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Cahiers personnels, Adélaïde de Brunswick/Adélaïde de Brunswick/2-6

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Chapitre VI (1953 & 1964)
Cahiers personnels ; Notes pour les Journées de Florbelle ; Adélaïde de Brunswick, Texte établi par Gilbert Lely, Jean-Jacques PauvertXIII (p. 289-324).


CHAPITRE VI


C’est dans la forteresse d’Altenbourg que nous avons laissé M. de Saxe, loin de son ami Mersbourg parti, comme il avait dit, pour tâcher de délivrer son maître de la servitude où il languissait.

Les hauts faits d’armes du marquis de Thuringe étaient parvenus à éloigner les impériaux de sa capitale ; et sitôt qu’Altenbourg avait été dégagée, le comte et le marquis s’étaient empressés de voler au secours de leur souverain et de placer une nouvelle garnison dans la ville que venait d’abandonner l’ennemi. Rien de plus touchant que l’entrevue de ces trois seigneurs. Si cependant Thuringe, peu content de la conduite de Frédéric avec Adélaïde, y mit un peu de froid et Mersbourg un peu de fausseté, la franchise du moins éclata dans les yeux du prince, et ce fut de la meilleure foi du monde qu’il embrassa ses deux libérateurs. Il n’y eut sorte d’éloges qu’il ne prodiguât à la valeur de Louis, et ce jeune héros fit tout ce qu’il put de son côté pour engager son cousin à reprendre les rênes de l’empire. Mersbourg paraissait fortement de cet avis, mais aucun des deux ne put réussir ; et le prince témoigna tant de regrets d’avoir traité Adélaïde comme il avait fait et tant d’empressement à la retrouver pour obtenir d’elle un pardon si nécessaire à sa tranquillité, que rien ne put le déterminer à cesser ses poursuites. En conséquence il proposa au comte de le suivre encore, et celui-ci ayant accepté, bien moins par goût que par une politique très favorable à ses projets, on se sépara. Louis de Thuringe fut reprendre le sceptre qui lui était provisoirement confié, et nos deux chevaliers se remirent à courir les aventures, suivis du même écuyer qui déjà les avait accompagnés.

Nos braves se dirigèrent sur Mayence, comme avaient été d’abord leurs premières intentions.

Le retour de la foire de Francfort fit rencontrer à nos héros beaucoup de gens qui traversaient Mayence pour rentrer dans leurs foyers. Ce fut de cette manière qu’ils apprirent l’histoire du margrave de Bade avec une jolie Saxonne qu’il avait, disait-on, enlevée et du nom de laquelle on ne se souvenait plus. La jalousie s’enflammant aussitôt dans le cœur de Frédéric, il résolut de tout faire pour découvrir quelle pouvait être cette Saxonne.

— Mon ami, dit-il au comte, ne doute pas que ce ne soit ma femme ; elle aura cédé à ce petit prince ; elle est sa maîtresse, cela est sûr ; volons à Bade et défions au combat le déloyal qui s’avise de me rendre aussi malheureux.

Ce parti violent fut d’abord combattu par Mersbourg :

— Avez-vous, dit-il à Frédéric, quelque certitude que cette Saxonne soit votre femme ?

— Non, je te l’avoue ; je n’en suis encore qu’au soupçon.

— Et dans ce cas, qu’irez-vous faire chez le margrave ? Perdre votre femme par d’injustes soupçons et vous déshonorer vous-même.

— Non, non je me calmerai, s’il le faut ; mais dirigeons-nous toujours vers Bade, et sois bien certain que nous apprendrons quelque chose qui, nous donnant le fil des courses d’Adélaïde, nous mettra du moins à même de faire les nôtres avec un peu plus de fruit.

— J’y consens donc, mais je vous assure en même temps que si ce voyage n’est pas dangereux, il sera du moins bien complètement inutile.

Rien ne put calmer l’excessive jalousie de Frédéric et dès le même jour nos paladins se dirigèrent vers Bade.

Il n’était question dans cette ville, quand ils y arrivèrent, que de l’aventure de la belle Saxonne avec le margrave. La tête du baron de Dourlach avait été mise à prix par ce prince, et l’on avait promis une somme considérable à celui qui ramènerait les deux fugitives. Ces nouvelles étaient parvenues à Krimpser, qui, très empressé de se raccommoder avec le margrave, et n’ayant gardé le jeune homme que dans cette intention, venait de l’envoyer à Bade pour y subir le sort qui lui était réservé. En commettant cette perfidie, il n’avait cependant pas trahi le secret d’Adélaïde ; et, quelques questions qu’on lui eût faites à ce sujet, il avait persisté à dire qu’il ignorait absolument quelle pouvaient être les femmes enlevées par Dourlach. Mais le fougueux margrave, ne pouvant s’abuser sur l’identité des deux fugitives, se vengea toujours, disait-on, sur ce qui se trouvait entre ses mains, et le baron, à ce qu’on assurait, avait disparu. Ainsi le fil continuait d’être rompu.

Tel était l’état des choses lorsque Frédéric arriva à Bade.

— Eh ! bien, mon prince, lui dit Mersbourg, ne vous ai-je pas dit que si ce voyage n’était pas dangereux, il serait du moins inutile ? Qu’irez-vous demander au souverain de cette ville ? Il n’est pas plus instruit que vous. Il sait qu’on lui a enlevé une femme dont il était très amoureux ; mais il ignore quelle était cette femme, et certainement, il ne vous avouera pas à quel point il pouvait en être avec elle.

— Soit, dit Frédéric ; mais la trace n’est pas aussi perdue que tu le penses : nous savons que Dourlach, arrêté par le brigand Krimpser, a nécessairement dû connaître la belle Saxonne ; nous y trouverons peut-être des éclaircissements.

— Prince, dit Mersbourg, il faut être aussi jaloux et aussi amoureux que vous l’êtes pour vous avilir au point où vous prétendez le faire. Je ne parle pas des dangers, ils sont énormes ; assurément, je consens à les braver tous avec vous, mais l’humiliation !… Pensez-vous à celle dont vous allez vous couvrir, en allant demander à un voleur ce qu’est devenue votre femme ? Vous qui purgez vos états de ces brigands, c’est à un homme de cette espèce que vous allez vous informer du sort de celle qui partage votre trône ? Ô mon prince, on a bien raison de dire que les passions ne rougissent plus. Seul chez cet homme, s’il vous inquiète ou s’il vous reçoit mal, que lui ferez-vous ?

— D’abord je me garderai bien de me nommer, et quant à ses procédés, s’ils sont bons, je les récompenserai : je le ferai exterminer quelque jour, s’ils sont mauvais.

Mersbourg voulut répliquer, tout fut inutile ; il fallut marcher.

Nos voyageurs, arrêtés au pied de la montagne par les satellites du brigand, se dirent gentilshommes bavarois, venus dans ces quartiers pour y traiter une affaire importante avec « l’illustre Krimpser ». On les obligea de passer la nuit sous des arbres ; et, gardés là par un poste de six hommes, on fut dire le lendemain au chef que trois chevaliers bavarois sollicitaient vivement l’honneur de lui parler. L’ambassade revint en annonçant aux chevaliers qu’ils ne pouvaient obtenir cette grâce sans être préalablement désarmés.

— De l’humiliation !… ne vous en ai-je pas prévenu ? dit Mersbourg.

— Et si nous refusons cette clause ? dit Frédéric.

— Eh bien, répondit l’ambassadeur, non seulement vous ne parlerez pas à notre général, mais nous vous conduirons dans ses cachots.

— Chevalier, reprit Mersbourg en s’adressant à Frédéric, si ce sont là les aventures brillantes que vous m’avez promises, vous conviendrez que j’aurais mieux fait de ne point quitter mes foyers.

Cependant il faut prendre parti. Les soldats de Krimpser font observer que les lois de leur chef n’accordent pas de longs délais.

— Partons, dit Frédéric, en remettant ses armes, exemple aussitôt suivi par le comte et par l’écuyer.

— Le motif qui m’amène, poursuit le prince, tient de trop près au bonheur de ma vie pour ne pas y sacrifier jusqu’à l’honneur.

— Vous ne le perdrez point, dit celui qui se chargeait de conduire les étrangers ; vos armes vous seront rendues dès que notre maître aura su ce que vous avez à lui dire. On ne se déshonore point d’ailleurs en abaissant le front devant un homme qui a fait trembler la moitié de l’Europe.

On arrive. Le brigand, à demi couché sur un faisceau d’armes, reçut les étrangers qui eurent ordre de se tenir debout devant lui, la tête découverte. Il leur adressa d’abord beaucoup de questions avant d’écouter ce qu’ils avaient à dire ; Frédéric établit ensuite ses réclamations. Ici Krimpser, quoique toujours fidèle aux lois de l’honneur et de la reconnaissance, crut pourtant pouvoir mêler à ces vertus un peu de soumission à certaines ruses qui lui avaient été recommandées et pour l’exécution desquelles il avait sans doute reçu beaucoup d’argent. En conséquence :

— Chevalier, dit-il à celui qui l’interrogeait et qu’il connaissait à merveille, celle que vous cherchez est-elle votre femme ?

— Elle est la dame de mes pensées, et c’est pour elle que je combats depuis deux ans les traîtres et les incivils.

— En ce cas, je vous conseille de changer cet objet de vos affections ; elle n’en est pas digne : sans des preuves certaines de sa faiblesse, je ne l’eusse pas gardée si longtemps chez moi.

— Vous êtes un déloyal, qui me ferez raison de cette calomnie.

— Ne m’interrogez pas, chevalier, si vous ne voulez pas que je vous dise la vérité, et ne me manquez pas de respect, si vous ne voulez pas que je vous en ôte cruellement les moyens. Croyez que ce n’est pas à moi seul que s’est rendue votre belle Saxonne : quand elle est arrivée chez moi, elle était déjà la maîtresse du baron de Dourlach qui l’avait enlevée au margrave de Bade, avec lequel on sait qu’elle vivait dans la plus grande intimité.

Frédéric allait éclater une seconde fois ; et s’élançant sur le faisceau d’armes qui servait de siège au brigand, il allait se saisir d’une épée, lorsque Mersbourg, lui retenant les mains, parvint à le contenir.

— Est-ce là tout ce que vous voulez de moi ? dit Krimpser avec insolence.

— Non, dit Frédéric, il faut encore que vous me disiez ce qu’est devenue la femme dont le sort m’intéresse : gémit-elle dans votre infâme repaire ou l’avez-vous rendue à la liberté ?

— Elle n’est plus chez moi, et je la crois en Dalmatie.

— Elle a dû passer par Venise ?

— Cela peut être, dit arrogamment Krimpser… Mais toutes vos questions me fatiguent. Soldats, ramenez ces gens ; vous leur rendrez leurs armes au bas de la montagne, et qu’ils deviennent ensuite ce qu’ils voudront.

Il n’y eut plus un mot à répliquer : tout s’exécuta comme l’avait prescrit le chef et nos trois chevaliers furent coucher à Brixen.

Là, comme on l’imagine aisément, Frédéric confus, désespéré, ne put se livrer au repos. Ennuyé des stupides consolations de son écuyer Pitreman, irrité des reproches de son compagnon d’armes, il prit le parti de se promener aux environs de l’hôtellerie, située à l’une des extrémités de la ville.

La nuit était très obscure, et le prince, comme tous les gens fortement occupés de leurs pensées et qui ne prennent pas garde aux lieux qu’ils parcourent, se trouva, sans s’en apercevoir, dans un terrain plein d’inégalités, dont il ne reconnut l’usage qu’en y portant les mains. Des tombes arrêtent ses pas, et c’est dans le cimetière de la ville que l’a conduit sa promenade.

— Hélas ! s’écrie-t-il, voilà où je dois rester ; la nature en me l’indiquant, ne semble-t-elle pas me l’ordonner ? Eh ! qu’ai-je à désirer dans le monde, après avoir perdu le cœur et la personne de celle que j’adore ? Est-ce bien la peine de sortir d’ici pour aller m’exposer à de nouveaux malheurs ? Adélaïde, Adélaïde, il faut que je meure ici puisque je ne dois plus te revoir ou ne te retrouver qu’infidèle ! Ah ! mes soupçons ne me trompaient donc pas quand je les portais sur Kaunitz ; mais fallait-il pour cela que je fisse assassiner celui qu’elle me préférait ? Le sang de ce malheureux jeune homme retombe sur ma tête, et je vois son ombre me poursuivre dans cette sinistre habitation des morts.

Tout à coup, un éclair sillonne les nues, la foudre gronde sur le haut des montagnes, et ses éclairs retentissent dans les vallons ; les nuages, qui se heurtent en tous sens, rendent l’obscurité plus affreuse encore. Cependant les éclairs qui les précèdent se multiplient. Ils ne font bientôt plus qu’un océan de feu de toutes les parties de la voûte nocturne et semblent ne vouloir diriger leur chute que sur ce dernier port de la vie. La terre tremble, les tombeaux s’entrouvent : on eût dit qu’ils lançaient de la terre les principes de mort que leur renvoyait le ciel ; c’est l’agonie de la nature excédée des crimes de l’homme.

— Écrase-moi, dit Frédéric en invoquant la foudre ; hâte-toi de me rejoindre aux infortunés que couvre cette sombre demeure ; que mes criminelles dépouilles se purifient, s’il se peut, auprès de leurs mânes innocentes ; et, si le ciel est juste, qu’en compensation des maux que je souffre, il daigne me pardonner ceux dont je suis cause.

Frédéric, égaré, poursuit toujours ; il est l’image du pécheur que n’arrêtent point les fléaux dont la main de Dieu l’environne pour le prévenir de sa colère. Une tombe, ouverte par le frémissement subit que vient d’éprouver le sol, le fait chanceler… il croit, en cet instant, aux reflets de la foudre, apercevoir une ombre.

— Tu ne me connais pas ? lui dit une voix sépulcrale. As-tu oublié celui qui, dans Amsterdam, sut te prédire des choses si vraies ? Je suis venu finir mes jours ici, et c’est moi qui te parle. Tes malheurs ne sont pas terminés, Frédéric ; supporte-les avec courage. Dirige tes recherches chez les Padouans : peut-être, morte ou vive, y retrouveras-tu ton épouse.

À ces mots, l’ombre fuit, l’orage se dissipe, et le prince, effrayé de ce qu’il vient d’entendre, se presse machinalement de rejoindre ceux que doit inquiéter son absence ; mais il déguise son aventure.

— Je suis plus décidé que jamais à partir pour Venise, leur dit-il ; j’ai quelques pressentiments d’y revoir ce que j’aime, et je veux y réussir ou mourir.


Cependant Adélaïde, n’osant point encore retourner en Saxe, où l’appelaient impérieusement et son amour et son devoir, avant d’avoir sur sa patrie quelques nouvelles plus rassurantes, Adélaïde, disons-nous, crut pouvoir, ainsi qu’on l’a vu, dissiper un peu ses ennuis et ses inquiétudes dans une ville où tout semblait offrir des calmants à ses maux. Bianchi l’avait conduite dans les meilleures maisons, mais comme simple particulière, ainsi qu’elle l’avait désiré.

Chez un peuple aussi galant que les Vénitiens, avec une taille et une figure aussi séduisantes, il était difficile que la princesse ne courût pas quelques dangers, et les ennemis qui la poursuivaient ne manquèrent pas de lui en susciter là comme ailleurs.

On sait que Venise n’a soutenu la splendeur que lui assigne le rang distingué qu’elle tient dans l’histoire que par la sévérité et le mystérieux de son gouvernement : tant il est vrai que le secret est l’âme de la politique, et que, de tous les gouvernements, celui qui est le plus près de sa chute est toujours celui qui se dévoile. Quoique la République Vénitienne fût, dans le XIe siècle, presque encore au berceau, elle n’en était pas moins déjà pénétrée de la vérité de ce principe, et, dès lors, elle avait acquis dans l’Europe la réputation d’être la ville de l’univers la plus adroite pour la découverte d’un complot. C’est la crainte, justement fondée, de la rigueur de ce gouvernement qui, de tout temps, éloigna les étrangers des membres d’un sénat si redoutable. De manière qu’en arrivant à Venise, on devait choisir, ou de la société de ses compatriotes ou de celle des nobles et des personnages attachés au gouvernement ; et la préférence une fois établie pour l’une de ces deux classes d’individus, il n’était plus possible de se mêler à l’autre.

En descendant à son hôtel, Adélaïde fut prévenue de cet usage, mais, ne voulant voir aucun Allemand et se trouvant liée par la nature de ses affaires avec un armateur vénitien, ce fut parmi ceux de cette nation qu’elle choisit sa société ; et, en conséquence, très peu de jours après son arrivée, elle fut conduite par Bianchi dans la maison du sénateur Antoine Contarino, neveu du doge de ce nom, qui régissait, pour lors, la République de Venise.

Ce jeune seigneur, qui n’était pas encore enchaîné par les nœuds de l’hymen, habitait chez sa mère, sœur du doge actuel. Plein d’esprit et doué de toutes les grâces de la nature, Antoine ne manqua pas de faire connaître à la princesse les sentiments qu’elle lui inspirait, mais contenus néanmoins dans les bornes les plus étroites du devoir et de la décence. Adélaïde, qui sentait le besoin de se conserver une société dont elle était loin de soupçonner les dangers, ne voulut pas rejeter totalement l’hommage du jeune Contarino, persuadée que son expérience et l’amour constant dont elle ne cessait de brûler pour le marquis de Thuringe sauraient la garantir de tout, et elle ne vit que de l’amusement et de la dissipation où des yeux plus clairvoyants que les siens eussent aperçu des inconvénients de plus d’un genre.

Au milieu des plaisirs simples et honnêtes qu’offrait cette maison, la princesse démêla bientôt que des occupations plus sérieuses réunissaient souvent chez le sénateur des personnages importants, dont les secrets entretiens paraissaient avoir un tout autre but que l’amusement.

— Antoine, dit-elle un jour au neveu du doge, si vous voulez que je croie à la sincérité de vos sentiments, il faut me donner toute votre confiance. Dites-moi d’abord quelles sont ces personnes graves et sévères qui troublent si souvent l’innocence de nos jeux… Que viennent-elles faire dans votre maison ?

— Certes, madame, répondit Antoine, vous me permettrez de vous dire qu’il est bien singulier que de telles affaires vous occupent plus que les sentiments que je vous exprime, et que vous mettiez, d’après cela, le bonheur que j’attends de vous au prix de la révélation d’un secret que j’ignore moi-même et que je ne pourrais vous dévoiler, à supposer que j’en fusse instruit.

— Ce secret alors me paraît d’une telle importance que je risquerais beaucoup, ce me semble, à continuer de voir des gens qui, en le laissant échapper, me compromettraient infailliblement avec eux. Puis avec ironie : Adélaïde trahissant Antoine ressemblerait peut-être à Fulvie dénonçant Catilina… Je dois éviter jusqu’au soupçon, sénateur, et je me retire.

Mais Antoine fortement épris, Antoine qui se vit presque découvert par la fine comparaison de celle qu’il aimait, se précipitant aux genoux d’Adélaïde, l’empêcha de fuir.

— Non, divine créature, lui dit-il, non, non, vous ne me quitterez pas ainsi ! S’il est utile à votre bonheur de connaître notre secret, je sens qu’il est encore plus nécessaire au mien de posséder votre céleste personne : ne me blâmez donc pas de mettre l’un au prix de l’autre. Je ne consens au titre de traître qu’en vous fixant à moi pour la vie, et je ne puis trouver que dans vos yeux la force de supporter ma honte. Ne pouvez-vous donc pas me faire le sacrifice d’un honneur chimérique, quand j’immole à vos pieds celui de ma patrie. Le sort de Venise est le prix offert au retour que j’exige de vous. Que votre cœur soit apprécié par vous-même, madame, et voyez s’il vaut et ma vie et celle de mes concitoyens.

— La balance est trop inégale, monsieur, dit Adélaïde. Ce que vous désirez est trop loin de ce qu’il faut sacrifier sans doute, et quoique vous n’eussiez pas dû l’estimer vous-même avec tant d’orgueil, vous méritez cependant ma reconnaissance puisque vous m’éclairez à la fois sur mes torts et sur mon peu de valeur. De ce moment, monsieur, je ne dois plus vous voir. J’aurais peut-être juré de ne point trahir mon amant ; je ne répondrais pas de ne point divulguer le secret de celui qui ne m’est rien, quand cette révélation peut intéresser le sort d’une cité où je trouve aujourd’hui mon asile. Cependant tranquillisez-vous, Antoine, vous ne serez pas plus trahi qu’aimé ; je dois rester dans la plus parfaite indifférence, et sur un homme dont le secret ne peut être à moi, et sur la révélation d’un secret qui pourrait me donner à lui.

Antoine voulut encore retenir Adélaïde, mais ce fut en vain. Elle gagna sa gondole en hâte, et elle était déjà retirée chez elle que Contarino fut convenu avec lui-même s’il avait bien ou mal agi.

Vingt-quatre heures ne se passèrent pas sans qu’Antoine désirât de revoir celle qu’il aimait. Un grand dîner que sa mère donnait ce jour-là lui en fournit l’occasion. Adélaïde y fut invitée, et, sortant de table, la conversation de la veille se renoua entre Antoine et la princesse de Saxe. Le plus grand silence devenant le devoir de celle-ci, elle l’observa rigoureusement, mais Antoine le rompit bientôt.

— Vous exigez une chose de moi, madame, lui dit-il, à laquelle tient à la fois le sort de la République, les jours de ma famille et les miens ; mais la récompense que vous attachez à la révélation de cette chose est trop précieuse pour que je ne m’en rende pas digne à quelque prix que ce puisse être : je me détermine donc à tout. Mais observez, madame, qu’en vous découvrant ce secret, je ne vous demande plus rien : l’exigence d’une compensation démontrerait un sentiment pénible à mon cœur, et je veux être aussi délicat que vous devez être généreuse. Peut-être l’eussiez-vous été davantage en n’exigeant rien de moi ; mais ce que j’attendais de vous méritait un sacrifice, et je le fais en toute sécurité.

— Un moment, Antoine, interrompit Adélaïde, ce que j’ai dit, ou n’a pas été compris par vous, ou l’a été beaucoup trop en votre faveur. Je ne vous donne aucun droit sur moi, en recevant de vous l’éclaircissement que je désire ; vous en promettre serait vous tromper : comment vous engagerais-je ce qui ne m’appartient plus ? Voyez donc à quel point je suis exigeante : je vous demande tout et je n’accorde rien. Je vous ai dit pourtant que si, par l’aveu que je désire, vous vous montriez digne de mon amitié, je vous accorderais toute celle dont je suis capable, et de plus la promesse la plus sacrée du plus inviolable mystère. Songez-y ; monsieur, si je n’ai promis que cela, c’est que je ne puis promettre autre chose. Je fais donc pour vous autant que vous faites pour moi, puisque je vous accorde tout ce dont je puis disposer, pour obtenir de vous ce qui est de même à votre disposition ; à moins, pourtant que vous ne mettiez à votre secret un beaucoup plus grand prix qu’à mon amitié, et si cela est, nous devons nous quitter pour ne plus nous revoir.

— Si ce secret ne concernait que moi, madame, dit le sénateur, je le trouverais sans doute trop payé par l’inestimable prix que vous m’offrez pour le savoir. Mais ce n’est pas mon secret, je vous le répète, c’est à la fois celui de ma famille et de ma patrie… : vous avouerez du moins que cette considération rend le marché à peu près égal.

— Je suis plus juste, Antoine, ce qui va me venir de vous vaut mieux que ce que je vous donne. Ce n’est que par vous seul que doit être fait le rétablissement de l’équilibre.

— Il est fait, madame, et je vais tout dire.

Ici les portes se fermèrent avec soin. Antoine attire Adélaïde dans un des coins de l’appartement et s’exprimant à voix basse :

— Madame, lui dit-il, il s’agit d’une conjuration ; mais souffrez qu’en vous mettant au rang de ceux qui la forment, je vous lie à leur sort par le même serment qu’ils prononcent eux-mêmes.

— J’y consens, et ce n’est que de ce moment, Antoine, que la balance est vraiment rétablie : vous voyez que je me rends justice.

— Si vous trahissez, nous périrons ensemble. Songez que je vous associe à ma mort, et vous ne voulez pas que cette idée m’effraie ! Ainsi donc, je n’aurai de vous que de l’amitié pour prix du plus grand sacrifice qu’il soit en mon pouvoir de faire ?

— Vous appréciez bien mal le sentiment que je vous offre, si vous ne le trouvez pas supérieur à l’amour.

— Mais m’y conduira-t-il au moins ?

— Ne me faites pas répéter ce que je vous ai dit… Allons, Antoine, quel est votre serment ?

— De m’aimer du plus tendre amour.

— Ainsi, vous ne voulez rien dire !…

Adélaïde s’échappa cette fois avec le ferme projet de ne plus rentrer dans cette maison.

— Non, non, s’écrie le sénateur en la retenant, vous allez tout savoir ; mais prononcez et signez : « Je jure de ne jamais rien dire de ce qui va m’être confié, d’exécuter tout ce qui me sera prescrit et de faire sans regret le sacrifice de ma vie, si l’on peut jamais me prouver que j’ai trahi ceux auxquels je me lie. »

— Me voilà donc associée au crime, dit Adélaïde un peu troublée, en posant la plume qui vient de tracer le nom qu’elle porte à Venise.

— Non, ce n’est pas le crime que vous avez promis, madame, c’est le triomphe de la vertu. Notre patrie gémit sous les fers, il faut la délivrer. Mon oncle le doge, qui gouverne aujourd’hui, consent à prendre seul les rênes de l’État si on le débarrasse des membres du conseil oppresseur, tyran de la patrie. Tous doivent périr demain, et c’est sur leurs cendres que ma famille s’élève. Contarino, qui commence la dynastie des doges souverains, me laisse après lui le sceptre : je vous l’offre, madame, et vous régnerez avec moi.

— Je ne veux ni régner, ni faire couler le sang de vos ennemis, monsieur ; je ne m’engage ici ni à l’une ni à l’autre de ces deux choses ; mais je garderai votre secret, jamais il ne sera trahi par moi, je vous le jure encore. Je me repens du faible et impardonnable motif qui m’a fait désirer de tout savoir ; la plus extrême discrétion réparera cette faute, c’est tout ce que je promets.

— Et cette amitié si précieuse pour moi, si capable de me dédommager de tout ce que vous me faites perdre.

— Je vous l’accorde ; mais, mon cher Antoine, permettez-moi de vous le dire, vous êtes bien coupable pour en être digne.

— Coupable ?

— Assurément vous l’êtes. Quel que soit un gouvernement, bon ou mauvais, il est à la fois l’ouvrage et l’image du ciel ; aucun sujet, sans crime, ne peut le renverser : s’il le fait, il outrage, dans le souverain qu’il attaque, et l’autorité qu’il doit respecter et la portion de la puissance céleste qui environne ce souverain. D’ailleurs, ce rebelle dangereux peut-il attaquer sans détruire ? Et les hommes qu’il immole au changement d’État, ne sont-ils donc pas aussi précieux que son ambition et ses caprices sont funestes ? Analysez bien le motif qui porte un homme quelconque à troubler le gouvernement sous lequel il vit : ce n’est jamais que pour lui qu’il travaille ; ce n’est pas le bien du peuple qu’il envisage, c’est le sien propre. Or, je vous demande à quel point est coupable un homme qui fait le malheur général des autres, seulement pour être utile à lui ou à ses amis ? Qui lui répond d’ailleurs que l’état des choses qu’il veut substituer à celui qui existe sera meilleur que celui qu’il anéantit ? Et combien aggrave-t-il ses torts, s’il se trompe !

— L’État républicain est vicieux, dit le neveu du doge.

— Et la race des chefs qui se succéderont, dit Adélaïde, ne peut-elle pas avoir également ses vices ?

— Ce sont ceux d’un seul homme, ils sont moins à craindre que ceux du peuple lorsqu’il veut s’élever au trône.

— Soit, reprit Adélaïde, mais cela ne m’empêchera pas de vous répéter que ce n’est point à nous de prononcer sur le meilleur ou le plus mauvais des gouvernements ; nous ne devons que suivre avec docilité celui sous lequel le ciel nous a fait naître, et respecter les mains qui en tiennent les rênes ; dès que vous ne le faites pas, vous avez tort et je ne partagerai jamais ces torts-là. Antoine, je vous ai promis d’être votre amie, je le serai ; j’ai promis de respecter votre secret, il ne sera point trahi ; mais n’exigez rien au-delà ; je vous tromperais en vous le promettant.

En ce moment, plusieurs des conjurés parurent.

— Séparons-nous, dit Antoine, souvenez-vous de vos serments, et soyez ici demain avant le jour.

Adélaïde sortit sans répondre et fut se livrer aux plus sérieuses réflexions avec quelqu’un pour qui elle ne pouvait avoir de secrets. Le projet de sortir à l’instant de Venise s’offrit tout à coup à son imagination ; mais Bathilde lui représenta que, dans un moment tel que celui où cette ville allait se trouver, il serait plus dangereux de fuir que de rester.

— Si les choses réussissent, dit cette sage amie avec beaucoup de sagacité, ceux qui vous comptent au rang de leurs amis, craignant que vous ne dévoiliez un jour les ressorts de leur intrigue, vous chercheront, vous trouveront et vous feront périr : et si tout manque, votre évasion fera croire que vous ne l’avez entreprise que pour vous soustraire aux châtiments destinés aux traîtres, et vous courez les mêmes dangers. Ô ma chère dame, votre curiosité va peut-être nous devenir bien dangereuse !

— Je sens ma faute, dit Mme de Saxe, lorsqu’il n’est plus temps de la réparer… Quoi qu’il en soit, que me conseilles-tu ?

— De faire tête à l’orage, madame, de rester et de vous rendre demain chez le sénateur, ainsi que vous le lui avez promis.

Adélaïde se leva plus matin qu’à l’ordinaire pour l’exécution de ce dessein, lorsqu’elle vit, par sa fenêtre, des gardes environner sa maison.

Trois de ces fantons[1] montèrent affublés de manteaux qui, par leur ampleur, cachaient tout ce qu’ils voulaient dérober aux yeux.

— Madame, dit un de ces hommes, n’êtes-vous pas liée avec le jeune sénateur Contarino ?

— Je vois la mère, sans être liée avec le fils.

— Votre Excellence[2] se permet ici un mensonge atroce ; voilà un écrit de sa main qui prouve le contraire de ce qu’elle dit.

Adélaïde jette les yeux sur le papier et reconnaît le papier qu’elle a signé la veille. Ses regards se baissent et le plus profond silence est sa seule réponse.

— Votre Excellence, reprit le sbire, n’a pas connu le danger qu’elle courait en consentant à une aussi criminelle association ?

— Je l’ai connu.

— Il ne s’agit donc plus que de vous le prouver, dit le même homme en tirant de sous son manteau la tête sanglante du malheureux Antoine. Vous voyez, madame, ce qu’on risque, à Venise, à se mêler de conspiration : tous vos complices viennent de subir le même sort ; suivez-nous.

— Est-ce au supplice que je marche ?

— C’est à la punition de votre crime.

Ici, la malheureuse Adélaïde ne douta plus que sa dernière heure ne fût arrivée. Mais s’armant du même courage que nous lui avons reconnu dans le cours de ses aventures, elle se borna à demander la permission d’emmener Bathilde avec elle, et, les fantons ayant consenti, trois nouveaux gardes s’emparent de ces deux femmes, se jettent avec elles dans une gondole qui les transporte au palais du doge dont elles voient la tête attachée sur la porte.

Après des détours, des corridors et des escaliers infinis, elles entrèrent dans une grande salle, à la voûte de laquelle pendaient trois corps.

Deux sénateurs étaient assis dans cette salle. L’un d’eux ordonne à la princesse d’examiner soigneusement la figure de ces corps et de dire si elle reconnaissait ces coupables pour être intimement liés avec le jeune Contarino. Adélaïde, malgré sa répugnance, considéra ces têtes qui n’étaient pas assez défigurées pour que leurs traits eussent perdu leur caractère. L’examen fait, elle répondit qu’elle n’avait jamais vu ces gens-là.

— Votre place était auprès d’eux, dit un des sénateurs. Fantons, faites votre devoir…

Alors Adélaïde et sa compagne furent conduites dans une des prisons du palais située sous les plombs, où elles devaient être soigneusement renfermées.

On connaît à Venise ces cachots affreux dans lesquels les détenus reçoivent toute l’ardeur du soleil pendant l’été et tout le froid, toute l’humidité des glaces et des neiges pendant l’hiver, incommodités si terribles qu’il est rare d’y vivre plus d’un an : aucun meuble d’ailleurs, mais la plus délicate nourriture.

— Remerciez Dieu, leur dit le geôlier en les enfermant, oui, remerciez-le de ce qu’au lieu de vous ôter la vie, ainsi que vous l’aviez mérité, on veut bien vous la laisser tranquillement terminer ici.

— Mais, demanda Adélaïde, pourrai-je au moins voir un conseil ou un ami ?

— Formez votre demande, dit le geôlier, je la porterai au Sénat ; on verra s’il y a lieu.

Et à l’instant Adélaïde, profitant de la bonne volonté de ce cerbère, demanda à voir Bianchi. Il parut au bout de huit jours.

Après avoir demandé à la princesse mille excuses de l’avoir introduite dans une maison dont il ne méconnaissait pas les dangers, il lui représenta qu’il ne lui restait d’autre moyen de sortir d’esclavage que de déclarer qui elle était.

La princesse y consentit et commença d’abord par se faire connaître à l’armateur qui, très surpris, et après avoir rendu à Mme de Saxe tous les respects qu’il lui devait, se hâta d’aller apprendre au Sénat de quelle importance était la prisonnière qu’il retenait dans ses plombs. Aussitôt un des membres de cette redoutable assemblée, suivi de Bianchi, vint recevoir chez la princesse et la déclaration de ses titres et la parole qu’elle donna de n’avoir été coupable, dans cette malheureuse affaire, que d’une imprudente curiosité…

— … Assez naturelle pourtant dans une femme comme moi, sénateur, continua Adélaïde, qui née pour régner, était bien aise de connaître tous les pièges que la méchanceté ou l’insubordination font trop souvent commettre aux sujets, et surtout dans les moments de trouble qui, en ce moment, agitent l’Europe.

La princesse de Saxe fut reconduite dans son hôtel où il lui fut permis de rester tant que l’exigeraient ses affaires ; et elle y reprit son incognito.

La secousse avait été terrible dans Venise ; plus de quatre cents personnes avaient péri par différents supplices ; et ce fut par sagesse et dans la crainte que l’ébranlement ne se fût fait ressentir dans les environs de la République qu’Adélaïde aima mieux rester dans son sein. Le sénateur qui avait brisé ses fers lui offrit la société de sa maison, en l’assurant qu’elle n’aurait pas à y courir les mêmes dangers que lui avait offerts celle de Contarino. Adélaïde consentit, et quelques jours suffirent à ramener dans cette grande ville le calme et la tranquillité qu’en avaient un instant banni le trouble et le désordre.

L’approche du carnaval acheva de rasseoir les esprits ; et ce peuple frivole et léger, quoique souvent penseur et profond, courut au bal en quittant l’échafaud. Et voilà l’histoire de tous les hommes : les épines de la vie disparaissent quand ils en voient éclore les roses.

Tel était le tourbillon révolutionnaire pendant lequel nos chevaliers saxons entrèrent dans Venise et furent descendre dans une auberge assez voisine de l’hôtel qu’occupait Adélaïde.

Il est malheureux de chercher ce qu’on aime, de le chercher avec tant de soins et de peines, alors qu’on le possède près de soi, mais qu’on ne peut, par ignorance, aller se précipiter dans ses bras !

Tout le monde connaît les folies que les Vénitiens se permettent pendant le carnaval ; et ce qu’il y a de singulier, c’est que cette coutume n’est extravagante que par le sang-froid qui la caractérise. Quoi de plus singulier, en effet, que de voir les gens les plus sensés de la ville, des prêtres, des nobles, des sénateurs, les vieillards les plus respectables, les femmes les plus honnêtes, courir les rues déguisés, sans renoncer au sérieux et à la raison qu’on leur reconnaît dans le monde ? Ainsi ce n’est ni dans l’esprit ni dans les actions qu’est la gaieté, c’est dans les vêtements. Ces braves citoyens ne sont fous que parce qu’ils sont masqués : enlevez le domino ou l’habit d’Arlequin, les voilà rendus au bon sens. On conviendra que ces bizarreries sont propres à caractériser un peuple et à lui assigner dans l’opinion publique le rang qu’il y doit occuper.

Frédéric et son épouse voulurent courir comme les autres ; mais chacun le faisant de son côté, sans se douter que tous deux habitaient la même ville, purent, sans se rencontrer et encore moins se reconnaître, se livrer à cet amusement.

Cependant Frédéric avait appris, depuis qu’il était à Venise, qu’une Saxonne avait trempé dans la révolution, et sachant que sa femme n’était depuis longtemps désignée que par ce nom, il conçut quelque espoir de la retrouver dans cette ville. Mais malheureusement la princesse avait encore mis des entraves à ces recherches ; l’armateur et quelques personnages illustres du gouvernement étaient les seuls auxquels elle eût fait part de sa naissance, et elle les avait vivement priés de bien lui conserver dans la ville l’incognito qu’elle y désirait : d’après cela, nuls indices à tirer pour Frédéric, ni de la voix publique, ni des habitudes particulières de sa femme. Les informations qu’il prit dans le monde ne le conduisirent qu’à savoir qu’il y avait, à la vérité, une dame saxonne logée sur le Rialto, mais qu’on ignorait et son nom et la ville qui lui avait donné naissance. Cependant Frédéric visita les deux ou trois hôtelleries qui se trouvaient dans le Rialto ; mais d’après les recommandations de Mme de Saxe on lui répondit partout que la dame dont il s’informait était partie pour l’Allemagne depuis quelques jours, sans qu’on sût la destination qu’elle se proposait.

Le prince de Saxe et le comte de Mersbourg sentirent donc qu’il n’y avait plus d’autre moyen pour découvrir Adélaïde que de parcourir les rues, masqués comme tout le monde, puisque ce n’était plus que là où se rendaient journellement les étrangers les plus distingués de la ville ; mais quelle triste ressource ! Que de soins, que de peines à prendre avant d’obtenir quelques lumières ! Cette démarche eut cependant un demi-succès et nous allons raconter de quel genre il fut.

La supériorité de la taille d’Adélaïde devait nécessairement la faire remarquer. Un jour, Frédéric aperçut au milieu de la place Saint-Marc différents groupes d’admirateurs entourant et suivant une femme dont la beauté faisait le sujet de la conversation. Il perce la foule, s’approche de cette femme, qui se promenait alors avec l’épouse de l’armateur, et il la salue en langue allemande. Adélaïde se trouble et ne répond qu’en italien, assurant celui qui lui parle qu’elle n’a rien compris à ce qu’il lui a dit. En ce moment Mersbourg, qui accompagnait le prince, serra la main d’Adélaïde et lui dit en italien :

— Méfiez-vous de celui qui vous parle.

Adélaïde ne doute plus que ce ne soit son mari qui vient de lui parler ; et continuant de s’exprimer en italien, elle dit au prince, en contrefaisant sa voix, qu’elle ne peut soutenir une conversation dans une langue qu’elle ne comprend pas. Mersbourg rend ces paroles à Frédéric, qui, transporté d’amour et de jalousie, s’écrie en allemand :

— C’est elle, mon ami, c’est elle ! je ne la quitterai pas qu’elle ne soit démasquée !

Ces paroles, traduites sur-le-champ, sont rendues à la princesse par Mersbourg qui y joint la plus forte recommandation à Adélaïde de s’échapper le plus promptement possible, attendu la fureur dans laquelle elle voit son mari, qui très certainement ne la cherche que pour la replonger dans les fers.

La femme de l’armateur, qui comprend tout l’embarras de la princesse, fait signe à plusieurs jeunes nobles qui composaient les groupes. Ils accourent, forment un rempart à celle qui veut fuir, et la jettent avec la signora Bianchi dans une gondole qui emporte aussitôt ces dames.

Que l’on juge ici de l’état de Frédéric : resté seul avec la foule au milieu de la place, voyant disparaître celle qu’il cherche, celle qu’à tant de titres il doit croire sa femme, et disparaître avec qui ? Avec tous gens faits pour alimenter le plus fortement son inquiétude et sa jalousie.

— Mon ami, dit-il à Mersbourg, crois-tu qu’il y ait au monde une situation plus singulière ?

— Je ne la vois pas telle, répondit Mersbourg avec le plus grand sang-froid ; cette femme n’est point Adélaïde ; questionnons et nous verrons si je me trompe.

— Messieurs, dit-il à plusieurs jeunes gens, peut-on savoir le motif de curiosité qui vous fait observer avec tant de soin une femme dans laquelle ni mon ami ni moi n’apercevons rien que de très ordinaire ?

— Vous ne l’avez sûrement pas vue à visage découvert, lui répond-on ; c’est la plus belle femme qu’il y ait en Europe.

— Pourriez-vous nous dire qui elle est ?

Et comme il était autorisé à croire que les réponses seraient conformes à ses désirs, il pria ces messieurs de parler en langue franque, attendu que l’étranger avec lequel il était n’entendait pas un mot d’italien.

— Cette femme, dirent ces jeunes gens, est une aventurière de Naples qui vient ici chercher fortune, avec d’autant plus de raison que c’est la vraie saison des récoltes pour des femmes de cette espèce. Elle est aussi jolie que spirituelle et inconséquente. Enveloppée avec Contarino dans la dernière conspiration, elle a pensé perdre la vie ; en ce moment, elle sort des plombs par le crédit du rival de Contarino, son amant actuel. Le premier la perdait, le second la sauve. Salut, messieurs ! nous ne pouvons vous en dire davantage ; il est défendu à Venise de parler des affaires de l’État ; peut-être même en avons-nous trop dit…

Et ils disparurent.

— Eh bien, mon prince, dit le comte triomphant, vous voyez bien que vous êtes dans l’erreur ; votre femme se serait-elle mêlée de conspiration ? S’échapperait-elle ainsi avec des jeunes gens ? Quels que soient les torts que vous lui avez prêtés, vous conviendrez qu’elle est pourtant incapable de ceux-ci.

— Ce dont je conviens, mon ami, dit impétueusement Frédéric, c’est que la femme que nous venons de voir est Adélaïde ; ce dont je conviens encore mieux, c’est qu’elle m’est infidèle, c’est que je l’adore et que je la hais tout à la fois. Et ce que j’ajoute à cela, c’est qu’elle fait bien de me fuir, car je la poignarderais tout en tombant à ses genoux : oui, ce serait l’amour au désespoir qui placerait lui-même, en mes mains, les armes dont j’ensanglanterais les funestes autels où l’hymen reçut les serments de l’ingrate.

— Voilà du délire, mon prince, dit Mersbourg… On nous observe, retirons-nous ; vous n’êtes plus en état de rester en public.

— Je vous suis, vous avez raison, je ne suis plus à moi ; disposez de mon sort, ou plutôt terminez-le, c’est le plus grand service que vous puissiez me rendre ; la vie m’est insupportable.

Le lendemain, Frédéric, un peu plus calme, avait bien envie de poursuivre ses recherches ; et c’était précisément chez l’armateur qu’il voulait les faire. Le comte essaya de l’en détourner sans y réussir. Ils étaient au milieu de cette discussion lorsque le prince reçut la lettre qu’on va lire :

« Celle que vous cherchez est dans Venise et brûle de vous voir ; mais j’ignore absolument où elle demeure. Faites-vous conduire aujourd’hui à deux milles sur le canal de la Brenta ; je tâcherai qu’elle s’y trouve. Nos gondoliers aborderont les vôtres, et vous verrez. Pas un mot à personne ; la plus légère indiscrétion perdrait tout. »

Frédéric, ne croyant pas qu’on eût dessein d’exclure son ami de cette confidence, lui montra le billet :

— Que penses-tu de cela, lui dit-il ? Eh bien, tu vois l’erreur dans laquelle tu étais en ne la croyant plus dans Venise : elle y est, mon cher comte, elle y est ! Il faut que je la trouve à quelque prix que ce puisse être.



  1. Nom qu’on donne à Venise à ceux qui font ces sortes d’expéditions. (Note de Sade.)
  2. Même en vous menant à la mort, ces gens-là se servaient de cette expression. (Note de Sade.)