crainte vaine sans doute, mais que légitimait l’état de sa conscience. Pardon, madame, si je ne vous ai pas demandé votre avis sur le lieu où vous vouliez être conduite, mais j’avoue que je n’ai pensé qu’à ma propre sûreté, bien assuré que la vôtre ne pourrait être troublée partout où je trouverai la mienne. Je vous conduis dans ma famille, madame, et ce sera là où j’oserai vous demander la récompense du léger service que vous avez bien voulu accepter de moi.

— Combien vous la méritez, monsieur ! répondit Adélaïde, et combien vous devez être sûr d’obtenir de moi toute celle qu’il me sera possible de vous accorder !

Mais il était écrit au livre des destinées que la malheureuse princesse de Saxe ne devait sortir d’un danger que pour se précipiter dans un autre. Le ciel la poursuivait partout : on eût dit que la paix ne pouvait exister pour elle que dans le sein des tombeaux.

En sortant d’Innsbruck, nos voyageurs se dirigèrent sur Brixen, petite ville du Tyrol située au pied du mont Brenner, lieu très célèbre pour lors par les brigandages qui s’y exerçaient sous les ordres d’un chef aussi scélérat que sanguinaire et dont l’habitation se trouvait sur la pente de la montagne qui faisait face à l’Italie. La voiture se trouvait à deux milles de cette montagne, vers les six heures du soir, au mois de septembre, lorsqu’elle fut arrêtée tout à coup par quatre soldats de Krimpser, nom du chef insolent et cruel dont nous venons de parler.

— Où allez-vous ? demande un de ces bandits.

— À Brixen, répond Dourlach : laissez-nous voyager en paix, ou ce poignard fera jaillir de votre sein le sang impur qui vous porte au crime.

— Eh quoi ! un homme seul et deux misérables femmes osent nous répondre ainsi ? dit l’un de ces soldats. À pied ! à pied ! qu’on enchaîne ces gens-là et qu’on les conduise à Krimpser ; il en disposera à sa volonté ; et nous, pendant ce temps-là, nous pillerons et vendrons la voiture.

Ayant fait signe en ce moment au conducteur de descendre, ils l’égorgèrent sous les yeux de nos voyageurs, détournèrent la voiture du chemin, et une partie de ces gens ayant lié et garrotté Dourlach et les deux femmes, les conduisirent au château du chef.

— Quel est ce gibier-là ? dit Krimpser à ses gens, dès qu’il vit entrer les prisonniers.

— Des coquins, dit l’un d’eux, qui voulaient se révolter contre nous.

— On en aura raison, dit le chef. Ont-ils de l’argent ?

— Tout est resté dans la voiture, répondit le soldat ; nos camarades la fouillent, ils rendront compte de tout.

— Bon, mettez, en attendant, ces personnages-là chacun dans une prison séparée, et s’ils en valent la peine, on les égorgera demain ; sinon ils travailleront à mes mines. Allez-vous en tous ; j’ai eu beaucoup de besogne aujourd’hui, il faut que je me repose.

Ce Krimpser, chez lequel venait d’arriver la princesse de Saxe, était un ancien soldat qui avait servi presque tous les princes d’Allemagne. Scélérat par besoin, par désœuvrement et par goût, les sentiments de franchise et de loyauté, qui sont inaltérables dans le cœur d’un militaire, subsistaient encore dans le sien, et peut-être ne lui fallait-il qu’une occasion de vertu pour que ces sentiments se ranimassent. Mais ici, rien ne l’y rappelait. Les victimes qu’on lui amenait ne lui paraissaient que des gens fort ordinaires : les ordres les plus cruels se donnèrent contre eux.

Le lendemain matin, Krimpser interrogea ses satellites sur le sort de ces nouveaux venus, afin de voir, d’après les rapports qui lui en seraient faits, s’il était nécessaire ou non de les faire mourir. Mais quand ceux qu’il interrogeait lui eurent dit qu’ils avaient appris que cette voiture venait de Bade, Krimpser, fort mal avec le margrave qui avait envoyé depuis peu des troupes contre lui, redoubla de rigueur contre ses prisonniers, sans néanmoins qu’il osât les condamner encore au dernier supplice, espérant que de telles gens deviendraient en ses mains des otages dont il pourrait se servir au besoin avec le prince qu’il craignait.

Tout resta donc en stagnation pendant quelque temps, lorsqu’un jour, au bruit qui se faisait, Adélaïde crut reconnaître que la personne qui habitait près d’elle ne pouvait être que Bathilde. Pour se convaincre de la vérité, elle essaya de frapper fortement au mur.

— Est-ce toi, Bathilde ?

— Assurément, madame.

— Ah, Dieu ! je ne me trompe donc pas !

— Non, ma chère maîtresse ! c’est moi, mais bien plus désolée de ne pouvoir vous rendre des soins que je ne le suis de ma propre captivité.

— Ah ! qu’allons-nous devenir, Bathilde ?

— Je l’ignore, madame ; mais, sur quelques propos de nos indignes gardiens, je crois que nous devons nous attendre à la mort.

— Et notre malheureux libérateur, sais-tu ce qu’ils en ont fait ?

— Je le crois dans les cachots qui sont au-dessous de nous, mais il est impossible de s’en faire entendre.

— Que je voudrais le servir, et que je suis affligée de ne le pouvoir pas ! Possèdes-tu toujours l’argent de Bundorf ?

— J’ai la portion que vous m’en avez confiée.

— J’ai aussi la mienne. Nos brigands ignorent sans doute que nous possédons ces sommes.

— Il faut continuer de leur en dérober la connaissance.

— Je serais d’avis, au contraire, de nous en servir pour gagner quelques-uns de nos gardes, et nous évader par ce moyen.

— Nous ne réussirions pas, madame ; notre unique ressource serait découverte, et le mystère que nous en avons gardé deviendrait un motif de plus pour hâter la fin de nos jours.

— Mais si l’on nous tue en attendant ?

— J’ai quelques pressentiments qui me rassurent.

— Ne sais-tu donc pas comme toutes ces illusions-là sont chimériques ! Né de l’espoir, le pressentiment nous trompe comme lui et nous passons nos jours à être les dupes du mensonge…

Mais un bruit de clés vint interrompre cette conversation : c’était le dîner que l’on apportait. Elles profitèrent de ce moment pour interroger ceux qui les servaient, et en reçurent, pour tout éclaircissement que les prisons se videraient bientôt : langage énigmatique toujours chéri des guichetiers ou de ceux qui les mettent en action, tant il est certain que la vérité répugne toujours au crime et surtout aux crimes de ceux qui ne tortureraient pas si bien leurs victimes s’ils n’employaient l’allégorie et le mensonge pour les faire encore plus souffrir.

— On prétend qu’ici vous tuez les gens, dit Adélaïde.

— Pourquoi pas ? dit le geôlier. Du moment que nous vous avons volées, vous devenez nécessairement nos victimes. Il faut bien se défaire de vous : vous tairiez-vous, si nous vous rendions la liberté ?

— Ce calcul est infâme, reprit Adélaïde. Est-ce donc une raison de se permettre un grand crime, seulement parce qu’on vient de s’en permettre un moins fort ?

— Oh ! nous ne raisonnons pas, nous autres ! nous agissons. Allons, allons ! tranquillisez-vous, ce ne sera pas long, vous dis-je ; je ne vous apporterai pas encore trois dîners.

Et l’infâme sortit, laissant l’âme de la malheureuse princesse glacée de crainte et de terreur.

Adélaïde ne tarda pas à rendre compte à sa chère compagne de ce qu’elle venait d’apprendre. Ayant également questionné son geôlier, Bathilde avait reçu à peu près les mêmes réponses.

— Eh bien, dit Adélaïde, crois-tu maintenant que nous ferions mal d’user de nos dernières ressources ?

— Le danger est le même, madame, mais nous avons à présent une raison de plus pour mettre nos moyens en usage : je vous promets de me charger demain de cette tentative.

Bathilde tint parole. Le geôlier accepta ; mais, suivant l’usage de tous ces coquins, la première chose qu’il fait est d’aller porter l’argent à son maître, en lui rendant compte de ce que l’on avait exigé de lui pour cette somme.

À l’instant, Bathilde est amenée chez le chef. On lui demande raison de sa conduite : il lui devint facile de répondre.

— Mais les deux personnes qui sont avec vous ont-elles aussi de l’argent ?

— Je l’ignore.

— Écoute, lui dit Krimpser, ta vie dépend des aveux que tu vas faire. Ne me déguise rien, je te le conseille ; songe que la mort est là : quels sont les gens qui t’accompagnent ?

Bathilde effrayée raconta naïvement l’histoire de Bade dans le détail de laquelle se trouvaient tous les développements relatifs au baron Dourlach.

— Mais cette femme que l’amour de ce jeune homme a enlevé à celui du margrave, quelle est-elle ?

Ici, Bathilde combattue imagina que la vérité, en la mettant à couvert, pouvait également devenir fort utile à sa maîtresse. Elle avoua donc tout ce qui concernait elle et la princesse.

— Quoi ! dit Krimpser, avec la plus grande surprise, votre maîtresse est Adélaïde de Brunswick, princesse de Saxe ?

— Oui, monsieur, je vous le certifie.

— Qu’on ramène cette fille chez elle, dit le brigand, et qu’on vienne dans deux heures me demander des ordres sur son compte. Que sa maîtresse, en attendant, me parle tout de suite.

Les ordres s’exécutent ; Adélaïde est chez Krimpser.

— Madame, dit le brigand, veuillez vous asseoir et m’écouter avec quelque attention. La personne qui vous accompagne vient de m’assurer que vous êtes la princesse de Saxe.

— Je blâme son indiscrétion.

— Et moi, madame, je l’en remercie. L’animal le plus féroce que nous connaissions épargna, dans les arènes de Rome, celui auquel il devait la vie : je ne serai pas plus cruel que le lion et je n’enverrai point à la mort la fille du prince qui m’a conservé le jour. Jeune encore, je venais de commettre un crime dans Brunswick, mais votre auguste père, dans les gardes duquel j’avais l’honneur de servir, m’accorda ma grâce sur la promesse que je lui fis d’une meilleure conduite. Je ne lui ai pas tenu parole, vous le voyez, mais la reconnaissance qu’alluma sa bonté dans mon cœur ne s’y est jamais éteinte : je suis trop heureux de trouver l’occasion de la lui témoigner. Soyez libre, madame, et faites savoir un jour à monsieur votre père ce qui vous arrive : tel est le seul remerciement que j’attends de vous. Voilà les papiers qu’avait sur elle la personne qui vous accompagne. Mes soldats vous escorteront toutes deux jusque sur les terres de Venise : j’ai de fortes raisons pour vous prier, en ce moment, de ne pas prendre d’autre route. À l’égard du baron de Dourlach, il m’est impossible de pouvoir vous le rendre.

Et Krimpser expliqua à ce sujet les motifs qui l’obligeaient à le conserver : il devait, disait-il, le garder pour otage, et il expliqua à la princesse tout ce qui motivait cette précaution.

— Mais, monsieur, dit Adélaïde, c’est l’envoyer à la mort de le rendre à son maître.

— Ne craignez rien de cela, dit le chef, je vous réponds de ses jours.

— Lui témoignerez-vous au moins les regrets bien vifs que j’ai de ne pouvoir le mieux servir ?

— Je vous en donne ma parole, madame ; le sentiment de la reconnaissance doit être compris par celui qui vient de vous faire voir quel empire il avait sur son cœur. Vous en devez à Dourlach : j’acquitterai cette dette avec délice, désolé de n’en pouvoir faire davantage pour une princesse aussi belle, aussi respectable et dont je dois chérir le père jusqu’au dernier instant de ma vie.

Le principal officier de Krimpser parut. Adélaïde fut remise en ses mains. Les recommandations les plus sévères lui furent faites, et cet officier, bien escorté, monta avec la princesse et Bathilde dans une voiture qu’on amena sur-le-champ de Brixen et qui eut ordre de conduire jusqu’aux frontières des états de Venise les personnes confiées au lieutenant de Krimpser, pour ne s’arrêter qu’à Padoue.

Dès que les personnes dont cet homme était chargé y furent descendues, il leur demanda si elles avaient envie d’être escortées plus loin. Mais après avoir répondu que non, elles congédièrent leurs guides, après les avoir généreusement payés ; et, contentes de se retrouver seules et en sûreté, pour se dissiper un peu, elles se mirent à parcourir la ville où elles venaient de descendre et qu’elles ne connaissaient point encore.

Padoue, bâtie par Anténor, près de quatre cents ans avant Rome, commençait déjà à être célèbre par ses savantes institutions et par les excellentes études qu’on y faisait, La situation de cette ville, au milieu d’une belle plaine arrosée par deux rivières, en fait un séjour aussi délicieux que tranquille. Nos voyageuses crurent pouvoir, sans aucun danger, y passer quelques jours, au bout desquels une petite chaloupe les transporta dans Venise, le long du superbe canal de la Brenta.

Quoique cette ville, qui ne datait alors que de trois cents ans fût bien éloignée du degré de splendeur où elle parvint quelques siècles après, elle n’en offrait pas moins alors le coup d’œil le plus pittoresque.

Venise, en y arrivant par le canal, ressemble bien moins à une ville qu’à une flotte en rade au milieu des eaux. Ce fut là où, vers le milieu du VIIe siècle, quelques familles de Padoue, pour éviter les fureurs des Goths qui ravageaient l’Italie, cherchèrent un asile dans les endroits marécageux du golfe Adriatique où se voit aujourd’hui cette singulière cité ; et comme ceux qui formaient cet établissement sortaient de Padoue, les Padouans se crurent en droit de gouverner le chef-lieu de leur émigration. L’une de ces lagunes, nommée Rialto, fut même, par la politique des fondateurs, déclarée libre et indépendante, faveur qui doubla la population et la rendit le refuge de tous ceux qui cherchaient à fuir les cruautés du farouche Attila ; et la liberté du commerce accordée de même aux autres lagunes acheva de rendre florissantes toutes les fondations des Padouans.

Chacune de ces îles eut d’abord un gouverneur particulier. Se confédérant ensuite, elles eurent bientôt secoué la domination de Padoue, comme nous vîmes depuis les Anglo-Américains abandonner la mère-patrie : tant il est vrai que les hommes, toujours les mêmes, n’offrent à la postérité qu’une série de mêmes événements.

Les nouveaux Vénitiens cimentèrent leur envahissement et leur ingratitude du crédit des papes et des empereurs, et forts de leur puissance nouvelle, ils érigèrent leurs petits états en république à la tête de laquelle ils placèrent un doge.

Bientôt ces doges, comme ceux qui les avaient nommés, se rendirent despotes et indépendants. Ils se nommèrent des successeurs, étendirent, en un mot, leur autorité, tellement que la république fut obligée de nommer, pour les contenir, un conseil, lequel reçut du sénat le pouvoir de les déposer au besoin et de ne les placer qu’à vie. Enfin ces fiers insulaires obtinrent bientôt la permission de battre monnaie : l’empereur Béranger leur accorda ce droit en 950. Un manteau d’or qu’ils devaient annuellement à ce souverain d’Italie fut le tribut qui devait acquitter ce droit ; mais ils surent bientôt s’y soustraire. Ce fut enfin au milieu du Xe siècle que les doges prirent le titre de duc de Dalmatie, et, peu à peu, la grandeur de ce nouvel État s’accrut au point que les mers étaient déjà couvertes de ses vaisseaux, lorsque les autres nations de l’Europe, et principalement l’Allemagne, dont Venise était si voisine, languissaient dans les ténèbres de l’ignorance et de la barbarie.

Quoique les quais de Rialto ne fussent pas bâtis comme aujourd’hui d’édifices superbes dont quelques-uns offrent aux voyageurs de somptueux asiles, on y trouvait pourtant alors des endroits commodes pour toutes les sortes d’étrangers venant visiter l’enfance de cette dominatrice des mers qui l’environnaient. Ce fut dans une de ces hôtelleries que Mme de Saxe descendit avec la fidèle compagne de son sort.

Le premier soin de la princesse fut de s’informer, à l’hôtel où elle était descendue, du marchand le plus recommandable dans Venise, pour faire usage de la lettre de Bundorf, dans la principale vue de s’étayer, pendant son séjour dans cette ville, d’une connaissance utile et indispensable, tant pour sa sûreté personnelle que pour s’assurer des ressources contre l’ennui de l’isolement. On lui indiqua il signor Bianchi, riche armateur. Ce fut l’hôte lui-même qui voulut aller le prévenir de l’arrivée de la baronne de Neuhaus, qui lui était recommandée, et le prier de fixer l’heure à laquelle cette dame pouvait se rendre chez lui.

Bianchi vola aussitôt lui-même chez Adélaïde, qui lui présenta la lettre dont elle était munie. L’armateur en homme aimable et du meilleur ton, lui protesta que non seulement sa caisse était à sa disposition, mais qu’il tâcherait de justifier la recommandation dont madame la baronne se prévalait, en lui procurant tous les plaisirs dont Venise était le centre, et en la présentant dans les soirées les plus distinguées dont elle ne manquerait pas de faire le charme et l’ornement, La princesse répondit à cette politesse avec les grâces qu’elle tenait de la nature et cette dignité qu’elle devait à son rang, et promit à Bianchi de se rendre à l’invitation qu’il lui fit, en sortant, d’accepter un dîner chez lui.

Parfaitement calmes et rafraîchies, nos dames se livrèrent à quelques réflexions.

— Ce chef de bandits est un bien honnête homme : qui se serait imaginé de lui trouver tant de noblesse ? Depuis que je parcours le monde, je m’aperçois que les passions corrompent, il est vrai, l’âme des hommes, mais je crois voir aussi que la réflexion les ramène au bien, et quand l’homme ne veut être que lui, qu’il redevient toujours vertueux.

— Mais pouvons-nous maîtriser les passions, si nous naissons avec elles ?

— Voilà précisément, ma chère Bathilde, l’excuse de ceux qui s’y abandonnent. Mais il s’en faut bien que nous naissions avec elles ; elles sont d’autant plus étrangères à notre nature que nous ne sentons pas leurs atteintes à toutes les époques de notre vie : l’enfance les ignore et la vieillesse ne les éprouve plus.

— S’il en est ainsi, pourquoi, avec les secours d’une bonne éducation, ne pas les guetter pour les détruire dès qu’elles paraissent ? pourquoi ne pas se mettre tout de suite dans l’état où nous serons quarante ans après notre naissance, et ne pas obtenir dès lors une tranquillité qui les remplacera tôt ou tard ?

— Cela serait tout au plus possible si l’éducation pouvait faire connaître les passions ; mais malheureusement nous ne les connaissons bien que lorsque exerçant leurs ravages sur nous, elles affectent des dehors trompeurs et séduisants.

— Il me semble cependant, madame, que vous avez avancé que l’homme pouvait par la réflexion se rendre maître de lui-même.

— Il est vrai, mais les exemples de force sont rares, et je n’ai posé ici que le principe d’une perfection presque chimérique par le fait ; et, à le bien prendre, s’il fallait analyser le motif de beaucoup d’actions vertueuses, on acquerrait souvent la triste certitude qu’elles n’ont pour base que l’égoïsme.

— Je comprends : on pourrait, par exemple, donner un semblable tour à la conduite de Krimpser ?

— Non, je crois que la politique a moins de part à son procédé que la reconnaissance, et, pour en revenir aux passions, j’ajouterai qu’elles ne s’emparent pas tellement de notre âme qu’elles n’y laissent souvent entrée aux sentiments vertueux, Cet homme féroce, auquel un crime ne coûte rien, nous prouve bien que les passions les plus désordonnées n’excluent pas la générosité.

— Ah ! dit Bathilde, que n’a-t-il étendu ce sentiment sur Dourlach en lui rendant la liberté !

— Je suis inconsolable de son refus, dit la princesse ; mais Krimpser, en répondant de ses jours, lui laisse l’espoir de se rapprocher de Thuringe et de moi, aussitôt que je le pourrai sans crainte, et de reconnaître le service signalé qu’il m’a rendu.

Deux ou trois mois se passèrent ainsi sans que nos voyageuses éprouvassent aucun changement dans leur situation, ni aucun événement fait pour exciter la curiosité du lecteur. Et pendant ce moment de calme employé par elles à se dissiper dans Venise et à en admirer la splendeur, nous allons revenir quelques instants à l’infortuné Frédéric, qu’Adélaïde accusait d’être le premier mobile de tout ce qui lui arrivait de fâcheux.